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05.09.2026 à 16:00

Penser l'alternative au néolibéralisme

Depuis la crise financière de 2008, les Économistes atterrés n’ont cessé de documenter les impasses du néolibéralisme et de contester les politiques économiques qui ont accompagné sa domination. Mais dénoncer un modèle ne suffit pas à construire une alternative. C’est précisément cette difficulté que les cinq auteurs de Penser l’alternative (Fayard, 2024) placent au centre de leur livre : comment passer de la critique du néolibéralisme à un ensemble de propositions susceptibles de constituer la trame d’un autre projet économique et social ? Le livre s’organise autour de cinq grands thèmes : « Dépasser le capitalisme », « Retrouver la souveraineté nationale », « Organiser la transition écologique », « Repenser la fiscalité et la finance » et « Défendre et développer l’État social ». Les quinze « questions qui fâchent » qui structurent l’ouvrage constituent autant de portes d’entrée dans ces cinq domaines. Leur formulation volontairement polémique permet aux auteurs de prendre position sur plusieurs des débats qui traversent la gauche : peut-on encore être anticapitaliste ? Le protectionnisme est-il nécessaire ? Peut-on se passer du nucléaire ? La décroissance est-elle une solution ? La dette publique constitue-t-elle une menace ? Comment financer la protection sociale ? Cette méthode a une fonction qui dépasse la simple pédagogie. Les questions qui fâchent servent aussi à écarter certaines propositions alternatives que les auteurs jugent inadéquates, y compris lorsqu’elles sont défendues à gauche. Le revenu universel, la décroissance, certaines conceptions de l’écologie ou encore certaines formes de fédéralisme européen sont ainsi discutés pour expliquer pourquoi ils ne les retiennent pas. Le livre est donc aussi un ouvrage de clarification des désaccords qui traversent le camp progressiste. De la critique du néolibéralisme à la construction d’une alternative Le point de départ est sans ambiguïté : les dégâts sociaux et écologiques du néolibéralisme sont désormais suffisamment documentés pour que la question décisive soit celle de l’alternative. Les auteurs identifient un paradoxe : alors même que les limites du modèle dominant apparaissent de plus en plus clairement, aucune proposition politique suffisamment cohérente ne semble en mesure de lui être opposée. C’est ce déficit programmatique que l’ouvrage entend combler. Son originalité tient cependant moins à la nouveauté de ses propositions qu’à leur mise en cohérence. On retrouve plusieurs thèmes chers aux Économistes atterrés : la défense de l’État social, la critique des politiques d’austérité, le refus de considérer la dette publique comme une contrainte économique absolue, la priorité donnée au plein emploi, la régulation des marchés financiers, la réhabilitation des services publics et une conception plus interventionniste de la politique économique. Penser l’alternative fonctionne ainsi comme une synthèse de travaux élaborés depuis plusieurs années par ses auteurs. Christophe Ramaux a notamment développé l’idée d’une « économie républicaine » fondée sur le rôle central de l’État social ; David Cayla a consacré plusieurs travaux à la critique du néolibéralisme et de l’extension de la logique marchande ; Henri Sterdyniak intervient depuis longtemps sur les politiques budgétaires, sociales et européennes. L’ouvrage apparaît donc moins comme un nouveau départ que comme une tentative de rassembler ces différentes contributions dans une perspective programmatique commune. Il ne se contente toutefois pas de formuler des propositions. Une partie de son intérêt réside dans le travail d’état des lieux auquel il se livre. Sur plusieurs sujets, les auteurs présentent les dispositifs existants, en rappellent les évolutions et en examinent les effets. C’est particulièrement visible dans les développements consacrés à la fiscalité, aux finances publiques ou à la protection sociale. Le lecteur dispose ainsi d’informations relativement détaillées sur les mécanismes actuels, les prélèvements, les prestations et les différents scénarios de réforme. Cette dimension documentaire donne au livre une portée qui dépasse celle du manifeste. Elle permet de confronter les propositions aux réalités institutionnelles et budgétaires existantes. Mais l’effet est plus contrasté dans d’autres domaines : plus l’ouvrage s’éloigne des politiques économiques et sociales sur lesquelles les auteurs disposent d’une expertise ancienne, plus les propositions peuvent apparaître générales et moins directement opérationnelles. L’État au centre de l’alternative L’un des fils directeurs du livre est la réhabilitation de la puissance publique. Contre une conception du néolibéralisme qui réduirait l’État à son soutien aux marchés, les auteurs défendent un État capable d’orienter l’investissement, de garantir les protections sociales et de déterminer collectivement les grandes orientations de la production. Mais c’est ici que le livre devient plus intéressant qu’une simple défense d’un retour au keynésianisme. La question posée n’est pas seulement celle du niveau d’intervention de l’État : elle porte aussi sur le pouvoir de décision en matière économique. Les auteurs proposent ainsi de « politiser » les choix économiques en renforçant le contrôle des salariés dans les entreprises et celui des citoyens sur les grandes orientations publiques. La transition écologique ne saurait être abandonnée aux mécanismes du marché ni aux seules décisions des entreprises. Elle suppose des choix collectifs portant sur les investissements, les productions, les consommations et la répartition des richesses. Cette dimension démocratique est importante. Elle permet de relier deux critiques souvent séparées : celle du néolibéralisme et celle de la dépolitisation des choix économiques. Le problème du néolibéralisme n’est donc pas seulement qu’il produirait davantage d’inégalités ; c’est aussi qu’il tendrait à soustraire à la décision collective des choix qui devraient relever du débat démocratique. Retrouver une souveraineté économique La deuxième partie, consacrée à la souveraineté nationale, prolonge cette critique. Pour les auteurs, la transition écologique et le progrès social nécessitent de retrouver une capacité d’action à l’échelle nationale. Le protectionnisme est ainsi assumé, de même que la possibilité de nationaliser certains secteurs stratégiques. Le fédéralisme européen est en revanche considéré comme une impasse. Les auteurs défendent une reconstruction de l’Europe à partir des États sociaux nationaux plutôt qu’une intégration accrue des politiques économiques et sociales. Cette position est cohérente avec leur conception de la démocratie : si les citoyens doivent reprendre le contrôle des choix économiques, encore faut-il que les institutions auxquelles ils délèguent ce pouvoir soient effectivement soumises à leur contrôle. Mais cette cohérence fait aussi apparaître l’une des principales questions laissées ouvertes par l’ouvrage. La mondialisation économique, les chaînes de valeur, la finance et, plus encore, la transition écologique ont précisément pour caractéristique de rendre les décisions nationales interdépendantes. La critique du fédéralisme européen est donc convaincante lorsqu’elle souligne le déficit démocratique de certaines institutions européennes ; elle l’est moins lorsqu’elle semble faire de la souveraineté nationale une condition presque suffisante de la reprise en main démocratique de l’économie. Organiser la transition écologique La troisième partie est consacrée à la transition écologique. Les auteurs refusent à la fois la croyance dans une croissance verte capable de résoudre spontanément les problèmes environnementaux et la perspective d’une décroissance indifférenciée. Leur objection à la décroissance est d’abord sociale : dans une société profondément inégalitaire, une réduction générale de la production et de la consommation ne pèserait pas de la même manière sur les catégories populaires et sur les plus riches. L’enjeu serait donc moins de produire globalement moins que de transformer ce que l’on produit, pour qui et dans quelles conditions. Cette position permet de déplacer le débat écologique. Il ne s’agit plus simplement d’opposer croissance et décroissance, mais de poser la question de la maîtrise collective de la production et de la consommation. L’alternative repose ainsi sur une combinaison de sobriété, de redistribution, d’investissement public et de transformation des structures productives. On retrouve toutefois ici une limite générale du livre : les principes sont relativement clairs, mais leur traduction institutionnelle l’est moins. Transformer profondément les modes de production et de consommation suppose de désigner les secteurs qui devront décroître, ceux qui devront se développer, les investissements qui devront être abandonnés et ceux qui devront être privilégiés. L’ouvrage affirme la nécessité de ces choix davantage qu’il ne décrit les institutions permettant de les effectuer, même s’il propose une discussion relativement détaillée des avantages et des inconvénients de la taxe carbone. Repenser la fiscalité et la finance La quatrième partie est probablement celle où le livre prend sa forme la plus directement experte. Les auteurs examinent les mécanismes fiscaux et financiers existants et discutent de manière relativement précise les réformes qu’ils souhaitent leur appliquer. L’intérêt de ces développements tient notamment à leur capacité à défaire certaines représentations simplificatrices du débat économique. La dette publique, les prélèvements obligatoires, l’impôt sur le revenu ou encore la fiscalité du capital ne peuvent être appréhendés indépendamment de la manière dont sont distribués les revenus et organisées les dépenses publiques. Le lecteur retrouve ici l’un des apports caractéristiques des Économistes atterrés : replacer les débats budgétaires dans leur contexte institutionnel et montrer que les choix qui paraissent relever de contraintes techniques sont aussi des choix politiques. C’est également dans cette partie que l’écart entre l’état des lieux et les propositions est le moins problématique. L’expertise accumulée par les auteurs leur permet d’entrer dans un degré de détail qui donne aux réformes envisagées une réelle consistance. Défendre et développer l’État social La dernière partie constitue en quelque sorte le point d’aboutissement du livre. L’État social n’est pas présenté comme un acquis qu’il faudrait simplement préserver, mais comme une institution qu’il faudrait développer et transformer. Cette approche permet notamment aux auteurs de répondre à plusieurs critiques traditionnellement adressées à la protection sociale : coût excessif, désincitation au travail, complexité des prestations ou inefficacité supposée des services publics. Là encore, les développements consacrés aux dispositifs existants sont souvent plus précis que ceux consacrés à leur transformation future. C’est une caractéristique importante de l’ouvrage. Les auteurs sont particulièrement convaincants lorsqu’ils décrivent ce qui existe et montrent les effets des politiques menées depuis plusieurs décennies. Ils le sont parfois moins lorsqu’il s’agit de passer de cet état des lieux à la description détaillée des institutions qui devraient lui succéder. Un programme plus précis sur les moyens que sur la société à venir La question la plus intéressante du livre est peut-être finalement celle qu’il pose dès son premier chapitre : que signifie aujourd’hui être anticapitaliste ? Les auteurs répondent par l’affirmative à la possibilité de dépasser le capitalisme. Mais le livre est beaucoup plus précis sur les moyens de réencastrer le marché dans des institutions sociales et politiques que sur la société qui devrait lui succéder. Ce choix peut être lu comme une faiblesse ou comme une force. Faiblesse, si l’on attend de l’ouvrage une théorie complète d’une économie post-capitaliste. Force, si l’on considère qu’il faut d’abord reconstruire les instruments permettant d’agir sur l’économie avant de prétendre définir un système entièrement nouveau. Il y a là une forme de réalisme politique. Les auteurs ne proposent pas de supprimer immédiatement le marché ou la propriété privée, mais de modifier profondément leur place dans l’organisation économique. Nationalisations, services publics, droits des salariés, redistribution, protection sociale, contrôle des investissements et protection de certains secteurs constituent autant de moyens de limiter le pouvoir des mécanismes marchands. L’alternative proposée ressemble ainsi moins à une rupture avec le capitalisme qu’à une économie mixte fortement démocratisée, dans laquelle les marchés continueraient d’exister mais cesseraient de déterminer seuls les grandes orientations économiques. Les limites d’un programme à plusieurs voix Le caractère collectif du livre est à la fois sa richesse et sa limite. Les cinq auteurs partagent un socle théorique et politique suffisamment solide pour produire une argumentation cohérente. Mais cette cohérence ne signifie pas que toutes les questions soient définitivement tranchées. Le lecteur peut notamment être frappé par un décalage entre les cinq ambitions annoncées. Les domaines de la fiscalité, de la finance et de la protection sociale donnent lieu à des analyses et à des propositions relativement précises. Sur la transition écologique, la souveraineté ou les transformations institutionnelles nécessaires au dépassement du capitalisme, les orientations sont davantage générales. Le livre est alors moins un programme immédiatement opérationnel qu’un cadre de réflexion et de choix politiques. Ce décalage n’invalide pas la démarche. Il permet au contraire de mieux comprendre ce qu’est Penser l’alternative . L’ouvrage n’est ni un traité d’économie ni un programme gouvernemental entièrement chiffré. Il cherche à déplacer les termes du débat public en montrant que les choix économiques présentés comme des nécessités techniques sont en réalité des choix politiques. Les quinze questions qui fâchent lui permettent simultanément de dessiner une alternative et de prendre ses distances avec certaines propositions concurrentes, y compris au sein de la gauche. À rebours d’une gauche qui oscille souvent entre la dénonciation du capitalisme et l’adaptation pragmatique à ses contraintes, les Économistes atterrés cherchent à réintroduire une troisième possibilité : la construction patiente d’un rapport de force permettant de modifier les règles du jeu économique. Leur pari est que la transition écologique ne peut être dissociée de la question sociale, et que l’une comme l’autre supposent une démocratisation de l’économie. Le livre laisse toutefois ouverte une question décisive : comment transformer ces propositions en une force politique capable de les mettre en œuvre ? Les auteurs montrent assez bien ce que pourrait être une alternative au néolibéralisme ; ils sont moins précis sur les conditions sociales, électorales et institutionnelles de sa réalisation. C’est peut-être la limite, mais aussi l’intérêt, de Penser l’alternative . À défaut de fournir un programme définitivement stabilisé, le livre remet au centre du débat une question que le réalisme économique avait progressivement rendue presque illégitime : quelles institutions voulons-nous pour décider collectivement de ce que nous produisons, de la manière dont nous le produisons et de la façon dont nous partageons les richesses ?
Texte intégral (2722 mots)

Depuis la crise financière de 2008, les Économistes atterrés n’ont cessé de documenter les impasses du néolibéralisme et de contester les politiques économiques qui ont accompagné sa domination. Mais dénoncer un modèle ne suffit pas à construire une alternative. C’est précisément cette difficulté que les cinq auteurs de Penser l’alternative (Fayard, 2024) placent au centre de leur livre : comment passer de la critique du néolibéralisme à un ensemble de propositions susceptibles de constituer la trame d’un autre projet économique et social ?

Le livre s’organise autour de cinq grands thèmes : « Dépasser le capitalisme », « Retrouver la souveraineté nationale », « Organiser la transition écologique », « Repenser la fiscalité et la finance » et « Défendre et développer l’État social ». Les quinze « questions qui fâchent » qui structurent l’ouvrage constituent autant de portes d’entrée dans ces cinq domaines. Leur formulation volontairement polémique permet aux auteurs de prendre position sur plusieurs des débats qui traversent la gauche : peut-on encore être anticapitaliste ? Le protectionnisme est-il nécessaire ? Peut-on se passer du nucléaire ? La décroissance est-elle une solution ? La dette publique constitue-t-elle une menace ? Comment financer la protection sociale ?

Cette méthode a une fonction qui dépasse la simple pédagogie. Les questions qui fâchent servent aussi à écarter certaines propositions alternatives que les auteurs jugent inadéquates, y compris lorsqu’elles sont défendues à gauche. Le revenu universel, la décroissance, certaines conceptions de l’écologie ou encore certaines formes de fédéralisme européen sont ainsi discutés pour expliquer pourquoi ils ne les retiennent pas. Le livre est donc aussi un ouvrage de clarification des désaccords qui traversent le camp progressiste.

De la critique du néolibéralisme à la construction d’une alternative

Le point de départ est sans ambiguïté : les dégâts sociaux et écologiques du néolibéralisme sont désormais suffisamment documentés pour que la question décisive soit celle de l’alternative. Les auteurs identifient un paradoxe : alors même que les limites du modèle dominant apparaissent de plus en plus clairement, aucune proposition politique suffisamment cohérente ne semble en mesure de lui être opposée. C’est ce déficit programmatique que l’ouvrage entend combler.

Son originalité tient cependant moins à la nouveauté de ses propositions qu’à leur mise en cohérence. On retrouve plusieurs thèmes chers aux Économistes atterrés : la défense de l’État social, la critique des politiques d’austérité, le refus de considérer la dette publique comme une contrainte économique absolue, la priorité donnée au plein emploi, la régulation des marchés financiers, la réhabilitation des services publics et une conception plus interventionniste de la politique économique.

Penser l’alternative fonctionne ainsi comme une synthèse de travaux élaborés depuis plusieurs années par ses auteurs. Christophe Ramaux a notamment développé l’idée d’une « économie républicaine » fondée sur le rôle central de l’État social ; David Cayla a consacré plusieurs travaux à la critique du néolibéralisme et de l’extension de la logique marchande ; Henri Sterdyniak intervient depuis longtemps sur les politiques budgétaires, sociales et européennes. L’ouvrage apparaît donc moins comme un nouveau départ que comme une tentative de rassembler ces différentes contributions dans une perspective programmatique commune.

Il ne se contente toutefois pas de formuler des propositions. Une partie de son intérêt réside dans le travail d’état des lieux auquel il se livre. Sur plusieurs sujets, les auteurs présentent les dispositifs existants, en rappellent les évolutions et en examinent les effets. C’est particulièrement visible dans les développements consacrés à la fiscalité, aux finances publiques ou à la protection sociale. Le lecteur dispose ainsi d’informations relativement détaillées sur les mécanismes actuels, les prélèvements, les prestations et les différents scénarios de réforme.

Cette dimension documentaire donne au livre une portée qui dépasse celle du manifeste. Elle permet de confronter les propositions aux réalités institutionnelles et budgétaires existantes. Mais l’effet est plus contrasté dans d’autres domaines : plus l’ouvrage s’éloigne des politiques économiques et sociales sur lesquelles les auteurs disposent d’une expertise ancienne, plus les propositions peuvent apparaître générales et moins directement opérationnelles.

L’État au centre de l’alternative

L’un des fils directeurs du livre est la réhabilitation de la puissance publique. Contre une conception du néolibéralisme qui réduirait l’État à son soutien aux marchés, les auteurs défendent un État capable d’orienter l’investissement, de garantir les protections sociales et de déterminer collectivement les grandes orientations de la production.

Mais c’est ici que le livre devient plus intéressant qu’une simple défense d’un retour au keynésianisme. La question posée n’est pas seulement celle du niveau d’intervention de l’État : elle porte aussi sur le pouvoir de décision en matière économique.

Les auteurs proposent ainsi de « politiser » les choix économiques en renforçant le contrôle des salariés dans les entreprises et celui des citoyens sur les grandes orientations publiques. La transition écologique ne saurait être abandonnée aux mécanismes du marché ni aux seules décisions des entreprises. Elle suppose des choix collectifs portant sur les investissements, les productions, les consommations et la répartition des richesses.

Cette dimension démocratique est importante. Elle permet de relier deux critiques souvent séparées : celle du néolibéralisme et celle de la dépolitisation des choix économiques. Le problème du néolibéralisme n’est donc pas seulement qu’il produirait davantage d’inégalités ; c’est aussi qu’il tendrait à soustraire à la décision collective des choix qui devraient relever du débat démocratique.

Retrouver une souveraineté économique

La deuxième partie, consacrée à la souveraineté nationale, prolonge cette critique. Pour les auteurs, la transition écologique et le progrès social nécessitent de retrouver une capacité d’action à l’échelle nationale. Le protectionnisme est ainsi assumé, de même que la possibilité de nationaliser certains secteurs stratégiques.

Le fédéralisme européen est en revanche considéré comme une impasse. Les auteurs défendent une reconstruction de l’Europe à partir des États sociaux nationaux plutôt qu’une intégration accrue des politiques économiques et sociales.

Cette position est cohérente avec leur conception de la démocratie : si les citoyens doivent reprendre le contrôle des choix économiques, encore faut-il que les institutions auxquelles ils délèguent ce pouvoir soient effectivement soumises à leur contrôle. Mais cette cohérence fait aussi apparaître l’une des principales questions laissées ouvertes par l’ouvrage. La mondialisation économique, les chaînes de valeur, la finance et, plus encore, la transition écologique ont précisément pour caractéristique de rendre les décisions nationales interdépendantes.

La critique du fédéralisme européen est donc convaincante lorsqu’elle souligne le déficit démocratique de certaines institutions européennes ; elle l’est moins lorsqu’elle semble faire de la souveraineté nationale une condition presque suffisante de la reprise en main démocratique de l’économie.

Organiser la transition écologique

La troisième partie est consacrée à la transition écologique. Les auteurs refusent à la fois la croyance dans une croissance verte capable de résoudre spontanément les problèmes environnementaux et la perspective d’une décroissance indifférenciée.

Leur objection à la décroissance est d’abord sociale : dans une société profondément inégalitaire, une réduction générale de la production et de la consommation ne pèserait pas de la même manière sur les catégories populaires et sur les plus riches. L’enjeu serait donc moins de produire globalement moins que de transformer ce que l’on produit, pour qui et dans quelles conditions.

Cette position permet de déplacer le débat écologique. Il ne s’agit plus simplement d’opposer croissance et décroissance, mais de poser la question de la maîtrise collective de la production et de la consommation. L’alternative repose ainsi sur une combinaison de sobriété, de redistribution, d’investissement public et de transformation des structures productives.

On retrouve toutefois ici une limite générale du livre : les principes sont relativement clairs, mais leur traduction institutionnelle l’est moins. Transformer profondément les modes de production et de consommation suppose de désigner les secteurs qui devront décroître, ceux qui devront se développer, les investissements qui devront être abandonnés et ceux qui devront être privilégiés. L’ouvrage affirme la nécessité de ces choix davantage qu’il ne décrit les institutions permettant de les effectuer, même s’il propose une discussion relativement détaillée des avantages et des inconvénients de la taxe carbone.

Repenser la fiscalité et la finance

La quatrième partie est probablement celle où le livre prend sa forme la plus directement experte. Les auteurs examinent les mécanismes fiscaux et financiers existants et discutent de manière relativement précise les réformes qu’ils souhaitent leur appliquer.

L’intérêt de ces développements tient notamment à leur capacité à défaire certaines représentations simplificatrices du débat économique. La dette publique, les prélèvements obligatoires, l’impôt sur le revenu ou encore la fiscalité du capital ne peuvent être appréhendés indépendamment de la manière dont sont distribués les revenus et organisées les dépenses publiques.

Le lecteur retrouve ici l’un des apports caractéristiques des Économistes atterrés : replacer les débats budgétaires dans leur contexte institutionnel et montrer que les choix qui paraissent relever de contraintes techniques sont aussi des choix politiques.

C’est également dans cette partie que l’écart entre l’état des lieux et les propositions est le moins problématique. L’expertise accumulée par les auteurs leur permet d’entrer dans un degré de détail qui donne aux réformes envisagées une réelle consistance.

Défendre et développer l’État social

La dernière partie constitue en quelque sorte le point d’aboutissement du livre. L’État social n’est pas présenté comme un acquis qu’il faudrait simplement préserver, mais comme une institution qu’il faudrait développer et transformer.

Cette approche permet notamment aux auteurs de répondre à plusieurs critiques traditionnellement adressées à la protection sociale : coût excessif, désincitation au travail, complexité des prestations ou inefficacité supposée des services publics. Là encore, les développements consacrés aux dispositifs existants sont souvent plus précis que ceux consacrés à leur transformation future.

C’est une caractéristique importante de l’ouvrage. Les auteurs sont particulièrement convaincants lorsqu’ils décrivent ce qui existe et montrent les effets des politiques menées depuis plusieurs décennies. Ils le sont parfois moins lorsqu’il s’agit de passer de cet état des lieux à la description détaillée des institutions qui devraient lui succéder.

Un programme plus précis sur les moyens que sur la société à venir

La question la plus intéressante du livre est peut-être finalement celle qu’il pose dès son premier chapitre : que signifie aujourd’hui être anticapitaliste ?

Les auteurs répondent par l’affirmative à la possibilité de dépasser le capitalisme. Mais le livre est beaucoup plus précis sur les moyens de réencastrer le marché dans des institutions sociales et politiques que sur la société qui devrait lui succéder.

Ce choix peut être lu comme une faiblesse ou comme une force. Faiblesse, si l’on attend de l’ouvrage une théorie complète d’une économie post-capitaliste. Force, si l’on considère qu’il faut d’abord reconstruire les instruments permettant d’agir sur l’économie avant de prétendre définir un système entièrement nouveau.

Il y a là une forme de réalisme politique. Les auteurs ne proposent pas de supprimer immédiatement le marché ou la propriété privée, mais de modifier profondément leur place dans l’organisation économique. Nationalisations, services publics, droits des salariés, redistribution, protection sociale, contrôle des investissements et protection de certains secteurs constituent autant de moyens de limiter le pouvoir des mécanismes marchands.

L’alternative proposée ressemble ainsi moins à une rupture avec le capitalisme qu’à une économie mixte fortement démocratisée, dans laquelle les marchés continueraient d’exister mais cesseraient de déterminer seuls les grandes orientations économiques.

Les limites d’un programme à plusieurs voix

Le caractère collectif du livre est à la fois sa richesse et sa limite. Les cinq auteurs partagent un socle théorique et politique suffisamment solide pour produire une argumentation cohérente. Mais cette cohérence ne signifie pas que toutes les questions soient définitivement tranchées.

Le lecteur peut notamment être frappé par un décalage entre les cinq ambitions annoncées. Les domaines de la fiscalité, de la finance et de la protection sociale donnent lieu à des analyses et à des propositions relativement précises. Sur la transition écologique, la souveraineté ou les transformations institutionnelles nécessaires au dépassement du capitalisme, les orientations sont davantage générales. Le livre est alors moins un programme immédiatement opérationnel qu’un cadre de réflexion et de choix politiques.

Ce décalage n’invalide pas la démarche. Il permet au contraire de mieux comprendre ce qu’est Penser l’alternative. L’ouvrage n’est ni un traité d’économie ni un programme gouvernemental entièrement chiffré. Il cherche à déplacer les termes du débat public en montrant que les choix économiques présentés comme des nécessités techniques sont en réalité des choix politiques. Les quinze questions qui fâchent lui permettent simultanément de dessiner une alternative et de prendre ses distances avec certaines propositions concurrentes, y compris au sein de la gauche.

À rebours d’une gauche qui oscille souvent entre la dénonciation du capitalisme et l’adaptation pragmatique à ses contraintes, les Économistes atterrés cherchent à réintroduire une troisième possibilité : la construction patiente d’un rapport de force permettant de modifier les règles du jeu économique. Leur pari est que la transition écologique ne peut être dissociée de la question sociale, et que l’une comme l’autre supposent une démocratisation de l’économie.

Le livre laisse toutefois ouverte une question décisive : comment transformer ces propositions en une force politique capable de les mettre en œuvre ? Les auteurs montrent assez bien ce que pourrait être une alternative au néolibéralisme ; ils sont moins précis sur les conditions sociales, électorales et institutionnelles de sa réalisation.

C’est peut-être la limite, mais aussi l’intérêt, de Penser l’alternative. À défaut de fournir un programme définitivement stabilisé, le livre remet au centre du débat une question que le réalisme économique avait progressivement rendue presque illégitime : quelles institutions voulons-nous pour décider collectivement de ce que nous produisons, de la manière dont nous le produisons et de la façon dont nous partageons les richesses ?

04.09.2026 à 12:00

Faire place au vivant dans l’art

Cet ouvrage, issu d’une thèse universitaire, est consacré à la manière dont le vivant peut prendre part à l’œuvre d’art, et non plus seulement y être représenté, utilisé ou symbolisé. Son auteur, Joshua de Paiva, a élaboré cette réflexion devant un jury composé notamment de professeurs d’esthétique. Il en publie ici la première partie. Pour entrer dans cette réflexion, mieux vaut se référer d’emblée à quelques œuvres ou à quelques artistes, comme le fait l'auteur. La manière classique de se rapporter au vivant consiste à le faire sur le mode de la représentation (les serpents du Laocoon , les chiens de J. B. Oudry ou les nymphéas de Monet) ou de la symbolisation (l’ours servant de blason, le lys figurant la Vierge, l’araignée devenue la mère de l’artiste, par exemple chez Louise Bourgeois). Mais certains artistes travaillent désormais autrement. Pierre Huyghe et Tomàs Saraceno, par exemple, convoquent les vivants pour eux-mêmes, pour ce qu’ils savent faire et pour les effets qu’ils produisent : pousser, se reproduire, s’altérer, repousser, etc. L’approche proposée se distingue des usages écologiques ou anthropocéniques du vivant : les artistes étudiés ne le traitent plus comme un objet d’étude, de représentation ou comme un matériau disponible pour « faire » de l’art, mais lui reconnaissent une capacité propre à agir et à produire des effets. Les limites de l’art écologique Bien sûr, une relation écologique des artistes au vivant existe. L’art écologique existe bel et bien, comme, à d’autres égards, le bioart. Mais ceux-ci restent pris dans la question de savoir ce que les artistes peuvent faire du vivant, en déployant des interrogations poétiques, éthiques ou politiques. L'auteur dresse un répertoire assez clair des pratiques qui se développent dans ce champ et dont il cherche précisément à se démarquer. Une bonne partie de l’art écologique se fonde sur un constat : celui des effets néfastes des activités humaines sur les écosystèmes, auquel s’ajoute l’adhésion à la nécessité de préserver l’environnement naturel. L’accent est mis sur les enjeux climatiques, sur la crise de la biodiversité et, plus généralement, sur notre rapport aux ressources naturelles. L’objectif le plus courant consiste donc à tenter de considérer autrement l’environnement. En d'autres termes, c'est la prise de conscience écologique qui mobilise ces artiste. Pour donner corps à ces préoccupations, ces artistes font entrer des êtres vivants dans les œuvres, provoquant une sorte d’irruption qui vient habiter les expositions. Céleste Boursier-Mougenot, Hubert Duprat, Pierre Huyghe et Tomàs Saraceno en ont fait une spécialité. Une option un peu différente est explorée par Eduardo Kac, qui s’appuie sur les expérimentations et les inventions biotechnologiques pour attirer l’attention sur notre rapport au vivant. L’auteur rend raison de tout cela, mais surtout afin d’en tracer les limites. Car, pour lui, s’il s’agit bien de modalités particulières du rapport au vivant, qui ne touchent pas encore à sa propre perspective : renverser le rapport de l’art au vivant en un rapport du vivant à l’art. Le vivant comme puissance d’agir La question de Paiva devient alors : qu’est-ce que la présence d’êtres vivants dans les œuvres, ou comme œuvres, peut faire à l’art ? Plutôt que d’utiliser le vivant à titre de « valant » pour autre chose que soi (moyen ou support de l'œuvre), l’enjeu est désormais d’enquêter sur ce que les êtres vivants eux-mêmes, dans certaines propositions artistiques, font à l’art et à notre expérience de l’art. Une très belle citation du biologiste Thomas Heams préside à ce fil conducteur. Elle concerne la notion de devenir, caractéristique du vivant : en un mot, « être vivant », « c’est ne jamais cesser de se transformer ». Cela signifie ne jamais être identique à soi. Thomas Heams explore le statut de ce qu’il appelle les « infravies », qui se situent aux marges du vivant : tels sont les virus, d’hypothétiques systèmes primordiaux ou encore les « créatures » de laboratoire. Cette référence est importante, non seulement parce qu’elle amplifie la présence du vivant dans l’art, mais aussi parce qu’elle souligne combien artistes et chercheurs se rejoignent finalement sur ces questions, au point de s’ouvrir à de nouvelles dimensions artistiques. Paiva se demande si les vivants dont il parle disposent eux aussi d’une marge de manœuvre pour configurer le sens des œuvres qui les manifestent, ou si l’artiste a, de part en part, délimité et cadré à l’avance leurs modalités de participation. Et puisqu’il s’agit d’art, il convient tout autant d’être attentif à l’interprétation du côté de la réception de l’œuvre. Une forme d’éducation est également à envisager en ce sens, laquelle dépend toujours, en première instance, des gestes artistiques et de ce à quoi ils invitent le public. Ce que tente finalement Paiva, c’est de penser des intentions et des gestes artistiques qui font de la place aux autres vivants, en cherchant de ce fait à s’effacer pour les laisser « vivre leur vie ». La question oblige à revenir sur le vieux dualisme entre le monde et les humains, lequel ne permettait justement pas de penser l’affaire en termes d’action et de réaction. Or, dans les œuvres citées et illustrées — puisque l’ouvrage comprend de nombreuses images de ces travaux —, le geste humain semble s’effacer pour mettre les vivants et leurs qualités propres au premier plan. Une œuvre comme celle de Tomàs Saraceno se contente, par exemple, de pister et de mettre en lumière des araignées et leurs toiles déjà présentes dans l’espace d’exposition. Il s’intéresse à leur manière de transmettre des informations par le biais des vibrations de la toile. En cela, l’interaction entre art et vivant porte à la fois sur la formation d’une œuvre et sur les connaissances qu’elle permet d’apporter. Saraceno fait ainsi une certaine place à leur capacité d’agir et d’œuvrer à partir de fins et de pouvoirs qui sont propres aux vivants. Faire place au vivant Si l’on veut conclure cette chronique par une comparaison, il est possible d’opposer, par exemple, le geste de Joseph Beuys s’affrontant à un coyote dans la vidéo I Like America and America Likes Me , et les araignées de Saraceno. D’une manière ou d’une autre, les deux veines artistiques ont rompu avec les représentations du vivant telles qu’on peut les appréhender dans la peinture classique. Les artistes considérés subvertissent ces perspectives. Ils tiennent entièrement compte de ce qui peut s’appeler « vivant », de ce qui est animé de l’intérieur. Ils décident de ne pas retirer au vivant son agentivité, au contraire. De ce fait, ils se focalisent sur la capacité du vivant à affecter, à produire des effets — des effets en particulier transformateurs — notamment sur les humains, dans les œuvres et, par conséquent, sur l’art.
Texte intégral (1273 mots)

Cet ouvrage, issu d’une thèse universitaire, est consacré à la manière dont le vivant peut prendre part à l’œuvre d’art, et non plus seulement y être représenté, utilisé ou symbolisé. Son auteur, Joshua de Paiva, a élaboré cette réflexion devant un jury composé notamment de professeurs d’esthétique. Il en publie ici la première partie.

Pour entrer dans cette réflexion, mieux vaut se référer d’emblée à quelques œuvres ou à quelques artistes, comme le fait l'auteur. La manière classique de se rapporter au vivant consiste à le faire sur le mode de la représentation (les serpents du Laocoon, les chiens de J. B. Oudry ou les nymphéas de Monet) ou de la symbolisation (l’ours servant de blason, le lys figurant la Vierge, l’araignée devenue la mère de l’artiste, par exemple chez Louise Bourgeois). Mais certains artistes travaillent désormais autrement. Pierre Huyghe et Tomàs Saraceno, par exemple, convoquent les vivants pour eux-mêmes, pour ce qu’ils savent faire et pour les effets qu’ils produisent : pousser, se reproduire, s’altérer, repousser, etc.

L’approche proposée se distingue des usages écologiques ou anthropocéniques du vivant : les artistes étudiés ne le traitent plus comme un objet d’étude, de représentation ou comme un matériau disponible pour « faire » de l’art, mais lui reconnaissent une capacité propre à agir et à produire des effets.

Les limites de l’art écologique

Bien sûr, une relation écologique des artistes au vivant existe. L’art écologique existe bel et bien, comme, à d’autres égards, le bioart. Mais ceux-ci restent pris dans la question de savoir ce que les artistes peuvent faire du vivant, en déployant des interrogations poétiques, éthiques ou politiques. L'auteur dresse un répertoire assez clair des pratiques qui se développent dans ce champ et dont il cherche précisément à se démarquer.

Une bonne partie de l’art écologique se fonde sur un constat : celui des effets néfastes des activités humaines sur les écosystèmes, auquel s’ajoute l’adhésion à la nécessité de préserver l’environnement naturel. L’accent est mis sur les enjeux climatiques, sur la crise de la biodiversité et, plus généralement, sur notre rapport aux ressources naturelles. L’objectif le plus courant consiste donc à tenter de considérer autrement l’environnement. En d'autres termes, c'est la prise de conscience écologique qui mobilise ces artiste.

Pour donner corps à ces préoccupations, ces artistes font entrer des êtres vivants dans les œuvres, provoquant une sorte d’irruption qui vient habiter les expositions. Céleste Boursier-Mougenot, Hubert Duprat, Pierre Huyghe et Tomàs Saraceno en ont fait une spécialité. Une option un peu différente est explorée par Eduardo Kac, qui s’appuie sur les expérimentations et les inventions biotechnologiques pour attirer l’attention sur notre rapport au vivant.

L’auteur rend raison de tout cela, mais surtout afin d’en tracer les limites. Car, pour lui, s’il s’agit bien de modalités particulières du rapport au vivant, qui ne touchent pas encore à sa propre perspective : renverser le rapport de l’art au vivant en un rapport du vivant à l’art.

Le vivant comme puissance d’agir

La question de Paiva devient alors : qu’est-ce que la présence d’êtres vivants dans les œuvres, ou comme œuvres, peut faire à l’art ? Plutôt que d’utiliser le vivant à titre de « valant » pour autre chose que soi (moyen ou support de l'œuvre), l’enjeu est désormais d’enquêter sur ce que les êtres vivants eux-mêmes, dans certaines propositions artistiques, font à l’art et à notre expérience de l’art.

Une très belle citation du biologiste Thomas Heams préside à ce fil conducteur. Elle concerne la notion de devenir, caractéristique du vivant : en un mot, « être vivant », « c’est ne jamais cesser de se transformer ». Cela signifie ne jamais être identique à soi. Thomas Heams explore le statut de ce qu’il appelle les « infravies », qui se situent aux marges du vivant : tels sont les virus, d’hypothétiques systèmes primordiaux ou encore les « créatures » de laboratoire. Cette référence est importante, non seulement parce qu’elle amplifie la présence du vivant dans l’art, mais aussi parce qu’elle souligne combien artistes et chercheurs se rejoignent finalement sur ces questions, au point de s’ouvrir à de nouvelles dimensions artistiques.

Paiva se demande si les vivants dont il parle disposent eux aussi d’une marge de manœuvre pour configurer le sens des œuvres qui les manifestent, ou si l’artiste a, de part en part, délimité et cadré à l’avance leurs modalités de participation. Et puisqu’il s’agit d’art, il convient tout autant d’être attentif à l’interprétation du côté de la réception de l’œuvre. Une forme d’éducation est également à envisager en ce sens, laquelle dépend toujours, en première instance, des gestes artistiques et de ce à quoi ils invitent le public.

Ce que tente finalement Paiva, c’est de penser des intentions et des gestes artistiques qui font de la place aux autres vivants, en cherchant de ce fait à s’effacer pour les laisser « vivre leur vie ». La question oblige à revenir sur le vieux dualisme entre le monde et les humains, lequel ne permettait justement pas de penser l’affaire en termes d’action et de réaction.

Or, dans les œuvres citées et illustrées — puisque l’ouvrage comprend de nombreuses images de ces travaux —, le geste humain semble s’effacer pour mettre les vivants et leurs qualités propres au premier plan. Une œuvre comme celle de Tomàs Saraceno se contente, par exemple, de pister et de mettre en lumière des araignées et leurs toiles déjà présentes dans l’espace d’exposition. Il s’intéresse à leur manière de transmettre des informations par le biais des vibrations de la toile.

En cela, l’interaction entre art et vivant porte à la fois sur la formation d’une œuvre et sur les connaissances qu’elle permet d’apporter. Saraceno fait ainsi une certaine place à leur capacité d’agir et d’œuvrer à partir de fins et de pouvoirs qui sont propres aux vivants.

Faire place au vivant

Si l’on veut conclure cette chronique par une comparaison, il est possible d’opposer, par exemple, le geste de Joseph Beuys s’affrontant à un coyote dans la vidéo I Like America and America Likes Me, et les araignées de Saraceno. D’une manière ou d’une autre, les deux veines artistiques ont rompu avec les représentations du vivant telles qu’on peut les appréhender dans la peinture classique.

Les artistes considérés subvertissent ces perspectives. Ils tiennent entièrement compte de ce qui peut s’appeler « vivant », de ce qui est animé de l’intérieur. Ils décident de ne pas retirer au vivant son agentivité, au contraire. De ce fait, ils se focalisent sur la capacité du vivant à affecter, à produire des effets — des effets en particulier transformateurs — notamment sur les humains, dans les œuvres et, par conséquent, sur l’art.

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