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16.12.2024 à 12:39

La traite des esclaves cachée en Suisse, des migrants « abandonnés » dans le désert en Afrique du Nord et un scandale sexuel religieux : les meilleures enquêtes de 2024 en français

Alcyone Wemaere

De la France à la Côte d'Ivoire, de la Suisse au Sénégal, voici huit des meilleures enquêtes publiées dans les médias francophones cette année.
Texte intégral (3643 mots)

De la France à la Côte d’Ivoire, de la Suisse au Sénégal, voici huit des meilleures enquêtes publiées dans les médias francophones cette année.

Les enquêtes qui ont retenu notre attention cette année témoignent de la diversité qui existe dans le monde du journalisme d’investigation francophone. Une diversité, de forme, d’abord : les enquêtes numériques, vidéo et podcast sont désormais la norme, alors que la presse écrite semble perdre sa domination.

Quant au fond, les sujets que les médias choisissent de couvrir sont également très variés : des questions sociales aux malversations financières et environnementales, des enquêtes sur des événements historiques à celles qui portent sur des conflits à l’étranger.

L’utilisation du data  ainsi que d’outils et de techniques open source est désormais très répandue, tandis que le journalisme transfrontalier et collaboratif réussit de mieux en mieux à révéler des histoires locales pertinentes. Vous trouverez ci-dessous les huit articles qui ont le plus impressionné l’équipe francophone de GIJN cette année. Bonne lecture !

Afrique du Nord — Enquête ‘Desert Dumps’

Cette enquête d’un an menée par une équipe de plus de 30 journalistes d’Enass, Inkyfada, Le Monde, Lighthouse Reports et d’autres médias internationaux a mis au jour des pratiques d’arrestation et de déportation mises en œuvre par trois pays d’Afrique du Nord, qui sont soutenues et financées par l’Union européenne. Les migrants ont été refoulés et abandonnés dans des zones désertiques ou montagneuses reculées du Maroc, de la Mauritanie et de la Tunisie afin de les empêcher d’atteindre la mer Méditerranée. Selon l’enquête, cette situation a laissé une population vulnérable « sans assistance, sans eau ni nourriture, exposée au risque d’enlèvement, d’extorsion, de torture, de violence sexuelle et, dans le pire des cas, de mort ».

S’il existe peu d’images de ces opérations, les journalistes ont pu analyser des dizaines de photographies, de vidéos et de témoignages pour documenter ces opérations et en géolocaliser plusieurs. Ces opérations sont financées par l’argent de l’UE, où la migration est devenue une question politique brûlante ces dernières années. Depuis 2015, le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie ont reçu plus de 400 millions d’euros (425 millions de dollars) pour la gestion des frontières. “Les Etats européens ne veulent pas avoir les mains sales. Ils sous-traitent donc à des Etats tiers des violations des droits de l’Homme” a déclaré un professeur de droit interrogé par Le Monde.

Selon les journalistes, les fonctionnaires européens ont toujours nié que les fonds soient utilisés pour des projets qui violent les droits fondamentaux, mais deux sources européennes de haut rang ont déclaré qu’il était « impossible » de rendre pleinement compte de la manière dont les fonds européens étaient, au final, utilisés.

Côte d’Ivoire – Enquête aux frontières dans un contexte de menaces terroristes 

Image : Capture d’écran, Eburnie Today.

En Afrique de l’Ouest, la propagation du terrorisme du nord du Sahel à la côte du sud s’est également accompagnée de restrictions sévères de la liberté de la presse, rendant presque impossible le travail indépendant des journalistes dans de nombreux endroits. Dans ce contexte, des journalistes de Côte d’Ivoire ont pu publier une série d’enquêtes dans le nord du pays, une région gravement touchée par le terrorisme. Ces sujets de fond couvrent des sujets sensibles tels que le vol de bétail, le manque d’emplois, le trafic de carburant et la manière dont la porosité des frontières peut contribuer à la propagation du terrorisme et exacerber d’autres problèmes.

Cette série de cinq reportages collaboratifs, sous forme écrite et de podcast, a été menée par le site d’investigation ivoirien Eburnie Today. L’équipe a mobilisé – avec le soutien d’une ONG partenaire – 20 reporters qui ont utilisé des techniques d’investigation traditionnelles basées sur le contact direct avec les sources et la recherche sur le terrain.

Suisse — La traite des esclaves : la face cachée de l’histoire suisse

 

Image: Screenshot, RTS

« Nos esclaves », la série de podcasts en huit épisodes de la chaîne publique suisse RTS, plonge dans l’une des périodes les plus sombres du passé de la Suisse, en racontant l’histoire des commerçants, financiers, soldats, colons, travailleurs et même des autorités fédérales suisses impliqués dans “l’abominable trafic” d’esclaves. Pendant deux ans, le journaliste Cyril Dépraz a voyagé de la Suisse à l’ancien port négrier de Nantes et à la ville brésilienne d’Helvécia.

Grâce à des recherches dans les archives et à l’éclairage d’historiens, le podcast a mis à jour tout un système lié à l’économie de l’esclavage. Des moments forts du podcast interviennent lorsqu’un historien recense les traces fragiles de la vie d’une femme esclavagisée comme celle de Pauline Dubuisson, morte en Suisse en 1826 ou lorsqu’une descendante d’une autre femme réduite en esclavage au Brésil tente de se souvenir de son arrière-arrière-grand-mère, enlevée en Angola. Le podcast n’aurait pas pu être réalisé il y a une génération, car comme le souligne Bouda Etemad, l’un des historiens interrogés: « Personne ne parlait de la Suisse coloniale il y a 15 ans ».

Sénégal — Enquête sur les trafics de rendez-vous pour les visas

Au Sénégal, la difficulté de demander un visa de courte durée pour l’espace Schengen en Europe, les Etats-Unis ou le Canada a créé un marché noir des rendez-vous pour les visas. Cette situation a même provoqué des manifestations de rue à Dakar et a incité deux reporters à mener une enquête pour comprendre le phénomène.

En s’adressant directement à une grande variété de sources, y compris les demandeurs de visa, les intermédiaires qui proposent d’aider les demandes de visa à passer la file d’attente en échange d’une rémunération, et les consuls français et américain, les reporters ont pu révéler, par exemple, comment certains intermédiaires facturaient jusqu’à 500 dollars américains simplement pour prendre un rendez-vous. Les reporters se sont également infiltrés, se faisant passer pour des demandeurs de visa et sollicitant les services de l’une des agences les plus réputées de la ville pour ces services – une tactique qui leur a permis de recueillir des preuves de première main.

Peu d’enquêtes locales approfondies ont exposé les obstacles auxquels sont confrontés les voyageurs potentiels de manière aussi détaillée, ou avec des preuves aussi convaincantes des coûts supportés par les personnes concernées.

France — La chute de l’Abbé Pierre, prêtre humanitaire

Image: Shutterstock

Lorsque le prêtre français connu comme « l’Abbé Pierre » est mort en 2007 à l’âge de 94 ans, le quotidien de gauche Libération a titré « Saint domicile fixe » sur sa page de Une. Ce statut d’icône a rendu encore plus choquante la publication, en juillet dernier, d’un rapport indépendant commandé par les deux associations caritatives qu’il avait fondées, qui révélait que plusieurs femmes avaient formulé des allégations crédibles d’agression ou de harcèlement sexuels à son encontre entre 1970 et 2005.

Grâce à l’accès à des documents inédits, notamment un carnet, des lettres et des témoignages, Libération a révélé, quelques semaines après le rapport officiel, que l’Église catholique et l’une des organisations caritatives de l’abbé Pierre étaient au courant de son comportement prédateur depuis des décennies. Une autre enquête réalisée par Radio France a permis de mettre à jour des lettres dans lesquelles le prêtre est qualifié d’« homme très malade » dès 1958 par un ecclésiastique important. Il a également montré des extraits de lettres écrites par l’abbé Pierre lui-même, dans lesquelles il semble menacer ceux qui ont osé le confronter.

D’autres victimes de l’ecclésiastique s’étant manifestées, l’Église catholique a décidé d’ouvrir ses archives sans attendre le délai habituel de 75 ans après la mort. Quant à la fondation qui porte son nom, elle a décidé d’en changer.

Régional — « Burning Skies » et l’Afrique

Image: Capture d’écran, Environmental Investigative Forum

 

L’enquête collaborative, Burning Skies, a été menée par plus d’une douzaine de médias qui ont enquêté sur des entreprises impliquées dans le torchage de gaz dans le monde entier. Le torchage du gaz, qui consiste à brûler le surplus de gaz naturel associé à l’extraction du pétrole, peut être très impopulaire en raison des préoccupations liées à l’impact sur la santé des populations avoisinantes. Pour parvenir à leurs révélations, les médias ont exploité des données spatiales non publiées, provenant de SkyTruth, et d’autres types d’informations, combinées à des récits de première main provenant de sources.

Ce projet fait suite à une enquête similaire menée à la fin de l’année dernière par l’Environmental Investigative Forum et ses partenaires médiatiques, dont InfoCongo au Cameroun, qui a révélé que le torchage de gaz est pratiqué dans plusieurs localités en Afrique, tous liés à un opérateur pétrolier et gazier européen géant. Au Cameroun et au Gabon, deux des principaux pays du bassin du Congo, cette pratique est strictement réglementée et réservée à des situations exceptionnelles. La société en question a déclaré aux journalistes qu’elle « adhère à toutes les réglementations locales et aux normes internationales les plus élevées ».

Émirats arabes unis – Dubaï Unlocked

Dubai Unlocked

Image: Capture d’écran, OCCRP

Dubaï est devenu la destination favorite de nombreuses personnes parmi les plus riches du monde, mais c’est aussi un refuge populaire pour les Africains politiquement exposés qui investissent dans l’immobilier dans les quartiers huppés de ce pays du Golfe. Le secret qui entoure ces flux d’argent rend les choses extrêmement compliquées pour les journalistes. Mais cette année, grâce à une collaboration avec l’organisation à but non lucratif américaine C4ADS, DataCameroon et Inkyfada ont eu accès à une base de données sur les investissements étrangers à Dubaï et ont passé plusieurs mois à mener des enquêtes supplémentaires sur le terrain pour fournir un contexte sur les actifs de ces personnes.

DataCameroon a pu identifier 72 personnalités de premier plan originaires de cinq pays d’Afrique centrale – le Cameroun, le Gabon, le Tchad, le Congo et la République centrafricaine – dont beaucoup possèdent des biens immobiliers d’une valeur de plusieurs millions de dollars. En Algérie, pays où la loi interdit aux citoyens d’accumuler des actifs monétaires ou financiers à l’étranger, Twala Info a pu identifier des centaines de résidents algériens posséderaient des actifs à Dubaï, dont le PDG d’une société holding publique, un ancien ministre, le fils d’un ancien dirigeant d’une société pétrolière et gazière publique et un magnat de la presse.

Cisjordanie — Révéler une stratégie de violence à distance

Depuis les attentats terroristes du Hamas d’octobre 2023, le monde a suivi de près la riposte israélienne à Gaza et au Liban. Mais cette enquête aborde un autre aspect du conflit : la violence des colons israéliens à l’encontre des Palestiniens en Cisjordanie, territoire occupé par Israël depuis 1967. Les journalistes rapportent que la violence contre les Palestiniens y a atteint un niveau record en 2023, avant même l’attaque du Hamas en octobre.

Produit par CAPA pour la chaîne de télévision franco-allemande ARTE, le magazine d’investigation numérique Source a utilisé des bases de données ouvertes et des vidéos authentifiées postées sur les réseaux sociaux pour documenter les incidents violents filmés par des habitants palestiniens et des militants pacifistes israéliens. Ils ont également géolocalisé les lieux où se sont déroulées les exactions présumées. La carte de ces attaques répertoriées correspond à une carte documentant l’emplacement des nouveaux avant-postes israéliens en Cisjordanie. L’enquête explique en détail comment 26 colonies ont été créées au cours de la seule année 2023, bien que cela soit interdit par le droit international et israélien.

L’enquête se concentre sur un colon israélien spécifique qui fait l’objet de sanctions américaines et européennes pour ses actes de violence à l’encontre des Palestiniens.


Alcyone Wemaëre est la responsable francophone de GIJN et une journaliste française, basée à Lyon depuis 2019. Elle est une ancienne journaliste de France24 et Europe1, à Paris. Elle est professeure associée à Sciences Po Lyon, où elle est coresponsable du master de journalisme, spécialité data et investigation, créé avec le CFJ.

Maxime Koami Domegni est le responsable Afrique francophone de de GIJN et un journaliste d’investigation primé. Il a travaillé comme rédacteur en chef du journal togolais L’Alternative et pour la BBC Africa en tant que journaliste producteur et planificateur de magazines pour l’Afrique francophone. Il a aussi collaboré avec la RNW Media pour la version française de son site « This Is Africa ».

Aïssatou Fofana est l’assistante éditoriale du programme de GIJN pour l’Afrique francophone. Basée à Abidjan, en Côte d’Ivoire, elle est également blogueuse et journaliste indépendante avec une solide expérience en journalisme environnemental. En tant qu’entrepreneuse dans le domaine des médias, elle a récemment cofondé un média en ligne, L’écologiste, afin d’amplifier l’information environnementale.

22.11.2024 à 11:02

Féminicides, COVID-19 : Comment le data-journalisme révolutionne la gouvernance en Afrique

Banjo Damilola 

#AfricaFocusWeek Du 18 au 24 novembre 2024, GIJN met en lumière le journalisme d'investigation en Afrique. Dans cet article, la journaliste du Nigeria, Banjo Damilola, évalue l'impact du data-journalisme sur le continent pour mettre les gouvernants devant leurs responsabilités, notamment sur les féminicides au Kenya par exemple, et relève les nombreux obstacles et défis du secteur.
Texte intégral (3659 mots)

#AfricaFocusWeek Du 18 au 24 novembre 2024, GIJN met en lumière le journalisme d’investigation en Afrique. Dans cet article, la journaliste du Nigeria, Banjo Damilola, évalue l’impact du data-journalisme sur le continent pour mettre les gouvernants devant leurs responsabilités, notamment sur les féminicides au Kenya par exemple, et relève les nombreux obstacles et défis du secteur.

Début 2024, le studio de données Odipo Dev, basé à Nairobi, s’est associé au collectif de data-journalisme Africa Data Hub pour comprendre l’épidémie continue de féminicides au Kenya. Dans le cadre du projet, appelé Silencing Women (Réduire les femmes au silence), les deux groupes ont créé une base de données historique qui regroupe les noms et circonstances du décès de plus 500 femmes victimes de violence domestique dans le pays entre 2016 et 2023.

“Lorsque nous avons publié la base de données, nous avons constaté que nos conclusions démystifiaient ce qui était dit sur ces femmes”, déclare Felix Kiprono, responsable des médias chez Odipo Dev. Il explique que les données réfutaient pour la première fois, grâce à des statistiques, l’hypothèse selon laquelle les victimes se mettaient elles-mêmes en danger. “Nous avons constaté que 75 % (sur les 500 cas) des femmes sont tuées par leur mari ou leur compagnon.”

Le travail réalisé dans le cadre du projet a eu un impact presque immédiat sur le système judiciaire du pays. Quelques mois seulement après le lancement du projet, une présidente du tribunal au Kenya a fait référence à la base de données Silencing Women en déterminant la peine d’un homme jugé coupable du meurtre d’une femme d’affaires assassinée à son domicile en 2018.

Pour Kiprono, c’est juste un exemple qui illustre tous les efforts déployés pour que les dirigeants au Kenya rendent des comptes. “Les données révèlent bien des choses”, ajoute-t-il. “Elles permettent de mieux comprendre une situation. Elles servent de point de référence. Lorsque vous les compilez, il se passe quelque chose. Vous commencez à avoir une vue d’ensemble.”

Le projet Silencing Women n’est certainement pas un phénomène à part. Sur tout le continent, le data-journalisme a également beaucoup de succès et devient rapidement un outil puissant source de transparence, de redevabilité et d’impact social. Pourtant, en Afrique, le data-journalisme se heurte encore à de nombreux obstacles, notamment le manque d’accès à des informations fiables, surtout auprès des gouvernements répressifs, la nécessité de former davantage de personnes pour enrichir la base de connaissances de la génération actuelle de journalistes, et également de la suivante, et un manque de soutien financier pour alimenter ce secteur.

Africa Data Hub Silencing Women project on femicide

Le projet « Silencing Women » a été le premier à étudier de manière exhaustive les données sur les féminicides en Afrique, et ses informations ont depuis été utilisées pour déterminer les peines d’emprisonnement des personnes reconnues coupables d’avoir tué des femmes. Image : Capture d’écran, Africa Data Hub

Comment l’épidémie de COVID-19 a transformé le data-journalisme en Afrique

La pandémie de COVID-19 a été un tournant pour de nombreuses plateformes de data-journalisme en Afrique. Pour The Outlier, un site basé en Afrique du Sud, elle a marqué l’essor de ses enquêtes basées sur des données. “Nous n’avions rien d’autre à faire”, se rappelle Alastair Otter, co-fondateur du projet. Nous avons donc commencé à créer des tableaux de bord pour suivre l’impact de la pandémie.

Ces tableaux de bord sont devenus une source cruciale d’informations pour les Sud-Africains, en proposant des bulletins d’informations hebdomadaires qui replaçaient en contexte les chiffres du gouvernement et indiquaient les taux d’hospitalisation, de décès et de vaccination. Ils collectaient et interprétaient des données pour indiquer les variations et les tendances, mais également pour surveiller les interventions du gouvernement et la mise en œuvre des programmes d’aide.

Ces informations étaient alors gratuitement mises à la disposition d’autres organes de presse qui les utilisaient dans le cadre de leurs enquêtes. Otter ajoute qu’ils avaient généré environ 40 graphiques pour toute l’Afrique du Sud, aux niveaux national et provincial, et que l’équipe avait collecté des dons d’une valeur d’environ 120 000 rands (l’équivalent de 6 700 dollars américains) pour couvrir les coûts de stockage. (The Outlier a cessé d’actualiser le tableau de bord en 2022, mais a publié un récapitulatif de deux années de visualisations de données sur le COVID-19 dans son article Deux années de coronavirus en Afrique du Sud (Two Years of Coronavirus in South Africa).)

“Les données sont un allier très puissant”, ajoute Otter. “Je ne dis pas qu’elles sont toujours justes, car elles peuvent être déformées, mais si elles sont traitées correctement et de manière responsable, elles peuvent donner à ceux qui les utilisent les moyens de faire avancer les choses.” (Note de la rédaction : Alastair Otter a travaillé pour GIJN de 2018 à 2022.)

Alors que The Outlier a commencé à exploiter des données pendant la pandémie, d’autres plateformes de données en Afrique tiraient déjà parti de leur expertise en matière de traitement de vastes ensembles de données pour aider les gens à mieux comprendre leur nouveau monde. Au Nigeria, Dataphyte a surveillé les fonds d’aide et la distribution de matériel de secours dans tout le pays, Nukta Africa a surveillé l’impact de la pandémie sur plusieurs secteurs, ainsi que le comportement des Tanzaniens face à leur nouvelle réalité, et, via Open Cities Lab, Africa Data Hub a lutté contre la désinformation en utilisant des données, puis développé des outils pour assurer le suivi des cas d’infection et des taux de vaccination.

Africa Women Journalism Project (Projet de journalisme par les femmes en Afrique, AWJP), une plateforme de data-journalisme dirigée par des femmes, qui enquête sur les problèmes dans tout le continent, a réalisé un reportage sur les dépenses publiques liées au COVID-19 au Kenya, en Ouganda et au Nigeria. Le projet a révélé la mauvaise gestion de fonds destinés aux services de santé. Cette enquête basée sur des données a provoqué un tollé et donné lieu à des discussions sur les moyens d’améliorer la transparence des dépenses du gouvernement.

Un des rapports d’AWJP a examiné l’état de préparation des comtés du Kenya face au virus alors que le nombre de victimes était à la hausse et que la deuxième vague touchait le pays. Le rapport, publié en partenariat avec The Star, un site web d’actualités au Kenya, a révélé que les gouvernements des comtés n’étaient pas suffisamment préparés à faire face à une recrudescence des cas de COVID-19. Le rapport avait interrogé les données du Kenya National Bureau of Statistics (Bureau national des statistiques du Kenya) et de l’Institute for Health Metrics and Evaluation (Institut pour les indicateurs et l’évaluation de la santé, IHME) afin d’établir des projections et de reconstituer des scénarios à l’échelle des comtés.

Le data-journalisme : une ‘science de la décision’

​​Il y a une grande différence entre des données brutes et des informations digestibles et concrètes qui permettent de former des opinions et de prendre des décisions éclairées. Au Nigeria, Dataphyte, un centre de données fondé par Joshua Olufemi, essaie de convertir des données complexes en histoires faciles à comprendre pour aider les Nigérians à prendre des décisions en connaissance de cause. “Le journalisme traditionnel parvient rarement à vulgariser des problèmes complexes”, déclare Olufemi, en ajoutant que Dataphyte change cet état de fait en utilisant des données comme un outil de communication, plutôt que comme un accessoire.

Cette approche permet à l’organisation d’orienter les conversations et elle fournit au public des données précieuses susceptibles d’influencer non seulement l’engagement civique, mais également les points de vue personnels. Cela a été confirmé lorsque l’équipe a utilisé des données historiques pour communiquer des informations clés sur les résultats des élections de 2023 au Nigeria. Olufemi explique que le projet devait s’inscrire dans le cadre d’une réponse à la propagande et aux sondages manipulés utilisés par les hommes politiques pour influencer l’opinion du public avant l’élection.

“Nous ne nous contentons pas de faire des enquêtes, nous apportons des preuves qui permettent d’exiger des dirigeants en place qu’ils rendent des comptes”, dit-il. “Ainsi, pour nous, la science de la décision représente un avantage au niveau local dont bénéficie notre audience lorsqu’elle doit prendre des décisions concernant ses moyens de subsistance, son style de vie et son existence.”

En Tanzanie, Nukta Africa a également adopté la narration basée sur des données. La plateforme, dirigée par Nuzulack Dausen, utilise des visualisations de données et des infographies pour permettre à des communautés qui parlent le swahili de prendre plus facilement connaissance de problèmes complexes liés notamment à la santé publique et à l’éducation.

“Nous avons voulu contribuer à la création d’une société qui peut prendre des décisions basées sur des données”, explique Dausen. “Parfois, nous créons des icônes pour simplifier la visualisation des données qui sont alors plus faciles à comprendre. Il arrive aussi que les icônes disponibles ne reflètent pas non plus notre réalité. Nous concevons donc nos propres icônes pour illustrer ces réalités.”

Par ailleurs, des sites de data-journalisme en Afrique mettent en place des structures garantissant une redevabilité systématique.

Par exemple, Africa Data Hub a créé une extension Chrome qui met en surbrillance les noms associés à des scandales de corruption dès qu’ils apparaissent dans des enquêtes ou des recherches sur le web. Les utilisateurs peuvent cliquer sur ces noms pour accéder aux allégations de corruption à l’encontre de ces personnes, ce qui permet de renforcer les efforts de promotion de la transparence.

The Outlier monitors pit latrines school infrastructure

Le site The Outlier, basé en Afrique du Sud, recueille des données sur les latrines à fosse des écoles et d’autres infrastructures dans le cadre de ses rapports de surveillance. Image : Capture d’écran, The Outlier

The Outlier a fait un travail semblable pour traiter le problème persistant des toilettes à fosse en Afrique du Sud. Après plusieurs incidents très médiatisés liés au décès d’enfants dans ces toilettes extérieures, le président Cyril Ramaphosa a demandé le retrait progressif des toilettes à fosse dans les écoles. Il a donné trois mois au ministère de l’Éducation pour mettre un plan en place, mais l’intervention du gouvernement n’a pas été à la hauteur de ses promesses. En 2021, un tribunal sud-africain a ordonné au gouvernement de supprimer toutes les toilettes à fosse et de les remplacer par des installations modernes, en exigeant des rapports d’avancement trimestriels.

En combinant les données du gouvernement et le travail de terrain, The Outlier surveille les progrès du gouvernement en matière d’amélioration des installations sanitaires et d’autres infrastructures scolaires. Section27, un cabinet d’avocats spécialisé dans les droits humains, utilise ces conclusions pour étayer les preuves nécessaires afin de vérifier les rapports du gouvernement au tribunal.

Autres défis du data-journalisme

Malgré ces avancées, le data-journalisme en Afrique se heurte encore à des obstacles de taille. L’un des plus importants est l’accès à des données fiables. “Les gouvernements limitent souvent l’accès aux données, ce qui complique la tâche des journalistes qui recherchent les informations dont ils ont besoin”, explique Olufemi. Ce manque de transparence est un problème courant qui touche l’ensemble du continent, que les données soient indisponibles, difficiles à obtenir ou qu’elles manquent d’intégrité à l’échelle locale.

Les lacunes en matière de compétences techniques posent également problème. Nombreux sont les journalistes qui n’ont pas la formation requise pour pouvoir analyser et interpréter des ensembles de données complexes. “Nous manquons de data-journalistes qualifiés”, explique Dausen. “Parfois, nous devons faire appel à des sous-traitants qui nous aident à analyser les données, car nos ressources n’ont pas les compétences requises.”

Catherine Gicheru, directrice d’AWJP, explique que les restrictions du gouvernement et le manque de compétences techniques compliquent la tâche des journalistes qui souhaitent réaliser des enquêtes basées sur des données. “Beaucoup de femmes journalistes n’ont tout simplement ni la formation ni le niveau de connaissance des données nécessaires pour se lancer dans des analyses et interpréter les chiffres”, ajoute-t-elle.

Pour surmonter ces obstacles, AWJP, comme bien d’autres plateformes de data-journalisme en Afrique, propose des services de formation et de mentorat en plus des narrations et des enquêtes. AWJP enseigne aux femmes journalistes les compétences nécessaires pour analyser les données, créer des visualisations et réaliser des enquêtes convaincantes via des ateliers et des mentorats individuels. Lorsqu’il est difficile d’accéder aux données, les journalistes d’AWJP font appel à d’autres stratégies, telles que la production participative de données ou la collecte de récits de première main auprès des communautés.

On peut citer, par exemple, le travail d’AWJP sur la violence sexiste au Nigeria, dans le cadre duquel des journalistes ont eu des difficultés à accéder à des données officielles sur des cas signalés, indique Gicheru. Les journalistes ont dû lancer des initiatives locales en collectant des témoignages de femmes et en demandant à la population de participer à la collecte de données qui ne figuraient pas dans les documents du gouvernement.

“En faisant preuve de créativité, il est toujours possible de rassembler et d’utiliser des informations”, ajoute-t-elle.

“L’accès aux informations et la disponibilité des données posent toujours un problème majeur”, ajoute Kamtchang. Il constate qu’en 2024, huit des 29 pays africains bénéficiant de lois en vigueur sur l’accès aux informations sont francophones. “Ces lois n’ont toutefois pas évolué pour s’adapter aux défis que représentent actuellement les données ouvertes”, constate-t-il.

Le data-journalisme n’est donc pas encore très répandu en Afrique francophone. Mais Data Cameroon persévère. Ils proposent régulièrement des bourses pour les écoles de data-journalisme, avec le soutien de partenaires comme le Center for Advanced Defence Studies (Centre supérieur d’études de défense nationale, C4ADS) basé à Washington, DC, une organisation à but non lucratif spécialisée dans les réseaux illégaux à l’échelle mondiale.

“Nous sollicitons l’aide des analystes de données de C4ADS, qui développent les capacités lorsque la bourse est octroyée et soutiennent ensuite ceux qui en bénéficient dans leurs travaux de collecte et d’analyse des données”, explique Kamtchang. Parmi les enquêtes réalisées dans le cadre de ces initiatives de formation, l’une d’entre elles expose les milliards investis par des hommes politiques et hommes d’affaires centrafricains dans des propriétés à Dubaï, ainsi que l’implication de Boko Haram et d’autres groupes armés non étatiques dans des enlèvements dans le bassin du lac Tchad.

Le plus grand défi auquel les rédactions de data-journalisme sont confrontées est sans doute le financement. Alors que ce problème touche l’ensemble du secteur du journalisme, il affecte particulièrement les organes de presse qui s’appuient sur des données. Olufemi, le fondateur de Dataphyte, explique que le financement des enquêtes basées sur des données est insuffisant.

Chez The Outlier, Otter confirme cet état de fait en ajoutant que le financement est un problème persistant. Le data-journalisme nécessite de nombreuses ressources, des outils coûteux, des logiciels et de la formation. Les data-journalistes dépendent essentiellement de subventions et de financement externe pour se maintenir à flot.

“Le data-journalisme présente beaucoup de difficultés”, déclare Otter. “Nous devons trouver des moyens créatifs de générer des revenus, via des formations, des événements ou des collaborations avec des ONG.”


Banjo Damilola est une journaliste d’investigation du Nigeria. Elle a enquêté sur la corruption dans le système judiciaire et documenté les malversations au sein de la police nigériane, des tribunaux et de l’administration pénitentiaire. Elle a reçu une mention élogieuse du Centre Wole Soyinka pour le journalisme d’investigation et a été finaliste du prix 2019 de la Fondation Thompson pour les jeunes journalistes.

21.11.2024 à 11:50

Semer les graines : du journalisme d’investigation ambitieux de The Museba Project en Afrique centrale

Josiane Kouagheu

#AfricaFocusWeek Du 18 au 24 novembre 2024, GIJN met en lumière le journalisme d’investigation en Afrique. Dans cet article, la journaliste d'investigation Josiane Kouagheu, dresse le profil du Collectif de journalistes basé au Cameroun, The Museba Project, membre de GIJN, qui a une double mission : former des journalistes dans un premier temps et ensuite les encourager à travailler ensemble. 
Texte intégral (2741 mots)

#AfricaFocusWeek Du 18 au 24 novembre 2024, GIJN met en lumière le journalisme d’investigation en Afrique. Dans cet article, la journaliste d’investigation Josiane Kouagheu, dresse le profil du Collectif de journalistes basé au Cameroun, The Museba Project, membre de GIJN, qui a une double mission : former des journalistes dans un premier temps et ensuite les encourager à travailler ensemble. 

En septembre 2018, le journaliste d’investigation camerounais chevronné Christian Locka a rencontré la journaliste d’investigation colombienne María Teresa Ronderos à Londres. Ils participaient tous les deux à une formation consacrée aux enquêtes sur les flux financiers illicites, organisée à City, University of London dans le quartier d’Islington, juste au nord de la « Cité de Londres », le district financier historique de la capitale.

À cette occasion, Ronderos annonça à Locka qu’elle était en train de mettre sur pied un projet avec des amis et des collègues, à savoir un organe de presse spécialisé dans les investigations collaboratives et transfrontalières en Amérique latine appelé El CLIP, lequel fut lancé l’année suivante sous la forme initiale d’un groupe de trois journalistes expérimentés originaires d’Argentine, de Colombie et du Costa Rica.

Cette rencontre s’est avérée fatidique, car source d’inspiration des propres ambitions de Locka, et parce que, plus tard, il allait collaborer avec Ronderos dans le cadre d’investigations transfrontalières.

“À cette époque, je recherchais partout au Cameroun et en Afrique centrale des journalistes qui souhaitaient réaliser des enquêtes, mais il y en avait peu”, indique Locka. “Pourtant, c’est une région sujette aux scandales, au crime organisé, à la corruption et aux abus des droits humains.”

“Riche paysage médiatique”

Dans la sous-région d’Afrique centrale, les journalistes sont souvent menacés dans le cadre de leur travail. Nombre d’entre eux ont été tués, harcelés, emprisonnés et contraints à l’exile. Reporters sans frontières (RSF) a placé le Cameroun en 130e position sur 180 pays dans son classement mondial de la liberté de la presse 2024. Dans son rapport, RSF a indiqué que bien que le Cameroun bénéficie en Afrique d’un des “paysages médiatiques les plus riches”, avec plus de 600 journaux, environ 200 stations de radio et plus de 60 chaînes de télévision, ce pays est également l’un des plus dangereux du continent pour les journalistes. Trois journalistes ont été tués au Cameroun en 2023.

Le Cameroun est classé 130e au niveau mondial, et plus bas que tous ses voisins d’Afrique centrale, dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2024 de Reporters sans frontières. Image : Capture d’écran, RSF

On peut citer l’affaire bien connue de l’assassinat d’Arsène Salomon Mbani Zogo. Le 22 janvier 2023, le corps mutilé du célèbre animateur radio de 50 ans, connu sous le nom de “Martinez Zogo”, était découvert dans un quartier proche de Yaounde, la capitale du Cameroun. Il avait également été torturé. Avant sa mort, il avait dénoncé la corruption du gouvernement. Depuis, plus de 15 suspects ont été arrêtés, parmi lesquels plusieurs membres des services de renseignement camerounais et un puissant homme d’affaires.

D’après le Comité pour la protection des journalistes, “les attaques ciblant la presse se sont multipliées alors que le Cameroun se prépare aux élections de 2025 à l’issue desquelles il n’est pas exclu que le mandat de [Paul] Biya, un des plus vieux dirigeants élus en exercice au monde, soit renouvelé pour sept années supplémentaires”. À l’heure actuelle, six journalistes camerounais sont en détention.

Double mission  

Après son voyage à Londres, Christian Locka était convaincu qu’en mettant en place un réseau de journalistes d’investigation bien formé et qui travaillent ensemble au sein de la région, il pourrait protéger ces derniers. Il a commencé à faire part de son idée à des collègues de la République démocratique du Congo (RDC) et de la République centrafricaine intéressés par le journalisme d’investigation. Dans les deux pays, la liberté de la presse est tout aussi fragile. Le gouvernement, des groupes armés et des hommes d’affaires aisés ciblent régulièrement les journalistes.

En 2020, Locka a lancé The Museba Project dans le cadre du MUSEBA Journalism Project, un media à but non-lucratif qui assure la promotion du journalisme d’investigation en Afrique centrale et dans la région des Grands Lacs, en regroupant des journalistes indépendants de la région. The MUSEBA Journalism Project est membre de GIJN depuis 2021. (Museba signifie “trompette” dans une des langues locale pratiquées sur la côte du Cameroun.)

Depuis sa création, The Museba Project a une double mission, à savoir celle de former des journalistes dans un premier temps, et ensuite de les encourager à travailler ensemble. “Dans cet environnement, empreint de peur et de manque de confiance en soi, la priorité n’est pas forcément de se lancer dans des investigations”, déclare Locka.

Avant chaque session de formation, l’équipe identifie les journalistes souhaitant faire du journalisme d’investigation en contactant les rédacteurs en chef ou les responsables d’organes de presse dans les pays hôtes. Tout d’abord, l’organisation demande aux journalistes de préparer individuellement au moins deux idées d’enquête qu’ils passeront ensemble en revue, pour les encourager à se familiariser avec cette pratique.

Pendant la formation, les formateurs aux parcours divers et provenant des quatre coins du monde (Africains, Camerounais, Américains et Européens) partagent leurs connaissances et leurs expériences avec les journalistes. Ils repartent de zéro, en leur enseignant les rudiments du journalisme d’investigation, pour qu’ils sachent notamment comment se protéger et protéger leurs sources. Les participants apprennent également à rechercher des sujets d’enquête, à les présenter et à rédiger une enquête.

“J’ai trouvé cette expérience enrichissante à tous les niveaux, et particulièrement comment élaborer une enquête et raconter une histoire intéressante”, déclare Saïbe Kabila, une journaliste d’investigation congolaise qui a rejoint The Museba Project en juin 2024, après un stage de formation à Lubumbashi, la deuxième ville de la RDC.

“Je pense que cet média est unique. Il propose un journalisme d’investigation rigoureux qui dit la vérité, souvent cachée dans nos régions, via des reportages intéressants et captivants”, ajoute Kabila.

En quatre ans, MUSEBA a formé plus de 100 journalistes originaires du Cameroun, de la RDC et de la République centrafricaine. Après chaque formation, les journalistes y ayant assisté peuvent demander à adhérer à l’organisation.

Collaboration internationale

Le principal avantage que présente The Museba Project est qu’il facilite la création de réseaux entre les journalistes. “Nous montrons aux journalistes qu’en collaborant, ils gagnent du temps, sont mieux protégés, dépensent moins d’argent et optimisent leurs travaux de recherche”, explique Locka. “Cela n’existait pas avant. C’est notre principal atout.”

La rédaction a déjà participé à de nombreux projets de collaboration internationaux et nationaux avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et El CLIP. En 2020, The Museba Project a contribué à l’enquête transfrontalière Migrants d’un autre monde (Migrants from Another World) à propos des Africains et Asiatiques qui, expulsés de leur pays, traversent l’Amérique latine en affrontant tous les dangers et difficultés que cela implique pour atteindre les États-Unis. Le projet a regroupé 18 organes de presse dans 14 pays, dont l’OCCRP, El CLIP et Bellingcat. The Museba Project a raconté l’histoire des camerounais qui ont perdu la vie durant ce voyage.

Online Journalism Award - Museba Project lead battery recycling

L’enquête du Museba Project sur une usine de recyclage de batteries au plomb et son impact sur la santé des communautés voisines a été nominée pour un prix de Online Journalism Awards 2024. Image : Capture d’écran, Online Journalism Awards

En 2023, The Museba Project a collaboré avec The Examination, une rédaction à but non lucratif basée aux États-Unis (et nouveau membre de GIJN), pour révéler dans quelle mesure le recyclage de batteries en plomb par des entreprises indiennes nuit gravement à la santé des populations locales au Cameroun et au Congo-Brazzaville. Le reportage a été sélectionné pour recevoir le prix Online Journalism Award 2024 dans la catégorie de l’excellence des reportages sur la justice sociale.

Pour Will Fitzgibbon, journaliste d’expérience et coordinateur de partenariats pour The Examination, qui a travaillé avec le média en tant que partenaire et formateur, The Museba project “tente de créer quelque chose d’inédit, ce qui n’est pas simple dans un paysage politique et économique”.

“The Museba Project joue un rôle essentiel et sert de source et de facteur d’unification pour le journalisme d’investigation dans la région. Il encourage et forme des journalistes non seulement camerounais mais également tchadiens, congolais et d’autres pays où la liberté de la presse est menacée”, explique-t-il.

“Mur d’insécurité”

Un des problèmes majeurs auquel se heurte The Museba Project est la peur qui règne parmi les journalistes dans la région. Alors que certains de leurs collègues sont kidnappés, assassinés, emprisonnés ou harcelés, nombre d’entre eux ne souhaitent pas poursuivre dans la voie du journalisme d’investigation. Plusieurs journalistes formés par eux ont abandonné le terrain.

“Nous rencontrons de plus en plus de journalistes qui abandonnent”, remarque Locka. “C’est un problème, car ce sont de jeunes talentueux et qui souhaitent vraiment voir les choses changer, mais ils sont confrontés à un mur d’insécurité.”

Ceux qui persistent sont également exposés à beaucoup de risques. Parmi les nombreux journalistes de Museba qui ont été harcelés, l’un d’entre eux, originaire de la RDC, a dû s’exiler au Canada.

Durant son enquête “Comment le bois de rose est volé au Cameroun, blanchi au Nigeria et exporté en Chine” (How Rosewood is Stolen in Cameroon, Laundered in Nigeria, and Exported to China), Locka a reçu plusieurs menaces et même des appels d’un des trafiquants les plus notoires au Nigeria. Après la publication de l’enquête, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (“CITES”) a suspendu le commerce de ce type de bois au Cameroun. Deux ans plus tard, le gouvernement a ouvert une enquête sur le trafic de bois de rose entre les deux pays.

“La tâche d’un journaliste d’investigation compétent est de restaurer la vérité”, déclare Fiacre Salabé, chef de bureau pour The Museba Project en République centrafricaine. Depuis qu’il a rejoint l’organisation en 2021, il a publié des enquêtes sur des entreprises chinoises et les redevances forestières. Après la publication d’une enquête sur un ministre corrompu, il a été victime de violences physiques, de persécutions et a reçu des menaces de mort. “J’ai quitté le pays pour m’installer au Cameroun pendant deux ans, entre 2022 et 2024. Cela à suffi à calmer un peu les menaces”, ajoute Salabé.

Jeune organisation

Le développement de Museba n’est pas freiné uniquement par la sécurité des journalistes et l’éternel problème de l’accès à des sources. Comme c’est le cas de nombreuses rédactions dans le monde entier, l’organisation manque de financement. Au début, les journalistes utilisaient leurs fonds personnels pour financer leur travail.

Au fil des ans, le projet a reçu des subventions de fondations et d’autres organisations, telles que le European Journalism Fund et le Pulitzer Center. Dans certains cas, des ONG ont sollicité The Museba Project pour leur former des journalistes.

Toutefois, le média se trouve actuellement à la croisée des chemins et elle espère diversifier ses sources de revenus pour devenir financièrement indépendante. D’après Locka, ils envisagent, par exemple, de produire des documentaires qu’ils pourront vendre. “En tant que jeune organisation, nous avons besoin de soutien. Ceux qui souhaitent nous soutenir peuvent nous contacter”, dit-il.

“Alors que les influenceurs et autres lanceurs d’alerte ont monopolisé l’actualité brûlante, le pays a désormais besoin de journalistes qui prennent le temps d’enquêter”, explique le professeur Thomas Atenga qui enseigne dans le département de communication de l’université de Douala au Cameroun. “The Museba Project est une initiative qui mérite d’être encouragée.”

Pour Locka, malgré ces difficultés financières, The Museba Project ambitionne de former une armée de journalistes d’investigation qui pourront enquêter sur la corruption, les violations des droits humains, les flux financiers illégaux, et bien plus.

L’objectif n’est pas d’inciter le plus de journalistes possible à rejoindre l’organe de presse, dit-il, mais de promouvoir le journalisme d’investigation, ses principes fondamentaux et ses techniques, et de sensibiliser autant de personnes que possible à l’importance de cette spécialisation qui n’est pas encore très développée dans la région.

“Si nous parvenons à augmenter le nombre de journalistes d’investigation d’ici 5 à 10 ans, il sera difficile de faire taire toutes ces voix”, ajoute Locka. “Nous sommes conscients du danger, mais nous poursuivons par choix en prenant toutes les précautions possibles. L’essentiel c’est que nous ayons semé la graine du journalisme d’investigation.”


josiane-kouagheu photoJosiane Kouagheu est une journaliste d’investigation primée et une écrivaine camerounaise.

 

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