Cheveux longs qui grisonnent, barbe de plusieurs jours, le cinéaste semble épuisé par sa mission de raconter les années de chaos de la période Mao Tsé-toung (1949-1976).
"Ce qui peut constituer un récit historique est très rare à l'échelle d'un pays aussi vaste, d'un régime qui a traversé trois décennies", confie-t-il lors d'un entretien accordé à l'AFP au Festival international des cinémas d'Asie (Fica) de Vesoul (Haute-Saône) dont il préside le jury. C'est lui qui remet mardi soir le grand prix du festival, le Cyclo d'or.
Diplômé en 1997 de l'Académie du cinéma de Pékin, le réalisateur a mis à profit dans les années 2000 la relative libéralisation induite par l'adhésion de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) pour surfer sur la vague du film indépendant, aidé par l'apparition du numérique et des logiciels de montage libres, hors de tout contrôle étatique.
"Je ne savais pas combien de temps durerait ce relâchement politique. Je me disais qu'il fallait saisir ce moment historique. J'ai donc beaucoup filmé, sur des sujets particulièrement délicats qui demandaient énormément de temps."
C'est de cette période que datent ses recherches sur le camp de rééducation par le travail de Jiabiangou, dans le nord-ouest de la Chine, où des milliers de prisonniers ont succombé à la famine au début des années 1960.
Le résultat sera "Les Ames mortes" (2018), un documentaire de plus de huit heures, où des témoins racontent en longs plans fixes leur survie dans l'univers concentrationnaire.
Une partie d'un ensemble qui pourrait approcher les 50 heures, prévient Wang Bing, qui se considère "chanceux" d'avoir pu convaincre de témoigner une centaine de survivants, "victimes de persécutions extrêmes", et retrouvés à travers toute la Chine.
Aux antipodes de l'histoire officielle rédigée à la gloire du Parti communiste au pouvoir, les documentaires du réalisateur témoignent ainsi de la ruine des vieilles industries ("A l'Ouest des Rails", 2002), de l'abandon des malades psychiatriques ("A la Folie", 2013) ou encore de l'esclavage moderne des ouvriers d'usine (avec sa trilogie "Jeunesse", 2023/24).
"Besoin de vérité "
Après l'arrivée au pouvoir de Xi Jinping fin 2012, la période de relative liberté et de créativité a pris fin et Wang Bing n'a plus remis les pieds dans son pays depuis 2021.
Installé à Paris, il s'absorbe dans le travail. Sélectionner et monter des heures de témoignages est très chronophage: "Je peux rester 10 ou 15 jours sans voir personne", confie-t-il.
"Pour l'Asie en général, le problème majeur, c'est l'absence de loi, le chaos, les massacres, la brutalité infligée à ceux qui pensent autrement... Mais c'est selon moi l'endroit où l'on trouve à la fois le meilleur et le pire de l'humanité", dit-il.
"J'ai besoin de vérité, de ce qui se trouve dans le cœur des gens".
Malgré l'aspect subversif des sujets qu'il aborde, le cinéaste assure qu'il ne fait "pas de politique", mais "de l'art", alors que sa production n'est pas diffusée au grand jour dans son pays.
"Je sais qu'il y a des gens qui regardent mes films. Ils contournent la grande muraille informatique pour les voir. Mais rapporté à la population chinoise, c'est très peu", reconnaît le cinéaste de 58 ans.
Et contrairement à lui, "dans toute l'histoire du cinéma chinois, il n'y a jamais eu un seul réalisateur dont tous les films ont été faits selon sa propre volonté, qui ait tourné exactement les films qu'il voulait", assure Wang Bing.
Et s'il vit aujourd'hui à Paris, ce n'est pas qu'il n'a pas peur du pouvoir chinois: il l'ignore.
"Si tu penses à lui tous les jours, c'est là qu'il te contrôle", explique le réalisateur. "Dans quelques siècles, on pourra encore voir mes films pour comprendre ce qui s'est passé. Mais personne n'écoutera plus ce que le pouvoir a dit."