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09.09.2026 à 12:00

Quand les récits de travail révèlent le travail réel

Le travail est partout dans les discours : on s’exprime à propos du travail ; des avis sont portés sur le travail ; des experts discourent du travail. Mais que se passe-t-il lorsque, plutôt que de parler à sa place, on laisse le travail se dire, se dévoiler ? Lorsque l’on va le recueillir devant la glace sans tain, auprès de ceux qui le vivent, dans des conditions favorisant une parole libre ? Cette démarche, qui consiste à faire entendre le travail depuis l’expérience de ceux qui l’exercent, reste rare dans la littérature scientifique. C’est à cela que s’emploient les membres de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », collectif pluridisciplinaire qui se donne pour tâche d’aller au plus près du vrai en laissant sur le bas-côté les discours convenus, la glose infinie des commentaires des réseaux sociaux et les clichés sans audace, afin de découvrir, de valoriser et d’honorer – au sens de rendre de l’honneur – le travail impensé parce qu’invisible. Pour mettre au jour les spécificités du travail invisible, l’autrice précise et justifie le recours à la technique de la mise en récits, recueillis par le moyen de l’entretien auprès d’opérateurs, de salariés d’organisations privées et publiques. Il s’agit de dévoiler « l’engagement de la personne dans son travail » 1 . L’idée première consiste à révéler , au sens de faire apparaître l’image latente comme au temps de la photographie argentique, la lente émergence d’un discours personnel à propos de l’activité exercée. Par celui-ci, l’acteur social se dévoile dans le cadre d’un échange avec un interviewer qui ne poursuit aucun but d’exploitation du matériau recueilli. Il n’est ni « un enquêteur professionnel », ni un chercheur mobilisé par un projet de recherche. Sa visée est strictement compréhensive. C’est là toute la singularité et l’originalité de la méthode pratiquée par La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », dont la posture est proche de celle d’un citoyen désireux de comprendre le travail d’un autre citoyen. Le respect de l’acteur au travail et de son discours confère à ce recueil de données une indéniable dimension éthique. L’autrice précise par ailleurs que le recueil de la parole des travailleurs « est un échange libre, plus ou moins dirigé selon les pratiques des interviewers, souvent un peu débridé, qui n’esquive pas les surprises, les contradictions, les difficultés, pas plus que les échecs et les déceptions, les réussites et les émerveillements » 2 . Cette démarche de collecte de données est singulière dans le champ des sciences sociales car, précise-t-elle, la parole de la personne « est énoncée à distance de la situation de travail, dans le temps d’une conversation enregistrée » 3 . Loin des pratiques de la recherche qui mettent en avant l’articulation de plusieurs modalités, Christine Depigny-Huet précise que la parole recueillie « n’est complétée par aucune observation du travail » 4 . Voilà qui ne peut que valoriser le contrat de confiance entre la personne interviewée et « l’écrivant qui prend au premier degré ce que lui a donné le narrateur au moment de leur rencontre, qui a été enregistré et sera intégralement transcrit » 5 . On le voit, ce n’est pas un récit né du travail prescrit, défini par un cadre réglementaire (typiquement une fiche de poste), mais une verbalisation tirée de l’expérience, du vécu de l’acteur au travail, de son inventivité, de sa réactivité et de sa créativité qui est sollicitée. La mise en mots autorise une parole élaborée en toute liberté qui distingue le locuteur. L’acteur au travail produit le sens de son activité par la faculté de structurer son discours de la manière qui lui semble la plus conforme à son ressenti. De fait, les situations que présente Christine Depigny-Huet tendent à montrer que toute activité, et en particulier les imprévus, les aléas, contribuent à façonner et à individualiser la relation de l’acteur à son travail. En cela, l’approche développée par Christine Depigny-Huet renouvelle et enrichit la notion de compétence mise au jour par la sociologie du travail, qui voit dans un « événement partiellement imprévu et surprenant […] une part incontournable d’initiative qui ne peut pas venir de prescripteurs ni d’une hiérarchie » 6 . Le travailleur et la travailleuse cessent d’être définis par leur activité et s’imposent comme des personnes. Christine Depigny-Huet rejoint ici la conception développée par des psychologues du courant humaniste tels Carl Rogers ou John Dewey, qui estiment que l’éducation ou le travail ont pour fonction de développer la créativité inhérente à chaque personne. Ce faisant, l’autrice présente de nombreuses situations dans lesquelles l’implication des acteurs renouvelle la relation au travail : fierté née de la résolution d’une situation, compréhension de la dimension d’ensemble de son travail, et, surtout, sentiment d’appartenance à un collectif.  C’est bien une histoire singulière qui est mise en mots, puisque la perspective du travail adoptée par Christine Depigny-Huet au sein de la « Compagnie Pourquoi se lever le matin ! » est de produire « un récit, en je, signé du prénom réel ou d’emprunt d’une personne ». Ce récit est conçu à partir « de la parole qui est venue lors d’une rencontre entre le narrateur ou la narratrice et l’écrivant ou l’écrivante, passeurs d’histoires (vraies) de travail » 7 . C’est une démarche d’auto-investigation de « l’intimité de son activité » qui donne à la parole une forme indéniable d’authenticité et de puissance d’action. Le récit écrit qui en découle s’orchestre à partir de la parole enregistrée : ses accents, sa typicité, sa narrativité ne doivent être ni minorés ni embellis puisqu’en définitive, les interviewés-narrateurs demeurent maîtres de la version ultime. « Rien ne sera publié sans leur accord » 8 , confirme Christine Depigny-Huet. Mettre le travail réel en récit Le premier chapitre de l’ouvrage 9 est majoritairement consacré à la mise en récit du travail recueilli par le biais d’un type d’entretien dont Christine Depigny-Huet et la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » ont formalisé les modalités. Cela n’est à aucun moment indiqué dans l’ouvrage, mais il semble à ce point nécessaire de mentionner que les choix méthodologiques de l’entretien semblent proches des caractéristiques de l’entretien d’explicitation, outil d’investigation qui recherche la plus haute précision dans la description d’une activité. Mis au point par Pierre Vermersch 10 , ce modèle d’entretien très utilisé dans les sciences de l’éducation et de la formation permet à un sujet d’analyser une activité à des fins de perfectionnement. Cependant, et c’est là la nouveauté apportée par le travail de recueil de La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », Christine Depigny-Huet détourne les finalités de l’entretien d’explicitation pour le diriger vers la « production d’un récit » personnel plutôt que vers un inventaire des connaissances opérationnelles implicites inscrites dans une activité. Cette démarche constitue une combinaison originale entre entretien d’explicitation, écriture narrative et restitution validée par les enquêtés. Il ne serait pas étonnant que le travail de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » soit réinvesti dans d’autres champs que celui du travail. Les récits ainsi recueillis ne permettent pas seulement de mieux comprendre l'expérience subjective du travail, ils mettent aussi au jour les mécanismes par lesquels le travail réel demeure invisible aux yeux des organisations. Les témoignages recueillis dans le contexte de la crise sanitaire du printemps 2020 illustrent avec force les initiatives des acteurs d’établissements de soin pour faire face à l’imprévu et à l’urgence inédite auxquelles ils étaient confrontés. Nombre de propos démontrent par l’exemple que non seulement la part invisible du travail n’est pas appréhendée par la hiérarchie mais que celle-ci demeure « sourde et aveugle aux travailleurs ». L’autrice note avec justesse que dans certains récits les personnes ne parlent plus « de collègues, mais de sphères invisibles où sont prises les décisions impactant leur travail » 11 . Le travail est donc invisibilisé par la non-reconnaissance des capacités des travailleurs à formuler des propositions adossées à leurs expertises professionnelles. À juste titre, Christine Depigny-Huet mentionne que si l’entreprise ou l’administration aborde la question du travail par le biais de l’organigramme, ce n’est que le fonctionnement de l’entreprise qui est révélé. Le « vu d’en haut », comme le signale le propos d’un médecin hospitalier, écarte la part d’investissement et d’engagement des travailleurs. Cette représentation « n’est pas l’organisation réelle, celle qui permet de faire sur le terrain le travail attendu, par exemple d’opérer les gens » 3 . La communication performative est aussi à l’œuvre dans le champ du travail : Christine Depigny-Huet note que les organisations ne manquent pas de se déclarer être à l’écoute, « mais à l’écoute de quoi ? », interroge-t-elle. Et de poursuivre : « On a écouté les salariés individuellement. A-t-on pour autant écouté le travail ? » 13 . Le travail à l’épreuve du management Face à ces constats, la question de la gouvernance des organisations ne manque pas, à juste titre, d’être interrogée. Les effets induits par l’irruption au sein des organisations des sciences de gestion au détriment des sciences sociales sont désignés à l’aide de nombreux verbatims qui portent le même diagnostic. Christine Depigny-Huet met en évidence, dès l’ouverture du chapitre 3, les effets délétères de l’implantation du NPM, le New public management , « dont les principes et les outils ont déferlé sur la fonction publique au début des années 2000 ». Cette « gouvernance par les nombres […] dévore le temps de ceux qui l’alimentent, au détriment de l’exercice de leur métier » 14 . Par le biais de résistances minuscules, de comportements favorables aux usagers, de « la transgression des règles », les acteurs attachés à l’esprit du service public tentent de compenser le néotaylorisme « de la machine de gestion [qui] n’aura jamais tout prévu », comme le rappelle un anesthésiste réanimateur. Ce soignant dévoile son désarroi face à la prescription « de tout faire entrer dans des cases, même ce qui n’y entre pas comme lorsque je donne un cours ou que je suis avec la famille d’un patient. Je dois justifier tout ce que je fais. Tout le monde est en négociation permanente avec les directions pour essayer de prouver le bien-fondé de ses activités ». Le dialogue de gestion envahit l’exercice des expertises ; des indicateurs « sont souvent choisis pour piloter la performance financière. Ne mesurant pas grand-chose du point de vue du travail, ils n’ont guère de sens pour les travailleurs » 15 . L’usage excessif de ces indicateurs génère ainsi une forme d’invisibilisation du travail. Les exemples mis en avant convergent et soulignent comment ce management néolibéral en vient à déprécier le travail. L’autrice plaide pour la valorisation des collectifs de travail comme antidote à la prééminence des outils de gestion ; il s’ensuit un très riche inventaire d’exemples de comment faire collectif , démarches dépendantes des cultures professionnelles et de la nature de l’activité, dont la cooptation et l’action militante pourraient être les modalités à privilégier. Cette problématique concerne la catégorie des managers dont le travail est aussi traversé par un processus d’invisibilisation spécifique à l’activité exercée, qui se caractérise par la multiplicité et la densité des tâches à effectuer. Voir le travail, voir les travailleurs Pour terminer cet ouvrage qui, vraisemblablement, regarde le travail comme la recherche n’a pas coutume de le considérer, Christine Depigny-Huet explore la notion duale de visibilité/invisibilité du travail. Dans le procès du travail, celle-ci fluctue avec les circonstances. La crise sanitaire de 2020 a aidé d’autres représentations à émerger. Partant des observations qui en ont découlé, l’autrice rappelle qu’un acteur au travail « a besoin de voir et d’être vu, parce que c’est au cœur des interactions, entre collègues ou avec le public » 16 . Le désir de collectif s’impose notamment dans le métier du soin et de la relation. Quand la crise sanitaire a ordonné le repli et la mise en sommeil de la relation sociale au cœur du travail, nombre d’acteurs « ont bricolé des interactions par téléphone ou par écran interposé » 3 . C’est cette nécessité de lien qui est revendiquée par des acteurs de secteurs aussi différents que ceux de la santé, de l’éducation ou de l’artisanat, d’autant plus que la distance générée par la pandémie a invité à des postures innovantes. De ces nombreuses remarques émerge l’idée que la visibilité comme l’invisibilité reposent sur des effets de contexte. Des questions vives arrivent à l’ordre du jour : revendiquer l’invisibilisation ou la préserver ? Résister à la tyrannie de la visibilité permanente opposée au désir d’invisibilité revendiqué par certains acteurs ? Qu’en est-il des espaces de travail qui fabriquent trop de visibilité ? Comment concilier l'éthique professionnelle et l’inévitable visibilité ? Ces questions ne sauraient cacher celles, cruciales, liées à l’évolution présente du travail : le travail invisible est-il celui qui ne se voit pas ou que l’on ne cherche pas à voir ? Invisible pour qui ? De la lecture de Travail et travailleurs invisibles. Alors, « Pourquoi se lever le matin ! » , découle une forme d’optimisme : en dépit de la dégradation observée des conditions de travail, de l’irruption d’un management oublieux du respect des salariés, nombre de ces derniers ne se plient pas à l’injonction de l’individualisme au travail mais revendiquent au contraire de l’éprouver par la rencontre avec les autres travailleurs. En ce sens, cet ouvrage est un livre politique : le travailleur, la travailleuse sont des citoyens qui œuvrent à l’intention d’autres citoyens. L’humanisme résiste dans les collectifs de travail – voilà une bonne nouvelle ! Servi par ailleurs par une brillante préface signée Thomas Coutrot, cet ouvrage rédigé dans une langue fluide sait aussi rappeler le moment venu, sans ostentation, ses appuis théoriques inspirateurs (Clot, Charpentier, Dujarier, etc.). Cet ouvrage, qui remet le travail au centre des préoccupations en dépit des politiques de gestion qui visent son invisibilisation, est à faire circuler sans modération au sein des directions des ressources humaines !   À lire également sur Nonfiction : La série  « Saint-Nazaire au travail » , témoignages de travailleurs dont les propos sont reccueillis par La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » Notes : 1 - p. 23 2 - p. 69 3 - Ibid . 4 - p. 69-70 5 - p. 70 6 - Philippe Zarifian, Objectif compétence, Paris, éditions Liaisons sociales, 1999, p. 38-39 7 - p. 75 8 - p. 79 9 - p. 23-82 10 - Voir Pierre Vermersch, L’entretien d’explicitation en formation continue et initiale , Paris, ESF, 1994. 11 - p. 84 12 - Ibid . 13 - p. 113 14 - p. 119 15 - p. 124 16 - p. 177 17 - Ibid .
Texte intégral (2801 mots)

Le travail est partout dans les discours : on s’exprime à propos du travail ; des avis sont portés sur le travail ; des experts discourent du travail. Mais que se passe-t-il lorsque, plutôt que de parler à sa place, on laisse le travail se dire, se dévoiler ? Lorsque l’on va le recueillir devant la glace sans tain, auprès de ceux qui le vivent, dans des conditions favorisant une parole libre ? Cette démarche, qui consiste à faire entendre le travail depuis l’expérience de ceux qui l’exercent, reste rare dans la littérature scientifique. C’est à cela que s’emploient les membres de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », collectif pluridisciplinaire qui se donne pour tâche d’aller au plus près du vrai en laissant sur le bas-côté les discours convenus, la glose infinie des commentaires des réseaux sociaux et les clichés sans audace, afin de découvrir, de valoriser et d’honorer – au sens de rendre de l’honneur – le travail impensé parce qu’invisible.

Pour mettre au jour les spécificités du travail invisible, l’autrice précise et justifie le recours à la technique de la mise en récits, recueillis par le moyen de l’entretien auprès d’opérateurs, de salariés d’organisations privées et publiques. Il s’agit de dévoiler « l’engagement de la personne dans son travail »1. L’idée première consiste à révéler, au sens de faire apparaître l’image latente comme au temps de la photographie argentique, la lente émergence d’un discours personnel à propos de l’activité exercée. Par celui-ci, l’acteur social se dévoile dans le cadre d’un échange avec un interviewer qui ne poursuit aucun but d’exploitation du matériau recueilli. Il n’est ni « un enquêteur professionnel », ni un chercheur mobilisé par un projet de recherche. Sa visée est strictement compréhensive. C’est là toute la singularité et l’originalité de la méthode pratiquée par La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », dont la posture est proche de celle d’un citoyen désireux de comprendre le travail d’un autre citoyen. Le respect de l’acteur au travail et de son discours confère à ce recueil de données une indéniable dimension éthique. L’autrice précise par ailleurs que le recueil de la parole des travailleurs « est un échange libre, plus ou moins dirigé selon les pratiques des interviewers, souvent un peu débridé, qui n’esquive pas les surprises, les contradictions, les difficultés, pas plus que les échecs et les déceptions, les réussites et les émerveillements »2. Cette démarche de collecte de données est singulière dans le champ des sciences sociales car, précise-t-elle, la parole de la personne « est énoncée à distance de la situation de travail, dans le temps d’une conversation enregistrée »3. Loin des pratiques de la recherche qui mettent en avant l’articulation de plusieurs modalités, Christine Depigny-Huet précise que la parole recueillie « n’est complétée par aucune observation du travail »4. Voilà qui ne peut que valoriser le contrat de confiance entre la personne interviewée et « l’écrivant qui prend au premier degré ce que lui a donné le narrateur au moment de leur rencontre, qui a été enregistré et sera intégralement transcrit »5.

On le voit, ce n’est pas un récit né du travail prescrit, défini par un cadre réglementaire (typiquement une fiche de poste), mais une verbalisation tirée de l’expérience, du vécu de l’acteur au travail, de son inventivité, de sa réactivité et de sa créativité qui est sollicitée. La mise en mots autorise une parole élaborée en toute liberté qui distingue le locuteur. L’acteur au travail produit le sens de son activité par la faculté de structurer son discours de la manière qui lui semble la plus conforme à son ressenti. De fait, les situations que présente Christine Depigny-Huet tendent à montrer que toute activité, et en particulier les imprévus, les aléas, contribuent à façonner et à individualiser la relation de l’acteur à son travail. En cela, l’approche développée par Christine Depigny-Huet renouvelle et enrichit la notion de compétence mise au jour par la sociologie du travail, qui voit dans un « événement partiellement imprévu et surprenant […] une part incontournable d’initiative qui ne peut pas venir de prescripteurs ni d’une hiérarchie »6. Le travailleur et la travailleuse cessent d’être définis par leur activité et s’imposent comme des personnes. Christine Depigny-Huet rejoint ici la conception développée par des psychologues du courant humaniste tels Carl Rogers ou John Dewey, qui estiment que l’éducation ou le travail ont pour fonction de développer la créativité inhérente à chaque personne.

Ce faisant, l’autrice présente de nombreuses situations dans lesquelles l’implication des acteurs renouvelle la relation au travail : fierté née de la résolution d’une situation, compréhension de la dimension d’ensemble de son travail, et, surtout, sentiment d’appartenance à un collectif.  C’est bien une histoire singulière qui est mise en mots, puisque la perspective du travail adoptée par Christine Depigny-Huet au sein de la « Compagnie Pourquoi se lever le matin ! » est de produire « un récit, en je, signé du prénom réel ou d’emprunt d’une personne ». Ce récit est conçu à partir « de la parole qui est venue lors d’une rencontre entre le narrateur ou la narratrice et l’écrivant ou l’écrivante, passeurs d’histoires (vraies) de travail »7. C’est une démarche d’auto-investigation de « l’intimité de son activité » qui donne à la parole une forme indéniable d’authenticité et de puissance d’action. Le récit écrit qui en découle s’orchestre à partir de la parole enregistrée : ses accents, sa typicité, sa narrativité ne doivent être ni minorés ni embellis puisqu’en définitive, les interviewés-narrateurs demeurent maîtres de la version ultime. « Rien ne sera publié sans leur accord »8, confirme Christine Depigny-Huet.

Mettre le travail réel en récit

Le premier chapitre de l’ouvrage9 est majoritairement consacré à la mise en récit du travail recueilli par le biais d’un type d’entretien dont Christine Depigny-Huet et la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » ont formalisé les modalités. Cela n’est à aucun moment indiqué dans l’ouvrage, mais il semble à ce point nécessaire de mentionner que les choix méthodologiques de l’entretien semblent proches des caractéristiques de l’entretien d’explicitation, outil d’investigation qui recherche la plus haute précision dans la description d’une activité. Mis au point par Pierre Vermersch10, ce modèle d’entretien très utilisé dans les sciences de l’éducation et de la formation permet à un sujet d’analyser une activité à des fins de perfectionnement. Cependant, et c’est là la nouveauté apportée par le travail de recueil de La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », Christine Depigny-Huet détourne les finalités de l’entretien d’explicitation pour le diriger vers la « production d’un récit » personnel plutôt que vers un inventaire des connaissances opérationnelles implicites inscrites dans une activité. Cette démarche constitue une combinaison originale entre entretien d’explicitation, écriture narrative et restitution validée par les enquêtés. Il ne serait pas étonnant que le travail de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » soit réinvesti dans d’autres champs que celui du travail.

Les récits ainsi recueillis ne permettent pas seulement de mieux comprendre l'expérience subjective du travail, ils mettent aussi au jour les mécanismes par lesquels le travail réel demeure invisible aux yeux des organisations. Les témoignages recueillis dans le contexte de la crise sanitaire du printemps 2020 illustrent avec force les initiatives des acteurs d’établissements de soin pour faire face à l’imprévu et à l’urgence inédite auxquelles ils étaient confrontés. Nombre de propos démontrent par l’exemple que non seulement la part invisible du travail n’est pas appréhendée par la hiérarchie mais que celle-ci demeure « sourde et aveugle aux travailleurs ». L’autrice note avec justesse que dans certains récits les personnes ne parlent plus « de collègues, mais de sphères invisibles où sont prises les décisions impactant leur travail »11. Le travail est donc invisibilisé par la non-reconnaissance des capacités des travailleurs à formuler des propositions adossées à leurs expertises professionnelles. À juste titre, Christine Depigny-Huet mentionne que si l’entreprise ou l’administration aborde la question du travail par le biais de l’organigramme, ce n’est que le fonctionnement de l’entreprise qui est révélé. Le « vu d’en haut », comme le signale le propos d’un médecin hospitalier, écarte la part d’investissement et d’engagement des travailleurs. Cette représentation « n’est pas l’organisation réelle, celle qui permet de faire sur le terrain le travail attendu, par exemple d’opérer les gens »3. La communication performative est aussi à l’œuvre dans le champ du travail : Christine Depigny-Huet note que les organisations ne manquent pas de se déclarer être à l’écoute, « mais à l’écoute de quoi ? », interroge-t-elle. Et de poursuivre : « On a écouté les salariés individuellement. A-t-on pour autant écouté le travail ? »13.

Le travail à l’épreuve du management

Face à ces constats, la question de la gouvernance des organisations ne manque pas, à juste titre, d’être interrogée. Les effets induits par l’irruption au sein des organisations des sciences de gestion au détriment des sciences sociales sont désignés à l’aide de nombreux verbatims qui portent le même diagnostic. Christine Depigny-Huet met en évidence, dès l’ouverture du chapitre 3, les effets délétères de l’implantation du NPM, le New public management, « dont les principes et les outils ont déferlé sur la fonction publique au début des années 2000 ». Cette « gouvernance par les nombres […] dévore le temps de ceux qui l’alimentent, au détriment de l’exercice de leur métier »14.

Par le biais de résistances minuscules, de comportements favorables aux usagers, de « la transgression des règles », les acteurs attachés à l’esprit du service public tentent de compenser le néotaylorisme « de la machine de gestion [qui] n’aura jamais tout prévu », comme le rappelle un anesthésiste réanimateur. Ce soignant dévoile son désarroi face à la prescription « de tout faire entrer dans des cases, même ce qui n’y entre pas comme lorsque je donne un cours ou que je suis avec la famille d’un patient. Je dois justifier tout ce que je fais. Tout le monde est en négociation permanente avec les directions pour essayer de prouver le bien-fondé de ses activités ». Le dialogue de gestion envahit l’exercice des expertises ; des indicateurs « sont souvent choisis pour piloter la performance financière. Ne mesurant pas grand-chose du point de vue du travail, ils n’ont guère de sens pour les travailleurs »15. L’usage excessif de ces indicateurs génère ainsi une forme d’invisibilisation du travail. Les exemples mis en avant convergent et soulignent comment ce management néolibéral en vient à déprécier le travail.

L’autrice plaide pour la valorisation des collectifs de travail comme antidote à la prééminence des outils de gestion ; il s’ensuit un très riche inventaire d’exemples de comment faire collectif, démarches dépendantes des cultures professionnelles et de la nature de l’activité, dont la cooptation et l’action militante pourraient être les modalités à privilégier. Cette problématique concerne la catégorie des managers dont le travail est aussi traversé par un processus d’invisibilisation spécifique à l’activité exercée, qui se caractérise par la multiplicité et la densité des tâches à effectuer.

Voir le travail, voir les travailleurs

Pour terminer cet ouvrage qui, vraisemblablement, regarde le travail comme la recherche n’a pas coutume de le considérer, Christine Depigny-Huet explore la notion duale de visibilité/invisibilité du travail. Dans le procès du travail, celle-ci fluctue avec les circonstances. La crise sanitaire de 2020 a aidé d’autres représentations à émerger. Partant des observations qui en ont découlé, l’autrice rappelle qu’un acteur au travail « a besoin de voir et d’être vu, parce que c’est au cœur des interactions, entre collègues ou avec le public »16. Le désir de collectif s’impose notamment dans le métier du soin et de la relation. Quand la crise sanitaire a ordonné le repli et la mise en sommeil de la relation sociale au cœur du travail, nombre d’acteurs « ont bricolé des interactions par téléphone ou par écran interposé »3. C’est cette nécessité de lien qui est revendiquée par des acteurs de secteurs aussi différents que ceux de la santé, de l’éducation ou de l’artisanat, d’autant plus que la distance générée par la pandémie a invité à des postures innovantes. De ces nombreuses remarques émerge l’idée que la visibilité comme l’invisibilité reposent sur des effets de contexte. Des questions vives arrivent à l’ordre du jour : revendiquer l’invisibilisation ou la préserver ? Résister à la tyrannie de la visibilité permanente opposée au désir d’invisibilité revendiqué par certains acteurs ? Qu’en est-il des espaces de travail qui fabriquent trop de visibilité ? Comment concilier l'éthique professionnelle et l’inévitable visibilité ? Ces questions ne sauraient cacher celles, cruciales, liées à l’évolution présente du travail : le travail invisible est-il celui qui ne se voit pas ou que l’on ne cherche pas à voir ? Invisible pour qui ?

De la lecture de Travail et travailleurs invisibles. Alors, « Pourquoi se lever le matin ! », découle une forme d’optimisme : en dépit de la dégradation observée des conditions de travail, de l’irruption d’un management oublieux du respect des salariés, nombre de ces derniers ne se plient pas à l’injonction de l’individualisme au travail mais revendiquent au contraire de l’éprouver par la rencontre avec les autres travailleurs. En ce sens, cet ouvrage est un livre politique : le travailleur, la travailleuse sont des citoyens qui œuvrent à l’intention d’autres citoyens. L’humanisme résiste dans les collectifs de travail – voilà une bonne nouvelle ! Servi par ailleurs par une brillante préface signée Thomas Coutrot, cet ouvrage rédigé dans une langue fluide sait aussi rappeler le moment venu, sans ostentation, ses appuis théoriques inspirateurs (Clot, Charpentier, Dujarier, etc.). Cet ouvrage, qui remet le travail au centre des préoccupations en dépit des politiques de gestion qui visent son invisibilisation, est à faire circuler sans modération au sein des directions des ressources humaines !

 

À lire également sur Nonfiction :

La série « Saint-Nazaire au travail », témoignages de travailleurs dont les propos sont reccueillis par La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! »


Notes :
1 - p. 23
2 - p. 69
3 - Ibid.
4 - p. 69-70
5 - p. 70
6 - Philippe Zarifian, Objectif compétence, Paris, éditions Liaisons sociales, 1999, p. 38-39
7 - p. 75
8 - p. 79
9 - p. 23-82
10 - Voir Pierre Vermersch, L’entretien d’explicitation en formation continue et initiale, Paris, ESF, 1994.
11 - p. 84
12 - Ibid.
13 - p. 113
14 - p. 119
15 - p. 124
16 - p. 177
17 - Ibid.

08.09.2026 à 10:00

La face cachée des matériaux de construction

Après l’été caniculaire et la sécheresse historiques – dont les conséquences se feront encore sentir à l’automne – que la France a connus en 2026, il devient indispensable de politiser la question du logement. Comment devons-nous construire et rénover pour adapter nos habitations ? Mais aussi, comment pouvons-nous construire et rénover sans aggraver la situation et contribuer à la nécessaire atténuation ? L'ouvrage  Matériaux, un catalogue critique. Construire le monde autrement , signé par les enseignants-chercheurs en écoles d’architecture Armelle Choplin et Philippe Simay – auteurs de plusieurs livres sur le sujet –, vient à point nommé pour nous aider à réfléchir à ces questions. Contextualiser et politiser la construction Armelle Choplin et Philippe Simay ont pour objectif de nous faire comprendre le monde matériel qui nous entoure et dans lequel nous habitons à travers la composition et le processus de production des matériaux. Pour ce faire, ils détournent le principe du catalogue commercial, qui semble offrir un choix presque illimité pour la construction, sans rien nous dire de la provenance et des conditions de fabrication de ces produits. Comme les auteurs l’écrivent à juste titre : « Nous bâtissons sur une ignorance méthodiquement organisée qui nous décharge de toute responsabilité. » Les matériaux sont décontextualisés afin de faciliter leur consommation, masquant les enjeux sociaux, économiques, culturels, politiques et bien sûr environnementaux associés. Partant du postulat que l’abstraction est source de dépolitisation, c’est une démarche opposée qui a guidé les concepteurs de ce « catalogue critique ». Le secteur de la construction a en effet un impact environnemental colossal : 40 % des émissions de gaz à effet de serre, d’après le GIEC, dont 8 % pour la seule production de ciment. À cela s’ajoute un extractivisme continu touchant les sols. Les effets géologiques des bâtiments ne sont pas non plus anodins : le sol s’effondre sous le poids de certains, comme la tour gigantesque Burj Khalifa à Dubaï. Les matériaux standardisés dominants – tel le béton ou l’acier – s’avèrent fragiles, comme en témoigne l’état de nombreux ponts. Ils ne sont pas conçus selon une logique de durabilité mais de profit. La ville est d’ailleurs l’un des grands lieux de l’accumulation financière comme l’a bien montré le géographe marxiste David Harvey. Pour mieux saisir l’impact des matériaux, les auteurs adoptent une approche matérialiste. Ils s’inspirent également de courants des sciences sociales attentifs aux relations entre humains, non-humains et objets, dans le sillage d’anthropologues comme Bruno Latour et Tim Ingold. Ces travaux conduisent le plus souvent à mettre en lumière et rappeler nos interdépendances. La « vie sociale » des matériaux est donc scrutée et racontée en remontant les filières, de la production à l’utilisation sur les chantiers. Les auteurs se fondent sur des études de terrain, des lectures et des entretiens avec des acteurs. Avec ces récits, ils interrogent nos choix de construction et font œuvre politique. Les impacts des matériaux hégémoniques et subalternes Leur catalogue s’organise autour d’une « sélection de quinze produits emblématiques et révélateurs de la façon de produire, industrialiser, construire aujourd’hui » selon un classement « critique ». Il est une « invitation à poser les fondations pour construire le monde autrement. » Chaque notice fait l’objet d’une illustration de Maud Harou, quand des photographies auraient été les bienvenues par moments, pour aider à comprendre certains procédés ou donner à voir des réalisations emblématiques.    La première catégorie regroupe ce qu’ils qualifient – selon un schéma gramscien – de matériaux « hégémoniques » : béton, acier, verre et plastique. Leur impact économique et matériel est de loin le plus important. En outre, ils ont des conséquences sur toute la chaîne de production. Leur hégémonie « repose également sur des modes de production fondés sur l’exploitation d’une nature et d’un travail bon marché ». La seconde rassemble des matériaux « subalternes », qui viennent en appui aux premiers. Colles, adjuvants et bois (sous la forme de résidus agglomérés ou de forêts plantées) sont vassalisés. Ainsi, la colle, contrairement aux fixations mécaniques, transforme les matériaux qu’elle assemble en futurs déchets, puisqu’ils deviennent alors très difficilement réparables. L’histoire de chacun de ces matériaux est ainsi retracée, les procédés détaillés de manière fluide et accessible pour le lecteur, tout comme les différents enjeux associés. Les entreprises dominantes pour chaque secteur, comme LafargeHolcim pour le ciment, sont présentées. Les auteurs alternent et articulent avec brio récits, chiffres, analyses et questionnements. Ces deux premières catégories de matériaux laissent songeurs sur ce qu’il convient d’utiliser du fait de leurs multiples effets délétères. Heureusement, la troisième partie du livre ouvre des perspectives sur des alternatives plus respectueuses des hommes et de la nature. Une invitation à reconsidérer les matériaux récalcitrants La dernière catégorie met en avant les « récalcitrants », « marginalisés », moins rentables et souvent plus difficilement standardisables : la brique de terre, la paille, la pierre sèche et les matériaux de réemploi. « Enracinés dans leur territoire, ils réintroduisent du sensible, du local, du vivant et seraient porteurs d’une autre manière de construire. Une manière plus lente, plus respectueuse, plus contextuelle. Porteurs d’une autre vision politique. » Les auteurs estiment par exemple que la construction en paille « semble aujourd’hui l’une des réponses constructives les plus pertinentes ». Son potentiel pour l’isolation est ainsi impressionnant, tant par son efficacité que par les volumes facilement disponibles. Son utilisation est porteuse de bénéfices pour l’agriculture, dont elle est un co-produit de l’alimentation. Les auteurs mettent toutefois en garde contre le type d’agriculture mobilisée pour cela : il ne s’agit pas de renforcer sa forme conventionnelle mais de soutenir les initiatives biologiques ou agroécologiques. « Si nous voulons sortir de cette logique d’extraction et de gaspillage, une idée s’impose presque d’elle-même : réemployer », écrivent les deux auteurs, illustrant leur propos avec la porte de réemploi. Cette pratique est une constante dans l’histoire de l’humanité. En inversant la perspective, le dogme de la construction neuve n’est qu’une « parenthèse historique », voire une « anomalie ». Ces réflexions sur le réemploi, qui apparaît fondamental pour changer de modèle, auraient mérité d’être étoffées pour aborder la question cruciale du passage à l’échelle. Il en va de même pour la pierre sèche, dont la notice, très lyrique, aurait dû être plus concrète afin de donner à voir ses différentes applications possibles. Redonner du sens à l’acte de construction Avec ce catalogue, l’ambition (réussie) d’Armelle Choplin et Philippe Simay est donc de redonner du sens à l’acte de construction, de sortir des évidences actuelles qui président à cette activité. Ils observent toutefois des évolutions chez les architectes, qui utilisent de plus en plus des matériaux réemployés, géosourcés (issus du sol) et biosourcés (issus du vivant). D’autres s’inspirent d’architectures « vernaculaires ». Dans ce dernier cas, il s’agit d’être en phase avec les écosystèmes, tout en réfléchissant à des offres crédibles, en particulier pour les Suds, où les matériaux hégémoniques sont encore très désirés et associés à la modernité. Leur réflexion ne concerne pas seulement les spécialistes que sont les architectes ou les professionnels du domaine. Inspirés par Ivan Illich, ils invitent à s’émanciper de la domination des experts pour reprendre, collectivement, la main sur l’activité de construction, à l’image des chantiers apprenants. Dans un même ordre d’idées, s’ils ne rejettent pas la standardisation et l’industrialisation, ils soutiennent que celles-ci doivent être au service des artisans, et non le contraire, comme c’est encore largement le cas aujourd'hui. En définitive, la matière n’est pas neutre et contient des rapports sociaux et des choix politiques. Un nécessaire aggiornamento des professions de la construction s’impose selon les deux auteurs. Les politiques publiques doivent de même poursuivre leur évolution en termes de réglementation (sur le réemploi par exemple) et de soutien aux filières plus vertueuses. Les citoyens doivent également s’interroger sur leurs propres décisions en matière de construction. Construire moins et autrement devrait à terme constituer une nouvelle norme, s’appuyant sur la durabilité et la traçabilité des matériaux. Outre ces changements de pratiques, Armelle Choplin et Philippe Simay invitent à une évolution de nos imaginaires, qui conditionnent bien souvent les premières.
Texte intégral (1577 mots)

Après l’été caniculaire et la sécheresse historiques – dont les conséquences se feront encore sentir à l’automne – que la France a connus en 2026, il devient indispensable de politiser la question du logement. Comment devons-nous construire et rénover pour adapter nos habitations ? Mais aussi, comment pouvons-nous construire et rénover sans aggraver la situation et contribuer à la nécessaire atténuation ? L'ouvrage Matériaux, un catalogue critique. Construire le monde autrement, signé par les enseignants-chercheurs en écoles d’architecture Armelle Choplin et Philippe Simay – auteurs de plusieurs livres sur le sujet –, vient à point nommé pour nous aider à réfléchir à ces questions.

Contextualiser et politiser la construction

Armelle Choplin et Philippe Simay ont pour objectif de nous faire comprendre le monde matériel qui nous entoure et dans lequel nous habitons à travers la composition et le processus de production des matériaux. Pour ce faire, ils détournent le principe du catalogue commercial, qui semble offrir un choix presque illimité pour la construction, sans rien nous dire de la provenance et des conditions de fabrication de ces produits. Comme les auteurs l’écrivent à juste titre : « Nous bâtissons sur une ignorance méthodiquement organisée qui nous décharge de toute responsabilité. » Les matériaux sont décontextualisés afin de faciliter leur consommation, masquant les enjeux sociaux, économiques, culturels, politiques et bien sûr environnementaux associés. Partant du postulat que l’abstraction est source de dépolitisation, c’est une démarche opposée qui a guidé les concepteurs de ce « catalogue critique ».

Le secteur de la construction a en effet un impact environnemental colossal : 40 % des émissions de gaz à effet de serre, d’après le GIEC, dont 8 % pour la seule production de ciment. À cela s’ajoute un extractivisme continu touchant les sols. Les effets géologiques des bâtiments ne sont pas non plus anodins : le sol s’effondre sous le poids de certains, comme la tour gigantesque Burj Khalifa à Dubaï. Les matériaux standardisés dominants – tel le béton ou l’acier – s’avèrent fragiles, comme en témoigne l’état de nombreux ponts. Ils ne sont pas conçus selon une logique de durabilité mais de profit. La ville est d’ailleurs l’un des grands lieux de l’accumulation financière comme l’a bien montré le géographe marxiste David Harvey.

Pour mieux saisir l’impact des matériaux, les auteurs adoptent une approche matérialiste. Ils s’inspirent également de courants des sciences sociales attentifs aux relations entre humains, non-humains et objets, dans le sillage d’anthropologues comme Bruno Latour et Tim Ingold. Ces travaux conduisent le plus souvent à mettre en lumière et rappeler nos interdépendances. La « vie sociale » des matériaux est donc scrutée et racontée en remontant les filières, de la production à l’utilisation sur les chantiers. Les auteurs se fondent sur des études de terrain, des lectures et des entretiens avec des acteurs. Avec ces récits, ils interrogent nos choix de construction et font œuvre politique.

Les impacts des matériaux hégémoniques et subalternes

Leur catalogue s’organise autour d’une « sélection de quinze produits emblématiques et révélateurs de la façon de produire, industrialiser, construire aujourd’hui » selon un classement « critique ». Il est une « invitation à poser les fondations pour construire le monde autrement. » Chaque notice fait l’objet d’une illustration de Maud Harou, quand des photographies auraient été les bienvenues par moments, pour aider à comprendre certains procédés ou donner à voir des réalisations emblématiques.   

La première catégorie regroupe ce qu’ils qualifient – selon un schéma gramscien – de matériaux « hégémoniques » : béton, acier, verre et plastique. Leur impact économique et matériel est de loin le plus important. En outre, ils ont des conséquences sur toute la chaîne de production. Leur hégémonie « repose également sur des modes de production fondés sur l’exploitation d’une nature et d’un travail bon marché ».

La seconde rassemble des matériaux « subalternes », qui viennent en appui aux premiers. Colles, adjuvants et bois (sous la forme de résidus agglomérés ou de forêts plantées) sont vassalisés. Ainsi, la colle, contrairement aux fixations mécaniques, transforme les matériaux qu’elle assemble en futurs déchets, puisqu’ils deviennent alors très difficilement réparables.

L’histoire de chacun de ces matériaux est ainsi retracée, les procédés détaillés de manière fluide et accessible pour le lecteur, tout comme les différents enjeux associés. Les entreprises dominantes pour chaque secteur, comme LafargeHolcim pour le ciment, sont présentées. Les auteurs alternent et articulent avec brio récits, chiffres, analyses et questionnements. Ces deux premières catégories de matériaux laissent songeurs sur ce qu’il convient d’utiliser du fait de leurs multiples effets délétères. Heureusement, la troisième partie du livre ouvre des perspectives sur des alternatives plus respectueuses des hommes et de la nature.

Une invitation à reconsidérer les matériaux récalcitrants

La dernière catégorie met en avant les « récalcitrants », « marginalisés », moins rentables et souvent plus difficilement standardisables : la brique de terre, la paille, la pierre sèche et les matériaux de réemploi. « Enracinés dans leur territoire, ils réintroduisent du sensible, du local, du vivant et seraient porteurs d’une autre manière de construire. Une manière plus lente, plus respectueuse, plus contextuelle. Porteurs d’une autre vision politique. »

Les auteurs estiment par exemple que la construction en paille « semble aujourd’hui l’une des réponses constructives les plus pertinentes ». Son potentiel pour l’isolation est ainsi impressionnant, tant par son efficacité que par les volumes facilement disponibles. Son utilisation est porteuse de bénéfices pour l’agriculture, dont elle est un co-produit de l’alimentation. Les auteurs mettent toutefois en garde contre le type d’agriculture mobilisée pour cela : il ne s’agit pas de renforcer sa forme conventionnelle mais de soutenir les initiatives biologiques ou agroécologiques.

« Si nous voulons sortir de cette logique d’extraction et de gaspillage, une idée s’impose presque d’elle-même : réemployer », écrivent les deux auteurs, illustrant leur propos avec la porte de réemploi. Cette pratique est une constante dans l’histoire de l’humanité. En inversant la perspective, le dogme de la construction neuve n’est qu’une « parenthèse historique », voire une « anomalie ». Ces réflexions sur le réemploi, qui apparaît fondamental pour changer de modèle, auraient mérité d’être étoffées pour aborder la question cruciale du passage à l’échelle. Il en va de même pour la pierre sèche, dont la notice, très lyrique, aurait dû être plus concrète afin de donner à voir ses différentes applications possibles.

Redonner du sens à l’acte de construction

Avec ce catalogue, l’ambition (réussie) d’Armelle Choplin et Philippe Simay est donc de redonner du sens à l’acte de construction, de sortir des évidences actuelles qui président à cette activité. Ils observent toutefois des évolutions chez les architectes, qui utilisent de plus en plus des matériaux réemployés, géosourcés (issus du sol) et biosourcés (issus du vivant). D’autres s’inspirent d’architectures « vernaculaires ». Dans ce dernier cas, il s’agit d’être en phase avec les écosystèmes, tout en réfléchissant à des offres crédibles, en particulier pour les Suds, où les matériaux hégémoniques sont encore très désirés et associés à la modernité.

Leur réflexion ne concerne pas seulement les spécialistes que sont les architectes ou les professionnels du domaine. Inspirés par Ivan Illich, ils invitent à s’émanciper de la domination des experts pour reprendre, collectivement, la main sur l’activité de construction, à l’image des chantiers apprenants. Dans un même ordre d’idées, s’ils ne rejettent pas la standardisation et l’industrialisation, ils soutiennent que celles-ci doivent être au service des artisans, et non le contraire, comme c’est encore largement le cas aujourd'hui.

En définitive, la matière n’est pas neutre et contient des rapports sociaux et des choix politiques. Un nécessaire aggiornamento des professions de la construction s’impose selon les deux auteurs. Les politiques publiques doivent de même poursuivre leur évolution en termes de réglementation (sur le réemploi par exemple) et de soutien aux filières plus vertueuses. Les citoyens doivent également s’interroger sur leurs propres décisions en matière de construction. Construire moins et autrement devrait à terme constituer une nouvelle norme, s’appuyant sur la durabilité et la traçabilité des matériaux. Outre ces changements de pratiques, Armelle Choplin et Philippe Simay invitent à une évolution de nos imaginaires, qui conditionnent bien souvent les premières.

07.09.2026 à 12:00

La Raison et l’invention occidentale de la religion

Mohamed Amer Meziane propose une autre histoire des grands schèmes de la pensée occidentale et, par conséquent, de la Raison : non pas celle d’une raison unique et universelle, mais celle d’une pluralité de manières de penser, liées à des contextes historiques et culturels différents. En suivant le fil d’une lecture culturelle et postcoloniale des rapports entre Occident et Orient, il montre comment l’Occident a construit l’Orient comme son autre. Son propos rejoint ainsi les analyses d’Edward W. Said dans Dans l’ombre de l’Occident (2004-2014), qui voit dans l’islam en Occident le dernier grand stéréotype racial et culturel issu de cette longue histoire de représentations de l’Orient. À travers cette opposition se joue aussi une certaine conception du ciel, de la révélation et de la place que les religions peuvent occuper dans l’ordre du savoir. Mohamed Amer Meziane, docteur en philosophie, assistant à l’université de Brown, nous entraîne plutôt dans une démarche théorique, qui ne s’appuie qu’indirectement sur les conflits historiques. Ce volume constitue le troisième volet d’une réflexion engagée dans deux ouvrages précédents ( Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation , La Découverte, 2021 ;  Au bord des mondes. Vers une anthropologie métaphysique , Vues de l’esprit, 2023). Il nous apprend ainsi à distinguer Église et religion(s), vertus théologales et vertus civiles, ainsi que quelques autres couples conceptuels dont il fait moins directement la critique. Il ne les soumet pas à une déconstruction systématique, mais à une analyse précise des tours et des détours par lesquels la figure de Mahomet prend progressivement la place qu’elle finit par occuper : prophète, antéchrist, législateur… D’une certaine manière, ce parcours contribue à faire comprendre comment les horizons de l’absolu se sont progressivement fissurés en Occident, de même que l’exploration impériale du Nouveau Monde a contribué à dissoudre les certitudes scolastiques en repoussant les frontières du monde connu. Mais, afin de saisir clairement les dissociations constitutives du monde moderne — entre le faire et le croire, la vertu et la foi —, il faut également comprendre le processus historique qui les accompagne : le déclin progressif de l’hégémonie philosophique européenne dans le monde. C’est aussi ce qui permet de comprendre l’engagement explicite de l’auteur, membre du comité de rédaction de la revue Multitudes . Une critique du monopole de la Raison Le raisonnement de l’auteur ne prétend aucunement perpétuer une caricature : celle selon laquelle la pensée qui se fait appeler Raison serait contestable du seul fait qu’elle serait européenne. En revanche, si cette pensée qui se fait appeler Raison est contestable, c’est parce qu’elle prétend tenir lieu de pensée planétaire. Plus précisément, Meziane distingue les raisons situées et multiples, d'une part, de la Raison, celle qui naît en instaurant un monopole dans un geste d’occidentalisation de la pensée, d'autre part. Et de cette dernière, il convient de retracer l’histoire. Le projet ne prétend pas participer à une nouvelle déconstruction de la raison. Ce qui motive la rédaction de l’ouvrage renvoie plutôt aux discours qui présentent la Raison, voire La Science — les majuscules sont essentielles —, comme l’apanage d’un Occident qui s’impose au reste du monde : les « sauvages », les « peuples enfants », les « primitifs », etc. Il s’agit d’un discours qui ne se contente pas de hiérarchiser les peuples : il associe également la conquête du monde à celle du savoir, jusqu’à faire de la maîtrise scientifique une promesse de dépassement des limites humaines et, finalement, une prétention à se substituer au ciel lui-même. L'auteur affirme que ces mythes du Logos, renforcés au XIX e siècle — par Ernest Renan, par exemple —, peuplent encore de nos jours de nombreux fantasmes technoscientifiques qui prédisent un remplacement de l’humanité par l’IA. Ici se combinent la dimension impérialiste de la Raison, celle de l’Occident et celle du capital, ainsi que le mythe du Savoir. Défaire le récit eurocentré de la raison C’est au fil de la lecture que l’on découvre comment l’auteur fissure l’histoire communément admise de la raison. Il réintroduit dans cette histoire les auteurs et les textes qui ont fini par être considérés comme la « vraie philosophie » — Kant, Schelling, Hegel, Renan — pour montrer comment elle s’est constituée comme philosophie universelle en s’appuyant notamment sur un récit de ses propres origines : celui du miracle grec. Ce récit permet de faire de la Grèce l’origine de la raison philosophique et, par contraste, de repousser l’Orient hors de cette histoire ou de le renvoyer à un passé révolu. La fissure apparaît alors avec la réintroduction, dans cette histoire, de voix et de textes qui permettent de la décentrer : ceux du philosophe Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198), de l’émir Abdelkader (1808-1883) et du penseur Al Afghani (1838-1897). L’originalité de la démarche réside précisément dans le fait qu’elle ne prétend nullement condamner la pensée européenne. L’auteur insiste en permanence : ce ne sont ni la science moderne ni sa rationalité qui se trouvent accusées ici, mais seulement les discours qui les présentent comme des apanages exclusifs de l’Occident. Cette prétention n’a été possible qu’au moyen, notamment, de l’invention de la notion négative de « despotisme oriental ». C’est à ce point que l’idée d’une désimpérialisation du savoir et d’une critique d’un « universalisme » qui ne serait qu’occidental devient centrale. Aussi, l’orientalisme n’est-il rien d’autre que le discours par lequel l’Occident décrit et juge l’Orient — et, avec lui, l’islam et les sociétés musulmanes. Finalement, « Orient » comme « Occident » ne sont-ils pas des concepts fictifs, a fortiori lorsque l’Orient devient « orientalisme » ? Mahomet, de rival du Christ à figure de l’« Orient » Au sein de ces constructions, les Lumières ont joué un rôle décisif. Il s’agit alors de revenir sur la place du Ciel dans la philosophie et sur la critique de l’idée d’un Dieu qui se tiendrait dans l’au-delà en y demeurant imperceptible. Cette critique passe notamment par une histoire naturelle de la religion, articulée à une interprétation du droit mosaïque comme codification d’un droit coutumier non écrit, ainsi qu’à un renvoi de Moïse à l’Égypte — une hypothèse que Freud reprendra à son tour. Mais ce que nous fait découvrir l’auteur, c’est que ces considérations ont aussi pour point d’appui une certaine manière de considérer Mahomet. Celui-ci devient, au fur et à mesure de l’enchaînement des textes et des interprétations, un rival du Christ, un prophète, un fondateur de religion ou un hérétique de la religion chrétienne. Finalement, l’angoisse qui traverse les textes étudiés renvoie à une question : qui est celui qui, après Moïse et Jésus, se dit envoyé de Dieu ? C’est dans ce contexte que le prophète Mohammed devient, dans les discours occidentaux, Mahomet. La transformation du nom accompagne une transformation de la figure : le prophète de l’islam devient progressivement un personnage produit par le regard théologique et philosophique occidental. C’est sur ce terrain de la bataille théologique que se joue l’orientalisme, d’abord distingué et réfuté, puis finalement méprisé. Comme l’auteur le montre, « le commencement de la logique dont procède l’orientalisme est cette volonté partagée d’affirmer par tous les moyens que Mahomet est un faux prophète, que sa prophétie est une invention dont les ressorts sont strictement humains, et donc dénués de toute inspiration divine ». C’est sur ce point également que les penseurs des Lumières opèrent une distinction entre religion et Église. Car, longtemps, durant les mêmes années, la chrétienté n’a pas été une entité aux contours stabilisés. Mais justement, l’islam et la figure de Mahomet ne sont constitués en objets de l’orientalisme qu’à partir du XVIII e siècle, au moment où la philosophie se penche plus systématiquement sur ces questions. L’auteur restitue ainsi les jeux de renversement par lesquels Mahomet devient une figure que l’on peut opposer au christianisme institutionnel, puisque l’islam est alors présenté comme une religion dépourvue d’une structure ecclésiale. Il accompagne ainsi, en quelque sorte, la chrétienté occidentale dans sa propre constitution comme institution et comme théocratie, contribuant à circonscrire un espace conceptuel qui nous revient encore. Que l’on accepte ou récuse l’idée d’une origine chrétienne de l’islam, que l’on envisage ou non la séparation des pouvoirs religieux et politiques, que le sacerdoce relève ou non de charges séculières, que la vertu et la grâce fassent bon ménage ou non, les questions restent les mêmes. Les penseurs évoqués par l’auteur cherchent à déterminer si le Christ doit être considéré comme l’inventeur de la liberté ou, au contraire, comme son opposant, et si Mahomet incarne la confusion de la politique et de la religion, sans pour autant avoir fondé une Église. C’est sur le fond de ces débats que naît l’idée de religion civile, distincte de l’Église. Rousseau — et la distinction religion/Église —, Montesquieu — construisant le « despotisme oriental » —, Kant — distinguant la croyance et la pratique —, parmi d’autres, sont convoqués par l’auteur afin de mieux éclairer ces déplacements. Ils obligent à relire aussi bien les textes religieux fondateurs que les philosophes des Lumières, mais aussi les œuvres qui ont contesté la sujétion de l’Orient à l’Occident.
Texte intégral (1767 mots)

Mohamed Amer Meziane propose une autre histoire des grands schèmes de la pensée occidentale et, par conséquent, de la Raison : non pas celle d’une raison unique et universelle, mais celle d’une pluralité de manières de penser, liées à des contextes historiques et culturels différents. En suivant le fil d’une lecture culturelle et postcoloniale des rapports entre Occident et Orient, il montre comment l’Occident a construit l’Orient comme son autre. Son propos rejoint ainsi les analyses d’Edward W. Said dans Dans l’ombre de l’Occident (2004-2014), qui voit dans l’islam en Occident le dernier grand stéréotype racial et culturel issu de cette longue histoire de représentations de l’Orient. À travers cette opposition se joue aussi une certaine conception du ciel, de la révélation et de la place que les religions peuvent occuper dans l’ordre du savoir.

Mohamed Amer Meziane, docteur en philosophie, assistant à l’université de Brown, nous entraîne plutôt dans une démarche théorique, qui ne s’appuie qu’indirectement sur les conflits historiques. Ce volume constitue le troisième volet d’une réflexion engagée dans deux ouvrages précédents (Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation, La Découverte, 2021 ; Au bord des mondes. Vers une anthropologie métaphysique, Vues de l’esprit, 2023). Il nous apprend ainsi à distinguer Église et religion(s), vertus théologales et vertus civiles, ainsi que quelques autres couples conceptuels dont il fait moins directement la critique. Il ne les soumet pas à une déconstruction systématique, mais à une analyse précise des tours et des détours par lesquels la figure de Mahomet prend progressivement la place qu’elle finit par occuper : prophète, antéchrist, législateur… D’une certaine manière, ce parcours contribue à faire comprendre comment les horizons de l’absolu se sont progressivement fissurés en Occident, de même que l’exploration impériale du Nouveau Monde a contribué à dissoudre les certitudes scolastiques en repoussant les frontières du monde connu.

Mais, afin de saisir clairement les dissociations constitutives du monde moderne — entre le faire et le croire, la vertu et la foi —, il faut également comprendre le processus historique qui les accompagne : le déclin progressif de l’hégémonie philosophique européenne dans le monde. C’est aussi ce qui permet de comprendre l’engagement explicite de l’auteur, membre du comité de rédaction de la revue Multitudes.

Une critique du monopole de la Raison

Le raisonnement de l’auteur ne prétend aucunement perpétuer une caricature : celle selon laquelle la pensée qui se fait appeler Raison serait contestable du seul fait qu’elle serait européenne. En revanche, si cette pensée qui se fait appeler Raison est contestable, c’est parce qu’elle prétend tenir lieu de pensée planétaire. Plus précisément, Meziane distingue les raisons situées et multiples, d'une part, de la Raison, celle qui naît en instaurant un monopole dans un geste d’occidentalisation de la pensée, d'autre part. Et de cette dernière, il convient de retracer l’histoire.

Le projet ne prétend pas participer à une nouvelle déconstruction de la raison. Ce qui motive la rédaction de l’ouvrage renvoie plutôt aux discours qui présentent la Raison, voire La Science — les majuscules sont essentielles —, comme l’apanage d’un Occident qui s’impose au reste du monde : les « sauvages », les « peuples enfants », les « primitifs », etc. Il s’agit d’un discours qui ne se contente pas de hiérarchiser les peuples : il associe également la conquête du monde à celle du savoir, jusqu’à faire de la maîtrise scientifique une promesse de dépassement des limites humaines et, finalement, une prétention à se substituer au ciel lui-même.

L'auteur affirme que ces mythes du Logos, renforcés au XIXe siècle — par Ernest Renan, par exemple —, peuplent encore de nos jours de nombreux fantasmes technoscientifiques qui prédisent un remplacement de l’humanité par l’IA. Ici se combinent la dimension impérialiste de la Raison, celle de l’Occident et celle du capital, ainsi que le mythe du Savoir.

Défaire le récit eurocentré de la raison

C’est au fil de la lecture que l’on découvre comment l’auteur fissure l’histoire communément admise de la raison. Il réintroduit dans cette histoire les auteurs et les textes qui ont fini par être considérés comme la « vraie philosophie » — Kant, Schelling, Hegel, Renan — pour montrer comment elle s’est constituée comme philosophie universelle en s’appuyant notamment sur un récit de ses propres origines : celui du miracle grec. Ce récit permet de faire de la Grèce l’origine de la raison philosophique et, par contraste, de repousser l’Orient hors de cette histoire ou de le renvoyer à un passé révolu.

La fissure apparaît alors avec la réintroduction, dans cette histoire, de voix et de textes qui permettent de la décentrer : ceux du philosophe Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198), de l’émir Abdelkader (1808-1883) et du penseur Al Afghani (1838-1897). L’originalité de la démarche réside précisément dans le fait qu’elle ne prétend nullement condamner la pensée européenne. L’auteur insiste en permanence : ce ne sont ni la science moderne ni sa rationalité qui se trouvent accusées ici, mais seulement les discours qui les présentent comme des apanages exclusifs de l’Occident. Cette prétention n’a été possible qu’au moyen, notamment, de l’invention de la notion négative de « despotisme oriental ». C’est à ce point que l’idée d’une désimpérialisation du savoir et d’une critique d’un « universalisme » qui ne serait qu’occidental devient centrale.

Aussi, l’orientalisme n’est-il rien d’autre que le discours par lequel l’Occident décrit et juge l’Orient — et, avec lui, l’islam et les sociétés musulmanes. Finalement, « Orient » comme « Occident » ne sont-ils pas des concepts fictifs, a fortiori lorsque l’Orient devient « orientalisme » ?

Mahomet, de rival du Christ à figure de l’« Orient »

Au sein de ces constructions, les Lumières ont joué un rôle décisif. Il s’agit alors de revenir sur la place du Ciel dans la philosophie et sur la critique de l’idée d’un Dieu qui se tiendrait dans l’au-delà en y demeurant imperceptible. Cette critique passe notamment par une histoire naturelle de la religion, articulée à une interprétation du droit mosaïque comme codification d’un droit coutumier non écrit, ainsi qu’à un renvoi de Moïse à l’Égypte — une hypothèse que Freud reprendra à son tour.

Mais ce que nous fait découvrir l’auteur, c’est que ces considérations ont aussi pour point d’appui une certaine manière de considérer Mahomet. Celui-ci devient, au fur et à mesure de l’enchaînement des textes et des interprétations, un rival du Christ, un prophète, un fondateur de religion ou un hérétique de la religion chrétienne. Finalement, l’angoisse qui traverse les textes étudiés renvoie à une question : qui est celui qui, après Moïse et Jésus, se dit envoyé de Dieu ? C’est dans ce contexte que le prophète Mohammed devient, dans les discours occidentaux, Mahomet. La transformation du nom accompagne une transformation de la figure : le prophète de l’islam devient progressivement un personnage produit par le regard théologique et philosophique occidental. C’est sur ce terrain de la bataille théologique que se joue l’orientalisme, d’abord distingué et réfuté, puis finalement méprisé.

Comme l’auteur le montre, « le commencement de la logique dont procède l’orientalisme est cette volonté partagée d’affirmer par tous les moyens que Mahomet est un faux prophète, que sa prophétie est une invention dont les ressorts sont strictement humains, et donc dénués de toute inspiration divine ». C’est sur ce point également que les penseurs des Lumières opèrent une distinction entre religion et Église. Car, longtemps, durant les mêmes années, la chrétienté n’a pas été une entité aux contours stabilisés. Mais justement, l’islam et la figure de Mahomet ne sont constitués en objets de l’orientalisme qu’à partir du XVIIIe siècle, au moment où la philosophie se penche plus systématiquement sur ces questions.

L’auteur restitue ainsi les jeux de renversement par lesquels Mahomet devient une figure que l’on peut opposer au christianisme institutionnel, puisque l’islam est alors présenté comme une religion dépourvue d’une structure ecclésiale. Il accompagne ainsi, en quelque sorte, la chrétienté occidentale dans sa propre constitution comme institution et comme théocratie, contribuant à circonscrire un espace conceptuel qui nous revient encore.

Que l’on accepte ou récuse l’idée d’une origine chrétienne de l’islam, que l’on envisage ou non la séparation des pouvoirs religieux et politiques, que le sacerdoce relève ou non de charges séculières, que la vertu et la grâce fassent bon ménage ou non, les questions restent les mêmes. Les penseurs évoqués par l’auteur cherchent à déterminer si le Christ doit être considéré comme l’inventeur de la liberté ou, au contraire, comme son opposant, et si Mahomet incarne la confusion de la politique et de la religion, sans pour autant avoir fondé une Église.

C’est sur le fond de ces débats que naît l’idée de religion civile, distincte de l’Église. Rousseau — et la distinction religion/Église —, Montesquieu — construisant le « despotisme oriental » —, Kant — distinguant la croyance et la pratique —, parmi d’autres, sont convoqués par l’auteur afin de mieux éclairer ces déplacements. Ils obligent à relire aussi bien les textes religieux fondateurs que les philosophes des Lumières, mais aussi les œuvres qui ont contesté la sujétion de l’Orient à l’Occident.

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