LePartisan - 33 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 15 dernières parutions

14.05.2026 à 09:00

Musique : les majors jouent la carte de la création avec IA

Alexandre Joux

Premiers succès de la musique générée par IA auprès des internautes, nouveaux outils et nouveaux services… les majors s’accordent avec les start-up de génération de musique par IA pour développer un

Texte intégral (1349 mots)

Premiers succès de la musique générée par IA auprès des internautes, nouveaux outils et nouveaux services… les majors s’accordent avec les start-up de génération de musique par IA pour développer un nouveau marché de la création musicale, et avec Spotify pour distribuer les titres générés avec IA.

La musique générée par IA s’est popularisée très vite. Le service de streaming audio Deezer, qui fait preuve de transparence en la matière, permet de documenter cette envolée des titres générés par IA. Pour la seule année 2025, leur volume a triplé : les titres générés par IA représentaient 10 % des nouveaux titres mis en ligne début 2025, 18 % en avril 2025, 28 % en septembre 2025, 34 % en novembre, soit un tiers des nouveaux contenus mis à disposition. À l’occasion de cette révélation, le 12 novembre 2025, Deezer communiquait également d’autres chiffres, tirés d’une étude commandée à Ipsos auprès de 9 000 personnes dans huit pays : 97 % des interrogés ne parviennent pas à faire la différence entre la musique générée par IA et la musique créée par des humains. Sans surprise, les titres générés par IA peuvent donc rencontrer le succès, à l’instar de « Dust on the wind », écouté 3 millions de fois sur Spotify à l’été 2025, un titre généré par IA et « sorti » par un groupe imaginaire, The Velvet Sundown. Or, ce même groupe a une certaine réalité, grâce à l’IAG, puisqu’il a sorti trois albums pendant l’été.

Cette vague de la musique générée par IA ne peut pas être arrêtée, car la technologie rend possible la production de morceaux qui rencontrent les faveurs du public et répondent donc à des standards de qualité jugés suffisants. Cette vague peut être, en revanche, apprivoisée. C’est le pari des majors de la musique qui, dans un premier temps, ont lancé des procès contre les start-up de création de musique par IA, avant de trouver avec elles les conditions d’une organisation du marché.

La plainte la plus emblématique est celle lancée le 24 juin 2024 par la Recording Industry Association of America (RIAA), qui regroupe les trois majors mondiales : Universal Music Group, Sony Music et Warner Music. Cette plainte vise les deux start-up Udio et Suno, à qui les majors reprochent le pillage de leurs titres protégés par le droit d’auteur pour l’entraînement de leurs IA. Or, parallèlement à leur démarche procédurale, les majors ont négocié avec les deux start-up pour trouver un terrain d’entente, c’est-à-dire la mise en place de droits de licence permettant de les rémunérer en contrepartie de l’exploitation de leurs catalogues. Cette stratégie réplique celle déjà déroulée, il y a vingt ans, quand ont émergé les services de streaming audio, avec Deezer et Spotify (voir La rem n°75, p.96). Elle a de nouveau fonctionné.

Le 29 octobre 2025, la première major mondiale, Universal Music, a annoncé un accord avec Udio portant sur l’accès à son catalogue de titres pour lancer conjointement un service de création de titres par IA. Le service étant proposé sur abonnement, les artistes Universal qui autorisent la mise à disposition de leurs morceaux pour l’entraînement des IA seront rémunérés. À la rémunération au stream, héritée des services de streaming audio, s’ajoutera donc une rémunération au titre généré par IA. L’accord prévoit également que les titres générés ne peuvent l’être que dans un « environnement sous licence et protégé » – en l’occurrence le service Udio, qui organise le partage des titres créés par ses utilisateurs. Ce nouveau canal de distribution de la musique sera à l’évidence générateur de revenus à terme, pour Udio, mais aussi pour Universal et ses artistes (notons toutefois que la création par IA finira par créer à partir de titres déjà générés par IA et que le rapport à l’œuvre humaine initiale risque de se distendre de plus en plus).

La même logique a présidé à l’accord officialisé le 30 octobre 2025 avec la start-up britannique Stability AI, elle aussi visée par une plainte. Stability AI et Universal Music vont développer ensemble un service de création de musique par IA à destination des professionnels, qui aura l’avantage d’être sécurisé sur le plan réglementaire, puisqu’il s’appuiera sur l’exploitation de catalogues autorisés. Il rend possible l’intégration de l’IA dans les processus de production et de création de la major, qui sait combien cette technologie va permettre d’accélérer et d’optimiser la production de morceaux. L’objectif d’Universal est évident : en sécurisant le recours à certains outils grâce à ces accords, elle ferme le marché de la musique générée par IA à tous les autres outils qui refuseront de se plier à son droit de licence. En effet, si Deezer et Spotify ne peuvent pas empêcher les titres générés par IA de fleurir sur leurs plateformes, ils peuvent les exclure de leurs recommandations – ce que ces services font déjà. Demain, ils pourront, à l’inverse, inclure dans leurs recommandations les titres générés par IA et « approuvés » par les majors, laissant ainsi la liberté à tout l’écosystème de la musique de se partager les revenus des abonnements pour la création et pour l’écoute de musique.

Après les premières annonces d’Universal Music, les accords se sont multipliés. Le 19 novembre 2025, Warner Music a signé le même accord qu’Universal avec Udio, puis un nouvel accord le 25 novembre 2025 avec Suno. Seule Sony Music reste en marge de ce mouvement pour l’instant, qui voit les majors accorder à la musique générée par IA un statut légitime aussi longtemps qu’elle conduit à une rémunération au titre du droit voisin et du droit d’auteur. Cette banalisation de la musique générée par IA devrait se produire rapidement, puisque Spotify a annoncé, le 15 octobre 2025, en accord avec les trois majors et Believe, la mise en place d’un outil qui permette aux artistes de télécharger sur son service leurs morceaux générés avec de l’IA dans le respect du droit d’auteur, c’est-à-dire en garantissant l’application d’un droit de licence. Le changement d’échelle est considérable : à titre de comparaison, Suno avait 2,5 millions d’utilisateurs à la fin du troisième trimestre 2025, et Spotify 700 millions…

Sources :

  • « Musique : Spotify passe un accord avec les grands labels pour développer des contenus IA “responsables” », AFP, Le Figaro, 16 octobre 2025.
  • « Musique : un accord inédit entre Universal et Udio marque un tournant dans la création par IA », AFP, france24.com, 30 octobre 2025.
  • Ruhlmann Amélie, « Universal ouvre la porte à la musique légalement générée par l’IA », Le Figaro, 31 octobre 2025.
  • Sallé Caroline, « Le raz de marée de la musique générée par IA », Le Figaro, 12 novembre 2025.
  • Vairet Florent, « Entre l’intelligence artificielle et la musique, les relations se normalisent », Les Échos, 13 novembre 2025.
  • « Warner Music Group noue un accord de licence avec Udio, un service de génération de musique par IA », lemonde.fr/Pixels, 20 novembre 2025.
  • Sallé Caroline, « Après les menaces, les majors de la musique changent de partition avec les acteurs de l’IA », Le Figaro, 28 novembre 2025.

12.05.2026 à 10:55

Vers des déserts médiatiques en France. La démocratie peut-elle survivre sans médias ?

Jacques-André Fines Schlumberger

« Je l’ai lu sur Facebook », quand l’information locale s’efface au profit de la rumeur

Issue d’une enquête réalisée par Kantar/ShoWhere pour Les Relocalisateurs et la Fondation Jean-Jaurès et menée

Texte intégral (1098 mots)

« Je l’ai lu sur Facebook », quand l’information locale s’efface au profit de la rumeur

Issue d’une enquête réalisée par Kantar/ShoWhere pour Les Relocalisateurs et la Fondation Jean-Jaurès et menée auprès de 10 000 Français, le rapport collectif, coordonné par David Medioni, explore les liens qui se nouent entre la consommation des médias et les dynamiques démocratiques. Il analyse l’émergence des déserts médiatiques en France et les menaces pesant sur la viabilité du journalisme de proximité, en soulignant une corrélation directe entre la consommation d’information locale et l’engagement des citoyens dans la vie démocratique et associative. Les auteurs observent une polarisation politique croissante et une méfiance généralisée envers les élus, particulièrement dans les zones rurales délaissées. Face à la domination des réseaux sociaux et à l’érosion des modèles économiques traditionnels, l’étude valorise les innovations éditoriales afin de recréer du lien social. Le journalisme de solutions en est une, car, par ses enquêtes sur des initiatives concrètes, il tente de résoudre des problèmes sociétaux ou économiques (voir La rem n°32, p.58). Selon les auteurs, c’est aussi la presse régionale qui devrait être sauvegardée pour son rôle dans la protection des valeurs républicaines et dans la lutte contre la désinformation.

L’un des enseignements du rapport part d’un constat, qui semble se répéter dans de nombreux territoires, selon lequel la phrase « Je l’ai lu sur Facebook » devient la norme, supplantant la lecture du journal local ou encore l’écoute de la radio. Pour comprendre cette mutation, les auteurs se sont rendus dans deux villes représentant les extrémités du spectre de la consommation médiatique française. D’un côté, Beauvais, dans l’Oise, territoire de la grande périphérie francilienne où le lien avec les médias est distendu et, de l’autre, Quimper, dans le Finistère, championne de la consommation de presse et de l’engagement citoyen. L’enquête débute dans l’Oise, décrite comme une « France miniature » où l’information circule à grande vitesse, mais par des canaux détournés. L’information locale se propage désormais par un « amalgame fait de médias traditionnels, de sources citoyennes, d’émetteurs institutionnels et de pages Facebook souvent tenues par des curateurs de contenu amateurs ». Les auteurs citent des pages Facebook influentes comme « Nationale 2 Infos » ou « Groupe Oise-Infos », qui cumulent des dizaines de milliers d’abonnés et traitent principalement d’accidents et de faits divers. Ce nouvel écosystème pose un défi majeur : la viralité de la rumeur. Le reportage illustre ce phénomène par l’exemple d’une rumeur de « camionnette blanche » et d’une tentative d’enlèvement d’enfants au sud de Noyon. Bien qu’une main courante ait été déposée, l’affaire, amplifiée par les réseaux sociaux, relève davantage de la légende urbaine que du fait avéré. « On ne peut pas exactement parler de fake news […] et, en même temps, on sait dans le journalisme que cette histoire de camionnette est un serpent de mer », explique Nicolas Giorgi, chef d’édition du média local Actu Oise.

A contrario, dans le Finistère, où « la société fait corps avec son journal », la consommation de médias est parmi les plus fortes de France. Le maillage territorial de titres comme Le Télégramme ou Ouest-France reste dense, s’appuyant sur des réseaux de centaines de correspondants locaux qui assurent un « effet miroir essentiel pour montrer et refléter le fonctionnement de la société locale ». Les auteurs lient cette vitalité médiatique à une forte densité associative et à une culture du « faire avec l’autre ». Contrairement à l’Oise, perçue comme un territoire de flux et de périphérie, la Bretagne bénéficie d’une histoire et d’une géographie qui favorisent l’interdépendance locale et, par conséquent, une demande élevée d’information de proximité vérifiée. Toutefois, même dans ce bastion de la presse régionale, les auteurs soulignent la fermeture progressive des accès à l’information institutionnelle, notamment le lien avec les pompiers, la police ou encore la préfecture, qui contournent désormais les rédactions pour communiquer directement sur leurs propres réseaux sociaux, délivrant une information souvent incomplète et qui vient d’en haut. Cette « société de communication » empêche les journalistes d’exercer leur rôle de vérification et détériore leur relation avec le lectorat, qui les accuse parfois même de censure lorsqu’ils ne relaient pas immédiatement les informations diffusées par ces autorités sur Facebook.

Au-delà de la fracture territoriale, le reportage met en garde contre l’émergence de nouveaux périls. La transition numérique mal maîtrisée a laissé place à un paysage éclaté où des figures de l’infotainment concurrencent le journalisme d’investigation. Plus grave encore, l’intelligence artificielle et les ingérences étrangères menacent de transformer ces déserts médiatiques en terrains de manipulation massive comme en témoigne l’apparition de faux sites d’information locale, aux noms crédibles comme actubretagne.fr, lancés pour brouiller la frontière entre vérité et mensonge à l’approche des élections. Lorsque le journalisme de proximité recule, c’est la capacité collective à comprendre son environnement immédiat qui s’étiole, laissant le champ libre à la rumeur et à la polarisation. Et, comme le résume un journaliste local confronté à l’indifférence croissante d’une partie de la population, « pour le peu que tu t’y intéresses, Facebook te suffira largement ». Une phrase qui sonne comme un avertissement pour l’avenir de la cohésion sociale dans les territoires.

Vers des déserts médiatiques en France. La démocratie peut-elle survivre sans médias ?David Medioni (coord.), Fondation Jean-Jaurès, collection « Les Rapports », en partenariat avec Les Relocalisateurs, novembre 2025.

07.05.2026 à 09:00

L’omnibus numérique : révélateur et accélérateur des contradictions européennes

Cédric Leterme

Fin 2025, la Commission européenne a dévoilé son projet d’omnibus numérique – une série d’amendements destinés à simplifier son arsenal législatif pour renforcer sa compétitivité. De nombreux observateurs doutent

Texte intégral (2327 mots)

Fin 2025, la Commission européenne a dévoilé son projet d’omnibus numérique – une série d’amendements destinés à simplifier son arsenal législatif pour renforcer sa compétitivité. De nombreux observateurs doutent néanmoins de l’intérêt économique des réformes proposées, tout en alertant sur leurs conséquences probables en matière de droits, de démocratie ou de souveraineté. Une chose est sûre : le projet jette un voile sur les ambitions mondiales de l’Union européenne en tant que pionnière de la régulation numérique.

« La plus importante réduction des droits à la vie privée depuis des années »1, c’est dans ces termes que le militant et expert de la vie privée Max Schrems a accueilli la proposition d’omnibus numérique de la Commission européenne. Dévoilée le 19 novembre 2025, celle-ci consiste en une série d’amendements visant son « vaste corpus de législation numérique », ayant pour but d’« apporter un soulagement immédiat aux entreprises, aux administrations publiques et aux citoyens, et […] stimuler la compétitivité ». Pour la Commission, il s’agit de faire en sorte que « le respect des règles se fasse à moindre coût, atteigne les mêmes objectifs et apporte en soi un avantage concurrentiel aux entreprises responsables »2. Mais cette interprétation ne fait pas l’unanimité, et pas uniquement parmi les défenseurs de la vie privée.

Une méthode controversée

En premier lieu, c’est la méthode même qui interroge. Comme l’explique l’ONG Corporate Europe Observatory (CEO), « les omnibus sont des propositions qui visent à modifier plusieurs lois de l’UE en une seule fois et qui fonctionnent comme des outils de déréglementation. L’utilisation de cet outil par la Commission est très controversée. Sous le couvert de n’apporter que des “modifications techniques”, elle contourne les procédures décisionnelles et les mécanismes de consultation normaux. Le Parlement européen vote sur bon nombre de ces “omnibus” dans le cadre de “procédures d’urgence”, sapant ainsi le contrôle démocratique »3.

Cette méthode illustre la préoccupation nouvelle de la Commission pour la « simplification »

Déjà utilisée dans les domaines de la protection de l’environnement ou des droits humains pour fragiliser des législations emblématiques – parfois à peine entrées en vigueur, à l’image de la loi sur le devoir de vigilance –, cette méthode illustre la préoccupation nouvelle de la Commission pour la « simplification », sur fond de virage conservateur au sein du Parlement et de nombreux États membres4.

Dans le cas de l’omnibus numérique, Max Schrems dénonce un empressement qui fait étrangement écho à la célèbre – et controversée – devise de la Silicon Valley : « Move fast and break things » (Bougez vite et cassez des choses). Selon lui, « l’absence d’évaluation d’impact ou de collecte d’éléments probants jette par-dessus bord les principes établis de longue date en matière de normes minimales pour l’élaboration de la législation de l’UE et se traduit par des changements erratiques de type “trumpien”. Il en résulte une très mauvaise rédaction et une législation qui n’est pas adaptée à l’objectif visé »5. En effet, si l’on perçoit bien la « simplification » que suppose la proposition, on voit mal en quoi celle-ci permettrait de maintenir les protections et les droits existants… ou encore de stimuler la compétitivité de l’industrie européenne.

Menaces sur les droits fondamentaux

Les défenseurs de la vie privée s’inquiètent tout particulièrement du projet d’omnibus numérique, considérant que ce dernier voudrait sacrifier la protection des données personnelles sur l’autel de la compétitivité et de la course à l’IA. Dès le Sommet de Paris pour l’action sur l’IA en février 2025, Ursula von der Leyen avait annoncé la couleur : « Europe is open for AI and for business! », laissant largement de côté les questions de droits fondamentaux et de contrôle démocratique (voir La rem n°73-74, p.22). Dans ce contexte, pourtant régulièrement professé comme une fierté et une source d’inspiration à travers le monde, le RGPD est désormais accusé de freiner l’innovation. Il est possible, sans aucun doute, de critiquer divers aspects de cette législation (voir La rem n°61-62, p.100), mais difficile de la juger trop protectrice… Au contraire, malgré ses réels défauts, il s’agit d’un dispositif rare « qui donne aux membres du public des mécanismes pour contester les éventuels abus de puissantes entreprises ou autorités »6, comme le soulignait récemment une coalition d’ONG qui dénonçait la volonté de la Commission de le vider de sa substance, notamment en autorisant la récolte et le traitement de données personnelles pour le développement de l’IA sans consentement préalable.

Mais les attaques vont bien au-delà des enjeux de protection de la vie privée. En matière d’IA, alors que les menaces que font peser les récents développements sont chaque jour plus pressantes (en matière de désinformation, de discrimination, de surveillance, d’exploitation, d’inégalité, d’exclusion, de pollution), la Commission propose… d’alléger ou de retarder certaines dispositions clés de l’AI Act pourtant adopté triomphalement il y a à peine plus d’un an (voir La rem n°69-70, p.11 et voir supra). Et d’autres textes comme le DMA, DSA, Data Act, etc., sont concernés, puisqu’il s’agit bien de passer toutes les législations numériques européennes au crible de la « simplification administrative ». Ainsi, selon plus de cent trente ONG ayant récemment interpellé la Commission, il s’agirait, en l’état, du « plus grand recul des droits fondamentaux numériques dans l’histoire de l’UE »7.

Selon plus de cent trente ONG […], il s’agirait, en l’état, du « plus grand recul des droits fondamentaux numériques dans l’histoire »

L’argument fallacieux de la compétitivité

Ce recul largement mené sous la bannière de la compétitivité – nouvelle boussole de la Commission von der Leyen8 – s’inscrit dans un contexte d’inquiétudes croissantes sur le décrochage économique de l’UE vis-à-vis de la Chine et des États-Unis. Or, non seulement on peut s’interroger sur la façon dont cet objectif de compétitivité est mobilisé au détriment d’autres impératifs tout aussi importants (sociaux, environnementaux, démocratiques), mais il est même très incertain qu’il puisse être atteint avec les mesures proposées, tout au contraire. Rappelons tout d’abord que l’antinomie supposée entre régulation et compétitivité est, au mieux, largement réductrice, au pire, parfaitement trompeuse.

L’antinomie supposée entre régulation et compétitivité est, au mieux, largement réductrice, au pire, parfaitement trompeuse

Les règles sont, en effet, nécessaires à l’existence même d’un cadre de concurrence clair et équitable9. On sait aussi que l’existence de contraintes peut souvent servir de moteur plutôt que de frein à l’innovation, comme en témoignent, entre autres, les conséquences des sanctions américaines à l’encontre de la Chine10. Rappelons, en l’occurrence, que Pékin n’a pas hésité, à partir de 2021, à adopter un vaste ensemble de régulations numériques, allant parfois plus loin que celles prévues en Europe11, afin d’éviter de perdre la main sur tout un secteur avec ses entreprises de plus en plus puissantes, alors même que les États-Unis intensifiaient au même moment leur guerre technologique et commerciale contre l’empire du Milieu…

Le fait est que la « simplification » annoncée par la Commission risque surtout d’aboutir à consolider la position d’entreprises qui sont déjà dominantes, au premier rang desquelles les géants numériques… américains. Des Big Tech qui n’ont jamais caché leur opposition féroce aux législations numériques européennes, ni ménagé leurs efforts de lobbying pour en atténuer la portée (voir La rem n°61-62, p.100). Or, comme l’a démontré l’ONG CEO, l’omnibus de la Commission reprend en grande partie les demandes des lobbys de la Tech12. Un résultat facilité par le processus lui-même, puisque la Commission a multiplié les rencontres – parfois secrètes – avec les représentants des industries numériques tout en marginalisant la société civile sous couvert de « consultations techniques », mais aussi sous les pressions et les menaces de l’administration Trump, qui se sont intensifiées ces derniers mois (voir La rem n°75, p.66). La Commission a beau affirmer qu’elle y reste insensible, il est difficile de la croire, notamment lorsque le sujet se retrouve au cœur des discussions entre la commissaire en charge de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie Henna Virkkunen et le représentant américain au commerce lors d’une rencontre au mois de novembre…

L’omnibus de la Commission reprend en grande partie les demandes des lobbys de la Tech

La fin du Brussels effect ?

Quoi qu’il en soit, ce qui semble acquis, c’est l’abandon des ambitions de l’UE d’incarner à la fois un leader mondial de la régulation du numérique et une troisième voie entre les États-Unis et la Chine. Pour le magazine Politico, cette proposition d’omnibus numérique signerait d’ailleurs ni plus ni moins que la mort du Brussels effect – ce terme désignant la capacité de l’UE à utiliser le poids de son marché pour imposer des règles qui deviennent ensuite des références mondiales13. Si l’on pouvait critiquer l’eurocentrisme et l’unilatéralisme de cette notion (par ailleurs souvent surestimée par les dirigeants européens), le recul vers un plus petit dénominateur commun compatible avec les intérêts des États-Unis et de leurs entreprises – quand il ne s’agit pas simplement de s’y soumettre – est évidemment encore plus problématique.

En particulier au moment où Washington affirme de plus en plus ouvertement une visée de domination non plus seulement économique et géopolitique, mais aussi civilisationnelle, comme en témoignent les penchants technofascistes assumés d’une grande partie de l’entourage de Donald Trump, ainsi que son soutien affiché aux extrêmes droites européennes14. Cependant tout n’est pas joué. Les premières réactions face à la proposition de la Commission montrent un Parlement européen et des États membres profondément divisés sur la pertinence du projet, sans parler des intérêts contradictoires qui se sont manifestés au sein de la société civile et de différents groupes d’intérêts. Une chose est sûre : la bataille sera âpre tout au long de 2026 15, avec notamment pour enjeu l’avenir et la forme que pourra prendre la souveraineté numérique européenne dans un contexte mondial de plus en plus incertain.

  1. « Digital Omnibus : La Commission européenne veut démanteler les principes fondamentaux du GDPR », noyb.eu,
    19 novembre 2025.
  2. « Proposition de règlement omnibus numérique », Bruxelles, Commission européenne, 19 novembre 2025.
  3. « Preparing a roll-back of digital rights: Commission’s secretive meetings with industry », Bruxelles, Corporate Europe Observatory (CEO), November 19, 2025.
  4. Sur ces orientations et les nouveaux équilibres politiques en Europe : Leterme Cédric, « Europe : nouvelle donne, vieilles impasses », Gresea Échos, n° 122, Bruxelles, juin 2025.
  5. « Digital Omnibus : La Commission européenne veut démanteler les principes fondamentaux du GDPR », art. cit.
  6. « The EU must uphold hard-won protections for digital human rights », lettre ouverte à la Commission européenne, November 13, 2025.
  7. Ibid.
  8. « Boussole pour la compétitivité », Bruxelles, Commission européenne, janvier 2025.
  9. Delatte Anne-Laure, « Petit guide de combat contre les pro-simplification », Alternatives Économiques, 12 juin 2025.
  10. Zhang Angela, « US export controls have forced Chinese tech companies to be more innovative », Financial Times, January 23, 2025.
  11. Leterme Cédric, « Offensive chinoise sur le numérique », Cetri, Louvain-la-Neuve, 13 septembre 2021.
  12. « Article by article, how Big Tech shaped the EU’s roll-back of digital rights », Bruxelles, Corporate Europe Observatory (CEO), January 14, 2026.
  13. Haeck Pieter, O’Regan Ellen, « Brussels is done being the world’s digital policeman », politico.eu, Novembre 25, 2025.
  14. Bria Francesca, « Le coup d’État de la tech autoritaire », Le Monde diplomatique, novembre 2025.
  15. Lumley Elizabeth, « EU’s proposed digital omnibus will be “hard fought” », compliancecorylated.com, January 20, 2026.
9 / 15

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
April - Libre à lire
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞