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20.06.2026 à 10:00

La Chine sous surveillance, de Mao à Xi Jinping

En septembre 2025, la publication de 600 gigaoctets de données internes a révélé au monde la puissance du Great Firewall . Ce dispositif, conçu de manière à censurer l’internet chinois et à épier ses utilisateurs, s’inscrit dans une longue tradition de surveillance étatique, instaurée dès les années 1940. Selon Jean-Philippe Béja, directeur de recherche émérite au CNRS et co-scénariste de la série documentaire Les camps, secret du pouvoir chinois (Arte, 2022), la répression, l’enfermement et l’encadrement des populations constituent les instruments privilégiés de l’emprise du Parti communiste chinois (PCC) sur l’ensemble de la société. Dans Surveiller et punir en Chine. Laogai et technosurveillance, de 1946 à nos jours 1   (La Découverte, 2026), il retrace la généalogie de ce système. Cette synthèse, organisée chronologiquement, révèle une troublante continuité entre les pratiques de l’époque maoïste et celles de l’ère Xi Jinping. Elle montre surtout l’extraordinaire capacité d’adaptation du PCC, dont l’invariable souci du contrôle a su s’accommoder des changements de ligne partisans, des évolutions géopolitiques et des mutations technologiques. Elle donne enfin la parole à de nombreuses victimes de cette politique, anciens « déviants » et « réformistes », dont les témoignages jettent une lumière crue sur la plus durable des expériences d’ingénierie sociale. Une obsession du contrôle Les origines du système de coercition et de surveillance en Chine sont très antérieures à la prise du pouvoir par Mao Zedong. Durant la guerre qui les oppose aux nationalistes du Guomindang (1927-1949), les communistes prennent, un temps, le contrôle de Yan’an, une ville dans laquelle Mao raffine ses techniques d’épuration idéologique, généralise l’autocritique et jette les bases de ce qui deviendra plus tard le laogai. Ce réseau de camps de « réforme par le travail », organisé sur le modèle du goulag stalinien, s’impose dès 1949 comme l’un des principaux instruments de répression du régime. Son emprise territoriale est telle que Mao peut y faire immédiatement enfermer des millions d’opposants. « Contre-révolutionnaires », fonctionnaires, « droitiers », trotskistes, « capitalistes », « progressistes » et paysans rétifs aux réformes agraires y sont contraints d’accomplir des travaux éreintants et dégradants. Les autorités se méfient particulièrement des professeurs et des « intellectuels », dont elles craignent les vues subversives. C’est à leur intention qu’est créé, dans les années 1950, le laojiao, un système de détention consacré à la « rééducation par le travail ». Les condamnés y sont envoyés sur simple décision administrative et y exécutent des tâches éprouvantes, dans des conditions semblables à celles qui prévalent au laogai. Leur situation se dégrade encore lors du Grand Bond en avant (1958-1960), qui dégénère en famine dans l’ensemble du pays. C’est à la même époque que le Parti renforce ses moyens de surveillance. En 1958, il attribue à tous les Chinois un livret de résidence ( hukou ), qui entrave considérablement leur liberté de circulation. Celle-ci est encore limitée par la généralisation du dossier personnel ( dang’an ) et du système d’affectation dans des « unités de travail » définies par l’État ( danwei ). Parallèlement, le régime transforme les anciennes coopératives rurales en « communes populaires », lesquelles permettent aux habitants de s’épier et de se dénoncer les uns les autres. La politique répressive du PCC atteint son acmé durant la Révolution culturelle (1966-1976). Au cours de cette période, beaucoup d’infrastructures sont transformées en lieux d’incarcération. Universités, écoles et usines sont utilisées comme des prisons où Gardes rouges et militaires infligent les pires sévices à ceux que le Parti soupçonne de « révisionnisme ». Le laogai, quant à lui, continue d’accueillir de nombreux condamnés. À la mort de Mao, en 1976, dix millions de prisonniers peuplent quelque 2 000 camps. La situation du pays, catastrophique, contraint cependant le Parti à se réformer et à préparer la transition de la Chine vers l’économie de marché. Une remarquable capacité d’adaptation   La fin du maoïsme entraîne une importante refonte du système politique et économique chinois. Sous les mandats de Hua Guofeng et de Deng Xiaoping, le régime se libéralise, les préceptes économiques du socialisme sont abandonnés et le pays s’ouvre à la mondialisation. Soucieuses de plaire aux investisseurs occidentaux, les autorités révisent également le code pénal, dont la version de 1980 consacre — du moins en apparence — les principes de l’État de droit. S’ensuit un assouplissement de la surveillance et de la politique sécuritaire du PCC : de 1978 à 1984, cinq millions de captifs sont libérés du laogai ou du laojiao. Ceux qui n’ont pas cette chance bénéficient de conditions de détention plus clémentes que celles qui prévalaient durant l’ère maoïste, particulièrement à Pékin. Ces inflexions, pensées de manière à redorer l’image de la Chine et à la rendre économiquement attractive, ne signifient pas pour autant que le régime se démocratise. Dans les faits, la police, la brigade de protection de la Sécurité intérieure (Guobao) et les agents du ministère de la Sécurité de l’État (Guoan) disposent toujours d’un pouvoir exorbitant. Le laogai, d’ailleurs, se repeuple à partir de 1983 : opposants, petits délinquants et « hooligans » y sont astreints à un labeur harassant, rythmé par des cadences infernales. En 1989, le système accueille également des manifestants de la place Tian’anmen. À cette époque, les camps se transforment en entreprises commerciales, où l’exploitation des prisonniers doit servir le développement économique du pays. Convertis en unités de sous-traitance, ils assument souvent des tâches de production pour le compte de grandes sociétés. Le laojiao, dont la fonction de « correction idéologique » est plus marquée, continue d’accueillir de nombreux condamnés. Dans les années 1990, Jiang Zemin y envoie près d’un million d’adeptes du Falun Gong, un mouvement spirituel que les autorités tiennent pour sectaire. D’autres sont affectés à de tout nouveaux « centres d’éducation à la légalité ». Ces espaces d’internement, officiellement fermés en 2013, existent aujourd’hui sous un autre nom. Xi Jinping, président de la République depuis cette date, y fait notamment enfermer des Ouïghours du Xinjiang, dont l’islamité est assimilée à un trouble mental. Le régime comprend aussi tout le parti qu’il peut tirer des nouvelles technologies. Car si internet permet l’émergence d’une société civile, il constitue aussi un formidable instrument de surveillance des masses. Au début des années 2000, le ministère de la Sécurité publique met la dernière touche à son projet de « bouclier doré » (ou Great Firewall ), un puissant système de censure de l’intranet chinois. C’est à la même époque qu’est imaginé le principe orwellien de « crédit social », qui repose sur une surveillance généralisée des citoyens. L’État entend ainsi assurer le maintien de la stabilité nationale ( weiwen ), qu’il estime menacée par la multiplication des contestations. Des limites au contrôle Car le régime doit composer, depuis ses débuts, avec des formes plus ou moins actives de résistance. Il faut cependant attendre les années 1980 pour que des avocats, des journalistes et des professeurs profitent de la réforme du code pénal pour se constituer en groupes de défense des droits civiques. Sans critiquer directement la politique du Parti, ces intellectuels se font le relais de revendications citoyennes. S’ils appellent à la fermeture des laogai et des laojiao, ils s’emploient surtout à dénoncer les confiscations de terres, les mauvaises conditions de travail et les expulsions arbitraires. Et cette pression de la société civile semble doucement porter ses fruits. Si le mouvement pro-démocratie de 1989 ou l’encerclement de Zhongnanhai (le centre du pouvoir, à Pékin) par 10 000 adeptes du Falun Gong en 1999 sont encore sévèrement réprimés, le pouvoir hésite désormais à s’opposer frontalement aux revendications des citoyens. Les manifestations post-Covid-19, qui se font aux cris de « Ouvrez le Xinjiang ! Ouvrez la Chine ! », « Nous voulons la liberté, pas des tests PCR ! » et « Xi Jinping, démission ! », donnent ainsi lieu à une réaction plus modérée des autorités. Tout se passe comme si le Parti rechignait de plus en plus à assumer sa politique coercitive. En réalité, il soigne les apparences. Le pays, dont les aspirations à la puissance sont manifestes, souffre encore d’un déficit d’image. Accroître le rayonnement de son modèle suppose donc de dissimuler les pratiques liberticides du régime. Les dirigeants chinois n’ont jamais renoncé à leur ambition de contrôle social : ils cherchent simplement à agir plus discrètement. La clé des camps Les limites de la politique de « rééducation » chinoise se manifestent aussi dans les témoignages des victimes. Nombreux, ils émaillent l’intégralité de l’ouvrage et donnent à voir l’expérience concentrationnaire. On comprend alors que le laogai, dont la gestion a été confiée aux provinces, a été vécu très différemment selon le lieu de détention des prisonniers. Ces disparités entament le mythe d’un système unifié et d’un Parti omnipotent. Les souvenirs de ces témoins permettent également de se figurer la sévérité du régime. Le cas de Tan Chanxue (1934-2017) est, à cet égard, édifiant. Étudiante à l’université de Lanzhou dans les années 1950, elle est rapidement considérée comme « droitière » et se voit imposer des travaux manuels sur son campus. Très imparfaitement « rééduquée », elle prend ensuite part à la création de Xinghuo ( L’Étincelle ), une revue critique des excès du Grand Bond en avant, diffusée à vingt exemplaires. Ce tirage, pour modeste qu’il soit, lui attire les foudres du Parti. En 1960, elle est condamnée à quatorze ans de prison. L’histoire de nombreuses victimes rappelle que la répression s’abat aussi sur leurs proches. Sous Mao, un dicton veut qu’« à père héros, fils prodigue » et qu’« à père réac, fils pourri ». De fait, nombreux sont les enfants à faire les frais des options idéologiques de leurs parents. Li Shuying, née en 1944, a ainsi le malheur d’être issue d’une famille de riches propriétaires fonciers. Ce stigmate lui interdit de choisir librement son université, et c’est sur décision du Parti qu’elle est envoyée à l’École normale supérieure de Pékin, où elle poursuit des études de physique. La persistance de ces pratiques confère une portée particulière aux témoignages recueillis par Jean-Philippe Béja. L’auteur écrit : « En acceptant de parler à visage découvert malgré les risques encourus par leurs familles demeurées au pays, ils montrent que, en dépit du totalitarisme et du “lavage de cerveau” incessant, les prisonniers ne cèdent pas, malgré les apparences. Leur franchise, leur capacité à prendre du recul pour décrire le plus objectivement possible ce qu’ils ont vécu, leur volonté de témoigner afin que chacun connaisse la réalité de la société construite par le parti communiste de Mao Zedong à Xi Jinping forcent l’admiration ». Et de conclure, solennel : « Les témoignages rassemblés dans ce livre montrent que le désir de liberté et la résistance à l’oppression sont un patrimoine commun de l’humanité ». Notes : 1 - Le titre de l’ouvrage renvoie à Surveiller et punir (1975), un essai dans lequel Michel Foucault analyse la prison comme l'une des manifestations d'un pouvoir disciplinaire fondé sur la surveillance, la normalisation des conduites et la production d'individus dociles.
Texte intégral (2082 mots)

En septembre 2025, la publication de 600 gigaoctets de données internes a révélé au monde la puissance du Great Firewall. Ce dispositif, conçu de manière à censurer l’internet chinois et à épier ses utilisateurs, s’inscrit dans une longue tradition de surveillance étatique, instaurée dès les années 1940.

Selon Jean-Philippe Béja, directeur de recherche émérite au CNRS et co-scénariste de la série documentaire Les camps, secret du pouvoir chinois (Arte, 2022), la répression, l’enfermement et l’encadrement des populations constituent les instruments privilégiés de l’emprise du Parti communiste chinois (PCC) sur l’ensemble de la société. Dans Surveiller et punir en Chine. Laogai et technosurveillance, de 1946 à nos jours1 (La Découverte, 2026), il retrace la généalogie de ce système.

Cette synthèse, organisée chronologiquement, révèle une troublante continuité entre les pratiques de l’époque maoïste et celles de l’ère Xi Jinping. Elle montre surtout l’extraordinaire capacité d’adaptation du PCC, dont l’invariable souci du contrôle a su s’accommoder des changements de ligne partisans, des évolutions géopolitiques et des mutations technologiques. Elle donne enfin la parole à de nombreuses victimes de cette politique, anciens « déviants » et « réformistes », dont les témoignages jettent une lumière crue sur la plus durable des expériences d’ingénierie sociale.

Une obsession du contrôle

Les origines du système de coercition et de surveillance en Chine sont très antérieures à la prise du pouvoir par Mao Zedong. Durant la guerre qui les oppose aux nationalistes du Guomindang (1927-1949), les communistes prennent, un temps, le contrôle de Yan’an, une ville dans laquelle Mao raffine ses techniques d’épuration idéologique, généralise l’autocritique et jette les bases de ce qui deviendra plus tard le laogai. Ce réseau de camps de « réforme par le travail », organisé sur le modèle du goulag stalinien, s’impose dès 1949 comme l’un des principaux instruments de répression du régime. Son emprise territoriale est telle que Mao peut y faire immédiatement enfermer des millions d’opposants. « Contre-révolutionnaires », fonctionnaires, « droitiers », trotskistes, « capitalistes », « progressistes » et paysans rétifs aux réformes agraires y sont contraints d’accomplir des travaux éreintants et dégradants. Les autorités se méfient particulièrement des professeurs et des « intellectuels », dont elles craignent les vues subversives. C’est à leur intention qu’est créé, dans les années 1950, le laojiao, un système de détention consacré à la « rééducation par le travail ». Les condamnés y sont envoyés sur simple décision administrative et y exécutent des tâches éprouvantes, dans des conditions semblables à celles qui prévalent au laogai. Leur situation se dégrade encore lors du Grand Bond en avant (1958-1960), qui dégénère en famine dans l’ensemble du pays.

C’est à la même époque que le Parti renforce ses moyens de surveillance. En 1958, il attribue à tous les Chinois un livret de résidence (hukou), qui entrave considérablement leur liberté de circulation. Celle-ci est encore limitée par la généralisation du dossier personnel (dang’an) et du système d’affectation dans des « unités de travail » définies par l’État (danwei). Parallèlement, le régime transforme les anciennes coopératives rurales en « communes populaires », lesquelles permettent aux habitants de s’épier et de se dénoncer les uns les autres.

La politique répressive du PCC atteint son acmé durant la Révolution culturelle (1966-1976). Au cours de cette période, beaucoup d’infrastructures sont transformées en lieux d’incarcération. Universités, écoles et usines sont utilisées comme des prisons où Gardes rouges et militaires infligent les pires sévices à ceux que le Parti soupçonne de « révisionnisme ». Le laogai, quant à lui, continue d’accueillir de nombreux condamnés. À la mort de Mao, en 1976, dix millions de prisonniers peuplent quelque 2 000 camps. La situation du pays, catastrophique, contraint cependant le Parti à se réformer et à préparer la transition de la Chine vers l’économie de marché.

Une remarquable capacité d’adaptation  

La fin du maoïsme entraîne une importante refonte du système politique et économique chinois. Sous les mandats de Hua Guofeng et de Deng Xiaoping, le régime se libéralise, les préceptes économiques du socialisme sont abandonnés et le pays s’ouvre à la mondialisation. Soucieuses de plaire aux investisseurs occidentaux, les autorités révisent également le code pénal, dont la version de 1980 consacre — du moins en apparence — les principes de l’État de droit. S’ensuit un assouplissement de la surveillance et de la politique sécuritaire du PCC : de 1978 à 1984, cinq millions de captifs sont libérés du laogai ou du laojiao. Ceux qui n’ont pas cette chance bénéficient de conditions de détention plus clémentes que celles qui prévalaient durant l’ère maoïste, particulièrement à Pékin.

Ces inflexions, pensées de manière à redorer l’image de la Chine et à la rendre économiquement attractive, ne signifient pas pour autant que le régime se démocratise. Dans les faits, la police, la brigade de protection de la Sécurité intérieure (Guobao) et les agents du ministère de la Sécurité de l’État (Guoan) disposent toujours d’un pouvoir exorbitant. Le laogai, d’ailleurs, se repeuple à partir de 1983 : opposants, petits délinquants et « hooligans » y sont astreints à un labeur harassant, rythmé par des cadences infernales. En 1989, le système accueille également des manifestants de la place Tian’anmen.

À cette époque, les camps se transforment en entreprises commerciales, où l’exploitation des prisonniers doit servir le développement économique du pays. Convertis en unités de sous-traitance, ils assument souvent des tâches de production pour le compte de grandes sociétés. Le laojiao, dont la fonction de « correction idéologique » est plus marquée, continue d’accueillir de nombreux condamnés. Dans les années 1990, Jiang Zemin y envoie près d’un million d’adeptes du Falun Gong, un mouvement spirituel que les autorités tiennent pour sectaire. D’autres sont affectés à de tout nouveaux « centres d’éducation à la légalité ». Ces espaces d’internement, officiellement fermés en 2013, existent aujourd’hui sous un autre nom. Xi Jinping, président de la République depuis cette date, y fait notamment enfermer des Ouïghours du Xinjiang, dont l’islamité est assimilée à un trouble mental.

Le régime comprend aussi tout le parti qu’il peut tirer des nouvelles technologies. Car si internet permet l’émergence d’une société civile, il constitue aussi un formidable instrument de surveillance des masses. Au début des années 2000, le ministère de la Sécurité publique met la dernière touche à son projet de « bouclier doré » (ou Great Firewall), un puissant système de censure de l’intranet chinois. C’est à la même époque qu’est imaginé le principe orwellien de « crédit social », qui repose sur une surveillance généralisée des citoyens. L’État entend ainsi assurer le maintien de la stabilité nationale (weiwen), qu’il estime menacée par la multiplication des contestations.

Des limites au contrôle

Car le régime doit composer, depuis ses débuts, avec des formes plus ou moins actives de résistance. Il faut cependant attendre les années 1980 pour que des avocats, des journalistes et des professeurs profitent de la réforme du code pénal pour se constituer en groupes de défense des droits civiques. Sans critiquer directement la politique du Parti, ces intellectuels se font le relais de revendications citoyennes. S’ils appellent à la fermeture des laogai et des laojiao, ils s’emploient surtout à dénoncer les confiscations de terres, les mauvaises conditions de travail et les expulsions arbitraires.

Et cette pression de la société civile semble doucement porter ses fruits. Si le mouvement pro-démocratie de 1989 ou l’encerclement de Zhongnanhai (le centre du pouvoir, à Pékin) par 10 000 adeptes du Falun Gong en 1999 sont encore sévèrement réprimés, le pouvoir hésite désormais à s’opposer frontalement aux revendications des citoyens. Les manifestations post-Covid-19, qui se font aux cris de « Ouvrez le Xinjiang ! Ouvrez la Chine ! », « Nous voulons la liberté, pas des tests PCR ! » et « Xi Jinping, démission ! », donnent ainsi lieu à une réaction plus modérée des autorités. Tout se passe comme si le Parti rechignait de plus en plus à assumer sa politique coercitive. En réalité, il soigne les apparences. Le pays, dont les aspirations à la puissance sont manifestes, souffre encore d’un déficit d’image. Accroître le rayonnement de son modèle suppose donc de dissimuler les pratiques liberticides du régime. Les dirigeants chinois n’ont jamais renoncé à leur ambition de contrôle social : ils cherchent simplement à agir plus discrètement.

La clé des camps

Les limites de la politique de « rééducation » chinoise se manifestent aussi dans les témoignages des victimes. Nombreux, ils émaillent l’intégralité de l’ouvrage et donnent à voir l’expérience concentrationnaire. On comprend alors que le laogai, dont la gestion a été confiée aux provinces, a été vécu très différemment selon le lieu de détention des prisonniers. Ces disparités entament le mythe d’un système unifié et d’un Parti omnipotent.

Les souvenirs de ces témoins permettent également de se figurer la sévérité du régime. Le cas de Tan Chanxue (1934-2017) est, à cet égard, édifiant. Étudiante à l’université de Lanzhou dans les années 1950, elle est rapidement considérée comme « droitière » et se voit imposer des travaux manuels sur son campus. Très imparfaitement « rééduquée », elle prend ensuite part à la création de Xinghuo (L’Étincelle), une revue critique des excès du Grand Bond en avant, diffusée à vingt exemplaires. Ce tirage, pour modeste qu’il soit, lui attire les foudres du Parti. En 1960, elle est condamnée à quatorze ans de prison.

L’histoire de nombreuses victimes rappelle que la répression s’abat aussi sur leurs proches. Sous Mao, un dicton veut qu’« à père héros, fils prodigue » et qu’« à père réac, fils pourri ». De fait, nombreux sont les enfants à faire les frais des options idéologiques de leurs parents. Li Shuying, née en 1944, a ainsi le malheur d’être issue d’une famille de riches propriétaires fonciers. Ce stigmate lui interdit de choisir librement son université, et c’est sur décision du Parti qu’elle est envoyée à l’École normale supérieure de Pékin, où elle poursuit des études de physique.

La persistance de ces pratiques confère une portée particulière aux témoignages recueillis par Jean-Philippe Béja. L’auteur écrit : « En acceptant de parler à visage découvert malgré les risques encourus par leurs familles demeurées au pays, ils montrent que, en dépit du totalitarisme et du “lavage de cerveau” incessant, les prisonniers ne cèdent pas, malgré les apparences. Leur franchise, leur capacité à prendre du recul pour décrire le plus objectivement possible ce qu’ils ont vécu, leur volonté de témoigner afin que chacun connaisse la réalité de la société construite par le parti communiste de Mao Zedong à Xi Jinping forcent l’admiration ». Et de conclure, solennel : « Les témoignages rassemblés dans ce livre montrent que le désir de liberté et la résistance à l’oppression sont un patrimoine commun de l’humanité ».


Notes :
1 - Le titre de l’ouvrage renvoie à Surveiller et punir (1975), un essai dans lequel Michel Foucault analyse la prison comme l'une des manifestations d'un pouvoir disciplinaire fondé sur la surveillance, la normalisation des conduites et la production d'individus dociles.

19.06.2026 à 14:00

Carlo Ginzburg testamentaire

Malgré son agencement devenu familier pour ses lecteurs fidèles – une série d’articles et de textes de conférences – le dernier ouvrage de Carlo Ginzburg se distingue des précédents par une tonalité plus assertive, par un éclectisme plus marqué et par une volonté affichée de passer le relai aux générations futures. En fin d’ouvrage, Ginzburg dresse face à lui deux figures imposantes : Italo Calvino et Walter Benjamin. La pensée de ces deux auteurs serpente dans tout l’ouvrage mais c’est seulement à la fin que Ginzburg leur confère une place tutélaire de statues des commandeurs face auxquelles il s’incline. Pour ces raisons au moins, ce livre est testamentaire. Mais il n’est pas crépusculaire pour autant. Le titre français de La lettre tue jouit d’une ambiguïté entre les verbes « tuer » et « taire » que le titre italien ( La lettera uccide ) ne contient pas. Selon le titre original, la lettre des textes du passé (leur sens premier, littéral) est criminelle en ce qu’elle tue à petit feu (verbe « tuer », sens italien de uccidere ) ceux et celles qui s’en détournent au profit des « ventriloquies » interprétatives, des embellissements et des simplifications historiques accumulés au fil du temps. Il arrive aussi que la lettre soit tue (du verbe « taire », que le français fait apparaître par une homophonie éloquente) car les textes qui parviennent à l’historien et à son époque cachent parfois des intentions masquées, leurs auteurs ayant voulu éviter la censure ou l’opposition frontale avec leur temps. Le littéralisme, c’est aussi, nous dit Ginzburg, la capacité de savoir lire entre les lignes. Ressassement testamentaire L’ouvrage commence par l’évocation d’une mythologie particulière ayant servi de socle moral au colonialisme européen naissant. Le mythe du pays de Cocagne et les chapitres bibliques de l’Exode ont servi, nous explique Ginzburg, à bâtir une idéologie universaliste et conquérante, elle-même à l’origine du capitalisme moderne. Ce texte parfaitement ficelé sur la vie de Jean-Pierre Purry, calviniste de Neuchâtel ayant donné son nom à la ville de Purrysburg en Caroline du Sud, est aussi le moyen pour Ginzburg de rappeler par la bande ses influences méthodologiques principales (Proust, Auerbach, Freud, Marc Bloch, Conan Doyle et quelques autres). Dans ce recueil comme dans les précédents, l’analogie prévaut. Des phrases comme «  je fais un saut dans le temps de plus de mille ans  » sont à la fois des conjonctions et des indices méthodologiques, comme autant de fragments d’ADN de la méthode ginzburgienne. Cela dit, plus encore que d’habitude, l’auteur joue à saute moutons avec des sujets d’analyse extrêmement différents. Les voici, dans l’ordre et subjectivement nommés : les révélations involontaires des textes volontaristes, la question du littéralisme chez Saint Augustin, la relation que les historiens entretiennent avec la langue et son évolution, la microhistoire, les intraduisibles, la séduction des dictatures, la recherche informatisée de textes et de documents, Montaigne et ses masques, le secret généalogique des textes, la question de la traduction des rites chinois dans des langues occidentales, le monde/l’image/la catastrophe, Italo Calvino, Walter Benjamin, les traces et leur révélation.   L’éditeur Verdier précise en quatrième de couverture que malgré cet éclatement thématique évident, l’ouvrage est traversé par une préoccupation constante, celle de la littéralité, qui prend sens au fil des pages. «  Dans la variété des thèmes analysés dans ces quinze essais, le lecteur découvre peu à peu qu’un fil les relie : “la lettre tue, l’esprit vivifie”. Cette parole de Paul, opposant la loi des Juifs et la foi des chrétiens, Carlo Ginzburg la corrige : la lettre tue ceux qui l’ignorent. Il faut accepter que certains auteurs choisirent, face au danger, d’écrire entre les lignes. À nous, aujourd’hui, de savoir les lire entre les lignes.  » Parole d’éditeur. Ça n’est pas faux, ça n’est pas tout. Sans rancune Entré en Histoire comme un outsider , Ginzburg a su imposer une méthode qui, à contre-courant des tendances dominantes au mitan du XX e siècle, valorisait la narration et les récits. Au moment de la publication de ses premiers articles, les historiens et leurs critiques rejetaient toute contamination de l’Histoire par la narration. À rebours de cette crise profonde, Ginzburg a patiemment réhabilité l’intuition romanesque (comme Proust enserrant des réalités par jalons successifs), l’étude du détail isolé (l’histoire au microscope, les indices, les traces) et l’analyse minutieuse des récits volontaristes (les faux, les chroniques, les discours). Sans sombrer dans le revanchisme, cet ouvrage est l’occasion pour son auteur de constater qu’il a effectivement ouvert une brèche importante dans le champ historiographique et qu’elle n’est pas prête de se refermer.   Insistances Les droites nationalistes ont le vent en poupe en Europe et dans le monde. Il faut, selon Ginzburg, apprendre de toute urgence à lire entre les lignes de leurs discours pour y déceler à la fois les non-dits et les fausses informations. Dans un texte éclairant (chapitre VII), Carlo Ginzburg évoque la passion des dictateurs du siècle dernier pour les techniques de l’hypnose collective. On apprend par exemple que Benito Mussolini était un lecteur attentif de la Psychologie des foules de Gustave Le Bon. Ginzburg démontre que les choses ont évolué depuis. Aujourd’hui, ce sont les techniques simplificatrices du marketing, notamment via la répétition, qui se sont imposées au sein des nouvelles droites nationalistes. La conférence des droites conservatrices (CPAC) qui s’est tenue au sud de Washington du 19 au 22 février 2025 a d’ailleurs été l’illustration parfaite de cette manie de répétition. La tronçonneuse du président argentin Javier Milei était brandie cette fois par le milliardaire Elon Musk, le salut nazi d’Elon Musk était repris par l’idéologue Steve Bannon ; l’influenceur Jack Posobiec commençait presque toutes ses phrases par « Donald Trump… », reprenant le slogan «  Fight, fight, fight  » lancé par le président en campagne quelques secondes après sa tentative d’assassinat. Quant au mantra « L’Europe ne devrait pas avoir peur de son peuple » prononcé à Munich le 14 février 2025 par le vice-président américain J. D. Vance, il a été répété par Giorgia Meloni, la présidente du Conseil italien. Cette année, la CPAC a donc célébré l’émergence récente (et insistante) d’une grammaire collective au sein des droites nationalistes, renforçant ainsi l’affirmation paradoxale d’une « internationale nationaliste » dont Donald Trump est considéré comme le chef de file. Comment rendre compte, par-delà l’effet de brouillage, de l’attraction pour le pire que connait le monde en ce moment ? Ginzburg cite en fin d’ouvrage La Fin du Monde  de Ernesto De Martino (1977 – ed. posthume) : «  Deux terreurs antinomiques gouvernent l’époque dans laquelle nous vivons : celle de “perdre le monde” et celle de “se perdre dans le monde” ». Une période de cristallisation comme la nôtre contient en effet, de nouveau, ces deux vertiges dont même l’historien Ginzburg peine à témoigner en temps réel, préférant esquisser par bribes une possible méthode de résistance contemporaine. La patience des traductologues récompensée En revenant discrètement sur sa généalogie, il était inévitable que Ginzburg dont les parents (Leone et Natalia) étaient entre autre traducteurs, aborde enfin la question de la traduction. C’est un sujet qu’il n’avait fait qu’effleurer dans ses ouvrages précédents : il a signé une introduction subtile de la réédition de la traduction de La Recherche du temps perdu de Proust en Italien par sa mère Natalia Ginzburg. Il avait abordé discrètement, à la fin des années 1990, la délicate question du discours direct libre chez Stendhal (le surgissement de la pensée d’un personnage, sans ménagement ni ponctuation, au sein d’une scène de description) en s’interrogeant sur sa signification historique et sur la difficulté de traduire ce procédé en italien sans avoir recours aux guillemets et autres artifices. Jusqu’à maintenant, malgré les intuitons discrètes de Ginzburg au sujet de la traduction, les traductologues regardaient jalousement les autres disciplines (philosophie, sociologie, critique littéraire, histoire, ethnologie, etc.) picorer du Ginzburg à loisir en y trouvant des stimuli originaux et nombreux. Et pour cause, cet auteur prolifique a traité de multiples sujets transdisciplinaires tout au long de sa carrière. Voilà désormais les férus de traductologie contentés à leur tour. Fort d’une tradition de réflexion sur la relation entre alphabet et langue parlée (tradition spécifiquement italienne qui va de Galilée à Italo Calvino en passant par Benedetto Croce), Carlo Ginzburg s’intéresse dans La lettre tue à un cas linguistique majeur. Garcilaso est un métis incas-espagnol qui, ayant constaté que certains concepts incas désignant des faits spirituels et sociaux (par essence difficile à traduire dans la langue des colons) n’étaient pas bien compris en espagnol, s’est employé à en préciser la prononciation, la graphie, et le sens. Lettré et polyglotte, il ne perdait pas de vue le contexte colonial qui faisait obstacle à la compréhension des notions sur lesquelles il se penchait. Cette situation d’équidistance culturelle est loin d’être ordinaire à l’époque. En 1609 en effet, toute idée de traduction passait par l’assimilation et l’appropriation des textes et de leurs concepts. C’est ainsi que se dessine une éthique ginzburgienne de la traduction : celle d’une équidistance entre deux espaces culturels nourrie de la conscience historique des rapports de domination entre ces mondes. La lettre tue aborde également le travail de traduction des jésuites italiens qui, installés en Chine au XVI e siècle, ont approché les élites locale et permis, par leur transmission en italien et en latin de textes chinois, de déjouer les simplifications occidentalistes au sujet de la vie spirituelle et sociale en Chine. Ces missionnaires jésuites conservaient bien sûr un regard distant vis-à-vis des rites sociaux et religieux pratiqués là-bas tout en regardant l’Europe d’où ils provenaient « comme un monde étranger, dans lequel les gestes les plus communs de la foi religieuse avaient cessé d’être évidents  ». C’est ainsi que Ginzburg formule discrètement un principe important d’une possible théorie-pratique-éthique de la traduction : celui d’une équidistance renseignée entre deux espaces culturels que l’opération de traduction rapproche sans les confondre. Questions ouvertes Ce livre paru à l’automne a déjà fait l’objet de multiples recensions. Dans les pages littéraires du mensuel Artpress , Philippe Forest se demande pourquoi, malgré l’apparente complexité des thèmes qu’il aborde, est-il si facile de lire Ginzburg ? 1 . Pierre Senges, quant à lui, se demande dans les colonnes de En Attendant Nadeau pourquoi Ginzburg n’aborde-t-il pas le travail d’un romancier qu’il apprécie 2 ? Au cœur de ces deux questions et de leurs probables réponses, se trouve l’éclectisme de Ginzburg. Un éclectisme intuitif qui plonge ses lecteurs dans l’éloquence de détails infimes et lointains pour en tirer des généralisations séduisantes et souvent étonnantes. Revers de la médaille : l’éclectisme de Ginzburg peut sembler sans limite, ouvert à tous les possibles, ce qui pousse inévitablement chaque lecteur à rêver que Ginzburg se penche un jour sur ses interrogations propres. C’est la rançon du succès de la méthode ginzburgienne. Notes : 1 - « D ’où vient alors que, totalement étranger à cette discipline, on lise pourtant avec un pareil plaisir chacun des livres de Ginzburg, tirant d’eux la plus formidable des stimulation intellectuelles » 2 - «  Carlo Ginzburg n’évoque jamais son compatriote Carlo Emilio Gadda (…) suivre une piste de silence et de non-dits, c’est là un travail d’historien-détective que seul Carlo Ginzburg serait capable de faire. Il en tirerait, comme à son habitude, plusieurs pages d’hypothèses originales et stimulantes . »
Texte intégral (2158 mots)

Malgré son agencement devenu familier pour ses lecteurs fidèles – une série d’articles et de textes de conférences – le dernier ouvrage de Carlo Ginzburg se distingue des précédents par une tonalité plus assertive, par un éclectisme plus marqué et par une volonté affichée de passer le relai aux générations futures. En fin d’ouvrage, Ginzburg dresse face à lui deux figures imposantes : Italo Calvino et Walter Benjamin. La pensée de ces deux auteurs serpente dans tout l’ouvrage mais c’est seulement à la fin que Ginzburg leur confère une place tutélaire de statues des commandeurs face auxquelles il s’incline. Pour ces raisons au moins, ce livre est testamentaire. Mais il n’est pas crépusculaire pour autant.

Le titre français de La lettre tue jouit d’une ambiguïté entre les verbes « tuer » et « taire » que le titre italien (La lettera uccide) ne contient pas. Selon le titre original, la lettre des textes du passé (leur sens premier, littéral) est criminelle en ce qu’elle tue à petit feu (verbe « tuer », sens italien de uccidere) ceux et celles qui s’en détournent au profit des « ventriloquies » interprétatives, des embellissements et des simplifications historiques accumulés au fil du temps. Il arrive aussi que la lettre soit tue (du verbe « taire », que le français fait apparaître par une homophonie éloquente) car les textes qui parviennent à l’historien et à son époque cachent parfois des intentions masquées, leurs auteurs ayant voulu éviter la censure ou l’opposition frontale avec leur temps. Le littéralisme, c’est aussi, nous dit Ginzburg, la capacité de savoir lire entre les lignes.

Ressassement testamentaire

L’ouvrage commence par l’évocation d’une mythologie particulière ayant servi de socle moral au colonialisme européen naissant. Le mythe du pays de Cocagne et les chapitres bibliques de l’Exode ont servi, nous explique Ginzburg, à bâtir une idéologie universaliste et conquérante, elle-même à l’origine du capitalisme moderne. Ce texte parfaitement ficelé sur la vie de Jean-Pierre Purry, calviniste de Neuchâtel ayant donné son nom à la ville de Purrysburg en Caroline du Sud, est aussi le moyen pour Ginzburg de rappeler par la bande ses influences méthodologiques principales (Proust, Auerbach, Freud, Marc Bloch, Conan Doyle et quelques autres).

Dans ce recueil comme dans les précédents, l’analogie prévaut. Des phrases comme « je fais un saut dans le temps de plus de mille ans » sont à la fois des conjonctions et des indices méthodologiques, comme autant de fragments d’ADN de la méthode ginzburgienne. Cela dit, plus encore que d’habitude, l’auteur joue à saute moutons avec des sujets d’analyse extrêmement différents. Les voici, dans l’ordre et subjectivement nommés : les révélations involontaires des textes volontaristes, la question du littéralisme chez Saint Augustin, la relation que les historiens entretiennent avec la langue et son évolution, la microhistoire, les intraduisibles, la séduction des dictatures, la recherche informatisée de textes et de documents, Montaigne et ses masques, le secret généalogique des textes, la question de la traduction des rites chinois dans des langues occidentales, le monde/l’image/la catastrophe, Italo Calvino, Walter Benjamin, les traces et leur révélation.  

L’éditeur Verdier précise en quatrième de couverture que malgré cet éclatement thématique évident, l’ouvrage est traversé par une préoccupation constante, celle de la littéralité, qui prend sens au fil des pages. « Dans la variété des thèmes analysés dans ces quinze essais, le lecteur découvre peu à peu qu’un fil les relie : “la lettre tue, l’esprit vivifie”. Cette parole de Paul, opposant la loi des Juifs et la foi des chrétiens, Carlo Ginzburg la corrige : la lettre tue ceux qui l’ignorent. Il faut accepter que certains auteurs choisirent, face au danger, d’écrire entre les lignes. À nous, aujourd’hui, de savoir les lire entre les lignes. » Parole d’éditeur. Ça n’est pas faux, ça n’est pas tout.

Sans rancune

Entré en Histoire comme un outsider, Ginzburg a su imposer une méthode qui, à contre-courant des tendances dominantes au mitan du XXe siècle, valorisait la narration et les récits. Au moment de la publication de ses premiers articles, les historiens et leurs critiques rejetaient toute contamination de l’Histoire par la narration. À rebours de cette crise profonde, Ginzburg a patiemment réhabilité l’intuition romanesque (comme Proust enserrant des réalités par jalons successifs), l’étude du détail isolé (l’histoire au microscope, les indices, les traces) et l’analyse minutieuse des récits volontaristes (les faux, les chroniques, les discours). Sans sombrer dans le revanchisme, cet ouvrage est l’occasion pour son auteur de constater qu’il a effectivement ouvert une brèche importante dans le champ historiographique et qu’elle n’est pas prête de se refermer.  

Insistances

Les droites nationalistes ont le vent en poupe en Europe et dans le monde. Il faut, selon Ginzburg, apprendre de toute urgence à lire entre les lignes de leurs discours pour y déceler à la fois les non-dits et les fausses informations. Dans un texte éclairant (chapitre VII), Carlo Ginzburg évoque la passion des dictateurs du siècle dernier pour les techniques de l’hypnose collective. On apprend par exemple que Benito Mussolini était un lecteur attentif de la Psychologie des foules de Gustave Le Bon. Ginzburg démontre que les choses ont évolué depuis. Aujourd’hui, ce sont les techniques simplificatrices du marketing, notamment via la répétition, qui se sont imposées au sein des nouvelles droites nationalistes.

La conférence des droites conservatrices (CPAC) qui s’est tenue au sud de Washington du 19 au 22 février 2025 a d’ailleurs été l’illustration parfaite de cette manie de répétition. La tronçonneuse du président argentin Javier Milei était brandie cette fois par le milliardaire Elon Musk, le salut nazi d’Elon Musk était repris par l’idéologue Steve Bannon ; l’influenceur Jack Posobiec commençait presque toutes ses phrases par « Donald Trump… », reprenant le slogan
« Fight, fight, fight » lancé par le président en campagne quelques secondes après sa tentative d’assassinat. Quant au mantra « L’Europe ne devrait pas avoir peur de son peuple » prononcé à Munich le 14 février 2025 par le vice-président américain J. D. Vance, il a été répété par Giorgia Meloni, la présidente du Conseil italien. Cette année, la CPAC a donc célébré l’émergence récente (et insistante) d’une grammaire collective au sein des droites nationalistes, renforçant ainsi l’affirmation paradoxale d’une « internationale nationaliste » dont Donald Trump est considéré comme le chef de file.

Comment rendre compte, par-delà l’effet de brouillage, de l’attraction pour le pire que connait le monde en ce moment ? Ginzburg cite en fin d’ouvrage La Fin du Monde de Ernesto De Martino (1977 – ed. posthume) : « Deux terreurs antinomiques gouvernent l’époque dans laquelle nous vivons : celle de “perdre le monde” et celle de “se perdre dans le monde” ». Une période de cristallisation comme la nôtre contient en effet, de nouveau, ces deux vertiges dont même l’historien Ginzburg peine à témoigner en temps réel, préférant esquisser par bribes une possible méthode de résistance contemporaine.

La patience des traductologues récompensée

En revenant discrètement sur sa généalogie, il était inévitable que Ginzburg dont les parents (Leone et Natalia) étaient entre autre traducteurs, aborde enfin la question de la traduction. C’est un sujet qu’il n’avait fait qu’effleurer dans ses ouvrages précédents : il a signé une introduction subtile de la réédition de la traduction de La Recherche du temps perdu de Proust en Italien par sa mère Natalia Ginzburg. Il avait abordé discrètement, à la fin des années 1990, la délicate question du discours direct libre chez Stendhal (le surgissement de la pensée d’un personnage, sans ménagement ni ponctuation, au sein d’une scène de description) en s’interrogeant sur sa signification historique et sur la difficulté de traduire ce procédé en italien sans avoir recours aux guillemets et autres artifices. Jusqu’à maintenant, malgré les intuitons discrètes de Ginzburg au sujet de la traduction, les traductologues regardaient jalousement les autres disciplines (philosophie, sociologie, critique littéraire, histoire, ethnologie, etc.) picorer du Ginzburg à loisir en y trouvant des stimuli originaux et nombreux. Et pour cause, cet auteur prolifique a traité de multiples sujets transdisciplinaires tout au long de sa carrière. Voilà désormais les férus de traductologie contentés à leur tour.

Fort d’une tradition de réflexion sur la relation entre alphabet et langue parlée (tradition spécifiquement italienne qui va de Galilée à Italo Calvino en passant par Benedetto Croce), Carlo Ginzburg s’intéresse dans La lettre tue à un cas linguistique majeur. Garcilaso est un métis incas-espagnol qui, ayant constaté que certains concepts incas désignant des faits spirituels et sociaux (par essence difficile à traduire dans la langue des colons) n’étaient pas bien compris en espagnol, s’est employé à en préciser la prononciation, la graphie, et le sens. Lettré et polyglotte, il ne perdait pas de vue le contexte colonial qui faisait obstacle à la compréhension des notions sur lesquelles il se penchait. Cette situation d’équidistance culturelle est loin d’être ordinaire à l’époque. En 1609 en effet, toute idée de traduction passait par l’assimilation et l’appropriation des textes et de leurs concepts. C’est ainsi que se dessine une éthique ginzburgienne de la traduction : celle d’une équidistance entre deux espaces culturels nourrie de la conscience historique des rapports de domination entre ces mondes.

La lettre tue aborde également le travail de traduction des jésuites italiens qui, installés en Chine au XVIe siècle, ont approché les élites locale et permis, par leur transmission en italien et en latin de textes chinois, de déjouer les simplifications occidentalistes au sujet de la vie spirituelle et sociale en Chine. Ces missionnaires jésuites conservaient bien sûr un regard distant vis-à-vis des rites sociaux et religieux pratiqués là-bas tout en regardant l’Europe d’où ils provenaient « comme un monde étranger, dans lequel les gestes les plus communs de la foi religieuse avaient cessé d’être évidents ». C’est ainsi que Ginzburg formule discrètement un principe important d’une possible théorie-pratique-éthique de la traduction : celui d’une équidistance renseignée entre deux espaces culturels que l’opération de traduction rapproche sans les confondre.

Questions ouvertes

Ce livre paru à l’automne a déjà fait l’objet de multiples recensions. Dans les pages littéraires du mensuel Artpress, Philippe Forest se demande pourquoi, malgré l’apparente complexité des thèmes qu’il aborde, est-il si facile de lire Ginzburg ?1. Pierre Senges, quant à lui, se demande dans les colonnes de En Attendant Nadeau pourquoi Ginzburg n’aborde-t-il pas le travail d’un romancier qu’il apprécie2 ? Au cœur de ces deux questions et de leurs probables réponses, se trouve l’éclectisme de Ginzburg. Un éclectisme intuitif qui plonge ses lecteurs dans l’éloquence de détails infimes et lointains pour en tirer des généralisations séduisantes et souvent étonnantes.

Revers de la médaille : l’éclectisme de Ginzburg peut sembler sans limite, ouvert à tous les possibles, ce qui pousse inévitablement chaque lecteur à rêver que Ginzburg se penche un jour sur ses interrogations propres. C’est la rançon du succès de la méthode ginzburgienne.


Notes :
1 - « D’où vient alors que, totalement étranger à cette discipline, on lise pourtant avec un pareil plaisir chacun des livres de Ginzburg, tirant d’eux la plus formidable des stimulation intellectuelles »
2 - « Carlo Ginzburg n’évoque jamais son compatriote Carlo Emilio Gadda (…) suivre une piste de silence et de non-dits, c’est là un travail d’historien-détective que seul Carlo Ginzburg serait capable de faire. Il en tirerait, comme à son habitude, plusieurs pages d’hypothèses originales et stimulantes. »

19.06.2026 à 12:00

Les formes passées et présentes de la propagande nazie

Il ne s'agit ni d'un travail d'historien, ni d'une étude circonstanciée consacrée à l'élaboration puis à l'inscription de la propagande nazie dans la société du III e Reich, pas davantage d'une analyse centrée sur sa dimension violente et exterminatrice. Nous sommes ici en présence d'un ouvrage de philosophe. Son auteur, Alexander Neumann, professeur à l'Université Paris 8 – Vincennes, inscrit sa réflexion dans un dialogue constant avec l'histoire, la sociologie et l'anthropologie. Mais, comme le montre ce livre, il opère surtout un déplacement des notions afin d'éclairer notre propre époque. Sur le plan théorique, Alexander Neumann a été formé à la Théorie critique par Oskar Negt, disciple de Theodor W. Adorno. C'est dans cette filiation qu'il entreprend une réflexion sur la « propagande nazie », non pour en proposer une nouvelle histoire, mais pour nous aider à en comprendre les mécanismes et, finalement, à nous en dégager. Au demeurant, que faut-il entendre par « propagande nazie » ? La connaît-on réellement lorsque l'on se contente des quelques images qui lui sont habituellement associées — affiches, slogans, spectacles — ou lorsque l'on affirme simplement qu'elle consiste à soutenir, conforter, étendre et légitimer le régime hitlérien, en dissimulant la réalité des camps et des formes de domination ? Rien de tout cela n'est faux. Mais ces constats demeurent superficiels. La propagande nazie a pourtant fait l'objet de travaux majeurs retraçant son développement, de sa naissance à son effondrement en 1945. Alexander Neumann en rappelle les principaux traits, soulignant notamment que son idéal était précisément de ne jamais apparaître comme une propagande, mais comme l'expression d'un ordre naturel. À cette fin, elle repose sur quelques principes fondamentaux : privilégier l'image et la parole au détriment de l'écrit et de la presse, substituer le pouvoir de suggestion au débat contradictoire, faire prévaloir le sentiment sur la raison et le divertissement sur l'esprit critique. Mais là ne réside pas encore l'originalité du livre. Celle-ci tient au fait que le terme de « propagande » désigne ici un système complet d'organisation sociale. L'auteur ne cherche donc pas à retraverser toute l'histoire du nazisme, même s'il en rappelle les principales étapes dans plusieurs chapitres. Il mène une enquête plus ambitieuse, à la fois historique et contemporaine, orientée vers la mise au jour puis la désintégration critique de ce système. En dévoilant l'organisation de la propagande nazie, ses thèmes, ses relais et ses modalités d'action, il en suit également les survivances, les déplacements et les réactualisations, qu'il repère notamment chez Ford, Disney, Elon Musk, certains écrivains ou encore dans la seconde présidence Trump, qu'il considère comme largement ouverte à des thématiques issues de l'imaginaire nazi. Un système qui survit à sa disparition Ce n'est donc plus seulement la propagande du nazisme, entendue comme un ensemble de discours, qui est ici interrogée, mais le système propagandiste lui-même : son mode d'organisation du parti, du spectacle, de l'université ou encore du pouvoir économique. Alexander Neumann en montre les incorporations, les récupérations et les prolongements bien au-delà de la disparition du régime hitlérien. Il met ainsi au jour les survivances de certains schèmes d'organisation, les modalités de fabrication des images et des discours, le potentiel idéologique inscrit dans certains objets techniques ou culturels, ainsi que les violences qui peuvent résulter de la réactivation de ces procédés. L'ouvrage propose ainsi une approche originale des ressources fondamentales de la propagande nazie, en remontant à ses principes organisateurs plutôt qu'à ses seules manifestations visibles. Cette critique minutieuse conduit l'auteur à examiner une longue série d'institutions, d'entreprises ou de responsables qui, bien au-delà des hooligans ou des skinheads, trop facilement désignés comme les seuls héritiers du fascisme, constituent selon lui des portes d'entrée vers des leitmotivs issus de la propagande nazie. Cette persistance est telle qu'elle conduit à une interrogation : comment avons-nous pu, historiquement comme aujourd'hui, la rendre presque invisible ? Non seulement parce que l'on simplifie souvent les processus ayant conduit à l'installation du régime hitlérien, mais aussi parce que l'on demeure largement aveugle aux mécanismes contemporains qui en prolongent certains aspects. L'influence actuelle de la propagande nazie est ainsi volontiers réduite à quelques individus bruyants ou à quelques groupes marginaux, tandis que sa logique profonde se trouve neutralisée ou oubliée, notamment lorsqu'il est question des camps. Alexander Neumann insiste également sur la continuité des acteurs. Le système propagandiste a survécu parce que nombre de ceux qui l'avaient conçu ou mis en œuvre ont eux-mêmes survécu à la guerre, souvent en dissimulant leur passé. Industriels, ingénieurs, responsables des médias de masse, du cinéma ou de la télévision ont largement contribué à diffuser des formes de communication où l'oralité et l'image prennent définitivement le pas sur l'écrit. L'exemple de Volkswagen est, de ce point de vue, particulièrement éclairant. L'auteur consacre des pages précises et solidement documentées au projet initial de la marque : un véhicule pensé pour transporter trois soldats et une mitrailleuse plutôt qu'une famille de quatre personnes, ainsi qu'à la conception même de Wolfsburg, véritable ville-caserne. Il montre surtout combien la collaboration de Ford et son modèle de management occupent une place centrale dans cette histoire. L'industrie culturelle comme prolongement L'industrie culturelle n'est évidemment pas en reste. Encore faut-il comprendre que les thèmes de la propagande nazie n'ont jamais été figés ; ils demeurent plastiques, adaptables et, pour cette raison même, efficaces. Goebbels a très tôt compris que la propagande explicitement doctrinale était profondément ennuyeuse. Il a donc cherché à l'intégrer dans des formes de divertissement susceptibles de toucher un public beaucoup plus large. Les films de Leni Riefenstahl, notamment à l'occasion des Jeux olympiques de 1936, illustrent parfaitement cette fusion entre doctrine et spectacle. L'industrie cinématographique produit ainsi des récits simplifiés, aisément identifiables, dans lesquels le public peut se reconnaître au travers de stéréotypes soigneusement construits. Charlie Chaplin a précisément été l'un de ceux qui ont refusé cette logique, bien qu'il se soit trouvé pris entre un nazisme qui le croyait juif et une Amérique qui le dénonçait comme communiste. Parce que son ambition est de penser un système, Alexander Neumann étend son analyse à des phénomènes beaucoup plus récents. Il suffit d'observer les discours de certains candidats aux élections législatives de 2024 ou de plusieurs élus de 2026 pour voir réapparaître des procédés rhétoriques comparables. L'un des exemples les plus significatifs, aux yeux de l'auteur, est la transformation contemporaine du thème du « judéo-bolchevisme » en celui de « l'islamo-gauchisme ». Associer un préjugé religieux visant indistinctement les musulmans à une qualification politique dépréciative revient, selon lui, à reprendre le schème fondamental de la propagande nazie en le déplaçant vers un nouvel objet. Plus largement, la haine des Noirs, des femmes, des homosexuels ou des communistes, souvent articulée à l'antisémitisme, traverse de nombreux discours. Pour penser ces continuités, Alexander Neumann mobilise le concept d'« industrie culturelle », élaboré au sein de l'École de Francfort par Adorno, Benjamin, Kracauer et leurs contemporains. Cette notion lui permet d'établir des liens entre le fordisme, les industries cinématographiques et le modèle hollywoodien, tout en revenant sur les compromissions de Disney avec le nazisme ainsi que sur les préjugés racistes, antisémites et sexistes qui lui sont largement attribués et documentés. L'auteur multiplie d'ailleurs les exemples — dirigeants d'entreprise, chefs d'État, papes, philosophes, écrivains — afin de montrer que les formes de persistance de la logique propagandiste traversent des domaines très divers de la société contemporaine. Les complaisances contemporaines L'analyse s'étend enfin aux médias. Selon Alexander Neumann, la propagande nazie a inventé une manière nouvelle de privilégier la parole orale et l'image, en s'appuyant sur l'efficacité charismatique des grands meetings, tout en corrigeant progressivement leurs limites. Au cœur de ce dispositif réside un principe simple : l'absence de réponse possible, de participation ou de débat. Cette structure autoritaire se retrouve aujourd'hui, selon lui, dans l'organisation même des grandes plateformes numériques qui dominent les réseaux sociaux. À cette critique s'ajoute celle du racisme constitutif des propagandes modernes. L'auteur revient aussi bien sur le racisme nazi — en passant notamment par Konrad Lorenz — que sur les différentes formes de racisme biologique héritées des préjugés coloniaux et toujours actives aujourd'hui. Enfin, il montre que la mode demeure elle aussi un vecteur privilégié de diffusion de références ou de messages pouvant s'apparenter à l'imaginaire nazi, souvent dissimulés derrière des stratégies de dénégation ou de réécriture. Zara, rappelle-t-il, a ainsi été condamnée pour certaines références au franquisme. À cela s'ajoutent les analyses consacrées à Fanta, Dior, Coco Chanel, Gallimard, Le Figaro et à bien d'autres exemples, qui témoignent, selon l'auteur, de la diffusion persistante de certains schèmes propagandistes dans l'ensemble des sphères sociales.
Texte intégral (1594 mots)

Il ne s'agit ni d'un travail d'historien, ni d'une étude circonstanciée consacrée à l'élaboration puis à l'inscription de la propagande nazie dans la société du IIIe Reich, pas davantage d'une analyse centrée sur sa dimension violente et exterminatrice. Nous sommes ici en présence d'un ouvrage de philosophe. Son auteur, Alexander Neumann, professeur à l'Université Paris 8 – Vincennes, inscrit sa réflexion dans un dialogue constant avec l'histoire, la sociologie et l'anthropologie. Mais, comme le montre ce livre, il opère surtout un déplacement des notions afin d'éclairer notre propre époque.

Sur le plan théorique, Alexander Neumann a été formé à la Théorie critique par Oskar Negt, disciple de Theodor W. Adorno. C'est dans cette filiation qu'il entreprend une réflexion sur la « propagande nazie », non pour en proposer une nouvelle histoire, mais pour nous aider à en comprendre les mécanismes et, finalement, à nous en dégager.

Au demeurant, que faut-il entendre par « propagande nazie » ? La connaît-on réellement lorsque l'on se contente des quelques images qui lui sont habituellement associées — affiches, slogans, spectacles — ou lorsque l'on affirme simplement qu'elle consiste à soutenir, conforter, étendre et légitimer le régime hitlérien, en dissimulant la réalité des camps et des formes de domination ? Rien de tout cela n'est faux. Mais ces constats demeurent superficiels.

La propagande nazie a pourtant fait l'objet de travaux majeurs retraçant son développement, de sa naissance à son effondrement en 1945. Alexander Neumann en rappelle les principaux traits, soulignant notamment que son idéal était précisément de ne jamais apparaître comme une propagande, mais comme l'expression d'un ordre naturel. À cette fin, elle repose sur quelques principes fondamentaux : privilégier l'image et la parole au détriment de l'écrit et de la presse, substituer le pouvoir de suggestion au débat contradictoire, faire prévaloir le sentiment sur la raison et le divertissement sur l'esprit critique.

Mais là ne réside pas encore l'originalité du livre. Celle-ci tient au fait que le terme de « propagande » désigne ici un système complet d'organisation sociale. L'auteur ne cherche donc pas à retraverser toute l'histoire du nazisme, même s'il en rappelle les principales étapes dans plusieurs chapitres. Il mène une enquête plus ambitieuse, à la fois historique et contemporaine, orientée vers la mise au jour puis la désintégration critique de ce système. En dévoilant l'organisation de la propagande nazie, ses thèmes, ses relais et ses modalités d'action, il en suit également les survivances, les déplacements et les réactualisations, qu'il repère notamment chez Ford, Disney, Elon Musk, certains écrivains ou encore dans la seconde présidence Trump, qu'il considère comme largement ouverte à des thématiques issues de l'imaginaire nazi.

Un système qui survit à sa disparition

Ce n'est donc plus seulement la propagande du nazisme, entendue comme un ensemble de discours, qui est ici interrogée, mais le système propagandiste lui-même : son mode d'organisation du parti, du spectacle, de l'université ou encore du pouvoir économique. Alexander Neumann en montre les incorporations, les récupérations et les prolongements bien au-delà de la disparition du régime hitlérien. Il met ainsi au jour les survivances de certains schèmes d'organisation, les modalités de fabrication des images et des discours, le potentiel idéologique inscrit dans certains objets techniques ou culturels, ainsi que les violences qui peuvent résulter de la réactivation de ces procédés.

L'ouvrage propose ainsi une approche originale des ressources fondamentales de la propagande nazie, en remontant à ses principes organisateurs plutôt qu'à ses seules manifestations visibles. Cette critique minutieuse conduit l'auteur à examiner une longue série d'institutions, d'entreprises ou de responsables qui, bien au-delà des hooligans ou des skinheads, trop facilement désignés comme les seuls héritiers du fascisme, constituent selon lui des portes d'entrée vers des leitmotivs issus de la propagande nazie.

Cette persistance est telle qu'elle conduit à une interrogation : comment avons-nous pu, historiquement comme aujourd'hui, la rendre presque invisible ? Non seulement parce que l'on simplifie souvent les processus ayant conduit à l'installation du régime hitlérien, mais aussi parce que l'on demeure largement aveugle aux mécanismes contemporains qui en prolongent certains aspects. L'influence actuelle de la propagande nazie est ainsi volontiers réduite à quelques individus bruyants ou à quelques groupes marginaux, tandis que sa logique profonde se trouve neutralisée ou oubliée, notamment lorsqu'il est question des camps.

Alexander Neumann insiste également sur la continuité des acteurs. Le système propagandiste a survécu parce que nombre de ceux qui l'avaient conçu ou mis en œuvre ont eux-mêmes survécu à la guerre, souvent en dissimulant leur passé. Industriels, ingénieurs, responsables des médias de masse, du cinéma ou de la télévision ont largement contribué à diffuser des formes de communication où l'oralité et l'image prennent définitivement le pas sur l'écrit.

L'exemple de Volkswagen est, de ce point de vue, particulièrement éclairant. L'auteur consacre des pages précises et solidement documentées au projet initial de la marque : un véhicule pensé pour transporter trois soldats et une mitrailleuse plutôt qu'une famille de quatre personnes, ainsi qu'à la conception même de Wolfsburg, véritable ville-caserne. Il montre surtout combien la collaboration de Ford et son modèle de management occupent une place centrale dans cette histoire.

L'industrie culturelle comme prolongement

L'industrie culturelle n'est évidemment pas en reste. Encore faut-il comprendre que les thèmes de la propagande nazie n'ont jamais été figés ; ils demeurent plastiques, adaptables et, pour cette raison même, efficaces. Goebbels a très tôt compris que la propagande explicitement doctrinale était profondément ennuyeuse. Il a donc cherché à l'intégrer dans des formes de divertissement susceptibles de toucher un public beaucoup plus large. Les films de Leni Riefenstahl, notamment à l'occasion des Jeux olympiques de 1936, illustrent parfaitement cette fusion entre doctrine et spectacle.

L'industrie cinématographique produit ainsi des récits simplifiés, aisément identifiables, dans lesquels le public peut se reconnaître au travers de stéréotypes soigneusement construits. Charlie Chaplin a précisément été l'un de ceux qui ont refusé cette logique, bien qu'il se soit trouvé pris entre un nazisme qui le croyait juif et une Amérique qui le dénonçait comme communiste.

Parce que son ambition est de penser un système, Alexander Neumann étend son analyse à des phénomènes beaucoup plus récents. Il suffit d'observer les discours de certains candidats aux élections législatives de 2024 ou de plusieurs élus de 2026 pour voir réapparaître des procédés rhétoriques comparables. L'un des exemples les plus significatifs, aux yeux de l'auteur, est la transformation contemporaine du thème du « judéo-bolchevisme » en celui de « l'islamo-gauchisme ». Associer un préjugé religieux visant indistinctement les musulmans à une qualification politique dépréciative revient, selon lui, à reprendre le schème fondamental de la propagande nazie en le déplaçant vers un nouvel objet. Plus largement, la haine des Noirs, des femmes, des homosexuels ou des communistes, souvent articulée à l'antisémitisme, traverse de nombreux discours.

Pour penser ces continuités, Alexander Neumann mobilise le concept d'« industrie culturelle », élaboré au sein de l'École de Francfort par Adorno, Benjamin, Kracauer et leurs contemporains. Cette notion lui permet d'établir des liens entre le fordisme, les industries cinématographiques et le modèle hollywoodien, tout en revenant sur les compromissions de Disney avec le nazisme ainsi que sur les préjugés racistes, antisémites et sexistes qui lui sont largement attribués et documentés.

L'auteur multiplie d'ailleurs les exemples — dirigeants d'entreprise, chefs d'État, papes, philosophes, écrivains — afin de montrer que les formes de persistance de la logique propagandiste traversent des domaines très divers de la société contemporaine.

Les complaisances contemporaines

L'analyse s'étend enfin aux médias. Selon Alexander Neumann, la propagande nazie a inventé une manière nouvelle de privilégier la parole orale et l'image, en s'appuyant sur l'efficacité charismatique des grands meetings, tout en corrigeant progressivement leurs limites. Au cœur de ce dispositif réside un principe simple : l'absence de réponse possible, de participation ou de débat. Cette structure autoritaire se retrouve aujourd'hui, selon lui, dans l'organisation même des grandes plateformes numériques qui dominent les réseaux sociaux.

À cette critique s'ajoute celle du racisme constitutif des propagandes modernes. L'auteur revient aussi bien sur le racisme nazi — en passant notamment par Konrad Lorenz — que sur les différentes formes de racisme biologique héritées des préjugés coloniaux et toujours actives aujourd'hui.

Enfin, il montre que la mode demeure elle aussi un vecteur privilégié de diffusion de références ou de messages pouvant s'apparenter à l'imaginaire nazi, souvent dissimulés derrière des stratégies de dénégation ou de réécriture. Zara, rappelle-t-il, a ainsi été condamnée pour certaines références au franquisme. À cela s'ajoutent les analyses consacrées à Fanta, Dior, Coco Chanel, Gallimard, Le Figaro et à bien d'autres exemples, qui témoignent, selon l'auteur, de la diffusion persistante de certains schèmes propagandistes dans l'ensemble des sphères sociales.

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