
29.04.2026 à 19:28
Coline Laroche
Frédéric Martel vient de publier un livre intitulé Occidents – Enquête sur nos ennemis, dont le moins que l’on puisse constater est qu’il bénéficie d’une vaste promotion puisqu’on a pu lire ou écouter son auteur dans d’innombrables médias ces dernières semaines. La perplexité germe rapidement à l’écoute de l’émission Quotidien du 13 avril animée par Yann Barthès, lorsque l’auteur explique avec force détails qu’il a participé à une réunion de tous les chefs politiques et militaires du Hezbollah au 4e sous-sol d’un immeuble sécurisé sis dans la banlieue sud de Beyrouth[1]. OSS 117 n’en aurait pas demandé tant… En lisant la transcription du podcast géopolitique de L’Express daté du 16 avril, le doute se transforme en suspicion quand Frédéric Martel explique sans sourciller qu’il a « infiltré des réseaux du Hezbollah ». Toute personne s’intéressant au Moyen-Orient sait que le Hezbollah est l’une des organisations les plus cloisonnées de la région et les événements de ces dernières années ont prouvé que seuls les agents des services de renseignement israéliens étaient parvenus à pénétrer cette organisation, avec la redoutable efficacité que l’on connait. On peut alors légitimement douter qu’un journaliste français, préparant un essai sur les ennemis de l’Occident, puisse ainsi avoir ses entrées au plus haut niveau d’un mouvement dont une partie de l’appareil vit dans la clandestinité. Mais visiblement aucun de ses confrères ne lui a demandé plus de précisions sur cette folle aventure… plus c’est gros plus cela passe et cela impressionne sûrement beaucoup dans les chaumières de constater un tel courage. La surprise passée, d’innombrables questions se posent à la lumière des interventions de Frédéric Martel. Comme il l’affirme à de maintes reprises, il s’agit pour lui d’expliquer la logique de tous ceux qui affirment lutter contre l’Occident. Nous reviendrons sur l’utilisation du pluriel du titre de son livre. […]
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Frédéric Martel vient de publier un livre intitulé Occidents – Enquête sur nos ennemis, dont le moins que l’on puisse constater est qu’il bénéficie d’une vaste promotion puisqu’on a pu lire ou écouter son auteur dans d’innombrables médias ces dernières semaines.
La perplexité germe rapidement à l’écoute de l’émission Quotidien du 13 avril animée par Yann Barthès, lorsque l’auteur explique avec force détails qu’il a participé à une réunion de tous les chefs politiques et militaires du Hezbollah au 4e sous-sol d’un immeuble sécurisé sis dans la banlieue sud de Beyrouth[1]. OSS 117 n’en aurait pas demandé tant… En lisant la transcription du podcast géopolitique de L’Express daté du 16 avril, le doute se transforme en suspicion quand Frédéric Martel explique sans sourciller qu’il a « infiltré des réseaux du Hezbollah ».
Toute personne s’intéressant au Moyen-Orient sait que le Hezbollah est l’une des organisations les plus cloisonnées de la région et les événements de ces dernières années ont prouvé que seuls les agents des services de renseignement israéliens étaient parvenus à pénétrer cette organisation, avec la redoutable efficacité que l’on connait. On peut alors légitimement douter qu’un journaliste français, préparant un essai sur les ennemis de l’Occident, puisse ainsi avoir ses entrées au plus haut niveau d’un mouvement dont une partie de l’appareil vit dans la clandestinité. Mais visiblement aucun de ses confrères ne lui a demandé plus de précisions sur cette folle aventure… plus c’est gros plus cela passe et cela impressionne sûrement beaucoup dans les chaumières de constater un tel courage.
La surprise passée, d’innombrables questions se posent à la lumière des interventions de Frédéric Martel. Comme il l’affirme à de maintes reprises, il s’agit pour lui d’expliquer la logique de tous ceux qui affirment lutter contre l’Occident. Nous reviendrons sur l’utilisation du pluriel du titre de son livre. La méthode est de prime abord simple, mais empreinte d’un raisonnement binaire dont la rigueur intellectuelle est sujette à caution. Les bons, défenseurs et incarnations du système libéral, contre les méchants, dictateurs ou illibéraux. L’auteur range ainsi dans la même catégorie des responsables politiques et des systèmes dont les origines, les histoires et les dynamiques sont radicalement différentes et ne peuvent pas être simplement superposées pour les besoins d’une démonstration empirique. Jamais ne sont par exemple évoquées les classes sociales et les intérêts économiques défendus par ces dernières, qui semblent pourtant déterminantes pour en saisir les logiques. Qui peut considérer sérieusement que les politiques défendues par Fidel Castro, Hugo Chavez, Vladimir Poutine, Xi Jinping, Viktor Orbán ou Hassan Nasrallah sont réductibles l’une à l’autre ?
Pour l’auteur, le terme d’Occident est « une construction brandie par nos adversaires pour nous dénoncer ». Pour lui, c’est la haine partagée de l’Occident qui serait le dénominateur commun et relie l’ensemble de ces responsables politiques. D’ailleurs lui-même ne se caractérise pas comme occidental, mais avant tout comme Européen, et considère que l’Occident est peut-être une métaphore, une caricature et non pas une réalité. Un mythe utilisé par ses ennemis.
Très bien. Il admet donc que le terme d’Occident n’est en l’occurrence pas lié à la géographie mais ne comprend pas qu’il incarne plus fondamentalement une alliance stratégique et militaire ainsi que des systèmes politiques mis en place pour défendre le mode de production économique dominant.
Le raisonnement de Frédéric Martel renvoie à la question qu’il juge fondamentale des valeurs supposées être incarnées par les démocraties libérales. Le simplisme fait cependant rarement bon ménage avec l’histoire telle qu’elle existe et non pas telle que l’on voudrait qu’elle soit. Eriger la défense des valeurs démocratiques comme principe cardinal des convictions qui semblent inspirer l’auteur est un axiome séduisant et respectable. Il faut dans ce cas pousser la logique à son terme et admettre que les « États démocratiques » incarnent des principes à géométrie variable. L’histoire des cruautés de la colonisation – le fameux fardeau de l’homme blanc développé par Rudyard Kipling – le prouve amplement, les exemples abondent. Comment aussi expliquer les multiples coups d’État organisés par de soi-disant respectables démocraties (Iran 1953, Chili 1973…), comment justifier les guerres engagées et menées par les mêmes États impérialistes au mépris du droit international ? Ces quelques rappels historiques sont loin d’être exhaustifs tant les exemples pullulent de ces États démocratiques qui n’hésitent pas à utiliser les moyens les plus opposés aux valeurs qu’ils prétendent défendre.
Mais ces situations ne se trouvent pas que dans l’histoire, l’actualité nous les rappelle quotidiennement. Chacun peut constater le deux poids-deux mesures caractérisant la politique des États occidentaux dans leur traitement respectif de la guerre en Ukraine ou dans celui du génocide en cours à Gaza. Dans le deuxième cas le silence est en effet assourdissant et les initiatives concrètes pour mettre fin au massacre planifié quasi inexistantes… Visiblement la vie d’un Palestinien a beaucoup moins de valeur que celle d’un Ukrainien.
Non, décidément, l’analyse de la situation internationale ne dépend pas d’idées généreuses, mais en l’occurrence singulièrement désincarnées et donc en bonne part inopérantes. Pour Frédéric Martel la méfiance et la détestation à l’encontre de l’Occident s’expliquerait parce que cet Occident est devenu synonyme de démocratie, donc la haine à son encontre « représente d’abord une haine de la démocratie »[2]. Ce n’est pas une haine à l’encontre de l’Occident que les États du Sud conçoivent mais bien une défiance, justifiée, quant à la propension des dirigeants occidentaux à défendre des principes uniquement quand ils correspondent à leurs intérêts matériels bien compris. Comment, dans cette situation, les dirigeants du Sud pourraient-ils spontanément et le cœur léger adopter des principes tant de fois bafoués ?
Pour autant, rien ne justifie un hypothétique soutien à des régimes autoritaires ou dictatoriaux qui oppriment les peuples de nombreux États du Sud et nul progressiste ne peut se dispenser des nécessaires critiques à leur égard. Le piège en la matière serait de tomber dans une sorte de retour du campisme de la guerre froide, non plus aligné cette fois-ci sur l’URSS mais comme un soutien direct ou indirect à des régimes mis sous pression par les États-Unis. Comme le décrit Gilbert Achcar : « En d’autres termes, il y eut passage d’une logique de “L’ennemi de mon ami (l’URSS) est mon ennemi” à une logique de “L’ennemi de mon ennemi (les États-Unis) est mon ami” ». Ce raisonnement n’est pas non plus opérant, parce que binaire.
Le pendant de cette position est un « campisme inversé » dicté par les puissances occidentales qui constitue le fondement de la thèse de Frédéric Martel. Un clivage entre les « démocraties » et les « régimes autoritaires » traduit en termes de confrontation entre pays « libéraux » et « illibéraux », les premiers promouvant un monde de paix, de droits, de libertés, de valeurs universelles, les seconds un monde autoritaire, de force brute. Ces clivages poursuivent un objectif idéologique et stratégique : nous enjoindre à choisir notre camp en fonction d’une grille de lecture simpliste, moralisante, instrumentalisée et singulièrement artificielle. Mais dans le domaine des relations internationales, les partisans d’une transformation progressiste et d’une rupture avec le système capitaliste ne peuvent raisonner en termes campistes d’« amis/ennemis »[3].
La prétention de Frédéric Martel à avoir infiltré le Hezbollah fait sourire, mais au-delà du grotesque l’essentiel n’est pas là. Ses réflexions sont développées en défense de l’occidentalisme dont une partie des soi-disant élites politiques et médiatiques sont biberonnées depuis des décennies et qui constatent avec effroi que le sol se dérobe sous leurs pieds. Non seulement les États du Sud, dans leur grande diversité, revendiquent leur droit à décider par eux-mêmes sans plus subir les exigences des États occidentaux, mais, de plus, le pays qui incarnait jusqu’alors l’occidentalisme pour ses thuriféraires est en train de saper méthodiquement les bases sur lesquelles était édifiée leur domination. La politique mise en œuvre par Donald Trump n’est probablement pas une courte parenthèse et contribue à reconfigurer les relations internationales. Avec son insupportable arrogance il contribue à affaiblir l’Occident et ses prétendues valeurs si chers à Frédéric Martel. Au-delà du cas états-unien nous assistons en effet à une prolifération et à un renforcement des régimes autoritaires à travers le monde qui tentent de juguler à leur manière les effets de la crise généralisée qui affecte le système international.
Ainsi, à la question de savoir si Israël est la pointe avancée de l’Occident comme le prétend Benyamin Netanyahou, Frédéric Martel, y constatant la domination des ultraorthodoxes et des ultranationalistes, feint de s’interroger et explique « ce qui pose la question de l’appartenance d’Israël aux pays occidentaux, disons aux démocraties libérales ». La formule est savoureuse. Toute interrogation est légitime mais certaines apparaissent néanmoins comme superfétatoires, et le syndrome de l’indignation sélective semble bien avoir affecté notre auteur. Il explique en outre à propos du Liban qu’une solution s’impose pour parvenir à la paix : ce pays doit démanteler le Hezbollah et reconnaitre Israël. Il ajoute sans sourciller « L’Égypte et la Jordanie l’ont fait. Il n’y a plus de guerres depuis longtemps avec ces deux pays ». Pour Frédéric Martel, le tour est joué. C’est ne rien comprendre à la centralité de la question palestinienne sans résolution de laquelle il est vain d’escompter une stabilisation de la région. À moins qu’il considère cette question comme désormais nulle et non avenue et qu’il suffirait in fine de faire preuve de bonne volonté pour ramener la paix, comme par un coup de baguette magique. Ce positionnement est, a minima, inquiétant en ce qu’il fait écho aux positions défendues par l’establishment israélien.
Il s’agit certes de construire des alternatives pour faire face aux défis d’un monde en crise systémique. Pour ce faire il s’agit de ne pas se tromper de combat et surtout s’appuyer sur les résistances sociales et politiques qui existent à travers grand nombre de pays. Pour y parvenir il est alors préférable de ne pas considérer les citoyens comme des crétins en prétendant avoir infiltré le Hezbollah…
[2] Frédéric Martel, Occidents – Enquête sur nos ennemis, Paris, Plon, 2026, p. 587.
[3] Voir à ce propos Didier Billion et Christophe Ventura, Désoccidentalisation – Repenser l’ordre du monde, Marseille, Agone, 2023.
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29.04.2026 à 17:54
Déborah Yapi
Le 25 avril 2026, des attaques ont été menées par des groupes armés au Mali, notamment à proximité de la capitale Bamako. Les combats ont opposé les Forces armées maliennes (FAMa), soutenues par l’organisation paramilitaire russe Africa Corps, à une alliance inédite entre deux groupes armés aux objectifs distincts. D’un côté, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), une organisation djihadiste affiliée à Al-Qaïda, et de l’autre, les indépendantistes touareg du Front de libération de l’Azawad (FLA). Les rebelles sont parvenus à prendre le contrôle de plusieurs villes, dont Kidal, sous contrôle de l’État malien et des mercenaires russes depuis 2023. Ces affrontements particulièrement violents ont fait au moins seize morts, dont le ministre de la Défense, Sadio Camara. Ces événements s’inscrivent dans un contexte déjà extrêmement fragile. Depuis plus d’une décennie, le Mali est confronté à une crise profonde, marquée par une instabilité politique et de fortes difficultés économiques. Dès lors, comment expliquer le rapprochement de deux groupes armés aux objectifs pourtant divergents ? S’agit-il d’une alliance durable ou d’une coalition de circonstance contre l’État malien ? Cette dynamique annonce-t-elle une fragmentation du pays ? Dans quelle mesure la junte au pouvoir est-elle en capacité de contrôler la situation ? Et comment interpréter l’absence de réaction de la Russie et les acteurs régionaux face à cette situation ? Autant d’enjeux abordés avec Fatou Élise Ba, chercheuse à l’IRIS, responsable du Programme Sécurité humaine et spécialiste des questions de développement et de l’Afrique, qui analyse les dynamiques de ces affrontements et les risques d’évolution de cette crise.
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Ces événements s’inscrivent dans un contexte déjà extrêmement fragile. Depuis plus d’une décennie, le Mali est confronté à une crise profonde, marquée par une instabilité politique et de fortes difficultés économiques.
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28.04.2026 à 17:47
stagiaire-comm@iris-france.org
On the eve of the 250th anniversary of the United States Declaration of Independence, many debates are emerging over the evolution of American politics and the country’s role on the international stage. In a context marked by deep internal divisions, growing geopolitical tensions, and intensifying rivalries between powers, one question persists: is the country at a turning point in its history? America at 250: At Home and Beyond approaches this question from this perspective, offering an analysis of political, social, and international dynamics, while also reflecting on the transformations and challenges facing the United States as this symbolic milestone approaches. On this occasion, Gideon Rose, professor at Columbia University, former editor of Foreign Affairs, and author of the book’s postscript, answers our questions:
L’article Is U.S. Power Declining or Transforming? American Democracy and Its Global Role est apparu en premier sur IRIS.
On the eve of the 250th anniversary of the United States Declaration of Independence, many debates are emerging over the evolution of American politics and the country’s role on the international stage. In a context marked by deep internal divisions, growing geopolitical tensions, and intensifying rivalries between powers, one question persists: is the country at a turning point in its history? America at 250: At Home and Beyond approaches this question from this perspective, offering an analysis of political, social, and international dynamics, while also reflecting on the transformations and challenges facing the United States as this symbolic milestone approaches.
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