«Selon Brueghel en 2023Icare n’est pas tombé dans la mer.Il a été touché par une bombeou un obus de char.Des éclats de Shrapnel ont dispersé son corpssur les ruines des maisons bombardées.et sur les écoles et les musées.Il n’y avait pas de laboureur,mais les fraises et l’herbecontinuaient de pousser, et les chienset les chats, au clair de lunefouillaient des tas de cadavres.Personne n’a entendu les éclats de Shrapnel tomberdans la mer ni le bourdonnement du drone.
L’auteur de ce poème1, Mosab Abu Toha, était professeur d’université et bibliothécaire à Gaza, où il n’y a désormais plus ni universités ni bibliothèques. Arrêté, puis battu et humilié par les forces de défense israéliennes en novembre 2023, il parvient, après sa libération, à rejoindre Le Caire en décembre 2023, puis Syracuse, dans l’État de New York, avec sa femme et ses enfants.
À la différence d’Icare2, le personnage de son poème, Abu Toha a pu miraculeusement battre des ailes et s’élever dans un ciel dégagé. Mais, comme Icare, une partie de lui-même n’a jamais quitté Gaza et gît pour toujours dans les ruines et les décombres, où vivent encore des membres de sa famille et ses amis. Dans ce poème de 2023, herbe et fraises continuent de pousser avec l’insolence des choses qui ne peuvent pas mourir. Mais nous sommes en 2026, et il n’y a plus ni fraises ni herbe à Gaza.
Le crime parfait
Dispersé dans les ruines, le corps d’Icare est introuvable. Il en va de même pour les corps de 9 000 autres gazaouis ensevelis sous les immeubles effondrés et recouverts de tonnes de gravats. Depuis peu, des équipes de la défense civile s’activent pour les retrouver. Avec des moyens limités et un matériel rudimentaire, elles ont récemment permis de découvrir des dizaines de victimes, toutes issues d’une même famille, la famille Salem, dans le quartier d’Al-Rimal de Gaza-ville. Mais comment identifier des corps lorsqu’il n’y a plus vraiment de corps
La maison de la famille Salem s’est effondrée sous les bombardements dans les premiers mois de la guerre, en décembre 2023. Aujourd’hui, la guerre est officiellement terminée, mais Israël multiplie les attaques ciblées, et s’acharne sur les derniers bâtiments qui tiennent encore debout. Lorsque les armes se taisent, les ruines, fragilisées par les intempéries inédites de cet hiver, s’affaissent sur elles-mêmes, tuant et recouvrant ceux qui s’étaient réfugiés là, ceux pour qui une maison en ruine reste une maison — home — un chez-soi. Personne n’a jamais cru que le cessez-le-feu instauré dans le cadre du plan Trump mettrait un terme au génocide en cours, et à la politique de destruction totale revendiquée par les extrémistes israéliens.
On feint pourtant de croire que tout est rentré dans l’ordre. Les médias ont largement couvert la première phase du plan de paix marquée par la libération des otages, de part et d’autre. Ceux qu’on appelle «
Les journalistes sont invités à regarder bouger la fameuse «Rami Abou Jamous, une «frontière virtuelle et mouvante qui couvre déjà au moins 53
La zone occupée est un no man’s land. Il ne reste rien. Bâtiments, arbres, terres agricoles : tout a été méthodiquement broyé et rasé par les engins de chantier israéliens — notamment le terrifiant bulldozer Caterpillar D9 — qui effacent à une vitesse vertigineuse toute trace de ce que fut Gaza. De l’autre côté de la ligne jaune se trouvent des ruines à perte de vue. Les chiffres défient l’imagination : 80
Plus de 70 000 tonnes d’explosifs ont été larguées sur Gaza, ce qui dépasse le total des bombardements sur les villes de Dresde, Hambourg et Londres pendant la seconde guerre mondiale. Dans l’histoire récente, même des villes comme Alep en Syrie ou Marioupol en Ukraine n’ont pas été aussi durement frappées que Gaza.
Pas plus que les chiffres, les mots ne semblent pouvoir se hisser à la hauteur du désastre qu’ils s’efforcent de nommer. On persiste, contre toute évidence, à noyer le terme « dans les fausses pudeurs et les réticences coupables. Mais on ose tout de même parler d’urbicide pour désigner le projet israélien de détruire et de raser toutes les villes de la bande de Gaza, leurs bâtiments, leurs rues, leurs infrastructuresmémoricide pour qualifier les bombardements des sites et monuments historiques… On pourrait sans doute inventer encore beaucoup d’autres mots en «
Si ces chiffres et ces mots échouent, malgré leur précision supposée, à rendre compte de ce qui se joue à Gaza, c’est qu’ils restent cantonnés dans le registre des preuves mesurables : on évalue, on statue, on nomme. Parfois, on juge et l’on condamne, mais toujours de très loin. On se pose en arbitre d’une guerre dont on pourrait quantifier l’ampleur, décliner à l’infini les conséquences catastrophiques sur l’humain et le non-humain, le matériel et l’immatériel. Mais par là même, on ne dit rien du crime perpétré à Gaza, un crime qui ne serait pas un prolongement, une dérive malheureuse de la guerre, mais le point aveugle qu’il faut chercher avant, après, en deçà et au-delà de la guerre. L’occupant israélien ne cherche pas à défaire un ennemi, mais à assurer sa mainmise sur tout ce qui, en Palestine, pouvait jusque-là paraître hors d’atteinte : chaque recoin de la terre et de l’âme, le ciel, la mer, les souvenirs, l’avenir, le temps lui-même.
Dans le poème d’Abu Toha, Icare ne cherche pas à quitter Gaza, à s’enfuir. Il s’envole pour prendre de la hauteur. Quelques coups d’aile lui auraient permis de contempler les ruines pour y traquer la mémoire mutilée, la vie indestructible qui persiste dans les décombres, pour arracher à l’oubli ce que l’occupant prétend effacer, pour relancer en somme l’horloge qui s’est arrêtée.
Hélicoptères Apaches, F16 et drones, les nouveaux anges du Jugement
Avant d’être mis en pièces par un obus israélien, Icare aurait pu voir très distinctement que la mémoire gisant dans les ruines de Gaza n’est pas seulement la mémoire palestinienne, mais aussi la mémoire juive. Comme l’explique le philosophe Georges Didi-Huberman, dans une tribune publiée dans Le Monde le 3 juin 2025, en bombardant, en affamant, en liquidant méthodiquement le peuple palestinien, le gouvernement israélien inflige « à « Zakhor [«3. Cela ne signifie pas que les extrémistes israéliens auraient fait table rase du passé. Bien au contraire, ils se souviennent. Mais ils sont passés maîtres dans l’art de bafouer le souvenir : comme n’importe quels fascistes, ils savent instrumentaliser la mémoire, lui façonner une nuque disciplinée et un front d’airain.
S’ils se souviennent, explique Didi-Huberman, c’est pour mieux nourrir «activisme messianique, leur fantasme du “troisième temple” ou leur perspective coloniale sur le “grand Israël” insultant ainsi « En effet, dans les ruines de Gaza, les fondamentalistes israéliens ne voient qu’un monde à conquérir et une population à éradiquer. La mémoire, alors, nourrit la vengeance et l’oubli de l’autre. Perversion totale d’une tradition messianique juive depuis toujours hantée par les ruines et la promesse du tikkun : la réparation d’un monde brisé. Dans cette tradition, la matière broyée, réduite à l’état de fragments, ne doit pas être pulvérisée davantage, mais au contraire recueillie, recousue et sauvée. Un messianisme utopique et émancipateur cherchait même dans les ruines des raisons de combattre au nom des vaincus et des générations passées écrasées par l’histoire : une promesse d’espoir, de salut et de justice.
Mise au service d’un projet colonial et théocratique, cette promesse de réparation s’est muée en son exact contraire : un verdict de mort qui autorise l’élimination des vaincus et le triomphe sans retenue des vainqueurs. Le crime cesse alors d’être un crime puisqu’il vient hâter le jugement des âmes, la séparation nette et définitive entre les justes et les impies. Le feu qui s’abat continuellement sur Gaza devient ainsi un feu purificateur. Et s’il n’y a pas de place dans le ciel pour un Icare palestinien, c’est que ce ciel est tout entier traversé et occupé par les anges de la mort israéliens devenus les anges du Jugement dernier, qui purgent la terre avant l’occupation finale.
Dans le poème «4. Dans de nombreux poèmes de son premier recueil, Ce que vous trouverez caché dans mon oreille, Abu Toha évoque la mort qui sans cesse plane au-dessus de Gaza : « créatures effrayantes qui quadrillent le ciel et sèment le malheur, monstres tout droit sortis de l’enfer : «5. Tels sont les nouveaux anges du Jugement — on a les anges qu’on mérite — déployés pour détruire et tuer, mais aussi pour signifier leur sursis à ceux qui habitent encore les ruines, pour leur rappeler à chaque instant qu’ils marchent vers l’anéantissement.
Habiter les ruines
Et pourtant, contre toute attente, les Gazaouis ne quittent pas les ruines dans lesquelles ils sont revenus vivre en masse, le 10 octobre 2025, après le cessez-le-feu. Tout le monde a vu les images impressionnantes qui montrent ces 500 000 déplacés formant une immense colonne et faisant route vers le nord de l’enclave.
Tout le monde aurait dû voir ceux qui reviennent. Ceux qui retrouvent par miracle leur immeuble presque intact et pleurent devant une porte qu’ils n’osent pas franchir. Ceux qui installent une tente ou un abri dérisoire sur les ruines de leurs maisons qui, bien que méconnaissables, demeurent leurs maisons. Ou ceux qui racontent la persistance tenace, dans toutes les rues, d’une odeur de mort qui imprègne chaque chose et que le vent ne parvient pas à chasser. Ceux qui décident d’habiter dans un cimetière, près de leur famille qu’ils ont pu enterrer. Enfin, ceux qui ramassent les livres dans les décombres d’une bibliothèque universitaire et les font sécher au soleil.
Et aujourd’hui, tout le monde détourne le regard devant les tentes inondées et leurs habitants frappés par le vent glacial de cet hiver 2025. Les enfants, les nourrissons surtout, souffrent de la faim et, privés de couvertures et d’abris décents, meurent d’hypothermie, alors que l’acheminement de l’aide humanitaire est toujours filtré et entravé par l’armée israélienne.
On met toutefois un point d’honneur à célébrer la «ligne jaune…
Contre la résilience, la subsidence
L’écrivain et politologue libanais Camille Ammoun nous aide à sentir le poids d’indécence qui pèse sur cette notion de résilience, à comprendre comment elle désamorce la colère, relativise l’injustice ou l’oppression et permet de conclure qu’à l’intolérable, il est toujours possible de s’adapter. Ammoun lui oppose un autre terme, emprunté à la géologie : la « désignant par là une matière qui ne peut reprendre sa forme première «6.
La subsidence désigne un affaissement du sol et par extension le délitement de toute une société dont les piliers s’effondrent peu à peu« Quand il écrit ces lignes, Ammoun songe à Beyrouth, ville libanaise martyrisée par l’histoire. Que dirait-il de Gaza, où le sol s’est affaissé au point qu’il semble ne plus y avoir de solWall Street Journal.
Et pourtant, le corps d’Icare reprend forme, ses restes rassemblés sont maintenant animés d’une vie étrange et obstinée. Il ne retrouvera pas ses ailes, mais il saura vivre dans les ruines. Point de résilience héroïque, point de promesse de renaissance, mais la force de celui qui refuse quotidiennement de disparaître.
« explique Abu Toha7. Israël ne peut vaincre, car il est certes possible de tuer et de détruire, mais impossible de briser une vie qui insiste et persiste au cœur même de la mort et de la destruction. On se gardera bien de voir là une simple survie comme prolongement atrophié de la vie, mais plutôt ce que le philosophe Jacques Derrida appelait « : une forme de vie plus fragile, plus exposée, mais aussi plus intense parce qu’elle ne s’adosse à aucune garantie, à aucun avenir assuré. On ne peut abattre celui qui a toujours vécu avec la mort autour de lui et en lui, qui a fait de la disparition la condition même de son existence.

