19.09.2026 à 02:30
Jonas Schnyder
Depuis mars 2026, Radio Galère diffuse tous les deuxième et quatrième lundis du mois Brigade Pirate, une nouvelle émission sur les réalités des métiers de la restauration. Une immersion riche en témoignages et anecdotes, entre amour de la cuisine et violences au travail. C'est au début de l'année 2026 que Lara Pop's (pseudo) se décide à lancer un podcast sur les coulisses des métiers de la restauration dans lesquels elle travaille depuis plus de 18 ans. Diffusés sur Radio Galère (88 .4 à (…)
- CQFD n°255 (septembre 2026) / Karl Grux
Depuis mars 2026, Radio Galère diffuse tous les deuxième et quatrième lundis du mois Brigade Pirate, une nouvelle émission sur les réalités des métiers de la restauration. Une immersion riche en témoignages et anecdotes, entre amour de la cuisine et violences au travail.
D'où t'es venue l'envie de faire ce podcast ?
« C'est avant tout une déclaration d'amour aux métiers de la restauration (snack, brasserie, bistrot, restaurant...).
« Les médias vendent du rêve mais la cuisine ce n'est pas “Top chef !” »
J'avais envie de raconter nos aventures quotidiennes, autant pour parler de la passion et de la sensualité qu'il y a à faire à manger pour les autres, que pour parler des problèmes graves auxquels on se confronte. Les médias vendent du rêve mais la cuisine ce n'est pas “Top chef !” Durant toutes ces années, j'ai vu trop de choses choquantes et j'ai trop souvent fermé ma gueule, comme cette fois où un supérieur passe derrière une pâtissière et lui met une fessée par surprise, sans que personne ne réagisse. J'y repense encore aujourd'hui. J'ai vu trop d'injustices, de violences et de choses choquantes, que ce soit l'agressivité dans le travail, la consommation de drogue (qui concerne toute la hiérarchie), des gens se faire virer du jour au lendemain, la pénibilité dans le travail sans aucune reconnaissance.... Je voulais faire quelque chose de toutes ces dingueries, donner la parole aux personnes concernées et contribuer à changer les mentalités dans le métier. »
C'est quoi ces mentalités dont tu parles ?
« Nos métiers de la restauration, dans le service ou en cuisine, sont passionnants, mais on s'abîme beaucoup, principalement à cause des conditions de travail scandaleuses : horaires à rallonge, cuisines pas aux normes, notamment l'été quand il fait super chaud, contrats défavorables où la pause repas est déduite de ta paye alors que t'as même pas forcément le temps de la prendre, sous-effectif permanent... Mais il y a aussi la maltraitance managériale, et la teuf (alcool et drogues) que les patrons nous laissent faire – quand ils ne nous y incitent pas directement, “en compensation”, en disant que c'est open bar toute la nuit pour les employés, ou en devenant tout d'un coup sympa, alors qu'ils ont mal parlé toute la journée. Et l'état d'esprit c'est de ne pas se plaindre, de serrer les dents et de souffrir en silence. Personne ou presque ne se plaint car c'est vu comme normal, alors on avance avec nos nerfs. Cela vient en grande partie du milieu hôtelier, qui est très hiérarchique et militaire, et au sein duquel ton apprentissage passe par le fait de fermer ta gueule pour apprendre, et de te construire là-dedans. Alors qu'on devrait se soutenir collectivement, nourrir les solidarités face aux patrons et aux chefs qui abusent, prendre soin de nous et défendre nos droits. »
C'est là qu'on a besoin de culture syndicale ?
« Dans un épisode, j'ai invité des personnes de MEP Marseille2 avec lesquelles je parlais du fait de travailler dur, ce qui n'était pas si grave s'il y avait de la reconnaissance à nos efforts.
« On est très peu à connaître nos droits »
L'une d'elles m'a répondu que la reconnaissance, c'était la carotte pour nous pousser à être productifs mais que ça ne remplit jamais ton frigo. On est très peu à connaître nos droits. Elles ont raconté l'histoire d'une Italienne dont la période d'essai sur son contrat a été écourtée par rapport à ce que dit la loi, de manière à pouvoir mettre fin plus rapidement et facilement à son embauche. Elle est allée en justice avec le collectif et a gagné, c'était une belle victoire.
J'ai moi-même beaucoup appris en faisant ces émissions. Je pense en particulier au droit de retrait, qui nous permet légalement de ne pas travailler dans le cas d'un contexte de travail jugé dangereux. Si on bosse dans une cuisine défectueuse, où les fils électriques touchent le sol humide, ou si tu reçois des décharges électriques à chaque fois que tu utilises un robot – situations classiques. Mais trop souvent encore, utiliser ce droit de retrait va donner l'impression aux collègues qu'on les lâche, alors qu'il faudrait s'allier pour que le patron résolve les problèmes dénoncés. On doit pouvoir s'outiller, apprendre et se défendre pour savoir quand on nous ment – ce qui arrive régulièrement – et ce qui est illégal. »
La consommation de drogues semble être un gros sujet dans le métier...
« Dans nos métiers, la frontière entre fête et travail est vraiment floue, et la gestion des addictions compliquée. Le rythme est souvent frénétique, des montagnes russes émotionnelles, entre moments calmes et intensité, qui nous font passer par tout un panel d'émotions. Et quand le service est terminé, même fatigués, on en veut encore. C'est souvent un travail d'équipe qui rend difficile le fait de quitter le groupe, alors on fait des prolongations.
En tant que meuf, à moins d'être cheffe, c'est parfois compliqué d'être simplement vue comme une coéquipière de taf : tu peux vite être sexualisée
Ça commence en mode festif mais ça peut rapidement devenir une compensation à la dureté de la journée, puis un moyen de tenir le coup, une addiction, et la fête n'est plus drôle. Récemment, dans Le Monde3, ils pointaient la responsabilité des patrons dans la consommation d'alcool et de cocaïne, qui touche toute la hiérarchie. C'est dramatique mais des plus banalisé : en cuisine, on souffre en silence de nos addictions. On a l'habitude d'aller bosser en étant massacrés, c'est notre quotidien, ça nous abîme et des vies sont détruites à force. »
Face à ces difficultés, est-ce qu'il y a des différences entre hommes et femmes ?
« C'est flagrant dans la gestion de ces consommations : un mec qui consomme tout le temps et en souffre ne va pas en parler, même pas à ses potes, car c'est de la faiblesse ; alors qu'entre meufs, on va plus avoir tendance à en parler, même si ça reste une honte et un tabou. Après, en tant que meuf, à moins d'être cheffe, c'est parfois compliqué d'être simplement vue comme une coéquipière de taf : tu peux vite être sexualisée, avec des questions intrusives, alors que t'as juste envie de bosser tranquille. Ce sont des mentalités à changer, les meufs en ont marre mais elles ouvrent de plus en plus leur gueule. Ceci dit, je me suis fait de nombreux frères en cuisine, et d'avoir “connu la guerre” avec eux, ça a rendu nos amitiés fortes. »
C'est quoi les autres sujets que tu abordes ?
« On a fait un épisode sur les meufs dans les restaurants étoilés, qui sont des lieux où les égos peuvent être terribles, et les chefs soi-disant intouchables car ils ont trop de pouvoirs sur leurs équipes et sur leurs établissements. J'aimerais aussi beaucoup faire une émission sur les personnes sans-papiers dans la restauration. J'ai entendu tellement de choses moches, même de patrons a priori sympas.
Après, l'émission ne se résume pas à des coups de gueule. Le projet est au contraire de toucher, faire réfléchir au sein du métier et au-delà. On met énormément d'amour dans une assiette destinée à quelqu'un qu'on ne connaît pas, on donne beaucoup de nous-mêmes malgré les difficultés. Il faut en parler pour changer les mentalités et qu'on puisse continuer à faire ces métiers qu'on aime. Pour la suite, je ne sais pas si j'aurai le temps de continuer à porter le projet seule, alors si des personnes veulent rejoindre la brigade pirate pour amener de l'énergie, parler d'autres sujets, et contribuer à libérer la parole des travailleurs de la restauration, n'hésitez pas à embarquer car la lutte ne fait que commencer4. »
1 . Le podcast est disponible sur le site de Radio Galère : radiogalere.org/emission/les-cuisiniers-pirates-de-marseille.
2 . Collectif de lutte syndicale de travailleur·ses de l'hôtellerie, de café et de la restauration. Sur Insta : mep_marseille.
3 . « “Je prenais une trace avant le service, cachée dans les toilettes” : comment la cocaïne sature le monde de la restauration », Le Monde (11/07/2026).
4 . Pour contacter la Brigade Pirate : brigadepirate@proton.me.
19.09.2026 à 02:30
Sophie Bourlet
Organisé chaque été dans la vallée de la Roya, le festival les Passeur·ses d'Humanité veut faire passerelle entre les communautés. Six ans après la tempête Alex, qui avait soulevé un puissant élan de solidarité, la vallée reste un territoire de luttes : pour l'eau, le rail, l'accueil des personnes migrantes. Le festival Passeur·ses d'humanité, c'est ce festival où l'on peut écouter l'économiste théoricien du salaire à vie Bernard Friot, improviser une Marseillaise décadente au son d'un (…)
- CQFD n°255 (septembre 2026) / Magali Attiogbé
Organisé chaque été dans la vallée de la Roya, le festival les Passeur·ses d'Humanité veut faire passerelle entre les communautés. Six ans après la tempête Alex, qui avait soulevé un puissant élan de solidarité, la vallée reste un territoire de luttes : pour l'eau, le rail, l'accueil des personnes migrantes.
Aux bénévoles2 derrière le bar, quand je demande à parler à la tête pensante, toustes me parlent de Jacques. Jacques Perreux est un ancien élu local, autrefois secrétaire général de la Jeunesse communiste (JC), puis directeur de campagne de José Bové. Aujourd'hui, il préside l'association Les Ami·es de la Roya, qui organise le festival chaque année. Quand on l'interroge sur ce long parcours militant, il résume, amusé : « La plus belle chose que j'ai faite dans ma vie, c'est d'avoir adhéré à la JC, la deuxième meilleure chose que j'ai faite dans ma vie, c'est de partir du Parti communiste ! » « Intransformable », selon lui.
Cette année, la neuvième édition du festival se déroulait sur le thème des « biens qui nous sont communs ». « On voulait montrer qu'ils peuvent être matériels : l'eau, l'air, les paysages ; mais aussi immatériels : la formation, l'information ou les traditions », explique Jacques en désignant la Roya, le fleuve côtier qui serpente – pour l'heure paresseusement – du col de Tende à Vintimille en Italie. Cette eau est aussi celle qui a dévasté le paysage il y a six ans.
« Du béton, du béton, du béton. Des méthodes très productivistes, alors qu'on aurait pu faire des projets plus naturels… »
En 2020, la tempête Alex avait fait déborder le lit en quelques heures à peine, causant d'importantes coulées de boue, des ravages dans la vallée et une dizaine de victimes. Le lendemain, les habitant·es sont sonné·es : 60 kilomètres de routes sont détruits, 500 bâtiments sont endommagés et des villages entiers sont coupés du monde.
Loélia, jeune cultivatrice dans le village de Saorge, se souvient : « Il n'y avait plus ni réseau téléphonique, ni eau, ni électricité. Pour rejoindre les villages, on marchait le long de la voie ferrée. » L'armée et les pompiers arrivent rapidement sur place. Un ballet d'hélicoptères incessant évacue 500 personnes et ravitaille des centaines d'autres. L'État promet 150 millions d'euros pour la reconstruction et valide – sans concertation publique – des travaux de reconstruction de grande envergure : des grands groupes de travaux publics tels que NGE et Eiffage coulent du béton et canalisent la Roya.
« Du béton, du béton, du béton. Des méthodes très productivistes, alors qu'on aurait pu faire des projets plus naturels… » regrette Jacques. Selon lui, la place accordée aux routes dans la vallée est trop importante : « Si on prenait soin du train, on prendrait beaucoup moins la bagnole ! » Il fait référence aux mobilisations depuis une vingtaine d'années contre le doublement du tunnel qui relie la vallée à l'Italie, censé accélérer le passage des poids lourds.
L'eau et le rail sont depuis toujours les communs de la vallée. Selon Bruno Romagny, économiste et directeur de recherche à l'Institut de recherche pour le développement, présent au festival, « la gestion en commun est une réponse très ancienne pour réagir aux catastrophes : si on n'a pas ces liens, on n'aura pas cette capacité à se relever ».
« Des anars sont sortis du bois et nous ont dit : “Hé, nous l'autogestion, on sait faire !” »
Outre l'État, ce sont surtout des dizaines de petites mains qui sont venues déblayer, transporter, secourir, tout en réfléchissant à reconstruire différemment. Miser sur les cultures en terrasses, des scieries ou de l'élevage de proximité. Morgane Ganault, illustratrice dans le coin, se souvient : « Des anars sont sortis du bois et nous ont dit : “Hé, nous l'autogestion, on sait faire !” Tout le monde s'y est mis en oubliant les vieux conflits, c'était une super période. Franchement, si c'est ça l'effondrement, ça sera sacrément joyeux ! »
Dans la vallée aux 20 000 habitant·es – dont la clinquante Menton qui vote à 46 % Rassemblement national –, les clivages sont inévitables entre « néo » arrivé·es pour filer le coup de main après la tempête, familles implantées depuis plusieurs générations, post-soixante-huitard·es et militant·es pour les droits autour des frontières… L'intitulé du festival, « Passeur·ses d'Humanité » évoque immanquablement Cédric Herrou. Aujourd'hui salarié d'Emmaüs paysan de Breil-sur-Roya, ce militant a été plusieurs fois poursuivi pour avoir aidé des humain·es aux abords de la frontière franco-italienne. Espace Schengen ou pas, les contrôles y sont très nombreux. Ceux-ci ont été établis en 2015, au nom du plan « antiterroriste » mis en place par le gouvernement socialiste de l'époque. Depuis, en dix ans, 48 personnes sont mortes en cherchant à rejoindre la France, selon la Ligue des droits de l'Homme de Nice.
Le festival souhaite créer des « passerelles » entre toutes les personnes de la vallée, militantes ou non
Cédric Herrou, lui, n'était pas présent au festival. « On est sur un mode d'action de rassemblement, lui plus sur la provocation. Mais les deux fonctionnent », défend Jacques Perreux.
Le festival souhaite créer des « passerelles » entre toutes les personnes de la vallée, militantes ou non. Jacques se félicite de la présence des habitant·es : « On essaye de miser sur ce qui nous est commun », explique-t-il en montrant une vidéo devenue virale, filmée par une Breilloise, où l'on entend des chants traditionnels de Tende repris pendant le festival. Même si certain·es habitant·es lui préfèrent la fête de la tourte organisée au même moment au village, la bonne humeur règne. Et, comme le dit Geneviève Fontaine, économiste présente au festival, « la première ressource d'un commun, c'est la communauté ». Et il serait effectivement temps d'en prendre soin.
12.09.2026 à 02:30
L'équipe de CQFD
Dé-fis-ca-li-sa-tion. Défiscalisation ! Défiscalisation ! Et là, tu te dis : iels ont craqué à CQFD ? Iels sont passé·es de l'autre côté ? Eh bien non, lecteur, lectrice, rassure-toi, personne n'a vendu le Chien rouge à Bercy. On a seulement réussi à mettre en place les dons défiscalisés. C'est important, alors on va tout t'expliquer. D'abord, si tu ne payes pas d'impôts, inutile de te lancer dans l'aventure, va directement au paragraphe suivant. Dans le cas contraire et si t'as envie de (…)
- CQFD n°255 (septembre 2026) / Élias, Ça brûle !
Dé-fis-ca-li-sa-tion. Défiscalisation ! Défiscalisation !
Et là, tu te dis : iels ont craqué à CQFD ? Iels sont passé·es de l'autre côté ? Eh bien non, lecteur, lectrice, rassure-toi, personne n'a vendu le Chien rouge à Bercy. On a seulement réussi à mettre en place les dons défiscalisés. C'est important, alors on va tout t'expliquer. D'abord, si tu ne payes pas d'impôts, inutile de te lancer dans l'aventure, va directement au paragraphe suivant. Dans le cas contraire et si t'as envie de nous faire un beau cadeau, direction : https://donorbox.org/cqfd. Grâce à la plateforme J'aime l'info (association loi 1901, reconnue d'intérêt général), ton don peut être défiscalisé à hauteur de 66 %, dans la limite de 20 % du revenu imposable. Nous demande pas de traduire ce charabia, on n'est pas inspecteur·ices des finances. Tout ce qu'on sait, c'est que le Chien rouge t'a bricolé une belle petite niche fiscale. En gros, tu nous files un peu de fric, l'État t'en rend une partie, et tout le monde peut continuer à prétendre qu'il maîtrise la situation. Deal ?
Bienvenu·e à toi qui a sauté le tunnel sur la fiscalité. On voulait juste te dire un petit truc… (Imagine-nous les yeux rivés au sol, les mains qui se tortillent et les joues cramoisies) Tu vois, en ce moment, la presse indépendante, c'est pas évident. Niveau fric, surtout. Donc si t'as quelques pièces qui traînent – un numéro vaut deux canettes –, on les veut bien ! Mais si t'as rien, pas de panique : il y a d'autre manière de nourrir le Chien rouge. Cet été, plusieurs journalistes ont quitté la rédac, alors on cherche de nouvelles plumes, de nouvelles pattes et quelques truffes bien affûtées. Donc si t'as un sujet qui te taraude, une gueulante à pousser ou une enquête à mener, écris-nous à : rédaction.cqfd@gmail.com. Bref : si t'as des sous, on prend. Si t'as des idées, on prend aussi. Et si t'as les deux, là, franchement, tu nous régales !
12.09.2026 à 02:30
Étienne Jallot
Fin juillet, la France crame. En Gironde, mais aussi dans le Var. Le 21 juillet un feu se déclare près du petit village de Cotignac. Des centaines d'habitants sont évacués en urgence. Dont un couple de nonagénaires prit dans les flammes, sous les yeux d'un petit-fils inquiet. « Ils viennent d'être évacués en urgence, ma mère ne veut pas quitter sa voiture, c'est la merde. » Le message de mon père a beau être clair et limpide, je beugue. Ça fait drôle quand même, quand ça arrive pour de (…)
- CQFD n°255 (septembre 2026) / Givubi, Actualités
Fin juillet, la France crame. En Gironde, mais aussi dans le Var. Le 21 juillet un feu se déclare près du petit village de Cotignac. Des centaines d'habitants sont évacués en urgence. Dont un couple de nonagénaires prit dans les flammes, sous les yeux d'un petit-fils inquiet.
«
« J'ai attrapé le chat et on a filé en voiture vers le village sans fermer la maison »
Au départ, mon père ne paraît pas très inquiet : « Le feu passe au nord du village, ils ont quand même évacué le camping, mais c'est loin, papi et mamie sont tranquilles. »
À l'heure du dîner pourtant, mes grands-parents sont tirés de leur baraque par un pompier en panique : « Je n'ai même pas pu m'habiller ! Ils nous ont dit que le feu était tout proche ! Je n'ai pas pu prendre mes papiers ! J'ai attrapé le chat et on a filé en voiture vers le village sans fermer la maison », témoigne ma grand-mère. Ils sont pris dans l'épicentre d'un feu qui file à toute vitesse : 2 000 hectares ont déjà brûlé en dix heures. Une fois sur place, ils rejoignent la salle des fêtes où on leur donne à manger et à boire : « Tout le monde était très gentil, c'était bien organisé. Personne ne pouvait nous loger, vu que tous nos voisins avaient aussi été évacués ! On a donc été logés à l'hôtel d'à côté », raconte papi. Sur les réseaux sociaux, je vois ce village tant familier, attaqué par les flammes comme un exemple type de l'écocide en cours. Une vidéo courte qui nagera dans un flot continu d'images-catastrophes sur lesquelles la plupart des gens glisseront leur pouce, impuissants. Moi, je bloque, regarde dix fois. Le ventre serré, je croise les doigts.
Ils ont tous les deux plus de 90 ans. Quarante années de vie qui risquent de disparaître en fumée. Avec le reste de la famille, on discute par téléphone : « Si la baraque crame, ça va les anéantir, que va-t-il rester ? » On ne peut malheureusement rien faire. « Toutes les routes sont bloquées, il faut qu'on attende. T'inquiète, leur moral est bon. »
« Il n'y avait pas de télé car le patron de l'hôtel voulait que ses clients profitent de la vue par la baie vitrée. Mais la vue, c'était l'incendie ! »
Le lendemain, ils parviennent à convaincre les pompiers de faire un rapide aller-retour pour récupérer des médicaments. Une partie du terrain a cramé, mais la maison est intacte, les oliviers indemnes. Les pompiers sont parvenus à éteindre le feu avant qu'il n'atteigne la maison. Ils n'ont pas le droit d'y rester pour l'instant.
« On était logé dans une suite de riches ! Le matelas était tellement épais que je n'arrivais pas à monter dessus, puis il y avait des tas de boutons pour la lumière et la douche, raconte ma grand-mère, exaltée. Il n'y avait pas de télé car le patron de l'hôtel voulait que ses clients profitent de la vue par la baie vitrée. Mais la vue, c'était l'incendie ! Alors, on regardait les flammes... » L'hôtel accueillait aussi les frères et les sœurs du sanctuaire Notre-Dame de Grâces, situé à deux pas du village. À la télé, quand ils sont interrogés, les bigots ne remercient pas les pompiers qui sont parvenus à contenir les flammes devant la chapelle, mais le Tout-Puissant ! « Je retiens surtout qu'ils se goinfraient aux repas servis par l'hôtel », se marre mon grand-père.
Deux jours plus tard, mes grands-parents sont enfin autorisés à revenir chez eux. Je les rejoins rapidement à Cotignac. En zigzaguant sur les routes vallonnées qui traversent les forêts de pins et de chênes, on ne se douterait pas qu'un drame a eu lieu quelques jours plus tôt. Le ciel bleu, les cigales. Rien d'autre qu'une impression de vacances en Provence. Puis, le vol d'un canadair, le passage d'un camion-citerne. En s'enfonçant dans le chemin qui mène chez eux, les premiers bords de routes calcinés. Les arbres sont noirs, les poteaux électriques à plat. Les oliviers, dont l'huile est réputée dans le coin, sont explosés à la racine, fendus en deux. Pour la plupart, les habitations sont intactes, mais on voit souvent le tracé au sol du feu à quelques mètres d'elles.
Face caméra, toujours les mêmes têtes dégueulantes qui font mine de pleurer devant les sinistrés, mais s'extasient devant « cette guerre contre l'incendie » menée par des « soldats du feu »
D'autres habitants n'ont malheureusement pas eu cette chance : on croise des voitures brulées ou des maisons aux toits effondrés par les flammes. Par moment, le feu semble s'être brutalement arrêté pour rebondir quelques mètres plus loin. Étrange contraste entre Provence bucolique et ambiance de fin du monde.
Je les retrouve dans leur maison, volets fermés, à la fraîche. On parle de tout et rien, mais ils semblent quelque peu déboussolés, fatigués. Finalement, le sujet revient vite : « Apparemment, le feu n'est toujours pas fixé, ça brûle vers Barjols. » C'est au-dessus, à une dizaine de kilomètres. « On a du mal à dormir, on se dit qu'on va être réveillés en pleine nuit pour être de nouveau évacués ! » s'inquiète mon grand-père. Et difficile d'avoir des infos en temps réel puisqu'internet est coupé. « À la télé maintenant, ils ne parlent que de la Gironde, on n'existe déjà plus ! Priorité au direct ! s'exclame papi. C'est toujours pareil : d'abord c'est la catastrophe, et dans quinze jours, les médias auront tout oublié. Mais pas les gens qu'ont perdu leur maison ! »
On zappe d'une chaîne d'info en continu à l'autre pour essayer d'avoir des infos qui s'afficheront quelques secondes sur un bandeau en bas de l'écran. Face caméra, toujours les mêmes têtes dégueulantes qui font mine de pleurer devant les sinistrés, mais s'extasient devant « cette guerre contre l'incendie » menée par des « soldats du feu ». Pas un mot sur le fait que cette « guerre » ressemble plutôt à une débâcle1, tant les budgets pour la lutte contre les incendies sont malmenés ces dernières années. D'après Reporterre, si le gouvernement avait augmenté son budget à la sécurité civile après les forts incendies de 2022, le gouvernement Attal avait, lui, coupé dans les budgets en 2024, empêchant le rachat de deux canadairs. Aujourd'hui, le budget est plus bas qu'en 2022 et l'État dépense moins dans la sécurité civile que pour la police aux frontières...2
Les jours qui suivent, on coupe le bois mort sur le terrain et débroussaille les alentours de la maison, au cas où le feu s'approche. L'incendie n'est toujours pas fixé. Chaque fois qu'un canadair passe, on lève nos mines inquiètes. « Le voisin passe tous les jours sur le terrain pour vérifier si ça ne reprend pas par sous la terre », raconte mamie, heureuse de cette entraide. Mais, la fameuse solidarité-de-tout-instant vantée par les médias semble être à géométrie variable. Les voisins se renvoient la balle sur le débroussaillage non effectué – une obligation légale du propriétaire, mais qui coûte un bras. Et la tension fait parfois sortir les pulsions racistes les plus délirantes : « “C'est un coup des islamistes !” m'a dit une voisine. Et d'après un autre ça serait les Russes ! » se désole mamie.
On en oublierait presque que les premiers faiseurs de flammes sont les industries polluantes, les gros agriculteurs qui assèchent les sols et plus généralement une économie capitaliste qui fait exploser le CO2 dans l'atmosphère et multiplie les risques d'incendie. Le soir, on regarde un reportage sur la situation climatique en Sicile. En 2023 et 2024, il n'a quasiment pas plu. Cette période a connu d'immenses incendies qui ont ravagé l'île. Aujourd'hui, la maison n'a pas brûlé. Mais demain, qu'est-ce qui nous attend ?
12.09.2026 à 02:30
Eliott Dognon
Des abris en feu et des silhouettes tentant de fuir paniquées : à Ceuta, des « manifestant·es » anti-migrant·es ont incendié des campements de fortune le 27 août dernier. Cette agression rappelle l'instrumentalisation de la frontière opérée par l'extrême droite quelques semaines plus tôt à laquelle des habitant·es ont riposté. « C'était énorme, quelque chose de jamais vu auparavant. La peur, l'incertitude et le chaos sont devenus palpables rapidement », explique Halima Ahmed, éducatrice (…)
- CQFD n°255 (septembre 2026) / Arthur Plateau, Le dossierDes abris en feu et des silhouettes tentant de fuir paniquées : à Ceuta, des « manifestant·es » anti-migrant·es ont incendié des campements de fortune le 27 août dernier. Cette agression rappelle l'instrumentalisation de la frontière opérée par l'extrême droite quelques semaines plus tôt à laquelle des habitant·es ont riposté.
« C'était énorme, quelque chose de jamais vu auparavant. La peur, l'incertitude et le chaos sont devenus palpables rapidement », explique Halima Ahmed, éducatrice spécialisée et porte-parole de l'ONG d'aide aux plus démunis Luna Blanca. Le 30 juillet dernier, l'afflux soudain de 60 000 à 80 000 personnes à Ceuta depuis le Maroc a été brutal pour cette ville autonome espagnole de 83 000 habitant·es. D'autant plus que ce chiffre « dépasse les limites des infrastructures et des services de base pour s'occuper de tous ces gens de manière digne », rappelle Halima. Par conséquent, nombre d'entre elleux, épuisé·es par le trajet réalisé à pied ou à la nage, sont contraint·es d'errer dans les rues en esquivant les contrôles de la flicaille malgré le soutien d'associations et d'habitant·es. Tellement invivable que la grande majorité a fait demi-tour vers le Maroc quelques jours plus tard.
Rapidement, on évoque qu'une rumeur concernant l'ouverture de la frontière à Ceuta sur les réseaux sociaux serait l'explication d'un tel afflux en si peu de temps. Des médias nationalistes marocains crient à l'ingérence algérienne, tunisienne ou française, quand les ultranationalistes américain·es crient à un complot fomenté dans leur propre pays. Mais la très grande majorité des exilé·es étant marocain·es, comment ne pas pointer du doigt la politique sociale et économique du royaume laissant des centaines de milliers de jeunes sur le carreau, sans espoir si ce n'est de partir ailleurs ? Les expert·es comme Catherine Wihtol de Wenden, chercheuse au CNRS spécialiste des migrations internationales, évoquent même une instrumentalisation de la carotte migratoire par l'État marocain pour mettre une pression diplomatique sur son voisin espagnol1. Dans la confusion, les extrêmes droites européenne et espagnole ont été les plus promptes à récupérer la situation en crachant sur les 96 morts formellement identifiés à ce jour. La réaction spontanée des Ceutien·nes les a ridiculisés.
Face à la détresse des exilé·es, la réponse européenne est unanime : repli sur soi et contrôle. Les expressions popularisées par l'extrême droite « submersion migratoire » ou « invasion migratoire » sont désormais employées à tout va sur le Vieux Continent pour parler de vies humaines. Dès le 31 juillet, les infâmes Bruno Retailleau et Jordan Bardella ont été pris d'une crise de tweets aiguë. Le premier dénonce la politique de régularisation des sans-papiers initiée par le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, laquelle créerait « un formidable appel d'air qui menace de déstabiliser l'Europe entière ». L'ancien ministre de l'Intérieur français oublie de préciser que ces régularisations ont été réalisées uniquement dans un but économique pour que l'Espagne puisse rester compétitive dans un système capitaliste à bout de souffle. Par ailleurs, la théorie de « l'appel d'air » selon laquelle les politiques d'accueil de réfugié·es pousseraient un nombre encore plus grand de personnes à tenter leur chance sur les chemins de l'exil n'a jamais été étayée par des études scientifiques. De son côté, le président du Rassemblement national appelle à des « expulsions automatiques des clandestins », au « contrôle de nos frontières nationales », à la « protection des frontières extérieures de l'Europe » et à l'« exclusion de l'Espagne de l'accord de Schengen », rejoignant ainsi la position de son homologue italienne Giorgia Meloni. Santiago Abascal, leader du parti d'extrême droite espagnol Vox, appelle quant à lui à une « militarisation permanente de la frontière ».
Les groupuscules néonazis, fascistes et identitaires espagnols et européens ont su quant à eux profiter de l'espace Schengen pour venir déverser leur haine directement sur place. Dès le 1er août, des militants de l'organisation néonazie espagnole Núcleo Nacional ont débarqué en ferry à Ceuta. Créée en 2024 à la suite des manifestions nationalistes contre les négociations pour l'amnistie des indépendantistes catalans, celle-ci se compose de membres issus d'autres groupes comme Bastión Frontal, les Ultras Sur du Real Madrid, les Cubos skins ou encore l'organisation fasciste de la Phalange fondée dans les années 1930, puis intégrée au régime franquiste.
L'influenceur et député européen d'extrême droite espagnol, Alvise Pérez est contraint de battre en retraite dans un café face à une foule qui s'égosille : « Ceuta unie, pas divisée ! »
À leur arrivée dans l'enclave espagnole, les militants, cagoulés pour certains, t-shirt avec le symbole nazi du soleil noir pour un autre, ont tenté de se rendre à la Plaza de los Reyes dans le centre-ville, escortés par les flics, pour « défendre Ceuta » et « défendre l'Espagne ». Ils ne sont jamais arrivés à destination. Grâce à qui ? Eh bien aux Ceutien·nes qui ont rapidement réagi pour aller sur les lieux en premier aux cris de « fascistes hors de notre ville ! ». « Un groupe de fascistes cagoulés n'avait rien à faire dans une ville dont le multiculturalisme est sa plus grande force », s'indigne Halima Ahmed. Demi-tour les nazis, vous prenez le bateau et vous rentrez chez vous ! Le même jour, l'influenceur et député européen d'extrême droite espagnol, amateur de fake news, Alvise Pérez subit le même sort. Protégé par la police durant toute la journée à essayer d'organiser des petits « happenings » avec ses partisan·es, le fondateur et dirigeant du parti politique Se Acabó La Fiesta (La fête est finie) est contraint une première fois de battre en retraite dans un café face à une foule qui s'égosille : « Ceuta unie, pas divisée ! » Plus tard, la police décide même de l'extrader à bord d'une fourgonnette qui file vers le port sous les déclarations des locaux : « Je suis Espagnol ! Espagnol ! Espagnol ! » En effet, quasiment 50 % de la population de l'enclave revendique à la fois son identité espagnole et musulmane.
Le lendemain, la tension monte d'un cran. Outre la venue de l'influenceur et attaché de presse d'Alvise Pérez, Vito Quiles, les membres de l'initiative « citoyenne » européenne réactionnaire Save Europe Act sont venu·es dégueuler leur rhétorique et leurs concepts racistes. Iels ont tout d'abord « bloqué » le poste-frontière d'Algesiras de l'autre côté du détroit de Gibraltar sur le territoire espagnol aux côtés de la Revuelta, une organisation de jeunesse qui fut proche de Vox. Iels ont ensuite débarqué à leur tour à Ceuta pour organiser une manifestation appelant à la « remigration ». Un concept qui incite à la déportation des immigré·es non européen·nes dans leurs pays d'origine, indissociable de la théorie raciste du « grand remplacement ». Très prisée par les identitaires et les suprémacistes blancs, celle-ci prophétise la destruction de la culture blanche et de l'identité européenne.
Si aujourd'hui Vox est la troisième force politique à Ceuta avec 20,64 % des voix obtenues lors des dernières législatives en 2023, l'extrême droite groupusculaire la plus radicale n'a jamais réussi à s'y implanter
Parmi ces « citoyen·nes », nous trouvons surtout des infréquentables de toute l'Europe comme l'influenceuse et militante identitaire néerlandaise Eva Vlaardingerbroek à l'origine de cette initiative. Parmi elleux se trouve également un fasciste de chez nous : Rafael Ferron alias Raphaël Ayma, membre du groupuscule néofasciste provençal Tenesoun.
Encore une fois, les Ceutien·nes réagissent, répétant inlassablement que « Ceuta [est] unie, pas divisée ». Si aujourd'hui Vox est la troisième force politique à Ceuta avec 20,64 % des voix obtenues lors des dernières législatives en 2023, l'extrême droite groupusculaire la plus radicale n'a jamais réussi à s'y implanter. « Leurs électeurs, principalement racistes, ne supportent pas le fait que l'autre moitié de la population, les Ceutien·nes musulman·es, n'acceptent plus les rôles qui avaient été attribués à leurs grands-parents, qui n'étaient rien d'autre que des domestiques, des livreurs... », analyse Halima. Au moment d'écrire ces lignes, la situation reste tendue entre habitant·es hostiles aux réfugié·es et les structures d'accueil débordées. Mais cette séquence rappelle que l'autodéfense populaire, antifasciste et spontanée fonctionne dans les moments de crise. À bon entendeur.
1 . « Catherine Wihtol de Wenden, politiste : “Le Maroc a pris conscience depuis longtemps de la place géostratégique qu'il occupe pour l'Europe en termes de migrations” », Le Monde (04/08/2026)
12.09.2026 à 02:30
Lluno
Luno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Ce mois-ci, plongée dans la fournaise. 22 personnes ! En ce début juillet, la salle d'activité est pleine à craquer et, à vrai dire, je suis le premier surpris. Même si je crois dur comme fer aux ateliers que nous proposons et aux espaces qu'ils ouvrent dans l'ordinaire de la détention – disons des zones de tranquillité, de divagation possible, à (…)
- CQFD n°255 (septembre 2026) / Georges Debanne, Chronique carcéraleLuno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Ce mois-ci, plongée dans la fournaise.
22 personnes ! En ce début juillet, la salle d'activité est pleine à craquer et, à vrai dire, je suis le premier surpris. Même si je crois dur comme fer aux ateliers que nous proposons et aux espaces qu'ils ouvrent dans l'ordinaire de la détention – disons des zones de tranquillité, de divagation possible, à défaut d'évasion – on ne remporte pas souvent un tel succès. Je comprends vite pourquoi : en mon absence mes collègues ont obtenu deux ventilateurs que les détenus s'empressent de mettre à plein régime. Dehors, le soleil cuit les tuiles noires et un halo de chaleur molle s'en échappe.
« C'est là que vous êtes bande de flemmards ! s'exclame le dernier arrivé.
— Eh ouais, on va pas aller griller en promenade, Papy ! Y'a zéro ombre à cette heure-là. »
Papy se marre en agitant les bras. Jeune quadra tatoué dans le cou et sur le dos des mains, il est déjà « deux fois grand-père » comme il aime à le rappeler pour inciter les autres – codétenus comme surveillants – à faire preuve de respect. Papy rejoint la clique du ventilo numéro un et tire un éventail publicitaire de la poche de son survet'.
Dans un rapport publié en 2024, l'association écolo Notre affaire à tous qualifie le dérèglement climatique en prison de « double peine ». Ici, tout est immédiatement amplifié par la vétusté des locaux, la surpopulation, le manque d'investissement et de volonté politique. Il faut imaginer le pire bâti possible : des complexes entièrement minéraux, dépourvus de végétation ; des pièces petites où cohabitent plusieurs adultes avec une seule fenêtre, jamais de volets. Impossible de se déplacer, mais également de s'abriter du soleil le jour ou d'aérer correctement la nuit. Et dans beaucoup d'établissements, dont ceux que je fréquente, aucune cellule ne dispose encore de douche individuelle. Se laver, ce n'est pas quand on veut ou quand on en a besoin, c'est au mieux trois fois par semaine et toujours au bon vouloir des matons. Le reste du temps, il faut se contenter du lavabo... D'où l'eau sort parfois brûlante en été !
Et puis, en taule plus qu'ailleurs, les emmerdes s'enfilent comme des perles. Pendant la deuxième vague de chaleur cet été, les frigos ont pété les uns après les autres. Parce qu'ils sont vieux ? Parce qu'il fait 45 degrés en fin d'après-midi ? Allez savoir. Le « partenaire privé » a mis une plombe à réagir et, pendant ce temps, la nourriture cantinée à prix d'or s'est gâtée et a été jetée au pied des bâtiments. En quelques jours, les rez-de-chaussée étaient infestés de cafards.
Autour de Papy, on s'échange des bons plans, en mode survie : qui reste allongé sur le carrelage une bonne partie de la journée, qui accroche une serviette trempée à sa fenêtre avant d'aller dormir, qui n'achète plus de produits frais de peur qu'ils moisissent. L'association Notre affaire à tous considère que le risque caniculaire touche désormais 100 % des prisons françaises.
Le lundi suivant nos ventilateurs flambant neufs ont disparu. À la place, une tour en plastique jauni qui crache de l'air tiède en faisant un boucan d'enfer. C'est qu'il fait chaud aussi dans les bureaux de l'administration !
05.09.2026 à 02:30
Chloé Roulet
Cet été, en Argentine, la terre a cristallisé la colère populaire contre l'affreux Javier Milei. Face à la mobilisation, le pouvoir a dû reculer sur l'ouverture des terres rurales aux capitaux étrangers. Le gouvernement de Javier Milei, Président argentin ultra-conservateur, s'est incliné face à l'opposition. Depuis quelques mois, le libertarien tentait de faire passer un projet de loi sur « l'inviolabilité de la propriété privée ». Fidèle à sa politique de la tronçonneuse, le texte visait (…)
- CQFD n°255 (septembre 2026) / Mona Lobert, Actualités
Cet été, en Argentine, la terre a cristallisé la colère populaire contre l'affreux Javier Milei. Face à la mobilisation, le pouvoir a dû reculer sur l'ouverture des terres rurales aux capitaux étrangers.
Le gouvernement de Javier Milei, Président argentin ultra-conservateur, s'est incliné face à l'opposition. Depuis quelques mois, le libertarien tentait de faire passer un projet de loi sur « l'inviolabilité de la propriété privée ». Fidèle à sa politique de la tronçonneuse, le texte visait à faire reculer la responsabilité de l'État concernant l'urbanisation, la protection, l'expulsion et la vente des terres argentines. Mais c'était sans compter sur la vague de mobilisation qui a éclaté dans le pays le 6 août dernier, jour où la proposition passait au Sénat. Malgré la tempête annoncée, une armée de parapluies et de pancartes « La patrie ne se vend pas » s'est emparée de la Plaza Congreso à Buenos Aires pour protester contre ce que les Argentins appellent la loi « extranjerización de las tierras » (« étrangéisation des terres »). Suite aux pressions populaires, Patricia Bullrich, à la tête du camp présidentiel au Sénat, a dû retirer les articles relatifs à la suppression des protections des terres rurales en cas d'incendie ou d'achat par des étrangers.
En Argentine, presque 13 millions d'hectares appartiennent déjà à des étrangers, soit 5 % du territoire national. L'équivalent de l'Angleterre. Pour freiner ce phénomène, des restrictions avaient été mises en place en 2011 avec la « ley de las tierras » (« loi des terres »). Les investisseurs internationaux ne peuvent pas posséder plus de 15 % des superficies provinciales et départementales du pays. Pourtant, cette limite n'est pas respectée dans certains départements, comme celui de Lácar dans la province de Neuquén, où la concentration des terres étrangères monte à 54 %. Le seuil maximal des 15 %, Javier Milei voulait définitivement le supprimer, avant de rétropédaler pour l'augmenter à 25 %. Selon l'Observatoire des terres en Argentine, la loi en vigueur permet encore aux étrangers d'acheter 26 millions d'hectares, mais 36 départements ont déjà atteint la limite fixée. Le but de la dérogation est d'augmenter la concentration étrangère dans les départements les plus convoités, dont ceux près de la cordillère, riches en lithium, minéraux et ressources hydriques.
« La terre ne se vend pas, elle ne s'incendie pas, elle ne se dévaste pas, elle ne se déforeste pas et elle ne s'expulse pas. La terre est un bien social ! » clame au microphone, Pedro Perett, ex-dirigeant de la Fédération agraire d'Argentine (FAA). Bien que satisfait de l'abandon des mesures jugées problématiques, l'exploitant agricole n'en démord pas : la mobilisation doit continuer. « Il faut secouer l'oligarchie terrienne argentine. Oligarchie et impérialisme sont les deux termes pour qualifier la situation politique actuelle de notre pays. » Directement concernés, certains peuples autochtones, dont les Mapuches de Patagonie, ont aussi décidé de rejoindre la lutte. Nélida Ancalipe, représentante de la communauté Nahuelpan, s'en est fait la porte-parole : « Nous sommes des gardiens de la terre, comme tous les autres peuples originaires de cet État argentin. C'est justement là où nous vivons que se trouve ce qu'ils cherchent : l'eau, le pétrole, les mines. C'est pour ça que le gouvernement s'attaque à ces terres. »
Dès qu'on touche à la terre, un patriotisme commun se réveille. Surtout après l'acte anti-impérialiste de l'équipe de foot argentine lors du mondial. Après leur victoire contre les Anglais, les joueurs ont déployé à même le terrain une banderole avec l'inscription : « Les îles malouines sont argentines ». Depuis 1833 et son occupation par les britanniques, l'Argentine revendique cet archipel de l'Atlantique Sud, qu'elle a d'ailleurs tenté de récupérer en 1982 avec la guerre des Malouines. Myriam Bregman, avocate des droits humains et députée de gauche, s'y réfère dans son intervention à la marche du 6 août. « Quand les joueurs ont levé le drapeau, nous avons ressenti une fierté immense. Ça nous a tous unis. Ce sont des siècles d'humiliation de la Couronne britannique occupant notre territoire ». Défilant entre les anoraks, Candela, étudiante à Buenos Aires, a également participé à cette grande mobilisation. « Ce n'est pas qu'une simple protestation, c'est une lutte pour nos terres ! Et les luttes se mènent dans la rue. » Pour cette jeune femme péroniste (parti de l'opposition), cette proposition de loi est une mise en vente de l'Argentine : « Il n'y a pas d'acte plus lâche que celui de brader son pays. »
Et ce sentiment de trahison est partagé par une bonne partie de la société argentine. « Un ensemble d'acteurs se sont réunis pour pouvoir résister à ce projet de loi, explique Leandro Vera Belli, avocat du droit de la ville au Centre d'études légales et sociales d'Argentine (CELS). Une construction transversale s'est faite, reliant les secteurs paysans, indigènes, agricoles mais aussi les organisations de locataires, de droits humains et l'Église. »
Force est de constater que La Liberta Avanza (parti de Milei) n'a pas eu ses soutiens habituels pour faire passer la proposition de loi initiale. Les « dialoguistes », partis d'opposition modérée ouverts aux dialogues, dont le PRO (Propuesta Republicana) et l'UCR (Unión Cívica Radical), s'y sont opposés sous la pression populaire. Pour avoir la majorité au Sénat, il a fallu plus de 10 heures de débats et un texte amputé de ses chapitres clés – dont la gestion des terres incendiées et la suppression des limites d'achat pour les étrangers. En plus d'avoir capitulé, Milei a dépoussiéré un sentiment de souveraineté derrière le slogan « La Patria No Se Vende », propulsé par de grandes figures argentines aux millions d'abonnés, comme Lali, Dillom, Tina ou encore Nicki Nicole et Emilia Mernes. Ces prises de position ont pu toucher un public jusqu'alors non politisé. « [L'opposition] a dépassé le plan politique pour passer à un programme populaire », affirme l'avocat Leandro Vera Bello. Même si le texte remodelé a bel et bien été adopté par la chambre haute, il rappelle que rien n'est encore joué : « Il reste à voir comment se déroulera son traitement à la Chambre des Députés, et finalement s'il sera approuvé ou non. » D'ici là, les Argentins peuvent puiser dans cette nouvelle force pour freiner la tronçonneuse.