
23.10.2026 à 12:30
Pablo Pillaud-Vivien
Il n’y a pas seulement une défaillance globale de l’État. Il n’y a pas qu’un fiasco – voulu ou non – du maintien de l’ordre et de la préservation du droit de manifester. Il n’y a pas que des scènes d’émeutes. La crise que traverse notre pays se généralise et s’aggrave. Et les ressorts pour la résoudre sont de plus en plus épuisés. Le problème, ce n’est pas seulement que le droit de manifester soit concrètement remis en cause mais que la démocratie sociale soit mise à mal. Les manifestants, les grévistes, le peuple en colère ne sont plus écoutés. Rien ne fait bouger l’exécutif et notre pays s’enfonce.
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La justice est un des maillons qui semble encore tenir. Mais elle aussi souffre. Le problème n’est pas que la justice soit trop ferme ou trop laxiste, c’est qu’elle n’est pas juste. Qui croit que les comparutions immédiates, ces jugements à la va-vite et sans droit véritable pour la défense, auront quelque effet positif que ce soit ?
La rue et la justice sont deux lieux d’expression de la souveraineté populaire. Dans la rue, le peuple manifeste sa volonté, conteste ceux qui gouvernent et rappelle que la démocratie ne se réduit pas au vote. Dans les tribunaux, la justice est rendue en son nom : elle doit garantir l’égalité devant la loi, protéger les libertés et sanctionner les infractions sans céder aux pressions du pouvoir ni à l’opinion. L’une fait entendre le peuple, l’autre rend la justice en son nom. Que se passe-t-il lorsque la première ne produit plus d’effet politique sur le pouvoir et que la seconde devient le principal lieu où se traite la contestation ?
Dans une démocratie représentative, le peuple délègue une partie de sa souveraineté à des élus. Mais cette délégation ne signifie pas qu’il y renonce. Manifester, c’est rappeler aux gouvernants qu’ils ne sont pas propriétaires du pouvoir qui leur a été confié.
Dans une démocratie représentative, le peuple délègue une partie de sa souveraineté à des élus. Mais cette délégation ne signifie pas qu’il y renonce. Manifester, c’est rappeler aux gouvernants qu’ils ne sont pas propriétaires du pouvoir qui leur a été confié. C’est aussi faire exister dans l’espace public des conflits que les institutions ne parviennent pas toujours à représenter. La rue n’est pas le peuple tout entier. Elle est néanmoins l’un des lieux où se construit et se dispute la volonté collective.
La justice obéit à une autre logique. Elle ne peut se confondre avec la volonté immédiate de la majorité, pas plus qu’avec celle du gouvernement. Si elle est rendue au nom du peuple français, c’est pour appliquer le droit à tous, y compris à ceux que l’opinion a déjà condamnés. Son indépendance est la condition de sa légitimité. La justice doit pouvoir sanctionner les violences commises lors d’une manifestation sans criminaliser la contestation elle-même, établir les responsabilités individuelles sans réduire une mobilisation collective à une affaire pénale ni à une faute collective comme le prépare la prochaine loi dite « casseurs-payeurs ». Les comptes-rendus des procès liés au 17 octobre soulèvent bien des questions sur la manière dont la justice est rendue, sur l’individualisation des peines et sur la place laissée aux droits de la défense. Quand la justice semble expéditive, la confiance dans l’institution s’abîme – et c’est alors un pilier de la démocratie qui vacille.
Le problème du 17 octobre n’est donc pas seulement celui du droit de manifester ou de la réponse pénale. Il est celui de la place du peuple dans la démocratie. La justice est rendue en son nom, mais le peuple ne saurait être réduit à celui au nom duquel on juge. Il doit aussi demeurer celui qui débat, conteste et décide de son avenir. La rue ne remplace ni les urnes ni les tribunaux. Mais sans la possibilité de faire pression sur le pouvoir, les premières risquent de n’être qu’un rendez-vous périodique et les seconds de devenir, malgré eux, les gestionnaires d’un conflit politique qu’aucune décision judiciaire ne peut résoudre.
23.10.2026 à 12:13
Loïc Le Clerc
Non content d’avoir déjà poussé pour une justice expéditive et d’une « extrême fermeté », Gérald Darmanin entend aller plus loin. Dans une circulaire transmise ce jeudi 22 octobre aux parquets, le ministre de la justice demande aux « procureurs de prévenir tous les employeurs que leur salarié, leur agent, a été dans un pillage, a été dans une émeute […] de requérir dans la plupart des cas la fin des droits civiques pour un certain temps et notamment du droit de voter ». Le tout après avoir rappelé que la moitié des détenus avaient un casier judiciaire vierge. Pour info, les prisonniers français ont le droit de vote. La privation des droits civiques est réservée aux infractions graves, notamment celles portant atteinte à la probité publique ou à la nation. Désormais, on ferait de même pour des vitrines brisées ou des vols ? Prochaine étape : la déchéance de nationalité pour les binationaux, comme le propose Retailleau ?
22.10.2026 à 16:52
Collectif
Syndicalistes, militants associatifs, activistes écologistes, intellectuels et artistes : ils appellent à se mobiliser le 24 octobre et à généraliser la grève le 5 novembre.
En cette fin 2026, la colère sociale atteint un niveau rarement égalé. Après un été marqué par l’aggravation des conséquences de la crise climatique, la jeunesse s’est levée pour protester contre la dégradation avancée du système d’éducation et un avenir bouché. Cette mobilisation a suscité de l’écho dans la société tout entière, qui subit les conséquences des politiques injustes menées par les gouvernements successifs.
Alors que les prix de l’essence, de l’alimentation, du logement ne cessent d’augmenter, trop de personnes voient leur situation se dégrader, elles parviennent de plus en plus difficilement à vivre dignement de leur revenu et doivent choisir entre se chauffer, se nourrir, se déplacer ou se soigner.
Les inégalités se creusent, largement favorisées par les choix fiscaux, budgétaires et économiques de ces 10 dernières années en faveur des ultra-riches et des grandes entreprises. Pendant que les profits des entreprises du CAC 40 et les distributions de dividendes atteignent des records, le taux de pauvreté est à son plus haut niveau historique.
En ce moment même, les discussions budgétaires portent sur un projet de budget injuste qui va encore appauvrir les classes populaires et asphyxier les services publics qui souffrent déjà d’un sous-financement chronique alors que les besoins sont immenses dans nos écoles, lycées, hôpitaux… Au-delà, les incendies monstres de cet été ont dramatiquement illustré l’inaction face au changement climatique et les conséquences de l’austérité budgétaire sur les moyens dont disposent les pompiers.
Le gouvernement n’est pas le seul à proposer cette politique austéritaire injuste comme seul horizon : le RN joue la surenchère dans la destruction des services publics. Marine Le Pen a annoncé un « effort radical » de 140 milliards d’euros d’économies d’ici à 2032 si le parti d’extrême droite venait au pouvoir.
Dans ce contexte, la mobilisation de la jeunesse a repris le flambeau des mobilisations massives de ces dernières années pour la justice sociale et écologique et les libertés publiques. Elle exprime le même message : l’indignation face à l’aggravation des conditions d’existence, la crainte de l’avenir et l’espoir d’alternatives de justice fiscale, sociale et écologique.
Les raisons de la colère sont légitimes, tout comme les revendications portées par ce mouvement. Pourtant, le pouvoir a choisi la répression tous azimuts pour mater le mouvement impulsé par la jeunesse. Cette réponse répressive s’appuie sur une couverture médiatique qui stigmatise les manifestant·es et omet soigneusement de rappeler les véritables causes et aspirations de ce mouvement.
On assiste à un glissement autoritaire qui va de pair avec le refus obstiné du gouvernement d’assumer son bilan et de remettre en cause sa politique injuste en faveur des plus riches. Pire, il multiplie les mensonges et manipulations pour faire porter la responsabilité de son échec à une « ultra-gauche » fantasmée, si ce n’est à l’ensemble du camp du progrès social et écologique. Il met en œuvre un état d’urgence qui ne dit pas son nom et prévoit l’intervention de l’armée dans la rue. Ce choix est irresponsable et dangereux pour la démocratie, et pour l’intégrité physique de celles et ceux qui la défendent dans le cadre de ces mobilisations. Il pave la voie à une arrivée au pouvoir de l’extrême droite.
Cette situation n’est ni une fatalité ni une injustice que nous devrions accepter en silence. Le mouvement de la jeunesse exprime le refus de la hausse des inégalités, de l’injustice fiscale comme de l’inaction climatique, mais aussi un espoir de changement. Les propositions portées par ce mouvement doivent être entendues :
Face à l’impasse de la politique menée depuis plus de dix ans, nous réaffirmons que le mouvement actuel est légitime et refusons le glissement vers un régime répressif, injuste, intolérant et autoritaire. C’est pourquoi nous appelons à amplifier le mouvement ces prochains jours, notamment samedi 24 octobre, et à généraliser la grève du 5 novembre. Nous exigeons que ces revendications de justice fiscale, sociale et écologique soient entendues.
Premiers signataires :
Raphaël Pradeau et Youlie Yamamoto, porte-paroles d’Attac, Eloïse Lefebvre Milon, secrétaire générale de l’Union étudiante, Ryad Rani, président de l’Union syndicale lycéenne, Lucie Clamens, co-secrétaire fédérale de Solidaires Etudiant-e-s, Yassine Benyettou, Red jeunes, Julie Ferrua et Murielle Guibert, co-déléguées générales Union Syndicale Solidaires, Caroline Chevé, secrétaire générale de la Fédération Syndicale Unitaire, Thomas Gibert et Fanny Metrat, porte-paroles de la Confédération paysanne, Camille Dupond, co-porte parole Soulèvements de la terre, Julien Le Guet, co-porte parole des Collectifs Bassines Non Merci – Inter-BNM, François Chertier, Greenpeace, Céline Meresse, présidente du CRID, #NousToutes, Lounes Dupeux, co-président des Amis de la terre France, Amal Bentounsi, militante antiraciste, Omar Slaouti, militant antiraciste, Sebastian Roché, sociologue, Thomas Wagner, fondateur de Bon Pote, Marie Chureau, activiste et juriste pour l’écologie et les droits humains, Kaddour Hadadi (HK), artiste, Corinne Masiero, actrice, Robert Guediguian, réalisateur, Nina Faure, réalisatrice, Gilles Perret, réalisateur, Eric Lagadec, astrophysicien, Juliette Arnaud, chroniqueuse, Guillaume Meurice, humoriste, Aymeric Lompret, humoriste, Florence Mendez, humoriste, Pierre-Emmanuel Barré, humoriste, Angélique Grosmaire, secrétaire générale de la fédération SUD-PTT, Julien Troccaz, secrétaire fédéral SUD-Rail, Sandra Demarcq, secrétaire générale de Solidaires Finances publiques, Aurélie Gagnier, Sandrine Monier, Nicolas Wallet, co-secrétaires Généraux de la FSU-SNUipp, Info’Com-CGT, Fanny Petitbon, responsable France 350, Zoé Pélegry, porte-parole d’Alternatiba, Franzeska Bindé, porte-parole d’Action non-violente COP21 (ANV-COP21), Isabelle Mathurin, co-présidente de Convergence nationale des Services Publiques, Action Justice Climat Paris, Ludivine Bantigny, historienne, Laurence De Cock, historienne, Mathilde Larrère, historienne, Claire Dujardin, avocate et ancienne présidente du SAF, Raphaël Kempf, avocat, élu au Conseil de l’Ordre du Barreau de Paris, Margot Mahoudeau, présidente de l’Espace santé trans, Ana Azaria, Comité National Femmes Egalité, Monique Dental, Réseau Féministe « Ruptures », Christian Delarue, président du CADTM, Romain Olla, Victoires populaires, TataDrapi, créatrice de contenus, Geneviève Legay, gilet jaune, altermondialiste, Bernard Langlois, journaliste retraité, cofondateur de Politis.
La liste complète des signataires est disponible sur le site d’Attac : www.france.attac.org