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11.09.2026 à 10:00

Mozart, l'homme derrière le génie

Avec Mozart. Vérités et légendes , Laure Dautriche relève un défi particulièrement délicat : écrire sur l’un des artistes les plus célébrés, les plus commentés et aussi les plus entourés de mythes de l’histoire de la musique. L’entreprise aurait pu se réduire à une simple démystification ou à une biographie supplémentaire. Il n’en est rien. L’originalité et la grande réussite de cet ouvrage résident dans un équilibre subtil entre enquête historique, récit biographique et célébration d’une œuvre qui, loin d’être diminuée par l’examen critique, paraît en ressortir plus admirable encore. La construction du livre contribue largement à son efficacité. Plutôt que de suivre un récit strictement chronologique, Laure Dautriche organise son propos autour de vingt questions : Mozart était-il véritablement un génie ? Sa musique était-elle « divine » ? Salieri fut-il son grand rival ? A-t-il composé tout le Requiem ? A-t-il été empoisonné ? Est-il mort dans la misère ? Cette architecture donne au livre le rythme d’une enquête et permet d’aborder la vie de Mozart à travers les épisodes où l’histoire et la légende se sont le plus étroitement mêlées. Entre vérité et légende Le grand mérite de Laure Dautriche est de ne jamais opposer naïvement la vérité à la légende, comme si l’une pouvait définitivement abolir l’autre. Elle montre au contraire comment les mythes se constituent, se transmettent et se transforment. L’exemple de Salieri est, à cet égard, particulièrement révélateur. La légende d’un rival jaloux, voire d’un assassin ayant empoisonné Mozart, appartient désormais à l’imaginaire collectif. Or l’autrice restitue patiemment les faits et rappelle que cette accusation ne possède aucun fondement historique solide. La rumeur elle-même devient ainsi un objet d’histoire, dont le livre retrace la naissance et les amplifications successives. Cette démarche est particulièrement convaincante parce qu’elle repose sur une abondante matière documentaire. Correspondances, témoignages, biographies anciennes, manuscrits et travaux musicologiques permettent à l’autrice de faire progresser son enquête avec précision, sans jamais alourdir le récit. Le chapitre consacré au Requiem , sans doute l’un des épisodes les plus fascinants de l’existence de Mozart, en constitue une excellente illustration. Autour de cette œuvre se sont accumulés le mystère du commanditaire, l’image d’un messager inquiétant et la croyance selon laquelle Mozart aurait composé sa propre messe des morts. Laure Dautriche distingue avec soin les éléments établis des récits qui ont progressivement dramatisé l’événement. L’homme derrière le génie Mais le livre ne se contente pas de déconstruire les mythes. C’est précisément ce qui le rend particulièrement séduisant. En retirant à Mozart certains attributs légendaires, Laure Dautriche ne le rapetisse jamais. Elle substitue au personnage figé du « génie tombé du ciel » un homme infiniment plus vivant : un enfant prodigieux, certes, mais aussi un travailleur acharné ; un compositeur qui apprend sans cesse, observe ses contemporains et assimile les influences les plus diverses avant de les dépasser. Le génie de Mozart apparaît ainsi moins comme un miracle inexplicable que comme le résultat extraordinaire d’une intelligence musicale hors du commun, nourrie par une curiosité et une capacité de travail incessantes. Ses relations avec Haydn, qu’il admire profondément, sont à cet égard particulièrement éclairantes. Le livre rappelle l’estime exceptionnelle que Haydn lui portait et montre combien Mozart était également un artiste attentif au travail des autres, capable d’apprendre et de se renouveler. Cette volonté de rendre Mozart à son humanité traverse tout l’ouvrage. Dautriche s’intéresse à son rapport à l’argent, à ses difficultés professionnelles, à son mariage avec Constance, à ses relations avec sa sœur Nannerl, à son engagement maçonnique et à ses comportements parfois enfantins ou irrévérencieux. Le portrait de Constance est notamment traité avec une appréciable nuance. L’autrice refuse de reprendre sans examen les caricatures traditionnelles d’une épouse intéressée ou indifférente au génie de son mari et restitue la réalité plus complexe d’un couple, fait d’affection, de tensions et de contradictions. De même, Nannerl n’est pas seulement présentée comme la sœur prodige sacrifiée à la gloire de Wolfgang. Le livre rappelle son rôle essentiel dans la conservation et la transmission de l’héritage mozartien. Une partie importante de la mémoire de Mozart nous est parvenue grâce à son travail de conservation et à la correspondance familiale. Les affres de la création L’une des grandes qualités du livre réside également dans la place accordée à la musique elle-même. Laure Dautriche ne traite jamais les œuvres comme de simples illustrations biographiques. Elle cherche à faire comprendre au lecteur ce qui constitue leur singularité : cette alliance presque miraculeuse entre clarté et complexité, légèreté et profondeur, simplicité apparente et extrême exigence de l’écriture. L’ouvrage montre ainsi combien il serait réducteur d’imaginer Mozart comme un créateur constamment porté par une inspiration facile et heureuse. Les difficultés financières et les périodes de découragement existent. Pourtant, sa créativité demeure intacte. Dans une période d’instabilité et de détresse personnelle, il compose notamment, en quelques semaines, ses trois grandes dernières symphonies, les n os 39, 40 et 41. Cette opposition entre la fragilité de l’existence et la souveraineté de l’œuvre constitue l’un des aspects les plus émouvants du portrait. La qualité du style mérite également d’être soulignée. L’érudition ne devient jamais pesante. Laure Dautriche possède un véritable talent pour le récit et sait faire surgir, derrière les documents et les faits, des personnages et des situations. Le livre se lit avec fluidité, grâce à une écriture vivante, élégante et accessible, qui s’adresse aussi bien à l’amateur déjà familier de Mozart qu’au lecteur désireux de découvrir son univers. On peut également apprécier la manière dont l’ouvrage rétablit une vérité essentielle : Mozart ne fut pas, de son vivant, le monument universel que la postérité a fait de lui. Sa carrière fut faite de succès, mais aussi de revers, de déceptions et de difficultés matérielles. Cette réalité rend son parcours plus complexe et, paradoxalement, plus admirable encore. Le génie n’est plus séparé du monde réel : il lutte pour trouver sa place, obtenir des commandes et assurer sa situation, tout en poursuivant une œuvre d’une fécondité prodigieuse. Un récit vivant C’est sans doute là que réside la principale réussite du livre. Laure Dautriche admire profondément Mozart, mais son admiration ne prend jamais la forme d’une hagiographie aveugle. Au contraire, c’est parce qu’elle accepte de montrer ses faiblesses, ses maladresses et ses contradictions que son génie apparaît avec davantage de force. La démystification devient ainsi, paradoxalement, une forme de célébration. Certains lecteurs plus spécialisés pourraient souhaiter des développements musicologiques encore plus approfondis sur certaines œuvres. Mais ce serait méconnaître le projet même du livre, qui n’a pas pour ambition de proposer un traité universitaire. Sa force est précisément de rendre accessible une documentation importante et de faire dialoguer l’histoire, la biographie et la musique dans un récit vivant. Vérités et légendes est une réussite aussi intelligente qu’agréable. Laure Dautriche parvient à renouveler un sujet pourtant immensément fréquenté en faisant de chaque certitude apparente le point de départ d’une interrogation. Son Mozart n’est ni un saint, ni un martyr, ni seulement un enfant prodige, ni la créature surnaturelle de la légende romantique. Il est un homme de son temps, avec ses contradictions et ses fragilités, mais aussi un créateur dont la puissance semble effectivement défier les explications les plus rationnelles.
Texte intégral (1431 mots)

Avec Mozart. Vérités et légendes, Laure Dautriche relève un défi particulièrement délicat : écrire sur l’un des artistes les plus célébrés, les plus commentés et aussi les plus entourés de mythes de l’histoire de la musique. L’entreprise aurait pu se réduire à une simple démystification ou à une biographie supplémentaire. Il n’en est rien. L’originalité et la grande réussite de cet ouvrage résident dans un équilibre subtil entre enquête historique, récit biographique et célébration d’une œuvre qui, loin d’être diminuée par l’examen critique, paraît en ressortir plus admirable encore.

La construction du livre contribue largement à son efficacité. Plutôt que de suivre un récit strictement chronologique, Laure Dautriche organise son propos autour de vingt questions : Mozart était-il véritablement un génie ? Sa musique était-elle « divine » ? Salieri fut-il son grand rival ? A-t-il composé tout le Requiem ? A-t-il été empoisonné ? Est-il mort dans la misère ? Cette architecture donne au livre le rythme d’une enquête et permet d’aborder la vie de Mozart à travers les épisodes où l’histoire et la légende se sont le plus étroitement mêlées.

Entre vérité et légende

Le grand mérite de Laure Dautriche est de ne jamais opposer naïvement la vérité à la légende, comme si l’une pouvait définitivement abolir l’autre. Elle montre au contraire comment les mythes se constituent, se transmettent et se transforment. L’exemple de Salieri est, à cet égard, particulièrement révélateur. La légende d’un rival jaloux, voire d’un assassin ayant empoisonné Mozart, appartient désormais à l’imaginaire collectif. Or l’autrice restitue patiemment les faits et rappelle que cette accusation ne possède aucun fondement historique solide. La rumeur elle-même devient ainsi un objet d’histoire, dont le livre retrace la naissance et les amplifications successives.

Cette démarche est particulièrement convaincante parce qu’elle repose sur une abondante matière documentaire. Correspondances, témoignages, biographies anciennes, manuscrits et travaux musicologiques permettent à l’autrice de faire progresser son enquête avec précision, sans jamais alourdir le récit. Le chapitre consacré au Requiem, sans doute l’un des épisodes les plus fascinants de l’existence de Mozart, en constitue une excellente illustration. Autour de cette œuvre se sont accumulés le mystère du commanditaire, l’image d’un messager inquiétant et la croyance selon laquelle Mozart aurait composé sa propre messe des morts. Laure Dautriche distingue avec soin les éléments établis des récits qui ont progressivement dramatisé l’événement.

L’homme derrière le génie

Mais le livre ne se contente pas de déconstruire les mythes. C’est précisément ce qui le rend particulièrement séduisant. En retirant à Mozart certains attributs légendaires, Laure Dautriche ne le rapetisse jamais. Elle substitue au personnage figé du « génie tombé du ciel » un homme infiniment plus vivant : un enfant prodigieux, certes, mais aussi un travailleur acharné ; un compositeur qui apprend sans cesse, observe ses contemporains et assimile les influences les plus diverses avant de les dépasser.

Le génie de Mozart apparaît ainsi moins comme un miracle inexplicable que comme le résultat extraordinaire d’une intelligence musicale hors du commun, nourrie par une curiosité et une capacité de travail incessantes. Ses relations avec Haydn, qu’il admire profondément, sont à cet égard particulièrement éclairantes. Le livre rappelle l’estime exceptionnelle que Haydn lui portait et montre combien Mozart était également un artiste attentif au travail des autres, capable d’apprendre et de se renouveler.

Cette volonté de rendre Mozart à son humanité traverse tout l’ouvrage. Dautriche s’intéresse à son rapport à l’argent, à ses difficultés professionnelles, à son mariage avec Constance, à ses relations avec sa sœur Nannerl, à son engagement maçonnique et à ses comportements parfois enfantins ou irrévérencieux. Le portrait de Constance est notamment traité avec une appréciable nuance. L’autrice refuse de reprendre sans examen les caricatures traditionnelles d’une épouse intéressée ou indifférente au génie de son mari et restitue la réalité plus complexe d’un couple, fait d’affection, de tensions et de contradictions. De même, Nannerl n’est pas seulement présentée comme la sœur prodige sacrifiée à la gloire de Wolfgang. Le livre rappelle son rôle essentiel dans la conservation et la transmission de l’héritage mozartien. Une partie importante de la mémoire de Mozart nous est parvenue grâce à son travail de conservation et à la correspondance familiale.

Les affres de la création

L’une des grandes qualités du livre réside également dans la place accordée à la musique elle-même. Laure Dautriche ne traite jamais les œuvres comme de simples illustrations biographiques. Elle cherche à faire comprendre au lecteur ce qui constitue leur singularité : cette alliance presque miraculeuse entre clarté et complexité, légèreté et profondeur, simplicité apparente et extrême exigence de l’écriture. L’ouvrage montre ainsi combien il serait réducteur d’imaginer Mozart comme un créateur constamment porté par une inspiration facile et heureuse. Les difficultés financières et les périodes de découragement existent. Pourtant, sa créativité demeure intacte. Dans une période d’instabilité et de détresse personnelle, il compose notamment, en quelques semaines, ses trois grandes dernières symphonies, les nos 39, 40 et 41. Cette opposition entre la fragilité de l’existence et la souveraineté de l’œuvre constitue l’un des aspects les plus émouvants du portrait.

La qualité du style mérite également d’être soulignée. L’érudition ne devient jamais pesante. Laure Dautriche possède un véritable talent pour le récit et sait faire surgir, derrière les documents et les faits, des personnages et des situations. Le livre se lit avec fluidité, grâce à une écriture vivante, élégante et accessible, qui s’adresse aussi bien à l’amateur déjà familier de Mozart qu’au lecteur désireux de découvrir son univers. On peut également apprécier la manière dont l’ouvrage rétablit une vérité essentielle : Mozart ne fut pas, de son vivant, le monument universel que la postérité a fait de lui. Sa carrière fut faite de succès, mais aussi de revers, de déceptions et de difficultés matérielles. Cette réalité rend son parcours plus complexe et, paradoxalement, plus admirable encore. Le génie n’est plus séparé du monde réel : il lutte pour trouver sa place, obtenir des commandes et assurer sa situation, tout en poursuivant une œuvre d’une fécondité prodigieuse.

Un récit vivant

C’est sans doute là que réside la principale réussite du livre. Laure Dautriche admire profondément Mozart, mais son admiration ne prend jamais la forme d’une hagiographie aveugle. Au contraire, c’est parce qu’elle accepte de montrer ses faiblesses, ses maladresses et ses contradictions que son génie apparaît avec davantage de force. La démystification devient ainsi, paradoxalement, une forme de célébration.

Certains lecteurs plus spécialisés pourraient souhaiter des développements musicologiques encore plus approfondis sur certaines œuvres. Mais ce serait méconnaître le projet même du livre, qui n’a pas pour ambition de proposer un traité universitaire. Sa force est précisément de rendre accessible une documentation importante et de faire dialoguer l’histoire, la biographie et la musique dans un récit vivant.

Vérités et légendes est une réussite aussi intelligente qu’agréable. Laure Dautriche parvient à renouveler un sujet pourtant immensément fréquenté en faisant de chaque certitude apparente le point de départ d’une interrogation. Son Mozart n’est ni un saint, ni un martyr, ni seulement un enfant prodige, ni la créature surnaturelle de la légende romantique. Il est un homme de son temps, avec ses contradictions et ses fragilités, mais aussi un créateur dont la puissance semble effectivement défier les explications les plus rationnelles.

10.09.2026 à 10:00

La domination masculine a-t-elle une préhistoire ?

La représentation que nous nous faisons des femmes de la préhistoire est largement façonnée par des projections contemporaines. Les récits religieux, les doctrines philosophiques et certains discours scientifiques ont longtemps cantonné les femmes aux fonctions reproductives et domestiques, en réservant aux hommes les activités les plus valorisées (chasse, invention technique, art, etc.). À l'inverse, d'autres interprétations, parfois reprises par des courants progressistes (marxistes ou féministes), ont fait de la préhistoire le lieu d'un âge d'or marqué par l'égalité des sexes, un matriarcat primitif ou le culte d'une déesse-mère. Les ouvrages d'Anne Augereau et de Claudine Cohen s'attachent précisément à mettre à distance ces représentations mythifiés de la préhistoire. Avec Une préhistoire des femmes (La Découverte, 2026), Anne Augereau propose une vaste synthèse des connaissances sur la place et les conditions de vie des femmes dans la préhistoire européenne, du Paléolithique moyen à la fin du Néolithique (« le Paléolithique ancien n'étant pas traité, faute de données »). Destiné à un large public, l'ouvrage se distingue par la richesse des données mobilisées et l'attention accordée aux méthodes de l'archéologie. Dans Aux origines de la domination masculine (Passés composés, 2025), Claudine   Cohen adopte une démarche elle aussi accessible au grand public, mais davantage synthétique et interprétative. Son enquête est plus largement interdisciplinaire : elle  « mobilise tout à la fois l'éthologie des Grands Singes, l'anthropologie, la paléoanthropologie, la préhistoire, l'étude des systèmes économiques et des modes de subsistance, l'histoire culturelle, politique et sociale des sociétés humaines ». Les deux ouvrages partagent un même principe théorique : les rapports entre les sexes doivent être envisagés comme des constructions historiques et sociales. Claudine   Cohen formule explicitement cette exigence lorsqu’elle invite à « interroger l’émergence [de la domination masculine] comme un processus, et ses développements comme une histoire ». Les deux autrices insistent en ce sens sur la grande variabilité des formes de domination et des rapports entre les sexes, qui diffèrent selon les périodes, les espaces, les modes de subsistance et les contextes culturels. Cette diversité n’empêche toutefois pas de dégager certaines tendances de fond, et notamment le fait que si les inégalités que l’on observe actuellement et dans l’ensemble des sociétés ne sont pas intemporelles, elles « plongent leurs racines dans la lointaine préhistoire ». Cependant, chaque ouvrage mène cette démonstration d’une manière spécifique. Anne Augereau adopte une perspective plus anthropologique et davantage centrée sur les conditions concrètes de l’existence : son livre brosse un panorama particulièrement complet et détaillé de la vie quotidienne des femmes préhistoriques : enfance, grossesse, maternité, alimentation, travail, vêtements, mobilité, mort, statut social, etc. Claudine Cohen, de son côté, privilégie une perspective plus philosophique, qui cherche à dégager des lignes interprétatives générales et accorde une place importante aux dimensions symboliques de la domination (représentations du masculin et du féminin dans les mythes, l’art, les cultes). Faire parler les traces L'approche technique d'Anne Augereau permet de mesurer les difficultés considérables auxquelles se heurte l'étude de la préhistoire. En effet, les données sont rares, inégalement réparties selon les périodes et les régions, et souvent difficiles à interpréter. Cette situation oblige les chercheurs à développer des méthodes d'investigation particulièrement inventives, qu'il s'agisse d'analyser le cément dentaire (qui conserve la trace de périodes de stress physiologique au cours de la vie) pour identifier certaines grossesses ou de reproduire expérimentalement des armes préhistoriques et de les tester sur des carcasses de porc afin d'interpréter des lésions osseuses. Cela met bien en évidence le fait que toute enquête sur une pratique sociale suppose d'identifier au préalable quelles traces archéologiques elle est susceptible d'avoir laissées. Par ailleurs, pour faire parler les données archéologiques dans la perspective d’une étude des rapports de genre, il faut résoudre des problèmes méthodologiques très élémentaires, à commencer par l’identification du sexe féminin des individus retrouvés. Le critère principal pour ce faire est la taille du bassin ; mais encore faut-il que celui-ci soit suffisamment bien conservé et que l’individu soit assez âgé pour que les différences sexuelles de morphologie soient pertinentes. Ces difficultés expliquent la grande prudence d'Anne Augereau : les nombreuses études mobilisées sont systématiquement présentées dans leurs données analytiques, discutées et confrontées à d'autres interprétations possibles — remettant parfois en cause leurs conclusions. Il en résulte souvent des conclusions négatives, qui soulignent que les données ne permettent pas toujours de trancher certaines questions relatives aux rapports entre les sexes (par exemple à propos des pratiques artistiques, des combats ou du mariage). En somme, « la préhistoire offre des pistes, parfois éclairantes, mais rarement des certitudes . » La conclusion de chaque chapitre peut avoir, en ce sens, un caractère déceptif pour qui chercherait une clef d’interprétation unique et définitive. Mais la prudence d’Anne Augereau témoigne en réalité de sa rigueur intellectuelle : elle distingue constamment ce que les données établissent, rendent probable ou ne permettent pas de déterminer. Ce que la « nature » peut (et ne peut pas) expliquer Dans son ouvrage, Claudine Cohen examine les discours qui ont cherché à expliquer la domination masculine par des caractéristiques supposément naturelles de l’espèce humaine : les instincts sexuels masculin, le dimorphisme physique à la faveur de l’homme, le déterminisme génétique, la disparition des signes extérieurs de l’œstrus chez la femme, permettant des rapports sexuels en dehors de la période d’ovulation, ou encore l’inachèvement du nourrisson qui le rend plus longtemps dépendant de sa mère. Mais l’autrice montre qu’aucun élément dit « naturel » ne saurait expliquer — et encore moins légitimer — un comportement social : une société se définit précisément par la manière dont elle organise, encadre ou réprime les comportements biologiquement possibles, dont les effets varient ainsi considérablement selon les contextes. Claudine Cohen revient notamment sur les travaux des éthologues et biologistes de la première moitié du XX e siècle qui avaient cherché chez les babouins les fondements naturels, voire génétiques, de l’agressivité sexuelle masculine. Mais l’étude d’autres grands singes, notamment des chimpanzés et des bonobos, a révélé une grande diversité de comportements sexuels et sociaux (relations de couple, domination d’un ou plusieurs mâles, voire domination des femelles), qui interdit d’en déduire un modèle unique susceptible de rendre compte du comportement humain. Certains facteurs observés chez les grands singes semblent toutefois favoriser des relations hiérarchiques et une domination masculine : les alliances entre mâles et l’isolement relatif des femelles. A l’inverse, la protection des femelles par plusieurs mâles ou l’existence de solidarités féminines peuvent favoriser des relations plus égalitaires. Dans la continuité de ces observations, Claudine Cohen voit dans l’exogamie, en tant que règle sociale organisant les unions entre groupes humains, un facteur possible d’asymétrie dans les relations entre hommes et femmes. La circulation des femmes les transforme en « objets d’échange », dans « des opérations dont les seuls acteurs sont les hommes ». Anne Augereau évoque également l’exogamie reposant sur la mobilité des femmes dans son analyse des systèmes de parenté. Elle note que celle-ci se développe d’abord de manière circonstanciée chez les Néandertaliens avant de prendre davantage d’importance avec l’intensification des circulations et des échanges. Au Néolithique, les données témoignent d’« une circulation plus marquée des femmes » et montrent que « la patrilocalité était la forme de résidence postmaritale prépondérante, voire exclusive ». Dans l’ordre des facteurs dits « naturels », Anne Augereau évoque également le caractère social et territorial de l’espèce humaine (qui, comme chez d’autres primates, favorise la violence comme stratégie adaptative et augmente le taux d'agressions mortelles) et le dimorphisme sexuel de taille ou de poids (puisque « en tout lieu et de tout temps, les femmes sont en moyenne plus petites que les hommes »). Dans son analyse des régimes alimentaires, l’autrice se demande si le dimorphisme sexuel ne résulterait pas d’une différence ancienne d’accès à la nourriture plutôt que d’une donnée naturelle. Les observations ne permettent toutefois pas d’établir un tel lien de causalité. Les analyses isotopiques de huit individus d’un site paléolithique italien montrent une grande homogénéité alimentaire entre hommes et femmes, mais aussi entre personnes valides et handicapées, notamment une femme atteinte de nanisme et un homme atteint de lourds traumatismes physiques. À partir de la fin du Mésolithique, puis au Néolithique, les femmes semblent cependant consommer moins de nutriments d’origine animale que les hommes, ce qui a pu affecter leur croissance et leur santé sans expliquer à lui seul le dimorphisme. Anne Augereau souligne enfin que celui-ci varie au cours de la préhistoire selon les périodes de pénurie ou d’abondance — en l’occurrence, les écarts de taille sont plus marqués lors des périodes difficiles, comme c’est le cas au début du Néolithique. Le quotidien des femmes préhistoriques Le cœur de l’ouvrage d’Anne Augereau consiste à décrire avec le plus de détails possible les différents aspects de la vie des femmes préhistoriques — dont on ne pourra donner ici qu’un aperçu — tels qu’ils peuvent être reconstitués à partir des données archéologiques. Elle relève une première différence notable en ce qui concerne la maternité : « Dès le Paléolithique moyen jusqu'au Néolithique et au-delà, les femmes procréent significativement plus jeunes que les hommes . » Or, aucune nécessité physiologique ne suffit à expliquer cela. Aussi, l’autrice envisage plutôt l’hypothèse d’une organisation sociale visant à exploiter au maximum la période de fertilité féminine et ayant pour conséquence concrète l’« immobilisation » des jeunes filles — pour reprendre le terme de l'anthropologue italienne Paola Tabet. Anne Augereau se penche également sur des marqueurs plus symboliques du genre dans la vie quotidienne : femmes et hommes s’habillaient-ils de la même façon ? La conservation des vêtements est évidemment très lacunaire, puisque les tissus végétaux et les peaux ont disparu ; mais certains ornements sont restés. Ainsi, « la disposition des broderies de perles et de dents animales qui les ornaient et qui sont encore en place sur les squelettes » permet de reconstituer certaines formes de vêtements typiquement féminins, et notamment des jupes, des robes ou des tuniques au Néolithique. Au Mésolithique, les différences vestimentaires entre hommes et femmes semblent relativement limitées, quoique les espèces animales utilisées pour les ornements diffèrent (dents de sangliers pour les hommes, dents de castors pour les femmes). Les accessoires, en revanche, apparaissent davantage différenciés : « des bijoux et des parures plus nombreux chez les femmes et des armes en très grande majorité chez les hommes ». Le chapitre sur la division du travail offre des analyses décisives. Chez les Néandertaliens, la chasse semble avoir constitué une activité majeure et probablement collective, qui n’était pas réservée aux hommes mais impliquait, de manière diverse, les membres du groupe : les hommes prenaient part au combat au corps à corps et à la mise à mort des grands animaux, tandis que les femmes contribuaient au rabattage et à la chasse de petits gibiers. Au Paléolithique récent, une différenciation des activités peut également être observée dans l’organisation des espaces domestiques : certains secteurs sont associés au façonnage des armes les plus dangereuses, probablement réservés aux hommes, tandis que d’autres correspondent à des activités culinaires ou de couture, probablement occupés par des femmes. Cette différenciation contribue à faire émerger la figure de « l’homme chasseur », qui pèsera lourdement sur les représentations ultérieures de la préhistoire. Claudine Cohen revient précisément sur cette construction intellectuelle de la chasse comme activité spécifiquement masculine et fondatrice de l’humanité. Elle évoque un modèle anthropologique élaboré dans la seconde moitié du XX e siècle, qui soutenait que « ce serait la chasse (et les différents comportements associés) qui expliquerait l'acquisition des traits propres à l'humain ». La chasse aurait ainsi expliqué le développement de l’habileté manuelle, de l’intelligence, de la force, de la précision et de l’organisation collective. « Or ce modèle réputé universel mettait exclusivement l'accent sur la moitié mâle de l'humanité : il excluait du même coup les femmes de la participation aux activités ayant une signification évolutive, les reléguant à un rôle périphérique dans le devenir de l'espèce . » Cette figure de l'homme chasseur montre en somme comment le masculin a longtemps été pensé comme la norme à partir de laquelle était racontée l'histoire de l'humanité. Claudine Cohen propose également un chapitre original sur l’art paléolithique, qui explore la dimension symbolique de la dualité sexuelle. Certaines peintures ou figurines montrent que telle ou telle espèce animale semblait associée préférentiellement au masculin (le cheval) ou au féminin (le bison), charriant avec elle un ensemble de significations symboliques (comme le majestueux homme-lion s’étant approprié la force de cet animal qui illustre l’ouvrage). D’autres œuvres (reproduites et commentées dans l’ouvrage) jouent sur des « anamorphoses du sexe », c’est-à-dire sur des transformations visuelles qui brouillent les catégories de genre en faisant apparaître tantôt des caractères sexuels féminins (seins, vulve), tantôt masculins (phallus). L’autrice conclut que les « multiples et troublantes analogies, renvois, résonances » entre figures viriles et féminines dans l’art paléolithique suggèrent que les artistes préhistoriques ne concevaient pas le masculin et le féminin comme deux pôles opposés, mais comme des motifs marqués par leur « intrication, voire [leur] unité irréductible ». Pouvoir et domination Reste à déterminer dans quelle mesure ces différences, qu'elles soient matérielles ou symboliques, se traduisent par des rapports de pouvoir effectifs entre les sexes. Cette thématique occupe le cœur de l’ouvrage de Claudine Cohen, qui définit dès l’introduction ce qu’il faut entendre par « domination » : « Parler de domination, c'est désigner un exercice du pouvoir qui implique chez l'autre un assujettissement, une contrainte, une privation . » Anne Augereau aborde cette question à la fin de sa conclusion, en reprenant à Christophe Darmangeat (avec qui elle a publié Aux origines du genre , PUF, 2022) l’hypothèse selon laquelle « le monopole masculin des armes létales constitue un facteur essentiel de la domination masculine ». Mais cette question est surtout développée dans le dernier chapitre de son ouvrage, intitulé « Pouvoirs et statuts, richesses et inégalités ». L’autrice constate qu’au Néolithique, la richesse et le pouvoir semblent effectivement avoir été « entre les mains d’un petit groupe d’hommes ». Mais les données témoignent également de la présence de femmes ayant bénéficié d’un statut élevé grâce à un phénomène de « partage de l’identité masculine » : une femme pouvait partager le prestige d’un homme dont elle était l’épouse, la mère, la sœur, etc. On observe même, parfois, des exemples de « transfert des symboles de la masculinité à des sujets féminins », dans des situations où, pour quelque raison que ce soit, les hommes auraient été absents : dans ces cas, certaines femmes pouvaient se voir attribuer   des caractéristiques masculines et ainsi exercer un pouvoir considérable. Dans un autre chapitre, Anne Augereau remarque un autre cas intéressant, qui introduit une fois encore de la nuance et de la variabilité dans le schéma général de la domination masculine. L'étude de certaines populations néolithiques révèle en effet des différences morphologiques marquées entre les femmes elles-mêmes (certaines possédant « une morphologie comparable à celle de coureuses d’endurance contemporaines » ; d’autres se situant « nettement sous les moyennes actuelles »), suggérant que ces femmes ne partageaient ni les mêmes activités ni les mêmes conditions d'existence. Ces écarts invitent à ne pas considérer les femmes, dans l'analyse des rapports de genre, comme une catégorie sociale homogène. Une pré-histoire de la domination masculine Au terme de ce parcours, peut-on affirmer que la domination masculine contemporaine plonge ses racines dans la préhistoire ? Les deux autrices répondent à cette question sans jamais céder à la tentation d’un récit des origines trop simple. En dépit de la formule accrocheuse qui lui sert de tire, l’ouvrage de Claudine Cohen nous met en garde contre la tentation d’une recherche des « origines », au sens d’un commencement absolu de cette domination, qui risque de transformer l’histoire en mythe : « les commencements sont souvent inconnaissables, et la quête d'une origine est embrumée de mythologie ». L’autrice admet même que, au rebours des idées reçues, les femmes auraient joué, au cours du Paléolithique, un rôle majeur dans la subsistance, voire qu’aurait existé « une relative égalité entre les sexes ». La lecture des chapitres successifs de l’ouvrage d’Anne Augereau donne l’impression que, dans tous les domaines, les différences parfois discrètes observées au Paléolithique et au Mésolithique s’accentuent au Néolithique. Dans le cas de l’alimentation, par exemple, l’autrice parle du « grand tournant alimentaire du Néolithique » : alors qu’aucune différenciation alimentaire entre les sexes n’est observée au Paléolithique, que quelques écarts apparaissent au Mésolithique, ceux-ci deviennent nettement plus marqués au Néolithique, où les femmes consomment davantage de végétaux et les hommes davantage de protéines animales. Cela permet de dégager de grandes tendances qui traversent les époques préhistoriques et accroissent progressivement la domination masculine. Dans son chapitre consacré au Néolithique, intitulé « Pouvoir masculin et sujétion des femmes », Claudine Cohen confirme cette dynamique de fond. Le développement de l’agriculture et de l’élevage, la sédentarisation, le recul de certaines activités de cueillette et l’apparition de formes nouvelles de guerre semblent avoir contribué au renforcement des inégalités entre les sexes et à l’assignation plus marquée des femmes à certaines fonctions domestiques. Mais Claudine Cohen privilégie ici encore l’étude des représentations symboliques : les formes architecturales et les surfaces sculptées témoignent d’une place croissante accordée aux figures de la virilité. L’autrice poursuit son enquête au-delà des bornes chronologiques d’Anne Augereau, suivant cette tendance jusqu’à l’âge du Bronze, où elle situe « les fondements du patriarcat » — c’est-à-dire la constitution de rapports sociaux dans lesquels la domination masculine s’institutionnalise véritablement. L’invention des métaux et le développement de la guerre jouent un rôle important dans cette étape, tout comme l’apparition de l’écriture. Claudine Cohen réduit toutefois cette dernière au cas des « religions du livre », qu’elle inscrit un peu rapidement dans le prolongement des époques antérieures, sans attention particulière à la spécificité du contexte de chacun (« c’est précisément dans ce creuset que se sont fondées les trois grandes religions monothéistes »). Les conclusions des deux ouvrages sont à l’image de leurs ambitions respectives. Dans une perspective essentiellement scientifique, Anne Augereau rappelle les éléments que son enquête a permis d’établir de manière solide, mais elle pointe aussi les vastes zones d’ombre que la recherche future s’efforcera de clarifier (ou qui demeureront par nature inaccessibles). Claudine Cohen tire quant à elle une conclusions plus politique : si, comme son ouvrage s’efforce de le montrer, la domination masculine a une histoire, alors elle n’a rien de naturel ni d’immuable. En tant que produit de contextes sociaux, culturels, économiques et politiques particuliers, elle peut donc être transformée.      
Texte intégral (3732 mots)

La représentation que nous nous faisons des femmes de la préhistoire est largement façonnée par des projections contemporaines. Les récits religieux, les doctrines philosophiques et certains discours scientifiques ont longtemps cantonné les femmes aux fonctions reproductives et domestiques, en réservant aux hommes les activités les plus valorisées (chasse, invention technique, art, etc.). À l'inverse, d'autres interprétations, parfois reprises par des courants progressistes (marxistes ou féministes), ont fait de la préhistoire le lieu d'un âge d'or marqué par l'égalité des sexes, un matriarcat primitif ou le culte d'une déesse-mère. Les ouvrages d'Anne Augereau et de Claudine Cohen s'attachent précisément à mettre à distance ces représentations mythifiés de la préhistoire.

Avec Une préhistoire des femmes (La Découverte, 2026), Anne Augereau propose une vaste synthèse des connaissances sur la place et les conditions de vie des femmes dans la préhistoire européenne, du Paléolithique moyen à la fin du Néolithique (« le Paléolithique ancien n'étant pas traité, faute de données »). Destiné à un large public, l'ouvrage se distingue par la richesse des données mobilisées et l'attention accordée aux méthodes de l'archéologie.

Dans Aux origines de la domination masculine (Passés composés, 2025), Claudine Cohen adopte une démarche elle aussi accessible au grand public, mais davantage synthétique et interprétative. Son enquête est plus largement interdisciplinaire : elle  « mobilise tout à la fois l'éthologie des Grands Singes, l'anthropologie, la paléoanthropologie, la préhistoire, l'étude des systèmes économiques et des modes de subsistance, l'histoire culturelle, politique et sociale des sociétés humaines ».

Les deux ouvrages partagent un même principe théorique : les rapports entre les sexes doivent être envisagés comme des constructions historiques et sociales. Claudine Cohen formule explicitement cette exigence lorsqu’elle invite à « interroger l’émergence [de la domination masculine] comme un processus, et ses développements comme une histoire ». Les deux autrices insistent en ce sens sur la grande variabilité des formes de domination et des rapports entre les sexes, qui diffèrent selon les périodes, les espaces, les modes de subsistance et les contextes culturels. Cette diversité n’empêche toutefois pas de dégager certaines tendances de fond, et notamment le fait que si les inégalités que l’on observe actuellement et dans l’ensemble des sociétés ne sont pas intemporelles, elles « plongent leurs racines dans la lointaine préhistoire ».

Cependant, chaque ouvrage mène cette démonstration d’une manière spécifique. Anne Augereau adopte une perspective plus anthropologique et davantage centrée sur les conditions concrètes de l’existence : son livre brosse un panorama particulièrement complet et détaillé de la vie quotidienne des femmes préhistoriques : enfance, grossesse, maternité, alimentation, travail, vêtements, mobilité, mort, statut social, etc. Claudine Cohen, de son côté, privilégie une perspective plus philosophique, qui cherche à dégager des lignes interprétatives générales et accorde une place importante aux dimensions symboliques de la domination (représentations du masculin et du féminin dans les mythes, l’art, les cultes).

Faire parler les traces

L'approche technique d'Anne Augereau permet de mesurer les difficultés considérables auxquelles se heurte l'étude de la préhistoire. En effet, les données sont rares, inégalement réparties selon les périodes et les régions, et souvent difficiles à interpréter. Cette situation oblige les chercheurs à développer des méthodes d'investigation particulièrement inventives, qu'il s'agisse d'analyser le cément dentaire (qui conserve la trace de périodes de stress physiologique au cours de la vie) pour identifier certaines grossesses ou de reproduire expérimentalement des armes préhistoriques et de les tester sur des carcasses de porc afin d'interpréter des lésions osseuses. Cela met bien en évidence le fait que toute enquête sur une pratique sociale suppose d'identifier au préalable quelles traces archéologiques elle est susceptible d'avoir laissées.

Par ailleurs, pour faire parler les données archéologiques dans la perspective d’une étude des rapports de genre, il faut résoudre des problèmes méthodologiques très élémentaires, à commencer par l’identification du sexe féminin des individus retrouvés. Le critère principal pour ce faire est la taille du bassin ; mais encore faut-il que celui-ci soit suffisamment bien conservé et que l’individu soit assez âgé pour que les différences sexuelles de morphologie soient pertinentes. Ces difficultés expliquent la grande prudence d'Anne Augereau : les nombreuses études mobilisées sont systématiquement présentées dans leurs données analytiques, discutées et confrontées à d'autres interprétations possibles — remettant parfois en cause leurs conclusions. Il en résulte souvent des conclusions négatives, qui soulignent que les données ne permettent pas toujours de trancher certaines questions relatives aux rapports entre les sexes (par exemple à propos des pratiques artistiques, des combats ou du mariage). En somme, « la préhistoire offre des pistes, parfois éclairantes, mais rarement des certitudes. »

La conclusion de chaque chapitre peut avoir, en ce sens, un caractère déceptif pour qui chercherait une clef d’interprétation unique et définitive. Mais la prudence d’Anne Augereau témoigne en réalité de sa rigueur intellectuelle : elle distingue constamment ce que les données établissent, rendent probable ou ne permettent pas de déterminer.

Ce que la « nature » peut (et ne peut pas) expliquer

Dans son ouvrage, Claudine Cohen examine les discours qui ont cherché à expliquer la domination masculine par des caractéristiques supposément naturelles de l’espèce humaine : les instincts sexuels masculin, le dimorphisme physique à la faveur de l’homme, le déterminisme génétique, la disparition des signes extérieurs de l’œstrus chez la femme, permettant des rapports sexuels en dehors de la période d’ovulation, ou encore l’inachèvement du nourrisson qui le rend plus longtemps dépendant de sa mère. Mais l’autrice montre qu’aucun élément dit « naturel » ne saurait expliquer — et encore moins légitimer — un comportement social : une société se définit précisément par la manière dont elle organise, encadre ou réprime les comportements biologiquement possibles, dont les effets varient ainsi considérablement selon les contextes.

Claudine Cohen revient notamment sur les travaux des éthologues et biologistes de la première moitié du XXe siècle qui avaient cherché chez les babouins les fondements naturels, voire génétiques, de l’agressivité sexuelle masculine. Mais l’étude d’autres grands singes, notamment des chimpanzés et des bonobos, a révélé une grande diversité de comportements sexuels et sociaux (relations de couple, domination d’un ou plusieurs mâles, voire domination des femelles), qui interdit d’en déduire un modèle unique susceptible de rendre compte du comportement humain.

Certains facteurs observés chez les grands singes semblent toutefois favoriser des relations hiérarchiques et une domination masculine : les alliances entre mâles et l’isolement relatif des femelles. A l’inverse, la protection des femelles par plusieurs mâles ou l’existence de solidarités féminines peuvent favoriser des relations plus égalitaires. Dans la continuité de ces observations, Claudine Cohen voit dans l’exogamie, en tant que règle sociale organisant les unions entre groupes humains, un facteur possible d’asymétrie dans les relations entre hommes et femmes. La circulation des femmes les transforme en « objets d’échange », dans « des opérations dont les seuls acteurs sont les hommes ».

Anne Augereau évoque également l’exogamie reposant sur la mobilité des femmes dans son analyse des systèmes de parenté. Elle note que celle-ci se développe d’abord de manière circonstanciée chez les Néandertaliens avant de prendre davantage d’importance avec l’intensification des circulations et des échanges. Au Néolithique, les données témoignent d’« une circulation plus marquée des femmes » et montrent que « la patrilocalité était la forme de résidence postmaritale prépondérante, voire exclusive ».

Dans l’ordre des facteurs dits « naturels », Anne Augereau évoque également le caractère social et territorial de l’espèce humaine (qui, comme chez d’autres primates, favorise la violence comme stratégie adaptative et augmente le taux d'agressions mortelles) et le dimorphisme sexuel de taille ou de poids (puisque « en tout lieu et de tout temps, les femmes sont en moyenne plus petites que les hommes »). Dans son analyse des régimes alimentaires, l’autrice se demande si le dimorphisme sexuel ne résulterait pas d’une différence ancienne d’accès à la nourriture plutôt que d’une donnée naturelle. Les observations ne permettent toutefois pas d’établir un tel lien de causalité. Les analyses isotopiques de huit individus d’un site paléolithique italien montrent une grande homogénéité alimentaire entre hommes et femmes, mais aussi entre personnes valides et handicapées, notamment une femme atteinte de nanisme et un homme atteint de lourds traumatismes physiques. À partir de la fin du Mésolithique, puis au Néolithique, les femmes semblent cependant consommer moins de nutriments d’origine animale que les hommes, ce qui a pu affecter leur croissance et leur santé sans expliquer à lui seul le dimorphisme. Anne Augereau souligne enfin que celui-ci varie au cours de la préhistoire selon les périodes de pénurie ou d’abondance — en l’occurrence, les écarts de taille sont plus marqués lors des périodes difficiles, comme c’est le cas au début du Néolithique.

Le quotidien des femmes préhistoriques

Le cœur de l’ouvrage d’Anne Augereau consiste à décrire avec le plus de détails possible les différents aspects de la vie des femmes préhistoriques — dont on ne pourra donner ici qu’un aperçu — tels qu’ils peuvent être reconstitués à partir des données archéologiques.

Elle relève une première différence notable en ce qui concerne la maternité : « Dès le Paléolithique moyen jusqu'au Néolithique et au-delà, les femmes procréent significativement plus jeunes que les hommes. » Or, aucune nécessité physiologique ne suffit à expliquer cela. Aussi, l’autrice envisage plutôt l’hypothèse d’une organisation sociale visant à exploiter au maximum la période de fertilité féminine et ayant pour conséquence concrète l’« immobilisation » des jeunes filles — pour reprendre le terme de l'anthropologue italienne Paola Tabet.

Anne Augereau se penche également sur des marqueurs plus symboliques du genre dans la vie quotidienne : femmes et hommes s’habillaient-ils de la même façon ? La conservation des vêtements est évidemment très lacunaire, puisque les tissus végétaux et les peaux ont disparu ; mais certains ornements sont restés. Ainsi, « la disposition des broderies de perles et de dents animales qui les ornaient et qui sont encore en place sur les squelettes » permet de reconstituer certaines formes de vêtements typiquement féminins, et notamment des jupes, des robes ou des tuniques au Néolithique. Au Mésolithique, les différences vestimentaires entre hommes et femmes semblent relativement limitées, quoique les espèces animales utilisées pour les ornements diffèrent (dents de sangliers pour les hommes, dents de castors pour les femmes). Les accessoires, en revanche, apparaissent davantage différenciés : « des bijoux et des parures plus nombreux chez les femmes et des armes en très grande majorité chez les hommes ».

Le chapitre sur la division du travail offre des analyses décisives. Chez les Néandertaliens, la chasse semble avoir constitué une activité majeure et probablement collective, qui n’était pas réservée aux hommes mais impliquait, de manière diverse, les membres du groupe : les hommes prenaient part au combat au corps à corps et à la mise à mort des grands animaux, tandis que les femmes contribuaient au rabattage et à la chasse de petits gibiers. Au Paléolithique récent, une différenciation des activités peut également être observée dans l’organisation des espaces domestiques : certains secteurs sont associés au façonnage des armes les plus dangereuses, probablement réservés aux hommes, tandis que d’autres correspondent à des activités culinaires ou de couture, probablement occupés par des femmes. Cette différenciation contribue à faire émerger la figure de « l’homme chasseur », qui pèsera lourdement sur les représentations ultérieures de la préhistoire.

Claudine Cohen revient précisément sur cette construction intellectuelle de la chasse comme activité spécifiquement masculine et fondatrice de l’humanité. Elle évoque un modèle anthropologique élaboré dans la seconde moitié du XXe siècle, qui soutenait que « ce serait la chasse (et les différents comportements associés) qui expliquerait l'acquisition des traits propres à l'humain ». La chasse aurait ainsi expliqué le développement de l’habileté manuelle, de l’intelligence, de la force, de la précision et de l’organisation collective. « Or ce modèle réputé universel mettait exclusivement l'accent sur la moitié mâle de l'humanité : il excluait du même coup les femmes de la participation aux activités ayant une signification évolutive, les reléguant à un rôle périphérique dans le devenir de l'espèce. » Cette figure de l'homme chasseur montre en somme comment le masculin a longtemps été pensé comme la norme à partir de laquelle était racontée l'histoire de l'humanité.

Claudine Cohen propose également un chapitre original sur l’art paléolithique, qui explore la dimension symbolique de la dualité sexuelle. Certaines peintures ou figurines montrent que telle ou telle espèce animale semblait associée préférentiellement au masculin (le cheval) ou au féminin (le bison), charriant avec elle un ensemble de significations symboliques (comme le majestueux homme-lion s’étant approprié la force de cet animal qui illustre l’ouvrage). D’autres œuvres (reproduites et commentées dans l’ouvrage) jouent sur des « anamorphoses du sexe », c’est-à-dire sur des transformations visuelles qui brouillent les catégories de genre en faisant apparaître tantôt des caractères sexuels féminins (seins, vulve), tantôt masculins (phallus). L’autrice conclut que les « multiples et troublantes analogies, renvois, résonances » entre figures viriles et féminines dans l’art paléolithique suggèrent que les artistes préhistoriques ne concevaient pas le masculin et le féminin comme deux pôles opposés, mais comme des motifs marqués par leur « intrication, voire [leur] unité irréductible ».

Pouvoir et domination

Reste à déterminer dans quelle mesure ces différences, qu'elles soient matérielles ou symboliques, se traduisent par des rapports de pouvoir effectifs entre les sexes. Cette thématique occupe le cœur de l’ouvrage de Claudine Cohen, qui définit dès l’introduction ce qu’il faut entendre par « domination » : « Parler de domination, c'est désigner un exercice du pouvoir qui implique chez l'autre un assujettissement, une contrainte, une privation. »

Anne Augereau aborde cette question à la fin de sa conclusion, en reprenant à Christophe Darmangeat (avec qui elle a publié Aux origines du genre, PUF, 2022) l’hypothèse selon laquelle « le monopole masculin des armes létales constitue un facteur essentiel de la domination masculine ». Mais cette question est surtout développée dans le dernier chapitre de son ouvrage, intitulé « Pouvoirs et statuts, richesses et inégalités ». L’autrice constate qu’au Néolithique, la richesse et le pouvoir semblent effectivement avoir été « entre les mains d’un petit groupe d’hommes ». Mais les données témoignent également de la présence de femmes ayant bénéficié d’un statut élevé grâce à un phénomène de « partage de l’identité masculine » : une femme pouvait partager le prestige d’un homme dont elle était l’épouse, la mère, la sœur, etc. On observe même, parfois, des exemples de « transfert des symboles de la masculinité à des sujets féminins », dans des situations où, pour quelque raison que ce soit, les hommes auraient été absents : dans ces cas, certaines femmes pouvaient se voir attribuer des caractéristiques masculines et ainsi exercer un pouvoir considérable.

Dans un autre chapitre, Anne Augereau remarque un autre cas intéressant, qui introduit une fois encore de la nuance et de la variabilité dans le schéma général de la domination masculine. L'étude de certaines populations néolithiques révèle en effet des différences morphologiques marquées entre les femmes elles-mêmes (certaines possédant « une morphologie comparable à celle de coureuses d’endurance contemporaines » ; d’autres se situant « nettement sous les moyennes actuelles »), suggérant que ces femmes ne partageaient ni les mêmes activités ni les mêmes conditions d'existence. Ces écarts invitent à ne pas considérer les femmes, dans l'analyse des rapports de genre, comme une catégorie sociale homogène.

Une pré-histoire de la domination masculine

Au terme de ce parcours, peut-on affirmer que la domination masculine contemporaine plonge ses racines dans la préhistoire ? Les deux autrices répondent à cette question sans jamais céder à la tentation d’un récit des origines trop simple. En dépit de la formule accrocheuse qui lui sert de tire, l’ouvrage de Claudine Cohen nous met en garde contre la tentation d’une recherche des « origines », au sens d’un commencement absolu de cette domination, qui risque de transformer l’histoire en mythe : « les commencements sont souvent inconnaissables, et la quête d'une origine est embrumée de mythologie ». L’autrice admet même que, au rebours des idées reçues, les femmes auraient joué, au cours du Paléolithique, un rôle majeur dans la subsistance, voire qu’aurait existé « une relative égalité entre les sexes ».

La lecture des chapitres successifs de l’ouvrage d’Anne Augereau donne l’impression que, dans tous les domaines, les différences parfois discrètes observées au Paléolithique et au Mésolithique s’accentuent au Néolithique. Dans le cas de l’alimentation, par exemple, l’autrice parle du « grand tournant alimentaire du Néolithique » : alors qu’aucune différenciation alimentaire entre les sexes n’est observée au Paléolithique, que quelques écarts apparaissent au Mésolithique, ceux-ci deviennent nettement plus marqués au Néolithique, où les femmes consomment davantage de végétaux et les hommes davantage de protéines animales. Cela permet de dégager de grandes tendances qui traversent les époques préhistoriques et accroissent progressivement la domination masculine.

Dans son chapitre consacré au Néolithique, intitulé « Pouvoir masculin et sujétion des femmes », Claudine Cohen confirme cette dynamique de fond. Le développement de l’agriculture et de l’élevage, la sédentarisation, le recul de certaines activités de cueillette et l’apparition de formes nouvelles de guerre semblent avoir contribué au renforcement des inégalités entre les sexes et à l’assignation plus marquée des femmes à certaines fonctions domestiques. Mais Claudine Cohen privilégie ici encore l’étude des représentations symboliques : les formes architecturales et les surfaces sculptées témoignent d’une place croissante accordée aux figures de la virilité.

L’autrice poursuit son enquête au-delà des bornes chronologiques d’Anne Augereau, suivant cette tendance jusqu’à l’âge du Bronze, où elle situe « les fondements du patriarcat » — c’est-à-dire la constitution de rapports sociaux dans lesquels la domination masculine s’institutionnalise véritablement. L’invention des métaux et le développement de la guerre jouent un rôle important dans cette étape, tout comme l’apparition de l’écriture. Claudine Cohen réduit toutefois cette dernière au cas des « religions du livre », qu’elle inscrit un peu rapidement dans le prolongement des époques antérieures, sans attention particulière à la spécificité du contexte de chacun (« c’est précisément dans ce creuset que se sont fondées les trois grandes religions monothéistes »).

Les conclusions des deux ouvrages sont à l’image de leurs ambitions respectives. Dans une perspective essentiellement scientifique, Anne Augereau rappelle les éléments que son enquête a permis d’établir de manière solide, mais elle pointe aussi les vastes zones d’ombre que la recherche future s’efforcera de clarifier (ou qui demeureront par nature inaccessibles). Claudine Cohen tire quant à elle une conclusions plus politique : si, comme son ouvrage s’efforce de le montrer, la domination masculine a une histoire, alors elle n’a rien de naturel ni d’immuable. En tant que produit de contextes sociaux, culturels, économiques et politiques particuliers, elle peut donc être transformée.

 

 

 

09.09.2026 à 12:00

Quand les récits de travail révèlent le travail réel

Le travail est partout dans les discours : on s’exprime à propos du travail ; des avis sont portés sur le travail ; des experts discourent du travail. Mais que se passe-t-il lorsque, plutôt que de parler à sa place, on laisse le travail se dire, se dévoiler ? Lorsque l’on va le recueillir devant la glace sans tain, auprès de ceux qui le vivent, dans des conditions favorisant une parole libre ? Cette démarche, qui consiste à faire entendre le travail depuis l’expérience de ceux qui l’exercent, reste rare dans la littérature scientifique. C’est à cela que s’emploient les membres de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », collectif pluridisciplinaire qui se donne pour tâche d’aller au plus près du vrai en laissant sur le bas-côté les discours convenus, la glose infinie des commentaires des réseaux sociaux et les clichés sans audace, afin de découvrir, de valoriser et d’honorer – au sens de rendre de l’honneur – le travail impensé parce qu’invisible. Pour mettre au jour les spécificités du travail invisible, l’autrice précise et justifie le recours à la technique de la mise en récits, recueillis par le moyen de l’entretien auprès d’opérateurs, de salariés d’organisations privées et publiques. Il s’agit de dévoiler « l’engagement de la personne dans son travail » 1 . L’idée première consiste à révéler , au sens de faire apparaître l’image latente comme au temps de la photographie argentique, la lente émergence d’un discours personnel à propos de l’activité exercée. Par celui-ci, l’acteur social se dévoile dans le cadre d’un échange avec un interviewer qui ne poursuit aucun but d’exploitation du matériau recueilli. Il n’est ni « un enquêteur professionnel », ni un chercheur mobilisé par un projet de recherche. Sa visée est strictement compréhensive. C’est là toute la singularité et l’originalité de la méthode pratiquée par La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », dont la posture est proche de celle d’un citoyen désireux de comprendre le travail d’un autre citoyen. Le respect de l’acteur au travail et de son discours confère à ce recueil de données une indéniable dimension éthique. L’autrice précise par ailleurs que le recueil de la parole des travailleurs « est un échange libre, plus ou moins dirigé selon les pratiques des interviewers, souvent un peu débridé, qui n’esquive pas les surprises, les contradictions, les difficultés, pas plus que les échecs et les déceptions, les réussites et les émerveillements » 2 . Cette démarche de collecte de données est singulière dans le champ des sciences sociales car, précise-t-elle, la parole de la personne « est énoncée à distance de la situation de travail, dans le temps d’une conversation enregistrée » 3 . Loin des pratiques de la recherche qui mettent en avant l’articulation de plusieurs modalités, Christine Depigny-Huet précise que la parole recueillie « n’est complétée par aucune observation du travail » 4 . Voilà qui ne peut que valoriser le contrat de confiance entre la personne interviewée et « l’écrivant qui prend au premier degré ce que lui a donné le narrateur au moment de leur rencontre, qui a été enregistré et sera intégralement transcrit » 5 . On le voit, ce n’est pas un récit né du travail prescrit, défini par un cadre réglementaire (typiquement une fiche de poste), mais une verbalisation tirée de l’expérience, du vécu de l’acteur au travail, de son inventivité, de sa réactivité et de sa créativité qui est sollicitée. La mise en mots autorise une parole élaborée en toute liberté qui distingue le locuteur. L’acteur au travail produit le sens de son activité par la faculté de structurer son discours de la manière qui lui semble la plus conforme à son ressenti. De fait, les situations que présente Christine Depigny-Huet tendent à montrer que toute activité, et en particulier les imprévus, les aléas, contribuent à façonner et à individualiser la relation de l’acteur à son travail. En cela, l’approche développée par Christine Depigny-Huet renouvelle et enrichit la notion de compétence mise au jour par la sociologie du travail, qui voit dans un « événement partiellement imprévu et surprenant […] une part incontournable d’initiative qui ne peut pas venir de prescripteurs ni d’une hiérarchie » 6 . Le travailleur et la travailleuse cessent d’être définis par leur activité et s’imposent comme des personnes. Christine Depigny-Huet rejoint ici la conception développée par des psychologues du courant humaniste tels Carl Rogers ou John Dewey, qui estiment que l’éducation ou le travail ont pour fonction de développer la créativité inhérente à chaque personne. Ce faisant, l’autrice présente de nombreuses situations dans lesquelles l’implication des acteurs renouvelle la relation au travail : fierté née de la résolution d’une situation, compréhension de la dimension d’ensemble de son travail, et, surtout, sentiment d’appartenance à un collectif.  C’est bien une histoire singulière qui est mise en mots, puisque la perspective du travail adoptée par Christine Depigny-Huet au sein de la « Compagnie Pourquoi se lever le matin ! » est de produire « un récit, en je, signé du prénom réel ou d’emprunt d’une personne ». Ce récit est conçu à partir « de la parole qui est venue lors d’une rencontre entre le narrateur ou la narratrice et l’écrivant ou l’écrivante, passeurs d’histoires (vraies) de travail » 7 . C’est une démarche d’auto-investigation de « l’intimité de son activité » qui donne à la parole une forme indéniable d’authenticité et de puissance d’action. Le récit écrit qui en découle s’orchestre à partir de la parole enregistrée : ses accents, sa typicité, sa narrativité ne doivent être ni minorés ni embellis puisqu’en définitive, les interviewés-narrateurs demeurent maîtres de la version ultime. « Rien ne sera publié sans leur accord » 8 , confirme Christine Depigny-Huet. Mettre le travail réel en récit Le premier chapitre de l’ouvrage 9 est majoritairement consacré à la mise en récit du travail recueilli par le biais d’un type d’entretien dont Christine Depigny-Huet et la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » ont formalisé les modalités. Cela n’est à aucun moment indiqué dans l’ouvrage, mais il semble à ce point nécessaire de mentionner que les choix méthodologiques de l’entretien semblent proches des caractéristiques de l’entretien d’explicitation, outil d’investigation qui recherche la plus haute précision dans la description d’une activité. Mis au point par Pierre Vermersch 10 , ce modèle d’entretien très utilisé dans les sciences de l’éducation et de la formation permet à un sujet d’analyser une activité à des fins de perfectionnement. Cependant, et c’est là la nouveauté apportée par le travail de recueil de La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », Christine Depigny-Huet détourne les finalités de l’entretien d’explicitation pour le diriger vers la « production d’un récit » personnel plutôt que vers un inventaire des connaissances opérationnelles implicites inscrites dans une activité. Cette démarche constitue une combinaison originale entre entretien d’explicitation, écriture narrative et restitution validée par les enquêtés. Il ne serait pas étonnant que le travail de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » soit réinvesti dans d’autres champs que celui du travail. Les récits ainsi recueillis ne permettent pas seulement de mieux comprendre l'expérience subjective du travail, ils mettent aussi au jour les mécanismes par lesquels le travail réel demeure invisible aux yeux des organisations. Les témoignages recueillis dans le contexte de la crise sanitaire du printemps 2020 illustrent avec force les initiatives des acteurs d’établissements de soin pour faire face à l’imprévu et à l’urgence inédite auxquelles ils étaient confrontés. Nombre de propos démontrent par l’exemple que non seulement la part invisible du travail n’est pas appréhendée par la hiérarchie mais que celle-ci demeure « sourde et aveugle aux travailleurs ». L’autrice note avec justesse que dans certains récits les personnes ne parlent plus « de collègues, mais de sphères invisibles où sont prises les décisions impactant leur travail » 11 . Le travail est donc invisibilisé par la non-reconnaissance des capacités des travailleurs à formuler des propositions adossées à leurs expertises professionnelles. À juste titre, Christine Depigny-Huet mentionne que si l’entreprise ou l’administration aborde la question du travail par le biais de l’organigramme, ce n’est que le fonctionnement de l’entreprise qui est révélé. Le « vu d’en haut », comme le signale le propos d’un médecin hospitalier, écarte la part d’investissement et d’engagement des travailleurs. Cette représentation « n’est pas l’organisation réelle, celle qui permet de faire sur le terrain le travail attendu, par exemple d’opérer les gens » 3 . La communication performative est aussi à l’œuvre dans le champ du travail : Christine Depigny-Huet note que les organisations ne manquent pas de se déclarer être à l’écoute, « mais à l’écoute de quoi ? », interroge-t-elle. Et de poursuivre : « On a écouté les salariés individuellement. A-t-on pour autant écouté le travail ? » 13 . Le travail à l’épreuve du management Face à ces constats, la question de la gouvernance des organisations ne manque pas, à juste titre, d’être interrogée. Les effets induits par l’irruption au sein des organisations des sciences de gestion au détriment des sciences sociales sont désignés à l’aide de nombreux verbatims qui portent le même diagnostic. Christine Depigny-Huet met en évidence, dès l’ouverture du chapitre 3, les effets délétères de l’implantation du NPM, le New public management , « dont les principes et les outils ont déferlé sur la fonction publique au début des années 2000 ». Cette « gouvernance par les nombres […] dévore le temps de ceux qui l’alimentent, au détriment de l’exercice de leur métier » 14 . Par le biais de résistances minuscules, de comportements favorables aux usagers, de « la transgression des règles », les acteurs attachés à l’esprit du service public tentent de compenser le néotaylorisme « de la machine de gestion [qui] n’aura jamais tout prévu », comme le rappelle un anesthésiste réanimateur. Ce soignant dévoile son désarroi face à la prescription « de tout faire entrer dans des cases, même ce qui n’y entre pas comme lorsque je donne un cours ou que je suis avec la famille d’un patient. Je dois justifier tout ce que je fais. Tout le monde est en négociation permanente avec les directions pour essayer de prouver le bien-fondé de ses activités ». Le dialogue de gestion envahit l’exercice des expertises ; des indicateurs « sont souvent choisis pour piloter la performance financière. Ne mesurant pas grand-chose du point de vue du travail, ils n’ont guère de sens pour les travailleurs » 15 . L’usage excessif de ces indicateurs génère ainsi une forme d’invisibilisation du travail. Les exemples mis en avant convergent et soulignent comment ce management néolibéral en vient à déprécier le travail. L’autrice plaide pour la valorisation des collectifs de travail comme antidote à la prééminence des outils de gestion ; il s’ensuit un très riche inventaire d’exemples de comment faire collectif , démarches dépendantes des cultures professionnelles et de la nature de l’activité, dont la cooptation et l’action militante pourraient être les modalités à privilégier. Cette problématique concerne la catégorie des managers dont le travail est aussi traversé par un processus d’invisibilisation spécifique à l’activité exercée, qui se caractérise par la multiplicité et la densité des tâches à effectuer. Voir le travail, voir les travailleurs Pour terminer cet ouvrage qui, vraisemblablement, regarde le travail comme la recherche n’a pas coutume de le considérer, Christine Depigny-Huet explore la notion duale de visibilité/invisibilité du travail. Dans le procès du travail, celle-ci fluctue avec les circonstances. La crise sanitaire de 2020 a aidé d’autres représentations à émerger. Partant des observations qui en ont découlé, l’autrice rappelle qu’un acteur au travail « a besoin de voir et d’être vu, parce que c’est au cœur des interactions, entre collègues ou avec le public » 16 . Le désir de collectif s’impose notamment dans le métier du soin et de la relation. Quand la crise sanitaire a ordonné le repli et la mise en sommeil de la relation sociale au cœur du travail, nombre d’acteurs « ont bricolé des interactions par téléphone ou par écran interposé » 3 . C’est cette nécessité de lien qui est revendiquée par des acteurs de secteurs aussi différents que ceux de la santé, de l’éducation ou de l’artisanat, d’autant plus que la distance générée par la pandémie a invité à des postures innovantes. De ces nombreuses remarques émerge l’idée que la visibilité comme l’invisibilité reposent sur des effets de contexte. Des questions vives arrivent à l’ordre du jour : revendiquer l’invisibilisation ou la préserver ? Résister à la tyrannie de la visibilité permanente opposée au désir d’invisibilité revendiqué par certains acteurs ? Qu’en est-il des espaces de travail qui fabriquent trop de visibilité ? Comment concilier l'éthique professionnelle et l’inévitable visibilité ? Ces questions ne sauraient cacher celles, cruciales, liées à l’évolution présente du travail : le travail invisible est-il celui qui ne se voit pas ou que l’on ne cherche pas à voir ? Invisible pour qui ? De la lecture de Travail et travailleurs invisibles. Alors, « Pourquoi se lever le matin ! » , découle une forme d’optimisme : en dépit de la dégradation observée des conditions de travail, de l’irruption d’un management oublieux du respect des salariés, nombre de ces derniers ne se plient pas à l’injonction de l’individualisme au travail mais revendiquent au contraire de l’éprouver par la rencontre avec les autres travailleurs. En ce sens, cet ouvrage est un livre politique : le travailleur, la travailleuse sont des citoyens qui œuvrent à l’intention d’autres citoyens. L’humanisme résiste dans les collectifs de travail – voilà une bonne nouvelle ! Servi par ailleurs par une brillante préface signée Thomas Coutrot, cet ouvrage rédigé dans une langue fluide sait aussi rappeler le moment venu, sans ostentation, ses appuis théoriques inspirateurs (Clot, Charpentier, Dujarier, etc.). Cet ouvrage, qui remet le travail au centre des préoccupations en dépit des politiques de gestion qui visent son invisibilisation, est à faire circuler sans modération au sein des directions des ressources humaines !   À lire également sur Nonfiction : La série  « Saint-Nazaire au travail » , témoignages de travailleurs dont les propos sont reccueillis par La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » Notes : 1 - p. 23 2 - p. 69 3 - Ibid . 4 - p. 69-70 5 - p. 70 6 - Philippe Zarifian, Objectif compétence, Paris, éditions Liaisons sociales, 1999, p. 38-39 7 - p. 75 8 - p. 79 9 - p. 23-82 10 - Voir Pierre Vermersch, L’entretien d’explicitation en formation continue et initiale , Paris, ESF, 1994. 11 - p. 84 12 - Ibid . 13 - p. 113 14 - p. 119 15 - p. 124 16 - p. 177 17 - Ibid .
Texte intégral (2801 mots)

Le travail est partout dans les discours : on s’exprime à propos du travail ; des avis sont portés sur le travail ; des experts discourent du travail. Mais que se passe-t-il lorsque, plutôt que de parler à sa place, on laisse le travail se dire, se dévoiler ? Lorsque l’on va le recueillir devant la glace sans tain, auprès de ceux qui le vivent, dans des conditions favorisant une parole libre ? Cette démarche, qui consiste à faire entendre le travail depuis l’expérience de ceux qui l’exercent, reste rare dans la littérature scientifique. C’est à cela que s’emploient les membres de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », collectif pluridisciplinaire qui se donne pour tâche d’aller au plus près du vrai en laissant sur le bas-côté les discours convenus, la glose infinie des commentaires des réseaux sociaux et les clichés sans audace, afin de découvrir, de valoriser et d’honorer – au sens de rendre de l’honneur – le travail impensé parce qu’invisible.

Pour mettre au jour les spécificités du travail invisible, l’autrice précise et justifie le recours à la technique de la mise en récits, recueillis par le moyen de l’entretien auprès d’opérateurs, de salariés d’organisations privées et publiques. Il s’agit de dévoiler « l’engagement de la personne dans son travail »1. L’idée première consiste à révéler, au sens de faire apparaître l’image latente comme au temps de la photographie argentique, la lente émergence d’un discours personnel à propos de l’activité exercée. Par celui-ci, l’acteur social se dévoile dans le cadre d’un échange avec un interviewer qui ne poursuit aucun but d’exploitation du matériau recueilli. Il n’est ni « un enquêteur professionnel », ni un chercheur mobilisé par un projet de recherche. Sa visée est strictement compréhensive. C’est là toute la singularité et l’originalité de la méthode pratiquée par La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », dont la posture est proche de celle d’un citoyen désireux de comprendre le travail d’un autre citoyen. Le respect de l’acteur au travail et de son discours confère à ce recueil de données une indéniable dimension éthique. L’autrice précise par ailleurs que le recueil de la parole des travailleurs « est un échange libre, plus ou moins dirigé selon les pratiques des interviewers, souvent un peu débridé, qui n’esquive pas les surprises, les contradictions, les difficultés, pas plus que les échecs et les déceptions, les réussites et les émerveillements »2. Cette démarche de collecte de données est singulière dans le champ des sciences sociales car, précise-t-elle, la parole de la personne « est énoncée à distance de la situation de travail, dans le temps d’une conversation enregistrée »3. Loin des pratiques de la recherche qui mettent en avant l’articulation de plusieurs modalités, Christine Depigny-Huet précise que la parole recueillie « n’est complétée par aucune observation du travail »4. Voilà qui ne peut que valoriser le contrat de confiance entre la personne interviewée et « l’écrivant qui prend au premier degré ce que lui a donné le narrateur au moment de leur rencontre, qui a été enregistré et sera intégralement transcrit »5.

On le voit, ce n’est pas un récit né du travail prescrit, défini par un cadre réglementaire (typiquement une fiche de poste), mais une verbalisation tirée de l’expérience, du vécu de l’acteur au travail, de son inventivité, de sa réactivité et de sa créativité qui est sollicitée. La mise en mots autorise une parole élaborée en toute liberté qui distingue le locuteur. L’acteur au travail produit le sens de son activité par la faculté de structurer son discours de la manière qui lui semble la plus conforme à son ressenti. De fait, les situations que présente Christine Depigny-Huet tendent à montrer que toute activité, et en particulier les imprévus, les aléas, contribuent à façonner et à individualiser la relation de l’acteur à son travail. En cela, l’approche développée par Christine Depigny-Huet renouvelle et enrichit la notion de compétence mise au jour par la sociologie du travail, qui voit dans un « événement partiellement imprévu et surprenant […] une part incontournable d’initiative qui ne peut pas venir de prescripteurs ni d’une hiérarchie »6. Le travailleur et la travailleuse cessent d’être définis par leur activité et s’imposent comme des personnes. Christine Depigny-Huet rejoint ici la conception développée par des psychologues du courant humaniste tels Carl Rogers ou John Dewey, qui estiment que l’éducation ou le travail ont pour fonction de développer la créativité inhérente à chaque personne.

Ce faisant, l’autrice présente de nombreuses situations dans lesquelles l’implication des acteurs renouvelle la relation au travail : fierté née de la résolution d’une situation, compréhension de la dimension d’ensemble de son travail, et, surtout, sentiment d’appartenance à un collectif.  C’est bien une histoire singulière qui est mise en mots, puisque la perspective du travail adoptée par Christine Depigny-Huet au sein de la « Compagnie Pourquoi se lever le matin ! » est de produire « un récit, en je, signé du prénom réel ou d’emprunt d’une personne ». Ce récit est conçu à partir « de la parole qui est venue lors d’une rencontre entre le narrateur ou la narratrice et l’écrivant ou l’écrivante, passeurs d’histoires (vraies) de travail »7. C’est une démarche d’auto-investigation de « l’intimité de son activité » qui donne à la parole une forme indéniable d’authenticité et de puissance d’action. Le récit écrit qui en découle s’orchestre à partir de la parole enregistrée : ses accents, sa typicité, sa narrativité ne doivent être ni minorés ni embellis puisqu’en définitive, les interviewés-narrateurs demeurent maîtres de la version ultime. « Rien ne sera publié sans leur accord »8, confirme Christine Depigny-Huet.

Mettre le travail réel en récit

Le premier chapitre de l’ouvrage9 est majoritairement consacré à la mise en récit du travail recueilli par le biais d’un type d’entretien dont Christine Depigny-Huet et la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » ont formalisé les modalités. Cela n’est à aucun moment indiqué dans l’ouvrage, mais il semble à ce point nécessaire de mentionner que les choix méthodologiques de l’entretien semblent proches des caractéristiques de l’entretien d’explicitation, outil d’investigation qui recherche la plus haute précision dans la description d’une activité. Mis au point par Pierre Vermersch10, ce modèle d’entretien très utilisé dans les sciences de l’éducation et de la formation permet à un sujet d’analyser une activité à des fins de perfectionnement. Cependant, et c’est là la nouveauté apportée par le travail de recueil de La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », Christine Depigny-Huet détourne les finalités de l’entretien d’explicitation pour le diriger vers la « production d’un récit » personnel plutôt que vers un inventaire des connaissances opérationnelles implicites inscrites dans une activité. Cette démarche constitue une combinaison originale entre entretien d’explicitation, écriture narrative et restitution validée par les enquêtés. Il ne serait pas étonnant que le travail de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » soit réinvesti dans d’autres champs que celui du travail.

Les récits ainsi recueillis ne permettent pas seulement de mieux comprendre l'expérience subjective du travail, ils mettent aussi au jour les mécanismes par lesquels le travail réel demeure invisible aux yeux des organisations. Les témoignages recueillis dans le contexte de la crise sanitaire du printemps 2020 illustrent avec force les initiatives des acteurs d’établissements de soin pour faire face à l’imprévu et à l’urgence inédite auxquelles ils étaient confrontés. Nombre de propos démontrent par l’exemple que non seulement la part invisible du travail n’est pas appréhendée par la hiérarchie mais que celle-ci demeure « sourde et aveugle aux travailleurs ». L’autrice note avec justesse que dans certains récits les personnes ne parlent plus « de collègues, mais de sphères invisibles où sont prises les décisions impactant leur travail »11. Le travail est donc invisibilisé par la non-reconnaissance des capacités des travailleurs à formuler des propositions adossées à leurs expertises professionnelles. À juste titre, Christine Depigny-Huet mentionne que si l’entreprise ou l’administration aborde la question du travail par le biais de l’organigramme, ce n’est que le fonctionnement de l’entreprise qui est révélé. Le « vu d’en haut », comme le signale le propos d’un médecin hospitalier, écarte la part d’investissement et d’engagement des travailleurs. Cette représentation « n’est pas l’organisation réelle, celle qui permet de faire sur le terrain le travail attendu, par exemple d’opérer les gens »3. La communication performative est aussi à l’œuvre dans le champ du travail : Christine Depigny-Huet note que les organisations ne manquent pas de se déclarer être à l’écoute, « mais à l’écoute de quoi ? », interroge-t-elle. Et de poursuivre : « On a écouté les salariés individuellement. A-t-on pour autant écouté le travail ? »13.

Le travail à l’épreuve du management

Face à ces constats, la question de la gouvernance des organisations ne manque pas, à juste titre, d’être interrogée. Les effets induits par l’irruption au sein des organisations des sciences de gestion au détriment des sciences sociales sont désignés à l’aide de nombreux verbatims qui portent le même diagnostic. Christine Depigny-Huet met en évidence, dès l’ouverture du chapitre 3, les effets délétères de l’implantation du NPM, le New public management, « dont les principes et les outils ont déferlé sur la fonction publique au début des années 2000 ». Cette « gouvernance par les nombres […] dévore le temps de ceux qui l’alimentent, au détriment de l’exercice de leur métier »14.

Par le biais de résistances minuscules, de comportements favorables aux usagers, de « la transgression des règles », les acteurs attachés à l’esprit du service public tentent de compenser le néotaylorisme « de la machine de gestion [qui] n’aura jamais tout prévu », comme le rappelle un anesthésiste réanimateur. Ce soignant dévoile son désarroi face à la prescription « de tout faire entrer dans des cases, même ce qui n’y entre pas comme lorsque je donne un cours ou que je suis avec la famille d’un patient. Je dois justifier tout ce que je fais. Tout le monde est en négociation permanente avec les directions pour essayer de prouver le bien-fondé de ses activités ». Le dialogue de gestion envahit l’exercice des expertises ; des indicateurs « sont souvent choisis pour piloter la performance financière. Ne mesurant pas grand-chose du point de vue du travail, ils n’ont guère de sens pour les travailleurs »15. L’usage excessif de ces indicateurs génère ainsi une forme d’invisibilisation du travail. Les exemples mis en avant convergent et soulignent comment ce management néolibéral en vient à déprécier le travail.

L’autrice plaide pour la valorisation des collectifs de travail comme antidote à la prééminence des outils de gestion ; il s’ensuit un très riche inventaire d’exemples de comment faire collectif, démarches dépendantes des cultures professionnelles et de la nature de l’activité, dont la cooptation et l’action militante pourraient être les modalités à privilégier. Cette problématique concerne la catégorie des managers dont le travail est aussi traversé par un processus d’invisibilisation spécifique à l’activité exercée, qui se caractérise par la multiplicité et la densité des tâches à effectuer.

Voir le travail, voir les travailleurs

Pour terminer cet ouvrage qui, vraisemblablement, regarde le travail comme la recherche n’a pas coutume de le considérer, Christine Depigny-Huet explore la notion duale de visibilité/invisibilité du travail. Dans le procès du travail, celle-ci fluctue avec les circonstances. La crise sanitaire de 2020 a aidé d’autres représentations à émerger. Partant des observations qui en ont découlé, l’autrice rappelle qu’un acteur au travail « a besoin de voir et d’être vu, parce que c’est au cœur des interactions, entre collègues ou avec le public »16. Le désir de collectif s’impose notamment dans le métier du soin et de la relation. Quand la crise sanitaire a ordonné le repli et la mise en sommeil de la relation sociale au cœur du travail, nombre d’acteurs « ont bricolé des interactions par téléphone ou par écran interposé »3. C’est cette nécessité de lien qui est revendiquée par des acteurs de secteurs aussi différents que ceux de la santé, de l’éducation ou de l’artisanat, d’autant plus que la distance générée par la pandémie a invité à des postures innovantes. De ces nombreuses remarques émerge l’idée que la visibilité comme l’invisibilité reposent sur des effets de contexte. Des questions vives arrivent à l’ordre du jour : revendiquer l’invisibilisation ou la préserver ? Résister à la tyrannie de la visibilité permanente opposée au désir d’invisibilité revendiqué par certains acteurs ? Qu’en est-il des espaces de travail qui fabriquent trop de visibilité ? Comment concilier l'éthique professionnelle et l’inévitable visibilité ? Ces questions ne sauraient cacher celles, cruciales, liées à l’évolution présente du travail : le travail invisible est-il celui qui ne se voit pas ou que l’on ne cherche pas à voir ? Invisible pour qui ?

De la lecture de Travail et travailleurs invisibles. Alors, « Pourquoi se lever le matin ! », découle une forme d’optimisme : en dépit de la dégradation observée des conditions de travail, de l’irruption d’un management oublieux du respect des salariés, nombre de ces derniers ne se plient pas à l’injonction de l’individualisme au travail mais revendiquent au contraire de l’éprouver par la rencontre avec les autres travailleurs. En ce sens, cet ouvrage est un livre politique : le travailleur, la travailleuse sont des citoyens qui œuvrent à l’intention d’autres citoyens. L’humanisme résiste dans les collectifs de travail – voilà une bonne nouvelle ! Servi par ailleurs par une brillante préface signée Thomas Coutrot, cet ouvrage rédigé dans une langue fluide sait aussi rappeler le moment venu, sans ostentation, ses appuis théoriques inspirateurs (Clot, Charpentier, Dujarier, etc.). Cet ouvrage, qui remet le travail au centre des préoccupations en dépit des politiques de gestion qui visent son invisibilisation, est à faire circuler sans modération au sein des directions des ressources humaines !

 

À lire également sur Nonfiction :

La série « Saint-Nazaire au travail », témoignages de travailleurs dont les propos sont reccueillis par La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! »


Notes :
1 - p. 23
2 - p. 69
3 - Ibid.
4 - p. 69-70
5 - p. 70
6 - Philippe Zarifian, Objectif compétence, Paris, éditions Liaisons sociales, 1999, p. 38-39
7 - p. 75
8 - p. 79
9 - p. 23-82
10 - Voir Pierre Vermersch, L’entretien d’explicitation en formation continue et initiale, Paris, ESF, 1994.
11 - p. 84
12 - Ibid.
13 - p. 113
14 - p. 119
15 - p. 124
16 - p. 177
17 - Ibid.
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