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08.09.2026 à 10:00

La face cachée des matériaux de construction

Après l’été caniculaire et la sécheresse historiques – dont les conséquences se feront encore sentir à l’automne – que la France a connus en 2026, il devient indispensable de politiser la question du logement. Comment devons-nous construire et rénover pour adapter nos habitations ? Mais aussi, comment pouvons-nous construire et rénover sans aggraver la situation et contribuer à la nécessaire atténuation ? L'ouvrage  Matériaux, un catalogue critique. Construire le monde autrement , signé par les enseignants-chercheurs en écoles d’architecture Armelle Choplin et Philippe Simay – auteurs de plusieurs livres sur le sujet –, vient à point nommé pour nous aider à réfléchir à ces questions. Contextualiser et politiser la construction Armelle Choplin et Philippe Simay ont pour objectif de nous faire comprendre le monde matériel qui nous entoure et dans lequel nous habitons à travers la composition et le processus de production des matériaux. Pour ce faire, ils détournent le principe du catalogue commercial, qui semble offrir un choix presque illimité pour la construction, sans rien nous dire de la provenance et des conditions de fabrication de ces produits. Comme les auteurs l’écrivent à juste titre : « Nous bâtissons sur une ignorance méthodiquement organisée qui nous décharge de toute responsabilité. » Les matériaux sont décontextualisés afin de faciliter leur consommation, masquant les enjeux sociaux, économiques, culturels, politiques et bien sûr environnementaux associés. Partant du postulat que l’abstraction est source de dépolitisation, c’est une démarche opposée qui a guidé les concepteurs de ce « catalogue critique ». Le secteur de la construction a en effet un impact environnemental colossal : 40 % des émissions de gaz à effet de serre, d’après le GIEC, dont 8 % pour la seule production de ciment. À cela s’ajoute un extractivisme continu touchant les sols. Les effets géologiques des bâtiments ne sont pas non plus anodins : le sol s’effondre sous le poids de certains, comme la tour gigantesque Burj Khalifa à Dubaï. Les matériaux standardisés dominants – tel le béton ou l’acier – s’avèrent fragiles, comme en témoigne l’état de nombreux ponts. Ils ne sont pas conçus selon une logique de durabilité mais de profit. La ville est d’ailleurs l’un des grands lieux de l’accumulation financière comme l’a bien montré le géographe marxiste David Harvey. Pour mieux saisir l’impact des matériaux, les auteurs adoptent une approche matérialiste. Ils s’inspirent également de courants des sciences sociales attentifs aux relations entre humains, non-humains et objets, dans le sillage d’anthropologues comme Bruno Latour et Tim Ingold. Ces travaux conduisent le plus souvent à mettre en lumière et rappeler nos interdépendances. La « vie sociale » des matériaux est donc scrutée et racontée en remontant les filières, de la production à l’utilisation sur les chantiers. Les auteurs se fondent sur des études de terrain, des lectures et des entretiens avec des acteurs. Avec ces récits, ils interrogent nos choix de construction et font œuvre politique. Les impacts des matériaux hégémoniques et subalternes Leur catalogue s’organise autour d’une « sélection de quinze produits emblématiques et révélateurs de la façon de produire, industrialiser, construire aujourd’hui » selon un classement « critique ». Il est une « invitation à poser les fondations pour construire le monde autrement. » Chaque notice fait l’objet d’une illustration de Maud Harou, quand des photographies auraient été les bienvenues par moments, pour aider à comprendre certains procédés ou donner à voir des réalisations emblématiques.    La première catégorie regroupe ce qu’ils qualifient – selon un schéma gramscien – de matériaux « hégémoniques » : béton, acier, verre et plastique. Leur impact économique et matériel est de loin le plus important. En outre, ils ont des conséquences sur toute la chaîne de production. Leur hégémonie « repose également sur des modes de production fondés sur l’exploitation d’une nature et d’un travail bon marché ». La seconde rassemble des matériaux « subalternes », qui viennent en appui aux premiers. Colles, adjuvants et bois (sous la forme de résidus agglomérés ou de forêts plantées) sont vassalisés. Ainsi, la colle, contrairement aux fixations mécaniques, transforme les matériaux qu’elle assemble en futurs déchets, puisqu’ils deviennent alors très difficilement réparables. L’histoire de chacun de ces matériaux est ainsi retracée, les procédés détaillés de manière fluide et accessible pour le lecteur, tout comme les différents enjeux associés. Les entreprises dominantes pour chaque secteur, comme LafargeHolcim pour le ciment, sont présentées. Les auteurs alternent et articulent avec brio récits, chiffres, analyses et questionnements. Ces deux premières catégories de matériaux laissent songeurs sur ce qu’il convient d’utiliser du fait de leurs multiples effets délétères. Heureusement, la troisième partie du livre ouvre des perspectives sur des alternatives plus respectueuses des hommes et de la nature. Une invitation à reconsidérer les matériaux récalcitrants La dernière catégorie met en avant les « récalcitrants », « marginalisés », moins rentables et souvent plus difficilement standardisables : la brique de terre, la paille, la pierre sèche et les matériaux de réemploi. « Enracinés dans leur territoire, ils réintroduisent du sensible, du local, du vivant et seraient porteurs d’une autre manière de construire. Une manière plus lente, plus respectueuse, plus contextuelle. Porteurs d’une autre vision politique. » Les auteurs estiment par exemple que la construction en paille « semble aujourd’hui l’une des réponses constructives les plus pertinentes ». Son potentiel pour l’isolation est ainsi impressionnant, tant par son efficacité que par les volumes facilement disponibles. Son utilisation est porteuse de bénéfices pour l’agriculture, dont elle est un co-produit de l’alimentation. Les auteurs mettent toutefois en garde contre le type d’agriculture mobilisée pour cela : il ne s’agit pas de renforcer sa forme conventionnelle mais de soutenir les initiatives biologiques ou agroécologiques. « Si nous voulons sortir de cette logique d’extraction et de gaspillage, une idée s’impose presque d’elle-même : réemployer », écrivent les deux auteurs, illustrant leur propos avec la porte de réemploi. Cette pratique est une constante dans l’histoire de l’humanité. En inversant la perspective, le dogme de la construction neuve n’est qu’une « parenthèse historique », voire une « anomalie ». Ces réflexions sur le réemploi, qui apparaît fondamental pour changer de modèle, auraient mérité d’être étoffées pour aborder la question cruciale du passage à l’échelle. Il en va de même pour la pierre sèche, dont la notice, très lyrique, aurait dû être plus concrète afin de donner à voir ses différentes applications possibles. Redonner du sens à l’acte de construction Avec ce catalogue, l’ambition (réussie) d’Armelle Choplin et Philippe Simay est donc de redonner du sens à l’acte de construction, de sortir des évidences actuelles qui président à cette activité. Ils observent toutefois des évolutions chez les architectes, qui utilisent de plus en plus des matériaux réemployés, géosourcés (issus du sol) et biosourcés (issus du vivant). D’autres s’inspirent d’architectures « vernaculaires ». Dans ce dernier cas, il s’agit d’être en phase avec les écosystèmes, tout en réfléchissant à des offres crédibles, en particulier pour les Suds, où les matériaux hégémoniques sont encore très désirés et associés à la modernité. Leur réflexion ne concerne pas seulement les spécialistes que sont les architectes ou les professionnels du domaine. Inspirés par Ivan Illich, ils invitent à s’émanciper de la domination des experts pour reprendre, collectivement, la main sur l’activité de construction, à l’image des chantiers apprenants. Dans un même ordre d’idées, s’ils ne rejettent pas la standardisation et l’industrialisation, ils soutiennent que celles-ci doivent être au service des artisans, et non le contraire, comme c’est encore largement le cas aujourd'hui. En définitive, la matière n’est pas neutre et contient des rapports sociaux et des choix politiques. Un nécessaire aggiornamento des professions de la construction s’impose selon les deux auteurs. Les politiques publiques doivent de même poursuivre leur évolution en termes de réglementation (sur le réemploi par exemple) et de soutien aux filières plus vertueuses. Les citoyens doivent également s’interroger sur leurs propres décisions en matière de construction. Construire moins et autrement devrait à terme constituer une nouvelle norme, s’appuyant sur la durabilité et la traçabilité des matériaux. Outre ces changements de pratiques, Armelle Choplin et Philippe Simay invitent à une évolution de nos imaginaires, qui conditionnent bien souvent les premières.
Texte intégral (1577 mots)

Après l’été caniculaire et la sécheresse historiques – dont les conséquences se feront encore sentir à l’automne – que la France a connus en 2026, il devient indispensable de politiser la question du logement. Comment devons-nous construire et rénover pour adapter nos habitations ? Mais aussi, comment pouvons-nous construire et rénover sans aggraver la situation et contribuer à la nécessaire atténuation ? L'ouvrage Matériaux, un catalogue critique. Construire le monde autrement, signé par les enseignants-chercheurs en écoles d’architecture Armelle Choplin et Philippe Simay – auteurs de plusieurs livres sur le sujet –, vient à point nommé pour nous aider à réfléchir à ces questions.

Contextualiser et politiser la construction

Armelle Choplin et Philippe Simay ont pour objectif de nous faire comprendre le monde matériel qui nous entoure et dans lequel nous habitons à travers la composition et le processus de production des matériaux. Pour ce faire, ils détournent le principe du catalogue commercial, qui semble offrir un choix presque illimité pour la construction, sans rien nous dire de la provenance et des conditions de fabrication de ces produits. Comme les auteurs l’écrivent à juste titre : « Nous bâtissons sur une ignorance méthodiquement organisée qui nous décharge de toute responsabilité. » Les matériaux sont décontextualisés afin de faciliter leur consommation, masquant les enjeux sociaux, économiques, culturels, politiques et bien sûr environnementaux associés. Partant du postulat que l’abstraction est source de dépolitisation, c’est une démarche opposée qui a guidé les concepteurs de ce « catalogue critique ».

Le secteur de la construction a en effet un impact environnemental colossal : 40 % des émissions de gaz à effet de serre, d’après le GIEC, dont 8 % pour la seule production de ciment. À cela s’ajoute un extractivisme continu touchant les sols. Les effets géologiques des bâtiments ne sont pas non plus anodins : le sol s’effondre sous le poids de certains, comme la tour gigantesque Burj Khalifa à Dubaï. Les matériaux standardisés dominants – tel le béton ou l’acier – s’avèrent fragiles, comme en témoigne l’état de nombreux ponts. Ils ne sont pas conçus selon une logique de durabilité mais de profit. La ville est d’ailleurs l’un des grands lieux de l’accumulation financière comme l’a bien montré le géographe marxiste David Harvey.

Pour mieux saisir l’impact des matériaux, les auteurs adoptent une approche matérialiste. Ils s’inspirent également de courants des sciences sociales attentifs aux relations entre humains, non-humains et objets, dans le sillage d’anthropologues comme Bruno Latour et Tim Ingold. Ces travaux conduisent le plus souvent à mettre en lumière et rappeler nos interdépendances. La « vie sociale » des matériaux est donc scrutée et racontée en remontant les filières, de la production à l’utilisation sur les chantiers. Les auteurs se fondent sur des études de terrain, des lectures et des entretiens avec des acteurs. Avec ces récits, ils interrogent nos choix de construction et font œuvre politique.

Les impacts des matériaux hégémoniques et subalternes

Leur catalogue s’organise autour d’une « sélection de quinze produits emblématiques et révélateurs de la façon de produire, industrialiser, construire aujourd’hui » selon un classement « critique ». Il est une « invitation à poser les fondations pour construire le monde autrement. » Chaque notice fait l’objet d’une illustration de Maud Harou, quand des photographies auraient été les bienvenues par moments, pour aider à comprendre certains procédés ou donner à voir des réalisations emblématiques.   

La première catégorie regroupe ce qu’ils qualifient – selon un schéma gramscien – de matériaux « hégémoniques » : béton, acier, verre et plastique. Leur impact économique et matériel est de loin le plus important. En outre, ils ont des conséquences sur toute la chaîne de production. Leur hégémonie « repose également sur des modes de production fondés sur l’exploitation d’une nature et d’un travail bon marché ».

La seconde rassemble des matériaux « subalternes », qui viennent en appui aux premiers. Colles, adjuvants et bois (sous la forme de résidus agglomérés ou de forêts plantées) sont vassalisés. Ainsi, la colle, contrairement aux fixations mécaniques, transforme les matériaux qu’elle assemble en futurs déchets, puisqu’ils deviennent alors très difficilement réparables.

L’histoire de chacun de ces matériaux est ainsi retracée, les procédés détaillés de manière fluide et accessible pour le lecteur, tout comme les différents enjeux associés. Les entreprises dominantes pour chaque secteur, comme LafargeHolcim pour le ciment, sont présentées. Les auteurs alternent et articulent avec brio récits, chiffres, analyses et questionnements. Ces deux premières catégories de matériaux laissent songeurs sur ce qu’il convient d’utiliser du fait de leurs multiples effets délétères. Heureusement, la troisième partie du livre ouvre des perspectives sur des alternatives plus respectueuses des hommes et de la nature.

Une invitation à reconsidérer les matériaux récalcitrants

La dernière catégorie met en avant les « récalcitrants », « marginalisés », moins rentables et souvent plus difficilement standardisables : la brique de terre, la paille, la pierre sèche et les matériaux de réemploi. « Enracinés dans leur territoire, ils réintroduisent du sensible, du local, du vivant et seraient porteurs d’une autre manière de construire. Une manière plus lente, plus respectueuse, plus contextuelle. Porteurs d’une autre vision politique. »

Les auteurs estiment par exemple que la construction en paille « semble aujourd’hui l’une des réponses constructives les plus pertinentes ». Son potentiel pour l’isolation est ainsi impressionnant, tant par son efficacité que par les volumes facilement disponibles. Son utilisation est porteuse de bénéfices pour l’agriculture, dont elle est un co-produit de l’alimentation. Les auteurs mettent toutefois en garde contre le type d’agriculture mobilisée pour cela : il ne s’agit pas de renforcer sa forme conventionnelle mais de soutenir les initiatives biologiques ou agroécologiques.

« Si nous voulons sortir de cette logique d’extraction et de gaspillage, une idée s’impose presque d’elle-même : réemployer », écrivent les deux auteurs, illustrant leur propos avec la porte de réemploi. Cette pratique est une constante dans l’histoire de l’humanité. En inversant la perspective, le dogme de la construction neuve n’est qu’une « parenthèse historique », voire une « anomalie ». Ces réflexions sur le réemploi, qui apparaît fondamental pour changer de modèle, auraient mérité d’être étoffées pour aborder la question cruciale du passage à l’échelle. Il en va de même pour la pierre sèche, dont la notice, très lyrique, aurait dû être plus concrète afin de donner à voir ses différentes applications possibles.

Redonner du sens à l’acte de construction

Avec ce catalogue, l’ambition (réussie) d’Armelle Choplin et Philippe Simay est donc de redonner du sens à l’acte de construction, de sortir des évidences actuelles qui président à cette activité. Ils observent toutefois des évolutions chez les architectes, qui utilisent de plus en plus des matériaux réemployés, géosourcés (issus du sol) et biosourcés (issus du vivant). D’autres s’inspirent d’architectures « vernaculaires ». Dans ce dernier cas, il s’agit d’être en phase avec les écosystèmes, tout en réfléchissant à des offres crédibles, en particulier pour les Suds, où les matériaux hégémoniques sont encore très désirés et associés à la modernité.

Leur réflexion ne concerne pas seulement les spécialistes que sont les architectes ou les professionnels du domaine. Inspirés par Ivan Illich, ils invitent à s’émanciper de la domination des experts pour reprendre, collectivement, la main sur l’activité de construction, à l’image des chantiers apprenants. Dans un même ordre d’idées, s’ils ne rejettent pas la standardisation et l’industrialisation, ils soutiennent que celles-ci doivent être au service des artisans, et non le contraire, comme c’est encore largement le cas aujourd'hui.

En définitive, la matière n’est pas neutre et contient des rapports sociaux et des choix politiques. Un nécessaire aggiornamento des professions de la construction s’impose selon les deux auteurs. Les politiques publiques doivent de même poursuivre leur évolution en termes de réglementation (sur le réemploi par exemple) et de soutien aux filières plus vertueuses. Les citoyens doivent également s’interroger sur leurs propres décisions en matière de construction. Construire moins et autrement devrait à terme constituer une nouvelle norme, s’appuyant sur la durabilité et la traçabilité des matériaux. Outre ces changements de pratiques, Armelle Choplin et Philippe Simay invitent à une évolution de nos imaginaires, qui conditionnent bien souvent les premières.

07.09.2026 à 12:00

La Raison et l’invention occidentale de la religion

Mohamed Amer Meziane propose une autre histoire des grands schèmes de la pensée occidentale et, par conséquent, de la Raison : non pas celle d’une raison unique et universelle, mais celle d’une pluralité de manières de penser, liées à des contextes historiques et culturels différents. En suivant le fil d’une lecture culturelle et postcoloniale des rapports entre Occident et Orient, il montre comment l’Occident a construit l’Orient comme son autre. Son propos rejoint ainsi les analyses d’Edward W. Said dans Dans l’ombre de l’Occident (2004-2014), qui voit dans l’islam en Occident le dernier grand stéréotype racial et culturel issu de cette longue histoire de représentations de l’Orient. À travers cette opposition se joue aussi une certaine conception du ciel, de la révélation et de la place que les religions peuvent occuper dans l’ordre du savoir. Mohamed Amer Meziane, docteur en philosophie, assistant à l’université de Brown, nous entraîne plutôt dans une démarche théorique, qui ne s’appuie qu’indirectement sur les conflits historiques. Ce volume constitue le troisième volet d’une réflexion engagée dans deux ouvrages précédents ( Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation , La Découverte, 2021 ;  Au bord des mondes. Vers une anthropologie métaphysique , Vues de l’esprit, 2023). Il nous apprend ainsi à distinguer Église et religion(s), vertus théologales et vertus civiles, ainsi que quelques autres couples conceptuels dont il fait moins directement la critique. Il ne les soumet pas à une déconstruction systématique, mais à une analyse précise des tours et des détours par lesquels la figure de Mahomet prend progressivement la place qu’elle finit par occuper : prophète, antéchrist, législateur… D’une certaine manière, ce parcours contribue à faire comprendre comment les horizons de l’absolu se sont progressivement fissurés en Occident, de même que l’exploration impériale du Nouveau Monde a contribué à dissoudre les certitudes scolastiques en repoussant les frontières du monde connu. Mais, afin de saisir clairement les dissociations constitutives du monde moderne — entre le faire et le croire, la vertu et la foi —, il faut également comprendre le processus historique qui les accompagne : le déclin progressif de l’hégémonie philosophique européenne dans le monde. C’est aussi ce qui permet de comprendre l’engagement explicite de l’auteur, membre du comité de rédaction de la revue Multitudes . Une critique du monopole de la Raison Le raisonnement de l’auteur ne prétend aucunement perpétuer une caricature : celle selon laquelle la pensée qui se fait appeler Raison serait contestable du seul fait qu’elle serait européenne. En revanche, si cette pensée qui se fait appeler Raison est contestable, c’est parce qu’elle prétend tenir lieu de pensée planétaire. Plus précisément, Meziane distingue les raisons situées et multiples, d'une part, de la Raison, celle qui naît en instaurant un monopole dans un geste d’occidentalisation de la pensée, d'autre part. Et de cette dernière, il convient de retracer l’histoire. Le projet ne prétend pas participer à une nouvelle déconstruction de la raison. Ce qui motive la rédaction de l’ouvrage renvoie plutôt aux discours qui présentent la Raison, voire La Science — les majuscules sont essentielles —, comme l’apanage d’un Occident qui s’impose au reste du monde : les « sauvages », les « peuples enfants », les « primitifs », etc. Il s’agit d’un discours qui ne se contente pas de hiérarchiser les peuples : il associe également la conquête du monde à celle du savoir, jusqu’à faire de la maîtrise scientifique une promesse de dépassement des limites humaines et, finalement, une prétention à se substituer au ciel lui-même. L'auteur affirme que ces mythes du Logos, renforcés au XIX e siècle — par Ernest Renan, par exemple —, peuplent encore de nos jours de nombreux fantasmes technoscientifiques qui prédisent un remplacement de l’humanité par l’IA. Ici se combinent la dimension impérialiste de la Raison, celle de l’Occident et celle du capital, ainsi que le mythe du Savoir. Défaire le récit eurocentré de la raison C’est au fil de la lecture que l’on découvre comment l’auteur fissure l’histoire communément admise de la raison. Il réintroduit dans cette histoire les auteurs et les textes qui ont fini par être considérés comme la « vraie philosophie » — Kant, Schelling, Hegel, Renan — pour montrer comment elle s’est constituée comme philosophie universelle en s’appuyant notamment sur un récit de ses propres origines : celui du miracle grec. Ce récit permet de faire de la Grèce l’origine de la raison philosophique et, par contraste, de repousser l’Orient hors de cette histoire ou de le renvoyer à un passé révolu. La fissure apparaît alors avec la réintroduction, dans cette histoire, de voix et de textes qui permettent de la décentrer : ceux du philosophe Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198), de l’émir Abdelkader (1808-1883) et du penseur Al Afghani (1838-1897). L’originalité de la démarche réside précisément dans le fait qu’elle ne prétend nullement condamner la pensée européenne. L’auteur insiste en permanence : ce ne sont ni la science moderne ni sa rationalité qui se trouvent accusées ici, mais seulement les discours qui les présentent comme des apanages exclusifs de l’Occident. Cette prétention n’a été possible qu’au moyen, notamment, de l’invention de la notion négative de « despotisme oriental ». C’est à ce point que l’idée d’une désimpérialisation du savoir et d’une critique d’un « universalisme » qui ne serait qu’occidental devient centrale. Aussi, l’orientalisme n’est-il rien d’autre que le discours par lequel l’Occident décrit et juge l’Orient — et, avec lui, l’islam et les sociétés musulmanes. Finalement, « Orient » comme « Occident » ne sont-ils pas des concepts fictifs, a fortiori lorsque l’Orient devient « orientalisme » ? Mahomet, de rival du Christ à figure de l’« Orient » Au sein de ces constructions, les Lumières ont joué un rôle décisif. Il s’agit alors de revenir sur la place du Ciel dans la philosophie et sur la critique de l’idée d’un Dieu qui se tiendrait dans l’au-delà en y demeurant imperceptible. Cette critique passe notamment par une histoire naturelle de la religion, articulée à une interprétation du droit mosaïque comme codification d’un droit coutumier non écrit, ainsi qu’à un renvoi de Moïse à l’Égypte — une hypothèse que Freud reprendra à son tour. Mais ce que nous fait découvrir l’auteur, c’est que ces considérations ont aussi pour point d’appui une certaine manière de considérer Mahomet. Celui-ci devient, au fur et à mesure de l’enchaînement des textes et des interprétations, un rival du Christ, un prophète, un fondateur de religion ou un hérétique de la religion chrétienne. Finalement, l’angoisse qui traverse les textes étudiés renvoie à une question : qui est celui qui, après Moïse et Jésus, se dit envoyé de Dieu ? C’est dans ce contexte que le prophète Mohammed devient, dans les discours occidentaux, Mahomet. La transformation du nom accompagne une transformation de la figure : le prophète de l’islam devient progressivement un personnage produit par le regard théologique et philosophique occidental. C’est sur ce terrain de la bataille théologique que se joue l’orientalisme, d’abord distingué et réfuté, puis finalement méprisé. Comme l’auteur le montre, « le commencement de la logique dont procède l’orientalisme est cette volonté partagée d’affirmer par tous les moyens que Mahomet est un faux prophète, que sa prophétie est une invention dont les ressorts sont strictement humains, et donc dénués de toute inspiration divine ». C’est sur ce point également que les penseurs des Lumières opèrent une distinction entre religion et Église. Car, longtemps, durant les mêmes années, la chrétienté n’a pas été une entité aux contours stabilisés. Mais justement, l’islam et la figure de Mahomet ne sont constitués en objets de l’orientalisme qu’à partir du XVIII e siècle, au moment où la philosophie se penche plus systématiquement sur ces questions. L’auteur restitue ainsi les jeux de renversement par lesquels Mahomet devient une figure que l’on peut opposer au christianisme institutionnel, puisque l’islam est alors présenté comme une religion dépourvue d’une structure ecclésiale. Il accompagne ainsi, en quelque sorte, la chrétienté occidentale dans sa propre constitution comme institution et comme théocratie, contribuant à circonscrire un espace conceptuel qui nous revient encore. Que l’on accepte ou récuse l’idée d’une origine chrétienne de l’islam, que l’on envisage ou non la séparation des pouvoirs religieux et politiques, que le sacerdoce relève ou non de charges séculières, que la vertu et la grâce fassent bon ménage ou non, les questions restent les mêmes. Les penseurs évoqués par l’auteur cherchent à déterminer si le Christ doit être considéré comme l’inventeur de la liberté ou, au contraire, comme son opposant, et si Mahomet incarne la confusion de la politique et de la religion, sans pour autant avoir fondé une Église. C’est sur le fond de ces débats que naît l’idée de religion civile, distincte de l’Église. Rousseau — et la distinction religion/Église —, Montesquieu — construisant le « despotisme oriental » —, Kant — distinguant la croyance et la pratique —, parmi d’autres, sont convoqués par l’auteur afin de mieux éclairer ces déplacements. Ils obligent à relire aussi bien les textes religieux fondateurs que les philosophes des Lumières, mais aussi les œuvres qui ont contesté la sujétion de l’Orient à l’Occident.
Texte intégral (1767 mots)

Mohamed Amer Meziane propose une autre histoire des grands schèmes de la pensée occidentale et, par conséquent, de la Raison : non pas celle d’une raison unique et universelle, mais celle d’une pluralité de manières de penser, liées à des contextes historiques et culturels différents. En suivant le fil d’une lecture culturelle et postcoloniale des rapports entre Occident et Orient, il montre comment l’Occident a construit l’Orient comme son autre. Son propos rejoint ainsi les analyses d’Edward W. Said dans Dans l’ombre de l’Occident (2004-2014), qui voit dans l’islam en Occident le dernier grand stéréotype racial et culturel issu de cette longue histoire de représentations de l’Orient. À travers cette opposition se joue aussi une certaine conception du ciel, de la révélation et de la place que les religions peuvent occuper dans l’ordre du savoir.

Mohamed Amer Meziane, docteur en philosophie, assistant à l’université de Brown, nous entraîne plutôt dans une démarche théorique, qui ne s’appuie qu’indirectement sur les conflits historiques. Ce volume constitue le troisième volet d’une réflexion engagée dans deux ouvrages précédents (Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation, La Découverte, 2021 ; Au bord des mondes. Vers une anthropologie métaphysique, Vues de l’esprit, 2023). Il nous apprend ainsi à distinguer Église et religion(s), vertus théologales et vertus civiles, ainsi que quelques autres couples conceptuels dont il fait moins directement la critique. Il ne les soumet pas à une déconstruction systématique, mais à une analyse précise des tours et des détours par lesquels la figure de Mahomet prend progressivement la place qu’elle finit par occuper : prophète, antéchrist, législateur… D’une certaine manière, ce parcours contribue à faire comprendre comment les horizons de l’absolu se sont progressivement fissurés en Occident, de même que l’exploration impériale du Nouveau Monde a contribué à dissoudre les certitudes scolastiques en repoussant les frontières du monde connu.

Mais, afin de saisir clairement les dissociations constitutives du monde moderne — entre le faire et le croire, la vertu et la foi —, il faut également comprendre le processus historique qui les accompagne : le déclin progressif de l’hégémonie philosophique européenne dans le monde. C’est aussi ce qui permet de comprendre l’engagement explicite de l’auteur, membre du comité de rédaction de la revue Multitudes.

Une critique du monopole de la Raison

Le raisonnement de l’auteur ne prétend aucunement perpétuer une caricature : celle selon laquelle la pensée qui se fait appeler Raison serait contestable du seul fait qu’elle serait européenne. En revanche, si cette pensée qui se fait appeler Raison est contestable, c’est parce qu’elle prétend tenir lieu de pensée planétaire. Plus précisément, Meziane distingue les raisons situées et multiples, d'une part, de la Raison, celle qui naît en instaurant un monopole dans un geste d’occidentalisation de la pensée, d'autre part. Et de cette dernière, il convient de retracer l’histoire.

Le projet ne prétend pas participer à une nouvelle déconstruction de la raison. Ce qui motive la rédaction de l’ouvrage renvoie plutôt aux discours qui présentent la Raison, voire La Science — les majuscules sont essentielles —, comme l’apanage d’un Occident qui s’impose au reste du monde : les « sauvages », les « peuples enfants », les « primitifs », etc. Il s’agit d’un discours qui ne se contente pas de hiérarchiser les peuples : il associe également la conquête du monde à celle du savoir, jusqu’à faire de la maîtrise scientifique une promesse de dépassement des limites humaines et, finalement, une prétention à se substituer au ciel lui-même.

L'auteur affirme que ces mythes du Logos, renforcés au XIXe siècle — par Ernest Renan, par exemple —, peuplent encore de nos jours de nombreux fantasmes technoscientifiques qui prédisent un remplacement de l’humanité par l’IA. Ici se combinent la dimension impérialiste de la Raison, celle de l’Occident et celle du capital, ainsi que le mythe du Savoir.

Défaire le récit eurocentré de la raison

C’est au fil de la lecture que l’on découvre comment l’auteur fissure l’histoire communément admise de la raison. Il réintroduit dans cette histoire les auteurs et les textes qui ont fini par être considérés comme la « vraie philosophie » — Kant, Schelling, Hegel, Renan — pour montrer comment elle s’est constituée comme philosophie universelle en s’appuyant notamment sur un récit de ses propres origines : celui du miracle grec. Ce récit permet de faire de la Grèce l’origine de la raison philosophique et, par contraste, de repousser l’Orient hors de cette histoire ou de le renvoyer à un passé révolu.

La fissure apparaît alors avec la réintroduction, dans cette histoire, de voix et de textes qui permettent de la décentrer : ceux du philosophe Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198), de l’émir Abdelkader (1808-1883) et du penseur Al Afghani (1838-1897). L’originalité de la démarche réside précisément dans le fait qu’elle ne prétend nullement condamner la pensée européenne. L’auteur insiste en permanence : ce ne sont ni la science moderne ni sa rationalité qui se trouvent accusées ici, mais seulement les discours qui les présentent comme des apanages exclusifs de l’Occident. Cette prétention n’a été possible qu’au moyen, notamment, de l’invention de la notion négative de « despotisme oriental ». C’est à ce point que l’idée d’une désimpérialisation du savoir et d’une critique d’un « universalisme » qui ne serait qu’occidental devient centrale.

Aussi, l’orientalisme n’est-il rien d’autre que le discours par lequel l’Occident décrit et juge l’Orient — et, avec lui, l’islam et les sociétés musulmanes. Finalement, « Orient » comme « Occident » ne sont-ils pas des concepts fictifs, a fortiori lorsque l’Orient devient « orientalisme » ?

Mahomet, de rival du Christ à figure de l’« Orient »

Au sein de ces constructions, les Lumières ont joué un rôle décisif. Il s’agit alors de revenir sur la place du Ciel dans la philosophie et sur la critique de l’idée d’un Dieu qui se tiendrait dans l’au-delà en y demeurant imperceptible. Cette critique passe notamment par une histoire naturelle de la religion, articulée à une interprétation du droit mosaïque comme codification d’un droit coutumier non écrit, ainsi qu’à un renvoi de Moïse à l’Égypte — une hypothèse que Freud reprendra à son tour.

Mais ce que nous fait découvrir l’auteur, c’est que ces considérations ont aussi pour point d’appui une certaine manière de considérer Mahomet. Celui-ci devient, au fur et à mesure de l’enchaînement des textes et des interprétations, un rival du Christ, un prophète, un fondateur de religion ou un hérétique de la religion chrétienne. Finalement, l’angoisse qui traverse les textes étudiés renvoie à une question : qui est celui qui, après Moïse et Jésus, se dit envoyé de Dieu ? C’est dans ce contexte que le prophète Mohammed devient, dans les discours occidentaux, Mahomet. La transformation du nom accompagne une transformation de la figure : le prophète de l’islam devient progressivement un personnage produit par le regard théologique et philosophique occidental. C’est sur ce terrain de la bataille théologique que se joue l’orientalisme, d’abord distingué et réfuté, puis finalement méprisé.

Comme l’auteur le montre, « le commencement de la logique dont procède l’orientalisme est cette volonté partagée d’affirmer par tous les moyens que Mahomet est un faux prophète, que sa prophétie est une invention dont les ressorts sont strictement humains, et donc dénués de toute inspiration divine ». C’est sur ce point également que les penseurs des Lumières opèrent une distinction entre religion et Église. Car, longtemps, durant les mêmes années, la chrétienté n’a pas été une entité aux contours stabilisés. Mais justement, l’islam et la figure de Mahomet ne sont constitués en objets de l’orientalisme qu’à partir du XVIIIe siècle, au moment où la philosophie se penche plus systématiquement sur ces questions.

L’auteur restitue ainsi les jeux de renversement par lesquels Mahomet devient une figure que l’on peut opposer au christianisme institutionnel, puisque l’islam est alors présenté comme une religion dépourvue d’une structure ecclésiale. Il accompagne ainsi, en quelque sorte, la chrétienté occidentale dans sa propre constitution comme institution et comme théocratie, contribuant à circonscrire un espace conceptuel qui nous revient encore.

Que l’on accepte ou récuse l’idée d’une origine chrétienne de l’islam, que l’on envisage ou non la séparation des pouvoirs religieux et politiques, que le sacerdoce relève ou non de charges séculières, que la vertu et la grâce fassent bon ménage ou non, les questions restent les mêmes. Les penseurs évoqués par l’auteur cherchent à déterminer si le Christ doit être considéré comme l’inventeur de la liberté ou, au contraire, comme son opposant, et si Mahomet incarne la confusion de la politique et de la religion, sans pour autant avoir fondé une Église.

C’est sur le fond de ces débats que naît l’idée de religion civile, distincte de l’Église. Rousseau — et la distinction religion/Église —, Montesquieu — construisant le « despotisme oriental » —, Kant — distinguant la croyance et la pratique —, parmi d’autres, sont convoqués par l’auteur afin de mieux éclairer ces déplacements. Ils obligent à relire aussi bien les textes religieux fondateurs que les philosophes des Lumières, mais aussi les œuvres qui ont contesté la sujétion de l’Orient à l’Occident.

06.09.2026 à 10:00

Apprendre à penser et à agir dans un monde aux limites planétaires

Cela va très vite. En quelques années seulement, les limites planétaires sont devenues une référence incontournable de l'enseignement supérieur. Depuis le rapport remis en février 2022 par Jean Jouzel et Luc Abbadie, les publications du Shift Project, les mobilisations d'élèves ingénieurs et de jeunes diplômés des grandes écoles, ou encore l'introduction de ces enjeux dans les concours de la haute fonction publique, les établissements d'enseignement supérieur reçoivent des injonctions convergentes : intégrer la transition écologique à toutes les formations. Pourtant, les connaissances qui fondent cette transformation ne sont pas nouvelles. De Rachel Carson au rapport Meadows, des travaux du GIEC et de l'IPBES aux recherches sur le système Terre, les alertes scientifiques n'ont cessé de s'accumuler. Ce qui change aujourd'hui n'est donc pas tant la production des savoirs que leur transmission. Comment enseigner des connaissances à la fois solides et évolutives ? Comment articuler sciences de la Terre, économie, philosophie, droit, histoire, sociologie ou science politique sans juxtaposer les disciplines ? Comment former sans réduire ces enjeux à quelques enseignements spécialisés ? C'est à ces questions que répond No(s) limit(e)s. Étudier et enseigner face aux limites planétaires , dirigé par Baptiste Monsaingeon, Bruno Villalba et Franck-Dominique Vivien. Le terme de « manuel » est ici pris au sérieux dans son sens le plus exigeant. Le livre accompagne enseignants et étudiants dans un apprentissage au long cours. Chaque chapitre suit la même architecture : objectifs, concepts, controverses, ressources, pistes pédagogiques, questions de réflexion, bibliographie. Cette régularité facilite l'appropriation d'un ensemble de connaissances dense et exigeant. Comprendre avant de choisir Le premier mérite de No(s) limit(e)s est peut-être de prendre au sérieux le mot « comprendre ». Le livre ne se contente pas de rappeler que le climat se dérègle, que la biodiversité s'effondre ou que plusieurs des neuf limites planétaires sont désormais dépassées. Il retrace les cheminements scientifiques, historiques et intellectuels qui ont conduit à la situation actuelle. Des fondements scientifiques aux conditions de l'action, l'organisation du manuel restitue les controverses dont procèdent les principales réponses aux limites planétaires, sans chercher à les clore : pourquoi elles diffèrent selon les origines disciplinaires, les échelles ou les valeurs mobilisées et pourquoi elles continuent de coexister. Cette attention portée aux controverses est particulièrement convaincante dans les chapitres consacrés aux politiques internationales, à la géopolitique et à l'économie. L'histoire des COP, l'internationalisation des enjeux environnementaux, les dépendances énergétiques, les conflits, la gestion de l'eau ou les recompositions de la sécurité internationale replacent les questions écologiques dans des rapports de puissance. De même, la distinction entre économie de l'environnement et économie écologique, l'analyse coûts-bénéfices, les propositions de Stern et Nordhaus, la fiscalité environnementale ou l'évaluation des services écosystémiques permettent d'entrer dans des débats souvent réputés difficiles d'accès. C'est là une des réussites du manuel : rendre ces controverses accessibles sans en gommer la complexité. Une méthode pour apprendre, mais aussi pour agir C’est toutefois dans son projet pédagogique que No(s) limit(e)s paraît le plus singulier. Le prologue annonce la couleur. Les auteurs ne présentent pas l’enseignement des limites planétaires comme une entreprise de diffusion des connaissances scientifiques. Ils revendiquent une démarche réflexive qui interroge « nos propres connaissances » et la manière dont les savoirs académiques se construisent face à une situation historique inédite. Surtout, ils défendent « un autre rapport aux savoirs et à l’action », invitant à « ancrer les connaissances dans des actions concrètes » et à identifier les « verrouillages de la mise en action ». Connaître ne suffit pas pour agir. Entre le savoir et l’action se trouvent des organisations, des routines, des intérêts, des représentations, des rapports de pouvoir, mais aussi des compétences et des collectifs qu’il faut apprendre à identifier et à modifier. Le manuel conduit le lecteur à suivre la manière dont les savoirs se construisent, sont discutés et interviennent dans l'élaboration des réponses aux limites planétaires. Les questions proposées à la fin de chaque chapitre prolongent cette logique en invitant à confronter les arguments plutôt qu'à rechercher une réponse unique. Le dispositif est d’autant plus précieux qu’il ne s’arrête pas au texte. Questions de réflexion, propositions de séances, exercices, bibliographies, ressources numériques et artistiques, études de cas, controverses et « Aller plus loin » permettent à l’enseignant de construire son propre parcours. Le livre peut ainsi être utilisé comme un vademecum à consulter ponctuellement ou comme une structure de cours complète. Une interdisciplinarité à prolonger L’ambition de l’ouvrage ouvre également quelques pistes que les enseignants pourront prolonger. La première concerne les formes mêmes de l’apprentissage. L’interdisciplinarité y est exceptionnelle par la diversité des savoirs et des auteurs convoqués. Elle est peut-être moins aboutie dans les situations pédagogiques proposées. Les étudiants sont principalement invités à lire, analyser, discuter et débattre. Autrement dit, à rester dans des formats connus. On aurait envie, à la lecture du prologue, d’aller plus loin dans une interdisciplinarité devenue expérience : faire travailler ensemble sciences sociales, sciences de la Terre, ingénierie et arts autour d’un territoire, d’un objet ou d’un problème ; enquêter, fabriquer, cartographier, expérimenter ; faire entrer le son, l’image, la matière, le vivant ou l’alimentation dans les situations d’apprentissage. La création artistique figure dans les ressources proposées, de L’Île aux fleurs de Jorge Furtado au Voyage de Chihiro de Miyazaki. Mais la création contemporaine pourrait sans doute être considérée comme une forme de connaissance et pas seulement comme une ressource complémentaire. Au moment même où les grandes scènes lyriques, les festivals, les arts plastiques ou la poésie font des bouleversements écologiques un thème majeur de création, ces formes artistiques auraient pu être mobilisées comme des ressources cognitives à part entière, et pas seulement comme des supports illustratifs. Une autre piste concerne la manière dont l'État et les collectivités sont appréhendés dans l'ouvrage. Ils apparaissent principalement comme les acteurs des politiques environnementales. Or les administrations ne forment pas un ensemble homogène : elles sont traversées par des débats, des intérêts professionnels, des conflits et des apprentissages qui contribuent à façonner les politiques elles-mêmes. La transition écologique s'y élabore autant qu'elle s'y met en œuvre. Les syndicats, les réseaux professionnels ou les collectifs d'agents engagés dans ces évolutions jouent aujourd'hui un rôle important dans ces recompositions. Cette dimension aurait mérité un chapitre dédié. La même question pourrait être posée à propos de la justice sociale. Le manuel prend très au sérieux les inégalités environnementales, mais les savoirs produits par les personnes directement concernées par la pauvreté ou la précarité restent moins visibles. Les travaux récents du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale (CNLE), qui s'appuient notamment sur la tradition du croisement des savoirs portée par ATD Quart Monde, montrent pourtant combien ces personnes sont aussi productrices de connaissances sur les transformations écologiques. Enfin, l’ambition pluraliste du collectif pourrait encore s’étendre à ses filiations intellectuelles. L’interdisciplinarité est forte mais l’horizon culturel demeure essentiellement occidental. L’encadré consacré à la sobriété en fournit un exemple révélateur. La généalogie grecque, latine et chrétienne de la tempérance et de l’autolimitation est solidement établie. Elle aurait pu être mise en regard d’autres traditions philosophiques et religieuses, notamment asiatiques, qui ont elles aussi réfléchi à la modération des désirs, à la frugalité, au renoncement ou à la non-accumulation. Il ne s’agit évidemment pas de lier artificiellement ces traditions de pensée à la « sobriété écologique » ou à la décroissance contemporaines, mais de rappeler que les questions de mesure et d’autolimitation ne sont pas un patrimoine exclusivement occidental. Ces pistes ne diminuent pas la réussite d’un ouvrage qui ouvre autant de portes qu’il aborde de questions. Une bibliothèque portative pour penser les limites No(s) limit(e)s s'inscrit dans un paysage éditorial désormais riche consacré à la transition écologique. Il complète utilement les ouvrages de Baptiste Lanaspeze et le travail éditorial de Wildproject, plus tournés vers les fondements philosophiques, littéraires et sensibles des pensées écologiques. Ces entreprises ne se concurrencent pas ; elles se répondent. Aux textes qui déplacent notre imaginaire et notre rapport au vivant, No(s) limit(e)s apporte un instrument de travail, donnant les moyens de comprendre les sciences, les concepts, les controverses et les choix qui structurent aujourd'hui la transition écologique. Comme tout manuel, celui-ci vieillira. Mais c'est précisément ce qui fait sa valeur : il saisit un état des connaissances, des débats et des pratiques pédagogiques à un moment où l'enseignement supérieur cherche à intégrer la transition écologique dans l'ensemble de ses formations. On le referme avec des repères solides, des questions renouvelées et l'envie de poursuivre l'exploration à travers une bibliographie d'une remarquable richesse. Pour qui souhaite s'orienter dans le champ des limites planétaires, ce manuel constitue d'ores et déjà une référence.
Texte intégral (1667 mots)

Cela va très vite. En quelques années seulement, les limites planétaires sont devenues une référence incontournable de l'enseignement supérieur. Depuis le rapport remis en février 2022 par Jean Jouzel et Luc Abbadie, les publications du Shift Project, les mobilisations d'élèves ingénieurs et de jeunes diplômés des grandes écoles, ou encore l'introduction de ces enjeux dans les concours de la haute fonction publique, les établissements d'enseignement supérieur reçoivent des injonctions convergentes : intégrer la transition écologique à toutes les formations.

Pourtant, les connaissances qui fondent cette transformation ne sont pas nouvelles. De Rachel Carson au rapport Meadows, des travaux du GIEC et de l'IPBES aux recherches sur le système Terre, les alertes scientifiques n'ont cessé de s'accumuler. Ce qui change aujourd'hui n'est donc pas tant la production des savoirs que leur transmission. Comment enseigner des connaissances à la fois solides et évolutives ? Comment articuler sciences de la Terre, économie, philosophie, droit, histoire, sociologie ou science politique sans juxtaposer les disciplines ? Comment former sans réduire ces enjeux à quelques enseignements spécialisés ? C'est à ces questions que répond No(s) limit(e)s. Étudier et enseigner face aux limites planétaires, dirigé par Baptiste Monsaingeon, Bruno Villalba et Franck-Dominique Vivien.

Le terme de « manuel » est ici pris au sérieux dans son sens le plus exigeant. Le livre accompagne enseignants et étudiants dans un apprentissage au long cours. Chaque chapitre suit la même architecture : objectifs, concepts, controverses, ressources, pistes pédagogiques, questions de réflexion, bibliographie. Cette régularité facilite l'appropriation d'un ensemble de connaissances dense et exigeant.

Comprendre avant de choisir

Le premier mérite de No(s) limit(e)s est peut-être de prendre au sérieux le mot « comprendre ». Le livre ne se contente pas de rappeler que le climat se dérègle, que la biodiversité s'effondre ou que plusieurs des neuf limites planétaires sont désormais dépassées. Il retrace les cheminements scientifiques, historiques et intellectuels qui ont conduit à la situation actuelle. Des fondements scientifiques aux conditions de l'action, l'organisation du manuel restitue les controverses dont procèdent les principales réponses aux limites planétaires, sans chercher à les clore : pourquoi elles diffèrent selon les origines disciplinaires, les échelles ou les valeurs mobilisées et pourquoi elles continuent de coexister.

Cette attention portée aux controverses est particulièrement convaincante dans les chapitres consacrés aux politiques internationales, à la géopolitique et à l'économie. L'histoire des COP, l'internationalisation des enjeux environnementaux, les dépendances énergétiques, les conflits, la gestion de l'eau ou les recompositions de la sécurité internationale replacent les questions écologiques dans des rapports de puissance. De même, la distinction entre économie de l'environnement et économie écologique, l'analyse coûts-bénéfices, les propositions de Stern et Nordhaus, la fiscalité environnementale ou l'évaluation des services écosystémiques permettent d'entrer dans des débats souvent réputés difficiles d'accès. C'est là une des réussites du manuel : rendre ces controverses accessibles sans en gommer la complexité.

Une méthode pour apprendre, mais aussi pour agir

C’est toutefois dans son projet pédagogique que No(s) limit(e)s paraît le plus singulier. Le prologue annonce la couleur. Les auteurs ne présentent pas l’enseignement des limites planétaires comme une entreprise de diffusion des connaissances scientifiques. Ils revendiquent une démarche réflexive qui interroge « nos propres connaissances » et la manière dont les savoirs académiques se construisent face à une situation historique inédite.

Surtout, ils défendent « un autre rapport aux savoirs et à l’action », invitant à « ancrer les connaissances dans des actions concrètes » et à identifier les « verrouillages de la mise en action ». Connaître ne suffit pas pour agir. Entre le savoir et l’action se trouvent des organisations, des routines, des intérêts, des représentations, des rapports de pouvoir, mais aussi des compétences et des collectifs qu’il faut apprendre à identifier et à modifier.

Le manuel conduit le lecteur à suivre la manière dont les savoirs se construisent, sont discutés et interviennent dans l'élaboration des réponses aux limites planétaires. Les questions proposées à la fin de chaque chapitre prolongent cette logique en invitant à confronter les arguments plutôt qu'à rechercher une réponse unique.

Le dispositif est d’autant plus précieux qu’il ne s’arrête pas au texte. Questions de réflexion, propositions de séances, exercices, bibliographies, ressources numériques et artistiques, études de cas, controverses et « Aller plus loin » permettent à l’enseignant de construire son propre parcours. Le livre peut ainsi être utilisé comme un vademecum à consulter ponctuellement ou comme une structure de cours complète.

Une interdisciplinarité à prolonger

L’ambition de l’ouvrage ouvre également quelques pistes que les enseignants pourront prolonger.

La première concerne les formes mêmes de l’apprentissage. L’interdisciplinarité y est exceptionnelle par la diversité des savoirs et des auteurs convoqués. Elle est peut-être moins aboutie dans les situations pédagogiques proposées. Les étudiants sont principalement invités à lire, analyser, discuter et débattre. Autrement dit, à rester dans des formats connus. On aurait envie, à la lecture du prologue, d’aller plus loin dans une interdisciplinarité devenue expérience : faire travailler ensemble sciences sociales, sciences de la Terre, ingénierie et arts autour d’un territoire, d’un objet ou d’un problème ; enquêter, fabriquer, cartographier, expérimenter ; faire entrer le son, l’image, la matière, le vivant ou l’alimentation dans les situations d’apprentissage.

La création artistique figure dans les ressources proposées, de L’Île aux fleurs de Jorge Furtado au Voyage de Chihiro de Miyazaki. Mais la création contemporaine pourrait sans doute être considérée comme une forme de connaissance et pas seulement comme une ressource complémentaire. Au moment même où les grandes scènes lyriques, les festivals, les arts plastiques ou la poésie font des bouleversements écologiques un thème majeur de création, ces formes artistiques auraient pu être mobilisées comme des ressources cognitives à part entière, et pas seulement comme des supports illustratifs.

Une autre piste concerne la manière dont l'État et les collectivités sont appréhendés dans l'ouvrage. Ils apparaissent principalement comme les acteurs des politiques environnementales. Or les administrations ne forment pas un ensemble homogène : elles sont traversées par des débats, des intérêts professionnels, des conflits et des apprentissages qui contribuent à façonner les politiques elles-mêmes. La transition écologique s'y élabore autant qu'elle s'y met en œuvre. Les syndicats, les réseaux professionnels ou les collectifs d'agents engagés dans ces évolutions jouent aujourd'hui un rôle important dans ces recompositions. Cette dimension aurait mérité un chapitre dédié.

La même question pourrait être posée à propos de la justice sociale. Le manuel prend très au sérieux les inégalités environnementales, mais les savoirs produits par les personnes directement concernées par la pauvreté ou la précarité restent moins visibles. Les travaux récents du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale (CNLE), qui s'appuient notamment sur la tradition du croisement des savoirs portée par ATD Quart Monde, montrent pourtant combien ces personnes sont aussi productrices de connaissances sur les transformations écologiques.

Enfin, l’ambition pluraliste du collectif pourrait encore s’étendre à ses filiations intellectuelles. L’interdisciplinarité est forte mais l’horizon culturel demeure essentiellement occidental. L’encadré consacré à la sobriété en fournit un exemple révélateur. La généalogie grecque, latine et chrétienne de la tempérance et de l’autolimitation est solidement établie. Elle aurait pu être mise en regard d’autres traditions philosophiques et religieuses, notamment asiatiques, qui ont elles aussi réfléchi à la modération des désirs, à la frugalité, au renoncement ou à la non-accumulation. Il ne s’agit évidemment pas de lier artificiellement ces traditions de pensée à la « sobriété écologique » ou à la décroissance contemporaines, mais de rappeler que les questions de mesure et d’autolimitation ne sont pas un patrimoine exclusivement occidental.

Ces pistes ne diminuent pas la réussite d’un ouvrage qui ouvre autant de portes qu’il aborde de questions.

Une bibliothèque portative pour penser les limites

No(s) limit(e)s s'inscrit dans un paysage éditorial désormais riche consacré à la transition écologique. Il complète utilement les ouvrages de Baptiste Lanaspeze et le travail éditorial de Wildproject, plus tournés vers les fondements philosophiques, littéraires et sensibles des pensées écologiques. Ces entreprises ne se concurrencent pas ; elles se répondent. Aux textes qui déplacent notre imaginaire et notre rapport au vivant, No(s) limit(e)s apporte un instrument de travail, donnant les moyens de comprendre les sciences, les concepts, les controverses et les choix qui structurent aujourd'hui la transition écologique.

Comme tout manuel, celui-ci vieillira. Mais c'est précisément ce qui fait sa valeur : il saisit un état des connaissances, des débats et des pratiques pédagogiques à un moment où l'enseignement supérieur cherche à intégrer la transition écologique dans l'ensemble de ses formations. On le referme avec des repères solides, des questions renouvelées et l'envie de poursuivre l'exploration à travers une bibliographie d'une remarquable richesse. Pour qui souhaite s'orienter dans le champ des limites planétaires, ce manuel constitue d'ores et déjà une référence.

05.09.2026 à 16:00

Penser l'alternative au néolibéralisme

Depuis la crise financière de 2008, les Économistes atterrés n’ont cessé de documenter les impasses du néolibéralisme et de contester les politiques économiques qui ont accompagné sa domination. Mais dénoncer un modèle ne suffit pas à construire une alternative. C’est précisément cette difficulté que les cinq auteurs de Penser l’alternative (Fayard, 2024) placent au centre de leur livre : comment passer de la critique du néolibéralisme à un ensemble de propositions susceptibles de constituer la trame d’un autre projet économique et social ? Le livre s’organise autour de cinq grands thèmes : « Dépasser le capitalisme », « Retrouver la souveraineté nationale », « Organiser la transition écologique », « Repenser la fiscalité et la finance » et « Défendre et développer l’État social ». Les quinze « questions qui fâchent » qui structurent l’ouvrage constituent autant de portes d’entrée dans ces cinq domaines. Leur formulation volontairement polémique permet aux auteurs de prendre position sur plusieurs des débats qui traversent la gauche : peut-on encore être anticapitaliste ? Le protectionnisme est-il nécessaire ? Peut-on se passer du nucléaire ? La décroissance est-elle une solution ? La dette publique constitue-t-elle une menace ? Comment financer la protection sociale ? Cette méthode a une fonction qui dépasse la simple pédagogie. Les questions qui fâchent servent aussi à écarter certaines propositions alternatives que les auteurs jugent inadéquates, y compris lorsqu’elles sont défendues à gauche. Le revenu universel, la décroissance, certaines conceptions de l’écologie ou encore certaines formes de fédéralisme européen sont ainsi discutés pour expliquer pourquoi ils ne les retiennent pas. Le livre est donc aussi un ouvrage de clarification des désaccords qui traversent le camp progressiste. De la critique du néolibéralisme à la construction d’une alternative Le point de départ est sans ambiguïté : les dégâts sociaux et écologiques du néolibéralisme sont désormais suffisamment documentés pour que la question décisive soit celle de l’alternative. Les auteurs identifient un paradoxe : alors même que les limites du modèle dominant apparaissent de plus en plus clairement, aucune proposition politique suffisamment cohérente ne semble en mesure de lui être opposée. C’est ce déficit programmatique que l’ouvrage entend combler. Son originalité tient cependant moins à la nouveauté de ses propositions qu’à leur mise en cohérence. On retrouve plusieurs thèmes chers aux Économistes atterrés : la défense de l’État social, la critique des politiques d’austérité, le refus de considérer la dette publique comme une contrainte économique absolue, la priorité donnée au plein emploi, la régulation des marchés financiers, la réhabilitation des services publics et une conception plus interventionniste de la politique économique. Penser l’alternative fonctionne ainsi comme une synthèse de travaux élaborés depuis plusieurs années par ses auteurs. Christophe Ramaux a notamment développé l’idée d’une « économie républicaine » fondée sur le rôle central de l’État social ; David Cayla a consacré plusieurs travaux à la critique du néolibéralisme et de l’extension de la logique marchande ; Henri Sterdyniak intervient depuis longtemps sur les politiques budgétaires, sociales et européennes. L’ouvrage apparaît donc moins comme un nouveau départ que comme une tentative de rassembler ces différentes contributions dans une perspective programmatique commune. Il ne se contente toutefois pas de formuler des propositions. Une partie de son intérêt réside dans le travail d’état des lieux auquel il se livre. Sur plusieurs sujets, les auteurs présentent les dispositifs existants, en rappellent les évolutions et en examinent les effets. C’est particulièrement visible dans les développements consacrés à la fiscalité, aux finances publiques ou à la protection sociale. Le lecteur dispose ainsi d’informations relativement détaillées sur les mécanismes actuels, les prélèvements, les prestations et les différents scénarios de réforme. Cette dimension documentaire donne au livre une portée qui dépasse celle du manifeste. Elle permet de confronter les propositions aux réalités institutionnelles et budgétaires existantes. Mais l’effet est plus contrasté dans d’autres domaines : plus l’ouvrage s’éloigne des politiques économiques et sociales sur lesquelles les auteurs disposent d’une expertise ancienne, plus les propositions peuvent apparaître générales et moins directement opérationnelles. L’État au centre de l’alternative L’un des fils directeurs du livre est la réhabilitation de la puissance publique. Contre une conception du néolibéralisme qui réduirait l’État à son soutien aux marchés, les auteurs défendent un État capable d’orienter l’investissement, de garantir les protections sociales et de déterminer collectivement les grandes orientations de la production. Mais c’est ici que le livre devient plus intéressant qu’une simple défense d’un retour au keynésianisme. La question posée n’est pas seulement celle du niveau d’intervention de l’État : elle porte aussi sur le pouvoir de décision en matière économique. Les auteurs proposent ainsi de « politiser » les choix économiques en renforçant le contrôle des salariés dans les entreprises et celui des citoyens sur les grandes orientations publiques. La transition écologique ne saurait être abandonnée aux mécanismes du marché ni aux seules décisions des entreprises. Elle suppose des choix collectifs portant sur les investissements, les productions, les consommations et la répartition des richesses. Cette dimension démocratique est importante. Elle permet de relier deux critiques souvent séparées : celle du néolibéralisme et celle de la dépolitisation des choix économiques. Le problème du néolibéralisme n’est donc pas seulement qu’il produirait davantage d’inégalités ; c’est aussi qu’il tendrait à soustraire à la décision collective des choix qui devraient relever du débat démocratique. Retrouver une souveraineté économique La deuxième partie, consacrée à la souveraineté nationale, prolonge cette critique. Pour les auteurs, la transition écologique et le progrès social nécessitent de retrouver une capacité d’action à l’échelle nationale. Le protectionnisme est ainsi assumé, de même que la possibilité de nationaliser certains secteurs stratégiques. Le fédéralisme européen est en revanche considéré comme une impasse. Les auteurs défendent une reconstruction de l’Europe à partir des États sociaux nationaux plutôt qu’une intégration accrue des politiques économiques et sociales. Cette position est cohérente avec leur conception de la démocratie : si les citoyens doivent reprendre le contrôle des choix économiques, encore faut-il que les institutions auxquelles ils délèguent ce pouvoir soient effectivement soumises à leur contrôle. Mais cette cohérence fait aussi apparaître l’une des principales questions laissées ouvertes par l’ouvrage. La mondialisation économique, les chaînes de valeur, la finance et, plus encore, la transition écologique ont précisément pour caractéristique de rendre les décisions nationales interdépendantes. La critique du fédéralisme européen est donc convaincante lorsqu’elle souligne le déficit démocratique de certaines institutions européennes ; elle l’est moins lorsqu’elle semble faire de la souveraineté nationale une condition presque suffisante de la reprise en main démocratique de l’économie. Organiser la transition écologique La troisième partie est consacrée à la transition écologique. Les auteurs refusent à la fois la croyance dans une croissance verte capable de résoudre spontanément les problèmes environnementaux et la perspective d’une décroissance indifférenciée. Leur objection à la décroissance est d’abord sociale : dans une société profondément inégalitaire, une réduction générale de la production et de la consommation ne pèserait pas de la même manière sur les catégories populaires et sur les plus riches. L’enjeu serait donc moins de produire globalement moins que de transformer ce que l’on produit, pour qui et dans quelles conditions. Cette position permet de déplacer le débat écologique. Il ne s’agit plus simplement d’opposer croissance et décroissance, mais de poser la question de la maîtrise collective de la production et de la consommation. L’alternative repose ainsi sur une combinaison de sobriété, de redistribution, d’investissement public et de transformation des structures productives. On retrouve toutefois ici une limite générale du livre : les principes sont relativement clairs, mais leur traduction institutionnelle l’est moins. Transformer profondément les modes de production et de consommation suppose de désigner les secteurs qui devront décroître, ceux qui devront se développer, les investissements qui devront être abandonnés et ceux qui devront être privilégiés. L’ouvrage affirme la nécessité de ces choix davantage qu’il ne décrit les institutions permettant de les effectuer, même s’il propose une discussion relativement détaillée des avantages et des inconvénients de la taxe carbone. Repenser la fiscalité et la finance La quatrième partie est probablement celle où le livre prend sa forme la plus directement experte. Les auteurs examinent les mécanismes fiscaux et financiers existants et discutent de manière relativement précise les réformes qu’ils souhaitent leur appliquer. L’intérêt de ces développements tient notamment à leur capacité à défaire certaines représentations simplificatrices du débat économique. La dette publique, les prélèvements obligatoires, l’impôt sur le revenu ou encore la fiscalité du capital ne peuvent être appréhendés indépendamment de la manière dont sont distribués les revenus et organisées les dépenses publiques. Le lecteur retrouve ici l’un des apports caractéristiques des Économistes atterrés : replacer les débats budgétaires dans leur contexte institutionnel et montrer que les choix qui paraissent relever de contraintes techniques sont aussi des choix politiques. C’est également dans cette partie que l’écart entre l’état des lieux et les propositions est le moins problématique. L’expertise accumulée par les auteurs leur permet d’entrer dans un degré de détail qui donne aux réformes envisagées une réelle consistance. Défendre et développer l’État social La dernière partie constitue en quelque sorte le point d’aboutissement du livre. L’État social n’est pas présenté comme un acquis qu’il faudrait simplement préserver, mais comme une institution qu’il faudrait développer et transformer. Cette approche permet notamment aux auteurs de répondre à plusieurs critiques traditionnellement adressées à la protection sociale : coût excessif, désincitation au travail, complexité des prestations ou inefficacité supposée des services publics. Là encore, les développements consacrés aux dispositifs existants sont souvent plus précis que ceux consacrés à leur transformation future. C’est une caractéristique importante de l’ouvrage. Les auteurs sont particulièrement convaincants lorsqu’ils décrivent ce qui existe et montrent les effets des politiques menées depuis plusieurs décennies. Ils le sont parfois moins lorsqu’il s’agit de passer de cet état des lieux à la description détaillée des institutions qui devraient lui succéder. Un programme plus précis sur les moyens que sur la société à venir La question la plus intéressante du livre est peut-être finalement celle qu’il pose dès son premier chapitre : que signifie aujourd’hui être anticapitaliste ? Les auteurs répondent par l’affirmative à la possibilité de dépasser le capitalisme. Mais le livre est beaucoup plus précis sur les moyens de réencastrer le marché dans des institutions sociales et politiques que sur la société qui devrait lui succéder. Ce choix peut être lu comme une faiblesse ou comme une force. Faiblesse, si l’on attend de l’ouvrage une théorie complète d’une économie post-capitaliste. Force, si l’on considère qu’il faut d’abord reconstruire les instruments permettant d’agir sur l’économie avant de prétendre définir un système entièrement nouveau. Il y a là une forme de réalisme politique. Les auteurs ne proposent pas de supprimer immédiatement le marché ou la propriété privée, mais de modifier profondément leur place dans l’organisation économique. Nationalisations, services publics, droits des salariés, redistribution, protection sociale, contrôle des investissements et protection de certains secteurs constituent autant de moyens de limiter le pouvoir des mécanismes marchands. L’alternative proposée ressemble ainsi moins à une rupture avec le capitalisme qu’à une économie mixte fortement démocratisée, dans laquelle les marchés continueraient d’exister mais cesseraient de déterminer seuls les grandes orientations économiques. Les limites d’un programme à plusieurs voix Le caractère collectif du livre est à la fois sa richesse et sa limite. Les cinq auteurs partagent un socle théorique et politique suffisamment solide pour produire une argumentation cohérente. Mais cette cohérence ne signifie pas que toutes les questions soient définitivement tranchées. Le lecteur peut notamment être frappé par un décalage entre les cinq ambitions annoncées. Les domaines de la fiscalité, de la finance et de la protection sociale donnent lieu à des analyses et à des propositions relativement précises. Sur la transition écologique, la souveraineté ou les transformations institutionnelles nécessaires au dépassement du capitalisme, les orientations sont davantage générales. Le livre est alors moins un programme immédiatement opérationnel qu’un cadre de réflexion et de choix politiques. Ce décalage n’invalide pas la démarche. Il permet au contraire de mieux comprendre ce qu’est Penser l’alternative . L’ouvrage n’est ni un traité d’économie ni un programme gouvernemental entièrement chiffré. Il cherche à déplacer les termes du débat public en montrant que les choix économiques présentés comme des nécessités techniques sont en réalité des choix politiques. Les quinze questions qui fâchent lui permettent simultanément de dessiner une alternative et de prendre ses distances avec certaines propositions concurrentes, y compris au sein de la gauche. À rebours d’une gauche qui oscille souvent entre la dénonciation du capitalisme et l’adaptation pragmatique à ses contraintes, les Économistes atterrés cherchent à réintroduire une troisième possibilité : la construction patiente d’un rapport de force permettant de modifier les règles du jeu économique. Leur pari est que la transition écologique ne peut être dissociée de la question sociale, et que l’une comme l’autre supposent une démocratisation de l’économie. Le livre laisse toutefois ouverte une question décisive : comment transformer ces propositions en une force politique capable de les mettre en œuvre ? Les auteurs montrent assez bien ce que pourrait être une alternative au néolibéralisme ; ils sont moins précis sur les conditions sociales, électorales et institutionnelles de sa réalisation. C’est peut-être la limite, mais aussi l’intérêt, de Penser l’alternative . À défaut de fournir un programme définitivement stabilisé, le livre remet au centre du débat une question que le réalisme économique avait progressivement rendue presque illégitime : quelles institutions voulons-nous pour décider collectivement de ce que nous produisons, de la manière dont nous le produisons et de la façon dont nous partageons les richesses ?
Texte intégral (2722 mots)

Depuis la crise financière de 2008, les Économistes atterrés n’ont cessé de documenter les impasses du néolibéralisme et de contester les politiques économiques qui ont accompagné sa domination. Mais dénoncer un modèle ne suffit pas à construire une alternative. C’est précisément cette difficulté que les cinq auteurs de Penser l’alternative (Fayard, 2024) placent au centre de leur livre : comment passer de la critique du néolibéralisme à un ensemble de propositions susceptibles de constituer la trame d’un autre projet économique et social ?

Le livre s’organise autour de cinq grands thèmes : « Dépasser le capitalisme », « Retrouver la souveraineté nationale », « Organiser la transition écologique », « Repenser la fiscalité et la finance » et « Défendre et développer l’État social ». Les quinze « questions qui fâchent » qui structurent l’ouvrage constituent autant de portes d’entrée dans ces cinq domaines. Leur formulation volontairement polémique permet aux auteurs de prendre position sur plusieurs des débats qui traversent la gauche : peut-on encore être anticapitaliste ? Le protectionnisme est-il nécessaire ? Peut-on se passer du nucléaire ? La décroissance est-elle une solution ? La dette publique constitue-t-elle une menace ? Comment financer la protection sociale ?

Cette méthode a une fonction qui dépasse la simple pédagogie. Les questions qui fâchent servent aussi à écarter certaines propositions alternatives que les auteurs jugent inadéquates, y compris lorsqu’elles sont défendues à gauche. Le revenu universel, la décroissance, certaines conceptions de l’écologie ou encore certaines formes de fédéralisme européen sont ainsi discutés pour expliquer pourquoi ils ne les retiennent pas. Le livre est donc aussi un ouvrage de clarification des désaccords qui traversent le camp progressiste.

De la critique du néolibéralisme à la construction d’une alternative

Le point de départ est sans ambiguïté : les dégâts sociaux et écologiques du néolibéralisme sont désormais suffisamment documentés pour que la question décisive soit celle de l’alternative. Les auteurs identifient un paradoxe : alors même que les limites du modèle dominant apparaissent de plus en plus clairement, aucune proposition politique suffisamment cohérente ne semble en mesure de lui être opposée. C’est ce déficit programmatique que l’ouvrage entend combler.

Son originalité tient cependant moins à la nouveauté de ses propositions qu’à leur mise en cohérence. On retrouve plusieurs thèmes chers aux Économistes atterrés : la défense de l’État social, la critique des politiques d’austérité, le refus de considérer la dette publique comme une contrainte économique absolue, la priorité donnée au plein emploi, la régulation des marchés financiers, la réhabilitation des services publics et une conception plus interventionniste de la politique économique.

Penser l’alternative fonctionne ainsi comme une synthèse de travaux élaborés depuis plusieurs années par ses auteurs. Christophe Ramaux a notamment développé l’idée d’une « économie républicaine » fondée sur le rôle central de l’État social ; David Cayla a consacré plusieurs travaux à la critique du néolibéralisme et de l’extension de la logique marchande ; Henri Sterdyniak intervient depuis longtemps sur les politiques budgétaires, sociales et européennes. L’ouvrage apparaît donc moins comme un nouveau départ que comme une tentative de rassembler ces différentes contributions dans une perspective programmatique commune.

Il ne se contente toutefois pas de formuler des propositions. Une partie de son intérêt réside dans le travail d’état des lieux auquel il se livre. Sur plusieurs sujets, les auteurs présentent les dispositifs existants, en rappellent les évolutions et en examinent les effets. C’est particulièrement visible dans les développements consacrés à la fiscalité, aux finances publiques ou à la protection sociale. Le lecteur dispose ainsi d’informations relativement détaillées sur les mécanismes actuels, les prélèvements, les prestations et les différents scénarios de réforme.

Cette dimension documentaire donne au livre une portée qui dépasse celle du manifeste. Elle permet de confronter les propositions aux réalités institutionnelles et budgétaires existantes. Mais l’effet est plus contrasté dans d’autres domaines : plus l’ouvrage s’éloigne des politiques économiques et sociales sur lesquelles les auteurs disposent d’une expertise ancienne, plus les propositions peuvent apparaître générales et moins directement opérationnelles.

L’État au centre de l’alternative

L’un des fils directeurs du livre est la réhabilitation de la puissance publique. Contre une conception du néolibéralisme qui réduirait l’État à son soutien aux marchés, les auteurs défendent un État capable d’orienter l’investissement, de garantir les protections sociales et de déterminer collectivement les grandes orientations de la production.

Mais c’est ici que le livre devient plus intéressant qu’une simple défense d’un retour au keynésianisme. La question posée n’est pas seulement celle du niveau d’intervention de l’État : elle porte aussi sur le pouvoir de décision en matière économique.

Les auteurs proposent ainsi de « politiser » les choix économiques en renforçant le contrôle des salariés dans les entreprises et celui des citoyens sur les grandes orientations publiques. La transition écologique ne saurait être abandonnée aux mécanismes du marché ni aux seules décisions des entreprises. Elle suppose des choix collectifs portant sur les investissements, les productions, les consommations et la répartition des richesses.

Cette dimension démocratique est importante. Elle permet de relier deux critiques souvent séparées : celle du néolibéralisme et celle de la dépolitisation des choix économiques. Le problème du néolibéralisme n’est donc pas seulement qu’il produirait davantage d’inégalités ; c’est aussi qu’il tendrait à soustraire à la décision collective des choix qui devraient relever du débat démocratique.

Retrouver une souveraineté économique

La deuxième partie, consacrée à la souveraineté nationale, prolonge cette critique. Pour les auteurs, la transition écologique et le progrès social nécessitent de retrouver une capacité d’action à l’échelle nationale. Le protectionnisme est ainsi assumé, de même que la possibilité de nationaliser certains secteurs stratégiques.

Le fédéralisme européen est en revanche considéré comme une impasse. Les auteurs défendent une reconstruction de l’Europe à partir des États sociaux nationaux plutôt qu’une intégration accrue des politiques économiques et sociales.

Cette position est cohérente avec leur conception de la démocratie : si les citoyens doivent reprendre le contrôle des choix économiques, encore faut-il que les institutions auxquelles ils délèguent ce pouvoir soient effectivement soumises à leur contrôle. Mais cette cohérence fait aussi apparaître l’une des principales questions laissées ouvertes par l’ouvrage. La mondialisation économique, les chaînes de valeur, la finance et, plus encore, la transition écologique ont précisément pour caractéristique de rendre les décisions nationales interdépendantes.

La critique du fédéralisme européen est donc convaincante lorsqu’elle souligne le déficit démocratique de certaines institutions européennes ; elle l’est moins lorsqu’elle semble faire de la souveraineté nationale une condition presque suffisante de la reprise en main démocratique de l’économie.

Organiser la transition écologique

La troisième partie est consacrée à la transition écologique. Les auteurs refusent à la fois la croyance dans une croissance verte capable de résoudre spontanément les problèmes environnementaux et la perspective d’une décroissance indifférenciée.

Leur objection à la décroissance est d’abord sociale : dans une société profondément inégalitaire, une réduction générale de la production et de la consommation ne pèserait pas de la même manière sur les catégories populaires et sur les plus riches. L’enjeu serait donc moins de produire globalement moins que de transformer ce que l’on produit, pour qui et dans quelles conditions.

Cette position permet de déplacer le débat écologique. Il ne s’agit plus simplement d’opposer croissance et décroissance, mais de poser la question de la maîtrise collective de la production et de la consommation. L’alternative repose ainsi sur une combinaison de sobriété, de redistribution, d’investissement public et de transformation des structures productives.

On retrouve toutefois ici une limite générale du livre : les principes sont relativement clairs, mais leur traduction institutionnelle l’est moins. Transformer profondément les modes de production et de consommation suppose de désigner les secteurs qui devront décroître, ceux qui devront se développer, les investissements qui devront être abandonnés et ceux qui devront être privilégiés. L’ouvrage affirme la nécessité de ces choix davantage qu’il ne décrit les institutions permettant de les effectuer, même s’il propose une discussion relativement détaillée des avantages et des inconvénients de la taxe carbone.

Repenser la fiscalité et la finance

La quatrième partie est probablement celle où le livre prend sa forme la plus directement experte. Les auteurs examinent les mécanismes fiscaux et financiers existants et discutent de manière relativement précise les réformes qu’ils souhaitent leur appliquer.

L’intérêt de ces développements tient notamment à leur capacité à défaire certaines représentations simplificatrices du débat économique. La dette publique, les prélèvements obligatoires, l’impôt sur le revenu ou encore la fiscalité du capital ne peuvent être appréhendés indépendamment de la manière dont sont distribués les revenus et organisées les dépenses publiques.

Le lecteur retrouve ici l’un des apports caractéristiques des Économistes atterrés : replacer les débats budgétaires dans leur contexte institutionnel et montrer que les choix qui paraissent relever de contraintes techniques sont aussi des choix politiques.

C’est également dans cette partie que l’écart entre l’état des lieux et les propositions est le moins problématique. L’expertise accumulée par les auteurs leur permet d’entrer dans un degré de détail qui donne aux réformes envisagées une réelle consistance.

Défendre et développer l’État social

La dernière partie constitue en quelque sorte le point d’aboutissement du livre. L’État social n’est pas présenté comme un acquis qu’il faudrait simplement préserver, mais comme une institution qu’il faudrait développer et transformer.

Cette approche permet notamment aux auteurs de répondre à plusieurs critiques traditionnellement adressées à la protection sociale : coût excessif, désincitation au travail, complexité des prestations ou inefficacité supposée des services publics. Là encore, les développements consacrés aux dispositifs existants sont souvent plus précis que ceux consacrés à leur transformation future.

C’est une caractéristique importante de l’ouvrage. Les auteurs sont particulièrement convaincants lorsqu’ils décrivent ce qui existe et montrent les effets des politiques menées depuis plusieurs décennies. Ils le sont parfois moins lorsqu’il s’agit de passer de cet état des lieux à la description détaillée des institutions qui devraient lui succéder.

Un programme plus précis sur les moyens que sur la société à venir

La question la plus intéressante du livre est peut-être finalement celle qu’il pose dès son premier chapitre : que signifie aujourd’hui être anticapitaliste ?

Les auteurs répondent par l’affirmative à la possibilité de dépasser le capitalisme. Mais le livre est beaucoup plus précis sur les moyens de réencastrer le marché dans des institutions sociales et politiques que sur la société qui devrait lui succéder.

Ce choix peut être lu comme une faiblesse ou comme une force. Faiblesse, si l’on attend de l’ouvrage une théorie complète d’une économie post-capitaliste. Force, si l’on considère qu’il faut d’abord reconstruire les instruments permettant d’agir sur l’économie avant de prétendre définir un système entièrement nouveau.

Il y a là une forme de réalisme politique. Les auteurs ne proposent pas de supprimer immédiatement le marché ou la propriété privée, mais de modifier profondément leur place dans l’organisation économique. Nationalisations, services publics, droits des salariés, redistribution, protection sociale, contrôle des investissements et protection de certains secteurs constituent autant de moyens de limiter le pouvoir des mécanismes marchands.

L’alternative proposée ressemble ainsi moins à une rupture avec le capitalisme qu’à une économie mixte fortement démocratisée, dans laquelle les marchés continueraient d’exister mais cesseraient de déterminer seuls les grandes orientations économiques.

Les limites d’un programme à plusieurs voix

Le caractère collectif du livre est à la fois sa richesse et sa limite. Les cinq auteurs partagent un socle théorique et politique suffisamment solide pour produire une argumentation cohérente. Mais cette cohérence ne signifie pas que toutes les questions soient définitivement tranchées.

Le lecteur peut notamment être frappé par un décalage entre les cinq ambitions annoncées. Les domaines de la fiscalité, de la finance et de la protection sociale donnent lieu à des analyses et à des propositions relativement précises. Sur la transition écologique, la souveraineté ou les transformations institutionnelles nécessaires au dépassement du capitalisme, les orientations sont davantage générales. Le livre est alors moins un programme immédiatement opérationnel qu’un cadre de réflexion et de choix politiques.

Ce décalage n’invalide pas la démarche. Il permet au contraire de mieux comprendre ce qu’est Penser l’alternative. L’ouvrage n’est ni un traité d’économie ni un programme gouvernemental entièrement chiffré. Il cherche à déplacer les termes du débat public en montrant que les choix économiques présentés comme des nécessités techniques sont en réalité des choix politiques. Les quinze questions qui fâchent lui permettent simultanément de dessiner une alternative et de prendre ses distances avec certaines propositions concurrentes, y compris au sein de la gauche.

À rebours d’une gauche qui oscille souvent entre la dénonciation du capitalisme et l’adaptation pragmatique à ses contraintes, les Économistes atterrés cherchent à réintroduire une troisième possibilité : la construction patiente d’un rapport de force permettant de modifier les règles du jeu économique. Leur pari est que la transition écologique ne peut être dissociée de la question sociale, et que l’une comme l’autre supposent une démocratisation de l’économie.

Le livre laisse toutefois ouverte une question décisive : comment transformer ces propositions en une force politique capable de les mettre en œuvre ? Les auteurs montrent assez bien ce que pourrait être une alternative au néolibéralisme ; ils sont moins précis sur les conditions sociales, électorales et institutionnelles de sa réalisation.

C’est peut-être la limite, mais aussi l’intérêt, de Penser l’alternative. À défaut de fournir un programme définitivement stabilisé, le livre remet au centre du débat une question que le réalisme économique avait progressivement rendue presque illégitime : quelles institutions voulons-nous pour décider collectivement de ce que nous produisons, de la manière dont nous le produisons et de la façon dont nous partageons les richesses ?

04.09.2026 à 12:00

Faire place au vivant dans l’art

Cet ouvrage, issu d’une thèse universitaire, est consacré à la manière dont le vivant peut prendre part à l’œuvre d’art, et non plus seulement y être représenté, utilisé ou symbolisé. Son auteur, Joshua de Paiva, a élaboré cette réflexion devant un jury composé notamment de professeurs d’esthétique. Il en publie ici la première partie. Pour entrer dans cette réflexion, mieux vaut se référer d’emblée à quelques œuvres ou à quelques artistes, comme le fait l'auteur. La manière classique de se rapporter au vivant consiste à le faire sur le mode de la représentation (les serpents du Laocoon , les chiens de J. B. Oudry ou les nymphéas de Monet) ou de la symbolisation (l’ours servant de blason, le lys figurant la Vierge, l’araignée devenue la mère de l’artiste, par exemple chez Louise Bourgeois). Mais certains artistes travaillent désormais autrement. Pierre Huyghe et Tomàs Saraceno, par exemple, convoquent les vivants pour eux-mêmes, pour ce qu’ils savent faire et pour les effets qu’ils produisent : pousser, se reproduire, s’altérer, repousser, etc. L’approche proposée se distingue des usages écologiques ou anthropocéniques du vivant : les artistes étudiés ne le traitent plus comme un objet d’étude, de représentation ou comme un matériau disponible pour « faire » de l’art, mais lui reconnaissent une capacité propre à agir et à produire des effets. Les limites de l’art écologique Bien sûr, une relation écologique des artistes au vivant existe. L’art écologique existe bel et bien, comme, à d’autres égards, le bioart. Mais ceux-ci restent pris dans la question de savoir ce que les artistes peuvent faire du vivant, en déployant des interrogations poétiques, éthiques ou politiques. L'auteur dresse un répertoire assez clair des pratiques qui se développent dans ce champ et dont il cherche précisément à se démarquer. Une bonne partie de l’art écologique se fonde sur un constat : celui des effets néfastes des activités humaines sur les écosystèmes, auquel s’ajoute l’adhésion à la nécessité de préserver l’environnement naturel. L’accent est mis sur les enjeux climatiques, sur la crise de la biodiversité et, plus généralement, sur notre rapport aux ressources naturelles. L’objectif le plus courant consiste donc à tenter de considérer autrement l’environnement. En d'autres termes, c'est la prise de conscience écologique qui mobilise ces artiste. Pour donner corps à ces préoccupations, ces artistes font entrer des êtres vivants dans les œuvres, provoquant une sorte d’irruption qui vient habiter les expositions. Céleste Boursier-Mougenot, Hubert Duprat, Pierre Huyghe et Tomàs Saraceno en ont fait une spécialité. Une option un peu différente est explorée par Eduardo Kac, qui s’appuie sur les expérimentations et les inventions biotechnologiques pour attirer l’attention sur notre rapport au vivant. L’auteur rend raison de tout cela, mais surtout afin d’en tracer les limites. Car, pour lui, s’il s’agit bien de modalités particulières du rapport au vivant, qui ne touchent pas encore à sa propre perspective : renverser le rapport de l’art au vivant en un rapport du vivant à l’art. Le vivant comme puissance d’agir La question de Paiva devient alors : qu’est-ce que la présence d’êtres vivants dans les œuvres, ou comme œuvres, peut faire à l’art ? Plutôt que d’utiliser le vivant à titre de « valant » pour autre chose que soi (moyen ou support de l'œuvre), l’enjeu est désormais d’enquêter sur ce que les êtres vivants eux-mêmes, dans certaines propositions artistiques, font à l’art et à notre expérience de l’art. Une très belle citation du biologiste Thomas Heams préside à ce fil conducteur. Elle concerne la notion de devenir, caractéristique du vivant : en un mot, « être vivant », « c’est ne jamais cesser de se transformer ». Cela signifie ne jamais être identique à soi. Thomas Heams explore le statut de ce qu’il appelle les « infravies », qui se situent aux marges du vivant : tels sont les virus, d’hypothétiques systèmes primordiaux ou encore les « créatures » de laboratoire. Cette référence est importante, non seulement parce qu’elle amplifie la présence du vivant dans l’art, mais aussi parce qu’elle souligne combien artistes et chercheurs se rejoignent finalement sur ces questions, au point de s’ouvrir à de nouvelles dimensions artistiques. Paiva se demande si les vivants dont il parle disposent eux aussi d’une marge de manœuvre pour configurer le sens des œuvres qui les manifestent, ou si l’artiste a, de part en part, délimité et cadré à l’avance leurs modalités de participation. Et puisqu’il s’agit d’art, il convient tout autant d’être attentif à l’interprétation du côté de la réception de l’œuvre. Une forme d’éducation est également à envisager en ce sens, laquelle dépend toujours, en première instance, des gestes artistiques et de ce à quoi ils invitent le public. Ce que tente finalement Paiva, c’est de penser des intentions et des gestes artistiques qui font de la place aux autres vivants, en cherchant de ce fait à s’effacer pour les laisser « vivre leur vie ». La question oblige à revenir sur le vieux dualisme entre le monde et les humains, lequel ne permettait justement pas de penser l’affaire en termes d’action et de réaction. Or, dans les œuvres citées et illustrées — puisque l’ouvrage comprend de nombreuses images de ces travaux —, le geste humain semble s’effacer pour mettre les vivants et leurs qualités propres au premier plan. Une œuvre comme celle de Tomàs Saraceno se contente, par exemple, de pister et de mettre en lumière des araignées et leurs toiles déjà présentes dans l’espace d’exposition. Il s’intéresse à leur manière de transmettre des informations par le biais des vibrations de la toile. En cela, l’interaction entre art et vivant porte à la fois sur la formation d’une œuvre et sur les connaissances qu’elle permet d’apporter. Saraceno fait ainsi une certaine place à leur capacité d’agir et d’œuvrer à partir de fins et de pouvoirs qui sont propres aux vivants. Faire place au vivant Si l’on veut conclure cette chronique par une comparaison, il est possible d’opposer, par exemple, le geste de Joseph Beuys s’affrontant à un coyote dans la vidéo I Like America and America Likes Me , et les araignées de Saraceno. D’une manière ou d’une autre, les deux veines artistiques ont rompu avec les représentations du vivant telles qu’on peut les appréhender dans la peinture classique. Les artistes considérés subvertissent ces perspectives. Ils tiennent entièrement compte de ce qui peut s’appeler « vivant », de ce qui est animé de l’intérieur. Ils décident de ne pas retirer au vivant son agentivité, au contraire. De ce fait, ils se focalisent sur la capacité du vivant à affecter, à produire des effets — des effets en particulier transformateurs — notamment sur les humains, dans les œuvres et, par conséquent, sur l’art.
Texte intégral (1273 mots)

Cet ouvrage, issu d’une thèse universitaire, est consacré à la manière dont le vivant peut prendre part à l’œuvre d’art, et non plus seulement y être représenté, utilisé ou symbolisé. Son auteur, Joshua de Paiva, a élaboré cette réflexion devant un jury composé notamment de professeurs d’esthétique. Il en publie ici la première partie.

Pour entrer dans cette réflexion, mieux vaut se référer d’emblée à quelques œuvres ou à quelques artistes, comme le fait l'auteur. La manière classique de se rapporter au vivant consiste à le faire sur le mode de la représentation (les serpents du Laocoon, les chiens de J. B. Oudry ou les nymphéas de Monet) ou de la symbolisation (l’ours servant de blason, le lys figurant la Vierge, l’araignée devenue la mère de l’artiste, par exemple chez Louise Bourgeois). Mais certains artistes travaillent désormais autrement. Pierre Huyghe et Tomàs Saraceno, par exemple, convoquent les vivants pour eux-mêmes, pour ce qu’ils savent faire et pour les effets qu’ils produisent : pousser, se reproduire, s’altérer, repousser, etc.

L’approche proposée se distingue des usages écologiques ou anthropocéniques du vivant : les artistes étudiés ne le traitent plus comme un objet d’étude, de représentation ou comme un matériau disponible pour « faire » de l’art, mais lui reconnaissent une capacité propre à agir et à produire des effets.

Les limites de l’art écologique

Bien sûr, une relation écologique des artistes au vivant existe. L’art écologique existe bel et bien, comme, à d’autres égards, le bioart. Mais ceux-ci restent pris dans la question de savoir ce que les artistes peuvent faire du vivant, en déployant des interrogations poétiques, éthiques ou politiques. L'auteur dresse un répertoire assez clair des pratiques qui se développent dans ce champ et dont il cherche précisément à se démarquer.

Une bonne partie de l’art écologique se fonde sur un constat : celui des effets néfastes des activités humaines sur les écosystèmes, auquel s’ajoute l’adhésion à la nécessité de préserver l’environnement naturel. L’accent est mis sur les enjeux climatiques, sur la crise de la biodiversité et, plus généralement, sur notre rapport aux ressources naturelles. L’objectif le plus courant consiste donc à tenter de considérer autrement l’environnement. En d'autres termes, c'est la prise de conscience écologique qui mobilise ces artiste.

Pour donner corps à ces préoccupations, ces artistes font entrer des êtres vivants dans les œuvres, provoquant une sorte d’irruption qui vient habiter les expositions. Céleste Boursier-Mougenot, Hubert Duprat, Pierre Huyghe et Tomàs Saraceno en ont fait une spécialité. Une option un peu différente est explorée par Eduardo Kac, qui s’appuie sur les expérimentations et les inventions biotechnologiques pour attirer l’attention sur notre rapport au vivant.

L’auteur rend raison de tout cela, mais surtout afin d’en tracer les limites. Car, pour lui, s’il s’agit bien de modalités particulières du rapport au vivant, qui ne touchent pas encore à sa propre perspective : renverser le rapport de l’art au vivant en un rapport du vivant à l’art.

Le vivant comme puissance d’agir

La question de Paiva devient alors : qu’est-ce que la présence d’êtres vivants dans les œuvres, ou comme œuvres, peut faire à l’art ? Plutôt que d’utiliser le vivant à titre de « valant » pour autre chose que soi (moyen ou support de l'œuvre), l’enjeu est désormais d’enquêter sur ce que les êtres vivants eux-mêmes, dans certaines propositions artistiques, font à l’art et à notre expérience de l’art.

Une très belle citation du biologiste Thomas Heams préside à ce fil conducteur. Elle concerne la notion de devenir, caractéristique du vivant : en un mot, « être vivant », « c’est ne jamais cesser de se transformer ». Cela signifie ne jamais être identique à soi. Thomas Heams explore le statut de ce qu’il appelle les « infravies », qui se situent aux marges du vivant : tels sont les virus, d’hypothétiques systèmes primordiaux ou encore les « créatures » de laboratoire. Cette référence est importante, non seulement parce qu’elle amplifie la présence du vivant dans l’art, mais aussi parce qu’elle souligne combien artistes et chercheurs se rejoignent finalement sur ces questions, au point de s’ouvrir à de nouvelles dimensions artistiques.

Paiva se demande si les vivants dont il parle disposent eux aussi d’une marge de manœuvre pour configurer le sens des œuvres qui les manifestent, ou si l’artiste a, de part en part, délimité et cadré à l’avance leurs modalités de participation. Et puisqu’il s’agit d’art, il convient tout autant d’être attentif à l’interprétation du côté de la réception de l’œuvre. Une forme d’éducation est également à envisager en ce sens, laquelle dépend toujours, en première instance, des gestes artistiques et de ce à quoi ils invitent le public.

Ce que tente finalement Paiva, c’est de penser des intentions et des gestes artistiques qui font de la place aux autres vivants, en cherchant de ce fait à s’effacer pour les laisser « vivre leur vie ». La question oblige à revenir sur le vieux dualisme entre le monde et les humains, lequel ne permettait justement pas de penser l’affaire en termes d’action et de réaction.

Or, dans les œuvres citées et illustrées — puisque l’ouvrage comprend de nombreuses images de ces travaux —, le geste humain semble s’effacer pour mettre les vivants et leurs qualités propres au premier plan. Une œuvre comme celle de Tomàs Saraceno se contente, par exemple, de pister et de mettre en lumière des araignées et leurs toiles déjà présentes dans l’espace d’exposition. Il s’intéresse à leur manière de transmettre des informations par le biais des vibrations de la toile.

En cela, l’interaction entre art et vivant porte à la fois sur la formation d’une œuvre et sur les connaissances qu’elle permet d’apporter. Saraceno fait ainsi une certaine place à leur capacité d’agir et d’œuvrer à partir de fins et de pouvoirs qui sont propres aux vivants.

Faire place au vivant

Si l’on veut conclure cette chronique par une comparaison, il est possible d’opposer, par exemple, le geste de Joseph Beuys s’affrontant à un coyote dans la vidéo I Like America and America Likes Me, et les araignées de Saraceno. D’une manière ou d’une autre, les deux veines artistiques ont rompu avec les représentations du vivant telles qu’on peut les appréhender dans la peinture classique.

Les artistes considérés subvertissent ces perspectives. Ils tiennent entièrement compte de ce qui peut s’appeler « vivant », de ce qui est animé de l’intérieur. Ils décident de ne pas retirer au vivant son agentivité, au contraire. De ce fait, ils se focalisent sur la capacité du vivant à affecter, à produire des effets — des effets en particulier transformateurs — notamment sur les humains, dans les œuvres et, par conséquent, sur l’art.

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