20.09.2026 à 08:30
Elon Musk crée une entreprise géante autour de Starlink et de l’IA
Fusion de X et xAI, puis fusion de SpaceX et xAI. Elon Musk imagine un projet industriel global pour sauver SpaceX et xAI en pariant sur le cloud et l’IA dans l’espace. Le pari est immense, la Bourse aura le dernier mot.
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Texte intégral (3523 mots)
Fusion de X et xAI, puis fusion de SpaceX et xAI. Elon Musk imagine un projet industriel global pour sauver SpaceX et xAI en pariant sur le cloud et l’IA dans l’espace. Le pari est immense, la Bourse aura le dernier mot.
L’IA générative exige des investissements colossaux en puissance de calcul, mais aussi en énergie, au point que les dépenses consenties par les principaux acteurs du secteur commencent à faire douter certains investisseurs, qui voient une « bulle » émerger autour de cette technologie (voir La rem n°76, p.67). Si OpenAI bénéficie de son avance sur le marché quand il s’agit de justifier ses projets dans les data centers, si Anthropic peut s’appuyer sur ses performances commerciales (voir supra), c’est moins le cas pour Grok, l’IA de xAI.
L’entreprise fondée par Elon Musk doit, en effet, rattraper son retard par rapport à ses grands concurrents américains : Gemini, ChatGPT et Claude. Cette situation n’est pas liée à un manque d’anticipation ou de préparation d’Elon Musk, comme cela a été le cas chez Apple (voir infra). De fait, Elon Musk s’est très tôt intéressé à l’intelligence artificielle au point d’avoir été parmi les premiers à financer OpenAI. Mais les divergences de vues avec Sam Altman, le PDG d’OpenAI, l’ont conduit à se retirer du projet dès 2018. Les deux hommes sont d’ailleurs actuellement en procès, Elon Musk reprochant à Sam Altman d’avoir menti sur ses intentions. Il a trahi le projet initial d’OpenAI qui était d’être une organisation à but non lucratif pour développer une IA générale au service de l’humanité. Désormais, OpenAI est une structure à vocation commerciale (voir La rem n°76, p.63) qui envisage de s’introduire en Bourse pour une valorisation comprise entre 800 et 1 200 milliards de dollars. Elon Musk a donc porté plainte contre OpenAI pour que celui-ci revienne à son statut d’origine et pour que Sam Altman soit débarqué, ce qui peut être vu comme un moyen d’entraver le développement d’OpenAI, le principal concurrent de Grok.
En quittant OpenAI, qui s’est finalement associé avec Microsoft, Elon Musk a dû repartir de zéro. Il a créé xAI le 12 juillet 2023 et a investi massivement depuis cette date, afin d’obtenir la puissance de calcul nécessaire à l’entraînement de ses modèles. Le sentiment d’urgence est évident : un mois après la création de xAI, le modèle Grok-0 était lancé puis, le 3 novembre 2023, Grok-1 et le chatbot grand public Grok étaient mis à disposition du public. En 2024, Grok-2 et Grok-3 finiront par imposer le modèle comme techniquement performant face à la concurrence. Mais Grok a un problème : il requiert beaucoup de calculs et coûte cher, ce qui le pénalise sur le plan commercial.
Il faudra donc résoudre ce problème : trouver des fonds et développer les recettes (xAI perd 1 milliard de dollars par mois), disposer de plus de puissance de calcul et d’un accès à l’énergie. Dans un premier temps, xAI va faire comme OpenAI ou Anthropic et procéder à des levées de fonds – 5 milliards puis 6 milliards de dollars en 2024 –, ce qui lui permettra d’être valorisée à hauteur de 50 milliards de dollars un an après sa création.
Ces fonds vont servir à développer la puissance de calcul, ce qui passera par le projet Colossus, un gigantesque data center de 100 000 GPU H100 de Nvidia (les puces parmi les plus performantes du marché, encore début 2026), dont la puissance a été doublée depuis. Ces investissements révèlent le coût et les risques de l’IA. Le besoin en puces a été financé en partie par Nvidia qui a participé à la deuxième levée de fonds, ce qui lui a permis à de solvabiliser l’un de ses acheteurs. Le besoin en énergie est également immense, au point que la lenteur des raccordements de Colossus au réseau électrique a conduit l’entreprise à installer sur ses parkings des turbines mobiles fonctionnant au gaz naturel.
Dans un deuxième temps, Elon Musk a cherché à régler le problème de la rentabilité de Grok, son IA débridée ou « libre », qui attire moins d’utilisateurs que ChatGPT. Il a imaginé alors un projet industriel qui pourrait s’avérer visionnaire ou catastrophique. Au moins ce projet est-il une clé de lecture des enjeux technologiques à venir et un coup de poker pour la galaxie des entreprises contrôlées par Elon Musk.
Outre la nécessité de développer les revenus de Grok, Elon Musk doit faire face à la faible performance de X depuis qu’il a racheté Twitter en 2022 pour 44 milliards de dollars (voir La rem n°63, p.68). Il a donc fait coup double, les deux sociétés étant proches depuis l’origine. En effet, Grok a pu s’entraîner sur les données de X. Des salariés de X ont été mobilisés pour participer au développement de Grok. xAI a même utilisé les locaux de X à ses débuts. Enfin, X est le principal client de xAI, puisqu’il reverse une part des recettes d’abonnement à X Premium qui inclut l’accès à la version supérieure de Grok. Avec cet accès offert, X apporte aussi des utilisateurs à Grok. Le 28 mars 2025, Elon Musk a donc annoncé la réunion des deux sociétés, X et xAI, désormais supervisées depuis une holding commune installée dans le Nevada. La réunion repose sur un échange d’actions entre les deux sociétés, les investisseurs qui avaient accompagné Elon Musk dans le rachat de Twitter étant récompensés, puisque 25 % des actions de xAI leur ont été réservés à cette occasion. Le nouvel ensemble a été valorisé 113 milliards de dollars, dont 80 milliards pour xAI et 33 milliards pour X. Mais X a retrouvé, à cette occasion, sa valeur de rachat et même un peu plus : X a été valorisé à hauteur de 45 milliards de dollars, dont 12 milliards de dettes qui ont été retranchés de la valorisation finale au moment de la fusion.
Cette opération, en soi, n’apporte pas plus d’argent à xAI, même si elle sécurise une partie de sa base d’utilisateurs et l’accès aux données du réseau social. Elle sauve X, en revanche, puisqu’elle efface trois années de baisse de sa valeur (jusqu’à - 80 % par rapport au prix de rachat). Enfin, cette opération a surtout inauguré une série de rapprochements qui vont conduire les autres entreprises d’Elon Musk à prendre en charge le coût du financement de l’IA maison. Pour Elon Musk, l’IA va s’immiscer dans la plupart de ses activités. Chez Tesla, elle va rendre possible la voiture autonome. Elle sera aussi omniprésente dans les robots humanoïdes Optimus que le groupe « automobile » développe et qui sont appelés à devenir sa principale activité industrielle. La réciproque est vraie, car les autres entreprises d’Elon Musk peuvent servir Grok AI. Tesla lui apporte beaucoup de données, notamment les images captées par les caméras embarquées de ses véhicules. Grok justifie également le développement des activités de SpaceX si ses besoins en puissance de calcul et en énergie sont déportés, pour être mieux pris en charge, directement depuis l’espace. Cette intégration de l’IA dans un univers technologique et industriel est la spécificité du projet d’Elon Musk, quand ses principaux concurrents sont au mieux des acteurs du cloud (Alphabet avec Gemini, Microsoft avec Copilot), mais restent d’abord des spécialistes du monde informatique (OpenAI, Anthropic). Cette spécificité transforme donc potentiellement tout le projet d’origine de xAI en l’associant avec le développement d’un projet industriel de très grande ampleur.
C’est ce que va confirmer Elon Musk. Dans un premier temps, il va proposer aux actionnaires de Tesla et à ceux de SpaceX d’investir dans xAI. Puis, dans un deuxième temps, il va fusionner SpaceX et xAI « pour former le moteur d’innovation le plus ambitieux et intégré verticalement sur Terre (et dans l’espace) ». L’annonce a été faite aux salariés de SpaceX le 2 février 2026. Comme lors de la fusion entre X et xAI, la fusion entre SpaceX et xAI repose sur un échange d’actions. Mais SpaceX n’est pas X. L’entreprise est le leader mondial sur le marché des lanceurs et le seul acteur à disposer véritablement d’une constellation de satellites en basse orbite. Elle a réalisé un chiffre d’affaires de 16 milliards de dollars en 2025, notamment avec une offre commerciale efficace, Starlink, qui compte en tout 9 millions d’abonnés. La valorisation du nouvel ensemble en témoigne : xAI ne domine plus et ne représente « que » 250 milliards de dollars, contre 1 000 milliards de dollars pour SpaceX, le nouvel ensemble étant donc estimé à 1 250 milliards de dollars. C’est du moins le montant de la valorisation visée par Elon Musk, qui a annoncé son introduction en Bourse, à Wall Street, au second semestre 2026.
Cette fusion permet potentiellement de renforcer xAI et de renforcer SpaceX. Elle repose sur un gigantesque pari : le cloud orbital. Alors que le développement de l’IA nécessite de construire des centres de données de plus en plus grands, de plus en plus gourmands en énergie, un seuil semble atteint. Elon Musk a ainsi expliqué l’opération en partie sur la base de ce constat : « La demande mondiale en électricité pour l’IA ne peut tout simplement pas être satisfaite par des solutions terrestres, même à court terme, sans imposer des contraintes aux communautés et à l’environnement », ce qui se constate déjà aux États-Unis, entre hausse du coût de l’abonnement à l’électricité et captation de la ressource en eau pour refroidir les centres de données.
Le cloud spatial réglerait ce problème en délocalisant les data centers dans l’espace. Il n’y a plus de problème de refroidissement, en effet, puisque la température du vide spatial est de - 270 °C, et les panneaux solaires peuvent y capter l’énergie en permanence, sans aucune interférence, donc de manière beaucoup plus efficace. Enfin, le cloud spatial est de moins en moins une utopie technologique et de plus en plus une réalité. En novembre 2025, une fusée Falcon 9 de SpaceX a lancé le satellite de la start-up Starcloud (le cloud dans les étoiles, en anglais) équipé de puces H100 de Nvidia, les mêmes que celles qui équipent le data center Colossus. Starcloud-1 fonctionne, et la start-up veut désormais envoyer 88 000 satellites dans l’espace pour proposer de la location de puissance de calcul en orbite terrestre. Juste avant de faire l’annonce de la fusion entre SpaceX et xAI, Elon Musk avait préparé le terrain pour sa future constellation de cloud spatial en déposant, le 31 janvier 2026, auprès de la FCC (Federal Communications Commission), une demande de lancement d’un million de satellites. Dubitatifs, Les Échos rappellent qu’il n’y a dans le monde que 33 000 avions de ligne et environ 15 000 satellites en orbite à ce jour, dont les trois quarts sont ceux de Starlink. Le Figaro indique que, pour lancer un million de satellites, il faudrait faire décoller chaque heure une trentaine de fusées géantes Starship (en cours de développement). Le projet semble donc décorrélé des réalités du moment. Mais, pourtant, depuis l’annonce d’Elon Musk, les initiatives se multiplient.
Le 17 mars 2026, Nvidia a présenté sa première puce pensée pour l’espace (où les radiations sont un problème), avec une capacité de calcul 25 fois supérieure à la puce H100 de Starcloud-1. Le 19 mars, Blue Origin a déposé une demande pour 52 000 satellites auprès de la FCC dans le cadre de son projet Sunrise de cloud orbital. Dans la foulée, Elon Musk a indiqué un investissement de 25 milliards de dollars dans une usine de puces pour l’IA, Terafab. Avec cette annonce, il se lance dans une nouvelle activité, qui englobe la conception et la fabrication de puces, ambitionnant de cumuler l’expertise de Nvidia (conception) et de TSMC (fondeur). Elon Musk suit ici la logique d’intégration qui a déjà fait le succès de Tesla et de SpaceX. Les deux sociétés ont révolutionné chacune leur secteur. SpaceX et xAI sont appelées par Elon Musk à révolutionner le secteur de l’IA en lui donnant la puissance de calcul qui lui manque grâce à un accès garanti à l’espace. 80 % de la production de Terafab est dédiée à l’espace, le reste à Tesla et à ses robots Optimus. Se dessine donc, derrière cette intégration, un nouvel enjeu : celui des robots humanoïdes, qui ont besoin d’IA très puissantes et en mobilité. On y voit émerger une nouvelle logique de rapprochement avec SpaceX, quand Tesla sera devenu une entreprise de robots. Les briques s’assemblent donc autour de SpaceX et de xAI. L’IA sera omniprésente si elle dispose de gigantesques capacités de calcul. Dans ce cas, les voitures peuvent devenir autonomes, les robots évoluer au milieu des humains, et l’ensemble – humains, robots, voitures – être connecté en permanence depuis l’espace. Disposer d’un accès à l’espace et de la maîtrise des constellations de satellites est, dans ce cas, un avantage majeur, ce qui explique le pari sur SpaceX, qui propose déjà l’internet par satellite (voir La rem n°76, p.58), qui vient de lancer l’internet mobile par satellite, et qui lancera demain le cloud par satellite.
Reste donc à faire coïncider le projet avec la réalité. En effet, construire des usines de puces, lancer des satellites par centaines de milliers dans l’espace coûte très cher. Sans ces perspectives, SpaceX va, par ailleurs, manquer de raisons de multiplier les lancements. Une fois que sera complètement lancée la constellation Starlink, qui monopolise les lanceurs de SpaceX, que lancer d’autre ? Les clients sont là, mais n’ont pas besoin d’autant de lancements que Starlink peut en proposer, d’autant que les « gros » clients comme Amazon développent leur propre lanceur. La fusion de SpaceX et de xAI redonne donc à SpaceX une potentielle charge de travail pour une décennie avec le projet de cloud spatial. Elle permet de justifier une meilleure valorisation de l’entreprise. C’est la même chose pour xAI, dépassée par ChatGPT, Gemini et Claude. En devenant une IA spatiale, Grok aura accès à une puissance de calcul dont ne disposeront pas d’emblée ses concurrents. D’où le pari d’Elon Musk de vendre cette promesse-là à la Bourse. Elon Musk est, du reste, probablement le seul à pouvoir tenter un tel pari. Il a fait ses preuves quand il s’est agi de changer les règles du jeu avec Tesla, puis avec SpaceX, récemment encore avec Colossus qu’il a construit en 122 jours. Sa rapidité d’exécution est, de ce point de vue, remarquable. Quand il met fin à ses missions auprès de Donald Trump en mai 2025, Elon Musk vient de fusionner X et xAI (mars 2025). Neuf mois plus tard, SpaceX a rejoint le nouvel ensemble (janvier 2026). Il a développé un satellite dédié au cloud spatial ; il a lancé l’internet mobile par satellite. Un projet industriel global peut donc être présenté aux investisseurs dès mars 2026, moins d’un an après la fin des missions d’Elon Musk au Doge.
L’introduction en Bourse du nouveau SpaceX doit permettre de lever entre 40 et 80 milliards de dollars pour une valorisation qui pourra atteindre 1 780 milliards de dollars. C’est donc la plus grosse introduction en Bourse jamais réalisée, qui sera risquée, car atypique, comme le projet auquel elle est associée. En effet, les investisseurs individuels pourront récupérer jusqu’à 30 % des actions, quand les ratios sont plutôt de 5-10 % sur les introductions. Enfin, Wall Street pourrait accélérer l’entrée du titre dans les principaux indices américains, notamment le Nasdaq 100, ce qui soutiendra son cours. Le Nasdaq, qui s’attend aussi à l’entrée en Bourse d’OpenAI et d’Anthropic, envisage effectivement de changer ses règles pour donner toute leur place plus rapidement à ces nouveaux géants venus de l’IA. L’opération étant prévue au second semestre, elle permettra de savoir si la vision d’Elon Musk l’a emporté ou si, à l’inverse, les investisseurs décèlent dans ce grand projet un moyen de donner à SpaceX et à xAI un avenir qu’elles n’ont pas. De fait, le document d’introduction en Bourse sur lequel travaille SpaceX est plus prudent qu’Elon Musk et rappelle que les initiatives de cloud spatial n’en sont pour l’instant qu’à leur stade initial.
Ces projets, au-delà de leur dimension technique et financière très ambitieuse, risquent de soulever aussi de nombreuses oppositions. Ils sont américains et conduisent à gérer, depuis l’espace, des masses de données dont le statut « extraterritorial » devra être défini, sans parler des questions de souveraineté. C’est finalement ce que rappelle l’actualité de xAI en Europe, moins futuriste. Le 26 janvier 2026, la Commission européenne a annoncé avoir ouvert une enquête sur X et Grok, car l’IA intégrée au réseau social a été autorisée à déshabiller (ou à habiller en bikini) les humains – ce qui a été appliqué à des personnalités, souvent des femmes, et surtout des enfants. Ce type de pratiques entre dans le périmètre du DSA. La Commission avait au préalable alerté X, qui a bloqué cette possibilité offerte par Grok dès le 9 janvier 2026 pour ses utilisateurs gratuits, et le 15 janvier pour ses utilisateurs payants. Au-delà des images sexualisées, l’enquête devra évaluer l’ensemble des risques systémiques de Grok une fois intégré dans le réseau social X.
Sources :
- Vergara Ingrid, « xAI, le colossal projet d’Elon Musk dans l’intelligence artificielle », Le Figaro, 2 décembre 2024.
- Mediavilla Lucas, « Elon Musk fusionne son réseau social X avec sa start-up d’IA pour construire un géant de la tech et contrer OpenAI », Le Figaro, 31 mars 2025.
- Godeluck Solveig, « Elon Musk fusionne X et xIA pour “accélérer le progrès humain” », Les Échos, 31 mars 2025.
- Boone Joséphine, « Elon Musk tisse des liens capitalistiques entre ses sociétés », Les Échos, 16 juillet 2025.
- Godeluck Solveig, « SpaceX vise 800 milliards de valorisation et envisage une introduction en Bourse », Les Échos, 8 décembre 2025.
- Laghrari Mehdi, « Les data centers spatiaux, la nouvelle lubie de la tech américaine », Les Échos, 19 décembre 2025.
- Bauer Anne, « SpaceX consolide sa domination dans le spatial », Les Échos, 2 janvier 2026.
- Woitier Chloé, « Bruxelles ouvre une enquête sur Grok, l’IA d’Elon Musk », Le Figaro, 27 janvier 2026.
- Schmitt Fabienne, « Bruxelles ouvre une enquête sur les dérives de Grok, l’intelligence artificielle de X », Les Échos, 27 janvier 2026.
- Guillermard Véronique, Vergara Ingrid, « Pourquoi Elon Musk marie SpaceX avec sa start-up d’IA, xAI », Le Figaro, 4 février 2026.
- Pontiroli Thomas, « SpaceX et xAI : mariage
à haut risque pour le rêve de Musk », Les Échos, 4 février 2026. - Mediavilla Lucas, « Elon Musk lance une usine de puces pour héberger l’IA dans l’espace », Le Figaro, 23 mars 2026.
- Godeluck Solveig, « SpaceX sur la rampe de lancement pour une introduction en Bourse »,
Les Échos, 30 mars 2026. - Mediavilla Lucas, « Les projets de centres de données dans l’espace sont-ils fous », Le Figaro, 8 avril 2026.
- Lentschner Keren, « Grand déballage en vue dans
le procès opposant Musk à Altman », Le Figaro, 28 avril 2026. - Godeluck Solveig, « Construire des data centers dans l’espace : la nouvelle lubie de la tech », Les Échos, 5 mai 2026.
15.09.2026 à 08:30
La FCC, avant et après
Au moment où l’Arcom est louée pour avoir retiré la licence de la chaîne de télévision C8, mais critiquée pour son manque de fermeté vis-à-vis de CNews et attaquée par la
Texte intégral (5612 mots)
Au moment où l’Arcom est louée pour avoir retiré la licence de la chaîne de télévision C8, mais critiquée pour son manque de fermeté vis-à-vis de CNews et attaquée par la droite conservatrice pour censure, interrogeons-nous sur le rôle de la Commission fédérale des communications (Federal Communications Commission, FCC) aux États-Unis. Quel est son impact sur la liberté des médias sous l’administration Trump, qui tient elle-même un double discours en matière de liberté d’expression ?
Dans le domaine des médias audiovisuels, la différence est grande avec la France, qui a légiféré1 afin d’interdire aux radios et aux chaînes de télévision de diffuser des incitations à la haine ou à la violence et qui a créé l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, l’Arcom – remplaçant le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) –, chargée de contrôler le pluralisme. Beaucoup ont salué le non-renouvellement de la fréquence de C8, alors que d’autres, dont le professeur de droit Thomas Hochmann, jugent l’Arcom trop réticente à utiliser ses pouvoirs et à faire usage des sanctions à sa disposition, se contentant de mises en garde et de mises en demeure, et passant rarement à l’étape des sanctions pécuniaires2 . Aux États-Unis, la seule institution comparable est la FCC, chargée de deux missions : éviter une trop forte concentration des médias audiovisuels et garantir un minimum de pluralisme des idées.
LA FCC FAIT PARTIE DE CES AGENCES GOUVERNEMENTALES INDÉPENDANTES CRÉÉES PAR LE CONGRÈS […]. CHACUNE […] EST DOTÉE DE TROIS TYPES DE COMPÉTENCE : UN POUVOIR LÉGISLATIF, UN POUVOIR EXÉCUTIF ET UN POUVOIR QUASI JUDICIAIRE
À l’origine de la FCC
Instituée par le Federal Communications Act de 1934, la FCC fait partie de ces agences gouvernementales indépendantes créées par le Congrès durant l’administration Franklin Roosevelt, à l’instar de la SEC (Securities Exchange Commission, Commission des opérations de bourse). Chacune, dans son domaine d’intervention, est dotée de trois types de compétence : un pouvoir législatif (la création de règles), un pouvoir exécutif (veiller à la bonne exécution de ces règles) et un pouvoir quasi judiciaire lui permettant de sanctionner le non-respect des réglementations. Leur directeur (ainsi que les membres) est nommé par le président, avec l’approbation du Sénat, pour un mandat de cinq années (ou plus selon les agences). En vertu d’une jurisprudence3 datant du New Deal, il ne peut, en principe, être limogé que pour un motif sérieux : good cause. Néanmoins, bien que créées par le Congrès, ces agences indépendantes appartiennent à la branche exécutive, ce qui explique les limogeages en violation de la loi, justifiés par Donald Trump s’abritant derrière la doctrine de l’Exécutif unitaire4.
La FCC et le pluralisme
Le nombre de fréquences radio et télévision à attribuer étant limité, la FCC n’accordait une licence qu’en échange de l’engagement à véhiculer des points de vue suffisamment diversifiés et à veiller à un équilibre des idées dans l’intérêt général. L’autre facette de cette mission de sauvegarde du pluralisme était d’empêcher une trop grande concentration des médias audiovisuels.
UNE DES RAISONS DE LA SURVIE DE LA RÈGLE DE TEMPS ÉGAL EST QUE LA FCC L’A TOUJOURS APPLIQUÉE AVEC UNE GRANDE SOUPLESSE
En contrepartie de l’octroi d’une fréquence, un bien rare à l’époque, les stations de radio ou les chaînes de télévision s’engageaient à respecter deux « doctrines » : la doctrine de l’équité – fairness doctrine – et la règle du temps égal – equal time – s’appliquant aux candidats à une élection, toutes deux différentes par leur statut et dans leur application. La première, qui a existé jusqu’en 1985, a été supprimée par l’administration Reagan, alors que la seconde, qui vise uniquement les candidats à un mandat politique, est toujours en vigueur. Une des raisons de la survie de la règle de temps égal est que la FCC l’a toujours appliquée avec une grande souplesse, accordant très largement des exemptions. Notons que ces deux règles imposent des contraintes aux médias audiovisuels ; elles pouvaient, par conséquent, entrer en contradiction avec le premier amendement5, qui garantit la liberté d’expression et la liberté de la presse. Ce qui explique les actions en justice et les pressions de la part des Républicains.
Doctrine de l’équité (fairness doctrine) et règle du temps égal (equal time)
La loi de 1934, le Federal Communications Act, reprend la loi Radio de 1927, qui exigeait que les détenteurs d’une licence agissent pour l’intérêt du public et que les stations de radio et les chaînes de télévision ayant obtenu une licence d’exploitation offrent une présentation équitable et équilibrée des questions controversées. Ainsi, la loi de 1934, remplaçant la loi Radio, instaure la FCC pour répartir les fréquences, avec pour mission d’« encourager une utilisation plus large et plus efficace de la radio, dans l’intérêt du public ». En 1949, la Commission publia un rapport intitulé « In matter of editorializing by broadcast licensees »6, qui interprète les dispositions concernant l’intérêt du public comme l’obligation de promouvoir « un standard basique d’équité » (a basic standard of fairness) dans les médias. Les détenteurs d’une licence avaient le devoir, d’une part, de consacrer un certain temps d’antenne pour couvrir de façon équilibrée les questions controversées touchant leur communauté et, d’autre part, d’accorder un droit de réponse aux personnes qui se jugeaient injustement attaquées. En raison des pressions des Républicains, la FCC décida en 1985 que la doctrine avait un effet dissuasif (chilling effect) sur la liberté d’expression. Elle l’abrogea formellement en 1987, tout en maintenant les dispositions sur les attaques personnelles, appliquées jusqu’en 2000. Jusqu’en 2011, plus de quatre-vingts médias ont continué de mettre en œuvre la doctrine d’équité.
L’EXIGENCE DE « TEMPS ÉGAL » NE S’APPLIQUAIT PAS AUX TALK-SHOWS, UN POINT SUR LEQUEL LA FCC SOUHAITE REVENIR POUR DES RAISONS PARTISANES
Concernant l’exigence de « temps égal », la loi de 1934 fut quelque peu amendée en 1959 afin de prévoir des exemptions7 pour les candidats à un mandat politique. Selon la loi révisée, l’exigence de « temps égal » ne s’appliquait pas aux talk-shows, un point sur lequel la FCC souhaite revenir pour des raisons partisanes. Ces exemptions expliquent que les radios de la droite conservatrice ont pu accumuler mensonges, théories du complot et insultes raciales sans conséquences, comme l’a fait l’animateur de radio Rush Limbaugh trois heures d’affilée pendant des années jusqu’à son décès en 2021.
La FCC et la concentration économique
Les changements sont considérables entre la position de la Commission vis-à-vis de la concentration dans les années 1970 et les politiques comme les priorités actuelles. La FCC est passée d’une politique stricte visant à maintenir le pluralisme à une autre consistant, au contraire, à donner facilement son aval, en 2025 et 2026, à d’importantes fusions ou acquisitions, en violation de l’esprit, sinon de la lettre, des textes existants.
Dans les années 1970, la FCC avait promulgué une règle interdisant à une société de contrôler à la fois un quotidien et une chaîne de radio ou de télévision dans la même ville (Broadcasting Cross Ownership Ban). Le but était d’assurer une diversité des voix et des opinions. Plusieurs sociétés durent, en conséquence, vendre un journal ou une station de radio, ce qui amena à l’environnement médiatique fragmenté de la fin du XXe siècle. Une autre règle, One to Market Rule, visait à empêcher les triopoles en interdisant, pour un même propriétaire, le cumul de stations AM ou FM et de chaînes TV dans une même localité, afin de lui interdire de dominer la totalité du spectre. Globalement, la règle des 7 appliquée strictement limitait le nombre de médias audiovisuels détenus par une seule entité à 7 stations AM, 7 stations FM et 7 chaînes de télévision sur le plan national. Cela signifie qu’aucun des trois grands réseaux ABC, CBS, NBC n’avait le droit d’acquérir un nombre illimité de stations locales. Enfin, en vertu de la règle fin-syn (Financial Interest and Syndication Rules), la FCC s’efforçait de limiter le pouvoir économique des grands réseaux de télévision sur la production audiovisuelle.
LA DÉRÉGULATION S’EST FAITE PROGRESSIVEMENT GRÂCE À L’ACTION CONJUGUÉE
Il leur était interdit de détenir les droits de syndication sur les séries qu’ils diffusaient, comme « M*A*S*H » ou « Seinfeld », afin de les empêcher d’être trop puissants à Hollywood, et de permettre aux sociétés de production indépendantes d’exister.
La dérégulation s’est faite progressivement grâce à l’action conjuguée de la FCC et de la Cour suprême, qui a validé8 notamment la décision de la Commission de se soustraire à la règle qui interdit de posséder un journal et une station dans la même localité, la Cour considérant que le nouveau paysage médiatique, depuis l’avènement d’internet, rend la règle obsolète.
La Commission actuelle a des priorités politiques opposées à celles des années 1970 :
– le localisme, qui est remplacé par l’acceptation de vastes entités ;
– la fin de la diversité et de l’équité, la priorité étant donnée à l’efficacité ;
– la fin des garde-fous.
Aujourd’hui, la dérégulation l’emporte, le « libre marché des idées » étant censé résoudre tous les problèmes.
Le contexte du premier amendement
LA RÉGULATION DES RADIOS ET DES TÉLÉVISIONS A TOUJOURS ÉTÉ EN TENSION AVEC LE PREMIER AMENDEMENT
Le premier amendement à la Constitution garantit la liberté d’expression et la liberté de la presse. Dans ce contexte largement protecteur, les radios et les télévisions ont un régime bien spécifique qui diffère de celui de la presse, ainsi que de celui du câble et des réseaux sociaux. La liberté de la presse est garantie par le premier amendement à la Constitution et elle a été confirmée par deux décisions de la Cour suprême9, tandis que le câble et les réseaux sociaux ne sont soumis à aucune régulation en vertu de la section 230 de la loi CDA (Communications Decency Act) de 1996. En revanche, la spécificité des radios et des télévisions, liée à la justification d’une régulation minimale découlant de la rareté des fréquences à partager entre les multiples candidats aux licences, donnait au gouvernement un rôle qui lui permettait d’imposer certaines obligations en retour. La régulation des radios et des télévisions a toujours été en tension avec le premier amendement, et elle a été contestée à plusieurs reprises. Pourtant, la Cour suprême a validé les obligations imposées par la FCC, en particulier dans les cas NBC v. U.S.10 en 1943 et Red Lion v. FCC11 en 1969.
Dans l’affaire NBC v. U.S., la Cour jugea que les pouvoirs réglementaires de la FCC ne se limitaient pas aux aspects techniques et d’ingénierie. Les règles adoptées par la FCC dans l’intérêt du public, pour régir les relations entre les stations ayant obtenu une licence et les réseaux qui leur fournissent les programmes, relèvent bien des pouvoirs conférés à la FCC par la loi FCA de 1934.
LA COUR SUPRÊME VALIDA LA DOCTRINE DE L’ÉQUITÉ EN INVOQUANT LA RARETÉ DES FRÉQUENCES QUI JUSTIFIAIT LES LIMITES IMPOSÉES
Dans le cas Red Lion était en jeu la doctrine de l’équité exigeant que les divers aspects des grandes questions soient présentés aux auditeurs et aux téléspectateurs. La FCC reprochait à Red Lion Broadcasting Co. d’avoir manqué à ses obligations en diffusant ce qui constituait une attaque directe contre le journaliste Fred J. Cook, auteur de l’ouvrage Barry Goldwater: Extremist on the right. La Cour suprême jugea que la FCC avait bien agi dans le cadre de ses pouvoirs12 en décidant que cette station de radio de Pennsylvanie avait violé la doctrine d’équité lorsqu’elle avait refusé un droit de réponse à cet écrivain qui avait été qualifié à l’antenne de « sympathisant communiste ». La Cour suprême valida la doctrine de l’équité en invoquant la rareté des fréquences qui justifiait les limites imposées à la latitude éditoriale des stations. Elle reconnut que cette doctrine conférait au gouvernement fédéral le pouvoir inédit de réglementer la liberté d’expression et les médias, mais elle jugea que ce dernier exerçait un tel pouvoir en raison de la caractéristique unique de ces nouveaux médias de communication, à savoir la rareté des fréquences. En octroyant une licence, le gouvernement accordait un monopole au diffuseur et il était donc de sa responsabilité de défendre les valeurs du premier amendement à la Constitution, en réglementant le contenu des programmes, afin d’assurer une couverture adéquate et équilibrée de l’ensemble des questions d’importance publique.
LA COUR VALIDAIT ÉGALEMENT LE POUVOIR DE LA FCC DE RÉGLEMENTER LES FUSIONS ET LES ACQUISITIONS
Par son raisonnement, la Cour validait également le pouvoir de la FCC de réglementer les fusions et les acquisitions envisagées par les détenteurs de licence. Il est du devoir de la Commission de s’assurer que le pouvoir n’est pas concentré entre les mains de quelques-uns. L’autorité de régulation est donc dans son rôle lorsqu’elle approuve ou désapprouve les propositions de fusion ou d’acquisition, en appliquant les mêmes critères que pour accorder ou refuser des licences de diffusion, c’est-à-dire la défense de l’intérêt général.
Aujourd’hui, le paysage médiatique n’est plus le même. Les trois grands réseaux ABC, NBC, CBS, qui rassemblaient 90 % des téléspectateurs, ont vu leur part de marché tomber à 20 % avec le développement de la télévision par câble, puis l’arrivée d’internet et des réseaux sociaux et, désormais, le succès de YouTube et des podcasts13. Nombreux sont ceux, parmi les Républicains, qui jugent que ces règles sont devenues obsolètes et qui posent la question de la validité de cette réglementation. Il est d’ailleurs probable que si la Cour suprême en avait aujourd’hui l’occasion, elle reviendrait sur la jurisprudence Red Lion, mais, jusqu’ici, la Commission a fait preuve de tellement de souplesse dans l’octroi des exemptions qu’il n’y a guère eu d’occasions de contestation.
La FCC sous l’administration Trump
La FCC est devenue un instrument politique aux mains du président, qui facilite la collusion avec les médias et les Big Tech. Cette évolution se traduit manifestement dans les règles édictées par Brendan Carr, président de la FCC choisi par Donald Trump en 2024, concernant le temps égal ou les règles de la concurrence.
La règle de temps égal comme outil de pression ou de censure
Donald Trump et Brendan Carr cherchent à instrumentaliser la clause de temps égal en l’imposant à certains programmes qui n’étaient pas visés jusqu’ici, comme les émissions du soir.
NOMBREUX SONT CEUX, PARMI LES RÉPUBLICAINS, QUI JUGENT QUE CES RÈGLES SONT DEVENUES OBSOLÈTES
Le cas de l’interview de James Talarico, candidat démocrate du Texas pour le Sénat, par Stephen Colbert sur CBS fournit une bonne illustration. En février 2026, le présentateur du « Late Show » a dû renoncer à inviter dans son émission la figure montante du parti démocrate, à la suite de pressions émanant de la chaîne. L’interview a quand même été diffusée sur la chaîne YouTube de l’émission, offrant ainsi une publicité considérable au candidat Talarico. S’agit-il pour autant d’une violation de la règle de temps égal ? La réponse est négative : il y aurait eu infraction uniquement si Stephen Colbert avait refusé d’accorder le même traitement et le même temps d’antenne aux deux autres candidats, ce qui n’a pas été le cas. Pourtant se sont ensuivies des critiques et des menaces.
Le risque d’abus de pouvoir et de censure en raison du contenu, spécifiquement prohibé par le premier amendement, est apparu clairement à la suite de l’assassinat de Charlie Kirk, l’influenceur d’extrême droite qui a contribué à faire élire Donald Trump président en 2024. Lorsqu’en septembre 2025 l’animateur du « Late Night Show » sur ABC, Jimmy Kimmel, fit une plaisanterie, sans doute de mauvais goût, sur l’attitude du président Trump qui s’efforçait de tirer parti politiquement de l’événement, le président de la FCC Brendan Carr s’en est immédiatement pris au réseau ABC (propriété de Disney), ainsi qu’aux chaînes affiliées qui diffusent le programme. Le groupe Disney, qui avait besoin de la mansuétude de la FCC, a d’emblée suspendu la diffusion de l’émission de Jimmy Kimmel, avant d’être contraint de la rétablir, face au mécontentement des abonnés. Avec ses nombreuses chaînes TV affiliées au réseau ABC, le groupe Nexstar, partisan de l’interdiction du « Jimmy Kimmel Live », a décidé, de son côté, de prolonger l’interdiction une semaine.
LA FCC EST DEVENUE UN INSTRUMENT POLITIQUE AUX MAINS DU PRÉSIDENT, QUI FACILITE LA COLLUSION AVEC LES MÉDIAS ET LES BIG TECH
Brendan Carr a pu jouer de toute son influence, puisque les propriétaires de chaîne sont tributaires de la Commission pour conserver leurs licences ou encore pour mener à bien leur projet de fusion. Il en va ainsi pour les diffuseurs Nexstar Media Group et Sinclair Broadcast Group. Aux États-Unis, la diffusion nationale d’un réseau repose sur une fédération de stations locales affiliées. Ces groupes14 peuvent, légalement et contractuellement, préempter ou remplacer un programme du réseau sur leurs propres marchés – ce qui leur donne un levier décisif sur les contenus que le « public national » reçoit effectivement. Parce que Donald Trump n’apprécie pas les émissions satiriques comme « Saturday Night Live » ou « Late Night Show », il les menace régulièrement, tandis que Brendan Carr fait pression sur les opérateurs de télévision pour exiger le renvoi ou la suspension des « coupables », Jimmy Kimmel ou Stephen Colbert. Marqués à droite, les groupes Nexstar et Sinclair ont d’abord menacé de ne plus programmer l’émission de Jimmy Kimmel, fragilisant encore le modèle déjà précaire des late-night talk-shows. Le Sinclair Broadcast Group, connu pour ses positions politiques conservatrices, a même laissé entendre qu’il maintiendrait la diffusion de « Jimmy Kimmel Live » sur ses stations affiliées au réseau ABC si l’animateur présentait des excuses à la famille de Charlie Kirk, notamment en lui faisant « un don personnel significatif », ainsi qu’à Turning Point USA, l’organisation fondée par Charlie Kirk. De même, Paramount, propriétaire de CBS, a déprogrammé, en juillet 2025, « The Late Show with Stephen Colbert », émission phare de la chaîne15. Il est vrai que le groupe attendait l’aval de la FCC concernant sa fusion avec Skydance, dont l’un des principaux actionnaires est le multimilliardaire Larry Ellison (fondateur d’Oracle), proche de Donald Trump.
LA RÈGLE QUI INTERDIT LES FUSIONS ENTRE LES QUATRE GRANDS RÉSEAUX […] EST DEVENUE « NÉGOCIABLE »
L’instrumentalisation de la FCC peut s’appliquer également à l’attribution des fréquences16. En principe, ces autorisations sont renouvelées quasiment automatiquement. Mais Brendan Carr a décidé d’anticiper le calendrier pour huit chaînes affiliées à ABC en ordonnant au groupe Disney, en avril 2026, de lui adresser une demande de renouvellement, normalement prévue entre 2028 et 2031. La raison en est une remarque humoristique de l’animateur Jimmy Kimmel, au sujet du gala de la presse, plaisanterie qui a été interprétée comme une incitation à assassiner le président Trump. Même si la menace de non-renouvellement a peu de chance de se concrétiser, l’effet dissuasif est considérable.
Les concentrations désormais autorisées
En 2026, tout s’accélère. La règle qui interdit les fusions entre les quatre grands réseaux (ABC, CBS, NBC et Fox) est devenue « négociable », avant sans doute d’être abrogée, le décret étant attendu pour l’été 2026. Les réseaux souhaitent pouvoir fusionner de façon à faire concurrence aux Big Tech ; ils estiment que la règle n’a plus lieu d’être dans la mesure où ils ne jouissent plus d’un monopole sur les audiences, les téléspectateurs s’informant et se divertissant avec Netflix, YouTube ou TikTok.
Profitant d’une faille dans la règle d’interdiction, la fusion entre Nexstar et Tegna, d’un montant de 6,2 milliards de dollars, a été approuvée grâce à un double tour de passe-passe17. Cette opération donnerait naissance à un géant qui contrôle 260 stations locales dans 44 États, soit 80 % des foyers américains, alors que la règle fixe un maximum d’audience nationale de 39 %. La FCC a rappelé une règle des années 1980, laquelle permet de ne compter que 50 % de l’audience atteinte par les stations UHF (chaînes 14 à 69) pour calculer le taux de pénétration. C’était logique dans la mesure où les signaux UHF étaient plus faibles que ceux de la VHF (chaînes 2 à 13). Aujourd’hui, à l’ère numérique, les signaux UHF sont en fait plus forts, mais la FCC a utilisé ce subterfuge de façon à minimiser le niveau du contrôle. La nouvelle philosophie est que les réseaux indépendants sont en butte aux attaques de Google, de Netflix, de Meta et consorts. Il leur faut donc acquérir cette taille stratégique pour survivre. Pour eux, le plafond de 39 % est une relique qui ne reflète plus la réalité actuelle du marché. Selon la seule commissaire démocrate Anna Gomez, il s’agit d’un glissement dangereux vers des médias illibéraux, car le deal est le résultat du favoritisme politique et du manque de transparence, qui mène inévitablement à une homogénéisation des contenus éditoriaux.
LE DEAL EST LE RÉSULTAT DU FAVORITISME POLITIQUE ET DU MANQUE DE TRANSPARENCE
La conséquence de la fusion est que, alors que la règle interdit à une entité de posséder plus de deux stations parmi les quatre grands réseaux dans une seule ville, une même compagnie Nexstar possède et contrôle les filiales locales des quatre grands réseaux dans des dizaines de villes. Celles-ci restent des entités séparées, mais la diffusion de contenu est entre les mains d’un seul et même acteur, Nexstar, qui contrôle trois ou plus de ces grandes stations dans 23 réseaux différents, incluant San Diego et Sacramento18.
En matière de radios règne un duopole entre iHeartMedia et Audacy, qui sont, en principe, des entités séparées, mais un partenariat de distribution signé en juin 2025 a, dans les faits, fusionné leurs champs d’action numérique. iHeartMedia est le plus grand avec 866 stations ; Audacy, qui en possède 240, a fait migrer ses stations sur l’application de la première. En conséquence, il y a bien des propriétaires différents, mais un seul point de passage obligé pour 1 200 stations de radio américaines, qui sont sur la seule plateforme iHeartMedia.
Ce démantèlement est assurément politique et partisan, comme l’illustre le ton du texto du président Trump pour qui les choses n’allaient pas assez vite : « Finissons-en avec cette fusion [Nexstar et Tegna] ! » La réponse des démocrates ne s’est pas fait attendre. Dès le 18 mars 2026, plusieurs ministres de la justice, ceux de la Californie et de la Caroline du Nord en tête, ont intenté un procès en antitrust afin de bloquer cette fusion, qui serait, selon eux, une violation du Clayton Antitrust Act19 de 1914 et qui conduirait à des licenciements massifs et à une augmentation des prix pour les consommateurs20. Parce que l’accord s’est fait au niveau fédéral (FCC et département de la Justice), les États ont pris le relais avec ce procès : ils argumentent que la Commission n’a pas l’autorité pour refuser d’appliquer le plafond de 39 % édicté par le Congrès et qu’il appartient à celui-ci de modifier ce critère s’il le juge nécessaire.
C’EST L’INDÉPENDANCE DE LA FCC QUI EST EN JEU
C’est l’indépendance de la FCC qui est donc en jeu. Que ce soit en matière de contenu ou de concentration, le directeur obéit aux ordres du président et utilise des moyens détournés pour sanctionner (ou tenter de le faire) ses adversaires ou opposants et pour faire approuver des fusions qui sont en violation de la loi avec comme résultat des propriétés croisées devenues courantes et, du même coup, l’existence de triopoles dans de nombreuses villes. Cette concentration des radios et des télévisions s’inscrit dans un contexte où les réseaux sociaux sont exemptés de toute responsabilité (en vertu de la section 230 de la loi CDA) et où les géants de la Silicon Valley acquièrent des blogs et des podcasts pour faire passer leurs messages, récemment pour rassurer sur les effets de l’intelligence artificielle et pour prôner la dérégulation. S’ajoute à cela la charge destructrice à l’encontre des médias publics (NPR, PBS) par le président Trump. Résultat : dans le paysage médiatique21 aux États-Unis, il est devenu très difficile d’exprimer des vérités factuelles. Il est donc essentiel qu’en France l’Arcom remplisse sa mission avec force et que les autorités européennes appliquent avec détermination le DSA, lequel, contrairement aux accusations de l’administration américaine (et d’une partie de la droite française), n’est pas un instrument de censure, mais correspond à une nécessaire exigence de transparence et de modération des contenus.
- Article 15 de la loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication.
- Hochmann Thomas, « On ne peut plus rien dire. » Liberté d’expression : le grand détournement, Anamosa, 2025. L’auteur cite plusieurs exemples de violations manifestes sanctionnées par des amendes souvent modiques très inférieures au seuil maximal prévu par la loi. Que pèse une amende de 50 000 € voire 100 000 € lorsque le bénéfice du groupe Canal+ est supérieur à 550 millions d’euros ?
- Humphrey’s Executor v. United States, 295 US 602 (1935).
- La théorie de l’exécutif unitaire est un principe radical selon lequel le président détient des pouvoirs illimités
sur l’ensemble des agences de la « branche exécutive » du gouvernement des États-Unis, toute contrainte imposée
à ses pouvoirs par le législatif étant en conséquence inconstitutionnelle. Voir Davis Frederick T., « Donald Trump et la doctrine de l’“exécutif unitaire” : quels sont les enjeux ? », Le club des juristes, 7 mars 2025. - Le premier amendement qui garantit la liberté d’expression et la liberté de la presse, stipule : « Le Congrès
ne légifèrera pas pour porter atteinte (abridge) à la liberté d’expression et à liberté de la presse. » - Federal Communications Commission Reports, « In the matter of editorializing by broadcast licencees », 1949.
- La section 315 (a) prévoit des « opportunités égales » d’accès aux médias pour les candidats à un poste politique.
- Federal Communications Commission v. Prometheus Radio Project, 592 U.S. 414 (2021).
- La première New York Times Co. v. Sullivan, 376 U.S. 254 (1964) protège les journaux des procès en diffamation
en jugeant que ceux qui attaquent un journal doivent prouver non seulement l’erreur, mais la mauvaise foi. Dans une deuxième décision, New York Times Co. v. United States, 403 U.S. 713 (1971) rendue au sujet des Pentagon Papers, la Cour a bien spécifié qu’il n’était pas possible d’interdire une publication a priori, quel que soit le motif invoqué. Pas de prior restraint. S’il y a eu violation de la loi ou atteinte à la sécurité nationale par exemple, la sanction interviendra a posteriori. - National Broadcasting Co., Inc. v. United States, 319 U.S. 190 (1943).
- Red Lion Broadcasting Co., Inc. v. FCC, 395 U.S. 367 (1969).
- La FCC avait ordonné que soit remise une retranscription de l’émission à Fred J. Cook et que Red Lion lui accorde un droit de réponse, deux exigences validées par la cour d’appel.
- Le podcasteur Joe Rogan avait permis au candidat Donald Trump, durant sa campagne électorale en 2024,
d’être suivi par sa centaine de millions d’abonnés. - Depuis une quinzaine d’années, les opérateurs des télévisions et des radios locales ont racheté des stations,
par dizaines, voire par centaines, formant ainsi des conglomérats, tels que Nexstar Media Group ou Sinclair Broadcast Group. - Très politique et régulièrement critique vis-à-vis de Donald Trump, « The Late Show » était une cible récurrente de la droite trumpiste. CBS a décidé de mettre fin à l’émission en mai 2026 – officiellement pour motif financier.
- Pahwa Nitish, « Brendan Carr is playing a dangerous game », slate.com, April 29, 2026.
- Cette approbation s’est faite non pas par un vote des cinq commissaires – ce qui aurait suscité un débat intense
et la possibilité pour la seule membre démocrate, Anna Gomez, d’exprimer son opposition –, mais en catimini
par les fonctionnaires (Bureau média). - Nexstar s’est engagé à revendre quelques-unes des stations dans les deux années qui viennent, si la Commission
ne change pas les règles entre-temps, ce qu’elle est en train de faire. - Voté en 1914, le Clayton Antitrust Act complète le Sherman Antitrust Act de 1890, notamment en précisant
les pratiques antitrust interdites. - Les requérants demandent une ordonnance de restriction temporaire (TRO) suspendant l’entrée en application
de la fusion. Ils demandent à la cour de contraindre Nexstar à maintenir les actifs séparés. L’audience à D.C. a eu lieu le 15 avril 2026 : le juge Troy a bloqué la fusion dans l’attente de l’issue du procès, les requérants ayant, selon lui, toutes les chances de l’emporter sur le fond. « Federal judge blocks Nexstar-Tegna merger until antitrust lawsuit is resolved », PBS, April 18, 2026. - La situation est d’autant plus opaque que les frontières sont floues entre le secteur de la musique (Sony), les médias (Warner Bros. Discovery) et l’industrie du divertissement (Disney). Citons les opérations Skydance et Paramount ou Disney et Reliance ou Sony/Apollo et Paramount Global. Toutes se comptent en milliards de dollars.
10.09.2026 à 08:30
Guerre au Moyen-Orient : restriction d’accès aux images satellites
Depuis le déclenchement du conflit armé au Moyen-Orient fin février 2026, le principal fournisseur commercial d’images satellites, Planet Labs PBC, a progressivement restreint puis supprimé l’accès à ses clichés haute résolution de la
Texte intégral (1978 mots)
Depuis le déclenchement du conflit armé au Moyen-Orient fin février 2026, le principal fournisseur commercial d’images satellites, Planet Labs PBC, a progressivement restreint puis supprimé l’accès à ses clichés haute résolution de la région, à la demande du gouvernement américain alors que, simultanément, de fausses images satellites, générées par intelligence artificielle, circulent massivement sur les réseaux sociaux.
«Du fait du conflit au Moyen-Orient, le gouvernement américain a demandé à tous les fournisseurs d’images prises par satellite de retenir indéfiniment les images de cette [zone] ». C’est avec ces mots que, le 4 avril 2026, Planet Labs PBC a averti l’ensemble de ses clients – parmi lesquels l’AFP, Le Monde, mais aussi le New York Times, le Washington Post, CNN ou encore Bloomberg News – qu’il avait décidé de se conformer à une demande du gouvernement américain de restreindre pour une durée indéfinie la diffusion de ses images satellitaires haute résolution liées au conflit au Moyen-Orient. Avec effet rétroactif au 9 mars, la société modifiait son modèle d’accès en allongeant le délai de publication pour toute nouvelle image couvrant « l’ensemble de l’Iran et les bases alliées à proximité, en plus des États du Golfe et des zones de conflit déjà existantes », afin de s’assurer, selon l’entreprise, que « ses images ne soient pas exploitées de manière tactique par des acteurs adverses pour cibler le personnel allié, les partenaires de l’OTAN et les civils ». La société bascule alors vers un modèle dit de « gestion contrôlée des accès » au sein duquel les images ne seront diffusées qu’« au cas par cas », sur demande et à la seule discrétion de l’entreprise. Le 10 avril 2026, alors qu’un fragile cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran entrait en vigueur, un porte-parole de la société confirmait le maintien des restrictions.
Ces dernières s’appuient sur le dispositif légal américain dit de « shutter control », géré aux États-Unis par la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), qui délivre les licences d’exploitation commerciale des satellites. Ce mécanisme prévoit que toute entreprise dont le siège est situé aux États-Unis et qui exploite commercialement des images satellitaires en haute résolution peut se voir imposer des limitations pour des raisons de sécurité nationale ou de politique étrangère. En pratique, les fournisseurs opèrent donc sous licence et mettent en place des protocoles de restriction afin d’éviter des sanctions.
Les répercussions sur l’industrie de l’observation de la Terre, dont le marché est estimé à 5 milliards de dollars, sont significatives. Avec son modèle d’accès ouvert, Planet Labs, fondé en 2010 par trois anciens ingénieurs de la Nasa, avait fait le pari, contrairement à ses concurrents, de séduire davantage le secteur commercial. S’appuyant sur une flotte de petits satellites qui photographient en haute résolution l’ensemble du globe, parfois plusieurs fois par jour, cette entreprise met les images à la disposition de ses clients en quelques heures. Or, même si la part commerciale de ses revenus n’atteignait que 18 % en 2025, contre 68 % initialement projetés lors de son introduction en bourse en 2021, cette restriction soudaine imposée par le gouvernement américain va considérablement fragiliser son modèle d’affaires. En effet, ses clients – notamment dans les domaines de la finance et de l’assurance, de l’énergie, du trafic maritime ou encore de la logistique – vont chercher ou cherchent déjà à se passer de ce fournisseur américain. Directeur du programme de non-prolifération en Asie de l’Est au Middlebury Institute of International Studies et expert des méthodes de renseignement à partir de sources ouvertes (Open Source Intelligence ou OSINT, voir infra), Jeffrey Lewis y voit une mauvaise nouvelle pour l’industrie américaine, d’autant qu’il n’y a « aucune raison légitime » d’imposer de telles restrictions, sauf à étouffer la couverture médiatique défavorable à une guerre que peu d’Américains approuvent. Ou encore, s’agirait-il de tenter de cacher des erreurs de frappe, comme celle ayant atteint l’école Shajareh Tayebeh le 28 février 2026 à Minab, au premier jour des raids américano-israéliens en Iran. Selon Amnesty International, ce bombardement a provoqué la mort de 158 personnes dont une majorité d’enfants, et serait la conséquence d’un traitement par les outils d’intelligence artificielle de données obsolètes utilisé par l’armée américaine lors de la planification de l’attaque.
Quoi qu’il en soit, les conséquences ont été immédiates pour le journalisme d’investigation et le renseignement à partir de sources ouvertes. L’Institute for the Study of War, think tank fondé en 2007 aux États-Unis fournissant des analyses sur les questions de défense et d’affaires étrangères, produit quotidiennement des cartes de conflits à l’attention de décideurs et de médias : il dénonce le fait de ne plus pouvoir « confirmer les frappes ou évaluer les dommages » avec le même niveau de détail qu’auparavant. Les organisations non gouvernementales, bénéficiant d’un accès gratuit ou à tarif réduit aux données de Planet Labs à des fins humanitaires, sont parmi les premières impactées et certains clients se sont tournés vers les données gratuites à plus faible résolution de la Nasa, l’agence américaine n’étant pas soumise aux mêmes restrictions.
Sur le plan géopolitique, l’efficacité des restrictions imposées par le gouvernement américain est, par ailleurs, contestée. L’agence de presse Bloomberg rapporte qu’une société chinoise de renseignement géospatial, MizarVision, utilise les images de constellations chinoises pour publier un suivi détaillé des mouvements militaires américains dans la région, tandis que le Financial Times a révélé qu’en fin d’année 2024 l’Iran avait obtenu de la Chine l’accès à un satellite-espion pour surveiller les bases militaires américaines.
De plus, ces restrictions concernant les images authentiques interviennent dans un contexte où la désinformation par de fausses images satellites générées par intelligence artificielle s’est considérablement intensifiée. Le 9 mars 2026, au moment même où Planet Labs appliquait ses premières restrictions, l’AFP relevait la circulation d’une image satellite publiée sur le réseau social X et présentée comme authentique par le Tehran Times, quotidien anglophone iranien. Le cliché prétendait montrer, sous forme de double image « avant/après », des équipements radar américains entièrement détruits sur une base au Qatar. Or, des chercheurs ont rapidement identifié la version manipulée par intelligence artificielle d’une image provenant de Google Earth prise l’année précédente, et représentant une installation militaire américaine à Bahreïn. De plus, l’AFP a détecté sur un autre cliché similaire un SynthID, un filigrane invisible développé par Google pour identifier les contenus générés par intelligence artificielle.
Brady Africk, chercheur spécialisé en renseignement à partir de sources ouvertes, a constaté une « augmentation des images satellites manipulées » sur les réseaux sociaux à la suite d’événements majeurs et caractérise deux grandes catégories de falsifications. D’une part, « beaucoup de ces images manipulées portent la marque d’une génération par IA imparfaite : des angles étranges, des détails flous et des éléments délirants qui ne correspondent pas à la réalité » et, d’autre part, certaines « semblent être des images retouchées manuellement, souvent en superposant des marques de dommages ou d’autres changements sur une image satellite qui, à l’origine, n’en contenait pas ». Pour le chercheur, les effets de ces falsifications dépassent la seule désinformation en ligne : « les images satellites manipulées, comme d’autres formes de désinformation, peuvent avoir des impacts bien réels lorsque des personnes agissent sur la base d’informations qu’elles n’ont pas vérifiées », et d’ajouter que « ces effets peuvent aller de l’influence sur l’opinion publique sur une question majeure, comme la décision d’un pays d’entrer en conflit ou non, à l’impact sur les marchés financiers ».
Ces images falsifiées s’inscrivent dans un contexte plus large de détournement des pratiques de renseignement à partir de sources ouvertes. Pour Tal Hagin, spécialiste de la guerre de l’information cité par l’AFP, « en raison du “brouillard de la guerre” [l’incertitude qui prévaut sur les opérations militaires, note de l’AFP], il peut être très difficile de déterminer le succès des frappes d’un adversaire. L’OSINT est apparu comme une solution, en utilisant des images satellites publiques pour contourner la censure dans des pays comme l’Iran. Mais cette démarche est désormais exploitée par des acteurs de la désinformation ». De faux comptes de renseignement à partir de sources ouvertes prolifèrent ainsi sur les réseaux sociaux, avec pour objectif de saper la crédibilité des spécialistes reconnus du domaine.
Ce que révèle la conjonction de ces deux phénomènes dépasse la seule question de l’accès à l’information en temps de guerre. La restriction des images authentiques et la prolifération simultanée des fausses images générées par IA constituent les deux versants d’une même guerre des récits, dans laquelle le contrôle de ce que le public peut ou croit voir est devenu un enjeu stratégique à part entière. En réduisant la disponibilité des clichés authentiques, les restrictions imposées par le gouvernement américain privent les journalistes et les experts des outils nécessaires pour réfuter les falsifications, tandis qu’en faisant circuler de fausses images, la désinformation par IA achève de brouiller la frontière entre preuve et fiction. Ce double mouvement s’inscrit dans le cadre d’une transformation profonde de l’environnement informationnel, déjà à l’œuvre en temps de paix, où la distinction entre ce qui est authentique et ce qui est fabriqué devient, chaque jour, toujours plus difficile à établir.
Sources
- Balluffier Asia, Golshiri Ghazal, Horn Alexandre, « Bombardement d’une école en Iran : l’enquête du “Monde” atteste la présence de nombreuses victimes civiles, dont des enfants », Le Monde, 4 mars 2026.
- Chopra Anuj, « Des images satellites truquées par l’IA alimentent la désinformation sur la guerre États-Unis–Iran », AFP, 9 mars 2026.
- Amnesty International, « 120 élèves tué·es par les frappes américaines en Iran : comment en est-on arrivé là ? », amnesty.fr, 17 mars 2026.
- AFP, « Images satellite : Planet annonce un blackout indéfini pour le Golfe et l’Iran », 4 avril 2026.
- Le Monde, « Guerre au Moyen-Orient : Planet Labs PBC cesse de diffuser des photos satellites de la région, à la demande du gouvernement américain », 6 avril 2026.
- Clark Aaron, « Planet keeps Middle East satellite imagery limits ahead of ceasefire talks », Bloomberg, April 10, 2026.
- Karra Krishna, « Iran war satellite data restrictions by Planet Labs disrupts industries », Bloomberg, April 23, 2026.
08.09.2026 à 08:30
Microsoft, nouvelle arme technologique au service de la politique étrangère américaine
En sanctionnant des magistrats de la Cour pénale internationale, l’administration Trump a mis en lumière la dépendance structurelle des institutions européennes face aux Big Tech, ainsi qu’aux systèmes financiers américains. Plusieurs initiatives, notamment en
Texte intégral (2117 mots)
En sanctionnant des magistrats de la Cour pénale internationale, l’administration Trump a mis en lumière la dépendance structurelle des institutions européennes face aux Big Tech, ainsi qu’aux systèmes financiers américains. Plusieurs initiatives, notamment en Allemagne, en France et à la Cour pénale internationale elle-même, témoignent d’une certaine prise de conscience, mais les réponses demeurent fragmentées.
Le 20 août 2025, l’administration Trump a sanctionné, par décret exécutif, des responsables de la Cour pénale internationale, parmi lesquels le juge Nicolas Guillou, président de la Chambre préliminaire I, sur la situation dans l’État de Palestine. Cette chambre avait délivré, le 21 novembre 2024, « des mandats d’arrêt à l’encontre de MM. Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant, pour des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre, commis depuis le 8 octobre 2023 jusqu’au 20 mai 2024 au moins ».
Le régime de sanctions américain, initialement conçu pour lutter contre le terrorisme et les violations graves des droits humains, vise aujourd’hui quelque 15 000 personnes physiques et morales dans le monde, essentiellement des membres d’organisations terroristes, des dirigeants de régimes dictatoriaux ou encore des chefs d’organisations criminelles, auxquels s’ajoutent désormais neuf magistrats internationaux. Être sous sanction américaine interdit à toute personne physique ou morale américaine, y compris leurs filiales à l’étranger, de fournir des services à ces personnes, que ce soit à titre onéreux ou à titre gratuit.
Les effets concrets de ces sanctions sur la vie numérique et bancaire de Nicolas Guillou ont été immédiats et l’ensemble de ses comptes ouverts chez des fournisseurs américains, comme Amazon, Airbnb, Netflix, PayPal ou encore Expedia, ont été fermés. Visa et Mastercard, qui constituent un duopole de fait sur les moyens de paiement en Europe, ont bloqué ses cartes bancaires. Certaines banques européennes, par crainte de représailles, ont également fermé des comptes bancaires ou ont refusé des virements entrants. Les transferts d’argent transfrontaliers via Western Union ou MoneyGram ont également été gelés.
« Un État non européen peut, par décret exécutif, exclure un citoyen français du système bancaire et de l’espace numérique dans son propre pays, sans recours possible devant les juridictions françaises », a expliqué Nicolas Guillou lors du congrès annuel de l’Union syndicale des magistrats, en octobre 2025. « Dans un monde régi par la force, c’est aux militaires de résister. Dans un monde régi par le droit, ce sont les magistrats qui sont en première ligne, et c’est bien pour cela que nous sommes attaqués. » Le cas de Nicolas Guillou n’est pas isolé. Dès le 6 février 2025, Donald Trump avait imposé des sanctions contre le procureur de la Cour pénale internationale, Karim Khan, dont l’adresse électronique Microsoft avait alors été suspendue, le contraignant à basculer vers un fournisseur de messagerie suisse. Ces incidents révèlent la brutalité d’une vulnérabilité structurelle, alors que la Cour pénale internationale avait fait de Microsoft un partenaire technologique central en 2022, lorsque le Bureau du procureur avait lancé le « Projet Harmony », cofinancé par l’Union européenne, en collaboration avec Microsoft, Accenture et leur coentreprise Avanade, pour concevoir une plateforme de gestion des preuves.
« Les sanctions ont été une révélation pour la Cour, ainsi que pour les ONG travaillant dans le domaine de la justice internationale, quant au niveau de dépendance vis-à-vis des technologies et des systèmes financiers américains », résume Zoé Paris, coordinatrice du plaidoyer à la Coalition pour la Cour pénale internationale, qui regroupe des organisations de la société civile de cent cinquante pays. Avocate internationale et chercheuse-doctorante à l’université de Cambridge, Jennifer Tridgell analyse, pour sa part, que l’incident a servi d’avertissement sévère sur la manière dont la technologie numérique peut être « utilisée comme une arme pour atteindre des objectifs politiques, menaçant potentiellement la capacité de la Cour à fonctionner conformément à son mandat judiciaire indépendant ». Depuis le 31 octobre 2025, la Cour a entamé ce qu’elle appelle une « désaméricanisation numérique » en remplaçant Microsoft Office par le logiciel open source OpenDesk développé par ZenDis – entreprise publique, fondée en 2022, qui œuvre pour la souveraineté numérique au sein des administrations allemandes. Mais, de l’aveu de Jennifer Tridgell, la Cour a « un long chemin à parcourir pour démêler son réseau complexe de dépendances logicielles après avoir été largement dépendant pendant des décennies d’un petit nombre de fournisseurs de logiciels ».
En France, en décembre 2025, la Commission des lois du Sénat a publié un rapport sur la sécurisation des marchés publics numériques, et le constat est sans appel. Les administrations françaises sont grandement dépendantes des solutions informatiques proposées par des acteurs extra-européens, « source de vulnérabilités pour les données publiques hébergées chez ces acteurs, en raison de leur soumission à un cadre juridique de nature extraterritoriale » – notamment le Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA), les ordres exécutifs United States Intelligence Activities, passés par plusieurs présidents américains, et le Cloud Act, qui permettent aux autorités américaines de contraindre un fournisseur de services informatiques à leur dévoiler toute communication ou information concernant un client, que cette donnée se trouve ou non sur le territoire américain. C’est dans ce contexte que le Sénat rappelle que le logiciel Word, édité par Microsoft, détenait en 2025 une part de marché estimée entre 85 % et 90 % du marché mondial des traitements de texte, sachant que l’accès à ce type de logiciel ne s’effectue plus désormais à partir d’un programme stocké localement, mais par une connexion continue à des services hébergés dans les infrastructures de l’éditeur américain.
Face à ces constats, plusieurs acteurs publics européens ont engagé des transitions concrètes, mais à des rythmes et des échelles très variables. En Allemagne, le Land de Schleswig-Holstein a entamé, dès le début des années 2000, une sortie progressive de l’écosystème Microsoft, en accompagnant quelque 30 000 agents publics, qui ont migré vers des alternatives open source comme Open-Xchange pour la messagerie et des distributions Linux pour le système d’exploitation des ordinateurs. En mars 2026, l’IT-Planungsrat, l’instance fédérale de coordination de la numérisation de l’administration publique, a imposé à toutes les administrations fédérales d’adopter, d’ici 2028, deux formats exclusifs pour la publication de documents : le PDF/UA (format d’accessibilité universelle) et l’ODF (OpenDocument Format), excluant de facto les formats propriétaires de Microsoft. En France, les initiatives restent plus locales. Lyon a développé dès juin 2025, en partenariat avec la Métropole et le Syndicat intercommunal des technologies de l’information pour les villes (SITIV), un opérateur public de services numériques qui intervient auprès des collectivités territoriales du bassin rhodanien. Cet opérateur œuvre pour la mise en place et le développement de leurs outils numériques, avec une suite collaborative baptisée « Territoire Numérique Ouvert » (TNO), reposant sur des outils open source pour la visioconférence et la bureautique, qui est hébergée dans des centres de données régionaux. Le projet a bénéficié d’une subvention de 2 millions d’euros de l’Agence nationale de la cohésion des territoires, dont la moitié des marchés ont été attribués à des entreprises d’Auvergne-Rhône-Alpes et la totalité à des entreprises françaises.
À l’échelle nationale, la direction interministérielle du numérique (DINUM) a organisé, le 8 avril 2026, un séminaire visant à réduire les dépendances numériques extra-européennes. Parmi les premières mesures annoncées figurent la migration des postes de travail de la direction interministérielle du numérique (DINUM), qui a notamment pour mission d’élaborer la stratégie numérique de l’État et de piloter sa mise en œuvre, du système d’exploitation Windows de Microsoft vers Linux. Il s’agit également d’opérer la migration de la Caisse nationale de l’Assurance maladie vers les outils du socle numérique interministériel pour ses 80 000 agents. Début 2026, le gouvernement français a également annoncé la migration du Health Data Hub vers l’infrastructure souveraine Scaleway, un hébergeur français filiale d’Iliad, labellisé « cloud de confiance » SecNumCloud, par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), mettant fin à un feuilleton qui débuta en 2019 (voir La rem n°54 bis-55, p.40). À l’époque, et sans appel d’offres, l’offre de cloud Azure de Microsoft avait été choisie pour centraliser l’ensemble des données de santé des Français collectées par les hôpitaux, l’assurance maladie, les médecins et les pharmacies.
L’affaire Guillou met en lumière une vulnérabilité systémique que l’Europe a longtemps sous-estimée ou fait semblant d’ignorer, et la brutalité de l’effacement numérique du juge Nicolas Guillou et de certains membres de la Cour pénale internationale montre combien les infrastructures numériques et financières dominantes ne sont pas des biens communs apatrides ou neutres, mais un puissant instrument de pouvoir qui, dès lors qu’il tombe entre de mauvaises mains, peut servir un tout autre but que celui pour lequel il a été créé. Microsoft, Amazon, Google ou Visa sont des entreprises américaines, soumises au droit américain, et légalement mobilisables au service de la politique étrangère des États-Unis. En France, l’Association pour la promotion et la recherche en informatique libre (April), fondée en 1996, milite depuis sa création pour l’adoption des logiciels libres dans les administrations publiques comme rempart contre la dépendance aux éditeurs américains, Microsoft en tête. Framasoft, créé en 2001, est un réseau d’éducation populaire consacré principalement au logiciel libre qui a développé des alternatives concrètes à tous les services numériques américains, notamment Google, sous le label « Dégooglisons Internet ». Depuis 2008, La Quadrature du Net participe à ce combat sur le terrain des droits numériques et de la surveillance. Gageons que ces initiatives trouveront enfin un certain écho, maintenant que les menaces ne sont plus hypothétiques et que le danger est bien réel.
Sources :
- Cour pénale internationale (CPI), « Situation dans l’État de Palestine : La Chambre préliminaire I de la CPI rejette les exceptions d’incompétence soulevées par l’État d’Israël et délivre des mandats d’arrêt à l’encontre de MM. Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant », icc-cpi.int, 21 novembre 2024.
- Hale Craig, « “We’re done” – major government organization slams Microsoft Teams as it drops Windows for good », techradar.com, June 16, 2025.
- Ville de Lyon, « La Ville de Lyon renforce sa souveraineté numérique », lyon.fr, 23 juin 2025.
- Guillou Nicolas, « Sanctions américaines contre le juge français de la CPI », intervention au congrès de l’Union syndicale des magistrats, union-syndicale-magistrats.org, 14 octobre 2025.
- Charruyer France, « Sanctions américaines contre le juge Nicolas Guillou : un signal d’alerte pour notre souveraineté numérique », altij.fr, 2 novembre 2025.
- Richard Olivia, « Sécurisation des marchés publics numériques. Proposition de loi relative à la sécurisation des marchés publics numériques », Commission des lois constitutionnelles, de législation, du suffrage universel, du règlement et d’administration générale, rapport n° 199, Sénat, senat.fr, 10 décembre 2025.
- Serries Guillaume, « Health Data Hub : l’État acte le divorce avec Microsoft au profit du SecNumCloud », zdnet.fr, 6 février 2026.
- RTS Info, « La nouvelle vie compliquée de Nicolas Guillou, le juge français effacé du monde numérique par Washington », rts.ch, 16 mars 2026.
- Lingsma Tjitske, « Comment les sanctions peuvent être une arme technologique américaine contre la CPI », justiceinfo.net, 19 mars 2026.
- Direction interministérielle du numérique (DINUM), « Souveraineté numérique : l’État accélère la réduction de ses dépendances extra-européennes », numerique.gouv.fr, 8 avril 2026.
01.09.2026 à 08:30
3/3. « Politique plateforme » et reconfiguration de la compétition électorale - Plateforme numérique, un intermédiaire pas comme les autres
Les plateformes numériques, particulièrement les réseaux sociaux, constituent des médiateurs centraux de la politique, qu’elle soit institutionnalisée ou plus informelle. Ainsi, YouTube est largement utilisé pour s’informer sur l’actualité ; Truth Social, cr&
Texte intégral (2548 mots)
Les plateformes numériques, particulièrement les réseaux sociaux, constituent des médiateurs centraux de la politique, qu’elle soit institutionnalisée ou plus informelle. Ainsi, YouTube est largement utilisé pour s’informer sur l’actualité ; Truth Social, créé par Donald Trump, est devenu un espace scruté de la prise de parole du président des États-Unis ; TikTok a été le théâtre d’une campagne inéquitable lors de l’élection présidentielle roumaine de novembre 2024, qui a conduit à l’annulation du scrutin. Ces exemples invitent à interroger le rôle politique des dispositifs numériques qualifiés de « plateformes ».
Des définitions plurielles de la « politique plateforme »
Le terme de « plateforme » a été popularisé par l’entrepreneur Tim O’Reilly en 2005, lorsqu’il spécifiait un nouvel état de la toile mondiale, le web 2.0, comme un « web de plateforme », plus interactif et composé d’un ensemble de services coproduits avec les utilisateurs. Ce terme est donc, en premier lieu, une ressource rhétorique forgée par les milieux professionnels de la Tech.
LE TERME DE « PLATEFORME » A ÉTÉ POPULARISÉ PAR L’ENTREPRENEUR TIM O’REILLY EN 2005, LORSQU’IL SPÉCIFIAIT UN NOUVEL ÉTAT DE LA TOILE MONDIALE, LE WEB 2.0, COMME UN « WEB DE PLATEFORME »
Emprunté à l’ingénierie informatique, pour laquelle une plateforme constitue une infrastructure technique permettant le fonctionnement de plusieurs applications et services, il renvoie à une triple signification : un espace physique stable et accessible (les plateformes pétrolières), un tremplin vers la progression (le podium sportif), et un espace politique de propositions, synonyme de programme politique (la plateforme électorale). Comme l’a montré Tarleton Gillespie, ces connotations induisent la représentation de dispositifs ouverts, offrant aux internautes de s’exprimer de façon égalitaire, sans hiérarchiser ni les contenus produits ni les utilisateurs. Les plateformes numériques de sociabilité ou de partage de vidéos s’affichent comme de simples intermédiaires, « démocratiques » et « neutres ». À ce titre, elles maintiennent le flou sur les différentes catégories d’usagers : internautes, producteurs de publications et annonceurs publicitaires. En outre, contrairement aux médias, elles n’auraient pas à justifier de leurs choix algorithmiques ni à être régulées, la responsabilité éditoriale et de création étant renvoyée aux créateurs de contenu1.
Le mot « plateforme » a également émergé plus récemment à travers le syntagme de « politique plateforme ». Davide Vittori la caractérise comme « des activités politiques menées à travers les plateformes numériques – telles que les campagnes, la consommation d’information, l’organisation, le débat, la délibération ou le vote »2. Une deuxième conception, restreinte à la compétition électorale, inclut les effets de l’investissement dans des dispositifs numériques. La « politique plateforme » est alors définie comme « un nouvel état de la politique institutionnalisée dans lequel les organisations qui participent à la compétition électorale, quelles qu’elles soient – partis, mais aussi organisations citoyennes, mouvements sociaux, voire agences spécialisées –, s’ajustent à l’emprise des plateformes numériques sur les pratiques sociales et politiques et sont travaillées par celle-ci, du point de vue de leur fonctionnement interne et externe »3.
DANS CETTE VEINE, LE « PARTI PLATEFORME » CONCRÉTISERAIT CERTAINS ASPECTS DE LA SOCIÉTÉ NUMÉRIQUE
Parmi ces effets figure la transformation des organisations partisanes. La « politique plateforme » s’entend alors comme « l’introduction d’intermédiaires numériques (par exemple des applications logicielles, des sites web, des services de réseaux socio-numériques) dans la structure des partis politiques, pour faciliter la communication interne, participer à la prise de décision, organiser l’action politique et transformer l’expérience globale de participation dans les partis politiques »4. Dans cette veine, le « parti plateforme » concrétiserait certains aspects de la société numérique, en adoptant une organisation de start-up, qui cherche à réinventer la relation entre un leader et sa base de soutien d’internautes, à travers un dispositif numérique5. Une troisième conception se concentre sur la contribution des utilisateurs. La « plateformisation de la politique » est ici conçue comme la « tendance des partis, des mouvements sociaux et des institutions publiques à mettre en avant des dispositifs participatifs numériques, avec la promesse de “donner voix” aux citoyens “profanes” et de relégitimer ainsi l’action politique »6. Cette approche très participative de la « politique plateforme », plus fidèle à la vision initiale d’un web interactif, inclut les affordances des dispositifs, notamment les possibilités d’argumentation et de délibération, variables d’une plateforme à l’autre.
Des plateformes qui reconfigurent le jeu politique
Cette pluralité de définitions et de dispositifs dessine deux grands ensembles d’éléments qui contribuent à une reconfiguration de la compétition électorale.
D’une part, les acteurs et les organisations politiques s’insèrent dans un écosystème informationnel hybride, dont quelques importantes plateformes grand public sont partie prenante. En 2025, 40 % des citoyens européens déclarent utiliser les réseaux sociaux pour s’informer sur l’actualité politique et sociale, 26 % utilisent les plateformes de partage vidéo comme YouTube et 9 %, les agents conversationnels (IA). Si la télévision (71 %), la radio (43 %), la presse et ses déclinaisons numériques (41 %) demeurent les médiateurs d’actualité les plus centraux en moyenne, ce n’est pas le cas chez les 15-24 ans qui consultent, pour s’informer, les réseaux sociaux (65 %), les plateformes de vidéos (39 %), les agents conversationnels (18 %) davantage que la radio (22 %), la presse (24 %) et, dans une moindre mesure, la télévision (50 %)7. Cette interdépendance entre les médias traditionnels et les plateformes grand public a des effets politiques. L’agencement des plateformes numériques permet aux acteurs politiques de s’adresser directement aux publics d’électeurs, notamment les plus jeunes, sans passer par le filtre des médias (mais en acceptant celui des plateformes). Parallèlement, de nouveaux intermédiaires, les influenceurs politiques, émergent et deviennent partie prenante du jeu électoral, en concurrence avec les journalistes. Les contenus politiques, éventuellement produits par IA, sont moins contrôlés ; la presse se fait même l’écho d’influenceurs développés par IA8. Les formats tels que la vidéo courte, le titrage spectaculaire ou des contenus à forte charge émotionnelle ou de controverses, auxquels incitent les grandes plateformes, du fait de leur modèle économique de captation de l’attention, se diffusent largement9. Par leur caractère à la fois transnational et monopolistique, ces plateformes grand public, vulnérables à la désinformation, bousculent également l’État en tant que régulateur de l’information de campagne.
CES PLATEFORMES GRAND PUBLIC, VULNÉRABLES À LA DÉSINFORMATION, BOUSCULENT ÉGALEMENT L’ÉTAT EN TANT QUE RÉGULATEUR DE L’INFORMATION DE CAMPAGNE
Les débats sur les ingérences étrangères lors de récents scrutins réactivent une tension, présente depuis le XIXe siècle, entre liberté de l’information des électeurs et soustraction de ceux-ci à des influences jugées néfastes. Cette tension est aiguë en France, où l’intervention de l’État dans l’information électorale est ancienne10 et puissante. Et cela, même si seuls 5 % des internautes s’exposent à des contenus idéologiquement homogènes sur les réseaux11. La proportion de la population qui n’accède pas du tout à de l’information en ligne est beaucoup plus importante12, particulièrement chez les plus jeunes13, sans que ce dernier enjeu ne s’avère particulièrement débattu dans l’espace public.
D’autre part, les plateformes numériques, au sens, non pas des réseaux sociaux, mais en tant que dispositifs autonomes développés par les candidats et les organisations politiques, constituent un support de travail pour ces derniers, à travers trois types de solutions techniques. Les plateformes de mobilisation, initiées lors de la campagne de Barack Obama en 2008, associent base de données, incitations à l’engagement et rationalisation des pratiques militantes. Il s’agit alors d’activer des formes prescrites de participation politique et de les optimiser en les rendant quantifiables et réplicables. Des opérateurs transnationaux spécialisés commercialisent et adaptent les dispositifs numériques aux contextes locaux. Ce faisant, ils encodent culturellement les manières de faire campagne, par exemple en promouvant la gamification politique et le ciblage des messages14. A contrario, les plateformes structurant certaines organisations partisanes « nativement numériques » incarnent la promesse d’une contribution accrue des sympathisants et des militants à l’élaboration des programmes et à la prise de décision collective, dans une interaction plus ou moins maîtrisée par la direction du parti15. Plus souvent open source, ces plateformes ne suscitent pas nécessairement un renforcement de la démocratie interne et elles n’entraînent pas une plus grande numérisation de la désignation des candidats aux élections qu’au sein des partis traditionnels16. Un troisième type de plateforme vise au contraire à soustraire aux partis la responsabilité de la sélection des candidats aux élections, en organisant des rassemblements et des choix citoyens qui cherchent à se substituer à la forme-parti. Elles dessinent une recherche de dépassement des partis, sans pour autant parvenir à mobiliser un public socialement diversifié17.
La « politique plateforme » renvoie donc à un imaginaire participationniste, dans lequel la légitimité démocratique est fondée sur l’implication numérique directe des citoyens, avec un très grand éventail de pratiques et de dispositifs possibles, plus ou moins délibératifs, plus ou moins prescriptifs ou contraignants, et à plus ou moins grande portée dans la décision politique. La « politique plateforme » fait en même temps écho aux craintes dont la participation électorale est porteuse de longue date : manipulation des masses, irrationalité de leurs décisions face à l’émotion ou, plus récemment, désinvolture supposée d’un engagement politique du clic18. Les turbulences relevées dans les processus électoraux révèlent les modèles économiques mis en œuvre par les grandes plateformes pour susciter et retenir l’attention, quels qu’en soient par ailleurs les effets sur la qualité du débat public ; mais ils soulignent aussi l’incapacité d’un État construit au XIXe siècle comme l’arbitre du processus électoral à tenir ce rôle.
LA « POLITIQUE PLATEFORME » RENVOIE DONC À UN IMAGINAIRE PARTICIPATIONNISTE
Plus généralement, il s’agit d’une incapacité à pacifier la compétition, face à des pratiques qui dévient des règles établies du jeu politique. De récentes propositions, comme celle d’encadrer le temps de parole des acteurs politiques sur les réseaux sociaux en temps de campagne, manifestent une aspiration à un renouvellement de la régulation étatique19 ou supra-étatique de ce processus électoral, également perceptible dans le règlement général sur la protection des données et dans le Digital Services Act adoptés ces dernières années au niveau européen.
- Gillespie Tarleton, « La politique des “plateformes” », Questions de communication, n° 40, 2021, p. 23-46.
- Vittori Davide, « Platform Politics », Online Dictionary on digitalization, 2026, p. 1. https://relink2.eu/wp-content/uploads/Platform-politics-FV.pdf pour la rubrique Platform. https://relink2.eu/publications/ pour le Sommaire du dictionnaire.
- Greffet Fabienne, « Les partis politiques par temps de plateformes. Mobilisations électorales, transformations organisationnelles, initiatives citoyennes », Réseaux, 236 (6), 2022, p. 11.
- Lioy Alberto, Esteve Del Valle Marc, Gottlieb Julian, « Platform politics: Party organisation in the digital age », Information Polity, vol. 24, n° 1, 2019, p. 45.
- Gerbaudo Paolo, The Digital Party: Political organisation and online democracy, Pluto Press, 2019.
- Li Vigni Fabrizio, « Un cube idéal-typique pour l’étude de la plateformisation de la politique », Terminal, n° 134-135, 2022, p. 2.
- European Union, Eurobarometer, « Social Media Survey 2025 », europa.eu, October 2025.
- TV5 Monde, « Des avatars pro-Trump envahissent les réseaux sociaux », 3 mai 2026.
- Greffet Fabienne, Rebillard Franck, « Les mises en format du politique comme enjeu de pouvoir. De l’interdépendance politico-journalistique à l’emprise des plateformes », Réseaux, 255-256 (1-2), 2026, p. 11-50.
- Garrigou Alain, Le vote et la vertu, comment les Français sont devenus électeurs, Presses de la Fondation nationale
des sciences politiques, 1992. - Inversement, 76 % des Européens (69 % des Français) sont tout à fait ou assez d’accord avec l’affirmation selon laquelle « Lorsque je navigue sur les réseaux sociaux, il m’arrive parfois de lire des informations sociales et politiques sur lesquelles je tombe par hasard, même si je ne les cherchais pas exprès », selon le rapport European Union, Eurobarometer, « Social Media Survey 2025 », October 2025, p. 29. europa.eu
- Fletcher Richard, Robertson Craig T., Nielsen Rasmus Kleis, « How many people live in politically partisan online news echo chambers in different countries », Journal of Quantitative Description, vol. 1, 2021, p. 21.
- Boyadjian Julien, Jeunesses connectées. Les digital natives au prisme des inégalités socio-culturelles, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2022.
- McKelvey Fenwick, Piebiak Jill, « Porting the political campaign: The NationBuilder platform and the global flows of political technology », New Media and Society, vol. 20, n° 3, 2018, p. 901-918.
- Deseriis Marco, « Two variants of the Digital Party: The Platform Party and the Networked Party », PACO (PArtecipazione e COnflitto), vol. 13 (1), 2020.
- Sandri Giulia, Von Nostitz Felix, Neihouser Marie, « L’organisation en ligne des partis politiques européens. Entre avancées des consultations numériques et réticences concernant la digitalisation de la sélection des organes internes », Réseaux, 236 (6), 2022, p. 95-136.
- Theviot Anaïs, « La plateformisation comme idéal participatif : vers une démocratisation de la démocratie ?
Les cas de Ma Voix et de LaPrimaire.org », Réseaux, n° 236, 2022, p. 137-178. - En témoigne le succès de la notion de « slacktivisme » (activisme « mou » ou « indolent », traduction de l’adjectif anglophone slack), proposée par Evgeny Morozov lorsqu’il dénonce les risques d’un engagement en ligne destiné surtout à conforter les citoyens qui s’y adonnent dans leur sentiment d’être utiles et importants, au détriment de l’action politique sur le terrain. Des études empiriques robustes montrent au contraire que les personnes très actives politiquement en ligne le sont également dans d’autres sphères, de sorte que la participation en ligne tend à renforcer les inégalités dans la participation civique et politique. Oser Jennifer, Boulianne Shelley, « Reinforcement effects between digital media use and political participation: A meta-analysis of repeated-wave panel data », Public Opinion Quarterly, vol. 84, n° 1, June 10, 2020, p. 355-365.
- Clavier Henri, « Encadrement du temps de parole sur les réseaux sociaux : une très mauvaise réponse à une bonne question », publicsenat.fr, 7 mai 2026.
30.07.2026 à 09:00
États-Unis : le Pentagone se fâche avec Anthropic et signe avec OpenAI
En refusant d’assouplir les conditions de mise à disposition de Claude au Pentagone, Anthropic a perdu son contrat. OpenAI, son rival, l’a récupéré, mais son PDG Sam Altman indique avoir obtenu des garanties plus importantes sur les usages à risque de
Texte intégral (2560 mots)
En refusant d’assouplir les conditions de mise à disposition de Claude au Pentagone, Anthropic a perdu son contrat. OpenAI, son rival, l’a récupéré, mais son PDG Sam Altman indique avoir obtenu des garanties plus importantes sur les usages à risque de l’IA.
Lors de la naissance d’OpenAI en 2015, avec le projet de créer une IA générale, la cause était entendue : l’IA devait être au service de l’humanité et OpenAI rester de toute éternité une organisation à but non lucratif, soutenue par de généreux parrains. Mais l’entraînement des LLM (Large Language Models) coûte très cher, ce qui a permis aux spécialistes du cloud et des processeurs de s’imposer. OpenAI a dû se rapprocher de Microsoft. Le géant du logiciel et du cloud est aujourd’hui présent à son capital depuis qu’OpenAI a changé ses statuts et créé une filiale à but lucratif plafonné (voir La rem n°76, p.63). La question du financement de l’IA occupe OpenAI depuis l’origine. Très vite, des tensions ont surgi entre ses plus hauts cadres sur les choix stratégiques à faire. Son PDG a toujours plaidé pour mettre à disposition ses solutions, tout en invoquant régulièrement les risques que l’IA fait peser sur l’humanité ou, plus prosaïquement, sur le marché du travail. En 2019, Sam Altman indiquait que son modèle GPT-2 était « trop dangereux » pour être mis à la disposition de tous – un moyen de rendre compte de la révolution technologique à laquelle OpenAI était en train de participer. Mais, en novembre 2022, quand ChatGPT est dévoilé, il s’agit, en fait, du modèle GPT-2. En interne, le débat a fait rage et a conduit à la mise à la disposition du grand public de ChatGPT. En 2019, Dario et Daniela Amodei vont ainsi quitter OpenAI. Pour Dario Amodei, alors directeur adjoint de la recherche chez OpenAI, les choix de Sam Altman prennent trop peu en considération les risques de sécurité posés par l’IA. En 2020, il fondera donc, avec sa sœur, une entreprise d’IA plus responsable, Anthropic, qui détient une règle d’usage de l’IA lui permettant de décider ce qui est publiable ou pas, chaque fois qu’un nouveau modèle est développé.
Dans un premier temps, Anthropic sera un concurrent lointain d’OpenAI, qui a bénéficié de son antériorité sur le marché avec le lancement de ChatGPT. Mais, depuis, Anthropic s’est imposé comme le principal rival d’OpenAI. Si le développement d’OpenAI a été financé au départ par Microsoft, Anthropic a su attirer Alphabet et Amazon à son capital et désormais Microsoft. Anthropic a fait la preuve de la pertinence de son modèle d’affaires. Plutôt que de parier sur la banalisation de l’IA auprès du grand public (Anthropic possède, avec Claude, l’équivalent de ChatGPT), l’entreprise a, au contraire, développé des solutions à destination des professionnels, vendues sur abonnement. C’est le cas notamment de Claude Code pour les codeurs, plus récemment de Claude Cowork pour les professions juridiques. Pour sa dernière levée de fonds en février 2026, Anthropic a annoncé des revenus annuels de 14 milliards de dollars et pourrait donc être rentable dès 2027. Cet élément est essentiel : parce que le développement de l’IA nécessite des fonds considérables (voir La rem n°76, p.67), la question de la rentabilité des investissements commence à se poser, certains suspectant l’émergence d’une « bulle ». Le plus gros consommateur de fonds n’est autre qu’OpenAI, qui prévoit d’être rentable à partir de 2030 seulement, avec des perspectives de croissance du chiffre d’affaires véritablement pharaoniques, ce qui implique de disposer d’un quasi-monopole sur le marché. OpenAI ambitionne, en effet, de réaliser dans les quatre ans un chiffre d’affaires de 125 milliards de dollars. Pour l’heure, le chiffre d’affaires croît très rapidement, à 2 milliards de dollars par mois, mais cela ne fait que 24 milliards sur 2026… Anthropic est donc devenu une vraie menace pour OpenAI parce qu’il en révèle les potentielles faiblesses. Ainsi, lors de son dernier tour de table en février 2026, Anthropic a été valorisé à hauteur de 380 milliards de dollars, quand la dernière valorisation d’OpenAI était de 500 milliards de dollars. Cette concurrence et les divergences d’approche entre les deux entreprises, notamment sur la question des risques de l’IA, se sont cristallisées en février 2026 autour d’un contrat avec le Pentagone.
Dès le 16 février 2026, le média américain Axios laissait fuiter l’existence d’un conflit entre la direction d’Anthropic et Pete Hegseth, le secrétaire américain à la Défense. Ce dernier, révélait Axios, envisagerait de déréférencer Anthropic, qui s’oppose à l’utilisation de son IA par l’armée depuis qu’elle a décroché, à l’été 2025, un contrat de 200 millions de dollars avec le Pentagone. Ce contrat prévoit la mise à disposition de Claude dans les systèmes classifiés de l’armée. C’est le seul contrat de ce type, les autres contrats entre le Pentagone et des acteurs de l’IA ne relevant pas de l’information classifiée. Autant dire que Claude traite des données sensibles à des fins militaires, ce qui a conduit Anthropic à introduire des lignes rouges dans son contrat, à savoir ne pas recourir à son IA pour de la surveillance de masse sur le territoire américain (par exemple, repérer des migrants pour en informer l’ICE), et ne pas recourir à son IA pour des armes autonomes létales (par exemple, des drones armés qui prendraient, seuls, la décision d’éliminer une cible). Ces précautions d’Anthropic sont celles qui inquiètent le secrétaire américain à la Défense, alors que l’efficacité de l’IA ne fait aucun doute. En effet, la mise en œuvre du contrat entre Anthropic et le Pentagone a permis de planifier la capture de Nicolás Maduro au Venezuela ainsi que des frappes en Iran. Il faut donc que l’armée puisse se servir de l’IA à sa guise et que les entreprises privées ne lui assignent pas de limites, quand bien même elles éditeraient les modèles utilisés.
Anthropic n’a pas cédé, Dario Amodei ayant même rendu public un message expliquant être « bien conscient que le Département de la guerre – et non les groupes privés – était en charge des décisions militaires ». Mais, « dans un très petit nombre de cas, nous croyons que l’IA peut saper, plutôt que défendre, les valeurs démocratiques ». Il a reçu le soutien de Microsoft, de Sam Altman, de Palantir aussi, qui utilise Claude… Mais cela n’aura pas suffi. Le ministère américain de la guerre a fixé un ultimatum au 27 février, date à laquelle il a rompu le contrat avec Anthropic. Une semaine plus tard, il a même placé Anthropic dans la « liste noire » des entreprises, celles qui constituent un « risque pour la chaîne d’approvisionnement ». La décision est très lourde : elle fait d’Anthropic une entreprise infréquentable si l’on souhaite travailler pour le ministère de la guerre, l’exclusion ne concernant pas les autres administrations. Le 26 mars 2026, une juge fédérale a toutefois suspendu la décision du Pentagone, quand une cour d’appel à Washington, D.C. en a refusé le retrait. Le flou persiste donc, mais il risque d’être vite dissipé du fait de l’évolution rapide des relations entre les entreprises d’IA et le Pentagone, d’une part, et entre l’administration américaine et Anthropic, d’autre part.
Le jour où le contrat avec Anthropic a été rompu, Sam Altman a annoncé qu’OpenAI signait avec le Pentagone, suscitant immédiatement des interrogations sur les concessions faites par OpenAI, qu’Anthropic aurait refusées de son côté. Sam Altman a joué la transparence pour sauver l’image d’OpenAI sans que l’on sache qui, du Pentagone ou d’OpenAI, a véritablement cédé. En effet, le contrat signé avec OpenAI intègre, selon Sam Altman, plus de lignes rouges que celui signé avec Anthropic. Le ministère de la guerre aurait donc cédé face à l’urgence de disposer encore de modèles d’IA puissants pour ses activités classifiées. Quant à Sam Altman, s’il s’est félicité de ce nouveau contrat, il a, de même, réitéré son soutien à Dario Amodei et proposé que le cadre contractuel mis en place entre OpenAI et le Pentagone serve désormais de référence pour la gestion des relations avec les entreprises d’IA.
Trois lignes rouges sont édictées. Les deux premières reprennent celles défendues aussi par Anthropic, soit l’interdiction de la surveillance de masse au niveau national et l’interdiction du recours à l’IA pour des armes létales autonomes. La troisième ligne rouge interdit le recours à l’IA pour des décisions automatisées aux enjeux importants – le système chinois du « crédit social » est donné en exemple, mais d’autres sont possibles (pensons à l’obtention de crédits, etc.). OpenAI insiste, et c’est la seconde nouveauté, sur sa capacité à garantir le respect de ces lignes rouges par l’armée. Le contrat prévoit que l’IA sera déployée uniquement dans le cloud, ce qui exclut une IA « locale » de type « edge devices », une condition souvent nécessaire pour rendre autonomes des armes opérant à distance (par exemple, un drone en territoire ennemi où il y aura du brouillage de fréquences). Des ingénieurs d’OpenAI habilités secret Défense seront, par ailleurs, déployés auprès du Pentagone pour s’assurer des conditions de déploiement de l’IA. Le contrat souligne enfin que l’IA ne peut être utilisée que pour des usages légaux et que, pour les activités de renseignement, le traitement d’informations privées doit respecter le quatrième amendement, dont nous rappelons ici les termes :
« Le droit des citoyens d’être garantis dans leur personne, leur domicile, leurs papiers et leurs effets contre les perquisitions et saisies non motivées ne sera pas violé et il ne sera émis aucun mandat si ce n’est sur présomption sérieuse, corroborée par serment ou déclaration solennelle et décrivant avec précision le lieu à perquisitionner et les personnes ou choses à saisir. »
Enfin, toutes ces règles ne sont valables que dans le cadre légal actuel, OpenAI se réservant le droit de ne plus donner suite si le gouvernement décide d’assouplir très fortement celui-ci. Avec ces précisions, Sam Altman a tenté de faire la preuve que son accord avec OpenAI, évidemment opportuniste, pouvait être également perçu comme un moyen de sortir par le haut de la crise entre le Pentagone et les acteurs de l’IA. L’opération semble couronnée de succès. Le 2 mai 2026, le Pentagone a, en effet, annoncé avoir signé un accord avec huit entreprises ayant des activités dans l’IA (Amazon, Microsoft, Oracle et Google pour le cloud, Nvidia pour les puces, xAI, OpenAI et Reflection AI pour les modèles de langage). Toutes ont un contrat qui leur donne accès aux documents classifiés.
Ces contrats témoignent de la dépendance de plus en plus forte du Pentagone vis-à-vis des acteurs de l’IA. Cette dépendance concerne aussi Anthropic. Le renversement de situation s’est opéré en deux temps. Des fuites ont amené, le 26 mars 2026, à découvrir l’existence d’un nouveau modèle très puissant d’Anthropic, Claude Mythos. Ce modèle est très efficace, notamment pour détecter des failles de sécurité, ce qui a conduit Anthropic à décider de ne pas le rendre public, au moins tant que les grands groupes mondiaux du numérique n’auront pas corrigé les failles non repérées par des humains depuis des dizaines d’années, mais révélées par Mythos en quelques semaines. Autant dire que Mythos permet de hacker n’importe qui… C’est une arme redoutable pour tous ceux qui parviendraient à s’en emparer. Afin de garantir aux États-Unis la maîtrise future de l’écosystème numérique, et le respect de règles qui sont celles défendues par Anthropic, Dario Amodei a lancé le Project Glasswing, qui fédère les grands acteurs américains de solutions logicielles pour mettre son modèle en priorité à leur disposition, le temps qu’ils sécurisent leurs propres plateformes. Mais, en Iran, en Chine, en Russie ou ailleurs, Mythos pourrait être très utile, car il franchira facilement toutes les barrières de sécurité. L’affaire est trop importante pour l’administration américaine, qui a adopté le projet Glasswing. Dario Amodei a ensuite été reçu à la Maison-Blanche, mais pas par le ministre de la guerre…
Sources :
- Debès Florian, « Le combat acharné entre OpenAI et Anthropic monte d’un cran », Les Échos, 16 février 2026.
- Godeluck Solveig, « Anthropic essaie d’encadrer l’usage militaire de son IA », Les Échos, 19 février 2026.
- Boone Joséphine, « Le champion de l’IA Anthropic pris entre le marteau et l’enclume », Les Échos,
2 mars 2026. - Leroy Philippe, « IA militaire : OpenAI remplace Anthropic au Pentagone », silicon.fr, 2 mars 2026.
- N. L., « OpenAI au piège de son contrat avec le Pentagone », Le Figaro, 4 mars 2026.
- Boone Joséphine, « Anthropic remporte la bataille de la popularité face à OpenAI », Les Échos, 4 mars 2026.
- Debès Florian, Godeluck Solveig, « Anthropic sanctionné après son clash avec le Pentagone », Les Échos, 9 mars 2026.
- Vissière Hélène, « Le duel Anthropic-Pentagone sur l’IA divise la Silicon Valley », Le Figaro, 23 mars 2026.
- Debès Florian, « Les revenus d’Anthropic partis pour dépasser ceux OpenAI », Les Échos, 8 avril 2026.
- Boone Joséphine, « Avec son nouveau modèle Mythos, Anthropic déchaîne la planète IA », Les Échos, 9 avril 2026.
- Vergara Ingrid, « Le dernier modèle d’Anthropic menace toute la cybersécurité », Le Figaro, 9 avril 2026.
- Laghrari Mehdi, « Anthropic mise sur Mythos pour recoller les morceaux avec l’administration Trump », Les Échos, 21 avril 2026.
- I. M., « Le Pentagone s’allie à huit géants américains de l’IA mais évince Anthropic », Le Figaro, 5 mai 2026.
30.07.2026 à 09:00
Guerre au Moyen-Orient : restriction d’accès aux images satellites
Depuis le déclenchement du conflit armé au Moyen-Orient fin février 2026, le principal fournisseur commercial d’images satellites, Planet Labs PBC, a progressivement restreint puis supprimé l’accès à ses clichés haute résolution de la
Texte intégral (1978 mots)
Depuis le déclenchement du conflit armé au Moyen-Orient fin février 2026, le principal fournisseur commercial d’images satellites, Planet Labs PBC, a progressivement restreint puis supprimé l’accès à ses clichés haute résolution de la région, à la demande du gouvernement américain alors que, simultanément, de fausses images satellites, générées par intelligence artificielle, circulent massivement sur les réseaux sociaux.
«Du fait du conflit au Moyen-Orient, le gouvernement américain a demandé à tous les fournisseurs d’images prises par satellite de retenir indéfiniment les images de cette [zone] ». C’est avec ces mots que, le 4 avril 2026, Planet Labs PBC a averti l’ensemble de ses clients – parmi lesquels l’AFP, Le Monde, mais aussi le New York Times, le Washington Post, CNN ou encore Bloomberg News – qu’il avait décidé de se conformer à une demande du gouvernement américain de restreindre pour une durée indéfinie la diffusion de ses images satellitaires haute résolution liées au conflit au Moyen-Orient. Avec effet rétroactif au 9 mars, la société modifiait son modèle d’accès en allongeant le délai de publication pour toute nouvelle image couvrant « l’ensemble de l’Iran et les bases alliées à proximité, en plus des États du Golfe et des zones de conflit déjà existantes », afin de s’assurer, selon l’entreprise, que « ses images ne soient pas exploitées de manière tactique par des acteurs adverses pour cibler le personnel allié, les partenaires de l’OTAN et les civils ». La société bascule alors vers un modèle dit de « gestion contrôlée des accès » au sein duquel les images ne seront diffusées qu’« au cas par cas », sur demande et à la seule discrétion de l’entreprise. Le 10 avril 2026, alors qu’un fragile cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran entrait en vigueur, un porte-parole de la société confirmait le maintien des restrictions.
Ces dernières s’appuient sur le dispositif légal américain dit de « shutter control », géré aux États-Unis par la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), qui délivre les licences d’exploitation commerciale des satellites. Ce mécanisme prévoit que toute entreprise dont le siège est situé aux États-Unis et qui exploite commercialement des images satellitaires en haute résolution peut se voir imposer des limitations pour des raisons de sécurité nationale ou de politique étrangère. En pratique, les fournisseurs opèrent donc sous licence et mettent en place des protocoles de restriction afin d’éviter des sanctions.
Les répercussions sur l’industrie de l’observation de la Terre, dont le marché est estimé à 5 milliards de dollars, sont significatives. Avec son modèle d’accès ouvert, Planet Labs, fondé en 2010 par trois anciens ingénieurs de la Nasa, avait fait le pari, contrairement à ses concurrents, de séduire davantage le secteur commercial. S’appuyant sur une flotte de petits satellites qui photographient en haute résolution l’ensemble du globe, parfois plusieurs fois par jour, cette entreprise met les images à la disposition de ses clients en quelques heures. Or, même si la part commerciale de ses revenus n’atteignait que 18 % en 2025, contre 68 % initialement projetés lors de son introduction en bourse en 2021, cette restriction soudaine imposée par le gouvernement américain va considérablement fragiliser son modèle d’affaires. En effet, ses clients – notamment dans les domaines de la finance et de l’assurance, de l’énergie, du trafic maritime ou encore de la logistique – vont chercher ou cherchent déjà à se passer de ce fournisseur américain. Directeur du programme de non-prolifération en Asie de l’Est au Middlebury Institute of International Studies et expert des méthodes de renseignement à partir de sources ouvertes (Open Source Intelligence ou OSINT, voir infra), Jeffrey Lewis y voit une mauvaise nouvelle pour l’industrie américaine, d’autant qu’il n’y a « aucune raison légitime » d’imposer de telles restrictions, sauf à étouffer la couverture médiatique défavorable à une guerre que peu d’Américains approuvent. Ou encore, s’agirait-il de tenter de cacher des erreurs de frappe, comme celle ayant atteint l’école Shajareh Tayebeh le 28 février 2026 à Minab, au premier jour des raids américano-israéliens en Iran. Selon Amnesty International, ce bombardement a provoqué la mort de 158 personnes dont une majorité d’enfants, et serait la conséquence d’un traitement par les outils d’intelligence artificielle de données obsolètes utilisé par l’armée américaine lors de la planification de l’attaque.
Quoi qu’il en soit, les conséquences ont été immédiates pour le journalisme d’investigation et le renseignement à partir de sources ouvertes. L’Institute for the Study of War, think tank fondé en 2007 aux États-Unis fournissant des analyses sur les questions de défense et d’affaires étrangères, produit quotidiennement des cartes de conflits à l’attention de décideurs et de médias : il dénonce le fait de ne plus pouvoir « confirmer les frappes ou évaluer les dommages » avec le même niveau de détail qu’auparavant. Les organisations non gouvernementales, bénéficiant d’un accès gratuit ou à tarif réduit aux données de Planet Labs à des fins humanitaires, sont parmi les premières impactées et certains clients se sont tournés vers les données gratuites à plus faible résolution de la Nasa, l’agence américaine n’étant pas soumise aux mêmes restrictions.
Sur le plan géopolitique, l’efficacité des restrictions imposées par le gouvernement américain est, par ailleurs, contestée. L’agence de presse Bloomberg rapporte qu’une société chinoise de renseignement géospatial, MizarVision, utilise les images de constellations chinoises pour publier un suivi détaillé des mouvements militaires américains dans la région, tandis que le Financial Times a révélé qu’en fin d’année 2024 l’Iran avait obtenu de la Chine l’accès à un satellite-espion pour surveiller les bases militaires américaines.
De plus, ces restrictions concernant les images authentiques interviennent dans un contexte où la désinformation par de fausses images satellites générées par intelligence artificielle s’est considérablement intensifiée. Le 9 mars 2026, au moment même où Planet Labs appliquait ses premières restrictions, l’AFP relevait la circulation d’une image satellite publiée sur le réseau social X et présentée comme authentique par le Tehran Times, quotidien anglophone iranien. Le cliché prétendait montrer, sous forme de double image « avant/après », des équipements radar américains entièrement détruits sur une base au Qatar. Or, des chercheurs ont rapidement identifié la version manipulée par intelligence artificielle d’une image provenant de Google Earth prise l’année précédente, et représentant une installation militaire américaine à Bahreïn. De plus, l’AFP a détecté sur un autre cliché similaire un SynthID, un filigrane invisible développé par Google pour identifier les contenus générés par intelligence artificielle.
Brady Africk, chercheur spécialisé en renseignement à partir de sources ouvertes, a constaté une « augmentation des images satellites manipulées » sur les réseaux sociaux à la suite d’événements majeurs et caractérise deux grandes catégories de falsifications. D’une part, « beaucoup de ces images manipulées portent la marque d’une génération par IA imparfaite : des angles étranges, des détails flous et des éléments délirants qui ne correspondent pas à la réalité » et, d’autre part, certaines « semblent être des images retouchées manuellement, souvent en superposant des marques de dommages ou d’autres changements sur une image satellite qui, à l’origine, n’en contenait pas ». Pour le chercheur, les effets de ces falsifications dépassent la seule désinformation en ligne : « les images satellites manipulées, comme d’autres formes de désinformation, peuvent avoir des impacts bien réels lorsque des personnes agissent sur la base d’informations qu’elles n’ont pas vérifiées », et d’ajouter que « ces effets peuvent aller de l’influence sur l’opinion publique sur une question majeure, comme la décision d’un pays d’entrer en conflit ou non, à l’impact sur les marchés financiers ».
Ces images falsifiées s’inscrivent dans un contexte plus large de détournement des pratiques de renseignement à partir de sources ouvertes. Pour Tal Hagin, spécialiste de la guerre de l’information cité par l’AFP, « en raison du “brouillard de la guerre” [l’incertitude qui prévaut sur les opérations militaires, note de l’AFP], il peut être très difficile de déterminer le succès des frappes d’un adversaire. L’OSINT est apparu comme une solution, en utilisant des images satellites publiques pour contourner la censure dans des pays comme l’Iran. Mais cette démarche est désormais exploitée par des acteurs de la désinformation ». De faux comptes de renseignement à partir de sources ouvertes prolifèrent ainsi sur les réseaux sociaux, avec pour objectif de saper la crédibilité des spécialistes reconnus du domaine.
Ce que révèle la conjonction de ces deux phénomènes dépasse la seule question de l’accès à l’information en temps de guerre. La restriction des images authentiques et la prolifération simultanée des fausses images générées par IA constituent les deux versants d’une même guerre des récits, dans laquelle le contrôle de ce que le public peut ou croit voir est devenu un enjeu stratégique à part entière. En réduisant la disponibilité des clichés authentiques, les restrictions imposées par le gouvernement américain privent les journalistes et les experts des outils nécessaires pour réfuter les falsifications, tandis qu’en faisant circuler de fausses images, la désinformation par IA achève de brouiller la frontière entre preuve et fiction. Ce double mouvement s’inscrit dans le cadre d’une transformation profonde de l’environnement informationnel, déjà à l’œuvre en temps de paix, où la distinction entre ce qui est authentique et ce qui est fabriqué devient, chaque jour, toujours plus difficile à établir.
Sources
- Balluffier Asia, Golshiri Ghazal, Horn Alexandre, « Bombardement d’une école en Iran : l’enquête du “Monde” atteste la présence de nombreuses victimes civiles, dont des enfants », Le Monde, 4 mars 2026.
- Chopra Anuj, « Des images satellites truquées par l’IA alimentent la désinformation sur la guerre États-Unis–Iran », AFP, 9 mars 2026.
- Amnesty International, « 120 élèves tué·es par les frappes américaines en Iran : comment en est-on arrivé là ? », amnesty.fr, 17 mars 2026.
- AFP, « Images satellite : Planet annonce un blackout indéfini pour le Golfe et l’Iran », 4 avril 2026.
- Le Monde, « Guerre au Moyen-Orient : Planet Labs PBC cesse de diffuser des photos satellites de la région, à la demande du gouvernement américain », 6 avril 2026.
- Clark Aaron, « Planet keeps Middle East satellite imagery limits ahead of ceasefire talks », Bloomberg, April 10, 2026.
- Karra Krishna, « Iran war satellite data restrictions by Planet Labs disrupts industries », Bloomberg, April 23, 2026.
28.07.2026 à 09:00
La forte dépendance de l’Europe au cloud américain en matière de sécurité nationale
Dans la plupart des pays de l’Union européenne, ainsi qu’au Royaume-Uni, soit 23 pays sur 28, le secteur de la défense est tributaire des technologies américaines pour ses infrastrucures critiques. Dans tous les cas, il ne semble jamais clairement
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Dans la plupart des pays de l’Union européenne, ainsi qu’au Royaume-Uni, soit 23 pays sur 28, le secteur de la défense est tributaire des technologies américaines pour ses infrastrucures critiques. Dans tous les cas, il ne semble jamais clairement établi que ces systèmes informatiques américains soient totalement isolés (air-gapped) d’internet ou de tout autre réseau non sécurisé, selon le groupe de réflexion Future of Technology Institut (FOTI). Dans 16 pays, cette dépendance représenterait un risque élevé face à une éventuelle coupure d’accès (kill switch) décidée par les États-Unis.

23.07.2026 à 09:00
Interfaces cerveau-machine et autres neurotechnologies numériques : questions d’éthique
Une grande prudence doit entourer les applications humaines des neurotechnologies.
Le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) et le Comité consultatif national d’éthique du numérique (CCNEN), dans la continuité
Texte intégral (1024 mots)
Une grande prudence doit entourer les applications humaines des neurotechnologies.
Le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) et le Comité consultatif national d’éthique du numérique (CCNEN), dans la continuité des travaux du Comité national pilote d’éthique du numérique (CNPEN), ont publié en février 2026 un avis commun consacré aux neurotechnologies numériques et aux interfaces cerveau-machine. Selon la « Recommandation sur l’éthique des neurotechnologies », adoptée à la Conférence générale de l’Unesco le 12 novembre 2025 et reprise par le rapport, « les neurotechnologies “font référence aux appareils, systèmes et procédures, englobant à la fois le matériel et les logiciels, qui permettent de mesurer directement le système nerveux, d’y accéder, de le surveiller, de l’analyser, d’en prévoir l’activité ou de la moduler, afin de comprendre, influencer, restaurer ou anticiper sa structure, son activité et sa fonction” ».
Ces neurotechnologies numériques permettent de mesurer, d’analyser ou de moduler l’activité cérébrale, ouvrant des perspectives médicales significatives, en neurologie, en psychiatrie, ou encore pour compenser certains handicaps, mais elles soulèvent dans le même temps des enjeux éthiques majeurs, « notamment en matière de dignité, d’autonomie, de liberté de pensée, de protection de la vie privée et d’équité ». L’avis commun publié par le CCNE et le CCNEN appelle à « encadrer leur développement au nom des principes de la bioéthique et de l’éthique du numérique ». Il commence par dresser un panorama de ces technologies et de leurs usages, médicaux d’abord, pour traiter des pathologies, mais aussi non médicaux, dans des domaines aussi variés que le travail, le sport ou le grand public. L’avis déploie ensuite une analyse éthique structurée autour des conditions du consentement éclairé, de la cybersécurité des données cérébrales, et des risques liés à l’inférence d’états mentaux, définis, selon le glossaire de l’avis, comme l’état d’esprit d’une personne, englobant perception, émotions, désirs, intentions et mémoire.
Il examine les tensions propres à l’usage médical avant d’aborder les usages non médicaux, ceux dits d’« augmentation » des capacités physiques ou intellectuelles, comme la surveillance de l’attention ou de la charge cognitive de personnes exposées à des situations à risque, telles que peuvent l’être les pilotes d’avion ou les chirurgiens . Les fondements scientifiques de ces derniers sont d’ailleurs contestés et les risques de dérive en milieu professionnel sont soulignés. L’avis pose ensuite des questions juridiques ouvertes et formule des recommandations appelant à inscrire le développement de ces technologies dans le strict respect des principes de la bioéthique et de l’éthique du numérique.
L’avis s’intéresse, en particulier, aux questions d’éthique liées à l’utilisation des neurotechnologies numériques à des fins d’« augmentation », et au fait que le développement de ces technologies s’inscrit dans un contexte transhumaniste et de science-fiction, où l’idée que les capacités humaines sont limitées, justifierait de les augmenter par la technologie. Si l’avis ne discute pas ces visions philosophiques, il entend toutefois corriger les idées fausses qui les accompagnent. La première est celle selon laquelle les humains n’exploiteraient qu’une infime partie de leur cerveau. L’avis rappelle qu’« aucune donnée scientifique ne corrobore cette vision », et que, si des facteurs comme la malnutrition ou les substances toxiques peuvent effectivement réduire les capacités cérébrales, les voies d’amélioration documentées restent l’alimentation, l’éducation, l’exercice physique et les interactions sociales. Sur l’efficacité des approches d’augmentation, l’avis est sceptique en ce que les capacités cognitives reposent sur « le fonctionnement harmonieux de dizaines de milliards de neurones », et souligne que « les possibilités de renforcer ce fonctionnement par des manipulations physiques à large échelle restent, jusqu’à preuve du contraire, très limitées ». De plus, une augmentation localisée de certaines fonctions pourrait se faire « au détriment d’autres capacités ». L’avis réfute ensuite le rapprochement entre cerveau et ordinateur, renforcé par le succès de l’intelligence artificielle. Malgré des apparences communes, leur fonctionnement est « fondamentalement différent ». L’idée d’une hybridation complète homme-machine, ou d’un transfert du contenu informationnel du cerveau vers une machine, relève de la pure science-fiction.
L’avis pointe enfin les raccourcis rhétoriques, comme la « lecture des pensées » ou encore l’« utilisation d’un ordinateur par la pensée », qui « évoquent des pouvoirs magiques sans aider à comprendre ce que permettent réellement les neurotechnologies ». Les progrès réels dans le décodage de l’activité corticale ne permettent pas de conclure qu’une augmentation maîtrisée du cerveau normal est « technologiquement accessible dans un avenir proche ». En conclusion, si le rêve peut être moteur de progrès, « la mise en avant de possibilités et de bénéfices extraordinaires peut être une manière de masquer des intérêts économiques bien réels et de favoriser de nouveaux moyens de contrôle des individus ». Le CCNE et le CCNEN appellent donc à distinguer rigoureusement les avancées médicales avérées des promesses spéculatives portées par des acteurs commerciaux aux ambitions transhumanistes qui ne manqueront pas d’arriver prochainement sur le marché grand public, et qui feront probablement fi de ces recommandations éthiques.
Interfaces cerveau-machine et autres neurotechnologies numériques : questions d’éthique. Avis commun du CCNE et du CCNEN, Avis 150 du CCNE, Avis 10 du CCNEN, février 2026.
