
09.09.2026 à 17:21
Coline Laroche
Après la venue d’Emmanuel Macron en avril 2026 à Séoul et la participation du président sud-coréen au G7 à Evian en juin dernier, Lee Jae-myung, président de la Corée du Sud, est en France pour une visite d’État de quatre jours (6-9 septembre 2026) afin de marquer le 140e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la Corée. Avec Emmanuel Macron, il a co-présidé le 6 septembre, le premier sommet international sur le cinéma et l’image animée à Saint-Paul de Vence. Ouverte sous le signe de la coopération culturelle, cette visite de haut niveau peut-elle permettre de faire décoller une relation bilatérale jusqu’à présent languissante ? À ce stade, la relation entre Paris et Séoul, élevée au rang de « Partenariat Stratégique Global » en début d’année repose davantage sur une convergence d’intérêts et de possibles dans les domaines de la défense, de l’énergie, du quantique et des semi-conducteurs que sur des échanges formalisés et structurés. C’est dire que les opportunités sont grandes entre les deux pays mais que sans exécution matérielle durable, les fragilités de la relation bilatérale apparaissent également grandes. Le point avec Marianne Péron-Doise, directrice de recherche à l’IRIS, co-responsable du Programme Asie-Pacifique et directrice de l’Observatoire géopolitique de l’Indo-Pacifique. France-Corée du Sud : un partenariat prometteur mais soumis à l’épreuve du réel et des crises internationales La visite d’État du président Lee Jae-myung en France et la célébration des 140 ans des relations diplomatiques franco-coréennes illustrent une évolution qualitative indéniable de la relation bilatérale. Les convergences sont nombreuses : volonté de sécuriser les chaînes de valeur, recherche d’une plus grande autonomie stratégique, ambitions technologiques, préoccupations communes face aux tensions géopolitiques et attachement à un ordre international multilatéral. Dans un contexte de rivalité sino-américaine croissante, la France et la Corée du Sud se doivent d’afficher leur statut de […]
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Après la venue d’Emmanuel Macron en avril 2026 à Séoul et la participation du président sud-coréen au G7 à Evian en juin dernier, Lee Jae-myung, président de la Corée du Sud, est en France pour une visite d’État de quatre jours (6-9 septembre 2026) afin de marquer le 140e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la Corée. Avec Emmanuel Macron, il a co-présidé le 6 septembre, le premier sommet international sur le cinéma et l’image animée à Saint-Paul de Vence. Ouverte sous le signe de la coopération culturelle, cette visite de haut niveau peut-elle permettre de faire décoller une relation bilatérale jusqu’à présent languissante ? À ce stade, la relation entre Paris et Séoul, élevée au rang de « Partenariat Stratégique Global » en début d’année repose davantage sur une convergence d’intérêts et de possibles dans les domaines de la défense, de l’énergie, du quantique et des semi-conducteurs que sur des échanges formalisés et structurés. C’est dire que les opportunités sont grandes entre les deux pays mais que sans exécution matérielle durable, les fragilités de la relation bilatérale apparaissent également grandes. Le point avec Marianne Péron-Doise, directrice de recherche à l’IRIS, co-responsable du Programme Asie-Pacifique et directrice de l’Observatoire géopolitique de l’Indo-Pacifique.
La visite d’État du président Lee Jae-myung en France et la célébration des 140 ans des relations diplomatiques franco-coréennes illustrent une évolution qualitative indéniable de la relation bilatérale. Les convergences sont nombreuses : volonté de sécuriser les chaînes de valeur, recherche d’une plus grande autonomie stratégique, ambitions technologiques, préoccupations communes face aux tensions géopolitiques et attachement à un ordre international multilatéral. Dans un contexte de rivalité sino-américaine croissante, la France et la Corée du Sud se doivent d’afficher leur statut de « puissances moyennes développées » et de démocraties industrielles partageant un même besoin de diversification de leurs partenariats.
Cependant, il serait excessif de parler aujourd’hui d’un véritable « couple stratégique franco-coréen ». Malgré le discours politique sur les « partenariats de confiance » et la « sécurité économique », la relation reste caractérisée par une certaine ambiguïté. Les deux pays coopèrent dans les mêmes domaines où ils se concurrencent le plus fortement : nucléaire civil, défense, semi-conducteurs, automobile, aéronautique ou encore intelligence artificielle. Cette compétition structurelle limite la portée de certains rapprochements. Chaque État cherche à sécuriser ses intérêts nationaux, à préserver ses champions industriels et à renforcer sa souveraineté technologique.
Par ailleurs, les contraintes géopolitiques des deux partenaires ne sont pas les mêmes. La France dispose d’une autonomie diplomatique relativement importante grâce à sa dissuasion nucléaire, son siège permanent au Conseil de sécurité et sa capacité de projection militaire jusque dans l’ Indo-Pacifique où elle pèse également en raison de ses territoires et de ses forces armées déployées en permanence. La Corée du Sud, en revanche, demeure confrontée à une menace existentielle immédiate représentée par la Corée du Nord et reste fortement dépendante de l’alliance américaine pour sa sécurité. Une asymétrie qui réduit la possibilité d’une convergence stratégique complète. Séoul peut souhaiter diversifier ses partenariats, mais il lui est difficile de prendre des positions susceptibles de fragiliser sa relation avec Washington. Une dépendance illustrée par la décision unilatérale de Donald Trump en août dernier de réduire l’exercice d’entrainement annuel majeur américano-sud-coréen Ulchi Freedom Shield en riposte à l’absence de soutien de Séoul à la guerre des États-Unis contre l’Iran.
La question de la mise en œuvre constitue également un défi majeur. Les déclarations d’intention sont nombreuses, mais les réalisations concrètes limitées. Le succès du partenariat dépendra moins de la multiplication des sommets et des rencontres présidentielles que de la capacité des entreprises, des universités, des centres de recherche et des administrations des deux pays à construire des coopérations durables et mutuellement profitables.
En outre, le contexte international pourrait aussi fragiliser ce rapprochement. Les tensions commerciales américaines, les restrictions technologiques, l’incertitude énergétique liée au Moyen-Orient et au blocage du détroit d’Ormuz, ou le rapprochement entre la Chine, la Russie et la Corée du Nord et son impact sur la situation régionale en Europe et en Asie du Nord-Est peuvent influer sur les priorités des deux pays. Face à ces chocs extérieurs, chacun pourrait être tenté de privilégier ses alliances traditionnelles plutôt que des partenariats émergents.
La visite d’État de Lee Jae-myung intervient dans un contexte où les deux pays partagent un même dilemme stratégique : comment préserver leur souveraineté de décision alors que la compétition entre Washington et Pékin structure de plus en plus les relations internationales ?
Pour la Corée du Sud, l’enjeu est particulièrement sensible. Son alliance avec les États-Unis demeure indispensable face à la menace nord-coréenne, mais les pressions américaines sur les questions commerciales, technologiques et sécuritaires limitent sa marge de manœuvre. Dans le même temps, la Chine reste un partenaire économique majeur, ce qui rend difficile toute politique de confrontation directe. La France se trouve dans une situation différente. Membre de l’Union européenne (UE) et alliée des États-Unis, elle défend depuis plusieurs années le concept d’« autonomie stratégique » afin de réduire les dépendances dans les domaines critiques comme l’énergie, la défense, les technologies ou les matières premières.
Dans ce contexte, Paris et Séoul apparaissent comme des partenaires naturels. Ils ne cherchent pas à s’opposer frontalement aux grandes puissances mais à créer un espace de coopération entre pays partageant des valeurs démocratiques, une économie ouverte et une volonté d’indépendance stratégique. Des perspectives renforcées de coopération apparaissent ainsi possibles avec la création de mécanismes de coordination diplomatique sur les grandes crises internationales, comme la participation de la Corée du Sud à la « Coalition des volontaires » pour la sécurisation du détroit d’Ormuz pourrait en fournir l’exemple. On peut aussi s’attendre à davantage de coordination dans les enceintes multilatérales (G20, Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Organisation des Nations unies (ONU)) et un arrimage plus fort de la Corée du Sud au G7. Plus spécifiquement, le développement d’une diplomatie commune autour de la sécurité économique avec la construction de partenariats technologiques réduisant les dépendances aux fournisseurs américains ou chinois serait un indicateur intéressant quant à l’évolution de la relation bilatérale. L’objectif est moins la création d’un bloc géopolitique que la constitution d’un réseau de partenaires capables de défendre leurs intérêts sans subir les choix des grandes puissances.
Le domaine technologique est généralement présenté comme l’un des piliers le plus prometteur de la relation franco-coréenne dans lequel les deux pays investissent massivement. Leurs deux économies disposent d’atouts très complémentaires. La France excelle dans la recherche fondamentale, les mathématiques appliquées, le spatial, le nucléaire civil, l’intelligence artificielle ou les biotechnologies. La Corée du Sud dispose quant à elle d’une capacité d’industrialisation à grande échelle, d’exportation mondiale et de transformation rapide des innovations en produits industriels.
Cette complémentarité est particulièrement visible dans les semi-conducteurs. La Corée est aujourd’hui l’un des leaders mondiaux grâce à Samsung Electronics et SK Hynix, tandis que les groupes français tels qu’Air Liquide ou Schneider Electric occupent des positions stratégiques dans les équipements, les matériaux et les procédés industriels. L’intelligence artificielle représente également un champ de coopération majeur. Les deux pays cherchent à éviter une dépendance excessive vis-à-vis des grandes plateformes américaines et des technologies chinoises. Une coopération ciblée pourrait permettre de développer des solutions souveraines applicables à l’industrie, à la santé, à la défense ou à l’énergie.
On peut également citer des domaines comme le spatial et l’aéronautique (avec des coopérationsentre le CNES, Airbus, Thales Alenia Space et les acteurs coréens). Le nucléaire civil, qu’il s’agisse de l’approvisionnement en combustible nucléaire ou de la gestion du cycle complet du combustible, a débouché sur un certain nombre de contrats, notamment entre l’opérateur sud-coréen Korea Hydro and Nuclear Power (KHNP) et Orano, acteur français majeur du secteur.
Cette coopération technologique pourrait devenir le cœur d’un véritable partenariat de sécurité économique entre les deux pays. Mais dans plusieurs des secteurs cités, les entreprises françaises et sud-coréennes sont directement concurrentes et chaque État s’emploie assez naturellement à protéger ses technologies critiques. Les entreprises coréennes sont profondément intégrées aux écosystèmes technologiques américains. De plus, les règlementations américaines sur les exportations de technologies avancées peuvent limiter certaines coopérations, dont celle évoquée un temps d’une participation française à la construction du système de propulsion du futur sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) sud-coréen.
À première vue et pour beaucoup d’observateurs, la défense semble être un domaine de rivalité entre les deux pays. Les deux pays se disputent des contrats dans le nucléaire, l’aéronautique et l’armement. Le pays est devenu le quatrième exportateur mondial d’armement. Les industriels coréens connaissent une expansion spectaculaire sur les marchés internationaux, notamment le segment des ventes d’armes en Europe orientale où ils concurrencent directement les groupes français. On peut toutefois espérer que l’accroissement du soutien nord-coréen en hommes et en équipements militaires à la Russie peut amener la Corée du Sud à soutenir davantage l’effort de défense européen en aide à l’Ukraine et plus largement l’effort de réarmement de l’Europe.
La concurrence ne constitue pas nécessairement un obstacle à la coopération. La Corée du Sud possède aujourd’hui des champions industriels mondiaux tels que Hanwha Aerospace, Hyundai Rotem ou Korea Aerospace Industries (KAI). La France dispose pour sa part d’une longue expérience opérationnelle, d’un savoir-faire reconnu dans les systèmes complexes et d’une forte présence diplomatique et militaire à l’échelle mondiale. Toutefois, si la France assume un engagement militaire direct sur plusieurs théâtres extérieurs, la Corée reste généralement plus prudente et privilégie une implication indirecte.
Au-delà des questions industrielles, les deux pays partagent également une même préoccupation concernant l’évolution de l’environnement sécuritaire mondial : guerre en Ukraine, tensions en Indo-Pacifique, instabilité au Moyen-Orient et multiplication des menaces hybrides. Toutefois, sur la question de la relation à l’Ukraine, on peut observer queSéoul s’efforce de ménager ses relations avec Moscou tout en soutenant indirectement l’effort occidental par ses ventes d’armements et d’équipements lourds vers la Pologne (avions de chasse FA-50, chars K2, obusiers) et les États-Unis. Séoul est ainsi le deuxième exportateur d’armement sur le marché européen derrière les États-Unis.
Un dialogue stratégique régulier entre les responsables diplomatiques et militaires des deux pays permet d’entretenir une diplomatie de défense active et de nombreuses coopérations militaires, notamment en matière de formation militaire et échanges d’expérience opérationnelle. La cybersécurité et protection des infrastructures critiques constituent un autre domaine d’échange fructueux.
La crise au Moyen-Orient a rappelé la vulnérabilité énergétique de nombreux pays industrialisés. La Corée du Sud est particulièrement exposée car elle dépend massivement des importations de pétrole et de gaz transportés par voie maritime. Le détroit d’Ormuz constitue l’un des points névralgiques de cette dépendance. Une perturbation durable du trafic maritime entraînerait des conséquences immédiates sur l’économie coréenne, notamment sur son industrie manufacturière fortement énergivore. Dans ce contexte, la coopération nucléaire entre les deux pays prend une importance nouvelle. Face aux incertitudes géopolitiques, le nucléaire apparaît comme un outil de souveraineté énergétique permettant de réduire la dépendance aux hydrocarbures importés.
La France partage une préoccupation similaire concernant la sécurité énergétique mondiale et dispose d’une présence navale importante dans l’océan Indien et le Golfe. Toutefois, si pour la Corée, le Moyen-Orient est principalement une question énergétique, pour la France, il s’agit également d’un enjeu diplomatique et sécuritaire régional non négligeable.
C’est pourquoi les discussions actuelles entre Emmanuel Macron et Lee Jae-myung sur la situation maritime régionale et le détroit d’Ormuz dépassent le simple cadre diplomatique. Elles portent assez concrètement sur la sécurisation des flux commerciaux mondiaux via les routes maritimes majeures (Sea Lanes of Communication (SLOC)) et la stabilité des approvisionnements stratégiques avec une possible participation coréenne à la « Coalition des volontaires » qu’Emmanuel Macron s’efforce de rassembler pour aider à la sécurisation du trafic marchand international dans la région. Une situation délicate pour le président Lee Jae-myung qui est fortement sollicité par Donald Trump. Sans prendre encore d’engagement formel, Lee Jae-myung a indiqué qu’il pourrait éventuellement envisager l’envoi de bâtiments et de troupes dans la région, quand les combats auront cessé, rejoignant ainsi un effort initié par la France et le Royaume-Uni. Séoul n’est cependant pas prêt à prendre part à un déploiement opérationnel et à d’éventuels combats. Sa contribution devrait se situer hors du champ des opérations combattantes (déminage, recueil de renseignements). Pour concrétiser sa participation éventuelle, Séoul devra organiser une consultation formelle et obtenir le consentement de l’Assemblée nationale sud-coréenne.
La relation entre la France et la Corée du Sud se trouve aujourd’hui à un moment charnière. Elle dispose d’un potentiel considérable, nourri par la complémentarité de leurs économies et la convergence de certaines préoccupations géopolitiques. Mais son avenir dépendra de la capacité des deux pays à transformer une relation de circonstance en un partenariat stratégique durable, capable de résister aux pressions des grandes puissances comme aux rivalités économiques qui les opposent. Malgré sa volonté d’autonomie, Séoul reste militairement et technologiquement très liée à Washington, ce qui limite sa liberté de manœuvre. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si la France et la Corée peuvent coopérer davantage, mais si elles sauront construire une relation suffisamment solide pour gérer simultanément la coopération, le risque de concurrence industrielle et les incertitudes d’un monde devenu plus fragmenté et plus conflictuel.
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09.09.2026 à 12:24
Déborah Yapi
Il y a quelques années, j’enseignais un cours de politique étrangère américaine à Sciences Po. Nous étions arrivés à la séance consacrée à l’expérience américaine en Afghanistan, et j’expliquais comment l’événement de sécurité nationale le plus marquant de mes trente années de carrière diplomatique nous avait conduits sur ce lointain champ de bataille. Pour une génération précédente, l’assassinat de Kennedy avait été un événement dont chacun se souvenait précisément. Pour ma génération, c’était le 11 septembre : chacun pouvait se souvenir de l’endroit où il se trouvait lorsqu’il avait vu ces images terrifiantes d’avions s’écrasant contre les tours du World Trade Center. Je me tournai vers un étudiant et lui demandai : « Où étiez-vous lors des attentats du 11 septembre ? » Un moment de confusion suivit. Une autre étudiante leva la main. « Professeur, expliqua-t-elle, aucun d’entre nous n’était né à l’époque. » J’ai alors été frappé de constater qu’autant de temps et de distance nous séparaient de l’attentat terroriste le plus meurtrier de l’histoire. Le traumatisme avait été si profond pour la plupart des Américains, les répercussions sur notre politique avaient été si considérables, que le 11 septembre m’avait toujours semblé appartenir à l’actualité la plus immédiate. Et pourtant, pour mes étudiants, c’était de l’histoire ancienne, un événement qui appartenait désormais à une autre époque. C’est vrai, dans une certaine mesure, pour les décideurs politiques à Washington aujourd’hui également. Je serais bien incapable de vous dire si nous avons gagné ce que nous appelions autrefois la « guerre mondiale contre le terrorisme » — ou même si elle s’est réellement terminée un jour. Mais elle n’est plus la grande campagne nationale — ou, diraient peut-être nos ennemis d’al-Qaïda, la « croisade » — qui a dominé la politique étrangère américaine pendant deux décennies. Et c’est peut-être mieux […]
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Il y a quelques années, j’enseignais un cours de politique étrangère américaine à Sciences Po. Nous étions arrivés à la séance consacrée à l’expérience américaine en Afghanistan, et j’expliquais comment l’événement de sécurité nationale le plus marquant de mes trente années de carrière diplomatique nous avait conduits sur ce lointain champ de bataille. Pour une génération précédente, l’assassinat de Kennedy avait été un événement dont chacun se souvenait précisément. Pour ma génération, c’était le 11 septembre : chacun pouvait se souvenir de l’endroit où il se trouvait lorsqu’il avait vu ces images terrifiantes d’avions s’écrasant contre les tours du World Trade Center. Je me tournai vers un étudiant et lui demandai : « Où étiez-vous lors des attentats du 11 septembre ? » Un moment de confusion suivit. Une autre étudiante leva la main. « Professeur, expliqua-t-elle, aucun d’entre nous n’était né à l’époque. »
J’ai alors été frappé de constater qu’autant de temps et de distance nous séparaient de l’attentat terroriste le plus meurtrier de l’histoire. Le traumatisme avait été si profond pour la plupart des Américains, les répercussions sur notre politique avaient été si considérables, que le 11 septembre m’avait toujours semblé appartenir à l’actualité la plus immédiate. Et pourtant, pour mes étudiants, c’était de l’histoire ancienne, un événement qui appartenait désormais à une autre époque.
C’est vrai, dans une certaine mesure, pour les décideurs politiques à Washington aujourd’hui également. Je serais bien incapable de vous dire si nous avons gagné ce que nous appelions autrefois la « guerre mondiale contre le terrorisme » — ou même si elle s’est réellement terminée un jour. Mais elle n’est plus la grande campagne nationale — ou, diraient peut-être nos ennemis d’al-Qaïda, la « croisade » — qui a dominé la politique étrangère américaine pendant deux décennies. Et c’est peut-être mieux ainsi.
Ma propre carrière au sein du gouvernement a couvert cette « guerre » dans sa quasi-totalité. Jeune diplomate américain fraîchement entré dans le métier au milieu des années 1990, j’ai connu quelques années de cette époque heureuse où l’Amérique avait gagné la guerre froide et affichait une assurance quelque peu suffisante, confortée par une puissance mondiale pratiquement incontestée. Le terrorisme, y compris celui d’inspiration djihadiste incarné par al-Qaïda, était déjà une réalité pour nous. L’organisation terroriste d’Oussama ben Laden avait déjà perpétré plusieurs attaques particulièrement meurtrières contre des ambassades américaines en Afrique ainsi que contre un navire américain ancré au large du Yémen. Mais à l’époque, le terrorisme était surtout une préoccupation pour les services de renseignement et les forces de l’ordre. Nous, diplomates, étions occupés à bâtir un nouvel ordre mondial.
Le 11 septembre a tout changé. La lutte contre le terrorisme, jusque-là considérée comme un dossier important mais secondaire, est devenue la priorité de notre politique étrangère. Toutes les composantes de l’appareil de politique étrangère — armée, renseignement, diplomatie, aide extérieure — ont été mobilisées, à des degrés divers, dans une lutte à l’échelle mondiale. Comme l’énonçait la Stratégie de sécurité nationale de l’administration Bush en 2002 : « La lutte contre le terrorisme mondial est différente de toute autre guerre de notre histoire. Elle sera menée sur de nombreux fronts contre un ennemi particulièrement insaisissable et sur une longue période. Les progrès viendront de l’accumulation persévérante de succès — certains visibles, d’autres invisibles. »
Certains aspects de cette lutte ont été ouvertement militaires — la guerre en Afghanistan et en Irak, bien sûr — mais aussi des opérations plus discrètes au Moyen-Orient, en Asie et en Afrique. La communauté du renseignement a évidemment consacré d’énormes ressources à la traque et à la neutralisation des réseaux terroristes. Nous, diplomates, étions nous aussi pleinement engagés dans le combat. Au cours des années 2000, peut-être 20 % de l’ensemble des agents du Foreign Service américain, moi compris, ont servi en Afghanistan ou en Irak, et la proportion a été encore plus élevée parmi les agents de l’USAID. Presque toutes les relations diplomatiques américaines comportaient un volet de coopération ou de pression en matière de lutte contre le terrorisme. Obtenir le soutien de nos alliés à nos guerres, favoriser la coopération dans le domaine du renseignement, tarir les sources de financement du terrorisme, soutenir les luttes locales contre les groupes islamistes, fournir une aide au développement destinée à « lutter contre l’extrémisme violent » : nous étions constamment engagés sur tous ces fronts. On peut soutenir que, pendant un temps, l’attention portée à la lutte contre le terrorisme a été tout aussi intense que celle que nous avions consacrée à la lutte contre le communisme pendant la guerre froide.
La lutte s’est révélée étonnamment durable et a survécu à l’administration Bush. Le président Obama était sceptique à l’égard du concept même de « guerre mondiale contre le terrorisme » – qu’on appelait à l’époque par l’acronyme « GWOT » – et il voyait certainement l’intérêt de se retirer de certains conflits dont le lien avec cette guerre était plus ténu. Après l’élimination d’Oussama ben Laden en 2011 et avec la montée en puissance de l’État islamique, les priorités de cette lutte ont également évolué. Et pourtant, même sous Obama, la guerre s’est étendue géographiquement : au Yémen, en Somalie, en Libye, en Syrie, au Sahel. D’autres priorités ont occupé le devant de la scène durant les années Obama, mais le terrorisme est demeuré une préoccupation majeure des États-Unis.
Puis ce n’a plus été le cas.
Au début du premier mandat de Trump, la lutte contre l’extrémisme islamiste demeurait encore une priorité. La première Stratégie de sécurité nationale de Trump, publiée en 2017, parlait encore des « terroristes djihadistes » comme de l’une des principales menaces transnationales pesant sur le territoire américain. En 2025, cependant, la nouvelle Stratégie de sécurité nationale de Trump ne mentionnait même plus le mot « terrorisme ».
Un tournant majeur a été notre retrait d’Afghanistan en 2020-2021. Dix ans auparavant, Obama avait établi un lien direct entre un échec en Afghanistan et les menaces pesant sur la sécurité américaine. « …Si le gouvernement afghan tombe aux mains des talibans — ou permet à al-Qaïda d’agir en toute impunité — ce pays redeviendra une base pour des terroristes qui veulent tuer autant de nos concitoyens qu’ils le pourront », déclarait-il dans un discours en 2009. Durant son premier mandat, Trump a réévalué le conflit et conclu qu’une prise de pouvoir par les talibans ne semblait finalement pas constituer une menace majeure. L’accord qu’il a négocié avec le mouvement islamiste en 2020 — un accord qui garantissait de fait la reprise du pouvoir par les talibans en Afghanistan — prévoyait, en termes généraux, que ceux-ci ne permettraient pas à des groupes ou à des individus de « menacer la sécurité des États-Unis », sans toutefois offrir de garantie ferme quant au respect de cet engagement par les talibans. Étonnamment, son successeur, Joe Biden, a semblé partager cette analyse et a achevé le retrait.
Deux ans après le début du second mandat de Trump, le concept de « guerre mondiale contre le terrorisme » semble pratiquement avoir disparu. Les États-Unis continuent de mener des opérations contre des groupes terroristes, comme Boko Haram au Nigeria ou al-Shabaab en Somalie. Les groupes islamistes qui ont un impact sur les objectifs plus larges de l’administration — notamment les supplétifs de l’Iran tels que le Hamas et le Hezbollah, ainsi que les Houthis — sont tous désignés comme organisations terroristes. Ils sont parfois pris pour cibles par l’armée américaine, même si l’administration Trump adopte à leur égard des approches différentes en fonction de la nature de leur implication dans les conflits régionaux concernés.
Pour le reste, toutefois, Trump ne semble guère s’intéresser à une lutte globale contre le « terrorisme », et son administration n’est pas mobilisée de cette manière. Un exemple particulièrement frappant est notre relation désormais amicale avec le président syrien Ahmed al-Sharaa — que le président Trump a qualifié d’« homme fort… respecté de tous » — alors même que celui-ci avait, à une époque, été associé à la branche syrienne d’al-Qaïda.
Abandonner le concept de GWOT est probablement une bonne chose. Je comprends parfaitement la nécessité désespérée de réagir dans la période qui a immédiatement suivi le 11 septembre. Une attaque d’une telle ampleur appelait une réponse décisive et mondiale. Mais le terrorisme, qu’il soit islamiste ou autre, n’est guère un phénomène monolithique et indifférencié, et notre mobilisation contre celui-ci a entraîné de nombreux excès, dans des lieux comme Guantanamo, à Cuba, ou à Abu Ghraib, en Irak.
Mieux vaut donc traiter chaque menace individuellement, dans son contexte propre et avec une juste appréciation de sa nature et de son ampleur.
Retrouvez régulièrement les éditos de Jeff Hawkins, ancien diplomate américain, chercheur associé à l’IRIS, pour ses Carnets d’un vétéran du State Department.
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09.09.2026 à 09:00
Coline Laroche
Moins de deux semaines après l’Organisation de coopération de Shanghai (OSC), ce sont les membres des BRICS élargies qui se réunissent à New Delhi les 12 et 13 septembre pour le 18e sommet du groupement de pays émergents créé en 2006. Après 2012, 2016 et 2021, c’est le quatrième que préside l’Inde et vraisemblablement le dernier avant au moins une dizaine d’années, compte tenu de l’élargissement du groupe décidé en 2023 qui compte désormais onze membres à part entière et dix membres associés. Comme c’est généralement le cas dans les sommets internationaux, il y a l’ordre du jour officiel et ce qui se passe réellement dans les réunions plénières ainsi que lors des rencontres bilatérales en marge du sommet proprement dit. La présidence indienne a concocté un agenda qui se veut à la fois pratique et inclusif, comme cela avait été le cas pour le sommet du G20 en 2023 ou celui sur l’intelligence artificielle en février dernier.
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Moins de deux semaines après l’Organisation de coopération de Shanghai (OSC), ce sont les membres des BRICS élargies qui se réunissent à New Delhi les 12 et 13 septembre pour le 18e sommet du groupement de pays émergents créé en 2006. Après 2012, 2016 et 2021, c’est le quatrième que préside l’Inde et vraisemblablement le dernier avant au moins une dizaine d’années, compte tenu de l’élargissement du groupe décidé en 2023 qui compte désormais onze membres à part entière et dix membres associés.
Comme c’est généralement le cas dans les sommets internationaux, il y a l’ordre du jour officiel et ce qui se passe réellement dans les réunions plénières ainsi que lors des rencontres bilatérales en marge du sommet proprement dit. La présidence indienne a concocté un agenda qui se veut à la fois pratique et inclusif, comme cela avait été le cas pour le sommet du G20 en 2023 ou celui sur l’intelligence artificielle en février dernier.
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