URL du flux RSS
Nous n’avons pas fini de sévir, toujours à contretemps. Il n’est pas de dissidence possible sans fidélité à ce qui nous a faits...

▸ les 10 dernières parutions

03.02.2025 à 10:19

Digression sur un accablement

F.G.

C'est vrai, il y a de quoi être accablé, et sur tous les fronts… Il y a de quoi aspirer à la couette, si l'on en a une, se complaire dans la rumination, tourner en rond dans sa tête, quand elle fonctionne encore, se perdre dans le concret des jours, s'arrimer aux affections durables, penser à des petits riens, laisser passer le creux de la vague. Pour espérer encore. À demi, au tiers, au quart, au huitième. Mais sans y croire vraiment. Car le pire est déjà là, et dans tous les rayons. Et (…)

- Digressions...
Texte intégral (2325 mots)


PDF

C'est vrai, il y a de quoi être accablé, et sur tous les fronts… Il y a de quoi aspirer à la couette, si l'on en a une, se complaire dans la rumination, tourner en rond dans sa tête, quand elle fonctionne encore, se perdre dans le concret des jours, s'arrimer aux affections durables, penser à des petits riens, laisser passer le creux de la vague. Pour espérer encore. À demi, au tiers, au quart, au huitième. Mais sans y croire vraiment. Car le pire est déjà là, et dans tous les rayons. Et avec lui, une démoralisation générale, de celle qui pèse comme une chape de plomb sur nos imaginaires dévastés par le mouvement incessamment contrariant de la roue de l'Histoire. Au bout du chemin, ce qui pointe, c'est la résignation, c'est-à-dire le pire quand l'abjection est majuscule. Et elle l'est. Quel que soit ce vers quoi se tournent nos regards.

Este mundo es una porqueria [1], me disait déjà il y a longtemps et chaque fois qu'il était contrarié, un Espagnol de la belle révolution trahie de juillet 1936. C'était son leitmotiv, son mot de passe, son mantra, l'expression d'une conviction profonde, certaine, enracinée dans l'histoire vécue des espoirs arasés. Sa chance, la chance de cette génération vaincue mais jamais défaite dont il était, c'était de croire dur comme fer que viendrait un temps où, dans les plis de l'Histoire cannibale, un vent déviant son cours – une révolution – finirait par changer le monde. Gloire à ces êtres qui, du fond de leurs défaites, ne se décourageaient qu'en privé, et encore, pas pour longtemps. Nous ne sommes plus faits de ce bois-là.


Il y a peu, une impression m'a frappé plus que d'habitude, dans le métro parisien, celle que provoque la vision d'une foule unifiée d'individus séparés tous dotés d'oreillettes et les yeux rivés sur leur smartphone. Je sais, c'est banal, mais il y a des banalités qui crèvent les yeux dans certaines circonstances où l'esprit est à l'affût d'indices, notamment d'effondrement. Là, la réflexion qui m'est venue ne portait pas sur ce que ces citoyens du néant pouvaient bien regarder sur leurs fétiches portatifs, ce dont je me fous, mais sur une constatation d'évidence, d'atterrante banalité : leur position exprimait, majusculement et massivement, une soumission à l'ordre spectaculaire d'un monde où personne ne se regarde plus, où l'idée même de regarder son voisin, sa voisine ou la fenêtre, à défaut, a disparu. Chacun dans sa niche, laisse au cou, oreilles closes, regard absent, abandonné à soi-même et heureux de l'être. La résignation, c'est cela même, le repli sur un « je » minuscule quand il s'est volontairement extrait du « nous ». Nous y sommes. Et les temps historiques que nous traversons ne comptent pas pour rien, par la démoralisation qu'ils génèrent, dans l'accablement qu'on constate, y compris dans les milieux plus portés que la normale au volontarisme politique. C'est comme si un mauvais air saturait l'atmosphère et que tout concourrait, par manque d'espérances partagées, à nous ramener à la condition de monades en voie d'insensibilisation au sort de notre commune humanité.


Il est vrai que l'air du temps est malsain, et sacrément. Non seulement il n'est porteur d'aucune bonne nouvelle, mais il enfile les perles de l'infamie avec une rare constance : un coup d'État institutionnel en France, le retour d'un Trump musqué aux States, un Poutine qui persiste dans ses sales œuvres en Ukraine, des fachos partout, partout. Quand des chaînes de désinformation en continu dégueulent des à-peu-près ou des mensonges à longueur d'antenne, faisant de chaque contempteur d'une bavure policière un « radicalisé » ou un « terroriste » en puissance ; quand l'accusation d' « antisémitisme » fleurit à chaque prise de distance, même mesurée, d'un intervenant, avec la violence génocidaire du pouvoir fascisant israélien ; quand, impuissant devant un tel spectacle propagandiste de bêtise surjouée, d'approximations douteuses, de perfidies constantes, on se demande au nom de quelle déontologie journalistique, les commis de la caste ont pu sombrer dans une telle fosse septique informationnelle, il y de quoi être accablé, car on sait les dégâts que provoquent, à haute dose, un tel dressage des cerveaux. Comme on sait ses effets contaminants sur le service dit « public ».

On se souvient qu'au décompte des victimes israéliennes du Hamas – 1 210 –, pour l'essentiel civiles, du 7 octobre 2023, le chiffrage de celles, palestiniennes, de la riposte israélienne, tenu régulièrement par le ministère de la Santé palestinien de Gaza, a été systématiquement frappé de suspicion au prétexte qu'il venait du Hamas. « Ce sont les chiffres du Hamas, il faut s'en méfier », répétait-on en boucle sur lesdites chaînes de désinformation en continu. Le dernier chiffre publié avant le cessez-le-feu du 20 janvier de cette année faisait état de 46 000 morts gazaouis depuis le déclenchement de la riposte. Or, le 10 janvier, une étude publiée par la revue britannique The Lancet – dans laquelle, précisons-le, le Hamas n'a, à notre connaissance, aucune participation, chiffre le nombre de morts à Gaza au cours des neuf premiers mois de la guerre entre Israël et le Hamas à 64 260, soit 41 % de plus que le ministère de la Santé de l'enclave sur cette même période. À notre connaissance toujours, ces chiffres n'ont pas fait recette sur lesdites chaînes de désinformation. Et assez peu ailleurs, du reste. On y ajoutera celui des blessés : 110 300 – toujours selon le ministère de la Santé de Gaza. Les disparus se montent, eux à 10 000, gisant pour la plupart sous les décombres d'une ville rasée à 80%... Basta !


« On aurait pu rêver mieux », me dit Samuel, un ami de la Vieille Cause, alors que nous buvions un thé brûlant dans un bar du Marais parisien. Et il ajouta, en juif caustique qu'il avait toujours été : « Il y a quelque difficulté à passer, d'un coup d'un seul, du statut de rejeton d'un peuple génocidé à citoyen supposé d'un peuple génocidaire. » L'entrée en matière me perturba, et ça devait se sentir. « Lors d'une manif de soutien à la Palestine – ou aux Palestiniens, comme tu veux –, ajouta-t-il, je me suis fait harponner par une jeune femme à keffieh et drapeau palestinien, qui n'a rien trouvé de mieux que de comprendre de travers la petite pancarte en carton que j'avais fabriquée de mes mains et où l'on pouvait lire : “L'heure la plus sombre est la plus proche de l'aube”. »

– Et alors…, ai-je demandé.
– Alors, la jeune femme, étudiante à Paris-8, m'a demandé, l'air avenant, si j'étais juif. Oui, ai-je répondu, en précisant que je n'en tirais nulle gloire.
– Surtout ici, répondit-elle, mieux vaut que vous restiez clandestin.
– J'ai l'habitude, lui dis-je. Vous aurez d'ailleurs remarqué que la pancarte n'est pas signée du nom de son auteur.
– Un sioniste de la belle époque, sûrement, qui avait oublié qu'en Palestine habitait un peuple promis au martyr…
– Vous vous trompez. L'auteur, c'est Joseph Conrad et la phrase est tirée de La Flèche d'or, une merveille. J'ai cru qu'elle pouvait dire quelque chose de ce que nous vivons. Né dans l'Empire russe et mort en Grande-Bretagne au XIXe siècle. Il écrivait en polonais et en anglais, Conrad, indifféremment. Un maître styliste qu'on a qualifié d'impressionniste littéraire. Grand nouvelliste aussi. Je vous conseille, d'ailleurs, Un anarchiste, nouvelle que l'on trouve dans Six nouvelles, avec aussi Le Duel, texte qui a inspiré Ridley Scott pour son excellent film Les Duellistes. Ça vous dit ?

Pas de réponse. La jeune femme ajusta son keffieh et partit vers cette heure la plus sombre qui est proche de l'aube. En se demandant probablement ce que je faisais dans cette manif avec ma putain de pancarte en carton. C'est une expérience d'incommunicabilité. »


Samuel a cette particularité – génétique dit-il – de ne jamais céder à l'accablement. Non qu'il soit particulièrement optimiste, plutôt le contraire, mais par autoprotection. Nous nous sommes connus dans une bande des temps anciens où la révolution était à l'ordre du jour chaque matin. Et chaque matin, il encourageait nos errances en prédisant nos défaites. Dans un même mouvement. En brillant dialecticien qu'il était. Son diagnostic était toujours pénible à entendre, mais sa manière d'y arriver, d'entrelacs en entrelacs, nous ravissait. « Alors, comment tu vois les choses ? », lui demandai-je. Son geste m'était connu. Il ajusta sa casquette de marin au long cours, puis posa ses mains sur la table du bar. En parallèle.

– Si tu parles du monde, je ne vois rien, sauf qu'il plonge dans le néant, et nous avec. Mais, bon, ce n'est pas la première fois dans l'histoire. Il arrive que le réel s'invite à la table des puissants et brouille les cartes. Le réel, c'est quoi : c'est ce qui fait plier Netanyahu quand Trump veut un cessez-le-feu, mais c'est aussi le génie du peuple quand il sort de sa paresse ou de sa léthargie pour faire histoire ; c'est encore le jeu des contradictions internes d'un système devenu fou et qui ne parie, désormais, que sur la dévastation du vivant pour continuer à accumuler du capital. De fait, la folie est toujours au centre de tout. Une folie galopante qui saisit tout le monde, mais pas de la même façon. Nous sommes au bout de quelque chose. Nous sommes au temps du rapport de forces brut. Rien de ce qui vient du système n'est capable de résoudre le moindre problème. S'il se fascise – et il se fascise –, les vieilles recettes ne lui serviront à rien. Elles n'opéreront plus. C'est un reliquat du Vieux Monde. Il en va de même avec la social-démocratie historique. C'est une chambre à air trouée. Des pantins peuvent chercher à la regonfler, ça ne marchera pas. Alors, ils trahiront leurs pauvres engagements : c'est un classique chez elle. Elle est faite pour trahir. C'est son rôle historique depuis qu'elle existe. Alors, quoi ? Je ne sais pas. Peut-être qu'il faut juste tenir dans la tempête, résister à ses rafales, être là où il faut être, cultiver nos amitiés, sortir de nos isolements, mettre nos convictions à jour en les soumettant à la critique, entretenir nos fidélités mais en cherchant un chemin possible entre l'illusoire et l'existant, ce réel qui nous accable au quotidien. Au fond, il n'est d'autre alternative que la résistance, mais une résistance débarrassée de ses anciennes pesanteurs discursives et ouverte à l'imagination de nouvelles perspectives d'intervention politique.

– Tu ne te sens pas accablé, alors ?
– Si, très souvent, mais au sens ancien du terme. Accabler (achabler, disait-on), c'était arracher des arbres morts. Ce terme venait lui-même du mot grec katabolé, qui donna catapulte. Le katabolé, c'était une machine qui lançait des pierres. Le terme venait de kata (catastrophe) et de bolê (atteindre). Une guerre des pierres contre la catastrophe. Ça te dit quelque chose, non ? Une intifada, en somme. Il faut toujours en revenir à l'étymologie !

Freddy GOMEZ


[1] « Ce monde est une merde ».

27.01.2025 à 10:40

Quand l'anarchie s'exilait à Londres

F.G.

■ Constance BANTMAN UN PREMIER EXIL LIBERTAIRE Les anarchistes français à Londres, 1880-1914 Libertalia, 360 p., 2024 Dans un témoignage relatant ses deux années d'exil londonien (1892-1894), Les Joyeusetés de l'exil, l'anarchiste franco-italien Charles Malato (1857-1938), fils du communard Antoine Malato (1823-1907), livra, à son retour en France, une « chronique londonienne d'un exilé parisien » (1897) de belle facture humoristique et à contre-courant de la littérature d'exil. La lecture (…)

- Recensions et études critiques
Texte intégral (2560 mots)


■ Constance BANTMAN
UN PREMIER EXIL LIBERTAIRE
Les anarchistes français à Londres, 1880-1914

Libertalia, 360 p., 2024


PDF

Dans un témoignage relatant ses deux années d'exil londonien (1892-1894), Les Joyeusetés de l'exil, l'anarchiste franco-italien Charles Malato (1857-1938), fils du communard Antoine Malato (1823-1907), livra, à son retour en France, une « chronique londonienne d'un exilé parisien » (1897) de belle facture humoristique et à contre-courant de la littérature d'exil. La lecture de ce texte, réédité dans les années 1980 par Acratie [1], reste touchante par son ton, son irrévérence et cette idée qui le portait que l'exil pouvait aussi se vivre comme une chance, une manière de se resituer dans l'espace en s'émancipant de son assignation territoriale. Ce n'était pas ignorer que, si l'exil suscite d'abord un sentiment de manque et de nostalgie du pays perdu, il peut permettre aussi, quand l'idée de révolution habite l'imaginaire de l'exilé, un déplacement – choisi ou forcé – qui, non seulement, ne ferme pas forcément la porte de l'espérance, mais peut aussi l'élargir à des ailleurs insoupçonnés.

Dans un registre plus savant, le livre que Constance Bantman, historienne anglo-française, consacre à l'exil d'anarchistes français à Londres, dans les années 1880-1914, atteste de la vitalité dont cette communauté humaine d'apatrides exilés fit preuve en ces circonstances. Nourri de nouveaux concepts historiographiques comme ceux de réseaux, d'échanges, de transferts culturels, ce travail, qui fut objet de thèse [2], élargit considérablement la connaissance un peu étroite que nous avions de cette « Petite France » anarchiste qui, entre Soho et Fitzrovia, quartiers du centre de Londres, forma colonie de vie et foyer de propagande libertaire internationale – une « Mecque anarchiste » où il était « de bon ton de péleriner », titra le très parisien et droitier Matin. Après les quarante-huitards et les communards, cette nouvelle vague d'exil concerne des anarchistes qui se sentent menacés par la répression qui s'abat – de manière indiscriminée – sur eux comme conséquence directe de la « propagande par le fait » et des attentats qu'elle suscite. À cela, la République oppose ses lois scélérates visant à criminaliser tout anarchiste, par avance suspect d'activité délictuelle, voire meurtrière, du seul fait de l'être.

Par sa généreuse politique libérale d'asile, la Grande-Bretagne apparut longtemps comme une terre de repli possible pour les réfugiés politiques français [3]. En cette période fin de siècle, elle le demeure d'autant que la Suisse et la Belgique, autres pays d'accueil traditionnels, ont fermé progressivement leurs portes aux exilés à la fin des années 1870. Londres devient donc la capitale diasporique de l'anarchisme alors même que sa réputation de libéralité est en train de changer. En mal bien sûr, c'est-à-dire dans le sens du durcissement de l'accueil.

À vrai dire, même s'ils sont peu nombreux – de 500 à 700 selon les moments, évalue l'historienne, contingent qui diminuera considérablement à la faveur de la loi d'amnistie de 1895 [4] –, ces anarchistes de langue française, parmi lesquels une centaine d'entre eux est particulièrement soumise à la surveillance policière de Sa Majesté, n'ont pas toujours pris leurs distances avec la « propagande par le fait » et ses effets délétères. L'exil, pourtant, et c'est ce que démontre minutieusement Constance Bantman, ouvre parfois l'imaginaire à d'autres perspectives et positionnements que ceux-là mêmes qui ont conduit les exilés à fuir leur pays.

Maîtrisant très moyennement l'anglais pour la plupart d'entre eux, ces exilés, même si l'on compte dans le contingent quelques journalistes, artistes ou intellectuels, sont pour la plupart d'extraction populaire et vivent, mal, de métiers de l'artisanat. En fait, la pauvreté qu'ils connaissent est extrême. Ils fréquentent, au 67, Charlotte Street, l'épicerie de l'ex-communard Victor Richard – « le bel épicier » qui doit faire crédit. Ils logent souvent, à Soho, au 28-30 Fitzroy Street, dans deux maisons que possède Ernest Delebecque, qui loue des chambres à bas prix, les cédant même parfois gratuitement. Ils se retrouvent à la librairie d'Armand Lapie, lisent les mêmes journaux – L'International, Le Tocsin et Le Père Peinard, entre autres. Ils se posent parfois au Restaurant international de Charlotte Street ou des « Vrais Amis », au 4, Old Compton Street, et sont assidus du célèbre Club Autonomie sur Windmill Street, qui dispose d'une grande salle, d'une cantine et qui peut faire fonction de dortoir. Organisé en sections linguistiques se réunissant séparément un jour par semaine, le lieu est souvent fréquenté par des journaleux en quête de sensationnalisme et par des espions de toutes les polices d'Europe. Par ailleurs, il existe aussi des clubs anarchistes nationaux où se réunissent les Allemands (Grafton Street), les Scandinaves (Rathbone Street), les Italiens (Clerkenwell), lieux où se nouent des liens internationaux et des sociabilités entre anarchistes de diverses provenances.

Constance Bantman s'intéresse, par ailleurs, à ce qu'elle appelle un peu maladroitement « les élites » du mouvement (qui n'en étaient que des figures) : Louise Michel, Émile Pouget, Pierre Kropotkine ou Errico Malatesta. « La Louise », internationaliste convaincue et anglophile, collabore à la plupart des journaux anarchistes anglais. Figure centrale de l'anarchie vagabonde, son aura et son prestige lui confèrent un pouvoir rassembleur unique qu'elle met au service de l'entente et de la fraternité libertaire. Elle aide beaucoup les proscrits et ouvre, fin 1890, à Fitzroy Square, une « école internationale », fondée sur les principes du pédagogue Paul Robin et vouée à accueillir les enfants des exilés. Pouget, proche du groupe The Torch, s'affaire à fabriquer Le Père peinard, fréquente Malatesta et Malato et, contrairement à Louise Michel, n'apprécie pas Londres, « une ville pas rigolote, écrit-il dans Le Père peinard, où les troquets sont aussi rares que les merles blancs ». Kropotkine est sans doute la grande figure, plutôt romantique, de cet exil. Ses contacts sont nombreux et larges, même s'il reste avant tout lié aux exilés russes et aux cercles britanniques russophiles. « [Il] jouit, note l'auteure, d'une reconnaissance extraordinaire dans presque tous les milieux socialistes de Londres et il est intégré dans de nombreux réseaux scientifiques, politiques et littéraires. » Quant à Malatesta, qui, d'exil en exil, aura résidé près de trente ans de sa vie à Londres, il y travaille, dans son propre atelier, comme électromécanicien, et est très impliqué dans les cercles italiens de la capitale. Son insatiable curiosité, cela dit, l'entraîne à fréquenter aussi d'autres milieux, dont celui des exilés français, mais aussi des syndicalistes britanniques, des journalistes radicaux, des féministes, des socialistes et des libres-penseurs. Sa conception organisationnelle de l'anarchisme favorable à l'association ouvrière l'incite à prôner, sans les épouser toutes, les intuitions du syndicalisme révolutionnaire en formation. C'est d'ailleurs dans cette claire perspective qu'il tentera, dans les années 1890, d'organiser les travailleurs italiens de la restauration en les incitant à fonder un syndicat.

Le grand apport de ce livre se situe précisément dans l'aptitude de son auteure à observer une communauté militante en s'attachant aux aspirations et positionnements divers et contradictoires qui la fondent pour saisir le rôle qu'y jouent les réseaux, les échanges interpersonnels, les rapports avec d'autres groupes exilés, mais aussi avec le pays d'exil lui-même et sa culture d'intervention politique et sociale. En ce sens, cette histoire transnationale, née dans le monde anglo-saxon et que revendique Constance Bantman pour son sujet d'étude, opère ici, de façon presque modélique, par les mobilités militantes qu'elle révèle et les aspirations qu'elle convoque, comme un sous-genre à part entière de l'histoire de l'anarchisme.

Ainsi, l'on s'aperçoit, au fil des pages, que, au contact d'une autre tradition que la leur propre, souvent doctrinaire, minoritaire et activiste, les exilés anarchistes français, importeront à leur retour en France, l'expérience des trade-unions (syndicats) britanniques comme apport à la naissante pratique du syndicalisme révolutionnaire, du grève-généralisme et du sabotage. Ainsi, le rapport d'un espion datant d'avril 1894 note que « la démarcation entre les anarchistes de la bombe et ceux de l'idée se dessine de plus en plus » à Londres, confirmant en cela la portée de l'appel aux anarchistes du trade-unioniste et internationaliste libertaire convaincu Mowbray à « entrer dans les syndicats pour montrer aux travailleurs les véritables buts à poursuivre » [5]. Mais la chose ne va pas de soi pour nombre d'anarchistes anti-organisationnels, comme ceux qui éditent la feuille L'Anonymat, par exemple. Nombreux sont les conflits internes, les mises en jugement, les excommunications. Il est vrai que c'est là une donnée centrale de tous les exils, la conflictualité interne y faisant fonction d'activité première. Par glissements successifs, cela dit, par introspection aussi, bien des anarchistes de la communauté londonienne se rendent à l'évidence que, par sa nature de classe et son fonctionnement de masse, le syndicalisme révolutionnaire offre enfin aux anarchistes la possibilité de s'organiser, en dehors de leurs propres sectes et, à travers la grève générale et le sabotage, de pratiquer, au sens propre du terme cette fois, l'action directe. Ce sera la grande tâche propagandiste de Pouget que de le prouver dès son retour en France en 1895. Avec un succès si patent que, par une de ces ruses dont l'histoire a le secret, ayant percé en France, le syndicalisme révolutionnaire de la CGT fera aussi, en retour, des émules en Grande-Bretagne.

Enfin, une grande partie du livre de Constance Bantman est consacrée à la lutte policière contre le « complotisme » anarchiste, aux méthodes de surveillance et aux espions qu'elle emploie, aux échanges plutôt houleux qu'elle entretient avec la police française, jugée incompétente par Londres. Au vu des renseignements qu'elle collecte, qui sont impressionnants, et des analyses qu'elle en tire, il est clair que la présence anarchiste française à Londres, entre 1880 et 1914, eut pour effet de durcir durablement la politique d'accueil du désormais surévalué libéralisme anglais. Après bien des débats et controverses, l'Aliens Act – ou loi sur les étrangers – du 1er janvier 1906 finira par avoir sa peau. La guerre qui vient ne fera que confirmer que la liberté libérale, même la plus installée, relève davantage de la fiction que de la conviction.

Freddy GOMEZ


[1] Charles Malato, Les Joyeusetés de l'exil : chronique londonienne d'un exilé parisien 1892-1894, Acratie, 1985.

[2] Constance Bantman, Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne, 1880-1914 : échanges, représentations, transferts, thèse sous la direction de François Poirier, Paris XIII-Villetaneuse, 730 p. Cette thèse a été soutenue le 24 mars 2007. Une version remaniée de ce travail universitaire a paru en anglais : The French Anarchists in London, 1880-1914 : Exile and Transnationalism in the First Globalization, Studies in Labour History n° 1, Liverpool University Press, 2013, 253 p.

[3] Mais aussi italiens, espagnols et juifs yiddishophones d'Europe centrale et orientale, qui à Londres s'installent dans l'East End. Sur cet exil juif londonien, nous renvoyons le lecteur aux deux numéros que nous avons consacré, en 2007, dans notre revue papier, à Rudolf Rocker, le « rabbin goy » : « Rudolf Rocker : mémoires d'anarchie » et « Rudolf Rocker : penser l'émancipation ». Ces textes ont été réunis en volume : À contretemps, Rudolf Rocker ou la liberté par en bas, Les éditions libertaires/Nada, 2014, 300 p.

[4] Votée peu de temps après l'élection de Félix Faure, cette loi d'amnistie, adoptée par le Parlement puis promulguée par le président de la République le 1er février 1895, s'appliquait aux condamnations prononcées ou encourues jusqu'au 28 janvier 1895 à raison de crime, d'attentat ou de complot contre la sûreté intérieure de l'État, de délits de presse (à l'exception des délits de diffamation ou d'injure envers des particuliers) ou d'autres délits politiques.

[5] The Torch, 15 novembre 1892. Ce même Mowbray, militant syndical infatigable, mènera un travail acharné auprès des travailleurs à peine organisés de l'East End pour qu'ils forment des trade-unions combatives.

10 / 10

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Lava
La revue des médias
Le Grand Continent
Le Monde Diplo
Le Nouvel Obs
Lundi Matin
Mouais
Multitudes
Politis
Regards
Smolny
Socialter
The Conversation
UPMagazine
Usbek & Rica
Le Zéphyr
  CULTURE / IDÉES 1/2
Accattone
Contretemps
A Contretemps
Alter-éditions
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  IDÉES 2/2
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
Philo Mag
Terrestres
Vie des Idées
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
CETRI
ESSF
Inprecor
Journal des Alternatives
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
 
  Pas des sites de confiance
Contre-Attaque
Issues
Korii
Positivr
Regain
Slate
Ulyces
🌞