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29.04.2026 à 00:03

Quand l’écologie était populaire et (souvent) victorieuse

François Jarrige

Dans son livre “Verts de rage”, François Jarrige revient sur deux siècles de combats environnementaux en France. Il souligne l’importance du rôle des classes populaires et des alliances entre groupes hétéroclites, associés de circonstance contre les pollueurs et accapareurs en tout genre. Illustration avec quatre luttes emblématiques des années 1970-1990.

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Ce texte est extrait du livre de François Jarrige Vert de rage ! Deux siècles de luttes environnementales en France, paru aux éditions du Détour en 2026.

Vous connaissez peut-être la Guerre des Demoiselles en Ariège, mais connaissez-vous les soulèvements contre les soudières de Marseille ou contre les fours à chaux du mâconnais ? Alors que la première désigne la lutte de paysans contre la confiscation de la forêt par l’État en 1830, le second renvoie à la mobilisation, au tout début du 19e siècle, contre les usines de production chimique de la soude qui « vomissent la mort » et empoisonnent les habitants, l’eau et les plantes de la région de Marseille. Le troisième soulèvement est le combat de riverains pour protéger les cultures, les bêtes et les villages de la puanteur des fours à chaux, qui s’incrustait notamment dans le raisin au point de rendre le vin infect.

Dans son dernier livre, François Jarrige retrace 200 ans de luttes pour l’environnement, dont il entend remettre la dimension sociale au cœur du récit pour contribuer à une histoire populaire de la nature. Depuis les mobilisations pour protéger les moyens de subsistance au 19e siècle jusqu’aux mégabassines de Sainte-Soline en 2023 en passant par la lutte acharnée contre le remembrement agricole des années 1950, le livre montre la détermination constante de nombreux groupes sociaux pour préserver le territoire, les moyens de subsistance et la nature – des paysages aux espèces menacées. C’est aussi une introduction accessible au champ de l’histoire environnementale, qui rappelle que la mobilisation contre l’accaparement et la pollution est consubstantielle à l’industrialisation et à la modernisation. Une histoire qu’il est urgent de faire découvrir aux plus jeunes à l’heure où la catastrophe écologique s’accélère et la répression des mouvements écolo s’amplifie. Nous publions ici quatre exemples de luttes emblématiques des années 1970, époque de basculement où les projets délétères se multiplient… et les soulèvements aussi. Souvent victorieux.


1969 : protéger la montagne (la Vanoise)

L’affaire de la Vanoise, en 1969, illustre et couronne les évolutions à l’œuvre au cours des années 1960, inaugurant une nouvelle séquence dans l’histoire des conflictualités environnementales. Cet épisode constitue en effet un « moment fondateur » selon le constat de Florian Charvolin, à la suite des associations environnementalistes qui ne cessent de faire de ce conflit un moment inaugural dans l’histoire des luttes écologistes1. Au-delà des naturalistes considérés comme de doux rêveurs, la défense de ce site inhabité mobilise en effet comme jamais l’opinion, jusqu’à devenir une cause publique souvent présentée comme la première véritable lutte écologiste moderne. Cette affaire remodèle le cadre des controverses à propos des grands projets d’aménagement, tout en ouvrant une nouvelle ère de politisation de la protection de la nature.

En 1968, les promoteurs d’un projet de station de ski à Val Thorens envisagent en effet un vaste projet immobilier et la création d’équipements et de remontées mécaniques sur le glacier du Val Chavière, situé à l’intérieur du parc national de la Vanoise (Savoie), afin de permettre le ski d’été. Ce projet s’insère dans un plan de développement économique et touristique des grandes vallées alpines alors que leur avenir est désormais identifié au tourisme de masse et à la multiplication des stations de ski. Mais ce projet remet aussi en cause l’intégrité du parc naturel qui avait été le premier à voir le jour en France, en 19632. Les élus locaux, portés par l’enthousiasme aménageur de l’époque, soutiennent le projet, le conseil général de la Savoie donne son accord, le maire de Modane qui est aussi président du conseil d’administration du parc également… À Paris, Albin Chalandon est ministre de l’Équipement et du Logement de 1969 à 1971, alors que l’ingénieur des Ponts et Chaussées Maurice Michaud élabore le « Plan neige » qui vise à développer rapidement le tourisme de montagne.

Mais aux yeux des associations de protection de la nature, le projet est scandaleux et l’affaire est d’autant plus grave que celles-ci avaient été associées à la définition des caractéristiques des parcs nationaux lors du vote de la loi de 1960. Elles se mobilisent donc fortement sur ce dossier qui les conduit à se structurer davantage et à gagner en visibilité. À l’époque, les associations françaises n’ont certes pas une organisation aussi professionnalisée que leurs homologues anglo-saxonnes, qui font notamment appel à une main-d’œuvre salariée et mènent des campagnes de sensibilisation de grande ampleur. Néanmoins, la Fédération française des sociétés de protection de la nature (FFSPN) joue un rôle fondamental d’initiateur de la protestation et de coordinateur de la campagne au niveau national. Jean-Pierre Raffin notamment, alors doctorant en science naturelle, est détaché auprès de l’association à plein temps pour s’occuper des questions logistiques. Par ailleurs, Jean Carlier, alors directeur du service des informations à RTL, utilise sa position et ses relations dans les médias pour alerter l’opinion.

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Dans ce contexte, les associations de protection de la nature se fédèrent rapidement pour protéger le parc. Elles mobilisent leurs membres, organisent des réunions publiques, font signer des pétitions et introduisent des recours en justice dans une campagne finalement victorieuse puisque l’aménagement est abandonné. En mars 1969, dans le journal Le Monde, Philippe Traynard, professeur à la faculté des sciences de Grenoble, président du Club Alpin français et membre du conseil d’administration du parc, alerte sur les risques introduits par les projets d’équipement du glacier de Chavière pour le ski ! En juillet 1969, 108 associations déposent une motion signée par 50 000 personnes auprès de la présidence de la République. La mobilisation devient aussi internationale lorsque le 1er décembre 1969, l’assemblée générale de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN), réunie à New Delhi en Inde, adopte à l’unanimité une résolution s’opposant au projet en France.

La Vanoise illustre les ambivalences des luttes environnementales, leur caractère socialement composite et les alliances ponctuelles que celles-ci peuvent susciter entre des groupes antagoniques.

Mais les milieux de la protection de la nature doivent aussi s’allier avec leurs ennemis comme les chasseurs locaux, auparavant hostiles au parc naturel, mais également inquiets devant l’essor des stations de ski qui risquent de faire fuir les bouquetins. L’affaire de la Vanoise illustre les ambivalences des luttes environnementales, leur caractère socialement composite et les alliances ponctuelles que celles-ci peuvent susciter entre des groupes antagoniques.

Au cours de l’hiver 1969-1970 de nombreuses avalanches mortelles frappent par ailleurs le massif alpin, et une étude montre que de nombreux sites de la future station de Val Chevrière sont sujets à ce risque. Cet argument est rapidement mobilisé pour remettre en cause le projet. En août 1970 démarre aussi l’enquête publique qui se clôture en septembre : environ 160 000 signatures de personnes hostiles au projet sont déposées à Chambéry. Face à une telle levée de boucliers, le projet est finalement abandonné et, durant l’été 1971, le nouveau ministre de l’Environnement, Robert Poujade, visite le massif.

Panorama au parc national de la Vanoise. Wikimedia.

Cet épisode est particulièrement significatif en ce qu’il témoigne d’une médiatisation et d’une politisation largement inédites des naturalistes qui s’engagent dans l’action, allant sur le site réaliser des inventaires, prenant position publiquement. Face aux bétonneurs, ils en appellent à l’opinion et activent leurs réseaux pour submerger la préfecture de la Savoie de milliers de protestations et de plaintes écrites lors de l’enquête.

Cette lutte victorieuse qui mobilise l’opinion au tournant des années 1970, fait rapidement l’objet d’une mise en récit par les militants, comme le journaliste Jean Carlier qui s’est engagé contre le projet et publie dès 1972 son analyse. Pour lui, cette lutte emblématique a joué un rôle majeur et eu de nombreuses retombées comme la création, au début de l’année 1969, de la FFSPN (devenue depuis France Nature Environnement, FNE) et de l’Association des journalistes et écrivains pour la protection de la nature (AJEPN, devenue en 1981 les Journalistes-écrivains pour la Nature et l’Écologie, JNE). En janvier 1971, juste avant de rendre au parc national de la Vanoise son intégrité, le président Georges Pompidou crée un ministère de l’Environnement3.

L’affaire de la Vanoise est un moment de bascule dans l’histoire des luttes environnementales : elle inaugure une nouvelle dynamique de « politisation populaire de la protection de la nature ».

Cette affaire et sa médiatisation représentent un moment de bascule dans l’histoire des luttes environnementales : elle inaugure une forme de militantisme inédit fondé notamment sur la mobilisation des naturalistes, mais aussi sur une nouvelle dynamique de « politisation populaire de la protection de la nature4 ». Alors que les membres des sociétés d’histoire naturelle soucieux de protéger les espèces vivantes et les milieux étaient auparavant considérés comme de doux rêveurs, leur mobilisation contribue à attirer l’attention du public sur la question de la nature et de sa protection, jusqu’à en faire un enjeu de débats et de conflits qui se traduit, au cours des années 1970, par la multiplication des mobilisations et des luttes.

Lire aussi | Cent ans de sabotage : résister à l’oppression politique et technologique・Jean-Marc Ghitti (2025)

1973 : l’affaire des boues rouges (Corse)

En février 1973, une grande manifestation unitaire réunissant à Bastia habitants, lycéens, pêcheurs et responsables politiques locaux, entend protester contre le déversement massif de boues rouges par la société italienne Montedison au large du cap Corse. Cette mobilisation est le point d’orgue d’une protestation de grande ampleur qui associe la défense des intérêts économiques locaux, les amoureux des paysages et de la faune marine, et le mouvement nationaliste naissant. Cette lutte environnementale, largement médiatisée sur le continent, ouvre un cycle de contestations qui durera plusieurs années sur l’île, ponctué de protestations collectives, de poursuites judiciaires, d’expertises, mais aussi d’actes de sabotage.

Immense groupe industriel italien né dans les années 1960 par la fusion de sociétés minières, métallurgiques et chimiques, l’entreprise Montedison affronte alors une conjoncture difficile avec le choc pétrolier et la concurrence internationale. Le géant chimique italien produit, dans le golfe de Gênes, de vastes quantités de substances indispensables à la société de consommation naissante, comme des vernis de peinture, des plastiques ou des produits pharmaceutiques. Pour obtenir le dioxyde de titane, nécessaire à ces productions mais particulièrement toxique à produire, il faut attaquer un minerai par l’acide sulfurique ; ce qui engendre d’énormes quantités de déchets de couleur rouge comprenant notamment du cadmium. Pour limiter les lourds investissements qu’impliquerait le traitement en amont de ces déchets, l’entreprise choisit (dans la continuité des politiques anciennes de dilution) de les rejeter en mer à une cinquantaine de kilomètres des côtes, entre le cap Corse et l’île italienne de Capraia.

À partir de 1972, ce sont des centaines de milliers de tonnes de ces boues toxiques qui sont déversées, formant une marée rouge longue de 20 kilomètres et large de 5. Les pêcheurs corses crient leur colère et énumèrent les dégâts pour leur activité, alors que l’entreprise nie toute dangerosité, inaugurant une longue querelle d’experts5. La présence dans ces boues d’acides sulfuriques et de divers sels métalliques, les rend dangereuses pour la vie marine, menaçant le plancton alors que de grands cétacés sont bientôt retrouvés morts. Depuis 1972, le gouvernement italien a autorisé ces rejets au mépris des alertes scientifiques ; des navires spécialement conçus pour déverser chaque jour 2 000 à 3 000 tonnes de déchets commencent à sillonner les hauts-fonds marins censés diluer les déversements toxiques. Mais la zone est très fréquentée par les marins-pêcheurs corses et les pollutions provoquent un rejet croissant dans l’opinion alors que l’île fait l’objet d’une promotion touristique et patrimoniale nouvelle.

À partir de 1972, ce sont des centaines de milliers de tonnes de ces boues toxiques qui sont déversées, formant une marée rouge longue de 20 kilomètres et large de 5.

Le Cap Corse. Wikimedia.

La question écologique a commencé à émerger en Corse au début des années 1960, à la faveur d’un mouvement de protestation contre un projet du gouvernement Michel Debré visant à créer un centre d’expérimentations nucléaires dans d’anciennes mines désaffectées, au sud de Calvi. Après l’abandon de ce projet, la défense des « beautés naturelles » de l’île s’affirme comme un mot d’ordre partagé par les militants régionalistes et les promoteurs d’une mise en tourisme de l’île. En 1966, un rapport présenté au conseil général défend la « protection et la sauvegarde des richesses naturelles de la Corse » ; un parc naturel régional est d’ailleurs officiellement créé sur l’île en 1971. Dès cette époque, les milieux régionalistes se mobilisent contre des projets d’aménagement de l’île, surfant sur le sentiment de dépossession d’une partie des habitants, exploitant l’attachement local à la terre et les questions environnementales pour mobiliser la population insulaire contre les menaces venues de l’étranger et l’inaction du gouvernement. Ici, la pollution est perçue comme une manifestation d’impérialisme et de colonisation insulaire6.

C’est dans ce contexte qu’émerge le mouvement de protestation contre les boues rouges – l’un des plus célèbres épisodes de lutte environnementale des années 1970. Des comités de défense « anti-boues rouges » voient le jour, associant dans une large protestation populaire des élus communistes et nationalistes, des pêcheurs et agriculteurs, mais aussi des scientifiques comme Denise Vial (une jeune professeure de biologie au lycée de Bastia qui alerte sur la crise écologique qui se profile). Une autre femme, Lucia Molinelli, médecin généraliste à Bastia et militante écologiste, devient la porte-parole du comité de défense, avant de livrer son témoignage sur cette lutte7.

Des figures scientifiques nationales comme les océanographes Paul-Émile Victor ou le commandant Cousteau, contribuent également à alerter les médias, alors que le ministère français de l’Environnement minimise de son côté les risques sur le milieu marin. Lors de la manifestation de février 1973, les tensions s’exacerbent et, alors que le sous-préfet de Bastia est molesté, des élus communistes et nationalistes sont arrêtés. Au cours du printemps 1973, les protestataires déploient un large répertoire d’actions, distribuant des tracts et collant des affiches qui proclament que « les boues rouges tuent », bloquant à plusieurs reprises les ports de Corse et ceux de Marseille, Nice ou Sète. En outre, l’affaire s’internationalise lorsque des opposants corses sont conviés, en juin 1973, à Beyrouth, à l’occasion d’un grand congrès mondial dédié à la protection de la mer Méditerranée.

Des comités de défense « anti-boues rouges » associent élus communistes et nationalistes, pêcheurs et agriculteurs, mais aussi des scientifiques ou une médecin généraliste.

Manifestation contre les boues rouges déversées par l’entreprise Montedison en 1973.

À partir de septembre 1973 s’engage aussi une confrontation judiciaire : alors que le juge de Livourne, en Italie, interdit l’appareillage des navires chargés de la triste besogne, la multinationale continue de défendre l’innocuité des déversements. Face à l’attentisme des autorités qui craignent que le mouvement ne s’étende vers d’autres sites de production, les protestations se transforment en une action directe lorsque, dans la nuit du 13 au 14 septembre, un attentat à l’explosif endommage l’un des navires. Cette action clandestine revendiquée par le Front paysan corse de libération a notamment été conduite la nuit par un berger, Jean-Pierre Susini, qui revendiquera cette action cinquante ans après8. Ce type d’action clandestine devient ensuite une des caractéristiques du mouvement nationaliste Corse du FLNC qui voit le jour officiellement en 1976, dans la foulée de ces vives tensions environnementales.

Un procès a finalement lieu en avril 1974 : il oppose la multinationale à une coalition d’opposants qui l’emporte malgré une série d’appels et de péripéties juridiques. Au terme de plusieurs années de contentieux, la société italienne est finalement condamnée à verser 500 000 francs de dommages et intérêts aux départements corses, donnant naissance à l’incrimination de « dommage écologique » ; c’est-à-dire la reconnaissance juridique de la détérioration d’une ressource naturelle et l’obligation pour le pollueur de réparer financièrement le dommage. Ce principe mettra toutefois du temps à être reconnu et intégré dans le droit de l’environnement.

Lire aussi | Le risque industriel sans effort (as soon as possible)・Thomas Le Roux (2021)

1980 : les grandes manifestations antinucléaires (Plogoff)

Plogoff est situé à l’extrême pointe de la Bretagne, au sud-ouest du cap Sizun, à proximité de la baie des Trépassés et de la pointe du Raz – haut lieu touristique célébré pour ses paysages grandioses. Accrochée à ses falaises granitiques, secouée par les vents et les tempêtes, cette petite commune littorale vivait traditionnellement des ressources de la pêche et de l’agriculture. Mais, au cours des années 1970, la commune, dont la population de 2 500 habitants environ commence à décroître, doit accueillir un vaste projet d’implantation d’une centrale nucléaire. EDF envisage d’y installer un site de 176 hectares, à cheval entre le domaine maritime et le territoire de la commune.

Bien que le conseil général du Finistère et le conseil régional aient d’abord donné leur accord, voyant dans la centrale une possibilité de modernisation et de désenclavement régional, la population locale s’insurge rapidement contre cette décision, bientôt rejointe par des militants de toute la France. Cette lutte de Plogoff est devenue un véritable mythe pour le mouvement écologique ; un exemple de combat victorieux et de mobilisation réussie puisqu’elle conduit le gouvernement socialiste, élu en 1981, à finalement abandonner le projet. Elle est d’ailleurs rapidement décrite dans des films et des récits qui livrent leurs témoignages à chaud et contribuent à la célébrité de cet épisode emblématique d’une nouvelle radicalité écologique autour de la question nucléaire9.

Photographie d’Eugène Le Droff, tirée du Cahier d’illustrations du livre “Plogoff – L’apprentissage de la mobilisation sociale” de Gilles Simon, publié aux Presses universitaires de Rennes en 2010 et disponible en ligne.

Au début de l’année 1980, alors qu’une enquête publique s’engage pour valider le projet d’implantation de la centrale, les manifestations se multiplient et les luttes entamées déjà depuis plusieurs années se durcissent, souvent violentes et massives. Le 16 mars 1980, 50 000 personnes défilent ainsi lors de la clôture de l’enquête publique ; le 24 mai suivant, ce sont plus de 100 000 manifestants qui convergent à Plogoff pour réaffirmer leur opposition au projet, condamné pour ses risques et ses impacts sur le milieu.

Cette lutte est devenue un lieu de mémoire du mouvement antinucléaire et écologiste, mais aussi le sujet de nombreux travaux d’histoire et de sciences sociales10. Le chercheur en sciences politiques Gilles Simon a ainsi montré comment cette lutte de Plogoff a pu devenir un puissant mouvement social par un apprentissage progressif des enjeux nucléaires, par l’invention de multiples espaces d’expressivité critique et de créativité, mais aussi par sa capacité à construire de complexes alliances médiatiques et politiques à différentes échelles.

Les opposants parviennent à agréger des acteurs et des motifs variés : défenseurs de l’esthétique des paysages, régionalistes en lutte contre la colonisation intérieure, paysans hostiles à la modernisation agro-industrielle, libertaires en lutte contre l’État nucléaire…

À l’origine de la lutte, on trouve d’abord de jeunes militants écologistes, souvent à fort capital scolaire, alliés à des figures historiques du mouvement antinucléaire et des luttes bretonnes. Leur force tient à leur capacité à associer des habitants moins familiers des mobilisations sociales, qu’il s’agisse de paysans hostiles à l’agriculture intensive ou d’épouses de marins désireuses de préserver leur milieu de vie. La lutte de Plogoff illustre aussi le passage de la première génération écologiste des années 1950, soucieuse de sauvegarder des sites remarquables, à une seconde, plus politisée, qui engage la lutte contre les pollutions et les aménagements du littoral en inscrivant désormais son action dans des enjeux globaux.

À Plogoff même, la mobilisation s’engage réellement à partir de juin 1976 lorsqu’une série de sondages réalisés par EDF conduit à la création d’un « comité de défense » suivie, en 1980, par la multiplication des « comités Plogoff » en Bretagne et dans tout le pays. L’ampleur exceptionnelle de cette lutte tient à de multiples facteurs : le soutien du maire, un retraité de la marine qui n’hésite pas à prendre la tête de la contestation, mais aussi celui de nombreux autres réseaux écologistes et antinucléaires. Les opposants parviennent à agréger des acteurs et des motifs variés : défenseurs de l’esthétique des paysages, régionalistes en lutte contre la colonisation intérieure, paysans hostiles à la modernisation agro-industrielle, libertaires en lutte contre l’État nucléaire…

Photographie d’Eugène Le Droff, tirée du Cahier d’illustrations du livre “Plogoff – L’apprentissage de la mobilisation sociale” de Gilles Simon, publié aux Presses universitaires de Rennes en 2010 et disponible en ligne.

Ces opposants réussissent, par ailleurs, à politiser la question nucléaire en sortant l’atome civil de la seule expertise technique via la diffusion et la production de savoirs profanes et alternatifs. Des savants critiques se mobilisent pour alerter sur les risques, comme des syndicalistes paysans, soucieux de défendre les terres agricoles contre les contaminations et les risques d’accident qui menacent leur activité. Ils déploient un vaste répertoire protestataire jouant de rituels et de symboliques variés pour faire entendre leur voix dans les médias et les arènes publiques. Les réunions et les conférences d’information, la présence physique via des stands, des affiches, mais aussi des happenings festifs ou l’installation d’une bergerie, ont largement contribué à la visibilité de la lutte et à la construction de ses relais médiatiques.

La population, renforcée de militants venus de toute l’Europe, engage une véritable guérilla contre les gendarmes sans cesse harcelés, notamment par des femmes et des mères de famille.

À la fin du mois de janvier 1980, le conflit s’exacerbe : des barricades sont érigées pour bloquer l’accès au village, la confrontation avec les gendarmes s’engage au son des cantiques en breton et des slogans antinucléaires. Dans les jours et les semaines qui suivent, la population, renforcée de militants venus de toute l’Europe, engage une véritable guérilla contre les gendarmes sans cesse harcelés, notamment par des femmes et des mères de famille. La violence redouble avec des jets de pierre et de cocktail molotov, même si l’appel à la non-violence est au cœur des actions écologistes. Le 24 mai 1980, 100 000 à 150 000 manifestants fêtent la fin de la procédure alors qu’un grand fest-noz clôt l’événement. La lutte réussit car elle rencontre une mobilisation exceptionnelle et durable, une capacité à multiplier les alliances et les compositions, une inventivité renouvelée en matière de symboles, dans un contexte international et politique favorable. Mais cette lutte joue aussi un rôle d’apprentissage et de construction d’une vie démocratique sur les enjeux nucléaires ; elle transforme les imaginaires de ceux qui y participent et ouvre de nouvelles libertés – rapidement fragilisées.

Photographie d’Eugène Le Droff, tirée du Cahier d’illustrations du livre “Plogoff – L’apprentissage de la mobilisation sociale” de Gilles Simon, publié aux Presses universitaires de Rennes en 2010 et disponible en ligne.

1994 : contre le tunnel du Somport (Urdos)

Initiée à la fin des années 1980 par des notables modernisateurs de part et d’autre de la frontière franco-espagnole, au nom du supposé « désenclavement » des territoires du Béarn et de l’Aragon, la construction du tunnel routier du Somport est officiellement décidée et lancée en 1991. Les Pyrénées représentent en effet une barrière physique qui impose de multiples contraintes aux échanges internationaux et, tout au long du xxe siècle, le projet d’un franchissement transpyrénéen ne cesse d’alimenter les projets et les rêves des aménageurs11. Le tunnel doit ainsi relier l’Espagne et la France à l’ouest de la chaîne pyrénéenne, à travers un grand ouvrage d’art de huit kilomètres. Déclarés d’utilité publique en 1993, les travaux doivent commencer en 1994.

Suscitant d’abord l’indifférence, ce projet d’aménagement routier à l’échelle européenne va peu à peu devenir l’une des luttes environnementales les plus emblématiques du milieu des années 1990, illustrant les nouvelles stratégies protestataires écologistes12. Dès les débuts de la construction, les oppositions éclosent localement avant de s’élargir de part et d’autre de la frontière et à l’échelle européenne. Lors de l’annonce du projet, en 1991, une brève occupation du site est organisée par le Comité pour la sauvegarde active de la vallée d’Aspe (Csava). Des groupes locaux voient peu à peu le jour, soutenus par des organisations militantes comme Les Amis de la Terre, FNE, Greenpeace, le WWF, Les Verts, le PCF, la Fédération anarchiste ou la Ligue communiste révolutionnaire.

La confrontation entre les opposants et les pouvoirs publics se durcit alors que les premiers déploient un vaste panel d’actions protestataires, alternant les mobilisations pacifiques, les actions de sabotage et d’occupation.

Cette opposition au tunnel mobilise rapidement des stratégies d’action diverses : des formes d’action directe, des procédures juridiques et des réflexions sur des alternatives, tout en mettant en avant les menaces sur les milieux locaux que fait peser l’essor du trafic routier. Malgré plusieurs années de contentieux juridiques et de controverses, les élus de tout bord soutiennent ce projet dans lequel ils voient un élément clé de l’essor économique et de l’ouverture de l’Espagne sur l’Europe ; les associations environnementales sont mises à l’écart et stigmatisées comme des freins au progrès.

La confrontation entre les opposants et les pouvoirs publics se durcit alors que les premiers déploient un vaste panel d’actions protestataires, alternant les mobilisations pacifiques, les actions de sabotage et d’occupation. Les grandes organisations écologistes nationales s’engagent aux côtés des opposants locaux, contribuant à la médiatisation de cette lutte. Mais, localement, la répression se déploie avec une intensité particulièrement forte : de nombreuses amendes sont distribuées pour faire taire les opposants alors que certains sont condamnés à de la prison. Dès 1992, quatre activistes sont ainsi condamnés à des peines avec sursis et de lourdes sommes en dommages et intérêts pour de simples graffitis à l’entrée du tunnel. Certains journaux dénoncent la criminalisation du mouvement, la disproportion des peines et la partialité de la justice en faveur du projet.

Manifestation contre le tunnel routier du Somport en 1994. Wikimedia.

En réaction, des « comités Somport » apparaissent un peu partout pour soutenir la lutte alors qu’en 1994, une Coordination autonome des comités Somport pour l’arrêt immédiat des travaux en vallée d’Aspe est créée afin de coordonner leur action. Dans son témoignage paru en 2000, l’une des figures de l’opposition au tunnel a livré son récit de cette lutte, considérée à l’époque comme l’une des plus importantes en Europe. L’auteur y rappelle la liste des griefs et des arguments articulant les enjeux naturalistes (comme la défense de l’ours et de son habitat, et de la vallée de l’Aspe particulièrement riche sur le plan écologique) et la critique de l’essor du transport routier et de ses nuisances13.

L’opposition atteint son apogée en mai 1994, lorsque 7 000 à 10 000 personnes, répondant à l’appel d’une trentaine d’associations, convergent le dimanche 22 mai pour manifester contre le lancement du chantier. Ce rassemblement, d’abord pacifique, au sommet du col du Somport dégénère lorsque des affrontements ont lieu avec la police, blessant quatre personnes. Cette grande manifestation d’opposition au tunnel, menée notamment par Éric Petetin, surnommé « l’Indien » (l’une des figures locales de la contestation, arrêtée plusieurs fois et qui multiplie les actions spectaculaires comme une grève de la faim), frappe l’opinion par son ampleur14. Cette mobilisation devient l’une des grandes luttes écologistes de la fin du XXe siècle. Les manifestants venus d’Espagne, de nombreuses régions de France, mais aussi d’Allemagne ou de Belgique, protestent contre la transformation d’une vallée verdoyante en couloir routier, alors même qu’existe à proximité un ancien tunnel ferroviaire. Ils mobilisent un large répertoire d’arguments et d’actions, proposant aussi des alternatives de mobilité, comme la réouverture de la ligne ferroviaire Pau-Canfranc qui a fermé dans les années 1970.

La lutte du Somport devient aussi emblématique des luttes écologistes et de leur capacité à mobiliser largement en agrégeant des acteurs d’horizons variés.

La presse locale tend d’abord à ridiculiser et à marginaliser les opposants, comme de doux rêveurs ou des marginaux ; le journal Sud-Ouest, par exemple, discrédite cette « Internationale anti-tunnels » qui « n’attire qu’une poignée d’étrangers »15. Mais la lutte du Somport devient aussi emblématique des luttes écologistes et de leur capacité à mobiliser largement en agrégeant des acteurs d’horizons variés. Après 1994, toutefois, les stratégies protestataires évoluent et les opposants se divisent ; plusieurs milliers de personnes font, par exemple, le choix d’acquérir des terrains pour ralentir le chantier. En dépit de ses limites et de ses difficultés, la lutte contre cette infrastructure contribuera à repousser l’ouverture du tunnel – qui n’aura lieu qu’en 200316.

Lire aussi | Relire “L’utopie ou la mort”・Christophe Bonneuil (2020)


Image d’accueil : photographie d’Eugène Le Droff, tirée du Cahier d’illustrations du livre “Plogoff – L’apprentissage de la mobilisation sociale” de Gilles Simon, publié aux Presses universitaires de Rennes en 2010 et disponible en ligne.

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Notes

  1. F. Charvolin, « L’affaire de la Vanoise et son analyste. Le document, le bouquetin et le parc national », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. 113, n° 1, 2012, p. 82-93.
  2. A. Selmi, Administrer la nature : Le parc national de la Vanoise, Maison des sciences de l’homme/Quae, 2006.
  3. J. Carlier, Vanoise : Victoire pour demain, Calmann-Lévy, 1972.
  4. F. Charvolin, « L’affaire de la Vanoise et son analyste », art. cité.
  5. L’émission « La France défigurée » consacre un reportage dès le 30 juillet 1972, à « La pollution des boues rouges en Corse » (https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/caf89044016/la-pollution-des-boues-rouges-en-corse).
  6. M. Lefevre, « Écologie et géopolitique en Corse », Hérodote, vol. 100, n° 1, 2001, p. 32-54.
  7. L. Molinelli, Boues rouges : La Corse dit non, L’Harmattan, 1995.
  8. S. Marteau, « L’affaire des boues rouges, une histoire Corse », Le Monde, M-le-mag, dimanche 30 juillet 2023.
  9. En 1980 sort au cinéma le documentaire « Plogoff, des pierres contre des fusils » de Nicole Le Garrec et plusieurs témoignages de militants actifs dans la mobilisation paraissent : T. Le Diouron, A. Cabon, G. de Lignières, Plogoff-la-révolte, Le Signor, 1980 ; R. Pichavant, Les Pierres de la liberté : Plogoff, 1975-1980, Morgane, 1980.
  10. T. Kernalegenn, Luttes écologistes dans le Finistère (1967-1981) : Les chemins bretons de l’écologie, Yoran Embanner, 2006 ; G. Borvon, Plogoff : Un combat pour demain, Cloître, 2004 ; G. Simon, Plogoff : L’apprentissage de la mobilisation sociale, PUR, 2010 ; V. Porhel, « Genre, environnement et conflit à Plogoff (1980) », Genre & Histoire, n° 22, automne 2018.
  11. P. Delas, « Le passage international du Somport : le grand rêve des transpyrénéens », Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest. Sud-Ouest Européen, vol. 45, n° 3, 1974, p. 243-270.
  12. G. Hayes, « Opportunity, Protest, and the Somport Tunnel », Environmental Protest, op. cit.
  13. J.-L. Paladio, Somport, le tunnel de l’absurde, (auto-édition), 2000.
  14. « Le cas Petetin. L’écologiste du Somport est en prison pour quatorze mois, victime d’une répression judiciaire disproportionnée », Le Monde, 31 juillet 1993.
  15. J.-P. Crabe, « Rôle et utilisation de la presse dans l’affaire du tunnel du Somport », Mémoire de maîtrise d’histoire, université de Pau et des Pays de l’Adour, 1998.
  16. A. Cazenave-Piarrot, « Le franchissement des Pyrénées centrales : contraintes, pratiques, enjeux », Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest. Sud-Ouest Européen, 2004/17, p. 123-137.

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23.04.2026 à 17:50

L’utopie nucléaire des villes atomiques de la guerre froide

Kate Brown

C’est l’histoire d’une utopie nucléaire sur fond de haine réciproque entre les deux puissances ennemies de la guerre froide. Dans “Plutopia”, l’historienne Kate Brown retrace l’histoire de deux cités – l’une soviétique, l’autre américaine – dévolues à la production de plutonium. Et décrit la vie dans ces villes-usines aussi cruciales que secrètes. Extrait.

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Texte intégral (9878 mots)
Temps de lecture : 18 minutes

Extrait de l’introduction du livre de Kate Brown, Plutopia – Une histoire vraie des premières villes atomiques, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cédric Weis et paru aux éditions Actes Sud dans la collection « Questions de société » en 2024.


C’est l’histoire d’une utopie, à deux extrémités du monde. L’histoire d’un rêve tragique, au cœur de la guerre froide. L’histoire de deux ennemis, hantés par la Bombe. L’histoire de deux villes fermées, reflets l’une de l’autre, unies par la peur de l’apocalypse, par leur haine réciproque et par une même obsession, la production effrénée de plutonium : Richland, aux États-Unis, dans le Sud-Est de l’État de Washington ; Ozersk (littéralement, la « vallée des lacs »), en URSS, dans le Sud de l’Oural.

Ces deux villes-usines, centres névralgiques des arsenaux nucléaires des deux blocs, n’ont pas seulement produit des ogives et des missiles, elles ont aussi créé d’heureux souvenirs d’enfance, des logements abordables et d’excellentes écoles au sein de communautés modèles, devenues des havres de paix pour les familles qui y ont vécu. Leurs habitants, pionniers du plutonium, se remémorent qu’ils ne verrouillaient jamais leur porte, que leurs enfants traînaient sans danger dans les rues, que les relations de voisinage étaient bonnes, et qu’il n’y avait ni chômage, ni indigence, ni criminalité.

Le souvenir de ce sentiment de sûreté et de sécurité dans des lieux situés à l’épicentre de la course aux armes nucléaires m’a beaucoup intriguée. Dans ces mêmes villes, des agents de la sûreté et des médecins surveillaient et auscultaient fébrilement les habitants par le biais de réseaux d’informateurs, d’écoutes téléphoniques et d’examens médicaux obligatoires. Quant aux ingénieurs des usines d’armement, invités à produire un maximum de plutonium en un temps record, ils polluaient dramatiquement et en toute impunité l’environnement.

Des différentes étapes de la chaîne de fabrication des armes nucléaires, la production de plutonium est la plus sale. Chaque kilogramme de produit fini génère des milliers de mètres cubes de déchets radioactifs. En quatre décennies de fonctionnement, l’usine de plutonium de Hanford, près de Richland, et celle de Mayak, près d’Ozersk, ont chacune émis au moins 200 millions de curies de radioactivité dans leur environnement immédiat – l’équivalent, au total, de deux catastrophes de Tchernobyl1. Ces usines ont rendu inhabitables des dizaines de milliers d’hectares, contaminé des rivières, des champs et des forêts, et des milliers de personnes leur ont attribué leurs maladies.

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Tchernobyl est mondialement connu. Pourquoi Hanford et Mayak le sont-ils si peu ? Comment se fait-il que les habitants de ces sites – berceaux d’un long et lent désastre – en aient gardé un souvenir si radieux ? Les gouvernants de Richland et d’Ozersk avaient l’habitude de mentionner fièrement le nombre de doctorants que comptait leur cité. Pourquoi des personnes aussi promptes à vanter leurs compétences ont-elles accepté d’ignorer durant des décennies l’énorme pollution environnementale qui sévissait autour d’elles ?

Tchernobyl est mondialement connu. Pourquoi Hanford et Mayak le sont-ils si peu ?

En me documentant, j’ai été surprise de constater l’attention que les hommes de pouvoir chargés de fabriquer les premières réserves de plutonium au monde avaient accordée à l’habitat, aux magasins, aux écoles et aux programmes de loisirs – en plus de celle qui a été réservée aux réacteurs à graphite et aux usines de traitement chimique. Non loin des réacteurs, de véritables villes, dévolues à la famille et à la consommation, avaient été construites pour accueillir une classe ouvrière dont le niveau de vie atteignait celui de la classe moyenne. Là encore, personne n’y voyait d’anomalie. Au cours des décennies suivantes, ces projets de prospérité de classe sociale unique ont inspiré certains programmes nucléaires civils. La ville ukrainienne de Pripiat, située non loin des réacteurs de l’usine de Tchernobyl, en a été l’illustration : en dépit de la pauvreté rurale qui l’entourait, elle bénéficiait de toutes les commodités de la ville moderne. Après la catastrophe de Fukushima de 2011, la presse a révélé que les compagnies d’énergie japonaises – bien qu’elles aient rogné sur la sécurité de leurs usines – avaient amplement contribué au financement de la construction de « villages atomiques » d’inspiration américaine et vendu l’énergie nucléaire comme une occasion d’accéder à la classe moyenne2. D’où vient qu’avec l’énergie nucléaire l’accès à la propriété se soit ainsi accommodé de tous les dangers ?

Les réacteurs D et DR à Hanford. Atomic Energy Commission/United States Department of Energy, Wikimedia.

Ozersk et Richland appartenaient à l’État, mais étaient gérés par des chefs d’entreprise. Richland constituait un cas à part sur le sol américain, car c’était une ville dénuée de propriété privée, d’économie de marché et de gouvernement local. Ozersk, quant à elle, était l’une des dix villes atomiques de l’Union soviétique. Tenues secrètes, absentes des cartes, elles étaient ceinturées de clôtures et personne n’y séjournait sans sauf-conduit. Étrangement, ceux qui y vivaient semblaient apprécier ce type d’organisation. À Richland, dans les années 1950, les citoyens électeurs ont voté à deux reprises contre la municipalisation, l’autonomie gouvernementale et la libre entreprise. À Ozersk, à la fin des années 1990, 95 % des électeurs interrogés se sont prononcés en faveur du maintien des barrières, des gardes et du système des sauf-conduits de leur ville. À l’heure où j’écris ces lignes, Ozersk est toujours clôturée et surveillée comme une prison. Ces choix de vie m’ont intriguée. Pourquoi les habitants de ces villes du plutonium ont-ils choisi de renoncer à leurs droits civiques et politiques ? Les Soviétiques n’avaient ni vie électorale ni médias indépendants, mais les habitants de Richland vivaient dans un pays démocratique particulièrement prospère. Pourquoi les fameux « freins et contrepoids » du système politique américain – ces mécanismes visant à garantir la séparation des pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire – ont-ils échoué à protéger les États-Unis d’une contamination radioactive plus importante encore, quoique tenue secrète, que celle de Tchernobyl ?

Lire aussi | L’improbable et l’imprévu : à propos des centrales nucléaires en temps de guerre・Aurélien Gabriel Cohen et Bérengère Bossard (2022)

En cherchant les réponses à ces questions, j’ai découvert que pour inciter les travailleurs à accepter les sacrifices et les risques inhérents à la production de plutonium, les autorités nucléaires des deux pays ont inventé un concept : la plutopie. Les villes atomiques – sans équivalent, d’accès limité et pleines de promesses – satisfaisaient la plupart des aspirations des sociétés américaine et soviétique d’après-guerre. La prospérité méthodique qui accompagnait cette plutopie a conduit la plupart des témoins directs à fermer les yeux sur les déchets radioactifs qui s’accumulaient autour d’eux.

Ce livre relate l’histoire méconnue de deux catastrophes nucléaires survenues parallèlement aux États-Unis et en Union soviétique. J’espère qu’après lui il ne nous viendra plus à l’idée d’en séparer les récits. Les habitants d’Ozersk avaient coutume de dire que s’ils foraient la terre sans s’arrêter, ils finiraient par arriver à Richland. C’est ainsi que j’imagine ces deux villes : deux planètes tournant l’une autour de l’autre, sur un même axe. Ozersk a été créée à l’image de Richland et vice versa – délibérément, comme je vais le montrer, et au gré des prudentes manœuvres auxquelles se livraient les agents de renseignements et les promoteurs des deux villes, lesquels redoutaient à peu près autant la fin de la production de plutonium que la menace du rival nucléaire.

Quatre temps rythment ce récit. Dans les deux premières parties, nous nous intéresserons à l’histoire des travailleurs itinérants, des prisonniers et des soldats qui ont œuvré à la construction des deux immenses usines de plutonium : l’une, en 1943, dans l’Est de l’État de Washington ; l’autre, en 1946, dans le Sud de l’Oural. Au départ, les dirigeants américains et soviétiques avaient prévu de faire produire leur plutonium par une main-d’œuvre militarisée à l’abri de camps militaires. Mais les directeurs d’usine des deux blocs ont vite changé d’avis lorsqu’ils ont constaté avec effroi les beuveries et les bagarres auxquelles les ouvriers du bâtiment se livraient. Ils ont compris que les opérateurs des premières usines de plutonium au monde ne devaient pas être aussi incontrôlables que le produit qu’ils fabriquaient.

Il a été décidé d’inviter les opérateurs du plutonium à vivre en toute sécurité avec leur famille mononucléaire à l’intérieur de villes atomiques riches et pensées pour elle.

Pour remédier à la violence et à l’indiscipline des travailleurs itinérants, déconnectés de leur famille et de leur communauté, il a été décidé d’inviter les opérateurs du plutonium à vivre en toute sécurité avec leur famille mononucléaire à l’intérieur de villes atomiques riches et pensées pour elle. Les Américains parlaient de « village » pour désigner Richland, en hommage au mythe pastoral des origines de la démocratie américaine. De leur côté, les Soviétiques utilisaient le terme « ville socialiste » pour désigner Ozersk, eu égard au mythe communiste d’un avenir préservé de toute pauvreté rurale. Les responsables gouvernementaux ont dépensé sans compter pour promouvoir et développer la plutopie, investissant davantage dans les écoles des deux communautés que dans le stockage des déchets radioactifs, et beaucoup plus encore dans le bien-être de leurs résidents que dans celui des populations qui vivaient à l’extérieur des clôtures. La plutopie commençant à incarner les promesses de richesse, d’ascension sociale et de liberté de consommation portées par la guerre froide, les premiers résidents, anxieux, ont fini par accorder leur confiance à leurs dirigeants et par croire à la sécurité des usines et à la légitimité de la cause nationale. Et plus le projet avançait, plus les résidents ont accepté de troquer leurs droits civiques et biologiques contre des droits de consommateurs.

Image satellite du site nucléaire de Mayak, dans la région d’Ozersk. Wikimedia.

D’un point de vue démographique, les villes du plutonium étaient habitées par des membres de la classe ouvrière, mais, en raison de leur prospérité, on les considérait alors – et l’histoire en a conservé l’image – comme des enclaves de la classe moyenne. Aux États-Unis, de même qu’en Union soviétique, ce sont les membres de la classe moyenne qui – en s’appropriant les classes ouvrières, en parlant en leur nom et en les fondant dans une société « sans classe3 » – ont forgé et façonné les mémoires nationales. Les classes sociales étant amenées à disparaître, les ouvriers d’usine des deux pays ont appris à s’identifier à leurs supérieurs hiérarchiques et aux scientifiques de la classe moyenne, qui leur affirmaient que leurs lieux de travail et de résidence étaient sans danger.

La plutopie ne pouvait pas exister toute seule. Les historiens américains Bruce Hevly et John Findlay décrivent comment l’usine de plutonium de Hanford a donné naissance à un ensemble de « bases arrière », de camps et de garnisons temporaires pour les travailleurs les moins qualifiés4. J’ai trouvé le même type d’assemblage dans le Sud de l’Oural, où l’enclave prospère était entourée de camps de travail et de garnisons. En marge de ces villes « plutopiques », les dirigeants américains et soviétiques ont fondé des communautés de soldats, de prisonniers, de minorités, de fermiers et de travailleurs itinérants qui n’étaient pas qualifiés pour vivre en plutopie, parmi les « élus ». Quel intérêt y avait-il à séparer les gens en communautés distinctes ? Pourquoi le choix ne s’est-il pas porté sur le modèle des grandes villes industrielles, avec les quartiers huppés en amont des cours d’eau et à l’abri du rejet des usines, et les zones ouvrières en aval, sous le vent de la pollution ? Les réponses à ces questions d’histoire urbaine sont à trouver dans l’histoire des sciences, de la médecine et de la santé publique, mais aussi dans l’histoire du renseignement et de la sûreté nucléaire. Elles montrent de façon édifiante quelles conséquences la division de ces territoires en zones de discrimination (par classe et par race) a eues, non seulement sur le niveau de richesse des populations, mais aussi sur leur santé.

À mesure que les exploitants se débarrassaient de leurs déchets, les particules radioactives rejoignaient les courants atmosphériques, se mêlaient aux eaux potables et se répandaient dans les rivières.

Évidemment, le plutonium et ses dérivés radioactifs n’avaient cure des frontières à l’intérieur desquelles les gens étaient confinés. Ce sera l’objet d’une troisième partie. À l’abri d’un double mur d’enceinte de barbelés, les opérateurs de ces usines ont produit des tonnes de plutonium. L’hermétisme sécuritaire des usines et la ségrégation territoriale en zones nucléaire et non nucléaire ont créé ce que j’appelle une « zone d’immunité », dans laquelle les directeurs d’usine se sentaient libres de dépasser les budgets, de détourner des fonds, de dissimuler les accidents et, surtout, de polluer l’environnement. En Oural, les ingénieurs soviétiques ont suivi l’exemple des Américains pour assurer l’évacuation rapide et à moindre coût de leurs déchets : tout allait sous terre et dans les rivières alentour ; quant aux gaz radioactifs, ils étaient expulsés vers le ciel. D’année en année, les exploitants des centrales ont dû faire face à de nombreux accidents ; certains ont été majeurs, comme l’explosion de 1957 sur le site de retraitement de combustibles nucléaires de Mayak, non loin d’Ozersk, mais la plupart des déversements étaient habituels et intentionnels. À mesure que les exploitants se débarrassaient de leurs déchets, les particules radioactives rejoignaient les courants atmosphériques, se mêlaient aux eaux potables et se répandaient dans les rivières.

Panneau à l’entrée du site de Hanford. Wikimedia.

Après quelques années de recherche, les scientifiques de l’Est de l’État de Washington et du Sud de l’Oural ont fini par comprendre les dangers des produits de fission qu’ils fabriquaient. Ils ont découvert que les isotopes radioactifs envahissaient la chaîne alimentaire, pénétraient dans les végétaux, dans le corps et les organes des animaux et des humains, et y endommageaient les cellules. Les premiers dirigeants des usines de Richland et d’Ozersk redoutaient les « épidémies », c’est-à-dire l’incidence notable de maladies organiques au sein des populations exposées. Pourtant, au fil des années, aucune pathologie caractérisée n’a émergé chez les travailleurs du nucléaire et dans le voisinage de leurs usines. Ce n’était pas vraiment une surprise. Les scientifiques avaient pu observer, en menant des expériences sur des animaux de laboratoire, que les différents isotopes radioactifs agissaient diversement sur les organismes, qui eux-mêmes réagissaient sans uniformité à la contamination radioactive5. Les scientifiques savaient également qu’il fallait beaucoup de temps pour qu’un organisme exposé à de faibles doses d’irradiation montre des signes de maladie et périsse. Comptant sur ces périodes de latence pour laisser le temps à la science de résoudre le problème des fuites et de la dissémination des isotopes radioactifs, les responsables des installations n’ont procédé à aucun aménagement susceptible de protéger les travailleurs et leur voisinage.

Lire aussi | Nucléaire : une fausse solution pour le climat ?・Frédéric Durand (2022)

Face à une catastrophe environnementale émergente et invisible, la division du territoire en zones plutopiques et en bases arrière s’est avérée commode. Les habitants de l’espace protégé – jeunes, riches, employés à plein temps et suivis médicalement – donnaient l’image d’une population statistiquement en bonne santé. Parallèlement, les travailleurs itinérants, les prisonniers et les soldats qui effectuaient des travaux de construction sur des sols contaminés, décontaminaient les lieux de fuites radioactives et réparaient les bâtiments d’usine mis à mal par les accidents, ne bénéficiaient d’aucune surveillance médicale. Ouvriers temporaires, ils passaient d’un travail à l’autre en emportant avec eux les isotopes radioactifs qu’ils avaient ingérés et, par conséquent, tous les problèmes de santé ultérieurs susceptibles de laisser une trace épidémiologique.

Les responsables des installations n’ont procédé à aucun aménagement susceptible de protéger les travailleurs et leur voisinage.

À proximité des usines de plutonium vivaient également des populations agricoles et indigènes, dont les moyens de subsistance ne provenaient pas uniquement – contrairement à ceux des habitants de plutopie – de lointains marchés de consommation, mais très largement de leurs terres qui, sous le vent de la pollution radioactive et en aval des cours d’eau contaminés, étaient progressivement envahies de « points chauds ». En outre, les usines de plutonium ont été à l’origine d’un développement régional qui attirait toujours plus de monde dans la zone tampon, et les nouveaux venus, dangereusement exposés, n’étaient guère surveillés médicalement. En d’autres termes, le risque était calibré à l’aune des richesses des différentes classes sociales, dont les implantations correspondaient peu ou prou aux zones « primaires » et « secondaires » des cartes du risque nucléaire.

Dans une quatrième partie, nous partirons à la rencontre de ceux qui ont découvert qu’ils vivaient dans une zone radioactive. En 1986, après que la catastrophe de Tchernobyl eut révélé au monde le niveau de sûreté des centrales, les populations voisines en aval des cours d’eau et sous le vent des retombées radioactives ont commencé à attribuer aux usines de plutonium l’incidence des maladies chroniques et les taux élevés de malformations congénitales, d’infertilité et de cancers relevés dans leur communauté. Cependant, leur point de vue n’a pas été facile à faire valoir, tant le voile qui recouvrait la connaissance de l’empreinte écologique et sanitaire des usines nucléaires était opaque. Des décennies durant, des experts armés d’un savoir classé « secret-défense » ont parlé doctement de la sûreté des centrales et des doses de radioactivité admissibles pour la santé humaine, tout en rejetant les préoccupations des profanes. Après 1986, les agriculteurs locaux, les journalistes et les militants environnementaux ont exigé des rapports d’accidents et des études sur l’environnement et la santé, insistant pour connaître les risques auxquels l’État et les entreprises les avaient exposés.

Le réacteur N du site de Hanford, situé le long du fleuve Columbia. United States Department of Energy, Wikimedia.

C’était là un étonnant mouvement qui émergeait, au sein duquel les activistes américains et soviétiques – longtemps occupés à défendre les droits civils, politiques et de la consommation – en appelaient désormais à des droits biologiques6. Ils s’insurgeaient contre les industriels qui avaient privatisé les profits astronomiques de la production d’armement nucléaire tout en laissant à la société le soin de gérer les risques sanitaires et environnementaux. Les activistes se sont armés de l’expertise scientifique de leurs rivaux et de leurs propres études sanitaires menées dans les villages. Ce faisant, ils ont inventé une nouvelle forme d’engagement civique, que d’autres groupes ont adoptée en Ukraine et qu’on retrouverait des années plus tard au Japon.

S’il existe déjà des ouvrages d’histoire transnationale de la course aux armes nucléaires et d’histoire nationale et régionale des programmes atomiques ou des centrales, ce livre, lui, leur associe l’histoire des hommes et des femmes qui les ont créées et fabriquées, et l’histoire de leur lieu de vie7. Notre regard descendra des hauteurs vertigineuses des satellites espions jusqu’à hauteur d’homme, dans les rues de ces villes hantées par le spectre de l’anéantissement nucléaire. Il cherchera à comprendre ce que l’ère atomique a signifié pour ces forçats du nucléaire militaire et pour les populations rurales alentour qui ont vu les produits de fission peu à peu envahir leur environnement.

J’ai souhaité placer les deux communautés du plutonium non pas face à face, mais côte à côte, afin de montrer les liens qui les unissaient en dépit des tensions guerrières.

Pendant la guerre froide, les propagandistes et les experts ont souvent mis les États-Unis et l’Union soviétique en balance afin d’exonérer l’un ou l’autre camp d’une faute ou d’un acte d’injustice. Pour ma part, j’ai souhaité placer les deux communautés du plutonium non pas face à face, mais côte à côte, afin de montrer les liens qui les unissaient en dépit des tensions guerrières. Les toutes premières villes du plutonium avaient des caractéristiques communes qui, transcendant l’idéologie politique et la culture nationale, relevaient de la sûreté nucléaire, du renseignement nucléaire et des risques radioactifs. La principale différence entre les plutopies américaine et russe était d’ordre économique. Cela s’est révélé particulièrement déterminant en matière de santé. Les habitants de Richland et de ses environs vivaient dans un pays beaucoup plus riche ; par conséquent, les sacrifices auxquels ils consentaient pour la sûreté nucléaire – quoi qu’importants – n’étaient pas aussi étendus que ceux qui étaient imposés aux habitants d’Ozersk et de sa région.

Installation nucléaire abandonnée à Hanford, Wikimedia.

Pour écrire cet ouvrage, je me suis essentiellement appuyée sur des documents d’archives exhumés dans plus d’une douzaine de centres archivistiques, tant aux États-Unis qu’en Russie. J’ai également largement profité de travaux d’historiens et de leurs explorations. Les archives scripturaires sont absolument stupéfiantes : elles lèvent le voile sur ce que les autorités savaient, ce qu’elles ont décidé de dissimuler, ce qu’elles ont choisi de divulguer, et ce qui motive leurs décisions. Les propos des responsables politiques et scientifiques de l’époque montrent à quel point la question de la sûreté nucléaire, la création de paysages urbains, les catastrophes sanitaires et la contamination de l’environnement étaient intriquées.

Il m’est arrivé parfois de mettre en doute la crédibilité des histoires qui m’étaient contées, tant elles paraissaient extravagantes. Beaucoup, pourtant, après vérification, se sont révélées exactes.

Les personnes qui ont vécu à l’intérieur de ces villes atomiques et travaillé dans les centrales et alentour sont au cœur de mon livre. Durant cinq ans, entre 2008 et 2013, j’ai interviewé des dizaines d’acteurs. Malgré le serment qu’ils avaient dû faire de ne rien divulguer, nombre d’entre eux ont accepté de me parler, mus par la colère que leur inspirait l’injustice dont ils avaient été victimes. Le ministère russe de l’Énergie atomique ne m’ayant pas autorisée à entrer à Ozersk, je me suis rendue dans les villes et les villages voisins à la rencontre des habitants, prenant avec eux de multiples précautions, dignes d’un roman d’espionnage inspiré de la guerre froide. Certains me parlaient tout bas, nerveusement, dans un langage codé. À plusieurs d’entre eux, qui ont souhaité rester anonymes, j’ai attribué un pseudonyme.

Il m’est arrivé parfois de mettre en doute la crédibilité des histoires qui m’étaient contées, tant elles paraissaient extravagantes. Beaucoup, pourtant, après vérification, se sont révélées exactes. J’ai donc appris à considérer les narrateurs dont la fiabilité semblait discutable de prime abord comme autant de sources potentielles d’information, comme autant de personnes susceptibles d’avoir vu les choses sans les œillères habituelles. En outre, le contexte d’un entretien exerçant inévitablement une influence sur les propos, j’ai tenu à indiquer où et quand je rencontrais mes sources. J’ai également mentionné leurs vulnérabilités et les cas où ma sensibilité culturelle divergeait de la leur, afin de montrer comment le processus de l’entretien, de même que la recherche d’archives, est émaillé d’omissions, de contradictions et d’ignorances volontaires ou accidentelles. Certaines des personnes que j’ai interviewées m’ont accueillie avec méfiance, voire avec suspicion, car elles assimilaient mes recherches à une sorte de tourisme du désastre. À leurs yeux, c’était moi la narratrice dont la fiabilité était contestable. C’est peut-être aussi ce que penseront certains de mes lecteurs, et c’est logique. Je ne prétends pas avoir mis à nu toute la vérité. J’espère seulement en avoir éclairé quelques recoins. J’attends d’ailleurs avec impatience le jour où je pourrai lire d’autres récits sur le sujet et profiter d’autres interprétations.

Lire aussi | L’utopie nucléaire : le rêve de l’énergie sans la Terre・Ange Pottin (2023)

Les discordes politiques qui ont nourri la guerre froide sont derrière nous, mais le chapitre du nucléaire qui s’est ouvert au XXe siècle est loin d’être clos. Les paysages mortifères qui entourent les usines de plutonium sont devenus des champs de mines de déchets radioactifs qui s’infiltrent dans les sols et auxquels les populations locales, continuellement malades, attribuent leurs souffrances. L’absence de réel confinement des déchets nucléaires américains et japonais illustre la difficulté qu’il y a à confiner en toute sécurité des isotopes radioactifs volatils, susceptibles d’atteindre plusieurs centaines de degrés Celsius, qui corrodent les métaux, s’infiltrent dans les sols et finissent absorbés par la vie végétale – et ce, durant des dizaines de milliers d’années. Les enjeux du nucléaire sont immenses, et la tentation est grande d’en nier les dangers. Avant Tchernobyl et Fukushima, il y a eu Hanford et Mayak, où ont été inaugurées les pratiques constitutives de la plutopie : le cloisonnement du territoire en zones “nucléaires” et en zones “saines”, la priorité donnée à la production au détriment de la sécurité et de la gestion des déchets, la rétention des informations sur les accidents, la falsification des rapports de sécurité, le déploiement de forces “intérimaires” pour les basses besognes et la dissimulation de l’existence de maladies parmi les travailleurs du nucléaire et de territoires devenus radioactifs, le tout en offrant à certains citoyens triés sur le volet de généreuses subventions gouvernementales et d’agréables activités annexes. Dans le même temps, tous ceux qui dénonçaient les accidents et les problèmes sanitaires dans les centrales étaient espionnés, harcelés et menacés, tant aux États-Unis qu’en Russie, et ce, même après la fin de la guerre froide. Ce schéma s’est en grande partie répété en Ukraine en 1986, puis au Japon en 2011.

Les discordes politiques qui ont nourri la guerre froide sont derrière nous, mais le chapitre du nucléaire qui s’est ouvert au XXe siècle est loin d’être clos.

Ce livre entend mettre en lumière un héritage que de nombreux citoyens des puissances nucléaires n’ont jamais encore questionné, faute d’en connaître les tenants et les aboutissants – alors même que les grands dirigeants de ce monde discutent déjà d’une “renaissance du nucléaire”. Il est facile de dissimuler des catastrophes nucléaires dans des territoires militarisés et isolés de tout. Cela explique sans doute pourquoi les catastrophes liées au plutonium de Hanford et de Mayak sont si peu connues, contrairement à celles de Tchernobyl et de Fukushima. J’espère que leurs histoires, relatées par les habitants des deux territoires les plus irradiés au monde, inciteront les lecteurs à s’interroger davantage sur l’atome et sur son histoire.

Photo d’accueil : mélange de poudres d’oxyde de plutonium, Hanford, vers 1961. Wikimedia.

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  1. R. E. Gephart, Hanford : A Conversation About Nuclear Waste and Cleanup, Battelle Press, Columbus, 2003, 5.25. Certaines estimations pour l’usine de Mayak sont bien plus élevées, portant les émissions à 1 milliard de curies : Vladislav Larin, “Neizvestnyi radiatsionnye avarii na kombinate Maiak”, www.libozersk.ru/pbd/mayak/link/160.htm [lien désormais inactif].
  2. Yoshimi Shunya, “Radioactive rain and the american umbrella”, Journal of Asian Studies, 71(2), mai 2012, p. 319-331.
  3. Jack Metzgar, Striking Steel : Solidarity Remembered, Temple University Press, Philadelphie, 2000, p. 7 et 156.
  4. John M. Findlay & Bruce William Hevly, Atomic Frontier Days : Hanford and the American West, University of Washington Press, Seattle, 2011, p. 84.
  5. T. C. Evans, “Project report on mice exposed daily to fast neutrons”, 18 juillet 1945, NAA, RG 4nn-326-8505, box 54, MD 700.2, “Enclosures”.
  6. Adriana Petryna, Life Exposed : Biological Citizens After Chernobyl, Princeton University Press, Princeton, 2002.
  7. Parmi les publications les plus récentes : Gabrielle Hecht, Being Nuclear : Africans and the Global Uranium Trade, MIT Press, Cambridge, 2012 ; Richard Rhodes, Twilight of the Bombs : Recent Challenges, New Dangers, and the Prospects for a World without Nuclear Weapons, Vintage, New York, 2011 ; J. M. Findlay & B. W. Hevly, Atomic Frontier Days, op. cit. ; Jonathan Schell, The Seventh Decade : The New Shape of Nuclear Danger, Metropolitan Books, New York, 2007 ; Sharon Weinberger & Nathan Hodge, Nuclear Family Vacation : Travels in the World of Atomic Weaponry, Bloomsbury, New York, 2008 ; Max S. Power, America’s Nuclear Wastelands, Washington State University Press, Pullman, 2008 ; V. N. Kuznetsov, Zakrytye goroda Urala, Akademiia voenno-istoricheskikh nauk, Iekaterinbourg, 2008.

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27.03.2026 à 19:59

« Le cycle fondamental de la vie est le cycle nutritionnel »

Vandana Shiva

« Nous mangeons désormais du pétrole ». Dans “Dégénérer ou régénérer”, Vandana Shiva retrace l’industrialisation sans fin d’une agriculture qui menace la santé des humains au lieu de les nourrir. Soulignant les connexions profondes entre biodiversité, climat et alimentation, elle appelle à un virage vers les systèmes paysans traditionnels. Extrait.

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Texte intégral (11805 mots)
Temps de lecture : 24 minutes

Ce texte est l’introduction du livre de Vandana Shiva Régénérer ou dégénérer. La crise climatique est une crise alimentaire, traduit par Marin Schaffner et paru aux éditions Rue de l’Échiquier et Wildproject (collection “Le monde qui vient”) en 2026.

La sixième extinction de masse, le chaos climatique et la crise alimentaire sont à la fois les symptômes et les conséquences de la violence et de la guerre déclenchées par la cupidité des 1 % contre la Terre et ses habitant·es1. Ces 1 % exploitent, accaparent et polluent un environnement à la fois sensible et intelligent – détruisant les conditions de la vie sur Terre en s’appropriant les ressources qui sont au fondement des moyens de subsistance des populations.

Le mot « Anthropocène » est fréquemment utilisé pour qualifier notre époque. Je n’accepte pas ce terme car l’humanité entière n’est pas prédatrice. Les humains n’ont pas causé les catastrophes climatiques ou la sixième extinction en tant qu’espèce ; ce sont les pratiques d’exploitation incontrôlées des 1 % qui l’ont fait. Nous ne faisons pas face aux conséquences anthropogéniques d’actions menées par l’ensemble de l’humanité, mais aux conséquences capitalogéniques des actions imprudentes des 1 %. Si je n’utilise pas le terme « Anthropocène », c’est aussi parce que nous devons dépasser l’anthropocentrisme pour pouvoir cultiver un avenir commun avec toutes les formes de vie sur Terre. La Terre est pour tou·tes les êtres vivant·es, pas seulement pour les humain·es.

Les 1 % d’êtres humains qui émettent le plus de CO2 polluent 1000 fois plus que les 1 % qui en émettent le moins. Comme l’indique le rapport Oxfam de 2023, les émissions de carbone des 1 % les plus riches dépassent, à elles seules, celles des deux tiers les plus pauvres de l’humanité2. C’est parce que nous n’avons aucun recul (ni aucune expérience ou connaissance) quant aux conséquences écologiques et sociales de cette « économie de la cupidité », et parce que nous manquons de discernement quant aux vraies solutions face aux vrais problèmes écologiques, que le rejet démocratique mondial de la domination des 1 % cache aujourd’hui un déni de la gravité des crises écologiques – qui menacent pourtant la vie d’une grande diversité d’espèces, ainsi que celle des membres vulnérables de la communauté humaine.

Les désastres climatiques s’ajoutent aux conséquences destructrices du colonialisme et du mal-développement, qui font passer le profit avant la nature et les populations. Un nouveau colonialisme vert est en train d’émerger à travers l’écoblanchiment (greenwashing) : la crise écologique – pourtant complexe et faite d’interdépendances – est réduite à une série de crises distinctes et déconnectées, c’est-à-dire à des symptômes unidimensionnels ; et de fausses solutions sont promues aveuglément dans le but d’accroître encore les profits et le contrôle exercé sur la Terre, sur ses ressources et sur nos vies.

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Ce sont les pays des Suds3 qui, de manière disproportionnée, paient le plus lourd tribut de la destruction écologique, alors qu’ils sont ceux qui y ont le moins contribué. Ce sont eux qui subissent les pires conséquences des inondations, des sécheresses, des cyclones et des vagues de chaleur. J’ai travaillé avec des communautés touchées par l’énorme cyclone qui a balayé l’actuel État indien d’Odisha en 1999, où plus de 10 000 personnes ont ainsi perdu la vie ; mais aussi avec celles affectées par les inondations massives à Kedarnath en 2013, où 6 054 personnes sont mortes ; ou par les inondations dans la vallée de la rivière Rishiganga en 2021, qui ont fait 250 victimes.

Les crises environnementales nous invitent à dépasser l’arrogance anthropocentrique qui conduit à la guerre contre la Terre, et qui rend les 1 % complètement indifférents à la destruction de la diversité et des processus écologiques. Sauf que, pour aggraver les choses, les pollueurs étendent et accélèrent la destruction en s’appropriant dorénavant les traités internationaux sur l’environnement – qui avaient justement été créés pour réguler leurs pratiques. Ils sont ainsi en train de transformer ces traités en instruments permettant de créer de nouveaux marchés sur la pollution et sur les atteintes à l’environnement.

Lire aussi | Monocultures de l’esprit・Vandana Shiva (2022)

Trois décennies de traités internationaux sur le climat

Depuis les années 1970, les mouvements écologistes se sont développés en réaction à la destruction écologique induite par un modèle d’économie extractiviste, que l’on peut appeler tour à tour « développement », « croissance » ou « mondialisation ». La destruction de la biodiversité dans les forêts, dans les champs et dans les océans au cours des quatre dernières décennies – due à la généralisation des monocultures industrielles dans la foresterie, l’agriculture et la pêche – a conduit à l’émergence de mouvements de protection. La pollution de l’air et de l’atmosphère a perturbé le climat, entraînant à la fois des phénomènes climatiques extrêmes et des bouleversements structurels. Cette pollution provenant des combustibles fossiles et des produits chimiques toxiques qui en sont dérivés a donné lieu à l’introduction de deux traités internationaux sur l’environnement, signés par les gouvernements du monde entier lors du Sommet de la Terre à Rio en 1992 : la Convention sur la diversité biologique, qui vise à conserver et à protéger la biodiversité ; et la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Ces deux traités sont interconnectés, puisque la biosphère et l’atmosphère le sont.

Le Sommet de la Terre a été suivi par la conférence de Marrakech de 1994, au cours de laquelle l’Organisation mondiale du commerce a été créée. Le Sommet de la Terre, qui s’est donc tenu à une époque antérieure à la mondialisation et à l’extension du contrôle des entreprises, répondait à des préoccupations écologiques pressantes, à un moment où les mouvements écologistes contraignaient les gouvernements nationaux et les agences internationales à s’engager en faveur de la protection de l’environnement et des peuples autochtones.

Le système des Nations unies créé après la Seconde Guerre mondiale était fondé sur le principe « un pays, une voix ». Lors du Sommet de la Terre, les accords sur la biodiversité et sur le climat ont ainsi été grandement façonnés par les pays des Suds, car ceux-ci abritent non seulement la majorité des 36 zones critiques (hotspots) de biodiversité essentielles à la survie, mais aussi plus de 2 milliards de personnes – dont certaines parmi les plus pauvres du monde – qui dépendent directement d’écosystèmes en bonne santé pour leur subsistance et leur bien-être.

Image issue du documentaire “The Seeds of Vandana Shiva”, de Camilla Denton Becket, James Becket et Anthony Ellison (2021).

La Convention sur la diversité biologique avait pour but de protéger et de conserver tout à la fois la biodiversité, les connaissances des peuples autochtones et la souveraineté des pays. Au fil du temps, cette convention a été complètement remise en cause : les réglementations visant à empêcher la biopiraterie sont aujourd’hui détournées ; les réglementations en matière de biosécurité sont contournées via la cartographie génétique assistée par ordinateur et les organismes génétiquement modifiés ; et la destruction de la biodiversité est massivement dissimulée, sous couvert de « compensations environnementales ». Cette mutation des traités internationaux sur l’environnement, pourtant censés répondre à la crise écologique planétaire, s’opère donc à la fois au niveau écologique et au niveau politico-économique. Aujourd’hui, l’échelon international n’est plus intergouvernemental ; il est désormais contrôlé par les agents de la mondialisation – c’est-à-dire par les 1 %.

Trente ans se sont écoulés depuis le réveil collectif du Sommet de la Terre de Rio, et l’érosion de la biodiversité est devenue une urgence : nous faisons désormais face à un risque mondial d’extinction. La crise climatique est devenue une catastrophe climatique, en dépit des conventions annuelles sur le climat de la Conférence des Parties (COP), qui se réunissent pour discuter des stratégies et des progrès dans la lutte contre le changement climatique.

L’échelon international n’est plus intergouvernemental ; il est désormais contrôlé par les agents de la mondialisation – c’est-à-dire par les 1 %.

La pente glissante de la dérégulation et de la privatisation

Le changement climatique est une question de justice, et une question de vie ou de mort. Le traité des Nations unies sur le climat avait pour objectif de mettre fin aux pollutions et aux injustices climatiques, et il était juridiquement contraignant: les pollueurs devaient cesser de polluer, et ils devaient payer. Les objectifs de réduction des émissions fixés par le traité s’appliquaient à l’origine aux 37 pays industrialisés – désignés comme tels dans l’annexe B de la COP3 de Kyoto en 1997 –, responsables de la pollution liée aux combustibles fossiles. La première phase du protocole de Kyoto (adopté en 1997, mais mis en œuvre seulement en 2005) exigeait des pays riches – les pollueurs historiques – qu’ils réduisent, entre 2008 et 2012, leurs émissions jusqu’à 5 % en dessous des niveaux de 1990. Cependant, en 2012, les pollueurs ont transformé ces restrictions juridiquement contraignantes en commerce de la pollution, par le biais de l’amendement de Doha au protocole de Kyoto.

Les deux réunions les plus importantes de la COP se sont tenues à Copenhague et à Paris, respectivement en 2009 et en 2015. En 2009, le président états-unien Barack Obama s’est rendu à Copenhague et a proposé un démantèlement du cadre juridique existant, pour le remplacer par de simples engagements volontaires – cela avec un petit groupe de pays, en dehors des négociations de la COP. Il a alors tenu une conférence de presse, puis s’est envolé. C’est la raison pour laquelle le président bolivien Evo Morales s’est levé dans la salle des négociations et a déclaré : « Nous sommes ici pour protéger les droits de la Terre-Mère, pas les droits des pollueurs. » Il a pris l’initiative de mobiliser des citoyen·nes du monde entier pour rédiger une Déclaration universelle des droits de la Terre-Mère, un processus auquel j’ai participé4. C’est pour ce Sommet de Copenhague de 2009 que j’ai écrit Soil Not Oil (« Des sols, pas du pétrole »5). À l’époque, nous avons également mené une vaste recherche participative, intitulée « Le changement climatique pour le troisième pôle », à l’occasion de laquelle nous avons effectué un pèlerinage dans l’ouest de l’Himalaya pour évaluer les effets du changement climatique sur les communautés et les écosystèmes locaux – des habitant·es qui n’ont clairement pas contribué à la pollution qui fait fondre leurs glaciers et menace leurs vies de terribles catastrophes6.

« Accaparement des terres », peinture de Federico Boyd Sulapas Dominguez et JPS (détail).

La COP21, qui s’est tenue à Paris en 2015, a marqué la fin d’un cadre juridiquement contraignant. On n’a fait qu’y parler d’engagements « volontaires ». Plus important encore, cette COP a marqué la fin des accords de l’ONU en tant qu’accords entre les pays – c’est-à-dire applicables par l’intermédiaire de leurs gouvernements élus, responsables devant le peuple. L’accord de Paris a déplacé l’objectif concret et juridiquement contraignant de réduction des émissions des vrais pollueurs, vers les promesses volontaires de 196 pays pour maintenir la hausse des températures moyennes mondiales en deçà des 2 °C. La COP21 a également lancé un nouveau processus de « résultats » et de « décisions » dirigé par des milliardaires comme Bill Gates, et cela en dehors des négociations officielles entre les gouvernements.

La COP28, en 2023, a quant à elle été présidée par le sultan Ahmed Al-Jaber, directeur de l’Abu Dhabi National Oil Company – dans laquelle BlackRock Inc., Eni SpA et KKR & Co Inc. possèdent des investissements internationaux. M. Al-Jaber est également président de Masdar, la principale entreprise de BTP et de matériaux de construction en Arabie saoudite. C’était la première fois dans l’histoire de la Convention sur le climat – dont l’objectif est de réduire les émissions dues aux combustibles fossiles – que le PDG d’un géant du pétrole présidait les négociations. De façon tout à fait ironique, cette réunion sur la réduction des émissions a été organisée dans la capitale mondiale du pétrole, et c’est donc en plein désert qu’a été réfléchi l’avenir de l’agriculture mondiale.

Les entreprises qui sont à l’origine de la pollution par les combustibles fossiles – à la fois par leur utilisation directe et via les produits chimiques de l’agriculture industrialisée et intensive – étaient largement représentées à Dubaï. Bien que l’alimentation et l’agriculture aient été jusqu’à présent ignorées lors de la plupart des COP, la mainmise des entreprises en question sur l’ordre du jour quant à l’alimentation et l’agriculture était tout à fait évidente lors de la COP28.

La COP21, qui s’est tenue à Paris en 2015, a marqué la fin d’un cadre juridiquement contraignant. On n’a fait qu’y parler d’engagements « volontaires ».

La conférence sur le climat s’est ouverte sur une session spéciale consacrée à la Déclaration des Émirats arabes unis sur l’agriculture durable, les systèmes alimentaires résilients et l’action climatique. Les dirigeants de 134 pays ont signé cette déclaration historique, qui vise (selon ses propres termes) à renforcer les systèmes alimentaires, à développer la résilience face au changement climatique, à réduire les émissions mondiales et à contribuer à la lutte contre la faim dans le monde7. Les Émirats arabes unis n’ont promis que 100 millions de dollars, tout en s’engageant à verser 30 milliards de dollars à un nouveau fonds d’investissement vert, privé et basé à Dubaï, du nom d’Alterra, qui s’associera à BlackRock et à d’autres sociétés de gestion d’actifs pour réaliser des « investissements climatiques » dans l’hémisphère sud8.

L’agro-industrie – représentée par ADM, Bayer, Cargill, Danone, Nestlé, Olam, Syngenta et Google –, qui a détruit la biodiversité des sols et de l’environnement de façon systématique, a lancé une initiative visant à faire croire qu’elle allait contribuer à ce qu’elle appelle l’« agriculture régénératrice ». La Dairy Methane Action Alliance (« Alliance laitière d’action sur le méthane ») a été créée de concert par les grandes entreprises laitières et alimentaires (Danone, General Mills, Kraft Heinz, Nestlé, Bayer, Cargill, Louis-Dreyfus, Olam, Pepsi, Tyson, Yara) et par les grandes entreprises agricoles, qui annoncent toutes que cette initiative vise à « décarboner » la production alimentaire – alors même que leurs activités contribuent à 50 % de la pollution mondiale associée aux systèmes alimentaires industriels9.

Comme à l’accoutumée, à la fin de la session sur l’agriculture, Bill Gates est monté sur scène, pour annoncer cette fois-ci un partenariat entre les Émirats arabes unis et la Fondation Bill & Melinda Gates, avec un fonds de 200 millions de dollars pour les systèmes alimentaires, l’innovation agricole et l’action climatique. Ce fonds entend ainsi financer la recherche agricole, l’expansion des innovations et une assistance technique pour la mise en œuvre de la déclaration de la COP28. Comme l’a souligné The Guardian (également financé par Gates) : « La question de la nourriture est enfin mise sur la table10. »

Le présent ouvrage se penche sur les causes profondes du changement climatique. Il explore les liens étroits entre notre alimentation et le climat, et se demande si la fausse « innovation » alimentaire promue par Bill Gates peut être une solution à la malnutrition, à la faim dans le monde et au changement climatique – ou si elle ne risque pas, plutôt, d’exacerber ces crises. Ce livre propose également d’autres voies, qui opèrent de concert avec la nature (c’est-à-dire en adéquation avec les lois écologiques de la nature), et qui sont, de fait, les vraies solutions au changement climatique, car elles régénèrent la Terre tout en garantissant la sécurité alimentaire.

Manifestation de paysan·nes contre les lois agricoles adoptées par le Parlement indien en septembre 2020, qui visaient à déréguler le secteur agricole en faveur des grandes entreprises. Le gouvernement renoncera à sa réforme en novembre 2021, après plus d’un an de conflit.

Comment les grandes fortunes ont détourné les négociations climatiques

Bill Gates n’est pas un gouvernement ; il n’est pas une « partie » au sein des négociations de l’ONU. Mais à Paris, pour la première fois, il est apparu comme le « maître » à la tribune mondiale, utilisant la COP pour promouvoir la géo-ingénierie, le génie génétique, ainsi que (c’était nouveau) la fausse nourriture11, le « zéro émission nette » et les compensations carbone. Par la manipulation, Gates a réussi à prendre la place des gouvernements élus, et donc à évincer la démocratie. Il a remplacé le principe du « pollueur-payeur » par celui du « pollueur payé », arguant de fausses solutions climatiques pour créer de nouveaux marchés, accaparer de nouveaux communs, et trouver de nouveaux moyens de gagner encore plus d’argent.

Dans les années qui ont suivi la COP21 à Paris, l’ordre du jour des fausses solutions n’a fait que gagner du terrain. Bill Gates rejette la faute sur la nature et les agricult·rices, poussant pour des dispositions à leur encontre, qui ne feront qu’aggraver les crises sociales et écologiques. Le Soleil n’est pas le problème ; le problème, c’est la pollution. Ce n’est donc pas en « occultant le Soleil » par l’injection d’aérosols dans l’atmosphère que l’on résoudra le réchauffement planétaire. De même, l’ennemi numéro un, ce ne sont pas les vaches, mais bien les fermes-usines. Nourrir les vaches avec des aliments à base de maïs et de soja – au coût énergétique élevé – est une source majeure de pollution ; le problème ne provient pas du méthane que les vaches produisent lorsqu’elles digèrent. Les arbres non plus ne sont pas le problème, et les « faux arbres » ne peuvent donc pas être une solution au changement climatique. Lors de l’événement Climate Forward, qui s’est tenu à New York en septembre 2023, Bill Gates, alors interrogé par David Gelles du New York Times, a déclaré que ceux qui pensent que les arbres absorbent le dioxyde de carbone sont des idiots : « Sommes-nous des scientifiques ou des idiots ?12 » Bill Gates présente les systèmes industriels et mécaniques de capture du carbone comme des innovations technologiques. Mais les faux arbres en question, qui capturent mécaniquement le carbone, ne peuvent pas réaliser la photosynthèse ; ils ne peuvent pas non plus produire nourriture et fibres, ni donner ou maintenir la vie – car ils ne peuvent pas créer d’humus et de sol vivant, ni régénérer et conserver l’eau. On fait ici face à un esprit mécaniste qui ne voit qu’une seule fonction et tente de la remplacer, sans tenir compte de la diversité des autres fonctions…

Bill Gates n’est pas un gouvernement ; il n’est pas une « partie » au sein des négociations de l’ONU. Mais à Paris, il est apparu comme le « maître » à la tribune mondiale.

En outre, l’objectif « zéro émission nette » ne signifie pas zéro émission : il s’agit en fait de gagner plus d’argent par le biais d’une astucieuse jonglerie financière. Bill Gates a admis de lui-même que le zéro dont il parle ne signifie pas vraiment zéro : « Aucune solution réaliste pour revenir au zéro ne passe par un abandon total de ces combustibles [fossiles] ou par l’interruption de toutes les autres activités qui produisent des gaz à effet de serre (comme la fabrication de ciment, l’utilisation d’engrais, ou l’évacuation de méthane des centrales qui fonctionnent au gaz naturel). Selon toute probabilité, dans un avenir à zéro carbone, nous continuerons au contraire à émettre du carbone, mais nous disposerons des moyens d’éradiquer ces émissions13. » L’initiative Net Zero, présidée par l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, parle de « changer à jamais la tuyauterie du système financier », mais il ne s’agit en réalité que d’un autre moyen pour les 1 % de gagner encore plus d’argent en « compensant » la pollution par des « crédits carbone », le tout en s’appuyant sur des données économiques et scientifiques faussées. Les sociétés financières et comptables sont prêtes à mettre en place l’infrastructure financière pour ce Net Zero. Selon un rapport de McKinsey sur la transition vers le zéro émission nette : « Nous estimons que les dépenses mondiales en actifs physiques dans le cadre de cette transition s’élèveraient à environ 275 000 milliards de dollars, entre 2021 et 205014. »

Lire aussi | Milliardaires et blabla vert : comment la “philantopie” influence la discussion climatique・Jean-Baptiste Fressoz (2025)

Maria Mies et Vandana Shiva, peu après la parution de leur livre commun, “Ecoféminisme” (1993).

Les connexions profondes entre biodiversité, climat, alimentation et santé

La crise de la biodiversité, la crise climatique et la crise alimentaire et sanitaire constituent une seule et même crise planétaire – car la biosphère et l’atmosphère sont des systèmes intimement liés au sein de notre Terre vivante. La biosphère a créé et régulé le système climatique de la Terre. Et cette même biosphère, en retour, est soutenue par les cycles alimentaires et les divers flux de nourriture, qui sont la monnaie d’échange de la vie entre les espèces et les écosystèmes. Ainsi, le cycle du carbone est un cycle alimentaire. Ce qui circule dans les systèmes vivants, c’est la nutrition. Et le cycle fondamental de la vie est donc le cycle nutritionnel. Il commence par l’absorption du dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère, qui se produit par le biais de la photosynthèse avec l’aide de la lumière du Soleil. Le carbone atmosphérique est alors transformé en hydrates de carbone par les plantes. Et le carbone retourne ainsi dans la biosphère, nourrissant la biodiversité des plantes et la biodiversité des sols. Par la suite, les animaux (ce qui inclut les humain·es) mangent les plantes et émettent du dioxyde de carbone. C’est cela le cycle du carbone. Le changement climatique résulte de la rupture de ce cycle, causée par les combustibles fossiles.

Le fait de passer de systèmes alimentaires reposant sur la biodiversité à des systèmes alimentaires fondés sur le pétrole et les autres combustibles fossiles, ainsi que sur les produits chimiques qui en sont dérivés, a enfreint les cycles écologiques de la Terre. Ce paradigme d’extractivisme linéaire, générateur de déchets, pollue à la fois les eaux, les sols, l’atmosphère et notre alimentation. La capacité de la Terre à réguler son climat par l’intermédiaire de la biosphère et de la biodiversité est ainsi perturbée par la pollution due aux combustibles fossiles et à leur utilisation dérivée sous forme de produits pétrochimiques. Cette pollution crée ce qu’on appelle des gaz à effet de serre, qui sont en augmentation permanente depuis l’entrée dans l’ère industrielle.

La pollution de l’atmosphère par les émissions de gaz à effet de serre (dioxyde de carbone, protoxyde d’azote, méthane…) est une des causes majeures du changement climatique ; et la production alimentaire industrialisée et mondialisée est responsable de 50 % de ces émissions. Le « Cartel du poison15 » a déjà piégé les paysan·nes du monde entier au sein d’un système agricole énergivore, chimique et capitalistique – qui entraîne aujourd’hui des crises agraires, alimentaires et sanitaires profondes. L’ère du pétrole a totalement transformé nos systèmes alimentaires. Nous mangeons désormais du pétrole – de la production des aliments à leur distribution, en passant par la transformation industrielle et les emballages en plastique. D’un côté, l’énergie malsaine (junk energy) des combustibles fossiles nuit au métabolisme terrestre et conduit à des désastres climatiques ; de l’autre, les aliments malsains (junk food), ultra-transformés, perturbent le métabolisme humain et conduisent à une pandémie de maladies chroniques.

Ce qui circule dans les systèmes vivants, c’est la nutrition. Et le cycle fondamental de la vie est donc le cycle nutritionnel.

Les bouleversements climatiques sont tels que les catastrophes naturelles (comme les inondations et les sécheresses) deviennent extrêmes et de plus en plus fréquentes, entraînant bien souvent de mauvaises récoltes, qui aggravent l’insécurité alimentaire. Les monocultures industrielles sont plus vulnérables à de tels bouleversements que les modes d’agriculture autochtones – diversifiés et artisanaux. Et les estimations mondiales révèlent que d’ici 2050, 3,5 milliards de personnes souffriront d’insécurité alimentaire, soit 1,5 milliard de personnes de plus qu’aujourd’hui16. L’augmentation de la température, combinée à la perturbation des cycles hydrologiques, a eu des conséquences néfastes sur nos systèmes alimentaires. Entre 2021 et 2022, les agricult·rices du golfe du Bengale ont été frappé·es par de multiples cyclones (Yaas, Gulab, Jawad, Asani et Sitrang), qui ont complètement détruit leurs récoltes sur pied. En 2023, l’absence de pluie a entraîné une sécheresse, dont ont souffert les semis de riz et les tubercules comme le curcuma et le taro. Le 18 juin, dans le Nord de l’Inde, plusieurs districts de l’État désertique du Rajasthan ont été frappés par le cyclone tropical Biparjoy, qui a décimé la faune locale, dont les populations d’oiseaux, ce qui a conduit à de graves dommages dans les champs – la population d’insectes nuisibles s’étant alors développée de façon incontrôlée. Dans la vallée de Doon, dans l’État montagneux de l’Uttarakhand où j’ai grandi, alors qu’il y a dix ans, les cultures de légumineuses telles que le haricot noir (urad), le haricot-riz (navrangi), les lentilles rouges (masoor) ou le haricot mungo (moong) étaient encore en plein essor, elles ont aujourd’hui quasiment disparu en raison de pluies diluviennes récurrentes. À l’inverse, en 2024, l’absence de pluies hivernales a ruiné les récoltes de blé et de moutarde. La région de Vidarbha, dans l’État du Maharashtra, a également été confrontée aux effets du changement climatique en 2023, lorsque des pluies de mousson inhabituelles ont déversé en un jour l’équivalent de la moitié des précipitations locales annuelles. Ces fortes pluies ont détruit les cultures de soja et de coton, et 35 % des fermes touchées n’ont même pas été en mesure de semer de nouveau.

Carte postale de la Via Campesina, créée à l’occasion des 25 ans de la Déclaration sur la souveraineté alimentaire (élaborée lors du Sommet mondial de l’alimentation de 1996).

L’alimentation est donc actuellement au cœur du débat sur le climat, à la fois en raison des effets des catastrophes climatiques sur l’agriculture, mais aussi du fait des efforts concertés des 1 % pour éradiquer les petites fermes – et les paysan·nes avec – en finançant activement la production alimentaire fondée sur les combustibles fossiles et la technologie. Bill Gates et les géants de la technologie de la Silicon Valley investissent massivement dans des entreprises fabriquant de la nourriture artificielle, ainsi que dans l’achat de terres agricoles. À tel point que Bill Gates est aujourd’hui devenu le plus grand propriétaire de foncier agricole des États-Unis17.

Les fausses solutions promues face au changement climatique, qui prennent notamment la forme d’une fausse nourriture fabriquée en laboratoire, sont en train de faire advenir une dystopie, celle d’une agriculture sans agricult·rices et d’aliments produits loin des champs. Mais ces aliments de laboratoire, dans la mesure où leur production nécessite beaucoup de matières premières, de ressources et d’énergie, contribuent encore plus à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Accélérer et pousser toujours plus loin cette logique industrielle d’une production, d’une transformation et d’une distribution alimentaires voraces en ressources et en énergie ne fera qu’accroître la centralisation et le contrôle du système alimentaire mondial par les entreprises – accélérant ainsi plus encore la perturbation de la Terre et de ses systèmes climatiques.

Les fausses solutions promues face au changement climatique sont en train de faire advenir une dystopie, celle d’une agriculture sans agricult·rices et d’aliments produits loin des champs.

Régénérer la Terre

Il existe pourtant une autre voie. Une voie qui se trace en marchant main dans la main avec la Terre : en suivant ses lois écologiques (la loi de la diversité et la loi de la réciprocité) ; en réduisant la distance entre les product·rices et les consommat·rices ; et en désindustrialisant et démondialisant les systèmes alimentaires – afin de réduire les émissions et d’améliorer la santé. Cette voie offre tout à la fois des solutions à la crise climatique, à la crise de la biodiversité, et aux crises alimentaire et sanitaire. Car la santé de la planète et la nôtre sont intimement liées.

Régénérer la Terre par le soin est notre devoir éthique et écologique. C’est dans la régénération que résident le potentiel, le pouvoir et la promesse de guérir la planète et l’humanité. Les lois écologiques ont assuré le maintien de la vie sur Terre à travers les différentes étapes de son évolution, et c’est dans le respect de ces lois qu’opèrent les économies de subsistance circulaires – fondées sur des systèmes alimentaires locaux, artisanaux, biodiversifiés et exempts de tout produit chimique –, en favorisant le recyclage. Ces mêmes processus de régénération de la biodiversité, qui produisent des aliments sains, permettent aussi de s’attaquer au changement climatique, en éliminant les émissions provenant des combustibles fossiles et des produits chimiques qui en sont dérivés (utilisés massivement dans le cadre d’une production vorace, mais aussi pour le transport de longue distance et la transformation industrielle). La voie écologique, démocratique et humaine pour lutter contre le changement climatique est de faire pousser et de manger de vrais aliments sains, qui permettent de régénérer la biodiversité tout en créant des économies alimentaires écologiques, locales et circulaires. Les solutions artificielles proposées par l’industrie alimentaire ne feront qu’aggraver la faim dans le monde, en détournant la nourriture des populations vers les laboratoires alimentaires ; exactement comme le détournement de la nourriture humaine vers l’alimentation animale et les biocarburants a déjà aggravé la faim dans le monde ces dernières décennies. Ces solutions artificielles exacerberont en outre le changement climatique en augmentant la consommation d’énergie, et elles favoriseront les maladies en raison de l’ultra-transformation des aliments via des ingrédients synthétiques.

L’agriculture sans combustible fossile ni produit chimique, couplée au retour de la matière organique dans la terre, permet à la biodiversité du sol de s’épanouir ; et la symbiose entre les plantes et les organismes du sol (comme les champignons mycorhiziens) produit des aliments plus sains. Lorsque les champignons alimentent les plantes en minéraux, la photosynthèse augmente, ce qui permet une meilleure pousse tout en nourrissant les organismes du sol. Les cycles dégénératifs se transforment alors en cycles régénératifs. La toile de la vie nous nourrit ; et lorsque nous nous insérons dans les multiples réseaux alimentaires naturels, nous nourrissons la toile de la vie en retour.

L’agriculture sans combustible fossile ni produit chimique, couplée au retour de la matière organique dans la terre, permet à la biodiversité du sol de s’épanouir. Les cycles dégénératifs se transforment alors en cycles régénératifs.

Les sciences écologiques et la médecine écologique reconnaissent que notre santé repose sur celle de notre microbiote intestinal – dont la destruction est à l’origine de la plupart des maladies chroniques. Une alimentation saine et biodiversifiée favorise une flore intestinale saine ; et une alimentation saine pousse dans un sol sain – c’est-à-dire riche en matières organiques et regorgeant de formes de vie multiples. L’agriculture biologique régénératrice (qui repose sur une grande biodiversité et sur le pouvoir de la photosynthèse) permet d’absorber davantage de dioxyde de carbone de l’atmosphère, suivant ainsi la voie tracée par la nature elle-même pour limiter le réchauffement de la planète. Un tiers du carbone fixé par une plante est restitué au sol sous forme d’exsudat. Les sols organiques, riches en biodiversité, contribuent également à la richesse nutritionnelle des aliments ; et donc aussi à la qualité de notre alimentation et à notre santé.

« Accaparement des terres », peinture de Federico Boyd Sulapas Dominguez et JPS (détail).

Les champignons mycorhiziens stockent chaque année dans le sol plus de 30 % des émissions fossiles mondiales. Et les vers de terre, eux aussi, sont d’importants moteurs de la production alimentaire mondiale, contribuant à environ 6,5 % du rendement des céréales. Ils participent également à la santé des sols et à la résistance au changement climatique. Les sols contenant des vers de terre se drainent 4 à 10 fois plus vite que ceux qui en sont dépourvus, et leur capacité de rétention est de 20 % supérieure. Les turricules, ces rejets de surface des vers de terre, qui peuvent représenter de 10 à 90 tonnes par hectare, contiennent 5 fois plus d’azote que la terre, 7 fois plus de phosphore, 3 fois plus de magnésium, 11 fois plus de potasse et une fois et demie plus de calcium. Leur travail du sol favorise l’activité microbienne, essentielle à la vie du sol.

Depuis au moins un siècle, l’humanité s’est principalement préoccupée de construire les infrastructures de l’ère du pétrole. Cocréer les infrastructures de la vie, avec la Terre et tous les êtres vivants, doit devenir notre engagement pour le siècle à venir. Dans de nombreuses cultures, les connaissances scientifiques traditionnelles reconnaissent les liens entre l’écologie, l’agriculture, l’alimentation et la santé – ce que la science mécaniste a totalement mis de côté.

Les champignons mycorhiziens stockent chaque année dans le sol plus de 30 % des émissions fossiles mondiales.

Nous devons reconnecter la justice terrestre aux droits humains, et reconnaître que la souffrance de la Terre est liée à la souffrance des peuples. Il est temps de faire le lien entre crise climatique, crise de la biodiversité et système alimentaire industriel. Il est temps de voir que l’alimentation ultra-transformée repose sur un système vorace en combustibles fossiles, en produits chimiques et en diverses ressources. Et que ce système, qui provoque des troubles métaboliques chez les êtres humains, conduit aussi au trouble métabolique de la Terre – dont le symptôme est le changement climatique. À l’origine de cette crise multiple et réticulée se trouve un esprit mécaniste et militariste, une monoculture de l’esprit qui réduit la Terre vivante, biodiverse et auto-organisée, à une simple matière première destinée à l’enrichissement de certains humains. Il est temps de reconnaître la différence entre, d’un côté, la fausse science et les fausses solutions prônées par les 1 % ; et de l’autre, les sciences écologiques profondes des systèmes vivants, et les vraies solutions écologiques aux crises réelles et interconnectées auxquelles nous sommes confronté·es.

Pour changer de paradigme, il convient d’aller au-delà du colonialisme climatique et des dénis multiples quant aux bouleversements climatiques en cours. Cela signifie qu’il nous faut emprunter le chemin de la régénération de la Terre, en tant que membres de la famille terrestre – en tant que communautés interconnectées et enchevêtrées au sein d’une grande toile de vie prospère et elle-même vivante. Autrement dit, il nous faut rechercher la justice climatique et la liberté alimentaire dans notre vie quotidienne, partout – nous réapproprier notre nourriture, nous réapproprier la Terre et ainsi nous réapproprier nos vies, nos libertés et notre avenir.

Lire aussi | Décoloniser nos assiettes・Vipulan Puvaneswaran, Clara Damiron et Shams Bougafer (2025)



Image principale : Accaparement des terres, peinture de Federico Boyd Sulapas Dominguez et JPS.

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Notes

  1. En cohérence avec la perspective écoféministe de Vandana Shiva, nous prenons le parti de traduire les noms génériques au féminin avec un point médian.
  2. « Égalité climatique : une planète pour les 99 % », Oxfam France, 20 novembre 2023.
  3. NdT : Nous traduisons South au pluriel, pour souligner la diversité des réalités, des conditions de vie et des dominations subies dans les « pays du Sud ».
  4. Pour plus de détails, je renvoie vers mes deux livres : Reclaiming the Commons : Biodiversity, Indigenous Knowledge, and the Rights of Mother Earth (Synergetic Press, 2020) et Origin :The Corporate War on Nature and Culture (Natraj Publishers, 2018).
  5. Vandana Shiva, Soil Not Oil, South End Press, 2008.
  6. Vandana Shiva et Vinod Kumar Bhatt, Climate Change at the Third Pole :The Impact of Climate Instability on Himalayan Ecosystems and Himalayan Communities, Navdanya/ RFSTE, 2009.
  7. « COP28 UAE declaration on sustainable agriculture, resilient food systems, and climate action », www.cop28.com/en/food-and-agriculture
  8. Joe Lo, « What is Alterra, the UAE’s $30 billion green investment fund ? », Climate Home News, 10 décembre 2023.
  9. « The Davos-isation of the climate COP », GRAIN, 15 février 2024.
  10. Whitney Bauck, « “Food is finally on the table” : COP28 addressed agriculture in a real way », The Guardian, 17 décembre 2023.
  11. NdT : Tout au long de son livre , Vandana Shiva utilise l’expression fake food pour qualifier la nourriture artificielle et de synthèse, que certaines multinationales et start-ups rêvent de produire massivement en laboratoire. Nous avons décidé de coller à son expression originale, et de la traduire par « fausse nourriture » ou « fausse alimentation », selon les cas.
  12. « Can planting trees really help fight climate change? », Al Jazeera, 3 octobre 2023 ; Gabriel Labbate, « Bill Gates made waves with his statements on climate change : Here’s why he’s right–and what most people missed », Fortune, 16 novembre 2023.
  13. Bill Gates, Climat : comment éviter un désastre. Les solutions actuelles, les innovations nécessaires, trad. R. Clarinard, Flammarion, 2021.
  14. McKinsey Global Institute, « The net-zero transition : What it would cost, what it could bring », janvier 2022, www.mckinsey.com
  15. NdT : Dans son précédent ouvrage, Mémoires terrestres, Vandana Shiva explique qu’elle nomme « Cartel du poison » les entreprises qui ont fabriqué « les produits chimiques qui ont tué les gens dans les camps de concentration et sur les champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale, [et qui] continuent de vendre ces produits chimiques en tant que produits agrochimiques, provoquant une pandémie de cancers ». Voir Vandana Shiva, Mémoires terrestres, trad. M. Schaffner, Rue de l’échiquier/Wildproject, 2023 [2022], p. 119.
  16. Institute for Economics and Peace, « Over one billion people at threat of being displaced by 2050 due to environmental change ,conflict and civil unrest », PRNews-wire.com, 9 septembre 2020.
  17. Darren Orf, « The truth about why Bill Gates keeps buying up so much farmland », Popular Mechanics, 18 janvier 2023 ; voir aussi Nick Estes, « Bill Gates is the biggest private owner of farmland in the United States. Why ? », The Guardian, 5 avril 2021.

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