
01.04.2026 à 10:52
Coline Laroche
Retrouvez l’ensemble des cartes et infographies dans un format interactif. La dernière décennie a été profondément marquée par une évolution significative du paysage de la cybersécurité, notamment sous l’impulsion de l’émergence de l’intelligence artificielle (IA), avec le développement du cybercrime-as-a-service[1], la blockchain et le potentiel de l’informatique quantique. Cette évolution de l’espace cyber le positionne, selon le Global Risks Report 2026 publié par le World Economic Forum[2], en sixième place des principales menaces à horizon deux ans. Enfin, en 2025, le coût des cyberattaques sur la période 2025-2026 était compris, selon les sources, entre 10 et 12 trillions de dollars. Face à ce phénomène, les États ont souhaité réguler, encadrer, contrôler et sécuriser cet espace. Ainsi, en 2024, 132 pays disposaient de leurs propres stratégies en matière de cybersécurité, ainsi que leurs propres législations pour lutter contre la cybercriminalité. Les conventions internationales sur la cybersécurité et la coopération opérationnelle entre États L’émergence de normes internationales Progressivement, des normes internationales ont émergé. À l’ONU, les débats sur « les normes de comportement responsable des États dans le cyberespace »[3] visent à établir des principes minimaux — non‑attaque des infrastructures critiques en temps de paix, obligation de coopération en cas d’incident grave, ou encore transparence sur les capacités cyber étatiques. Parallèlement, les discussions autour d’une convention internationale sur l’intelligence artificielle cherchent à encadrer l’usage de l’IA, notamment dans les domaines sensibles comme la cybersécurité, la surveillance ou la désinformation. À cela s’ajoutent des travaux de normalisation technique essentiels. L’ensemble de ces standards contribuent à harmoniser les pratiques, réduire les divergences réglementaires et renforcer la confiance dans les technologies numériques à l’échelle mondiale. La coopération opérationnelle internationale Au‑delà des cadres normatifs, la coopération opérationnelle internationale est devenue indispensable pour répondre à des cybermenaces qui ne connaissent aucune frontière. Le Cybercrime Convention Committee (T‑CY) assure le […]
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La dernière décennie a été profondément marquée par une évolution significative du paysage de la cybersécurité, notamment sous l’impulsion de l’émergence de l’intelligence artificielle (IA), avec le développement du cybercrime-as-a-service[1], la blockchain et le potentiel de l’informatique quantique. Cette évolution de l’espace cyber le positionne, selon le Global Risks Report 2026 publié par le World Economic Forum[2], en sixième place des principales menaces à horizon deux ans. Enfin, en 2025, le coût des cyberattaques sur la période 2025-2026 était compris, selon les sources, entre 10 et 12 trillions de dollars. Face à ce phénomène, les États ont souhaité réguler, encadrer, contrôler et sécuriser cet espace. Ainsi, en 2024, 132 pays disposaient de leurs propres stratégies en matière de cybersécurité, ainsi que leurs propres législations pour lutter contre la cybercriminalité.
L’émergence de normes internationales
Progressivement, des normes internationales ont émergé. À l’ONU, les débats sur « les normes de comportement responsable des États dans le cyberespace »[3] visent à établir des principes minimaux — non‑attaque des infrastructures critiques en temps de paix, obligation de coopération en cas d’incident grave, ou encore transparence sur les capacités cyber étatiques.
Parallèlement, les discussions autour d’une convention internationale sur l’intelligence artificielle cherchent à encadrer l’usage de l’IA, notamment dans les domaines sensibles comme la cybersécurité, la surveillance ou la désinformation. À cela s’ajoutent des travaux de normalisation technique essentiels. L’ensemble de ces standards contribuent à harmoniser les pratiques, réduire les divergences réglementaires et renforcer la confiance dans les technologies numériques à l’échelle mondiale.
La coopération opérationnelle internationale
Au‑delà des cadres normatifs, la coopération opérationnelle internationale est devenue indispensable pour répondre à des cybermenaces qui ne connaissent aucune frontière. Le Cybercrime Convention Committee (T‑CY) assure le suivi et l’évolution de la Convention de Budapest de 2004, facilitant les enquêtes transfrontalières et l’échange de preuves numériques entre États signataires. Sur le plan militaire et stratégique, le Centre d’excellence de cyberdéfense coopérative de l’OTAN à Tallinn, créé en 2008, constitue un pôle d’expertise de référence, notamment grâce aux exercices internationaux annuels Locked Shields. Ensemble, ces dispositifs créent une architecture de défense essentielle pour faire face à des adversaires toujours plus sophistiqués et organisés.
La Convention sur la cybercriminalité dite convention de Budapest, entrée en vigueur en 2004, est une convention rédigée par le Conseil de l’Europe. Elle est la première convention internationale qui aborde la cybercriminalité et les infractions pénales, promeut la coopération et instaure un cadre juridique commun.
Face aux menaces croissantes que représentent la cybercriminalité visant les entreprises et les particuliers, d’une part, et les cyberattaques menées par les gouvernements et dirigées contre des infrastructures essentielles, d’autre part, les États ne disposent pas d’égales capacités de résilience et de résistance. Pour distinguer, analyser et étudier ces capacités, de nombreux critères doivent être pris en compte.
Le classement de l’Union internationale des télécommunications publié dans le Global Cybersecurity Index 2024[4] s’attache à classer les capacités des États selon cinq grands critères (chacun de ces critères étant construit à partir de nombreux sous-critères) :
Au sein de l’Union européenne, l’Unité conjointe de cybersécurité et le réseau UE‑CyCLONe renforcent la coordination entre les États membres lors d’incidents majeurs, tandis que le Service de cybersécurité pour les institutions, organes et organismes de l’Union (CERT-UE), le réseau des CSIRTs nationaux, le groupe FIRST et le Centre européen spécialisé dans la lutte contre la cybercriminalité au sein d’Europol favorisent la remontée d’alertes, le partage tactique d’indicateurs de compromission et la réponse coordonnée aux attaques.
En parallèle, l’Union européenne s’appuie depuis 2004 sur l’Agence de l’Union européenne pour la cybersécurité (ENISA), qui analyse et évalue les menaces et le niveau de cybersécurité des États membres de l’Union européenne en fonction de cinq grands critères[5] :
En plus des stratégies nationales et des outils juridiques nationaux, la Commission européenne et le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) ont présenté en décembre 2020 une nouvelle stratégie de cybersécurité de l’UE, à la suite de celle de 2013.
Dans le cadre de la mise en œuvre de cette stratégie, l’Union européenne s’est également dotée d’outils législatifs, comme la directive sur la sécurité des réseaux et des systèmes d’information (NIS 2), qui établit des obligations en matière de sécurité pour les opérateurs de secteurs stratégiques comme les transports, l’énergie, la santé, la finance ou encore la gestion des déchets et des eaux usées. C’est le cas également du règlement DORA (Digital Operational Resilience Act), entré en application en janvier 2025, qui a pour objectif de renforcer la sécurité des systèmes numériques du secteur de la finance, ou encore du règlement européen sur la cyber-résilience, qui doit entrer en application à compter de juin 2026.
[1] Le cybercrime-as-a-service (ou CAAS) désigne un modèle économique structuré dans lequel des acteurs malveillants proposent, vendent ou louent des outils, des services et des infrastructures permettant de mener des cyberattaques sans nécessiter de compétences techniques avancées. Ce modèle transforme la cybercriminalité en une véritable industrie, avec des offres allant de kits automatisés de phishing à des ransomwares prêts à l’emploi, en passant par des services de botnets, d’hébergement clandestin ou de blanchiment de cryptomonnaies.
[2] World Economic Forum, The Global Risks Report 2026
[3] Nations Unies, Conseil de sécurité, « Communiqué de presse », CS/15738, 20 juin 2024
[4] Union Internationales des Télécommunications, Global Cybersecurity Index 2024
[5] Agence européenne pour la cybersécurité, The EU-Cybersecurity Index 2024
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31.03.2026 à 19:53
Coline Laroche
Cet article a été initialement publié sur le site du Sejong Institute, sous la forme d’un « Sejong Focus » le 24 février 2026. Dans le présent document, « MP5 (Middle Power 5, cinq puissances moyennes) » désigne le projet de conseil de sécurité composé de cinq pays — Corée du Sud, Japon, France, Royaume-Uni et Allemagne. Ces États, sans être des superpuissances au même titre que les États-Unis, la Chine ou la Russie, disposent d’atouts stratégiques autonomes et de capacités industrielles de défense de rang mondial. L’objectif est de bâtir un réseau de sécurité autonome entre puissances moyennes, venant compléter l’architecture de sécurité sous leadership américain.
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Cet article a été initialement publié sur le site du Sejong Institute, sous la forme d’un « Sejong Focus » le 24 février 2026.
Dans le présent document, « MP5 (Middle Power 5, cinq puissances moyennes) » désigne le projet de conseil de sécurité composé de cinq pays — Corée du Sud, Japon, France, Royaume-Uni et Allemagne. Ces États, sans être des superpuissances au même titre que les États-Unis, la Chine ou la Russie, disposent d’atouts stratégiques autonomes et de capacités industrielles de défense de rang mondial. L’objectif est de bâtir un réseau de sécurité autonome entre puissances moyennes, venant compléter l’architecture de sécurité sous leadership américain.
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31.03.2026 à 16:08
Coline Laroche
Le président de la République se rend du 31 mars au 3 avril 2026 auprès de deux puissances asiatiques de premier plan, le Japon et la Corée du Sud, passablement ébranlées par la succession de crises déclenchées par les États-Unis, leur principal allié et unique garant de leur sécurité. Leur malaise commun, largement partagé par la France peut-il se traduire par la relance de coopérations bilatérales plus actives, notamment dans le domaine de la sécurité, de l’industrie de défense et des nouvelles technologies ? Avec sa présidence du G7 et le Sommet de juin prochain auquel le Japon et la Corée du Sud sont conviés, la France entend lancer des initiatives concernant le Moyen-Orient, dont une possible coalition de pays volontaires pour sécuriserles chaines d’approvisionnement énergétiques dépendant de la région, incluant les principaux passages maritimes de la mer Rouge au détroit d’Ormuz et Bab el-Mandeb. Toutefois, l’objectif initial de ce déplacement, dont la visite d’État en Corée du Sud, la première depuis 11 ans, reste de densifier les liens avec deux puissances moyennes avec lesquelles la coopération politico-militaire manque d’une architecture structurante en dépit d’une référence appuyée au cadre multilatéral et au refus des rapports de force. Une relation plus approfondie de la France avec deux démocraties aux capacités industrielles et technologiques avancées aiderait à renforcer une Europe et un Indo-Pacifique passablement inquiets au moment où les partenaires et alliés traditionnels de Washington tentent de ne pas se laisser entrainer dans un conflit lancé par Donald Trump sans les consulter. Or la Chine, bien qu’également ébranlée sur le plan énergétique, continue à se rapprocher de la Russie dont les équipements militaires soutiennent l’Iran dans sa guerre contre les États-Unis en dessinant un front dangereux auquel participe une Corée du Nord nucléairement décomplexée. Le constat d’une dépendance sécuritaire avec les États-Unis […]
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Le président de la République se rend du 31 mars au 3 avril 2026 auprès de deux puissances asiatiques de premier plan, le Japon et la Corée du Sud, passablement ébranlées par la succession de crises déclenchées par les États-Unis, leur principal allié et unique garant de leur sécurité. Leur malaise commun, largement partagé par la France peut-il se traduire par la relance de coopérations bilatérales plus actives, notamment dans le domaine de la sécurité, de l’industrie de défense et des nouvelles technologies ? Avec sa présidence du G7 et le Sommet de juin prochain auquel le Japon et la Corée du Sud sont conviés, la France entend lancer des initiatives concernant le Moyen-Orient, dont une possible coalition de pays volontaires pour sécuriserles chaines d’approvisionnement énergétiques dépendant de la région, incluant les principaux passages maritimes de la mer Rouge au détroit d’Ormuz et Bab el-Mandeb.
Toutefois, l’objectif initial de ce déplacement, dont la visite d’État en Corée du Sud, la première depuis 11 ans, reste de densifier les liens avec deux puissances moyennes avec lesquelles la coopération politico-militaire manque d’une architecture structurante en dépit d’une référence appuyée au cadre multilatéral et au refus des rapports de force.
Une relation plus approfondie de la France avec deux démocraties aux capacités industrielles et technologiques avancées aiderait à renforcer une Europe et un Indo-Pacifique passablement inquiets au moment où les partenaires et alliés traditionnels de Washington tentent de ne pas se laisser entrainer dans un conflit lancé par Donald Trump sans les consulter. Or la Chine, bien qu’également ébranlée sur le plan énergétique, continue à se rapprocher de la Russie dont les équipements militaires soutiennent l’Iran dans sa guerre contre les États-Unis en dessinant un front dangereux auquel participe une Corée du Nord nucléairement décomplexée.
Le Japon et la Corée du Sud ont beaucoup d’enseignements politico-militaires à retirer de l’observation de l’attaque américano-israélienne coordonnée contre l’Iran et sa répercussion en Indo-Pacifique. C’est bien le degré d’interopérabilité existant entre les deux forces armées, notamment aériennes, qui a été un des facteurs de réussite du lancement de l’opération Epic Fury aux premières heures des frappes contre la capitale iranienne le 28 février 2026. Ce degré d’imbrication stratégique n’existe pas entre les forces armées japonaises et états-uniennes, ni même entre les forces sud-coréennes et américaines pourtant rompues à de grands exercices interarmées conjoints avec des tirs réels comme Ulchi freedom Shield. Si pendant des années Tokyo a ambitionné d’être l’équivalent en Asie de ce que les forces britanniques peuvent être pour les États-Unis au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), un autre modèle se dessine sous les yeux des deux principaux alliés américains en Asie renvoyés à leur statut de junior-partenaires.
Mais de l’Europe à l’Indo-Pacifique, les alliés des États-Unis sont soumis à rude épreuve. Leurs territoires sont considérés comme un réservoir de forces et de matériels soumis à un droit de préemption selon le besoin. Leur outil militaire, notamment naval, est également assimilé à des forces auxiliaires mobilisables à la demande comme en témoignent les pressions de Donald Trump pour monter une opération de police maritime afin de sécuriser le détroit d’Ormuz, verrouillé par les gardiens de la révolution depuis fin février. La Corée du Sud se sent particulièrement vulnérable face à la Corée du Nord car elle s’est vue dépouillée de ses moyens de défense antimissile (missiles Patriot et systèmes Terminal High Altitude Area Defense) par les États-Unis pour les transférer au Moyen-Orient.
On soupçonne par ailleurs que sous une apparente sagacité diplomatique et une attitude de retrait, la Chine n’est pas inactive sur le terrain moyen-oriental. Selon certaines sources, les satellites chinois fourniraient à Téhéran des renseignements en temps réel sur les déploiements des forces américaines et leur renforcement en moyens d’attaques et de défense antiaériens sur les bases prépositionnées dans le golfe (arrivées de F-35A, F-15E, A-10C et du système THAAD).
Dans ce contexte anxiogène et face au chantage à la sécurité de Donald Trump, le Japon et la Corée du Sud, qui ont substantiellement augmenté leur budget militaire se cherche de nouveaux partenaires. Le Japon vient de mettre en place un ambassadeur auprès de l’OTAN et a accru son dialogue stratégique avec l’Union européenne.
Tokyo et Séoul n’ont pu que noter qu’après le Venezuela, les États-Unis n’ont pas craint de s’en prendre au deuxième proche partenaire et soutien énergétique indispensable de la Chine en matière d’approvisionnement énergétique. Ce nouveau coup, en moins d’un mois, porté à la croissance chinoise aurait pu contribuer à élargir l’espace d’initiatives stratégique des alliés et partenaires des États-Unis de l’Indo-Pacifique à l’Europe où l’influence politique, économique et commerciale de la Chine s’est largement étendue, faisant peser une menace potentielle sur les chaines d’approvisionnement mondiales. Il n’en est rien et pour l’heure avec un baril a plus de 100 dollars les économies européennes et asiatiques, fortement industrialisées, souffrent. Le Japon est particulièrement touché, avec une dépendance pétrolière au Moyen-Orient qui atteint, selon les économistes, 65 % à 90 % de ses besoins en pétrole. La Corée du Sud est dans une situation semblable, son système énergétique reposant quasi entièrement sur des importations.
La position de la Chine apparait moins difficile bien qu’elle soit le premier importateur mondial de pétrole brut et l’un des principaux acheteurs de GNL. Elle achète plus de 40 % de son pétrole brut dans le Golfe tout en ayant, depuis l’invasion de l’Ukraine, renforcé ses liens avec la Russie, qui l’approvisionne à bas prix. De plus, le charbon dont dispose Pékin lui permet de compenser un manque de gaz ou de brut dont elle dispose d’importantes réserves. Même privé de l’approvisionnement iranien après celui du Venezuela, il n’est pas sûr que Pékin voie sa croissance économique menacée, d’autant que ses navires semblent emprunter sans encombre le détroit d’Ormuz, étant classée puissance « non hostile » par l’Iran. Une facilité dont ne profitent pas les grandes compagnies de transport occidentales, du danois Maersk au français CMA-CGM.
Un second point de crise vient d’ailleurs de s’ouvrir en mer Rouge avec les Houthis. Lorsque ces derniers s’en sont pris à la navigation commerciale dans le détroit de Bab el-Mandeb fin 2023, l’économie mondiale avaient été particulièrement perturbées. Le trafic de conteneurs à travers la mer Rouge a chuté de 90 % en trois mois et le détournement des navires autour du cap de Bonne-Espérance en Afrique du Sud avec dix jours de transit supplémentaires, rajoutait un million de dollars de coût en carburant à chaque voyage, faisant progresser les tarifs de fret entre l’Asie et l’Europe. Les États-Unis ont alors conduit des frappes et mené une campagne aérienne avec des munitions de précision coûtant pour certaines des millions de dollars par intercepteur et dont la consommation a largement entamé leur réserve de missiles de haute précision. Une situation qui les rattrape largement aujourd’hui et les incite à suspendre sans vergogne les livraisons de missiles de défense antiaérienne destinées à l’Ukraine et payées par les Européens.
La Chine observe la situation militaire avec une attention renouvelée pour en tirer des enseignements précieux quant à ses propres objectifs stratégiques. Les États-Unis peuvent-ils mener une guerre sur deux théâtres ? Un Moyen-Orient qui exige une gestion de crise durable peut rapidement épuiser les capacités militaires américaines en mobilisant les navires de combat, les avions de chasse, les systèmes d’armes et les munitions dont le Pentagone a besoin pour continuer à exercer sa mission de dissuasion en Indo-Pacifique. A contrario, un Moyen-Orient stable, sans le perturbateur iranien et ses soutiens directs (houthis) et indirects (Chine et Russie) et où les monarchies du Golfe resteraient proches de Washington, pourrait être géré avec une empreinte plus légère. Cela libérerait une puissance de combat décisive pour l’Indo-Pacifique que les cercles politiques et militaires états-uniens, relayés par l’ensemble des thinks tanks du pays, ont qualifiés de prioritaire, focalisant études et wargames sur le détroit de Taiwan et la mer de Chine du Sud depuis des années.
Si à court ou moyen terme, une crise venait à éclater, à Taiwan ou sur la péninsule coréenne, les États-Unis auront besoin que les nations alliées, de l’Asie à l’Europe, puissent les soutenir que ce soit sur le plan militaire ou politico-économique. Outre un effort logistico-opérationnel d’ampleur plaçant le Japon, la Corée du Sud, les Philippines et l’Australie en première ligne, l’efficacité d’une possible coalition viendrait de la mise en place d’un niveau de coût dissuasifs pour les « acteurs belligérants » en termes de sanctions, d’exclusion technologique et financière où l’Union européenne aurait un rôle à jouer. Des perspectives très hypothétiques désormais, brouillées par les contours d’une succession de crises interdépendantes, de l’Europe au Proche et Moyen-Orient où l’on voit les effets de la guerre en Ukraine comme de ceux du 7 octobre interagir avec des impacts de longs termes imprévisibles.
La visite du président Macron en Asie de l’Est intervient donc dans un contexte international particulièrement désordonné et dangereux. Pour autant, la convergence politico-militaire n’a jamais été aussi forte entre la France, le Japon et la Corée du Sud, en quête d’une plus grande autonomie stratégique tant face aux États-Unis que face à la Chine et à la Russie. La France, puissance européenne, est également une puissance résidente et active dans l’Indo-Pacifique avec des territoires, des forces militaires et des intérêts stratégiques permanents. Elle a maintes fois démontré sa crédibilité opérationnelle et sa capacité de projection de puissance grâce aux déploiements réguliers du porte-avions Charles de Gaulle, de sous-marins nucléaires d’attaques et de groupes de bâtiments de combat. Depuis 2018, son armée de l’Air organise des missions opérationnelles ponctuelles en Indo-Pacifique avec la mission Pégase. Les engagements indopacifiques de la France mais aussi à une échelle plus globale, illustrent sa capacité à intervenir concrètement au profit de la sécurité internationale dans un environnement de crise. Cette capacité s’inscrit également dans une lecture plus large de l’interdépendance des théâtres, entre stabilité indopacifique et euro-atlantique où les capacités militaires et les moyens des industries de défense japonaises et sud-coréennes ont toute leur place.
Sans doute faut-il densifier les relations et les nombreux échanges développés entre la France, le Japon et la Corée du Sud à une échelle bilatérale, européenne mais aussi globale. Ces différents niveaux s’articulant entre eux sans nuire à la construction de relations personnelles propres. La relation de la France avec le Japon est ancienne et très riche au plan diplomatico-politique tandis que la relation bilatérale avec la Corée du Sud apparait surtout portée par des échanges économiques et commerciaux en dépit du substrat mémoriel lié à la participation française à la guerre de Corée. Par ailleurs, les deux pays ont fortement essentialisé leurs relations de sécurité avec les États-Unis, et pour le Japon les contraintes propres à la constitution pacifiste du pays, pour restreinte le champ de leur coopération notamment sécuritaire. Cette frilosité n’est plus de mise aujourd’hui. La sécurité maritime avec la participation à la protection des voies maritimes internationales dont les routes commerciales énergétiques en mer Rouge et dans le détroit d’Ormuz, constitue un terrain de coordination tout trouvé pour les marines des trois pays et il apparait déjà effectif depuis la lutte contre la piraterie maritime dans l’océan Indien lancée en 2008 par la communauté internationale. La présence de la marine japonaise à Djibouti depuis 2016 pourrait être mise à profit en ce sens. D’autres interactions opérationnelles pourraient être mises en œuvre entre Paris, Tokyo et Séoul dans les domaines propres aux activités de zones grises, c’est-à-dire le spatial, le cyber ou encore la protection des infrastructures sensibles.
Par ailleurs, si la coopération entre la France et le Japon s’inscrit dans le cadre d’un « partenariat d’exception » déclinée à travers une feuille de route précise (2023-2027), les relations avec la Corée du Sud gagneraient à être davantage institutionnalisées alors que l’année 2026 marque les 140 ans de l’établissement des relations entre Paris et Séoul. La coopération de défense entre la France et la Corée du Sud comporte déjà des échanges substantiels dans les domaines cyber, spatial et technologique. Les industries française et coréenne, toutes deux puissantes, offrent un potentiel significatif de coopération industrielle accrue, notamment en matière navale, aéronautique, antimissile et dans les technologies duales.
Plus largement, les consultations de la France avec les deux principales puissances d’Asie de l’Est, le Japon et la Corée du Sud, devraient accorder une place importante à la gestion des crises internationales. Le Proche et Moyen-Orient, le soutien à l’Ukraine et les sanctions contre la Russie, la stabilité en Asie de l’Est et la question nord-coréenne figureront en bonne place sur les agendas respectifs. La relation avec la Chine constitue à n’en pas douter un domaine d’importance spécifique pour les trois pays. Sur ces thématiques, l’enjeu de la visite d’Emmanuel Macron, qui comporte un volet économique et commercial non négligeable, devrait aboutir à mettre en avant une dynamique de concertation régulière entre puissances moyennes qui partagent une même vision des recompositions stratégiques en cours.
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