11.09.2026 à 10:00
Mozart, l'homme derrière le génie
Texte intégral (1431 mots)
Avec Mozart. Vérités et légendes, Laure Dautriche relève un défi particulièrement délicat : écrire sur l’un des artistes les plus célébrés, les plus commentés et aussi les plus entourés de mythes de l’histoire de la musique. L’entreprise aurait pu se réduire à une simple démystification ou à une biographie supplémentaire. Il n’en est rien. L’originalité et la grande réussite de cet ouvrage résident dans un équilibre subtil entre enquête historique, récit biographique et célébration d’une œuvre qui, loin d’être diminuée par l’examen critique, paraît en ressortir plus admirable encore.
La construction du livre contribue largement à son efficacité. Plutôt que de suivre un récit strictement chronologique, Laure Dautriche organise son propos autour de vingt questions : Mozart était-il véritablement un génie ? Sa musique était-elle « divine » ? Salieri fut-il son grand rival ? A-t-il composé tout le Requiem ? A-t-il été empoisonné ? Est-il mort dans la misère ? Cette architecture donne au livre le rythme d’une enquête et permet d’aborder la vie de Mozart à travers les épisodes où l’histoire et la légende se sont le plus étroitement mêlées.
Entre vérité et légende
Le grand mérite de Laure Dautriche est de ne jamais opposer naïvement la vérité à la légende, comme si l’une pouvait définitivement abolir l’autre. Elle montre au contraire comment les mythes se constituent, se transmettent et se transforment. L’exemple de Salieri est, à cet égard, particulièrement révélateur. La légende d’un rival jaloux, voire d’un assassin ayant empoisonné Mozart, appartient désormais à l’imaginaire collectif. Or l’autrice restitue patiemment les faits et rappelle que cette accusation ne possède aucun fondement historique solide. La rumeur elle-même devient ainsi un objet d’histoire, dont le livre retrace la naissance et les amplifications successives.
Cette démarche est particulièrement convaincante parce qu’elle repose sur une abondante matière documentaire. Correspondances, témoignages, biographies anciennes, manuscrits et travaux musicologiques permettent à l’autrice de faire progresser son enquête avec précision, sans jamais alourdir le récit. Le chapitre consacré au Requiem, sans doute l’un des épisodes les plus fascinants de l’existence de Mozart, en constitue une excellente illustration. Autour de cette œuvre se sont accumulés le mystère du commanditaire, l’image d’un messager inquiétant et la croyance selon laquelle Mozart aurait composé sa propre messe des morts. Laure Dautriche distingue avec soin les éléments établis des récits qui ont progressivement dramatisé l’événement.
L’homme derrière le génie
Mais le livre ne se contente pas de déconstruire les mythes. C’est précisément ce qui le rend particulièrement séduisant. En retirant à Mozart certains attributs légendaires, Laure Dautriche ne le rapetisse jamais. Elle substitue au personnage figé du « génie tombé du ciel » un homme infiniment plus vivant : un enfant prodigieux, certes, mais aussi un travailleur acharné ; un compositeur qui apprend sans cesse, observe ses contemporains et assimile les influences les plus diverses avant de les dépasser.
Le génie de Mozart apparaît ainsi moins comme un miracle inexplicable que comme le résultat extraordinaire d’une intelligence musicale hors du commun, nourrie par une curiosité et une capacité de travail incessantes. Ses relations avec Haydn, qu’il admire profondément, sont à cet égard particulièrement éclairantes. Le livre rappelle l’estime exceptionnelle que Haydn lui portait et montre combien Mozart était également un artiste attentif au travail des autres, capable d’apprendre et de se renouveler.
Cette volonté de rendre Mozart à son humanité traverse tout l’ouvrage. Dautriche s’intéresse à son rapport à l’argent, à ses difficultés professionnelles, à son mariage avec Constance, à ses relations avec sa sœur Nannerl, à son engagement maçonnique et à ses comportements parfois enfantins ou irrévérencieux. Le portrait de Constance est notamment traité avec une appréciable nuance. L’autrice refuse de reprendre sans examen les caricatures traditionnelles d’une épouse intéressée ou indifférente au génie de son mari et restitue la réalité plus complexe d’un couple, fait d’affection, de tensions et de contradictions. De même, Nannerl n’est pas seulement présentée comme la sœur prodige sacrifiée à la gloire de Wolfgang. Le livre rappelle son rôle essentiel dans la conservation et la transmission de l’héritage mozartien. Une partie importante de la mémoire de Mozart nous est parvenue grâce à son travail de conservation et à la correspondance familiale.
Les affres de la création
L’une des grandes qualités du livre réside également dans la place accordée à la musique elle-même. Laure Dautriche ne traite jamais les œuvres comme de simples illustrations biographiques. Elle cherche à faire comprendre au lecteur ce qui constitue leur singularité : cette alliance presque miraculeuse entre clarté et complexité, légèreté et profondeur, simplicité apparente et extrême exigence de l’écriture. L’ouvrage montre ainsi combien il serait réducteur d’imaginer Mozart comme un créateur constamment porté par une inspiration facile et heureuse. Les difficultés financières et les périodes de découragement existent. Pourtant, sa créativité demeure intacte. Dans une période d’instabilité et de détresse personnelle, il compose notamment, en quelques semaines, ses trois grandes dernières symphonies, les nos 39, 40 et 41. Cette opposition entre la fragilité de l’existence et la souveraineté de l’œuvre constitue l’un des aspects les plus émouvants du portrait.
La qualité du style mérite également d’être soulignée. L’érudition ne devient jamais pesante. Laure Dautriche possède un véritable talent pour le récit et sait faire surgir, derrière les documents et les faits, des personnages et des situations. Le livre se lit avec fluidité, grâce à une écriture vivante, élégante et accessible, qui s’adresse aussi bien à l’amateur déjà familier de Mozart qu’au lecteur désireux de découvrir son univers. On peut également apprécier la manière dont l’ouvrage rétablit une vérité essentielle : Mozart ne fut pas, de son vivant, le monument universel que la postérité a fait de lui. Sa carrière fut faite de succès, mais aussi de revers, de déceptions et de difficultés matérielles. Cette réalité rend son parcours plus complexe et, paradoxalement, plus admirable encore. Le génie n’est plus séparé du monde réel : il lutte pour trouver sa place, obtenir des commandes et assurer sa situation, tout en poursuivant une œuvre d’une fécondité prodigieuse.
Un récit vivant
C’est sans doute là que réside la principale réussite du livre. Laure Dautriche admire profondément Mozart, mais son admiration ne prend jamais la forme d’une hagiographie aveugle. Au contraire, c’est parce qu’elle accepte de montrer ses faiblesses, ses maladresses et ses contradictions que son génie apparaît avec davantage de force. La démystification devient ainsi, paradoxalement, une forme de célébration.
Certains lecteurs plus spécialisés pourraient souhaiter des développements musicologiques encore plus approfondis sur certaines œuvres. Mais ce serait méconnaître le projet même du livre, qui n’a pas pour ambition de proposer un traité universitaire. Sa force est précisément de rendre accessible une documentation importante et de faire dialoguer l’histoire, la biographie et la musique dans un récit vivant.
Vérités et légendes est une réussite aussi intelligente qu’agréable. Laure Dautriche parvient à renouveler un sujet pourtant immensément fréquenté en faisant de chaque certitude apparente le point de départ d’une interrogation. Son Mozart n’est ni un saint, ni un martyr, ni seulement un enfant prodige, ni la créature surnaturelle de la légende romantique. Il est un homme de son temps, avec ses contradictions et ses fragilités, mais aussi un créateur dont la puissance semble effectivement défier les explications les plus rationnelles.
10.09.2026 à 10:00
La domination masculine a-t-elle une préhistoire ?
Texte intégral (3732 mots)
La représentation que nous nous faisons des femmes de la préhistoire est largement façonnée par des projections contemporaines. Les récits religieux, les doctrines philosophiques et certains discours scientifiques ont longtemps cantonné les femmes aux fonctions reproductives et domestiques, en réservant aux hommes les activités les plus valorisées (chasse, invention technique, art, etc.). À l'inverse, d'autres interprétations, parfois reprises par des courants progressistes (marxistes ou féministes), ont fait de la préhistoire le lieu d'un âge d'or marqué par l'égalité des sexes, un matriarcat primitif ou le culte d'une déesse-mère. Les ouvrages d'Anne Augereau et de Claudine Cohen s'attachent précisément à mettre à distance ces représentations mythifiés de la préhistoire.
Avec Une préhistoire des femmes (La Découverte, 2026), Anne Augereau propose une vaste synthèse des connaissances sur la place et les conditions de vie des femmes dans la préhistoire européenne, du Paléolithique moyen à la fin du Néolithique (« le Paléolithique ancien n'étant pas traité, faute de données »). Destiné à un large public, l'ouvrage se distingue par la richesse des données mobilisées et l'attention accordée aux méthodes de l'archéologie.
Dans Aux origines de la domination masculine (Passés composés, 2025), Claudine Cohen adopte une démarche elle aussi accessible au grand public, mais davantage synthétique et interprétative. Son enquête est plus largement interdisciplinaire : elle « mobilise tout à la fois l'éthologie des Grands Singes, l'anthropologie, la paléoanthropologie, la préhistoire, l'étude des systèmes économiques et des modes de subsistance, l'histoire culturelle, politique et sociale des sociétés humaines ».
Les deux ouvrages partagent un même principe théorique : les rapports entre les sexes doivent être envisagés comme des constructions historiques et sociales. Claudine Cohen formule explicitement cette exigence lorsqu’elle invite à « interroger l’émergence [de la domination masculine] comme un processus, et ses développements comme une histoire ». Les deux autrices insistent en ce sens sur la grande variabilité des formes de domination et des rapports entre les sexes, qui diffèrent selon les périodes, les espaces, les modes de subsistance et les contextes culturels. Cette diversité n’empêche toutefois pas de dégager certaines tendances de fond, et notamment le fait que si les inégalités que l’on observe actuellement et dans l’ensemble des sociétés ne sont pas intemporelles, elles « plongent leurs racines dans la lointaine préhistoire ».
Cependant, chaque ouvrage mène cette démonstration d’une manière spécifique. Anne Augereau adopte une perspective plus anthropologique et davantage centrée sur les conditions concrètes de l’existence : son livre brosse un panorama particulièrement complet et détaillé de la vie quotidienne des femmes préhistoriques : enfance, grossesse, maternité, alimentation, travail, vêtements, mobilité, mort, statut social, etc. Claudine Cohen, de son côté, privilégie une perspective plus philosophique, qui cherche à dégager des lignes interprétatives générales et accorde une place importante aux dimensions symboliques de la domination (représentations du masculin et du féminin dans les mythes, l’art, les cultes).
Faire parler les traces
L'approche technique d'Anne Augereau permet de mesurer les difficultés considérables auxquelles se heurte l'étude de la préhistoire. En effet, les données sont rares, inégalement réparties selon les périodes et les régions, et souvent difficiles à interpréter. Cette situation oblige les chercheurs à développer des méthodes d'investigation particulièrement inventives, qu'il s'agisse d'analyser le cément dentaire (qui conserve la trace de périodes de stress physiologique au cours de la vie) pour identifier certaines grossesses ou de reproduire expérimentalement des armes préhistoriques et de les tester sur des carcasses de porc afin d'interpréter des lésions osseuses. Cela met bien en évidence le fait que toute enquête sur une pratique sociale suppose d'identifier au préalable quelles traces archéologiques elle est susceptible d'avoir laissées.
Par ailleurs, pour faire parler les données archéologiques dans la perspective d’une étude des rapports de genre, il faut résoudre des problèmes méthodologiques très élémentaires, à commencer par l’identification du sexe féminin des individus retrouvés. Le critère principal pour ce faire est la taille du bassin ; mais encore faut-il que celui-ci soit suffisamment bien conservé et que l’individu soit assez âgé pour que les différences sexuelles de morphologie soient pertinentes. Ces difficultés expliquent la grande prudence d'Anne Augereau : les nombreuses études mobilisées sont systématiquement présentées dans leurs données analytiques, discutées et confrontées à d'autres interprétations possibles — remettant parfois en cause leurs conclusions. Il en résulte souvent des conclusions négatives, qui soulignent que les données ne permettent pas toujours de trancher certaines questions relatives aux rapports entre les sexes (par exemple à propos des pratiques artistiques, des combats ou du mariage). En somme, « la préhistoire offre des pistes, parfois éclairantes, mais rarement des certitudes. »
La conclusion de chaque chapitre peut avoir, en ce sens, un caractère déceptif pour qui chercherait une clef d’interprétation unique et définitive. Mais la prudence d’Anne Augereau témoigne en réalité de sa rigueur intellectuelle : elle distingue constamment ce que les données établissent, rendent probable ou ne permettent pas de déterminer.
Ce que la « nature » peut (et ne peut pas) expliquer
Dans son ouvrage, Claudine Cohen examine les discours qui ont cherché à expliquer la domination masculine par des caractéristiques supposément naturelles de l’espèce humaine : les instincts sexuels masculin, le dimorphisme physique à la faveur de l’homme, le déterminisme génétique, la disparition des signes extérieurs de l’œstrus chez la femme, permettant des rapports sexuels en dehors de la période d’ovulation, ou encore l’inachèvement du nourrisson qui le rend plus longtemps dépendant de sa mère. Mais l’autrice montre qu’aucun élément dit « naturel » ne saurait expliquer — et encore moins légitimer — un comportement social : une société se définit précisément par la manière dont elle organise, encadre ou réprime les comportements biologiquement possibles, dont les effets varient ainsi considérablement selon les contextes.
Claudine Cohen revient notamment sur les travaux des éthologues et biologistes de la première moitié du XXe siècle qui avaient cherché chez les babouins les fondements naturels, voire génétiques, de l’agressivité sexuelle masculine. Mais l’étude d’autres grands singes, notamment des chimpanzés et des bonobos, a révélé une grande diversité de comportements sexuels et sociaux (relations de couple, domination d’un ou plusieurs mâles, voire domination des femelles), qui interdit d’en déduire un modèle unique susceptible de rendre compte du comportement humain.
Certains facteurs observés chez les grands singes semblent toutefois favoriser des relations hiérarchiques et une domination masculine : les alliances entre mâles et l’isolement relatif des femelles. A l’inverse, la protection des femelles par plusieurs mâles ou l’existence de solidarités féminines peuvent favoriser des relations plus égalitaires. Dans la continuité de ces observations, Claudine Cohen voit dans l’exogamie, en tant que règle sociale organisant les unions entre groupes humains, un facteur possible d’asymétrie dans les relations entre hommes et femmes. La circulation des femmes les transforme en « objets d’échange », dans « des opérations dont les seuls acteurs sont les hommes ».
Anne Augereau évoque également l’exogamie reposant sur la mobilité des femmes dans son analyse des systèmes de parenté. Elle note que celle-ci se développe d’abord de manière circonstanciée chez les Néandertaliens avant de prendre davantage d’importance avec l’intensification des circulations et des échanges. Au Néolithique, les données témoignent d’« une circulation plus marquée des femmes » et montrent que « la patrilocalité était la forme de résidence postmaritale prépondérante, voire exclusive ».
Dans l’ordre des facteurs dits « naturels », Anne Augereau évoque également le caractère social et territorial de l’espèce humaine (qui, comme chez d’autres primates, favorise la violence comme stratégie adaptative et augmente le taux d'agressions mortelles) et le dimorphisme sexuel de taille ou de poids (puisque « en tout lieu et de tout temps, les femmes sont en moyenne plus petites que les hommes »). Dans son analyse des régimes alimentaires, l’autrice se demande si le dimorphisme sexuel ne résulterait pas d’une différence ancienne d’accès à la nourriture plutôt que d’une donnée naturelle. Les observations ne permettent toutefois pas d’établir un tel lien de causalité. Les analyses isotopiques de huit individus d’un site paléolithique italien montrent une grande homogénéité alimentaire entre hommes et femmes, mais aussi entre personnes valides et handicapées, notamment une femme atteinte de nanisme et un homme atteint de lourds traumatismes physiques. À partir de la fin du Mésolithique, puis au Néolithique, les femmes semblent cependant consommer moins de nutriments d’origine animale que les hommes, ce qui a pu affecter leur croissance et leur santé sans expliquer à lui seul le dimorphisme. Anne Augereau souligne enfin que celui-ci varie au cours de la préhistoire selon les périodes de pénurie ou d’abondance — en l’occurrence, les écarts de taille sont plus marqués lors des périodes difficiles, comme c’est le cas au début du Néolithique.
Le quotidien des femmes préhistoriques
Le cœur de l’ouvrage d’Anne Augereau consiste à décrire avec le plus de détails possible les différents aspects de la vie des femmes préhistoriques — dont on ne pourra donner ici qu’un aperçu — tels qu’ils peuvent être reconstitués à partir des données archéologiques.
Elle relève une première différence notable en ce qui concerne la maternité : « Dès le Paléolithique moyen jusqu'au Néolithique et au-delà, les femmes procréent significativement plus jeunes que les hommes. » Or, aucune nécessité physiologique ne suffit à expliquer cela. Aussi, l’autrice envisage plutôt l’hypothèse d’une organisation sociale visant à exploiter au maximum la période de fertilité féminine et ayant pour conséquence concrète l’« immobilisation » des jeunes filles — pour reprendre le terme de l'anthropologue italienne Paola Tabet.
Anne Augereau se penche également sur des marqueurs plus symboliques du genre dans la vie quotidienne : femmes et hommes s’habillaient-ils de la même façon ? La conservation des vêtements est évidemment très lacunaire, puisque les tissus végétaux et les peaux ont disparu ; mais certains ornements sont restés. Ainsi, « la disposition des broderies de perles et de dents animales qui les ornaient et qui sont encore en place sur les squelettes » permet de reconstituer certaines formes de vêtements typiquement féminins, et notamment des jupes, des robes ou des tuniques au Néolithique. Au Mésolithique, les différences vestimentaires entre hommes et femmes semblent relativement limitées, quoique les espèces animales utilisées pour les ornements diffèrent (dents de sangliers pour les hommes, dents de castors pour les femmes). Les accessoires, en revanche, apparaissent davantage différenciés : « des bijoux et des parures plus nombreux chez les femmes et des armes en très grande majorité chez les hommes ».
Le chapitre sur la division du travail offre des analyses décisives. Chez les Néandertaliens, la chasse semble avoir constitué une activité majeure et probablement collective, qui n’était pas réservée aux hommes mais impliquait, de manière diverse, les membres du groupe : les hommes prenaient part au combat au corps à corps et à la mise à mort des grands animaux, tandis que les femmes contribuaient au rabattage et à la chasse de petits gibiers. Au Paléolithique récent, une différenciation des activités peut également être observée dans l’organisation des espaces domestiques : certains secteurs sont associés au façonnage des armes les plus dangereuses, probablement réservés aux hommes, tandis que d’autres correspondent à des activités culinaires ou de couture, probablement occupés par des femmes. Cette différenciation contribue à faire émerger la figure de « l’homme chasseur », qui pèsera lourdement sur les représentations ultérieures de la préhistoire.
Claudine Cohen revient précisément sur cette construction intellectuelle de la chasse comme activité spécifiquement masculine et fondatrice de l’humanité. Elle évoque un modèle anthropologique élaboré dans la seconde moitié du XXe siècle, qui soutenait que « ce serait la chasse (et les différents comportements associés) qui expliquerait l'acquisition des traits propres à l'humain ». La chasse aurait ainsi expliqué le développement de l’habileté manuelle, de l’intelligence, de la force, de la précision et de l’organisation collective. « Or ce modèle réputé universel mettait exclusivement l'accent sur la moitié mâle de l'humanité : il excluait du même coup les femmes de la participation aux activités ayant une signification évolutive, les reléguant à un rôle périphérique dans le devenir de l'espèce. » Cette figure de l'homme chasseur montre en somme comment le masculin a longtemps été pensé comme la norme à partir de laquelle était racontée l'histoire de l'humanité.
Claudine Cohen propose également un chapitre original sur l’art paléolithique, qui explore la dimension symbolique de la dualité sexuelle. Certaines peintures ou figurines montrent que telle ou telle espèce animale semblait associée préférentiellement au masculin (le cheval) ou au féminin (le bison), charriant avec elle un ensemble de significations symboliques (comme le majestueux homme-lion s’étant approprié la force de cet animal qui illustre l’ouvrage). D’autres œuvres (reproduites et commentées dans l’ouvrage) jouent sur des « anamorphoses du sexe », c’est-à-dire sur des transformations visuelles qui brouillent les catégories de genre en faisant apparaître tantôt des caractères sexuels féminins (seins, vulve), tantôt masculins (phallus). L’autrice conclut que les « multiples et troublantes analogies, renvois, résonances » entre figures viriles et féminines dans l’art paléolithique suggèrent que les artistes préhistoriques ne concevaient pas le masculin et le féminin comme deux pôles opposés, mais comme des motifs marqués par leur « intrication, voire [leur] unité irréductible ».
Pouvoir et domination
Reste à déterminer dans quelle mesure ces différences, qu'elles soient matérielles ou symboliques, se traduisent par des rapports de pouvoir effectifs entre les sexes. Cette thématique occupe le cœur de l’ouvrage de Claudine Cohen, qui définit dès l’introduction ce qu’il faut entendre par « domination » : « Parler de domination, c'est désigner un exercice du pouvoir qui implique chez l'autre un assujettissement, une contrainte, une privation. »
Anne Augereau aborde cette question à la fin de sa conclusion, en reprenant à Christophe Darmangeat (avec qui elle a publié Aux origines du genre, PUF, 2022) l’hypothèse selon laquelle « le monopole masculin des armes létales constitue un facteur essentiel de la domination masculine ». Mais cette question est surtout développée dans le dernier chapitre de son ouvrage, intitulé « Pouvoirs et statuts, richesses et inégalités ». L’autrice constate qu’au Néolithique, la richesse et le pouvoir semblent effectivement avoir été « entre les mains d’un petit groupe d’hommes ». Mais les données témoignent également de la présence de femmes ayant bénéficié d’un statut élevé grâce à un phénomène de « partage de l’identité masculine » : une femme pouvait partager le prestige d’un homme dont elle était l’épouse, la mère, la sœur, etc. On observe même, parfois, des exemples de « transfert des symboles de la masculinité à des sujets féminins », dans des situations où, pour quelque raison que ce soit, les hommes auraient été absents : dans ces cas, certaines femmes pouvaient se voir attribuer des caractéristiques masculines et ainsi exercer un pouvoir considérable.
Dans un autre chapitre, Anne Augereau remarque un autre cas intéressant, qui introduit une fois encore de la nuance et de la variabilité dans le schéma général de la domination masculine. L'étude de certaines populations néolithiques révèle en effet des différences morphologiques marquées entre les femmes elles-mêmes (certaines possédant « une morphologie comparable à celle de coureuses d’endurance contemporaines » ; d’autres se situant « nettement sous les moyennes actuelles »), suggérant que ces femmes ne partageaient ni les mêmes activités ni les mêmes conditions d'existence. Ces écarts invitent à ne pas considérer les femmes, dans l'analyse des rapports de genre, comme une catégorie sociale homogène.
Une pré-histoire de la domination masculine
Au terme de ce parcours, peut-on affirmer que la domination masculine contemporaine plonge ses racines dans la préhistoire ? Les deux autrices répondent à cette question sans jamais céder à la tentation d’un récit des origines trop simple. En dépit de la formule accrocheuse qui lui sert de tire, l’ouvrage de Claudine Cohen nous met en garde contre la tentation d’une recherche des « origines », au sens d’un commencement absolu de cette domination, qui risque de transformer l’histoire en mythe : « les commencements sont souvent inconnaissables, et la quête d'une origine est embrumée de mythologie ». L’autrice admet même que, au rebours des idées reçues, les femmes auraient joué, au cours du Paléolithique, un rôle majeur dans la subsistance, voire qu’aurait existé « une relative égalité entre les sexes ».
La lecture des chapitres successifs de l’ouvrage d’Anne Augereau donne l’impression que, dans tous les domaines, les différences parfois discrètes observées au Paléolithique et au Mésolithique s’accentuent au Néolithique. Dans le cas de l’alimentation, par exemple, l’autrice parle du « grand tournant alimentaire du Néolithique » : alors qu’aucune différenciation alimentaire entre les sexes n’est observée au Paléolithique, que quelques écarts apparaissent au Mésolithique, ceux-ci deviennent nettement plus marqués au Néolithique, où les femmes consomment davantage de végétaux et les hommes davantage de protéines animales. Cela permet de dégager de grandes tendances qui traversent les époques préhistoriques et accroissent progressivement la domination masculine.
Dans son chapitre consacré au Néolithique, intitulé « Pouvoir masculin et sujétion des femmes », Claudine Cohen confirme cette dynamique de fond. Le développement de l’agriculture et de l’élevage, la sédentarisation, le recul de certaines activités de cueillette et l’apparition de formes nouvelles de guerre semblent avoir contribué au renforcement des inégalités entre les sexes et à l’assignation plus marquée des femmes à certaines fonctions domestiques. Mais Claudine Cohen privilégie ici encore l’étude des représentations symboliques : les formes architecturales et les surfaces sculptées témoignent d’une place croissante accordée aux figures de la virilité.
L’autrice poursuit son enquête au-delà des bornes chronologiques d’Anne Augereau, suivant cette tendance jusqu’à l’âge du Bronze, où elle situe « les fondements du patriarcat » — c’est-à-dire la constitution de rapports sociaux dans lesquels la domination masculine s’institutionnalise véritablement. L’invention des métaux et le développement de la guerre jouent un rôle important dans cette étape, tout comme l’apparition de l’écriture. Claudine Cohen réduit toutefois cette dernière au cas des « religions du livre », qu’elle inscrit un peu rapidement dans le prolongement des époques antérieures, sans attention particulière à la spécificité du contexte de chacun (« c’est précisément dans ce creuset que se sont fondées les trois grandes religions monothéistes »).
Les conclusions des deux ouvrages sont à l’image de leurs ambitions respectives. Dans une perspective essentiellement scientifique, Anne Augereau rappelle les éléments que son enquête a permis d’établir de manière solide, mais elle pointe aussi les vastes zones d’ombre que la recherche future s’efforcera de clarifier (ou qui demeureront par nature inaccessibles). Claudine Cohen tire quant à elle une conclusions plus politique : si, comme son ouvrage s’efforce de le montrer, la domination masculine a une histoire, alors elle n’a rien de naturel ni d’immuable. En tant que produit de contextes sociaux, culturels, économiques et politiques particuliers, elle peut donc être transformée.
09.09.2026 à 12:00
Quand les récits de travail révèlent le travail réel
Texte intégral (2801 mots)
Le travail est partout dans les discours : on s’exprime à propos du travail ; des avis sont portés sur le travail ; des experts discourent du travail. Mais que se passe-t-il lorsque, plutôt que de parler à sa place, on laisse le travail se dire, se dévoiler ? Lorsque l’on va le recueillir devant la glace sans tain, auprès de ceux qui le vivent, dans des conditions favorisant une parole libre ? Cette démarche, qui consiste à faire entendre le travail depuis l’expérience de ceux qui l’exercent, reste rare dans la littérature scientifique. C’est à cela que s’emploient les membres de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », collectif pluridisciplinaire qui se donne pour tâche d’aller au plus près du vrai en laissant sur le bas-côté les discours convenus, la glose infinie des commentaires des réseaux sociaux et les clichés sans audace, afin de découvrir, de valoriser et d’honorer – au sens de rendre de l’honneur – le travail impensé parce qu’invisible.
Pour mettre au jour les spécificités du travail invisible, l’autrice précise et justifie le recours à la technique de la mise en récits, recueillis par le moyen de l’entretien auprès d’opérateurs, de salariés d’organisations privées et publiques. Il s’agit de dévoiler « l’engagement de la personne dans son travail »1. L’idée première consiste à révéler, au sens de faire apparaître l’image latente comme au temps de la photographie argentique, la lente émergence d’un discours personnel à propos de l’activité exercée. Par celui-ci, l’acteur social se dévoile dans le cadre d’un échange avec un interviewer qui ne poursuit aucun but d’exploitation du matériau recueilli. Il n’est ni « un enquêteur professionnel », ni un chercheur mobilisé par un projet de recherche. Sa visée est strictement compréhensive. C’est là toute la singularité et l’originalité de la méthode pratiquée par La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », dont la posture est proche de celle d’un citoyen désireux de comprendre le travail d’un autre citoyen. Le respect de l’acteur au travail et de son discours confère à ce recueil de données une indéniable dimension éthique. L’autrice précise par ailleurs que le recueil de la parole des travailleurs « est un échange libre, plus ou moins dirigé selon les pratiques des interviewers, souvent un peu débridé, qui n’esquive pas les surprises, les contradictions, les difficultés, pas plus que les échecs et les déceptions, les réussites et les émerveillements »2. Cette démarche de collecte de données est singulière dans le champ des sciences sociales car, précise-t-elle, la parole de la personne « est énoncée à distance de la situation de travail, dans le temps d’une conversation enregistrée »3. Loin des pratiques de la recherche qui mettent en avant l’articulation de plusieurs modalités, Christine Depigny-Huet précise que la parole recueillie « n’est complétée par aucune observation du travail »4. Voilà qui ne peut que valoriser le contrat de confiance entre la personne interviewée et « l’écrivant qui prend au premier degré ce que lui a donné le narrateur au moment de leur rencontre, qui a été enregistré et sera intégralement transcrit »5.
On le voit, ce n’est pas un récit né du travail prescrit, défini par un cadre réglementaire (typiquement une fiche de poste), mais une verbalisation tirée de l’expérience, du vécu de l’acteur au travail, de son inventivité, de sa réactivité et de sa créativité qui est sollicitée. La mise en mots autorise une parole élaborée en toute liberté qui distingue le locuteur. L’acteur au travail produit le sens de son activité par la faculté de structurer son discours de la manière qui lui semble la plus conforme à son ressenti. De fait, les situations que présente Christine Depigny-Huet tendent à montrer que toute activité, et en particulier les imprévus, les aléas, contribuent à façonner et à individualiser la relation de l’acteur à son travail. En cela, l’approche développée par Christine Depigny-Huet renouvelle et enrichit la notion de compétence mise au jour par la sociologie du travail, qui voit dans un « événement partiellement imprévu et surprenant […] une part incontournable d’initiative qui ne peut pas venir de prescripteurs ni d’une hiérarchie »6. Le travailleur et la travailleuse cessent d’être définis par leur activité et s’imposent comme des personnes. Christine Depigny-Huet rejoint ici la conception développée par des psychologues du courant humaniste tels Carl Rogers ou John Dewey, qui estiment que l’éducation ou le travail ont pour fonction de développer la créativité inhérente à chaque personne.
Ce faisant, l’autrice présente de nombreuses situations dans lesquelles l’implication des acteurs renouvelle la relation au travail : fierté née de la résolution d’une situation, compréhension de la dimension d’ensemble de son travail, et, surtout, sentiment d’appartenance à un collectif. C’est bien une histoire singulière qui est mise en mots, puisque la perspective du travail adoptée par Christine Depigny-Huet au sein de la « Compagnie Pourquoi se lever le matin ! » est de produire « un récit, en je, signé du prénom réel ou d’emprunt d’une personne ». Ce récit est conçu à partir « de la parole qui est venue lors d’une rencontre entre le narrateur ou la narratrice et l’écrivant ou l’écrivante, passeurs d’histoires (vraies) de travail »7. C’est une démarche d’auto-investigation de « l’intimité de son activité » qui donne à la parole une forme indéniable d’authenticité et de puissance d’action. Le récit écrit qui en découle s’orchestre à partir de la parole enregistrée : ses accents, sa typicité, sa narrativité ne doivent être ni minorés ni embellis puisqu’en définitive, les interviewés-narrateurs demeurent maîtres de la version ultime. « Rien ne sera publié sans leur accord »8, confirme Christine Depigny-Huet.
Mettre le travail réel en récit
Le premier chapitre de l’ouvrage9 est majoritairement consacré à la mise en récit du travail recueilli par le biais d’un type d’entretien dont Christine Depigny-Huet et la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » ont formalisé les modalités. Cela n’est à aucun moment indiqué dans l’ouvrage, mais il semble à ce point nécessaire de mentionner que les choix méthodologiques de l’entretien semblent proches des caractéristiques de l’entretien d’explicitation, outil d’investigation qui recherche la plus haute précision dans la description d’une activité. Mis au point par Pierre Vermersch10, ce modèle d’entretien très utilisé dans les sciences de l’éducation et de la formation permet à un sujet d’analyser une activité à des fins de perfectionnement. Cependant, et c’est là la nouveauté apportée par le travail de recueil de La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », Christine Depigny-Huet détourne les finalités de l’entretien d’explicitation pour le diriger vers la « production d’un récit » personnel plutôt que vers un inventaire des connaissances opérationnelles implicites inscrites dans une activité. Cette démarche constitue une combinaison originale entre entretien d’explicitation, écriture narrative et restitution validée par les enquêtés. Il ne serait pas étonnant que le travail de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » soit réinvesti dans d’autres champs que celui du travail.
Les récits ainsi recueillis ne permettent pas seulement de mieux comprendre l'expérience subjective du travail, ils mettent aussi au jour les mécanismes par lesquels le travail réel demeure invisible aux yeux des organisations. Les témoignages recueillis dans le contexte de la crise sanitaire du printemps 2020 illustrent avec force les initiatives des acteurs d’établissements de soin pour faire face à l’imprévu et à l’urgence inédite auxquelles ils étaient confrontés. Nombre de propos démontrent par l’exemple que non seulement la part invisible du travail n’est pas appréhendée par la hiérarchie mais que celle-ci demeure « sourde et aveugle aux travailleurs ». L’autrice note avec justesse que dans certains récits les personnes ne parlent plus « de collègues, mais de sphères invisibles où sont prises les décisions impactant leur travail »11. Le travail est donc invisibilisé par la non-reconnaissance des capacités des travailleurs à formuler des propositions adossées à leurs expertises professionnelles. À juste titre, Christine Depigny-Huet mentionne que si l’entreprise ou l’administration aborde la question du travail par le biais de l’organigramme, ce n’est que le fonctionnement de l’entreprise qui est révélé. Le « vu d’en haut », comme le signale le propos d’un médecin hospitalier, écarte la part d’investissement et d’engagement des travailleurs. Cette représentation « n’est pas l’organisation réelle, celle qui permet de faire sur le terrain le travail attendu, par exemple d’opérer les gens »3. La communication performative est aussi à l’œuvre dans le champ du travail : Christine Depigny-Huet note que les organisations ne manquent pas de se déclarer être à l’écoute, « mais à l’écoute de quoi ? », interroge-t-elle. Et de poursuivre : « On a écouté les salariés individuellement. A-t-on pour autant écouté le travail ? »13.
Le travail à l’épreuve du management
Face à ces constats, la question de la gouvernance des organisations ne manque pas, à juste titre, d’être interrogée. Les effets induits par l’irruption au sein des organisations des sciences de gestion au détriment des sciences sociales sont désignés à l’aide de nombreux verbatims qui portent le même diagnostic. Christine Depigny-Huet met en évidence, dès l’ouverture du chapitre 3, les effets délétères de l’implantation du NPM, le New public management, « dont les principes et les outils ont déferlé sur la fonction publique au début des années 2000 ». Cette « gouvernance par les nombres […] dévore le temps de ceux qui l’alimentent, au détriment de l’exercice de leur métier »14.
Par le biais de résistances minuscules, de comportements favorables aux usagers, de « la transgression des règles », les acteurs attachés à l’esprit du service public tentent de compenser le néotaylorisme « de la machine de gestion [qui] n’aura jamais tout prévu », comme le rappelle un anesthésiste réanimateur. Ce soignant dévoile son désarroi face à la prescription « de tout faire entrer dans des cases, même ce qui n’y entre pas comme lorsque je donne un cours ou que je suis avec la famille d’un patient. Je dois justifier tout ce que je fais. Tout le monde est en négociation permanente avec les directions pour essayer de prouver le bien-fondé de ses activités ». Le dialogue de gestion envahit l’exercice des expertises ; des indicateurs « sont souvent choisis pour piloter la performance financière. Ne mesurant pas grand-chose du point de vue du travail, ils n’ont guère de sens pour les travailleurs »15. L’usage excessif de ces indicateurs génère ainsi une forme d’invisibilisation du travail. Les exemples mis en avant convergent et soulignent comment ce management néolibéral en vient à déprécier le travail.
L’autrice plaide pour la valorisation des collectifs de travail comme antidote à la prééminence des outils de gestion ; il s’ensuit un très riche inventaire d’exemples de comment faire collectif, démarches dépendantes des cultures professionnelles et de la nature de l’activité, dont la cooptation et l’action militante pourraient être les modalités à privilégier. Cette problématique concerne la catégorie des managers dont le travail est aussi traversé par un processus d’invisibilisation spécifique à l’activité exercée, qui se caractérise par la multiplicité et la densité des tâches à effectuer.
Voir le travail, voir les travailleurs
Pour terminer cet ouvrage qui, vraisemblablement, regarde le travail comme la recherche n’a pas coutume de le considérer, Christine Depigny-Huet explore la notion duale de visibilité/invisibilité du travail. Dans le procès du travail, celle-ci fluctue avec les circonstances. La crise sanitaire de 2020 a aidé d’autres représentations à émerger. Partant des observations qui en ont découlé, l’autrice rappelle qu’un acteur au travail « a besoin de voir et d’être vu, parce que c’est au cœur des interactions, entre collègues ou avec le public »16. Le désir de collectif s’impose notamment dans le métier du soin et de la relation. Quand la crise sanitaire a ordonné le repli et la mise en sommeil de la relation sociale au cœur du travail, nombre d’acteurs « ont bricolé des interactions par téléphone ou par écran interposé »3. C’est cette nécessité de lien qui est revendiquée par des acteurs de secteurs aussi différents que ceux de la santé, de l’éducation ou de l’artisanat, d’autant plus que la distance générée par la pandémie a invité à des postures innovantes. De ces nombreuses remarques émerge l’idée que la visibilité comme l’invisibilité reposent sur des effets de contexte. Des questions vives arrivent à l’ordre du jour : revendiquer l’invisibilisation ou la préserver ? Résister à la tyrannie de la visibilité permanente opposée au désir d’invisibilité revendiqué par certains acteurs ? Qu’en est-il des espaces de travail qui fabriquent trop de visibilité ? Comment concilier l'éthique professionnelle et l’inévitable visibilité ? Ces questions ne sauraient cacher celles, cruciales, liées à l’évolution présente du travail : le travail invisible est-il celui qui ne se voit pas ou que l’on ne cherche pas à voir ? Invisible pour qui ?
De la lecture de Travail et travailleurs invisibles. Alors, « Pourquoi se lever le matin ! », découle une forme d’optimisme : en dépit de la dégradation observée des conditions de travail, de l’irruption d’un management oublieux du respect des salariés, nombre de ces derniers ne se plient pas à l’injonction de l’individualisme au travail mais revendiquent au contraire de l’éprouver par la rencontre avec les autres travailleurs. En ce sens, cet ouvrage est un livre politique : le travailleur, la travailleuse sont des citoyens qui œuvrent à l’intention d’autres citoyens. L’humanisme résiste dans les collectifs de travail – voilà une bonne nouvelle ! Servi par ailleurs par une brillante préface signée Thomas Coutrot, cet ouvrage rédigé dans une langue fluide sait aussi rappeler le moment venu, sans ostentation, ses appuis théoriques inspirateurs (Clot, Charpentier, Dujarier, etc.). Cet ouvrage, qui remet le travail au centre des préoccupations en dépit des politiques de gestion qui visent son invisibilisation, est à faire circuler sans modération au sein des directions des ressources humaines !
À lire également sur Nonfiction :
La série « Saint-Nazaire au travail », témoignages de travailleurs dont les propos sont reccueillis par La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! »
Notes :
1 - p. 23
2 - p. 69
3 - Ibid.
4 - p. 69-70
5 - p. 70
6 - Philippe Zarifian, Objectif compétence, Paris, éditions Liaisons sociales, 1999, p. 38-39
7 - p. 75
8 - p. 79
9 - p. 23-82
10 - Voir Pierre Vermersch, L’entretien d’explicitation en formation continue et initiale, Paris, ESF, 1994.
11 - p. 84
12 - Ibid.
13 - p. 113
14 - p. 119
15 - p. 124
16 - p. 177
17 - Ibid.
08.09.2026 à 10:00
La face cachée des matériaux de construction
Texte intégral (1577 mots)
Après l’été caniculaire et la sécheresse historiques – dont les conséquences se feront encore sentir à l’automne – que la France a connus en 2026, il devient indispensable de politiser la question du logement. Comment devons-nous construire et rénover pour adapter nos habitations ? Mais aussi, comment pouvons-nous construire et rénover sans aggraver la situation et contribuer à la nécessaire atténuation ? L'ouvrage Matériaux, un catalogue critique. Construire le monde autrement, signé par les enseignants-chercheurs en écoles d’architecture Armelle Choplin et Philippe Simay – auteurs de plusieurs livres sur le sujet –, vient à point nommé pour nous aider à réfléchir à ces questions.
Contextualiser et politiser la construction
Armelle Choplin et Philippe Simay ont pour objectif de nous faire comprendre le monde matériel qui nous entoure et dans lequel nous habitons à travers la composition et le processus de production des matériaux. Pour ce faire, ils détournent le principe du catalogue commercial, qui semble offrir un choix presque illimité pour la construction, sans rien nous dire de la provenance et des conditions de fabrication de ces produits. Comme les auteurs l’écrivent à juste titre : « Nous bâtissons sur une ignorance méthodiquement organisée qui nous décharge de toute responsabilité. » Les matériaux sont décontextualisés afin de faciliter leur consommation, masquant les enjeux sociaux, économiques, culturels, politiques et bien sûr environnementaux associés. Partant du postulat que l’abstraction est source de dépolitisation, c’est une démarche opposée qui a guidé les concepteurs de ce « catalogue critique ».
Le secteur de la construction a en effet un impact environnemental colossal : 40 % des émissions de gaz à effet de serre, d’après le GIEC, dont 8 % pour la seule production de ciment. À cela s’ajoute un extractivisme continu touchant les sols. Les effets géologiques des bâtiments ne sont pas non plus anodins : le sol s’effondre sous le poids de certains, comme la tour gigantesque Burj Khalifa à Dubaï. Les matériaux standardisés dominants – tel le béton ou l’acier – s’avèrent fragiles, comme en témoigne l’état de nombreux ponts. Ils ne sont pas conçus selon une logique de durabilité mais de profit. La ville est d’ailleurs l’un des grands lieux de l’accumulation financière comme l’a bien montré le géographe marxiste David Harvey.
Pour mieux saisir l’impact des matériaux, les auteurs adoptent une approche matérialiste. Ils s’inspirent également de courants des sciences sociales attentifs aux relations entre humains, non-humains et objets, dans le sillage d’anthropologues comme Bruno Latour et Tim Ingold. Ces travaux conduisent le plus souvent à mettre en lumière et rappeler nos interdépendances. La « vie sociale » des matériaux est donc scrutée et racontée en remontant les filières, de la production à l’utilisation sur les chantiers. Les auteurs se fondent sur des études de terrain, des lectures et des entretiens avec des acteurs. Avec ces récits, ils interrogent nos choix de construction et font œuvre politique.
Les impacts des matériaux hégémoniques et subalternes
Leur catalogue s’organise autour d’une « sélection de quinze produits emblématiques et révélateurs de la façon de produire, industrialiser, construire aujourd’hui » selon un classement « critique ». Il est une « invitation à poser les fondations pour construire le monde autrement. » Chaque notice fait l’objet d’une illustration de Maud Harou, quand des photographies auraient été les bienvenues par moments, pour aider à comprendre certains procédés ou donner à voir des réalisations emblématiques.
La première catégorie regroupe ce qu’ils qualifient – selon un schéma gramscien – de matériaux « hégémoniques » : béton, acier, verre et plastique. Leur impact économique et matériel est de loin le plus important. En outre, ils ont des conséquences sur toute la chaîne de production. Leur hégémonie « repose également sur des modes de production fondés sur l’exploitation d’une nature et d’un travail bon marché ».
La seconde rassemble des matériaux « subalternes », qui viennent en appui aux premiers. Colles, adjuvants et bois (sous la forme de résidus agglomérés ou de forêts plantées) sont vassalisés. Ainsi, la colle, contrairement aux fixations mécaniques, transforme les matériaux qu’elle assemble en futurs déchets, puisqu’ils deviennent alors très difficilement réparables.
L’histoire de chacun de ces matériaux est ainsi retracée, les procédés détaillés de manière fluide et accessible pour le lecteur, tout comme les différents enjeux associés. Les entreprises dominantes pour chaque secteur, comme LafargeHolcim pour le ciment, sont présentées. Les auteurs alternent et articulent avec brio récits, chiffres, analyses et questionnements. Ces deux premières catégories de matériaux laissent songeurs sur ce qu’il convient d’utiliser du fait de leurs multiples effets délétères. Heureusement, la troisième partie du livre ouvre des perspectives sur des alternatives plus respectueuses des hommes et de la nature.
Une invitation à reconsidérer les matériaux récalcitrants
La dernière catégorie met en avant les « récalcitrants », « marginalisés », moins rentables et souvent plus difficilement standardisables : la brique de terre, la paille, la pierre sèche et les matériaux de réemploi. « Enracinés dans leur territoire, ils réintroduisent du sensible, du local, du vivant et seraient porteurs d’une autre manière de construire. Une manière plus lente, plus respectueuse, plus contextuelle. Porteurs d’une autre vision politique. »
Les auteurs estiment par exemple que la construction en paille « semble aujourd’hui l’une des réponses constructives les plus pertinentes ». Son potentiel pour l’isolation est ainsi impressionnant, tant par son efficacité que par les volumes facilement disponibles. Son utilisation est porteuse de bénéfices pour l’agriculture, dont elle est un co-produit de l’alimentation. Les auteurs mettent toutefois en garde contre le type d’agriculture mobilisée pour cela : il ne s’agit pas de renforcer sa forme conventionnelle mais de soutenir les initiatives biologiques ou agroécologiques.
« Si nous voulons sortir de cette logique d’extraction et de gaspillage, une idée s’impose presque d’elle-même : réemployer », écrivent les deux auteurs, illustrant leur propos avec la porte de réemploi. Cette pratique est une constante dans l’histoire de l’humanité. En inversant la perspective, le dogme de la construction neuve n’est qu’une « parenthèse historique », voire une « anomalie ». Ces réflexions sur le réemploi, qui apparaît fondamental pour changer de modèle, auraient mérité d’être étoffées pour aborder la question cruciale du passage à l’échelle. Il en va de même pour la pierre sèche, dont la notice, très lyrique, aurait dû être plus concrète afin de donner à voir ses différentes applications possibles.
Redonner du sens à l’acte de construction
Avec ce catalogue, l’ambition (réussie) d’Armelle Choplin et Philippe Simay est donc de redonner du sens à l’acte de construction, de sortir des évidences actuelles qui président à cette activité. Ils observent toutefois des évolutions chez les architectes, qui utilisent de plus en plus des matériaux réemployés, géosourcés (issus du sol) et biosourcés (issus du vivant). D’autres s’inspirent d’architectures « vernaculaires ». Dans ce dernier cas, il s’agit d’être en phase avec les écosystèmes, tout en réfléchissant à des offres crédibles, en particulier pour les Suds, où les matériaux hégémoniques sont encore très désirés et associés à la modernité.
Leur réflexion ne concerne pas seulement les spécialistes que sont les architectes ou les professionnels du domaine. Inspirés par Ivan Illich, ils invitent à s’émanciper de la domination des experts pour reprendre, collectivement, la main sur l’activité de construction, à l’image des chantiers apprenants. Dans un même ordre d’idées, s’ils ne rejettent pas la standardisation et l’industrialisation, ils soutiennent que celles-ci doivent être au service des artisans, et non le contraire, comme c’est encore largement le cas aujourd'hui.
En définitive, la matière n’est pas neutre et contient des rapports sociaux et des choix politiques. Un nécessaire aggiornamento des professions de la construction s’impose selon les deux auteurs. Les politiques publiques doivent de même poursuivre leur évolution en termes de réglementation (sur le réemploi par exemple) et de soutien aux filières plus vertueuses. Les citoyens doivent également s’interroger sur leurs propres décisions en matière de construction. Construire moins et autrement devrait à terme constituer une nouvelle norme, s’appuyant sur la durabilité et la traçabilité des matériaux. Outre ces changements de pratiques, Armelle Choplin et Philippe Simay invitent à une évolution de nos imaginaires, qui conditionnent bien souvent les premières.
07.09.2026 à 12:00
La Raison et l’invention occidentale de la religion
Texte intégral (1767 mots)
Mohamed Amer Meziane propose une autre histoire des grands schèmes de la pensée occidentale et, par conséquent, de la Raison : non pas celle d’une raison unique et universelle, mais celle d’une pluralité de manières de penser, liées à des contextes historiques et culturels différents. En suivant le fil d’une lecture culturelle et postcoloniale des rapports entre Occident et Orient, il montre comment l’Occident a construit l’Orient comme son autre. Son propos rejoint ainsi les analyses d’Edward W. Said dans Dans l’ombre de l’Occident (2004-2014), qui voit dans l’islam en Occident le dernier grand stéréotype racial et culturel issu de cette longue histoire de représentations de l’Orient. À travers cette opposition se joue aussi une certaine conception du ciel, de la révélation et de la place que les religions peuvent occuper dans l’ordre du savoir.
Mohamed Amer Meziane, docteur en philosophie, assistant à l’université de Brown, nous entraîne plutôt dans une démarche théorique, qui ne s’appuie qu’indirectement sur les conflits historiques. Ce volume constitue le troisième volet d’une réflexion engagée dans deux ouvrages précédents (Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation, La Découverte, 2021 ; Au bord des mondes. Vers une anthropologie métaphysique, Vues de l’esprit, 2023). Il nous apprend ainsi à distinguer Église et religion(s), vertus théologales et vertus civiles, ainsi que quelques autres couples conceptuels dont il fait moins directement la critique. Il ne les soumet pas à une déconstruction systématique, mais à une analyse précise des tours et des détours par lesquels la figure de Mahomet prend progressivement la place qu’elle finit par occuper : prophète, antéchrist, législateur… D’une certaine manière, ce parcours contribue à faire comprendre comment les horizons de l’absolu se sont progressivement fissurés en Occident, de même que l’exploration impériale du Nouveau Monde a contribué à dissoudre les certitudes scolastiques en repoussant les frontières du monde connu.
Mais, afin de saisir clairement les dissociations constitutives du monde moderne — entre le faire et le croire, la vertu et la foi —, il faut également comprendre le processus historique qui les accompagne : le déclin progressif de l’hégémonie philosophique européenne dans le monde. C’est aussi ce qui permet de comprendre l’engagement explicite de l’auteur, membre du comité de rédaction de la revue Multitudes.
Une critique du monopole de la Raison
Le raisonnement de l’auteur ne prétend aucunement perpétuer une caricature : celle selon laquelle la pensée qui se fait appeler Raison serait contestable du seul fait qu’elle serait européenne. En revanche, si cette pensée qui se fait appeler Raison est contestable, c’est parce qu’elle prétend tenir lieu de pensée planétaire. Plus précisément, Meziane distingue les raisons situées et multiples, d'une part, de la Raison, celle qui naît en instaurant un monopole dans un geste d’occidentalisation de la pensée, d'autre part. Et de cette dernière, il convient de retracer l’histoire.
Le projet ne prétend pas participer à une nouvelle déconstruction de la raison. Ce qui motive la rédaction de l’ouvrage renvoie plutôt aux discours qui présentent la Raison, voire La Science — les majuscules sont essentielles —, comme l’apanage d’un Occident qui s’impose au reste du monde : les « sauvages », les « peuples enfants », les « primitifs », etc. Il s’agit d’un discours qui ne se contente pas de hiérarchiser les peuples : il associe également la conquête du monde à celle du savoir, jusqu’à faire de la maîtrise scientifique une promesse de dépassement des limites humaines et, finalement, une prétention à se substituer au ciel lui-même.
L'auteur affirme que ces mythes du Logos, renforcés au XIXe siècle — par Ernest Renan, par exemple —, peuplent encore de nos jours de nombreux fantasmes technoscientifiques qui prédisent un remplacement de l’humanité par l’IA. Ici se combinent la dimension impérialiste de la Raison, celle de l’Occident et celle du capital, ainsi que le mythe du Savoir.
Défaire le récit eurocentré de la raison
C’est au fil de la lecture que l’on découvre comment l’auteur fissure l’histoire communément admise de la raison. Il réintroduit dans cette histoire les auteurs et les textes qui ont fini par être considérés comme la « vraie philosophie » — Kant, Schelling, Hegel, Renan — pour montrer comment elle s’est constituée comme philosophie universelle en s’appuyant notamment sur un récit de ses propres origines : celui du miracle grec. Ce récit permet de faire de la Grèce l’origine de la raison philosophique et, par contraste, de repousser l’Orient hors de cette histoire ou de le renvoyer à un passé révolu.
La fissure apparaît alors avec la réintroduction, dans cette histoire, de voix et de textes qui permettent de la décentrer : ceux du philosophe Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198), de l’émir Abdelkader (1808-1883) et du penseur Al Afghani (1838-1897). L’originalité de la démarche réside précisément dans le fait qu’elle ne prétend nullement condamner la pensée européenne. L’auteur insiste en permanence : ce ne sont ni la science moderne ni sa rationalité qui se trouvent accusées ici, mais seulement les discours qui les présentent comme des apanages exclusifs de l’Occident. Cette prétention n’a été possible qu’au moyen, notamment, de l’invention de la notion négative de « despotisme oriental ». C’est à ce point que l’idée d’une désimpérialisation du savoir et d’une critique d’un « universalisme » qui ne serait qu’occidental devient centrale.
Aussi, l’orientalisme n’est-il rien d’autre que le discours par lequel l’Occident décrit et juge l’Orient — et, avec lui, l’islam et les sociétés musulmanes. Finalement, « Orient » comme « Occident » ne sont-ils pas des concepts fictifs, a fortiori lorsque l’Orient devient « orientalisme » ?
Mahomet, de rival du Christ à figure de l’« Orient »
Au sein de ces constructions, les Lumières ont joué un rôle décisif. Il s’agit alors de revenir sur la place du Ciel dans la philosophie et sur la critique de l’idée d’un Dieu qui se tiendrait dans l’au-delà en y demeurant imperceptible. Cette critique passe notamment par une histoire naturelle de la religion, articulée à une interprétation du droit mosaïque comme codification d’un droit coutumier non écrit, ainsi qu’à un renvoi de Moïse à l’Égypte — une hypothèse que Freud reprendra à son tour.
Mais ce que nous fait découvrir l’auteur, c’est que ces considérations ont aussi pour point d’appui une certaine manière de considérer Mahomet. Celui-ci devient, au fur et à mesure de l’enchaînement des textes et des interprétations, un rival du Christ, un prophète, un fondateur de religion ou un hérétique de la religion chrétienne. Finalement, l’angoisse qui traverse les textes étudiés renvoie à une question : qui est celui qui, après Moïse et Jésus, se dit envoyé de Dieu ? C’est dans ce contexte que le prophète Mohammed devient, dans les discours occidentaux, Mahomet. La transformation du nom accompagne une transformation de la figure : le prophète de l’islam devient progressivement un personnage produit par le regard théologique et philosophique occidental. C’est sur ce terrain de la bataille théologique que se joue l’orientalisme, d’abord distingué et réfuté, puis finalement méprisé.
Comme l’auteur le montre, « le commencement de la logique dont procède l’orientalisme est cette volonté partagée d’affirmer par tous les moyens que Mahomet est un faux prophète, que sa prophétie est une invention dont les ressorts sont strictement humains, et donc dénués de toute inspiration divine ». C’est sur ce point également que les penseurs des Lumières opèrent une distinction entre religion et Église. Car, longtemps, durant les mêmes années, la chrétienté n’a pas été une entité aux contours stabilisés. Mais justement, l’islam et la figure de Mahomet ne sont constitués en objets de l’orientalisme qu’à partir du XVIIIe siècle, au moment où la philosophie se penche plus systématiquement sur ces questions.
L’auteur restitue ainsi les jeux de renversement par lesquels Mahomet devient une figure que l’on peut opposer au christianisme institutionnel, puisque l’islam est alors présenté comme une religion dépourvue d’une structure ecclésiale. Il accompagne ainsi, en quelque sorte, la chrétienté occidentale dans sa propre constitution comme institution et comme théocratie, contribuant à circonscrire un espace conceptuel qui nous revient encore.
Que l’on accepte ou récuse l’idée d’une origine chrétienne de l’islam, que l’on envisage ou non la séparation des pouvoirs religieux et politiques, que le sacerdoce relève ou non de charges séculières, que la vertu et la grâce fassent bon ménage ou non, les questions restent les mêmes. Les penseurs évoqués par l’auteur cherchent à déterminer si le Christ doit être considéré comme l’inventeur de la liberté ou, au contraire, comme son opposant, et si Mahomet incarne la confusion de la politique et de la religion, sans pour autant avoir fondé une Église.
C’est sur le fond de ces débats que naît l’idée de religion civile, distincte de l’Église. Rousseau — et la distinction religion/Église —, Montesquieu — construisant le « despotisme oriental » —, Kant — distinguant la croyance et la pratique —, parmi d’autres, sont convoqués par l’auteur afin de mieux éclairer ces déplacements. Ils obligent à relire aussi bien les textes religieux fondateurs que les philosophes des Lumières, mais aussi les œuvres qui ont contesté la sujétion de l’Orient à l’Occident.
06.09.2026 à 10:00
Apprendre à penser et à agir dans un monde aux limites planétaires
Texte intégral (1667 mots)
Cela va très vite. En quelques années seulement, les limites planétaires sont devenues une référence incontournable de l'enseignement supérieur. Depuis le rapport remis en février 2022 par Jean Jouzel et Luc Abbadie, les publications du Shift Project, les mobilisations d'élèves ingénieurs et de jeunes diplômés des grandes écoles, ou encore l'introduction de ces enjeux dans les concours de la haute fonction publique, les établissements d'enseignement supérieur reçoivent des injonctions convergentes : intégrer la transition écologique à toutes les formations.
Pourtant, les connaissances qui fondent cette transformation ne sont pas nouvelles. De Rachel Carson au rapport Meadows, des travaux du GIEC et de l'IPBES aux recherches sur le système Terre, les alertes scientifiques n'ont cessé de s'accumuler. Ce qui change aujourd'hui n'est donc pas tant la production des savoirs que leur transmission. Comment enseigner des connaissances à la fois solides et évolutives ? Comment articuler sciences de la Terre, économie, philosophie, droit, histoire, sociologie ou science politique sans juxtaposer les disciplines ? Comment former sans réduire ces enjeux à quelques enseignements spécialisés ? C'est à ces questions que répond No(s) limit(e)s. Étudier et enseigner face aux limites planétaires, dirigé par Baptiste Monsaingeon, Bruno Villalba et Franck-Dominique Vivien.
Le terme de « manuel » est ici pris au sérieux dans son sens le plus exigeant. Le livre accompagne enseignants et étudiants dans un apprentissage au long cours. Chaque chapitre suit la même architecture : objectifs, concepts, controverses, ressources, pistes pédagogiques, questions de réflexion, bibliographie. Cette régularité facilite l'appropriation d'un ensemble de connaissances dense et exigeant.
Comprendre avant de choisir
Le premier mérite de No(s) limit(e)s est peut-être de prendre au sérieux le mot « comprendre ». Le livre ne se contente pas de rappeler que le climat se dérègle, que la biodiversité s'effondre ou que plusieurs des neuf limites planétaires sont désormais dépassées. Il retrace les cheminements scientifiques, historiques et intellectuels qui ont conduit à la situation actuelle. Des fondements scientifiques aux conditions de l'action, l'organisation du manuel restitue les controverses dont procèdent les principales réponses aux limites planétaires, sans chercher à les clore : pourquoi elles diffèrent selon les origines disciplinaires, les échelles ou les valeurs mobilisées et pourquoi elles continuent de coexister.
Cette attention portée aux controverses est particulièrement convaincante dans les chapitres consacrés aux politiques internationales, à la géopolitique et à l'économie. L'histoire des COP, l'internationalisation des enjeux environnementaux, les dépendances énergétiques, les conflits, la gestion de l'eau ou les recompositions de la sécurité internationale replacent les questions écologiques dans des rapports de puissance. De même, la distinction entre économie de l'environnement et économie écologique, l'analyse coûts-bénéfices, les propositions de Stern et Nordhaus, la fiscalité environnementale ou l'évaluation des services écosystémiques permettent d'entrer dans des débats souvent réputés difficiles d'accès. C'est là une des réussites du manuel : rendre ces controverses accessibles sans en gommer la complexité.
Une méthode pour apprendre, mais aussi pour agir
C’est toutefois dans son projet pédagogique que No(s) limit(e)s paraît le plus singulier. Le prologue annonce la couleur. Les auteurs ne présentent pas l’enseignement des limites planétaires comme une entreprise de diffusion des connaissances scientifiques. Ils revendiquent une démarche réflexive qui interroge « nos propres connaissances » et la manière dont les savoirs académiques se construisent face à une situation historique inédite.
Surtout, ils défendent « un autre rapport aux savoirs et à l’action », invitant à « ancrer les connaissances dans des actions concrètes » et à identifier les « verrouillages de la mise en action ». Connaître ne suffit pas pour agir. Entre le savoir et l’action se trouvent des organisations, des routines, des intérêts, des représentations, des rapports de pouvoir, mais aussi des compétences et des collectifs qu’il faut apprendre à identifier et à modifier.
Le manuel conduit le lecteur à suivre la manière dont les savoirs se construisent, sont discutés et interviennent dans l'élaboration des réponses aux limites planétaires. Les questions proposées à la fin de chaque chapitre prolongent cette logique en invitant à confronter les arguments plutôt qu'à rechercher une réponse unique.
Le dispositif est d’autant plus précieux qu’il ne s’arrête pas au texte. Questions de réflexion, propositions de séances, exercices, bibliographies, ressources numériques et artistiques, études de cas, controverses et « Aller plus loin » permettent à l’enseignant de construire son propre parcours. Le livre peut ainsi être utilisé comme un vademecum à consulter ponctuellement ou comme une structure de cours complète.
Une interdisciplinarité à prolonger
L’ambition de l’ouvrage ouvre également quelques pistes que les enseignants pourront prolonger.
La première concerne les formes mêmes de l’apprentissage. L’interdisciplinarité y est exceptionnelle par la diversité des savoirs et des auteurs convoqués. Elle est peut-être moins aboutie dans les situations pédagogiques proposées. Les étudiants sont principalement invités à lire, analyser, discuter et débattre. Autrement dit, à rester dans des formats connus. On aurait envie, à la lecture du prologue, d’aller plus loin dans une interdisciplinarité devenue expérience : faire travailler ensemble sciences sociales, sciences de la Terre, ingénierie et arts autour d’un territoire, d’un objet ou d’un problème ; enquêter, fabriquer, cartographier, expérimenter ; faire entrer le son, l’image, la matière, le vivant ou l’alimentation dans les situations d’apprentissage.
La création artistique figure dans les ressources proposées, de L’Île aux fleurs de Jorge Furtado au Voyage de Chihiro de Miyazaki. Mais la création contemporaine pourrait sans doute être considérée comme une forme de connaissance et pas seulement comme une ressource complémentaire. Au moment même où les grandes scènes lyriques, les festivals, les arts plastiques ou la poésie font des bouleversements écologiques un thème majeur de création, ces formes artistiques auraient pu être mobilisées comme des ressources cognitives à part entière, et pas seulement comme des supports illustratifs.
Une autre piste concerne la manière dont l'État et les collectivités sont appréhendés dans l'ouvrage. Ils apparaissent principalement comme les acteurs des politiques environnementales. Or les administrations ne forment pas un ensemble homogène : elles sont traversées par des débats, des intérêts professionnels, des conflits et des apprentissages qui contribuent à façonner les politiques elles-mêmes. La transition écologique s'y élabore autant qu'elle s'y met en œuvre. Les syndicats, les réseaux professionnels ou les collectifs d'agents engagés dans ces évolutions jouent aujourd'hui un rôle important dans ces recompositions. Cette dimension aurait mérité un chapitre dédié.
La même question pourrait être posée à propos de la justice sociale. Le manuel prend très au sérieux les inégalités environnementales, mais les savoirs produits par les personnes directement concernées par la pauvreté ou la précarité restent moins visibles. Les travaux récents du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale (CNLE), qui s'appuient notamment sur la tradition du croisement des savoirs portée par ATD Quart Monde, montrent pourtant combien ces personnes sont aussi productrices de connaissances sur les transformations écologiques.
Enfin, l’ambition pluraliste du collectif pourrait encore s’étendre à ses filiations intellectuelles. L’interdisciplinarité est forte mais l’horizon culturel demeure essentiellement occidental. L’encadré consacré à la sobriété en fournit un exemple révélateur. La généalogie grecque, latine et chrétienne de la tempérance et de l’autolimitation est solidement établie. Elle aurait pu être mise en regard d’autres traditions philosophiques et religieuses, notamment asiatiques, qui ont elles aussi réfléchi à la modération des désirs, à la frugalité, au renoncement ou à la non-accumulation. Il ne s’agit évidemment pas de lier artificiellement ces traditions de pensée à la « sobriété écologique » ou à la décroissance contemporaines, mais de rappeler que les questions de mesure et d’autolimitation ne sont pas un patrimoine exclusivement occidental.
Ces pistes ne diminuent pas la réussite d’un ouvrage qui ouvre autant de portes qu’il aborde de questions.
Une bibliothèque portative pour penser les limites
No(s) limit(e)s s'inscrit dans un paysage éditorial désormais riche consacré à la transition écologique. Il complète utilement les ouvrages de Baptiste Lanaspeze et le travail éditorial de Wildproject, plus tournés vers les fondements philosophiques, littéraires et sensibles des pensées écologiques. Ces entreprises ne se concurrencent pas ; elles se répondent. Aux textes qui déplacent notre imaginaire et notre rapport au vivant, No(s) limit(e)s apporte un instrument de travail, donnant les moyens de comprendre les sciences, les concepts, les controverses et les choix qui structurent aujourd'hui la transition écologique.
Comme tout manuel, celui-ci vieillira. Mais c'est précisément ce qui fait sa valeur : il saisit un état des connaissances, des débats et des pratiques pédagogiques à un moment où l'enseignement supérieur cherche à intégrer la transition écologique dans l'ensemble de ses formations. On le referme avec des repères solides, des questions renouvelées et l'envie de poursuivre l'exploration à travers une bibliographie d'une remarquable richesse. Pour qui souhaite s'orienter dans le champ des limites planétaires, ce manuel constitue d'ores et déjà une référence.
05.09.2026 à 16:00
Penser l'alternative au néolibéralisme
Texte intégral (2722 mots)
Depuis la crise financière de 2008, les Économistes atterrés n’ont cessé de documenter les impasses du néolibéralisme et de contester les politiques économiques qui ont accompagné sa domination. Mais dénoncer un modèle ne suffit pas à construire une alternative. C’est précisément cette difficulté que les cinq auteurs de Penser l’alternative (Fayard, 2024) placent au centre de leur livre : comment passer de la critique du néolibéralisme à un ensemble de propositions susceptibles de constituer la trame d’un autre projet économique et social ?
Le livre s’organise autour de cinq grands thèmes : « Dépasser le capitalisme », « Retrouver la souveraineté nationale », « Organiser la transition écologique », « Repenser la fiscalité et la finance » et « Défendre et développer l’État social ». Les quinze « questions qui fâchent » qui structurent l’ouvrage constituent autant de portes d’entrée dans ces cinq domaines. Leur formulation volontairement polémique permet aux auteurs de prendre position sur plusieurs des débats qui traversent la gauche : peut-on encore être anticapitaliste ? Le protectionnisme est-il nécessaire ? Peut-on se passer du nucléaire ? La décroissance est-elle une solution ? La dette publique constitue-t-elle une menace ? Comment financer la protection sociale ?
Cette méthode a une fonction qui dépasse la simple pédagogie. Les questions qui fâchent servent aussi à écarter certaines propositions alternatives que les auteurs jugent inadéquates, y compris lorsqu’elles sont défendues à gauche. Le revenu universel, la décroissance, certaines conceptions de l’écologie ou encore certaines formes de fédéralisme européen sont ainsi discutés pour expliquer pourquoi ils ne les retiennent pas. Le livre est donc aussi un ouvrage de clarification des désaccords qui traversent le camp progressiste.
De la critique du néolibéralisme à la construction d’une alternative
Le point de départ est sans ambiguïté : les dégâts sociaux et écologiques du néolibéralisme sont désormais suffisamment documentés pour que la question décisive soit celle de l’alternative. Les auteurs identifient un paradoxe : alors même que les limites du modèle dominant apparaissent de plus en plus clairement, aucune proposition politique suffisamment cohérente ne semble en mesure de lui être opposée. C’est ce déficit programmatique que l’ouvrage entend combler.
Son originalité tient cependant moins à la nouveauté de ses propositions qu’à leur mise en cohérence. On retrouve plusieurs thèmes chers aux Économistes atterrés : la défense de l’État social, la critique des politiques d’austérité, le refus de considérer la dette publique comme une contrainte économique absolue, la priorité donnée au plein emploi, la régulation des marchés financiers, la réhabilitation des services publics et une conception plus interventionniste de la politique économique.
Penser l’alternative fonctionne ainsi comme une synthèse de travaux élaborés depuis plusieurs années par ses auteurs. Christophe Ramaux a notamment développé l’idée d’une « économie républicaine » fondée sur le rôle central de l’État social ; David Cayla a consacré plusieurs travaux à la critique du néolibéralisme et de l’extension de la logique marchande ; Henri Sterdyniak intervient depuis longtemps sur les politiques budgétaires, sociales et européennes. L’ouvrage apparaît donc moins comme un nouveau départ que comme une tentative de rassembler ces différentes contributions dans une perspective programmatique commune.
Il ne se contente toutefois pas de formuler des propositions. Une partie de son intérêt réside dans le travail d’état des lieux auquel il se livre. Sur plusieurs sujets, les auteurs présentent les dispositifs existants, en rappellent les évolutions et en examinent les effets. C’est particulièrement visible dans les développements consacrés à la fiscalité, aux finances publiques ou à la protection sociale. Le lecteur dispose ainsi d’informations relativement détaillées sur les mécanismes actuels, les prélèvements, les prestations et les différents scénarios de réforme.
Cette dimension documentaire donne au livre une portée qui dépasse celle du manifeste. Elle permet de confronter les propositions aux réalités institutionnelles et budgétaires existantes. Mais l’effet est plus contrasté dans d’autres domaines : plus l’ouvrage s’éloigne des politiques économiques et sociales sur lesquelles les auteurs disposent d’une expertise ancienne, plus les propositions peuvent apparaître générales et moins directement opérationnelles.
L’État au centre de l’alternative
L’un des fils directeurs du livre est la réhabilitation de la puissance publique. Contre une conception du néolibéralisme qui réduirait l’État à son soutien aux marchés, les auteurs défendent un État capable d’orienter l’investissement, de garantir les protections sociales et de déterminer collectivement les grandes orientations de la production.
Mais c’est ici que le livre devient plus intéressant qu’une simple défense d’un retour au keynésianisme. La question posée n’est pas seulement celle du niveau d’intervention de l’État : elle porte aussi sur le pouvoir de décision en matière économique.
Les auteurs proposent ainsi de « politiser » les choix économiques en renforçant le contrôle des salariés dans les entreprises et celui des citoyens sur les grandes orientations publiques. La transition écologique ne saurait être abandonnée aux mécanismes du marché ni aux seules décisions des entreprises. Elle suppose des choix collectifs portant sur les investissements, les productions, les consommations et la répartition des richesses.
Cette dimension démocratique est importante. Elle permet de relier deux critiques souvent séparées : celle du néolibéralisme et celle de la dépolitisation des choix économiques. Le problème du néolibéralisme n’est donc pas seulement qu’il produirait davantage d’inégalités ; c’est aussi qu’il tendrait à soustraire à la décision collective des choix qui devraient relever du débat démocratique.
Retrouver une souveraineté économique
La deuxième partie, consacrée à la souveraineté nationale, prolonge cette critique. Pour les auteurs, la transition écologique et le progrès social nécessitent de retrouver une capacité d’action à l’échelle nationale. Le protectionnisme est ainsi assumé, de même que la possibilité de nationaliser certains secteurs stratégiques.
Le fédéralisme européen est en revanche considéré comme une impasse. Les auteurs défendent une reconstruction de l’Europe à partir des États sociaux nationaux plutôt qu’une intégration accrue des politiques économiques et sociales.
Cette position est cohérente avec leur conception de la démocratie : si les citoyens doivent reprendre le contrôle des choix économiques, encore faut-il que les institutions auxquelles ils délèguent ce pouvoir soient effectivement soumises à leur contrôle. Mais cette cohérence fait aussi apparaître l’une des principales questions laissées ouvertes par l’ouvrage. La mondialisation économique, les chaînes de valeur, la finance et, plus encore, la transition écologique ont précisément pour caractéristique de rendre les décisions nationales interdépendantes.
La critique du fédéralisme européen est donc convaincante lorsqu’elle souligne le déficit démocratique de certaines institutions européennes ; elle l’est moins lorsqu’elle semble faire de la souveraineté nationale une condition presque suffisante de la reprise en main démocratique de l’économie.
Organiser la transition écologique
La troisième partie est consacrée à la transition écologique. Les auteurs refusent à la fois la croyance dans une croissance verte capable de résoudre spontanément les problèmes environnementaux et la perspective d’une décroissance indifférenciée.
Leur objection à la décroissance est d’abord sociale : dans une société profondément inégalitaire, une réduction générale de la production et de la consommation ne pèserait pas de la même manière sur les catégories populaires et sur les plus riches. L’enjeu serait donc moins de produire globalement moins que de transformer ce que l’on produit, pour qui et dans quelles conditions.
Cette position permet de déplacer le débat écologique. Il ne s’agit plus simplement d’opposer croissance et décroissance, mais de poser la question de la maîtrise collective de la production et de la consommation. L’alternative repose ainsi sur une combinaison de sobriété, de redistribution, d’investissement public et de transformation des structures productives.
On retrouve toutefois ici une limite générale du livre : les principes sont relativement clairs, mais leur traduction institutionnelle l’est moins. Transformer profondément les modes de production et de consommation suppose de désigner les secteurs qui devront décroître, ceux qui devront se développer, les investissements qui devront être abandonnés et ceux qui devront être privilégiés. L’ouvrage affirme la nécessité de ces choix davantage qu’il ne décrit les institutions permettant de les effectuer, même s’il propose une discussion relativement détaillée des avantages et des inconvénients de la taxe carbone.
Repenser la fiscalité et la finance
La quatrième partie est probablement celle où le livre prend sa forme la plus directement experte. Les auteurs examinent les mécanismes fiscaux et financiers existants et discutent de manière relativement précise les réformes qu’ils souhaitent leur appliquer.
L’intérêt de ces développements tient notamment à leur capacité à défaire certaines représentations simplificatrices du débat économique. La dette publique, les prélèvements obligatoires, l’impôt sur le revenu ou encore la fiscalité du capital ne peuvent être appréhendés indépendamment de la manière dont sont distribués les revenus et organisées les dépenses publiques.
Le lecteur retrouve ici l’un des apports caractéristiques des Économistes atterrés : replacer les débats budgétaires dans leur contexte institutionnel et montrer que les choix qui paraissent relever de contraintes techniques sont aussi des choix politiques.
C’est également dans cette partie que l’écart entre l’état des lieux et les propositions est le moins problématique. L’expertise accumulée par les auteurs leur permet d’entrer dans un degré de détail qui donne aux réformes envisagées une réelle consistance.
Défendre et développer l’État social
La dernière partie constitue en quelque sorte le point d’aboutissement du livre. L’État social n’est pas présenté comme un acquis qu’il faudrait simplement préserver, mais comme une institution qu’il faudrait développer et transformer.
Cette approche permet notamment aux auteurs de répondre à plusieurs critiques traditionnellement adressées à la protection sociale : coût excessif, désincitation au travail, complexité des prestations ou inefficacité supposée des services publics. Là encore, les développements consacrés aux dispositifs existants sont souvent plus précis que ceux consacrés à leur transformation future.
C’est une caractéristique importante de l’ouvrage. Les auteurs sont particulièrement convaincants lorsqu’ils décrivent ce qui existe et montrent les effets des politiques menées depuis plusieurs décennies. Ils le sont parfois moins lorsqu’il s’agit de passer de cet état des lieux à la description détaillée des institutions qui devraient lui succéder.
Un programme plus précis sur les moyens que sur la société à venir
La question la plus intéressante du livre est peut-être finalement celle qu’il pose dès son premier chapitre : que signifie aujourd’hui être anticapitaliste ?
Les auteurs répondent par l’affirmative à la possibilité de dépasser le capitalisme. Mais le livre est beaucoup plus précis sur les moyens de réencastrer le marché dans des institutions sociales et politiques que sur la société qui devrait lui succéder.
Ce choix peut être lu comme une faiblesse ou comme une force. Faiblesse, si l’on attend de l’ouvrage une théorie complète d’une économie post-capitaliste. Force, si l’on considère qu’il faut d’abord reconstruire les instruments permettant d’agir sur l’économie avant de prétendre définir un système entièrement nouveau.
Il y a là une forme de réalisme politique. Les auteurs ne proposent pas de supprimer immédiatement le marché ou la propriété privée, mais de modifier profondément leur place dans l’organisation économique. Nationalisations, services publics, droits des salariés, redistribution, protection sociale, contrôle des investissements et protection de certains secteurs constituent autant de moyens de limiter le pouvoir des mécanismes marchands.
L’alternative proposée ressemble ainsi moins à une rupture avec le capitalisme qu’à une économie mixte fortement démocratisée, dans laquelle les marchés continueraient d’exister mais cesseraient de déterminer seuls les grandes orientations économiques.
Les limites d’un programme à plusieurs voix
Le caractère collectif du livre est à la fois sa richesse et sa limite. Les cinq auteurs partagent un socle théorique et politique suffisamment solide pour produire une argumentation cohérente. Mais cette cohérence ne signifie pas que toutes les questions soient définitivement tranchées.
Le lecteur peut notamment être frappé par un décalage entre les cinq ambitions annoncées. Les domaines de la fiscalité, de la finance et de la protection sociale donnent lieu à des analyses et à des propositions relativement précises. Sur la transition écologique, la souveraineté ou les transformations institutionnelles nécessaires au dépassement du capitalisme, les orientations sont davantage générales. Le livre est alors moins un programme immédiatement opérationnel qu’un cadre de réflexion et de choix politiques.
Ce décalage n’invalide pas la démarche. Il permet au contraire de mieux comprendre ce qu’est Penser l’alternative. L’ouvrage n’est ni un traité d’économie ni un programme gouvernemental entièrement chiffré. Il cherche à déplacer les termes du débat public en montrant que les choix économiques présentés comme des nécessités techniques sont en réalité des choix politiques. Les quinze questions qui fâchent lui permettent simultanément de dessiner une alternative et de prendre ses distances avec certaines propositions concurrentes, y compris au sein de la gauche.
À rebours d’une gauche qui oscille souvent entre la dénonciation du capitalisme et l’adaptation pragmatique à ses contraintes, les Économistes atterrés cherchent à réintroduire une troisième possibilité : la construction patiente d’un rapport de force permettant de modifier les règles du jeu économique. Leur pari est que la transition écologique ne peut être dissociée de la question sociale, et que l’une comme l’autre supposent une démocratisation de l’économie.
Le livre laisse toutefois ouverte une question décisive : comment transformer ces propositions en une force politique capable de les mettre en œuvre ? Les auteurs montrent assez bien ce que pourrait être une alternative au néolibéralisme ; ils sont moins précis sur les conditions sociales, électorales et institutionnelles de sa réalisation.
C’est peut-être la limite, mais aussi l’intérêt, de Penser l’alternative. À défaut de fournir un programme définitivement stabilisé, le livre remet au centre du débat une question que le réalisme économique avait progressivement rendue presque illégitime : quelles institutions voulons-nous pour décider collectivement de ce que nous produisons, de la manière dont nous le produisons et de la façon dont nous partageons les richesses ?
04.09.2026 à 12:00
Faire place au vivant dans l’art
Texte intégral (1273 mots)
Cet ouvrage, issu d’une thèse universitaire, est consacré à la manière dont le vivant peut prendre part à l’œuvre d’art, et non plus seulement y être représenté, utilisé ou symbolisé. Son auteur, Joshua de Paiva, a élaboré cette réflexion devant un jury composé notamment de professeurs d’esthétique. Il en publie ici la première partie.
Pour entrer dans cette réflexion, mieux vaut se référer d’emblée à quelques œuvres ou à quelques artistes, comme le fait l'auteur. La manière classique de se rapporter au vivant consiste à le faire sur le mode de la représentation (les serpents du Laocoon, les chiens de J. B. Oudry ou les nymphéas de Monet) ou de la symbolisation (l’ours servant de blason, le lys figurant la Vierge, l’araignée devenue la mère de l’artiste, par exemple chez Louise Bourgeois). Mais certains artistes travaillent désormais autrement. Pierre Huyghe et Tomàs Saraceno, par exemple, convoquent les vivants pour eux-mêmes, pour ce qu’ils savent faire et pour les effets qu’ils produisent : pousser, se reproduire, s’altérer, repousser, etc.
L’approche proposée se distingue des usages écologiques ou anthropocéniques du vivant : les artistes étudiés ne le traitent plus comme un objet d’étude, de représentation ou comme un matériau disponible pour « faire » de l’art, mais lui reconnaissent une capacité propre à agir et à produire des effets.
Les limites de l’art écologique
Bien sûr, une relation écologique des artistes au vivant existe. L’art écologique existe bel et bien, comme, à d’autres égards, le bioart. Mais ceux-ci restent pris dans la question de savoir ce que les artistes peuvent faire du vivant, en déployant des interrogations poétiques, éthiques ou politiques. L'auteur dresse un répertoire assez clair des pratiques qui se développent dans ce champ et dont il cherche précisément à se démarquer.
Une bonne partie de l’art écologique se fonde sur un constat : celui des effets néfastes des activités humaines sur les écosystèmes, auquel s’ajoute l’adhésion à la nécessité de préserver l’environnement naturel. L’accent est mis sur les enjeux climatiques, sur la crise de la biodiversité et, plus généralement, sur notre rapport aux ressources naturelles. L’objectif le plus courant consiste donc à tenter de considérer autrement l’environnement. En d'autres termes, c'est la prise de conscience écologique qui mobilise ces artiste.
Pour donner corps à ces préoccupations, ces artistes font entrer des êtres vivants dans les œuvres, provoquant une sorte d’irruption qui vient habiter les expositions. Céleste Boursier-Mougenot, Hubert Duprat, Pierre Huyghe et Tomàs Saraceno en ont fait une spécialité. Une option un peu différente est explorée par Eduardo Kac, qui s’appuie sur les expérimentations et les inventions biotechnologiques pour attirer l’attention sur notre rapport au vivant.
L’auteur rend raison de tout cela, mais surtout afin d’en tracer les limites. Car, pour lui, s’il s’agit bien de modalités particulières du rapport au vivant, qui ne touchent pas encore à sa propre perspective : renverser le rapport de l’art au vivant en un rapport du vivant à l’art.
Le vivant comme puissance d’agir
La question de Paiva devient alors : qu’est-ce que la présence d’êtres vivants dans les œuvres, ou comme œuvres, peut faire à l’art ? Plutôt que d’utiliser le vivant à titre de « valant » pour autre chose que soi (moyen ou support de l'œuvre), l’enjeu est désormais d’enquêter sur ce que les êtres vivants eux-mêmes, dans certaines propositions artistiques, font à l’art et à notre expérience de l’art.
Une très belle citation du biologiste Thomas Heams préside à ce fil conducteur. Elle concerne la notion de devenir, caractéristique du vivant : en un mot, « être vivant », « c’est ne jamais cesser de se transformer ». Cela signifie ne jamais être identique à soi. Thomas Heams explore le statut de ce qu’il appelle les « infravies », qui se situent aux marges du vivant : tels sont les virus, d’hypothétiques systèmes primordiaux ou encore les « créatures » de laboratoire. Cette référence est importante, non seulement parce qu’elle amplifie la présence du vivant dans l’art, mais aussi parce qu’elle souligne combien artistes et chercheurs se rejoignent finalement sur ces questions, au point de s’ouvrir à de nouvelles dimensions artistiques.
Paiva se demande si les vivants dont il parle disposent eux aussi d’une marge de manœuvre pour configurer le sens des œuvres qui les manifestent, ou si l’artiste a, de part en part, délimité et cadré à l’avance leurs modalités de participation. Et puisqu’il s’agit d’art, il convient tout autant d’être attentif à l’interprétation du côté de la réception de l’œuvre. Une forme d’éducation est également à envisager en ce sens, laquelle dépend toujours, en première instance, des gestes artistiques et de ce à quoi ils invitent le public.
Ce que tente finalement Paiva, c’est de penser des intentions et des gestes artistiques qui font de la place aux autres vivants, en cherchant de ce fait à s’effacer pour les laisser « vivre leur vie ». La question oblige à revenir sur le vieux dualisme entre le monde et les humains, lequel ne permettait justement pas de penser l’affaire en termes d’action et de réaction.
Or, dans les œuvres citées et illustrées — puisque l’ouvrage comprend de nombreuses images de ces travaux —, le geste humain semble s’effacer pour mettre les vivants et leurs qualités propres au premier plan. Une œuvre comme celle de Tomàs Saraceno se contente, par exemple, de pister et de mettre en lumière des araignées et leurs toiles déjà présentes dans l’espace d’exposition. Il s’intéresse à leur manière de transmettre des informations par le biais des vibrations de la toile.
En cela, l’interaction entre art et vivant porte à la fois sur la formation d’une œuvre et sur les connaissances qu’elle permet d’apporter. Saraceno fait ainsi une certaine place à leur capacité d’agir et d’œuvrer à partir de fins et de pouvoirs qui sont propres aux vivants.
Faire place au vivant
Si l’on veut conclure cette chronique par une comparaison, il est possible d’opposer, par exemple, le geste de Joseph Beuys s’affrontant à un coyote dans la vidéo I Like America and America Likes Me, et les araignées de Saraceno. D’une manière ou d’une autre, les deux veines artistiques ont rompu avec les représentations du vivant telles qu’on peut les appréhender dans la peinture classique.
Les artistes considérés subvertissent ces perspectives. Ils tiennent entièrement compte de ce qui peut s’appeler « vivant », de ce qui est animé de l’intérieur. Ils décident de ne pas retirer au vivant son agentivité, au contraire. De ce fait, ils se focalisent sur la capacité du vivant à affecter, à produire des effets — des effets en particulier transformateurs — notamment sur les humains, dans les œuvres et, par conséquent, sur l’art.
