22.09.2026 à 06:30
L’Europe doit apprendre à dire non à la Chine
La puissance industrielle de Pékin menace nos fondements économiques. Pour y répondre, l’Union peut transformer son marché en instrument de puissance.
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Les chefs d’État et de gouvernement réunis en juin à Évian dans le cadre du G7 et du Conseil européen ont enfin nommé un problème que Bruxelles et de nombreuses capitales ont longtemps cherché à éviter : la puissance industrielle chinoise représente une menace systémique pour l’industrie européenne. « Notre déficit commercial avec la Chine s’élève aujourd’hui à 1 milliard d’euros par jour. Il a atteint un point de bascule. Certains disent que le second choc chinois est imminent. Nous le ressentons pourtant déjà », a renchéri Ursula von der Leyen lors de son discours annuel sur l’état de l’Union.
Le déficit commercial de l’Union avec la Chine ne cesse de se creuser et l’Europe est dépendante de Pékin dans des chaînes de valeur stratégiques. Une situation qui compromet la sécurité économique européenne, alors que Pékin utilise de plus en plus les flux commerciaux comme arme géopolitique.
Dans ce contexte, le commissaire européen au Commerce et à la Sécurité économique, Maroš Šefčovič, a engagé en juin dernier un nouveau Mécanisme de consultation sur le commerce et l’investissement avec son homologue chinois Wang Wentao, dans l’espoir de résoudre par le dialogue les déséquilibres structurels qui façonnent aujourd’hui cette relation commerciale. Les Européens estiment que le succès de ce dialogue réside dans l’obtention de mesures concrètes permettant de limiter les exportations chinoises vers l’Europe dans des secteurs sensibles, et non dans une simple amélioration de l’accès au marché chinois pour les entreprises européennes. L’échéance est fixée à début octobre et les chefs d’État et de gouvernement se réuniront à Bruxelles les 15 et 16 octobre. Ce sera un moment clef qui permettra de répondre à la question politique qui reste aujourd’hui entière : l’Europe se contentera-t-elle de quelques ajustements à la marge côté chinois, car une majorité d’États membres refusera de s’engager dans une « escalade », ou les États seront-ils prêts à mandater la Commission pour renforcer drastiquement notre politique de défense commerciale, notamment en adoptant de nouveaux outils législatifs pour tenter d’imposer un rééquilibrage de notre relation commerciale avec la Chine ?
Aucune de ces deux stratégies ne sera sans douleur. Opter pour le statu quo, c’est prendre le risque de voir disparaître des pans entiers de notre tissu industriel, qui n’a aucune chance de résister à l’offensive chinoise. Opter pour la riposte, c’est s’engager dans une voie où la Chine ne manquera pas d’exploiter nos vulnérabilités et de chercher à nous diviser. Les décideurs européens, publics comme privés, devront faire preuve d’une grande constance, car le pire serait de créer un rapport de force et de céder à la première difficulté ; d’une grande solidarité, car une épreuve de force fera nécessairement des gagnants et des perdants à court terme ; et d’une bien plus grande capacité d’innovation et d’investissement qu’aujourd’hui, car si le commerce extérieur avec la Chine est devenu si déséquilibré, c’est aussi parce que Pékin a réalisé les innovations que nous n’avons pas faites à temps. Mais la Chine n’est pas non plus sans faiblesses à notre égard, à commencer par sa dépendance aux exportations vers le marché unique, qui est un moteur essentiel de sa croissance économique, et donc de sa stabilité sociale.
La puissance industrielle chinoise a fragilisé l’ordre basé sur les règles qui est au cœur du modèle européen
Un tsunami industriel chinois
Le diagnostic est désormais sans appel. En 2025, pour la première fois, l’ensemble des États membres ont enregistré un déficit commercial avec la Chine. À l’échelle de l’Union, ce dernier s’établit à 360 milliards d’euros pour les biens. Et les échanges de services ne permettent pas de compenser ce déficit, puisque l’Union dégage un excédent commercial de seulement 21 milliards d’euros 2. C’est là une différence notoire avec les États-Unis, où Donald Trump met l’accent sur le déficit américain avec l’Europe concernant les biens, qui est réel et s’élève à environ 200 milliards d’euros. Il se garde toutefois de rappeler que les États-Unis réalisent un excédent presque équivalent dans le commerce des services, d’environ 178 milliards d’euros 3. Avec la Chine, rien de tel : le commerce des services est presque équilibré, alors que celui des biens est ultra déficitaire pour les Européens. Un seul chiffre résume la gravité de la situation : selon la BCE, 29 millions d’emplois européens sont directement exposés à la concurrence chinoise, soit 27 % des emplois de la zone euro 4.
La Chine utilise son industrie comme levier de sa puissance. Sa politique industrielle, ses ambitions géopolitiques et son modèle économique sont alignés et coordonnés par l’État et le Parti communiste qui poursuit depuis des décennies une stratégie d’autonomie stratégique, voire d’autosuffisance. En 2015, Pékin a lancé son plan « Made in China 2025 » : un plan décennal visant à atteindre 70 % d’autosuffisance dans les industries stratégiques et à utiliser son marché intérieur pour faire émerger des champions industriels capables de rivaliser sur la scène mondiale 5. La Chine produit aujourd’hui 37 % des biens manufacturés mondiaux et pourrait atteindre 45 % d’ici 2030 6.Si la Chine s’est cantonnée pendant des décennies aux industries à faible valeur ajoutée telles que le textile, les jouets, l’assemblage bon marché, ce n’est plus le cas aujourd’hui. En effet, elle domine les principales chaînes de valeur stratégiques de la transition écologique et numérique, des matières premières à l’assemblage : batteries, panneaux solaires, matériaux critiques, etc. La Chine produit plus de la moitié de l’acier mondial, 40 % des produits chimiques et 80 % des panneaux photovoltaïques 7. Elle s’attaque désormais au terrain de jeu de prédilection des Européens, et notamment de l’Allemagne : l’automobile, les machines-outils, la chimie. Dans le secteur automobile, la Chine est ainsi devenue en 2023 le premier pays exportateur de voitures 8. Elle exporte aujourd’hui plus de voitures en Europe que les Européens en Chine. C’est un renversement historique pour l’industrie automobile allemande qui, depuis une vingtaine d’années, avait fait du marché chinois une source clef de revenus.
La Chine n’est pas une puissance industrielle comme les autres
En 2001, la Chine a rejoint l’Organisation mondiale du commerce, ce qui lui a permis d’accéder aux marchés mondiaux sans devoir renégocier cet accès chaque année. Ce statut apporte une prévisibilité qui stimule les investissements et les exportations de manière exponentielle : alors que la Chine ne représentait que 4 % des exportations mondiales en 2001 9, ce chiffre a plus que triplé en un peu plus de 20 ans pour atteindre 15 % en 2023, faisant d’elle de loin le premier exportateur mondial. Certains considèrent que son accession à l’OMC fut une erreur au regard de la situation actuelle. Il est toujours difficile de réécrire l’histoire, mais il est raisonnable de penser que cette adhésion a accéléré le développement économique du pays, sans pour autant produire la convergence vers le modèle de démocratie de marché occidentale qui était l’un des bénéfices attendus par les dirigeants européens et américains de l’époque.
Dès les années 1980, la Chine utilise l’accès à son marché intérieur comme un levier stratégique en imposant des coentreprises aux entreprises étrangères qui souhaitent y avoir accès. Elle force ainsi le transfert de technologies et de savoir-faire vers les entreprises domestiques. L’objectif est non seulement de permettre le rattrapage technologique mais, à terme, de faire des champions capables de dépasser les rivaux occidentaux. La plupart des constructeurs automobiles européens ont établi des coentreprises entre les années 1980 et 2000. En parallèle, la Chine a fait émerger des champions nationaux tels que BYD ou Geely. En 2010, Geely a même racheté le constructeur suédois Volvo. L’année dernière, les constructeurs chinois représentaient 60 % des ventes mondiales de voitures électriques 10. Leur coût de production est inférieur de 30 à 40 % à celui des constructeurs européens, grâce à une stratégie d’intégration verticale, à une rapidité dans le déploiement de l’innovation et à une automatisation plus poussée qu’en Europe, dans des usines plus récentes et donc plus productives 11.
La compétitivité en termes de coûts des entreprises chinoises s’explique également par le fait qu’elles sont massivement subventionnées, que ce soit par des aides d’État directes ou par le biais d’emprunts à taux préférentiels adossés au système bancaire étatique. Selon l’OCDE, 60 % des parts de marché gagnées par les entreprises chinoises depuis 20 ans ne s’expliquent ni par leur productivité ni par leur innovation, mais par les subventions publiques. Les entreprises chinoises reçoivent 3 à 8 fois plus de soutien étatique rapporté à leur chiffre d’affaires que leurs concurrentes européennes 12. Elles ne sont pas soumises à une norme implicite de rentabilité. L’objectif est la conquête de parts de marché, à n’importe quel prix. Un quart des entreprises chinoises qui opèrent aujourd’hui en Europe sont déficitaires 13. Parmi la trentaine de constructeurs de voitures électriques présents en Chine, seuls trois sont profitables 14. L’Europe ne peut rivaliser avec le coût du capital chinois, car la Chine n’est pas une économie de marché. Cette notion de « coût du capital » est largement absente des débats politiques, alors qu’elle est au moins aussi importante que le coût du travail ou celui de l’énergie. La compétitivité-coût repose aussi sur une politique de dévaluation de la monnaie. La BCE et le FMI estiment la sous-évaluation du renminbi à environ 15 % 15. La Chine utilise ainsi sa monnaie pour se créer artificiellement un avantage compétitif supplémentaire, face auquel aucun gain de compétitivité coût européen ne peut rivaliser.
Comme si cela ne suffisait pas, le déséquilibre commercial entre l’Union et la Chine se traduit également par des barrières à l’entrée pour les entreprises européennes sur le marché chinois. Résultat : les exportations depuis le marché unique vers la Chine diminuent. Elles ont en effet connu une baisse de 30 % en volume entre 2017 et 2024, alors que la Chine a connu une croissance de 40 % sur la même période 16. L’Union exporte aujourd’hui davantage vers la Suisse que vers la Chine, qui est devenue la quatrième destination des exportations de l’Union 17. Si les industriels européens exportent moins vers la Chine, c’est aussi le résultat de la montée en puissance de l’offre chinoise locale. Il y a vingt ans, la Chine achetait massivement des machines-outils et des voitures allemandes. Aujourd’hui, elle achète des voitures et des machines-outils chinoises. C’est une réalité : les industriels chinois ont innové et investi bien plus que leurs homologues européens au cours de la dernière décennie. Ils ont progressivement comblé leur retard et sont désormais, dans de nombreux domaines, tout simplement plus compétitifs.
Mais à cette réalité dont nous sommes responsables s’ajoutent les politiques chinoises qui faussent les conditions de la concurrence. Si bien que même lorsque les entreprises européennes sont plus performantes, elles perdent. Par exemple, la Chine applique des clauses de « Buy China » dans l’attribution des marchés publics, favorisant ainsi ses champions nationaux. Depuis le début de l’année 2026, le prix des produits chinois est artificiellement réduit de 20 % dans l’évaluation des offres 18.
Lorsque l’on rassemble l’ensemble des politiques chinoises visant à assurer la compétitivité hors coûts et la compétitivité coût, on mesure le danger mortel du tsunami auquel nous commençons tout juste à faire face.
L’interdépendance, sous-bassement de la puissance européenne, est devenue une arme de coercition
Alors que Pékin a minutieusement construit une politique industrielle planifiée et coordonnée depuis plusieurs décennies, l’Europe a délibérément choisi le libre-échange comme stratégie de maximisation des gains : les entreprises européennes ont mondialisé leurs chaînes de valeur, optimisé les coûts et fait bénéficier les consommateurs européens de produits à prix plus compétitifs, tout en utilisant le marché chinois comme relais de croissance, à l’image des constructeurs allemands qui tirent encore aujourd’hui jusqu’à 30 % de leurs profits des ventes en Chine 19. Le choix de la Chine s’est avéré bénéfique tant pour les prix payés par les consommateurs que pour les dividendes des actionnaires des grandes entreprises européennes.
Les bénéfices du commerce avec la Chine sont peu mentionnés dans le débat français, car la France entretient un rapport presque exclusivement négatif à la mondialisation. Nous avons en effet l’un des déficits commerciaux les plus importants d’Europe depuis plusieurs décennies. Or, de nombreux pays européens, à commencer par l’Allemagne, ont au contraire fortement bénéficié de cette ouverture. Cette différence objective se traduit dans les débats actuels de politique européenne : les Français y voient une évolution naturelle, alors que les Allemands y voient une rupture, justifiée par la nouvelle donne pour les uns, et un engrenage dans une guerre commerciale pour les autres.
L’intégration des chaînes de valeur européennes avec la Chine, qui s’est construite depuis 2001, a produit des dépendances structurelles que Pékin utilise aujourd’hui comme instrument de pression économique. L’État chinois a progressivement imposé des systèmes de licences à l’exportation pour des métaux et des technologies critiques. En avril 2025, la Chine est même allée jusqu’à imposer des restrictions à l’exportation de terres rares lourdes et d’aimants permanents, indispensables aux moteurs électriques, à l’industrie éolienne et aux équipements de défense.
En 2026, la Chine a franchi une nouvelle étape en adoptant deux décrets supplémentaires : le décret 834 sur la « sécurité des chaînes industrielles et d’approvisionnement » et le décret 835 sur la « lutte contre l’exercice abusif de la compétence extraterritoriale par des États étrangers ». Ces règlements viennent compléter la panoplie d’outils coercitifs dont dispose la Chine et posent une nouvelle question stratégique à l’Europe. En effet, ces dernières années, nous nous sommes dotés d’un ensemble de réglementations visant à conditionner l’accès au marché unique au respect de certains standards européens. Celles-ci impliquent la récupération de données par les entreprises auprès de leurs fournisseurs, y compris non européens, afin de vérifier la conformité des produits entrant sur le marché unique. C’est le cas du règlement interdisant les produits issus du travail forcé, entré en vigueur fin 2024, du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, du règlement sur la déforestation, mais aussi du devoir de vigilance et du reporting extra-financier. Or, ces nouveaux décrets chinois compliquent sérieusement la tâche des entreprises européennes et de la Commission pour la collecte de ces données, puisque la Chine se réserve le droit d’interdire leur transfert pour des motifs de sécurité industrielle et de chaînes de valeur, sans en définir précisément le champ d’application, afin de laisser toute la place aux politiques discriminatoires. Le décret 835 a d’ailleurs déjà été utilisé en mai 2026 pour bloquer une enquête de la Commission sur la firme Nuctech au titre du règlement européen sur les subventions étrangères. Cette nouvelle politique chinoise pourrait empêcher les entreprises européennes actives en Chine de se conformer au droit européen, ce qui les placerait dans une situation juridique complexe. Elle rendrait également bien plus difficile pour la Commission européenne la conduite d’enquêtes aboutissant, par exemple, à la mise en place de droits de douane contre les produits chinois.
C’est une dimension moins visible que l’affrontement commercial basé sur les tarifs douaniers, mais tout aussi importante : la guerre des normes extraterritoriales. La Chine s’attaque frontalement à l’Europe en tant que puissance normative. Cela va au-delà de la seule question de la compétitivité industrielle, car cela vise un élément clef de notre souveraineté politique européenne : décider ce qui doit ou non entrer sur notre propre marché.
L’heure n’est plus seulement au diagnostic. La puissance industrielle chinoise a déjà des effets néfastes sur l’industrie européenne. Le logiciel européen, longtemps basé sur une ouverture commerciale jugée gagnant-gagnant, doit être repensé. La puissance européenne passera par deux impératifs indissociables : d’une part, investir pour produire et innover en Europe afin de réduire notre dépendance, et d’autre part, nous protéger lorsque des pays ne respectent pas les mêmes règles.
L’investissement et l’innovation dans la décarbonation comme nouveaux moteurs de la puissance européenne
L’électrification est une stratégie de souveraineté
La Chine a compris avant l’Europe que l’électrification n’était pas seulement un impératif climatique, mais aussi un levier de compétitivité industrielle et de souveraineté énergétique. Comme l’Europe, la Chine est pauvre en ressources fossiles. Premier importateur mondial de pétrole brut, elle dépend à plus de 70 % des importations de pétrole, une vulnérabilité que les tensions autour du détroit d’Ormuz ont rappelée 20. En deux décennies, la Chine a fait de l’électrification une priorité stratégique. La part de l’électricité dans sa consommation finale d’énergie est ainsi passée de 10 % au début des années 2000 à plus de 30 % aujourd’hui. En comparaison, ce taux stagne en Europe autour de 20 % depuis vingt-cinq ans 21. En 2024, la Chine a atteint avec six ans d’avance son objectif de capacité éolienne et solaire fixé pour 2030 22, tout en investissant 625 milliards de dollars dans les énergies propres, soit le tiers des investissements mondiaux dans ce secteur 23. Dans le nucléaire, la Chine est également sur le point de dépasser les puissances nucléaires historiques. Le pays construit actuellement presque la moitié des réacteurs en chantier dans le monde 24, avec des délais de construction deux fois plus courts que la moyenne mondiale 25.
On parle désormais d’un électrostate, par opposition aux pétrostates qui ont bâti leur puissance sur le pétrole, à l’image des États-Unis. La Chine ne se contente pas de déployer des capacités de production d’électricité décarbonée à toute vitesse, elle organise tout son système électrique de manière à en faire un levier de compétitivité industrielle. Elle développe un réseau intelligent et décentralisé qui permet de transformer chaque point de consommation en potentiel de flexibilité. Plus d’un milliard de compteurs intelligents ont été installés. En octobre 2024, un marché spot interprovincial de l’électricité a été lancé, permettant pour la première fois d’ajuster les prix en temps réel afin de faire coïncider consommation et production décarbonée compétitive à l’échelle nationale. À Shanghai, qui compte environ 25 millions d’habitants, le premier test à grande échelle de « vehicle-to-grid » vise à démontrer la faisabilité d’utiliser les voitures électriques comme des batteries sur roues capables de rendre des services au réseau électrique.
Avec l’électrification, la Chine compte également exploiter le continuum de l’automatisation et de la modernisation de l’appareil industriel. Au Forum de Davos, le vice-Premier ministre chinois, He Lifeng, a fortement insisté sur le fait que la transition verte est au cœur de la stratégie de croissance chinoise, liant clairement la décarbonation à l’innovation et au développement des nouvelles technologies de pointe. En effet, l’électrification crée les conditions technico-économiques permettant le déploiement à grande échelle de la robotisation et de l’automatisation des procédés industriels 26. Elle permet ainsi aux industries, qui traditionnellement reposent sur des systèmes énergétiques fossiles, de réaliser des gains de productivité. En 2024, 54 % des robots industriels étaient installés en Chine, selon la International Federation of Robotics. L’électrification et la modernisation industrielle vont donc de pair.
On le sait, l’objectif géopolitique ultime du Parti communiste chinois est de forger un nouvel ordre mondial dont la Chine serait le centre, à l’image de ce que les États-Unis ont fait au XXe siècle et l’Europe avant eux. Or, la dépendance de la Chine aux énergies fossiles, dont les États-Unis sont le premier producteur et exportateur mondial, rend cela impossible. C’est pour cette raison que devenir un électrostate est un élément clef de la stratégie chinoise, car c’est la condition de sa suprématie.
Côté européen, la Commission vient de publier une nouvelle stratégie d’électrification pour le continent. La guerre au Moyen-Orient a une nouvelle fois rappelé le coût de notre dépendance aux énergies fossiles importées, ainsi que l’intérêt sécuritaire et économique pour l’Europe de procéder rapidement à cette transition. Ce plan a pour objectif d’électrifier près de la moitié de notre économie d’ici 2040, ce qui permettrait de réaliser jusqu’à 260 milliards d’euros d’économies par an 27. Grâce à sa production électrique déjà largement décarbonée, à son réseau électrique interconnecté et à son industrie nucléaire mature, l’Europe a les moyens de rejoindre le club des électrostates. C’est une stratégie gagnante sur tous les plans : pour la souveraineté européenne, la compétitivité industrielle et la sécurité. L’enjeu pour les Européens est de déployer simultanément la production des technologies propres essentielles à cette électrification, tout en réunissant un consensus politique autour de cet objectif. C’est là le cœur du choix que les chefs d’État et de gouvernement européens doivent opérer : voulons-nous faire de l’Europe un électrostate, condition de sa puissance face aux puissances fossiles que sont les États-Unis et la Russie ? Tant que cette question n’aura pas été tranchée, nous manquerons cruellement d’une vision stratégique et d’un cap clair.
Produire et innover en Europe
Si l’Europe fait aujourd’hui face à un déficit de compétitivité, c’est en partie le résultat d’un sous-investissement chronique des grandes entreprises européennes dans leurs capacités productives, au regard de leurs résultats financiers. L’Europe dispose d’un appareil industriel composé d’outils productifs amortis qui génèrent de la rente à court terme, mais qui condamnent la compétitivité à moyen terme s’ils ne sont pas modernisés. En face, la Chine a construit des usines ultramodernes, automatisées et optimisées. En Europe, pour chaque euro de profit réalisé, la part réinvestie dans de nouvelles capacités productives a diminué de plus de la moitié en vingt-cinq ans, passant de 18,9 % en 2000 à seulement 7,4 % en 2024 28. En parallèle, dans les 300 plus grandes entreprises non financières européennes, le taux de distribution aux actionnaires est passé de 27 % à 68 % des bénéfices nets sur la même période 29. Les versements aux actionnaires sous forme de dividendes ou de rachats d’actions dépassent désormais structurellement l’investissement productif.
La pression exercée par l’industrie chinoise sur les parts de marché et les prix, combinée à l’exigence de distribution immédiate de dividendes et de rachats d’actions pour faire monter les cours, pousse les dirigeants européens à privilégier le très court terme au détriment de l’investissement. Cumulé sur vingt-cinq ans, ce choix explique en partie pourquoi l’Europe se retrouve aujourd’hui en position de faiblesse face à une Chine qui a fait le pari inverse, sans contrainte de rentabilité à court terme. Le système chinois de financement de l’innovation permet à des centaines de jeunes entreprises d’émerger autour d’un même enjeu technologique. Financées à la fois par l’État central et les provinces, elles se font ensuite concurrence. Les champions qui se dégagent de cette compétition font alors l’objet d’une attention particulière de la part du pouvoir central, qui les transforme en leaders mondiaux pendant que les autres disparaissent.
L’Union n’a donc d’autre choix que d’investir beaucoup plus qu’aujourd’hui, en commençant par faire émerger des capacités de production européennes dans les secteurs stratégiques. Développer une industrie de la batterie, des terres rares ou encore de la chimie verte est indispensable pour garantir notre compétitivité et notre souveraineté à moyen terme. Si l’Europe ne peut pas concurrencer la Chine sur le terrain de la compétitivité prix, elle doit se concentrer sur l’innovation et les technologies de rupture. Prenons l’exemple des batteries. La Chine contrôle et maîtrise parfaitement les technologies des batteries lithium-ion et lithium fer phosphate. Elle produit des batteries de qualité à des prix ultra-compétitifs. CATL, leader mondial incontesté, reconnaît lui-même aujourd’hui n’être qu’au niveau 4 sur 9 de l’échelle de maturité industrielle de la technologie des batteries solides 30. Ce qui signifie que la compétition est encore ouverte. Mais cela ne signifie pas pour autant que l’Europe doit abandonner complètement la bataille industrielle sur les technologies actuelles, car l’innovation ne se construit pas sur du sable, mais sur un écosystème industriel installé et agile, capable de l’amener à l’échelle industrielle. L’exemple d’ASML aux Pays-Bas est très parlant : c’est l’expertise de l’entreprise Philips, un géant historique dont de nombreux métiers ont disparu, mais qui a su faire émerger en son sein un nouveau savoir-faire et des compétences qui ont contribué à faire d’ASML le leader mondial de la fabrication de machines de lithographie, indispensables à la production de semi-conducteurs. Ce qui n’était qu’une filiale de Philips est devenu l’une des plus grandes et des plus stratégiques entreprises européennes. Si l’Europe se désindustrialise, elle perdra sa capacité à être un champion industriel de demain. Nous voyons aujourd’hui avec l’industrie de la batterie que créer des compétences prend du temps, plus de temps que prévu, et nécessite des efforts financiers encore plus significatifs qu’anticipés. Mais sans cette nouvelle base industrielle susceptible de générer des innovations de rupture, nous n’aurons plus aucune chance dans la compétition avec la Chine.
La souveraineté industrielle européenne passera également par le déploiement de technologies qui nous rendront moins dépendants de la Chine, notamment en ce qui concerne les matières premières critiques. C’est pourquoi l’innovation doit également porter sur leur substitution. C’est d’ailleurs le pari de certaines entreprises européennes, comme Skeleton Technologies en Estonie, qui produit des batteries sans cobalt ni graphite, ou Renault, pionnier des moteurs électriques sans terres rares. Cet objectif stratégique doit maintenant être généralisé grâce à des outils financiers dédiés qui pourraient être concentrés au sein de la Commission européenne dans le nouveau Fonds de compétitivité prévu dans le nouveau budget européen à partir de 2028.
Il faut également rappeler que la préservation d’une base industrielle européenne n’est pas seulement un enjeu de compétitivité économique. C’est aussi une question de souveraineté et de puissance géopolitique. En effet, il existe des fondations communes entre l’industrie civile et l’industrie de défense. La production de batteries, de terres rares ou de semi-conducteurs est par exemple aussi importante pour les applications de défense. En cas de conflit armé, il faut pouvoir mobiliser la production civile d’acier ou de carburants alternatifs pour faire fonctionner l’aviation militaire. Une industrie de défense de pointe a également besoin des synergies, des compétences et du savoir-faire de l’industrie civile. Cette culture du double usage civil et militaire est encore trop peu présente en Europe pour des raisons historiques, alors qu’elle a parfaitement été intégrée par la Chine dans sa propre politique industrielle, à l’instar des États-Unis, notamment dans les domaines du spatial et du numérique.
Certains rappellent que la transition écologique génère elle-même de nouvelles dépendances vis-à-vis de la Chine : les batteries des voitures électriques, les terres rares, les panneaux solaires, etc. Toutefois, il ne faut pas mettre ces nouvelles dépendances sur le même plan que la dépendance européenne aux énergies fossiles. Dans un monde carboné où la maîtrise de l’énergie est une arme, l’Europe n’a tout simplement pas les moyens de rivaliser, car elle ne produit pas, et ne produira jamais, de pétrole ni de gaz. Elle est obligée d’accepter un rapport de force qui lui est défavorable et ne peut que gérer son risque en diversifiant ses approvisionnements. Dans le domaine des matières premières critiques, la situation n’est pas aussi figée. La domination chinoise n’est pas géologique ; elle est le produit d’une politique industrielle délibérée. L’Europe a les moyens de réduire sa dépendance en investissant dans l’extraction, le raffinage et le recyclage de ces matières. Prenons l’exemple du lithium. L’Europe est capable d’assurer une production européenne de lithium, car il y a des ressources géologiques de lithium en Europe et car elle pourra, à terme, recycler le lithium des batteries de voitures électriques en fin de vie, de manière à utiliser des matières premières secondaires produites sur place. La dépendance actuelle à la Chine ne porte d’ailleurs pas tant sur l’extraction que sur le raffinage et la transformation, c’est-à-dire sur des capacités industrielles et non sur des rentes géologiques contre lesquelles nous sommes impuissants.
Ce choc d’investissement pour faire émerger en Europe les chaînes de valeur industrielle de demain ne peut se produire que si nos entreprises sont confrontées à une concurrence loyale. Or, les conditions d’une concurrence loyale avec la Chine ne sont pas remplies. Le marché européen est inondé par des surcapacités massivement subventionnées. Le précédent du secteur solaire, où la Commission avait établi des marges de dumping 31 de 88 % dès 2013, a coûté la vie à la filière photovoltaïque européenne. L’enquête de la Commission sur les voitures électriques a quant à elle abouti à l’application de droits compensateurs pouvant aller jusqu’à 35 % depuis 2024. Mais il faut cesser de raisonner au cas par cas, souvent trop tard, pour passer à une logique stratégique multisectorielle. C’est la décision politique qui reste à prendre, et chaque mois perdu est un mois de retard.
Les réponses possibles de l’Europe au nouvel ordre chinois
De la conditionnalité de l’accès au marché unique au contrôle stratégique des flux commerciaux
Avec le Pacte vert, l’Europe a poursuivi une ambition claire : se décarboner tout en assurant un cadre de concurrence équitable aux industries européennes afin d’éviter le dumping climatique de ses concurrents. Le principe est simple : les partenaires commerciaux doivent être soumis aux mêmes règles que nos entreprises et respecter les normes européennes pour accéder au marché. C’est cette logique d’équité de traitement qui nous a conduits à adopter, en 2023, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, afin de mettre un prix sur les émissions de CO₂ importées, ainsi que les critères de traçabilité et d’empreinte carbone dans le règlement batteries. C’est la première manière pour l’Europe de défendre ses intérêts industriels, par la norme d’accès au marché, une approche efficace puisque l’Union européenne est l’un des premiers marchés au monde.
En parallèle, l’Europe a également renforcé sa boîte à outils de défense commerciale, les outils traditionnels antidumping et antisubventions ayant atteint leurs limites pour traiter la distorsion de concurrence systémique imposée par la Chine. Ces mesures, conçues dans les années 1990, se sont révélées trop lentes, trop ciblées et trop réactives, et pas assez anticipatrices. Les procédures d’enquête peuvent parfois durer jusqu’à trois ans. Dans le droit européen, les droits antidumping sont encadrés par la règle dite du « droit moindre », ce qui signifie qu’ils répondent à une mesure de dumping non pas par un droit de douane équivalent, mais par un droit de douane suffisant pour compenser les effets économiques réels de ce même dumping. Par exemple, selon ce principe, un droit de douane européen de 15 % en réponse à un dumping chinois de 25 % sur l’acier peut être suffisant pour « combler » le dommage subi par l’industrie et remettre tout le monde sur un pied d’égalité. La règle du droit moindre « répare » l’impact du dumping sur le marché, mais elle n’égalise pas les termes du dumping en lui-même. Cette règle a pour but d’éviter les guerres commerciales et de prévenir les situations où notre industrie n’aurait pas ou plus les moyens de produire ce que nous consommons. Toutefois, force est de constater que face à un acteur comme la Chine, où le dumping fait partie d’une stratégie de conquête massive, son caractère dissuasif laisse à désirer. Surtout, il s’agit d’une règle que nous nous imposons nous-mêmes : tous les pays membres de l’OMC n’optent pas pour cette approche. C’est notamment le cas des États-Unis, qui ont une politique beaucoup plus dissuasive et alignent, dans la très grande majorité des cas, leurs droits de douane sur le niveau de dumping du pays en question.
Par ailleurs, les enquêtes de la Commission sont extrêmement ciblées, produit par produit, ce qui empêche de prendre en compte la dimension systémique de la distorsion qui peut impacter plusieurs segments d’une même chaîne de valeur. Ces cinq dernières années, l’Europe a déployé de nouveaux outils plus adaptés pour répondre à l’instrumentalisation des flux commerciaux par la Chine à des fins coercitives. En novembre 2023, l’Union s’est notamment dotée d’un instrument anti-coercition lui permettant de répondre aux pratiques coercitives de pays tiers. Elle a également renforcé le filtrage des investissements étrangers en adoptant, en juin 2026, un règlement révisé. Adopter de tels instruments est une bonne chose, mais il est encore mieux de les utiliser. C’est le cœur de la décision politique à prendre à l’automne 2026, comme l’a indiqué Ursula von der Leyen en déclarant : « Nous utiliserons tous les outils dont nous disposons pour rééquilibrer notre relation. » 32
Ces instruments témoignent d’un début de changement du logiciel européen. Il ne suffit plus de conditionner l’accès au marché au respect des normes européennes par nos partenaires commerciaux. Il faut parfois avoir la capacité de restreindre ou de limiter les flux commerciaux, même s’ils sont conformes aux règles européennes. Ce tournant est explicitement assumé dans la Stratégie de sécurité économique européenne de juin 2023 et dans la communication de la Commission de décembre 2025. Cette dernière reconnaît pour la première fois que le commerce et l’ouverture économique ne peuvent plus être systématiquement considérés comme des facteurs positifs, et que des pays tiers peuvent exploiter l’interdépendance économique à des fins stratégiques et coercitives. C’est une rupture conceptuelle majeure dont il faut se féliciter, et à laquelle la France n’est pas étrangère, loin s’en faut.
Par ailleurs, une réflexion est également amorcée au sein des institutions européennes sur la nécessité de se doter de nouveaux outils plus agiles et plus structurels, afin de ne plus prendre de retard dans la protection légitime de notre industrie face à une concurrence objectivement déloyale. S’il faut corriger certains principes obsolètes, comme celui du droit moindre, il convient surtout de déployer de nouveaux outils plus systémiques et adaptés à la nature des risques commerciaux auxquels nous faisons face avec la Chine. C’est le sens de l’appel du président de la République Emmanuel Macron, lors du Conseil de juin 2026, en faveur d’un « équivalent européen de la Section 301 américaine », qui permet la mise en place rapide des droits de douane après décision directe du président américain si une action d’un gouvernement étranger entrave ou restreint le commerce américain de manière déraisonnable ou injustifiable. Si l’utilisation de cette section par l’administration Trump est plus que contestable, car totalement arbitraire, force est de constater qu’elle confère de l’agilité politique pour se prémunir contre l’impact des surcapacités que nous constatons aujourd’hui avec la Chine, et peut-être demain avec l’Inde, et qui ne peuvent être appréhendées correctement par nos instruments de défense commerciale actuels. Nous avons déjà, dans le droit européen, une première brique qui ressemble à la Section 301 pour les surcapacités, avec l’instrument de sauvegarde pour l’acier. Tout l’enjeu est désormais de s’inspirer de la Section 301 américaine pour créer un instrument de sauvegarde contre les surcapacités dans tous les secteurs. Le débat sur la forme exacte de cet outil est ouvert, mais la direction est claire : l’Europe a besoin d’un instrument à la hauteur du défi posé par la Chine, un instrument capable de traiter les distorsions de manière systémique et qui soit agile.
Le renforcement du volet protection ne doit pas servir d’excuse pour défendre une industrie européenne rentière et polluante, ni pour ralentir la transition climatique. Grâce à des technologies vertes matures et compétitives, la Chine accélère aujourd’hui la transition climatique à l’échelle mondiale, notamment dans les pays qui n’ont ni les moyens ni l’ambition de développer leurs propres filières industrielles de voitures, de batteries ou de panneaux solaires, par exemple. Pour de nombreux pays, l’offre chinoise constitue une solution et un accélérateur de la décarbonation. Sur ces marchés, l’Europe peut jouer un rôle si elle est capable de proposer ses propres solutions vertes à un prix compétitif. Par ailleurs, de nombreux pays qui accueillent aujourd’hui des investissements chinois massifs cherchent aussi à diversifier leurs partenaires pour ne pas devenir dépendants de Pékin. C’est le cas, par exemple, du Brésil et de l’Australie. L’Europe a donc une carte à jouer pour créer un espace de coopération avec ces pays et devenir un partenaire alternatif crédible. En Europe, une politique de protection assumée doit poursuivre un objectif clair : permettre, à terme, de produire les mêmes technologies à un coût compétitif que la Chine, ou bien de produire différemment, avec des innovations plus chères, mais supérieures sur d’autres critères : durabilité, performance, sécurité, etc. La compétitivité hors coût peut devenir un positionnement assumé de l’Union, lui permettant de rivaliser sur les innovations de rupture, à l’instar de la Chine il y a 20 ans.
Une stratégie du faible au fort pour l’Europe
Ni l’Europe ni la Chine n’ont intérêt à une guerre commerciale. Les chaînes de valeur européennes sont très dépendantes de la Chine et les exportations chinoises dépendent fortement du marché européen, d’autant plus depuis la fermeture relative du marché américain. Mais le statu quo n’est pas une option, car il conduirait à une agonie industrielle du continent. L’Europe doit explorer une troisième voie pour rétablir un équilibre dans sa relation commerciale, en identifiant et en exploitant ses forces pour construire la réciprocité.
La Chine dépend de l’Europe pour écouler ses surcapacités industrielles. L’économie chinoise est structurellement tournée vers l’exportation, car la demande intérieure est insuffisante. La Chine ne représente que 13 % de la demande mondiale de biens 33. Tout porte à croire que cette tendance va se maintenir au vu du 15e plan quinquennal, adopté en mars 2026. Un tiers de la croissance du pays repose aujourd’hui sur les exportations 34. Pour atteindre son objectif de croissance de 4,5 à 5 % pour 2026 35, la Chine devra continuer à miser sur ses exportations. L’Europe n’est pas le seul partenaire commercial de la Chine, mais c’est un partenaire de choix qui présente des opportunités que peu d’autres régions du monde sont en mesure d’offrir. L’Union est un marché de 450 millions de consommateurs et de 27 pays régis par un grand nombre de lois communes. Prenons l’exemple des panneaux solaires : la demande est tirée par un cadre réglementaire stable, les infrastructures de réseau sont disponibles et le marché est régulé, ce qui offre une certaine prévisibilité aux investisseurs. Aucune autre région du monde n’offre un tel ensemble.
L’Europe dispose également de technologies critiques que la Chine nous envie. C’est le cas des machines permettant de fabriquer les puces les plus avancées, produites par ASML, l’une des seules entreprises au monde à détenir cette technologie. L’Europe dispose d’un écosystème de pointe qui contrôle des technologies clefs de l’intelligence artificielle, comme les lasers de Trumpf et les miroirs de précision de Zeiss, indispensables aux machines ASML. D’ailleurs, un dispositif de restrictions à l’export a été mis en place depuis 2019. C’est un levier stratégique pour l’Europe si elle veut conserver son avance technologique sur la Chine.
Avec l’Industrial Accelerator Act, l’Europe propose d’utiliser son marché intérieur comme levier stratégique pour faire émerger des filières stratégiques. L’IAA introduit pour la première fois la préférence européenne dans les marchés et financements publics. La commande publique européenne représente environ 14 % du PIB de l’Union, soit plus de 2 000 milliards d’euros par an. L’Europe s’inspire ainsi de ce que font les États-Unis depuis des années avec le Buy American Act. Avec l’Inflation Reduction Act, les États-Unis ont poussé cette logique encore plus loin en conditionnant les aides publiques à l’origine américaine de certains composants. Bien que l’administration Trump ait supprimé une grande partie des crédits prévus pour les énergies propres et les véhicules électriques, les restrictions concernant les composants chinois ont été durcies dans le cadre du One Big Beautiful Bill Act. Le budget américain est ainsi utilisé comme une incitation forte au « derisking » des chaînes d’approvisionnement des entreprises. L’Europe peut reproduire cette logique, à condition de l’assumer comme une stratégie de puissance industrielle et non comme une simple politique de compétitivité, car ce derisking a un coût. C’est pour cela qu’il doit être appliqué de manière stratégique, en assumant qu’il s’agit du prix à payer pour que la valeur et la maîtrise technologique restent sur le sol européen. Et qu’à l’inverse, nous acceptions de ne pas vouloir « tout faire ». En effet, le rythme de la transition climatique dépend aussi de l’accès à des biens industriels à prix maîtrisés, comme les panneaux solaires. D’ailleurs, même lorsque le panneau solaire est fabriqué en Chine, sa pose, sa maintenance, etc., continuent de créer de la valeur en Europe. Il est donc nécessaire d’opérer une distinction entre les différentes technologies. Ce n’est pas un exercice politique facile, mais quand tout devient prioritaire, plus rien ne l’est.
L’IAA prévoit une autre mesure structurante en reproduisant ce que la Chine a mis en œuvre pendant des années. Pendant quarante ans, les entreprises européennes souhaitant accéder au marché chinois ont dû accepter les conditions de Pékin : coentreprises obligatoires, production locale, transfert forcé de technologies et de savoir-faire. Cela a largement contribué au rattrapage industriel du pays. Il faut toujours rappeler que ce rattrapage a ensuite servi de base à une vague d’innovations véritablement made in China, ce qui est à leur mérite, mais il ne faut pas oublier les conditions initiales posées par le régime chinois. La situation est aujourd’hui inversée : ce sont désormais des acteurs chinois qui souhaitent s’implanter en Europe. Le risque est que cela prenne la forme d’usines « tournevis » : des composants importés de Chine et assemblés en Europe, sans transfert de compétences, sans intégration dans les chaînes de valeur locales, sans création de valeur ajoutée réelle et avec, parfois, des bataillons entiers de travailleurs chinois, comme c’est le cas en Hongrie où la construction de l’usine BYD de Szeged a mobilisé des milliers d’ouvriers chinois. Ces implantations chinoises « hors sol » n’apportent rien à la souveraineté industrielle européenne. Si l’on veut que l’IAA protège efficacement nos industries, il faut revoir la définition du « Made in Europe » proposée par la Commission en mars dernier. En incluant jusqu’à 80 partenaires commerciaux dans cette définition, la Commission a créé une faille que la Chine pourrait exploiter. Par exemple, le Maroc pourrait se transformer en arrière-base industrielle de la Chine, qui exporterait des produits à des prix ultra-compétitifs vers l’Europe sous l’étiquette « Made in Europe ». Investir au Maroc permettrait aux entreprises chinoises d’avoir le meilleur des deux mondes : une structure de coûts bien plus basse qu’en Europe et un accès illimité, sans droits de douane, au marché unique. Et la Chine l’a bien compris, puisqu’elle a proposé au Maroc un accord de libre-échange. Au lieu de la proposition de la Commission qui labellise « Made in Europe » la production réalisée dans 80 pays, et donc « Made in Europe » un produit fabriqué au Vietnam ou en Turquie, l’Europe doit préférer une approche par cercle concentrique : un premier cercle limité aux pays de l’Union et de l’espace économique européen, un second cercle de réciprocité totale avec les quelques pays ayant des structures de coûts comparables, comme le Royaume-Uni, le Canada, le Japon et la Corée du Sud, et enfin une ouverture au cas par cas, en fonction de nos intérêts et des enjeux par chaîne de valeurs. Concrètement, cela reviendrait à labelliser « Made in Europe » ce qui est véritablement produit en Europe, et à accorder un traitement équivalent aux produits fabriqués dans les pays amis de l’Europe du cercle de réciprocité totale. Ensuite, les autres pays souhaitant bénéficier de l’équivalence « Made in Europe » devraient la négocier en échange de garanties réelles.
L’objectif de l’Union n’est pas de se fermer. L’IAA offre l’opportunité de construire des coalitions avec des partenaires touchés par le même choc industriel et partageant des intérêts similaires aux nôtres. Des pays comme le Japon, le Canada ou la Corée du Sud peuvent être des alliés qui renforcent notre position dans les négociations avec Pékin. L’IAA donnerait alors un contenu opérationnel à l’alliance des puissances moyennes que Mark Carney, premier ministre du Canada, appelle de ses vœux depuis son discours de Davos en janvier 2026. Cette alliance s’est concrétisée avec la présence de ce dernier mi-septembre lors du discours sur l’état de l’Union au Parlement européen, ainsi qu’avec la proposition d’Ursula von der Leyen de faire du Canada le premier membre associé de l’Union. Cette proposition a été acceptée par le Premier ministre canadien et nous allons maintenant y travailler. C’est une décision historique qui montre que, face aux tensions géopolitiques, l’Europe est capable de construire l’alliance des démocraties. Elle a un rôle majeur à jouer dans la recomposition géocommerciale du monde. Cela passera par la création d’un espace de coopération fondé sur des règles actualisées et une réciprocité réelle, que l’OMC n’est plus en mesure d’offrir. En effet, les règles de l’OMC ont été fondées sur un postulat qui ne tient plus : celui selon lequel le libre-échange profite à tous en raison des avantages comparatifs des pays. Or, ce postulat n’est plus valable aujourd’hui, car un seul pays, la Chine, concentre les capacités manufacturières des secteurs industriels clefs. Deuxièmement, l’OMC ne fonctionne que si tout le monde respecte ses règles. Or, si un acteur comme la Chine ne les respecte plus, alors c’est l’organisation tout entière qui ne fonctionne plus. On pourrait penser qu’il suffirait d’exclure la Chine de l’OMC. Mais il n’existe aujourd’hui aucun mécanisme permettant d’exclure un pays. Dans ce contexte, la création d’une OMC alternative avec les pays alliés partageant un intérêt similaire au nôtre ne serait-elle pas une meilleure solution ?
Jouer en Européens
Cette troisième voie, qui se situe entre la guerre commerciale et le statu quo, nécessite un prérequis politique : l’unité européenne. La bonne nouvelle, c’est que les positions nationales évoluent. L’Allemagne, qui s’est longtemps illustrée par son opposition à un durcissement de la politique commerciale à l’égard de la Chine, commence à évoluer. L’économie allemande est fortement touchée par le choc industriel qui affecte ses secteurs historiques, comme l’automobile, les machines-outils et la chimie. Le déficit commercial de l’Allemagne avec la Chine a atteint 89,3 milliards d’euros en 2025, soit une hausse de 33,5 % par rapport aux 66,9 milliards d’euros enregistrés en 2024 36. L’Allemagne, qui bloquait les tarifs douaniers sur les véhicules électriques en 2024, est différente de celle qui est aujourd’hui ouverte aux discussions, aux côtés de la France, sur la réponse à apporter à la politique industrielle agressive de la Chine. Quant à l’Espagne, elle demeure dans une position ambiguë en raison de la multiplication des investissements chinois sur son sol qui ont été multipliés par quatre en un an, passant de 149 millions d’euros en 2024 à 643 millions en 2025 37. Madrid vante les mérites de son énergie propre et compétitive, ainsi que le coût de sa main-d’œuvre, pour se positionner comme un hub des technologies vertes. Résultat : le constructeur automobile Chery y a ouvert sa première usine du continent et CATL construit avec Stellantis l’une des plus grandes gigafactories de batteries d’Europe à Saragosse. Pour parvenir à une réponse collective, il sera certainement nécessaire de gérer l’asymétrie de l’impact d’une escalade commerciale sur les États membres. C’est le sens de la proposition de la Commission de créer un Fonds de solidarité européenne entre les États pour mutualiser en partie les gains et les pertes d’une stratégie plus offensive. Or, on le sait, cette mutualisation est l’un des sujets les plus sensibles au Conseil, où chaque gouvernement a tendance à défendre son intérêt individuel à court terme. Le rôle du Parlement sera clairement de défendre l’intérêt général européen, mais cela implique une majorité pro-européenne aujourd’hui mise à mal par la montée des partis nationalistes et de leur alliance de plus en plus fréquente avec la droite traditionnelle du PPE. Sans unité politique européenne, il est évident que la Chine exploitera nos divisions.
Mais le plus grand défi n’est pas forcément celui que l’on croit. Ce qui empêche aujourd’hui une réponse européenne ambitieuse, c’est le profond désalignement entre les entreprises européennes elles-mêmes. C’est le problème le plus sous-estimé du débat sur la sécurité économique et peut-être le plus difficile à résoudre. Beaucoup de très grandes entreprises ne souhaitent pas un durcissement des règles commerciales vis-à-vis de la Chine, soit par crainte de représailles sur leurs chaînes d’approvisionnement largement localisées en Chine, soit parce qu’elles ont une stratégie d’investissements en Chine pour ensuite produire pour le monde entier, y compris pour l’Europe. À titre d’exemple, le plus important investissement récent du géant allemand de la chimie BASF n’est pas en Europe, mais en Chine. En mars 2026, BASF a inauguré un nouveau site de production flambant neuf qui a nécessité un investissement de près de 9 milliards d’euros. C’est tout simplement le plus grand investissement de l’histoire du groupe. Une partie des exportations chinoises vers l’Europe provient d’entreprises européennes implantées en Chine, mais il n’existe aujourd’hui pas de données fiables permettant de quantifier ce phénomène. Il est clair que certains groupes ont pour stratégie à moyen terme de fermer leur base industrielle vieillissante en Europe pour ensuite exporter depuis la Chine vers l’Europe. Et comme ces géants ont un accès direct aux gouvernements, ils forment une force de lobbying qui freine une politique commerciale plus restrictive. Par ailleurs, chaque secteur réclame une protection, mais refuse que celle-ci s’applique à ses fournisseurs ou à ses clients par peur d’une augmentation des coûts. Le secteur de l’acier réclame une protection maximale, ce qui renchérit le coût des voitures, ce que refusent les constructeurs européens, déjà pris dans une concurrence féroce avec leurs concurrents chinois. Prise individuellement, chaque décision d’entreprise est parfaitement rationnelle, mais elle constitue un obstacle au consensus européen nécessaire sur notre doctrine de sécurité économique.
Il est donc essentiel d’instaurer une forme de coordination et d’alignement entre les pouvoirs publics et les entreprises européennes pour pouvoir jouer en équipe. La Chine n’a pas ce problème, car les entreprises privées opèrent sous la direction du PCC. L’alignement des intérêts privés et des objectifs stratégiques de Pékin passe notamment par la présence de cellules du PCC au sein des grandes entreprises privées. Aux États-Unis, on débat aujourd’hui de mécanismes qui assureraient le respect par les nouveaux leaders de l’IA des grands objectifs stratégiques nationaux. C’est dans ce contexte que Sam Altman a proposé de céder 5 % du capital d’OpenAI à l’État américain, dans le cadre d’une initiative plus large où les géants de l’IA alimenteraient un fonds souverain permettant de redistribuer les bénéfices de l’IA aux citoyens. Ce débat est aujourd’hui inexistant en Europe, alors qu’il est absolument central.
La réponse européenne à la puissance industrielle chinoise n’est pas seulement un défi industriel, mais aussi un test politique. Si les États membres se divisent et que les entreprises agissent contre les intérêts européens, l’Europe offrira alors à la Chine exactement ce qu’elle recherche. Le plus grand défi n’est pas de construire les bons instruments, mais d’avoir la vision et la volonté politique collective nécessaires pour y parvenir. La question est aujourd’hui de savoir si nous sommes prêts à assumer un choix collectif qui nous renforcera en tant qu’Européens, mais qui entraînera inévitablement des conséquences nationales asymétriques. Mais sans ce sursaut collectif, l’Europe s’expose à un avenir qui sera perdant sur tous les plans : pour les États membres, pour l’industrie européenne et pour la souveraineté européenne. Donc pour notre démocratie et pour nos libertés. Ce test politique, nous avons déjà été capables de le réussir par le passé. Lorsque nous avons créé le marché unique, lorsque nous avons créé l’euro ou encore lorsque nous avons mis en place le plan de relance à la suite de la pandémie de Covid. À chaque fois, le saut semblait impossible, mais l’Europe l’a fait. Et nous avons ainsi réussi à écrire notre avenir.
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10.09.2026 à 06:00
Comment Poutine est en train de ruiner l’économie russe
La plus lourde sanction ne vient pas d’ailleurs : c’est le Kremlin
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Texte intégral (6651 mots)
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Il est désormais courant de penser que l’économie russe est confrontée à une crise de grande ampleur qui pourrait se manifester dans un avenir proche. Il faut toutefois identifier correctement les principaux problèmes et les risques majeurs susceptibles de la provoquer. Les analystes soulignent généralement les dépenses militaires colossales dans un contexte de déficit budgétaire considérable, une politique financière restrictive qui fait grimper les coûts d’emprunt sans pour autant freiner l’inflation, les difficultés rencontrées par l’industrie pétrolière et la baisse de la production de brut, ainsi que les frappes ukrainiennes sur les infrastructures et l’effondrement de secteurs entiers, du commerce en ligne à l’agriculture.
Toutes ces tendances sont bien réelles, mais nous devons en évaluer l’ampleur avec prudence. Cette année, la Russie consacrera très probablement plus de 10 % de son PIB à des fins militaires 38 pour la première fois depuis l’époque soviétique, alors que le déficit budgétaire pour la période janvier-juin 2026 a doublé par rapport à l’année dernière 39. Pourtant, si l’on examine ces chiffres de plus près, un quart des dépenses militaires consiste en versements directs à la population 40 (salaires des militaires, primes à l’engagement ou indemnités versées aux familles des soldats tués ou portés disparus au combat), tandis que le déficit prévu de 7 000 milliards de roubles représente 2,8 % du PIB 41, soit bien moins que les 26,9 % du PIB enregistrés par les États-Unis en 1943 42, bien avant le débarquement des troupes américaines en Normandie.
Certes, le coût du crédit pour les entreprises russes dépasse désormais 20 % par an, l’inflation officielle est de 6 %, et l’inflation ressentie par la population est plus de deux fois supérieure 43, mais l’économie russe a déjà survécu à des taux atteignant 150 %. Le taux d’inflation officiel moyen au cours des deux premiers mandats présidentiels de Poutine s’élevait à 13,8 % 44, ce qui n’a pas empêché l’économie de croître en moyenne de 7,4 % par an pendant cette période 45. La production pétrolière est en baisse, les exportations reculent et le secteur du raffinage s’effondre sous les frappes de drones ukrainiens, mais il ne faut pas oublier que le volume physique des exportations de pétrole brut et raffiné n’a baissé que de 6 % l’année dernière 46 par rapport à 2021 47, et ce, après la fermeture du marché européen, qui était son principal débouché depuis plus de quarante ans. Le volume des ventes en ligne pourrait baisser de 10 à 12 % cette année. Il restera toutefois supérieur à celui de 2024, et le recul des exportations de céréales 48 ne doit pas nous faire oublier qu’il y a un quart de siècle, la Russie était un important importateur net de tous les produits alimentaires de première nécessité.
La politique de non-développement
Il ne s’agit pas d’affirmer que Poutine dirige aujourd’hui un pays prospère et florissant. Loin de là : les revenus des ménages stagnent, la population diminue de près d’un million de personnes par an et la dépendance technologique vis-à-vis de l’Occident a cédé la place à une dépendance bien plus grande vis-à-vis de la Chine. La Russie se trouve dans un état de « non-développement », mais ni les sanctions ni les attaques ukrainiennes ne parviennent à porter un coup fatal à son économie. Cependant, en imaginant sans cesse de nouvelles méthodes pour faire pression sur Moscou, les responsables politiques occidentaux négligent la force la plus destructrice de toutes, celle face à laquelle l’économie russe est réellement impuissante.
Cette force, ce sont les dirigeants russes eux-mêmes, ce qui n’a rien de surprenant : après tout, les hommes d’État soviétiques ont réussi à détruire une économie et un pays qui étaient à la pointe de la production de matières premières, d’acier et d’électricité, qui avaient constitué le plus grand arsenal nucléaire du monde et qui avaient été pionniers dans l’envoi d’un homme dans l’espace. L’URSS s’est effondrée parce que son économie n’exploitait pas le potentiel de l’entreprise privée, ne stimulait pas la création de richesses et l’investissement, et ignorait les signaux du marché, s’appuyant à la place sur des stratégies et des objectifs élaborés par le Gosplan.
La Russie d’aujourd’hui est différente : même si de nombreux secteurs clefs, de l’extraction pétrolière au secteur bancaire, sont fermement contrôlés par l’État, ils fonctionnent dans le respect des règles du marché. Les banques d’État, telles que la Sberbank ou la VTB, proposent les mêmes services, taux et commissions que la banque privée Alfa-Bank. Les opérateurs de téléphonie mobile, publics et privés, se font également concurrence. Les aéroports et les voies ferrées publics sont utilisés par des compagnies aériennes et des transporteurs ferroviaires privés. La Russie est une économie de marché et la recherche du profit ainsi que l’accumulation de richesses constituent un objectif qui unit la société, de l’entrepreneur individuel au fonctionnaire corrompu.
Dès que Poutine a jugé que les difficultés économiques étaient passées, il s’est une nouvelle fois attelé à reconstruire l’ancienne économie de type soviétique.
Vladislav Inozemtsev
À deux reprises au cours de son long mandat, au début des années 2000 et immédiatement après le début de la guerre en Ukraine à grande échelle, Poutine, confronté à de graves difficultés économiques (la perspective d’un défaut de paiement sur la dette extérieure dans le premier cas, et les sanctions occidentales dans le second), a opté pour une libéralisation économique en profondeur.
Dans les années 2000, les impôts ont été réduits, la réglementation a été harmonisée et la législation sur le commerce extérieur a été simplifiée. En 2022, les « importations parallèles » ont été autorisées, permettant à la Russie de se passer d’une multitude de restrictions. Les droits d’auteur et les brevets appartenant à des entreprises occidentales ont été annulés, les obligations de déclaration des institutions financières ont été simplifiées et des exonérations fiscales ainsi qu’un moratoire sur les faillites ont été mis en place.
À ces deux reprises, le secteur privé a répondu aux mesures gouvernementales en augmentant ses investissements et en intensifiant son activité. En moins de trois mois en 2022, de nouvelles chaînes d’approvisionnement ont été mises en place, permettant d’abandonner la coopération avec des milliers d’entreprises européennes. Le système de règlement avec les pays asiatiques a été entièrement repensé pour contourner les réseaux bancaires occidentaux. Le chiffre d’affaires des hôtels et restaurants des villes de province a commencé à croître de plusieurs dizaines de pour cent par an, détournant les touristes russes des destinations étrangères. Des terminaux de paiement par carte ont même fait leur apparition dans les petits kiosques des villages les plus reculés. Mais dès que Poutine a jugé les problèmes résolus, il s’est une nouvelle fois attelé à reconstruire l’ancienne économie de type soviétique.
Le retour de l’économie soviétique
Aujourd’hui, cela représente un danger plus grand pour la Russie que la guerre en Ukraine et les sanctions occidentales réunies.
Le Kremlin exige désormais une allégeance inconditionnelle de la part des entrepreneurs. Il augmente les impôts (la TVA et l’impôt sur le revenu des personnes physiques ont chacun été relevés deux fois depuis 2019, passant respectivement de 18 % à 22 % et de 13 % à 22 %) ; il impose des restrictions aux entreprises étrangères (et même aux coentreprises) ; et il nationalise les biens de ceux qu’il juge déloyaux. Depuis 2024, plus de 6 000 milliards de roubles d’actifs (75 milliards d’euros, soit 3,2 % du PIB russe) ont été saisis 49, parmi lesquels des aéroports (comme Domodedovo) 50, des groupes agroalimentaires (comme Rusagro) 51 et des sociétés aurifères (comme Yuzhuralzoloto) 52, qui sont passés aux mains de l’État. Confrontées à la nationalisation, les entreprises, même celles qui sont fidèles, comprennent que n’importe quel actif pourrait ne plus rien valoir à l’avenir.
En conséquence, les tentatives de l’État de vendre les sociétés confisquées à de nouveaux propriétaires n’aboutissent que lorsque le prix est réduit de moitié 53, voire davantage, par rapport à celui fixé par le marché à la veille de la nationalisation. Naturellement, les investissements sont en baisse (-14,3 % au premier trimestre 2026) 54 et l’indice de la Bourse de Moscou a enregistré cette année un record de 19 semaines consécutives de baisse 55.
Le Kremlin pense ainsi se procurer des ressources pour la guerre, mais en réalité, l’économie perd bien plus de valeur que le budget n’en encaisse : ce qui semblait très précieux hier ne vaut plus rien dans un pays où les droits de propriété ne sont en aucune façon protégés contre les revendications de l’État. La dernière mesure en date dans ce sens est le décret n° 604 : le Kremlin affirme sans ambages que les entreprises dont les propriétaires ne parviennent pas à protéger leurs installations contre les attaques de missiles et de drones ukrainiens peuvent être nationalisées 56. Ce décret a été signé il y a à peine deux semaines, mais des fuites ont déjà laissé entendre que la liste de ces entreprises comptait 167 cas 57, ce qui signifie que ces près de 200 entreprises récemment rentables seront bientôt nationalisées et probablement conduites à la faillite par des bureaucrates et des responsables de la sécurité.
Ce qui semblait très précieux hier ne vaut plus rien dans un pays où les droits de propriété ne sont en aucune façon protégés contre les revendications de l’État.
Vladislav Inozemtsev
Mais ce n’est qu’un début. Alors que, dans les années 2000 — et Poutine devrait s’en souvenir —, les recettes fiscales augmentaient de 18 à 32 % par an 58, quand bien même les taux d’imposition étaient réduits, c’est aujourd’hui l’inverse qui se produit. En Russie, la taxe « environnementale » liée à la future « mise au rebut » d’une voiture particulière neuve dépasse, dans la plupart des cas, son prix de gros 59, et le quasi-doublement récent de cette taxe a entraîné une baisse des recettes totales, simplement parce qu’il a freiné la demande. L’année dernière, le Kremlin a fait pression pour instaurer la « taxe touristique » sur les hôtels et autres lieux d’hébergement, mais cette année, une commission de la Douma d’État a été contrainte d’admettre qu’elle rapportait moins d’argent qu’il n’en fallait pour financer les effectifs croissants des services fiscaux chargés de la percevoir 60. La dernière innovation en date est une augmentation de la fiscalité pesant sur les petites entreprises.
En effet, un « régime fiscal simplifié » a été mis en place en Russie à la fin des années 2010 : les petites entreprises et les entrepreneurs individuels pouvaient y adhérer et l’unique impôt auquel ils étaient alors soumis s’élevait à 6 % de leur chiffre d’affaires total. Il était possible d’échapper au paiement de la TVA, mais uniquement si ce chiffre d’affaires ne dépassait pas 60 millions de roubles (environ 620 000 euros au taux de change actuel) par an. Depuis cette année, ce seuil a été abaissé à 20 millions de roubles et, au-delà, la TVA doit être acquittée 61, ce qui signifie que la charge fiscale y triple au moins (il convient de noter que ce seuil de 20 millions de roubles est calculé sur la base du chiffre d’affaires de 2025 et s’applique donc rétroactivement).
En conséquence, une part considérable de l’économie a commencé à basculer « dans l’ombre » : depuis février 2026, la Banque de Russie constate une augmentation de la demande d’espèces de plus de 600 milliards de roubles par mois 62. Le même scénario se produit pour ceux qui se sont enregistrés ces dernières années en tant qu’indépendants. Ce mode d’exercice de l’activité a été introduit en 2018 et a entraîné une simplification et une réduction considérables des cotisations sociales. Le nouveau régime s’est avéré si avantageux que le nombre de travailleurs indépendants est passé de 800 000 en 2019 à 16,5 millions fin 2025 63. Un changement de leur statut, qui pourrait intervenir l’année prochaine, porterait un nouveau coup au secteur privé (les petites entreprises et les entrepreneurs individuels ne représentent que 20 % des recettes budgétaires 64, mais environ 42 % de l’emploi 65 ; s’ils font faillite ou cessent leur activité, l’État devra faire face à une forte hausse tant du chômage que de ses propres obligations sociales).
Une part considérable de l’économie a commencé à basculer « dans l’ombre ».
Vladislav Inozemtsev
La folie de Poutine ne se limite pas à des « réformes » purement financières : sa mentalité exige un contrôle étatique et bureaucratique aussi total que possible de l’économie et de tous ses acteurs.
Il n’existe ni en France ni dans aucun autre pays européen de « contrôle qualité » officiel aussi étendu sur les produits vendus au détail qu’en Russie. Chaque brique de lait, chaque bouteille d’eau minérale et tout autre produit doivent porter une étiquette spéciale dans le cadre du programme « Chestny Znak » (« Signe d’honnêteté ») 66, ce qui permet de suivre l’ensemble du parcours d’un produit, de l’usine au rayon, tout en augmentant son prix de 10 à 35 %. Les recettes générées par cet étiquetage reviennent à une société détenue par Rostec, le premier fabricant d’armes russe 67. Mais ce n’est même pas l’élément le plus surprenant. Chaque année apporte son lot de nouvelles restrictions. Afin de soutenir les constructeurs automobiles russes (qui, en réalité, se contentent d’assembler des kits de véhicules importés de Chine), des restrictions ont été imposées sur les marques de voitures pouvant être utilisées comme taxis : les chauffeurs de taxi en Russie n’ont désormais plus le droit de conduire une Mercedes ou une Renault 68.
Même en Union soviétique, les agriculteurs collectifs étaient autorisés à garder une vache ou de la volaille dans leur cour, mais depuis le 1er septembre, tout foyer rural détenant plus de dix poulets ou canards doit installer sur son poulailler une plaque portant un code QR délivré par les services vétérinaires locaux 69, un panneau qui, ajouté à la visite de l’inspecteur, coûte autant que cinq à six volailles (dans trois ans, cette plaque devra être installée même si l’on ne possède qu’un seul coq ou une seule oie).
Au final, dans un pays aussi centralisé que la Russie, les initiatives venues d’en haut sont reproduites au niveau régional et municipal. Les élus locaux instaurent leurs propres restrictions, des plus diverses. À Saint-Pétersbourg, par exemple, les autorités ont décidé d’interdire aux travailleurs migrants en situation régulière originaires des anciennes républiques soviétiques d’exercer le métier de livreur ou de cuisinier dans les stands de restauration de rue 70. En conséquence, les prix de ces services ont augmenté et le chômage s’est accru. À Rybinsk, le maire a décidé que la ville serait plus agréable à regarder si les enseignes des commerces étaient réalisées dans un style uniforme, en utilisant l’ancienne orthographe russe d’avant la réforme de 1918 71. Bien entendu, le coût de la conception et de la fabrication de ces enseignes est à la charge des propriétaires de magasins, cafés et restaurants. À Novossibirsk, ce pôle industriel sibérien de l’ère soviétique qui, il y a quarante ans, m’avait frappé — alors que je n’étais qu’un jeune étudiant — par la brutalité et la monotonie de son architecture en béton, le conseil municipal a exigé que tous les kiosques de rue soient reconstruits selon un modèle standard et repeints d’une couleur grise uniforme 72. Il a menacé de démolir leurs kiosques ou de résilier leur baux d’occupation de la voie publique s’ils refusaient. Nous notons simplement que les travaux de rénovation et de repeinture coûtent, en moyenne, deux mois de bénéfices à un commerce de détail moyen. On pourrait multiplier les exemples de ce type à l’infini.
Quand le Kremlin cible les entreprises
Au cours des dernières années, les recettes du budget fédéral russe provenant du pétrole et du gaz n’ont cessé de diminuer. Alors que le budget fédéral avait perçu 11 600 milliards de roubles (160 milliards d’euros au taux de change moyen de 2022) dans ce secteur en 2022, il n’a encaissé que 8 500 milliards de roubles 73 (soit 90 milliards d’euros au taux de change moyen de 2025) l’année dernière 74. Dans le même temps, les recettes provenant des impôts sur les entreprises nationales et les entrepreneurs individuels ont augmenté, passant de 16 200 75 à 28 8 000 milliards 76 de roubles (soit de 223,4 à 305,7 milliards d’euros aux taux de change respectifs). La situation s’est encore aggravée cette année : par rapport au premier semestre 2025, les recettes pétrolières et gazières ont chuté de 22,7 % 77, tandis que toutes les autres recettes ont poursuivi leur croissance anémique. Il semble que le Kremlin fasse tout ce qui est en son pouvoir pour prélever autant d’argent que possible sur les entreprises privées.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, on peut le dire sans détour : la plus grande menace qui pèse sur l’économie russe ne vient ni des sanctions occidentales ni des frappes ukrainiennes contre les infrastructures, mais des agissements des plus hauts dirigeants du pays. Poutine et ses proches, âgés de 70 à 75 ans, ont grandi en Union soviétique. Ils considèrent l’effondrement de celle-ci non seulement comme « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle » 78, mais aussi comme un malheureux incident provoqué par les intrigues occidentales et la trahison de Mikhaïl Gorbatchev. Ils sont incapables de reconnaître le droit d’existence des entreprises privées. Tout argent qui n’est pas placé sous leur contrôle est considéré par eux, tout comme le faisaient autrefois les communistes soviétiques, comme ayant été volé à « l’État ». Ils ne comprennent pas que ce sont les citoyens qui font progresser le pays, qui réalisent davantage d’investissements et qui paient plus d’impôts — impôts qui pourront ensuite servir à mener une guerre contre un pays voisin. Cet anachronisme flagrant du Kremlin devient la principale cause de la défaite imminente de la Russie dans son entreprise agressive : faire des affaires dans le pays devient contre-productif et les autorités ne savent que percevoir des impôts et imposer toujours plus de restrictions, mais pas comment développer l’économie.
La plus grande menace qui pèse sur l’économie russe ne vient ni des sanctions occidentales ni des frappes ukrainiennes contre les infrastructures, mais des agissements des plus hauts dirigeants du pays.
Vladislav Inozemtsev
La propriété publique, comme le montre l’exemple français, n’est pas synonyme d’inefficacité : les trains de la SNCF circulent presque à l’heure (les TGV à 85 %, les TER et les Intercités à 89 %, les Transilien/RER à 91 %, contre une moyenne de 58 % pour la Deutsche Bahn). Cependant, les changements constants des règles du jeu, la pression fiscale excessive, le mépris des droits de propriété et la perception des entreprises non pas comme des partenaires, mais comme des vassaux, ne mènent à rien de bon. Depuis 2022, le Kremlin ne s’est pas contenté de serrer la vis aux entrepreneurs ; il affirme désormais ouvertement, à l’instar des conseillers de Poutine (des jeunes ayant grandi à l’ère post-soviétique), que le système planifié soviétique a échoué uniquement parce que la puissance de calcul était insuffisante à l’époque pour établir correctement les proportions de l’économie nationale 79, et que le moment est donc venu de le réintroduire sur une nouvelle base technologique.
Une économie de guerre ne suit pas toujours le même modèle. Aux États-Unis, pendant la Seconde Guerre mondiale, elle reposait sur l’initiative et les capacités des entreprises privées, ainsi que sur une somme colossale de fonds levés grâce à l’augmentation de la dette publique. Il en est résulté l’émergence des États-Unis comme première puissance économique mondiale. En Union soviétique, elle s’est construite sur l’appauvrissement de la population et un système de planification rigide, ce qui a entraîné l’effondrement du communisme et la désintégration du projet politique.
Poutine mène la Russie sur cette deuxième voie, et il ne faut pas l’en empêcher. L’Ukraine et l’Occident doivent avant tout amener le Kremlin à prendre conscience des menaces auxquelles il est confronté. Le fait de lui faire croire qu’il est menacé détruira l’économie russe plus efficacement que n’importe quelle force extérieure ne pourrait jamais le faire.
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04.09.2026 à 13:00
La crise allemande commence par la voiture
Les chiffres et les données du bouleversement au cœur industriel de l’Europe
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Texte intégral (9756 mots)
Points clefs
- En Allemagne, l’hémorragie des postes de travail a commencé avec 142 400 emplois disparus dans le secteur automobile depuis 2019, une tendance qui pourrait s’accélérer.
- Volkswagen a annoncé 35 000 suppressions d’emplois d’ici 2030, soit près d’un tiers de ses effectifs en Allemagne, avant que son PDG, Oliver Blume, n’évoque, en juillet 2026, la suppression de 100 000 postes supplémentaires dans le monde.
- Ce qui est aujourd’hui en cause, c’est la colonne vertébrale de l’industrie européenne, avec plus de 732 000 emplois directs, dont 70 % dépendent des exportations dans un contexte global qui tend plutôt vers la fermeture.
- L’industrie automobile allemande est déjà largement hors d’Allemagne, avec 69 % des voitures de marque allemande fabriquées à l’étranger en 2025. Les 4 millions de voitures encore produites sur le sol allemand sont exportées à 76 %, ce qui prive le secteur d’un marché intérieur sur lequel se replier quand les marchés étrangers se ferment.
- La Chine, qui a fait la fortune du modèle allemand, est aussi le principal responsable de ce déclin : les réorientations géoéconomiques du PCC ont fait perdre près d’un tiers des parts de marché entre 2022 et 2025.
- Les exportations chinoises annuelles sont ainsi passées de 990 000 voitures en 2020 à 7 millions en 2025, pour une capacité de 55 millions de véhicules par an, couvrant ainsi potentiellement 65 % de la demande mondiale.
- C’est dans le secteur des batteries que la Chine a pris un avantage industriel considérable : 70 % des voitures électriques mondiales et 80 % des cellules de batteries sont produites en Chine, alors que ces dernières représentent 30 à 35 % de la valeur d’un véhicule électrique.
- Le choc chinois survient au moment où le pilier transatlantique se fissure : les exportations automobiles vers les États-Unis ont chuté de 20 % entre 2024 et 2025, tandis que Donald Trump a menacé, le 1er mai 2026, d’augmenter les droits de douane de 15 % à 25 %.
- Enfin, la guerre commerciale sino-américaine prend les constructeurs allemand en tenaille. Un projet de loi américain vise les entreprises détenues à 15 % ou plus par un « pays adversaire », or le capital de Mercedes est détenu à plus de 19 % par des entités chinoises.
- L’hésitation stratégique face au thermique se traduit déjà par des aveux d’échec aux conséquences politiques profondes. Volkswagen veut se séparer de Zwickau, en Saxe, où le groupe avait investi 1,2 milliard d’euros dans l’électrique, ce qui nourrit le ressentiment de l’Est et alimente l’AfD. Le constructeur cherche également un repreneur pour Osnabrück, mais les candidats issus du secteur de l’armement, comme le groupe israélien Rafael, heurtent des convictions pacifistes profondément ancrées.
- À l’approche de l’élection en Saxe-Anhalt qui pourrait, pour la première fois depuis 1945, porter ce dimanche, 6 septembre l’extrême droite seule au pouvoir dans un Land, la crise automobile devient un facteur politique à part entière dont il faut suivre de près la trajectoire et l’ampleur.
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Selon les chiffres publiés mi-février par le cabinet de conseil EY, 142 400 emplois ont disparu dans le secteur automobile allemand depuis 2019 80. Les récentes annonces de licenciements faites par Volkswagen ou BMW suscitent de grandes inquiétudes dans un pays qui a bâti sa fierté et sa prospérité d’après-guerre sur sa force industrielle et son produit phare : l’automobile.
Ces suppressions d’emplois reflètent un secteur qui perd des parts de marché à l’étranger, sur fond de contraintes renforcées aux États-Unis et en Chine, et d’une perte de compétitivité résultant notamment d’une indécision quant à la transition du véhicule thermique au véhicule électrique. Cette indécision est due à la crainte qu’une transition trop rapide vers cette nouvelle technologie ne fragilise de manière irréversible une filière qui constitue un véritable catalyseur économique, pourvoyeuse d’emplois, de recettes fiscales, d’innovation technologique et de dynamisme régional.
Le secteur se trouve aujourd’hui mêlé aux transformations politiques de l’Allemagne et géopolitiques du continent. En raison de sa dimension systémique, il devient un paramètre important pour Berlin, qui doit en tenir compte pour réagir à la politique de subvention chinoise, aux droits de douane de l’administration américaine ou pour négocier des accords commerciaux.
Le secteur automobile, miroir et symbole du modèle économique allemand
Au cœur du « miracle allemand » d’après-guerre, l’automobile incarne la réussite économique et sociale du pays. La triple stratégie axée sur la « globalisation », l’intégration au marché unique européen et la spécialisation dans le segment premium, a assuré son succès au cours des décennies passées. Mais les constructeurs atteignent aujourd’hui leurs limites face à l’électrification, domaine dans lequel ils ont pris du retard, face à la concurrence chinoise et face à la politique douanière de Donald Trump. Cela se traduit par des plans sociaux que les partis aux extrêmes de l’échiquier politique savent habilement exploiter. D’ailleurs, la mutation du tissu industriel allemand vers un renforcement de l’industrie de la défense, qui fait parfois usage de la « réserve stratégique » de l’industrie automobile, ébranle des convictions pacifistes profondément ancrées.
En Allemagne, le secteur automobile représente plus de 732 000 emplois directs (465 000 chez les constructeurs et 267 000 chez les fournisseurs 81) 82. Il est ancré territorialement en Basse-Saxe (qui abrite le plus grand constructeur allemand Volkswagen), en Bavière (où se trouve le constructeur haut de gamme BMW) et en Bade-Wurtemberg (avec la marque premium Porsche et le premier fournisseur mondial, Bosch). Cet écosystème infuse dans l’économie tout entière, générant des emplois indirects dans des secteurs aussi divers que la chimie, le textile, la sidérurgie ou les technologies de l’information et des communications. Si le secteur automobile se porte bien ces branches ont tendance à en profiter par effet multiplicateur, et dans le cas inverse, elles risquent d’être impactées.
Comme l’affirmait le chancelier allemand Friedrich Merz lors de l’inauguration du salon de l’automobile de Munich en septembre 2025 : « Aucun autre secteur n’est aussi étroitement lié à l’image et à la réputation de l’Allemagne en tant que pôle industriel et technologique que l’industrie automobile. » Elle incarne en effet l’art de l’ingénierie allemande, avec le moteur à combustion au cœur de son fonctionnement. Symbole du « miracle économique » d’après-guerre, la voiture est un pilier à part entière de l’identité et de la fierté allemandes depuis les années 1960, lorsque la Volkswagen Coccinelle est devenue la voiture de masse par excellence. Très vite, avec le Combi, elle s’est imposée comme un synonyme de liberté, dont s’emparent d’ailleurs les hippies de la côte Ouest des États-Unis. Cette mue fait presque oublier le sombre passé de l’entreprise qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, produisait des véhicules pour soutenir l’effort de guerre nazi.
Volkswagen, dont le siège est à Wolfsbourg, est la principale entreprise allemande en termes de chiffre d’affaires. Elle est également l’incarnation du dialogue social : le Land de Basse-Saxe détient en effet 20 % des droits de vote du groupe, une spécificité prévue par la « loi Volkswagen », que la région utilise pour défendre le maintien de l’emploi et des sites de production. Le puissant comité d’entreprise (Betriebsrat), bastion du syndicat IG Metall, est régi par le principe de « codécision », ce qui lui confère une grande latitude pour défendre les emplois et obtenir des conditions de travail très avantageuses (un ouvrier moyen y gagne 56 000 euros par an, soit près de 10 % de plus que dans le reste du secteur automobile). Après la Seconde Guerre mondiale, l’entreprise a aussi fait appel à de la main-d’œuvre immigrée, dont beaucoup sont restés vivre à Wolfsbourg et dont des familles entières travaillent dans l’entreprise, à l’instar de Daniela Cavallo, à la tête du Betriebsrat du groupe depuis 2022, et dont le père, originaire de Calabre, travaillait déjà dans l’usine. Un emploi chez Volkswagen a longtemps été synonyme d’un travail à vie, d’un important pouvoir d’achat et d’une possibilité d’ascension sociale. L’entreprise symbolise donc non seulement le modèle de réussite économique, mais aussi le modèle de réussite sociale.
La performance économique du pays et celle des entreprises automobiles sont étroitement liées, comme l’ont montré les deux chocs pétroliers, la crise économique et financière de 2008 ou encore la pandémie de coronavirus. En 2010, les constructeurs automobiles allemands entament une « décennie dorée », résultat d’un subtil équilibre entre l’internationalisation de la chaîne de production et le maintien d’un tissu industriel à forte valeur ajoutée en Allemagne, s’appuyant sur l’ensemble du marché unique européen 83. Ils tirent également pleinement parti de l’accès à des marchés étrangers. C’est notamment le cas pour les États-Unis, vers lesquels les constructeurs allemands exportent un grand nombre de voitures, mais aussi pour la Chine, où ils se sont établis. Volkswagen a d’ailleurs été pionnière en Chine puisqu’elle s’y est implantée à travers une coentreprise avec l’entreprise étatique chinoise SAIC dès 1985 84.
En 2025, sur les 13 millions de voitures fabriquées par les constructeurs allemands 85, 4 millions l’ont été en Allemagne dont 76 % ont été exportées 86. 69 % des voitures de marque allemande ont été fabriquées à l’étranger contre 31 % en Allemagne 87. La même année, l’automobile était le principal bien d’exportation, avec un excédent commercial de 106 milliards d’euros sur un total de 201 milliards d’euros 88.
À l’image de l’économie, un secteur automobile confronté à des difficultés
Les constructeurs allemands sont désormais confrontés à un double défi : la concurrence chinoise qui englobe la difficile transition vers le véhicule électrique, et les droits de douane américains.
En décembre 2024, le groupe Volkswagen a annoncé un plan social historique : 35 000 emplois seront supprimés d’ici à 2030, soit près d’un tiers des effectifs. Des licenciements à raison de 15 000 postes sont prévus chez Audi et Porsche 89 90. De plus, BMW a également annoncé 8 000 licenciements 91. En juillet 2026, Oliver Blume, le PDG du groupe Volkswagen, a par ailleurs évoqué des suppressions d’emplois de l’ordre de 100 000 postes à l’échelle mondiale, qui s’ajouteraient aux suppressions de postes déjà annoncées 92. Les raisons invoquées sont des surcapacités et des coûts du travail élevés.
Des usines telles qu’Emden, Hanovre ou l’usine Audi de Neckarsulm 93 pourraient être concernées par ces licenciements, tout comme l’usine de Zwickau, dans le Land de Saxe. Pourtant, depuis 2018, Volkswagen avait investi 1,2 milliard d’euros dans cette usine afin d’y produire des véhicules électriques dans le cadre de sa stratégie d’électrification, et l’inauguration avait été célébrée en présence de la chancelière Angela Merkel. Le fait que l’entreprise veuille s’en séparer est un aveu d’échec et le signe d’un manque de clarté dans la stratégie globale. Le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland, qui n’hésite pas à afficher son climatoscepticisme, ne se prive d’ailleurs pas de critiquer les choix de Volkswagen et instrumentalise l’« impression que les usines de l’Est sont considérées comme des sites sacrifiables » par rapport au siège de Wolfsbourg, dans l’ouest de l’Allemagne. En effet, les liens entre le groupe et la politique locale ne sont pas négligeables, et il est facile de critiquer le ministre-président de Basse-Saxe, qui siège au sein de son conseil de surveillance, pour sa potentielle volonté de favoriser le maintien de l’activité et du savoir-faire industriel dans son Land.
La Saxe où se trouve l’usine de Zwickau est un terreau fertile pour l’AfD. Outre Volkswagen, qui y a fabriqué sa Polo, sa Golf et son Passat, et Audi qui y possède une usine, de nombreux fournisseurs sont également présents et risquent d’être impactés par ces bouleversements. D’autant que les usines automobiles sont de plus en plus convoitées par les industriels de l’armement 94 ce qui suscite de vives critiques dans l’Est de l’Allemagne où le scepticisme concernant le soutien à l’Ukraine et « la crainte de devenir cobelligérante, si Berlin livre trop d’armes lourdes à Kiev » sont importants. Un sujet dont s’emparent des partis comme l’AfD ou Die Linke, à la gauche radicale du spectre politique.
Une autre usine qui cherche un repreneur est celle d’Osnabrück, en Allemagne de l’Ouest, où la production de véhicules doit cesser en 2027. Il s’agit aussi potentiellement d’une reprise par une entreprise du secteur de la défense ce qui a donné lieu à une pétition intitulée « Non à la transition vers une économie de guerre ». Les mêmes critiques sont également soulevées par la potentielle reprise d’usines de Volkswagen par le groupe d’armement israélien Rafael. Cependant, en raison des tensions entre Israël et le Qatar, le fonds souverain qatari, présent au capital de Volkswagen, pourrait s’opposer à une telle reprise 95.
La Chine, principal défi de l’industrie automobile allemande sur le plan technologique
La Chine représente le principal marché automobile au monde, avec près de 30 millions d’unités vendues dans le pays en 2025, soit 50 % des ventes mondiales de voitures particulières 96, et une production de 35 millions de véhicules (voitures particulières, véhicules utilitaires, etc.) la même année, soit 36 % de la production mondiale 97. La Chine s’est en outre bâti une avance en matière de technologies au fil des plans quinquennaux. Cette stratégie holistique, qui combine politique industrielle, politique commerciale, incitations à l’achat et développement de filières de batteries, ne saurait être ignorée par les constructeurs allemands 98. En 2025, 50 % des voitures vendues en Chine étaient des véhicules à énergie nouvelle, ce qui représente une hausse de 42,8 points de pourcentage pour ce type de voiture entre 2017 et 2025 99. De plus, la Chine représente 70 % de la production mondiale de voitures électriques en 2024 100, et environ 80 % des cellules de batteries utilisées pour ce type de véhicule proviennent de Chine.
Cette centralité répond directement à la demande européenne, car les États membres visent à réduire leurs émissions de CO₂ de 55 % d’ici 2030 et à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. L’adoption progressive des véhicules électriques est un facteur clef pour atteindre cet objectif et tout constructeur souhaitant jouer un rôle à l’échelle mondiale doit désormais s’appuyer sur une forte présence en Chine. Oliver Zipse (ancien PDG de BMW) estimait récemment dans le quotidien économique allemand Handelsblatt que « Ceux qui tournent le dos à l’immense marché et au potentiel d’innovation de la Chine gaspillent des opportunités considérables de croissance mondiale et de réussite économique » 101.
Les constructeurs allemands paient aujourd’hui le prix de leurs hésitations. L’écart se creuse en particulier face à de nouveaux acteurs aux modèles économiques plus agiles. Volkswagen, BMW et Mercedes, champions de l’automobile thermique, ne se sont pas suffisamment préparés au tournant électrique et numérique. Les « nouveaux venus », comme BYD (à l’origine une entreprise de production de batteries), ainsi que des start-up telles que Nio, Xpeng et Li Auto, ont été créés il y a une dizaine d’années. La concurrence est rude, avec une immense pression en matière d’innovation et de prix 102.
Depuis 2009, la Chine cherche à compenser sa dépendance vis-à-vis des pays occidentaux dans le secteur automobile et son retard dans la construction de véhicules thermiques en investissant massivement dans la recherche et la fabrication de l’électrique 103. Pour opérer ce « raccourci technologique » 104, le développement de la filière s’appuie sur une forte intégration verticale, qui comprend le contrôle de la quasi-totalité des composants des batteries et s’étend jusqu’au domaine de la recherche et du développement. La Chine est également devenue le leader de l’extraction et du traitement des minerais critiques nécessaires à la fabrication des cathodes 105. Cela est d’autant plus important que la batterie représente 30 à 35 % de la valeur ajoutée d’un véhicule électrique 106. Ainsi, BYD utilise 80 % de ses propres composants 107, et Leapmotor fabriquerait entre 60 et 70 % des siens en interne 108. Les constructeurs allemands ont maintenu jusqu’à présent leurs activités en Chine, mais, face à cette concurrence, ils se voient confrontés à une perte de parts de marché d’environ un tiers sur la période 2022-2025 109.
Une offensive commerciale chinoise
L’accélération des exportations de voitures chinoises est tout aussi notable que le développement d’une filière de véhicules électriques dans le pays. Pékin dispose désormais d’usines capables de produire 55 millions de voitures par an — soit environ 65 % de la demande mondiale 110. Les exportations sont passées de 990 000 voitures en 2020 à 7 millions en 2025 111, sur fond de faible demande intérieure, mais aussi grâce à une sous-évaluation du renminbi 112.
D’autant que le marché américain se ferme aux importations chinoises, l’Europe, qui voit ses marges décroître sur le marché chinois est dans une position particulièrement vulnérable.
Les constructeurs automobiles chinois sont cependant confrontés, depuis 2024, à des droits compensateurs, dont la mise en œuvre avait, initialement, été opposée par l’Allemagne, plus favorable à une solution négociée avec Pékin. Berlin est en effet motivée par deux éléments : éviter que ses constructeurs implantés en Chine soient aussi impactés 113 et empêcher de possibles mesures de rétorsion sachant que 70 % des emplois dans l’industrie automobile allemande dépendent des exportations 114.
La Chine peut toutefois contourner ces tarifs en exportant ses voitures hybrides, exemptées du moins pour le moment 115 des droits compensateurs, ou bien en construisant des usines sur le territoire européen. C’est ce que prévoit BYD en Hongrie avec la mise en service, d’ici la fin 2026, d’une usine de fabrication de voitures particulières à Szeged 116. Un centre européen de recherche et développement de BYD devrait aussi ouvrir ses portes près de Budapest. Le fabricant de batteries CATL est également de plus en plus présent en Europe, notamment en Thuringe où il a établi un centre de recherche en 2023 117 et il doit ouvrir une Gigafactory à Debrecen, en Hongrie 118. De la même manière, Stellantis s’est allié à CATL pour une Gigafactory située à Saragosse, dont la production devrait débuter fin 2026. L’entreprise a également annoncé qu’elle allait accueillir des produits de la marque chinoise Leapmotor dans ses usines de Madrid et Saragosse, tandis que des modèles de la marque Dongfeng seront assemblés sur le site de Rennes 119. Le constructeur chinois Great Wall Motor cherche en outre à s’implanter en Europe d’ici 2029, en envisageant une installation en Hongrie ou en Espagne 120. On peut également mentionner le site d’assemblage du constructeur chinois Chery en Espagne, qui devrait démarrer sa production en 2026 121.
Avec Donald Trump, exit la « stratégie de globalisation » des constructeurs allemands ?
En 2025, le groupe Volkswagen a réalisé 8 % de ses ventes aux États-Unis 122, Mercedes 14 % 123 et BMW 17 % 124. Pour les constructeurs allemands, les États-Unis constituent le premier marché d’exportation (10 % en 2025 125). En 2025, les ventes en valeur de voitures allemandes sur le marché états-unien ont atteint 20 milliards d’euros 126. Les constructeurs allemands produisent également sur place. En 2024, la part de production locale de Volkswagen/Audi/Porsche était de 20 % pour l’ensemble des voitures vendues aux États-Unis, celle de BMW de 48 % et celle de Mercedes de 35 % 127.
Les constructeurs automobiles allemands et les hommes politiques américains ont des intérêts convergents. BMW et Volkswagen emploient des dizaines de milliers de personnes aux États-Unis, réalisent d’importants investissements et participent au dynamisme économique du pays. D’autre part, ces entreprises exportent davantage de voitures depuis les États-Unis que les marques américaines Ford ou General Motors, contribuant ainsi positivement à la balance commerciale 128.
L’excédent commercial de l’Allemagne avec les États-Unis a atteint 52 milliards d’euros en 2025 129 (dont 24 milliards d’euros sont dus au commerce de voitures particulières et de composants pour véhicules 130).
En 2018, sous la première présidence de Donald Trump, Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission européenne, avait pu éviter la mise en place de droits de douane contre le secteur automobile européen en promettant d’acheter du soja 131. Huit ans plus tard, l’accord de Turnberry a imposé des droits de douane à hauteur de 15 % sur les exportations européennes, sans épargner le secteur automobile. Ces mesures s’ajoutent aux droits de douane sectoriels qui s’appliquent à certaines pièces détachées 132 et qui visent à garantir qu’une plus grande part de la valeur ajoutée produite lors de la fabrication d’une voiture le soit aux États-Unis (55 % de la valeur ajoutée des voitures vendues par BMW aux États-Unis provient de l’Union, contre 39 % pour Mercedes et 36 % pour Volkswagen 133) 134. Les constructeurs allemands sont ainsi obligés de revoir leurs stratégies, d’autant qu’ils sont confrontés à une certaine volatilité, ces mesures peuvent être révisées au gré des caprices du président états-unien. Le 1er mai 2026, Donald Trump a en effet menacé de porter les droits de douane applicables aux importations de véhicules en provenance de l’Union à 25 % 135. Même si cela ne s’est pas encore concrétisé, entre 2024 et 2025, les exportations allemandes vers les États-Unis dans le secteur automobile ont chuté de 20 % 136.
Une nouvelle stratégie pour faire face au protectionnisme trumpiste et à la concurrence de la Chine
Donald Trump renforce ainsi une tendance à la régionalisation, selon laquelle les voitures sont de plus en plus fabriquées là où elles sont vendues, surtout pour les constructeurs de voitures haut de gamme, pour qui les États-Unis sont un marché important. Audi envisage de construire une usine de production aux États-Unis, depuis laquelle il s’agirait d’exporter vers d’autres parties du monde. Une décision similaire ne serait pas viable pour Porsche 137. Même l’exportation de pièces et de composants à monter et à assembler sur place (le « completely knocked-down ») ne se justifierait pas sur le plan économique. La stratégie de Porsche serait à présent d’obtenir des exemptions aux règles qui s’appliquent aux importations depuis l’Europe. Volkswagen s’est également efforcé d’obtenir des exemptions en matière de droits de douane sur ses exportations vers les États-Unis, proportionnellement aux sommes investies dans l’industrie américaine. Oliver Blume, le dirigeant de Porsche et de Volkswagen, a en effet tenté de convaincre le président américain en annonçant des investissements, notamment à travers la construction d’une usine pour Audi et la nouvelle marque de pick-up électrique Scout 138. L’entreprise bavaroise BMW a aussi annoncé la construction d’une usine de batteries et de montage pour six modèles électriques en Caroline du Sud. De même, le constructeur de Stuttgart, Mercedes, songe à transférer une partie de sa production d’Europe vers les États-Unis.
Dans le même temps, les constructeurs allemands sont également touchés par d’autres mesures protectionnistes du président américain visant en particulier la Chine. Dès son premier mandat, Donald Trump a introduit des droits de douane sur certains produits en provenance de Chine, ce qui a entraîné des contre-mesures de la part de la Chine sur les véhicules importés des États-Unis. Or, en 2017, les constructeurs allemands avaient exporté 150 000 voitures de marques allemandes vers la Chine 139. Désormais, un projet de loi américain entend interdire la production, l’importation, la vente et la livraison de véhicules par des constructeurs automobiles contrôlés par des « pays étrangers adversaires », parmi lesquels figure la Chine 140. En pratique, sont visées les entreprises dont au moins 15 % du capital est détenu par une entité d’un tel pays. Or, le capital de Mercedes est détenu à plus de 19 % par des entités chinoises. De même, Donald Trump a maintenu — et compte durcir — les restrictions décidées sous l’administration Biden concernant l’utilisation de logiciels et de matériel chinois dans les véhicules équipés d’une connexion Internet intégrée 141 142. Cela restreint les coopérations possibles dans le domaine automobile avec les constructeurs chinois pour les voitures destinées au marché américain. Même si les constructeurs allemands comptent accroître leur présence sur le marché américain, ils ne prévoient pas pour autant de se passer de la technologie chinoise. C’est pourquoi, loin d’investir uniquement aux États-Unis, des constructeurs comme Volkswagen et Mercedes, mais aussi des fournisseurs comme Bosch ou ZF Friedrichshafen, ont annoncé investir des milliards d’euros en R&D et en production en Chine.
L’Allemagne cherche également à se tourner vers d’autres marchés mondiaux dans une logique de diversification. C’est notamment le cas de l’Amérique latine, raison pour laquelle elle a défendu la conclusion de l’accord Union-Mercosur 143. Un autre débouché potentiel est l’Inde, avec laquelle l’Union a aussi conclu un accord commercial en 2026. Le pays est le troisième marché automobile au monde après la Chine et les États-Unis, et celui qui connaît la croissance la plus rapide 144. On note aussi une volonté de resserrer les liens avec le Canada, tous deux ayant été touchés par la politique tarifaire de Donald Trump. En février 2026, la ministre allemande de l’Économie, Katherina Reiche, et son homologue canadienne, Mélanie Joly, ont signé un protocole d’accord pour que les deux pays œuvrent ensemble au développement de la mobilité électrique et à l’hydrogène 145.
Certains analystes décrivent déjà un « crépuscule de l’industrie automobile allemande » 146 qui souffrirait d’une « douleur fantôme 147 ». Le secteur peut-il se remettre ? La réponse dépendra de sa capacité à renouer avec ses atouts, qu’il s’agisse du prestige de la marque ou de sa présence industrielle mondiale, et à s’appuyer sur une politique industrielle dans laquelle l’État accompagne la transition électrique, corrige les défaillances du marché et protège l’industrie automobile contre les pratiques déloyales, afin de rééquilibrer la concurrence. Le spectre de la Rust Belt aux États-Unis, et notamment celui de Détroit, ancien bastion de l’automobile, n’est pas une fatalité.
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02.09.2026 à 17:09
Les particules élémentaires de la puissance européenne
Après l’énergie et les minerais, l’Europe doit se réveiller face aux risques d’une autre dépendance structurelle : les molécules critiques.
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L’Europe pourrait perdre la capacité de fabriquer de l’aspirine, des éoliennes, des engrais et des véhicules électriques. En effet, si la demande est toujours là, la capacité de production des molécules nécessaires à la fabrication de ces produits ne cesse de diminuer.
En mars 2025, le vapocraqueur de Brindisi a été mis à l’arrêt. Il s’agit de la neuvième fermeture de ce type en Europe depuis 2020, représentant au total près de 6 millions de tonnes de capacité de production d’éthylène. Cela s’inscrit dans une tendance alarmante : selon la Fédération européenne de l’industrie chimique et le cabinet de conseil Roland Berger, en Europe, 37 millions de tonnes de capacité de production chimique totale font l’objet de fermetures réalisées ou annoncées depuis 2022, soit environ 9 % du total de l’Union, pour un taux de fermeture six fois supérieur à la moyenne historique. Ce chiffre concerne l’ensemble du secteur, à savoir la pétrochimie, les produits inorganiques, les polymères, les produits de spécialité et les produits chimiques de commodité, avec une concentration des pertes de production en amont.
On pourrait avancer que les produits chimiques de base constituent une industrie en déclin, à l’instar du textile ou de l’acier, et que l’Europe devrait se désengager de ce secteur pour se spécialiser dans les produits à forte valeur ajoutée. Les données disponibles indiquent toutefois le contraire. Les nouvelles industries sur lesquelles l’Europe mise sont, dans certains cas, plus dépendantes des produits chimiques que les anciennes et, de plus, cette dépendance est concentrée de manière à faire paraître le secteur des terres rares comme plus diversifié.
Si ce déclin se poursuit, il entraînera une vulnérabilité stratégique, similaire à celle que l’Europe connaît déjà dans le domaine des minéraux critiques. Est-il possible de perdre la capacité de fabriquer ses propres molécules et d’espérer continuer à produire tout le reste ?
La base de l’économie matérielle
Les trois piliers de l’industrie chimique, qui constituent la base de l’économie matérielle, sont les vapocraqueurs, les usines d’ammoniac et les cellules des unités de chlore-soude. Tout ce qui se trouve en aval, comme les voitures, les médicaments, les panneaux solaires, les puces électroniques, et les pales d’éoliennes, les morceaux de textile synthétique ou les bouteilles d’eau en plastique – fonctionne grâce à, ou utilise, des molécules issues de l’une de ces installations.
Un vapocraqueur transforme une matière première – en Europe, il s’agit presque toujours de naphta, un dérivé du pétrole brut – en la décomposant à 850 °C en molécules plus petites : éthylène, propylène, butadiène, benzène et toluène. Ce sont les éléments fondamentaux de la chimie industrielle. L’éthylène devient du polyéthylène qui sert à fabriquer des emballages, des canalisations, des isolants et des pièces automobiles. Le propylène devient du polypropylène, des peintures, des solvants et des plastiques à usage médical. Le butadiène devient du caoutchouc synthétique. Le benzène permet de produire du nylon, du polycarbonate, des résines époxy et des intermédiaires pharmaceutiques. Un vapocraqueur produit tous ces composés simultanément, dans des proportions fixes. Il est ainsi impossible de produire de l’éthylène sans produire également du propylène. De même, on ne peut pas produire de propylène sans produire également du butadiène. Ces molécules sont acheminées sur de courtes distances (par pipeline et, plus rarement, par camion) vers une vingtaine d’unités de dérivés regroupées autour du vapocraqueur, au sein de ce que l’industrie appelle un « parc chimique » ou un « pôle chimique » : usines de polyéthylène, unités de polypropylène, installations de styrène, réacteurs d’oxyde d’éthylène, chaînes de production de PVC, etc.
L’interruption de l’une de ces installations provoquerait la disparition de tout un parc chimique, qui fonctionne en effet comme un organisme unique. Si l’on arrête le vapocraqueur, c’est tout l’organisme qui meurt. La proximité est essentielle pour garantir la compétitivité des activités en aval. Le rayon de distribution effectif d’un vapocraqueur est de quelques centaines de kilomètres. C’est là que les produits chimiques prennent le départ pour l’acier, l’aluminium et tout ce qui peut tenir dans un conteneur maritime. Une tonne d’acier peut traverser un océan, ce qui est beaucoup plus difficile pour une tonne d’éthylène ou de chlore. C’est notamment pourquoi le commerce maritime mondial d’éthylène représente autour de 8 millions de tonnes par an, alors que la production mondiale dépasse les 200 millions de tonnes.
La même logique s’applique à deux autres piliers de l’industrie chimique : l’ammoniac et le chlore. L’ammoniac est produit à partir de gaz naturel et d’azote atmosphérique selon le procédé Haber-Bosch. Il constitue la base de tous les engrais azotés et d’une vaste gamme de produits chimiques industriels tels que les amines, les nitriles, les isocyanates pour les polyuréthanes et les intermédiaires pour la synthèse pharmaceutique. En 2024, l’agriculture européenne a utilisé 8,9 millions de tonnes d’engrais azotés. Lorsque les capacités européennes de production d’ammoniac ont été mises à l’arrêt pendant la crise énergétique de 2022, les prix des engrais ont augmenté de 150 %, et le déficit a été comblé par des importations en provenance d’Égypte, des États-Unis, et de Russie.
L’électrolyse du sel marque le début de la chaîne de valeur du chlore et de la soude, avec la soude caustique utilisée dans le raffinage de l’aluminium, les textiles les châssis de fenêtres et les dispositifs médicaux, ainsi qu’une famille d’intermédiaires chlorés utilisés dans les produits pharmaceutiques, phytosanitaires et le traitement de l’eau. Ce procédé est très gourmand en électricité, ce qui rend la production de chlore et de ses dérivés extrêmement sensible aux hausses des prix de l’énergie.
Pourquoi en Europe ces installations de produits chimiques de base ferment-elles ?
L’explication habituelle invoque les prix de l’énergie qui, en moyenne, sont bien plus élevés en Europe que ceux payés par les usines chimiques américaines.
Le facteur déterminant est toutefois la matière première et l’Europe est structurellement cantonnée à une option coûteuse. En effet, les vapocraqueurs européens fonctionnent au naphta, dont le cours se situe entre 500 et 600 euros par tonne. Les vapocraqueurs américains utilisent l’éthane d’origine locale, un liquide issu du gaz naturel qui coûte l’équivalent de 150 à 200 euros par tonne. Les pays du Moyen-Orient bénéficient d’un avantage de coût similaire. Cet écart, qui se situe entre 250 et 300 euros par tonne d’éthylène, ne peut être compensé ni par une plus grande efficacité opérationnelle, ni par un prix de l’électricité plus faible.
Un autre facteur est l’âge des installations. Un vapocraqueur européen a en moyenne plus de quarante ans, contre sept ans en moyenne pour un vapocraqueur chinois. Un nouveau vapocraqueur de pointe intégré à un méga-complexe consomme environ 30 % d’énergie en moins par tonne produite, nécessite moins d’arrêts pour maintenance et permet d’obtenir jusqu’à 20 % de coproduits en plus à partir d’une même matière première.
Enfin, il y a la question des émissions, car les installations chimiques de l’Union sont soumises à un prix du CO₂. Bien que cette exposition reste encore limitée en raison de l’attribution gratuite des quotas cela pourrait changer à l’avenir. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières devrait rétablir l’égalité des conditions de concurrence avec les industries hors d’Europe mais, actuellement, celui-ci ne couvre pas la plupart des produits chimiques, à l’exception des engrais.
Le rôle du nouveau choc chinois
Le facteur aggravant qui amplifie les désavantages de l’Union est la surcapacité mondiale de production de produits pétrochimiques, qui fait baisser les prix et rend ainsi les producteurs européens moins compétitifs. Le principal moteur de cette surcapacité est la Chine qui a développé une capacité de production d’éthylène de 62 millions de tonnes, soit plus du double de la capacité totale du parc européen. Les ajouts annuels pour l’année 2025 seulement ont avoisiné les 10 millions de tonnes. D’ici 2030, la capacité chinoise devrait atteindre 87 millions de tonnes, soit plus d’un tiers du total mondial. Ce chiffre est bien supérieur aux besoins réels de la Chine sur son marché intérieur.
Dans le même temps, si la Chine n’exporte pas d’éthylène vers l’Europe en quantités significatives, notamment car le transport cryogénique de l’éthylène est difficile, elle exporte surtout des produits en aval et des produits finis qui en contiennent. Ainsi, la Chine ne représente qu’à peine 2 % des importations européennes de polyéthylène. La véritable concurrence pour les polymères de base vient de l’éthane américain et du Moyen-Orient. En revanche, dans le secteur des produits chimiques à plus forte valeur ajoutée (plastiques techniques, polyuréthanes et matières premières pour le polyester), la part de la Chine est passée, en l’espace d’une décennie, d’un pourcentage à un chiffre à un quart, voire plus, des importations européennes. Ce sont précisément ces molécules pour lesquelles les producteurs européens disposaient autrefois d’un avantage technique qui a aujourd’hui disparu.
La surcapacité en produits chimiques de base se traduit ainsi par un dumping de produits chimiques semi-finis et finis en Europe. Prenons l’exemple des revêtements de sol en vinyle. Il s’agit d’un produit de construction fini fabriqué en Chine, expédié en Europe et vendu directement aux entrepreneurs européens. Il contient du PVC, des plastifiants et des additifs. Le producteur européen de PVC, de plastifiants et le compoundeur sont tous contournés.
Le fabricant européen en aval qui importe du polyéthylène moins cher en provenance de Chine ou des États-Unis pour rester en activité prend une décision rationnelle. De même pour l’équipementier automobile qui s’approvisionne en pièces moulées en polypropylène ou l’entreprise de construction qui pose des revêtements de sol en vinyle chinois. Individuellement, chacun de ces choix est justifié d’un point de vue commercial. Mais à une échelle plus grande, le résultat est un affaiblissement de la chaîne de valeur chimique européenne à tous les niveaux.
De plus, la protection commerciale de l’Union est lente et limitée. Il peut s’écouler six mois, voire plus, avant qu’une enquête commerciale portant, par exemple, sur le dumping, ne débouche sur des contre-mesures. Ce sont souvent les entreprises européennes elles-mêmes qui doivent déclencher une telle enquête et fournir la plupart des éléments de preuve. De plus, ce système fonctionne mal pour des produits à travers des centaines, voire des milliers de dérivés, de produits semi-finis et finis.
Pourquoi cela est-il important ?
À ce stade, on pourrait raisonnablement se demander : « Et alors ? » Si les produits chimiques de base sont structurellement non compétitifs, surpassés en termes de matières premières et d’échelle de production, et sous-cotés, la réponse la plus judicieuse est peut-être de les abandonner. L’Europe ne fabrique plus de textiles de base, et l’économie a survécu. Peut-être l’avenir réside-t-il dans les produits pharmaceutiques, les technologies propres et les secteurs des semi-conducteurs de pointe, domaines dans lesquels l’Europe excelle et qui ont besoin de molécules, pas de vapocraqueurs d’éthylène.
Les cas des produits pharmaceutiques
En 2025, l’Union européenne a exporté pour 366 milliards d’euros de produits médicaux et pharmaceutiques, enregistrant ainsi l’un des plus importants excédents commerciaux de tous les secteurs, à hauteur de 221 milliards d’euros. Toutefois, les principes actifs pharmaceutiques entrant dans la composition de ces produits racontent une autre histoire. En effet, entre 60 % et 80 % d’entre eux sont importés, en grande majorité depuis la Chine et l’Inde. En ce qui concerne les antibiotiques, la dépendance dépasse même 90 % pour certains principes actifs. Pour le paracétamol (l’analgésique le plus répandu au monde), la matière première essentielle n’est actuellement fabriquée dans aucune usine européenne. L’Alliance européenne pour les médicaments essentiels (Critical Medicines Alliance) a reconnu le problème : « De nombreux médicaments essentiels ne sont fournis que par un ou deux fabricants, ce qui rend les chaînes d’approvisionnement extrêmement vulnérables aux perturbations, à la volatilité des prix et aux pressions géopolitiques. » Reconnaître le problème ne suffit pas à le résoudre. Le fabricant français de principes actifs pharmaceutiques (API) qui devait être le fer de lance européen de la relocalisation, a annoncé en juillet 2024 qu’il allait se retirer de la production de 13 molécules d’API à faibles ou négatives marges, dont, selon des rapports du secteur, le paracétamol. La construction d’une nouvelle usine d’API en Europe coûte entre 50 et 150 millions d’euros et prend entre quatre et sept ans et il n’y a pas de cadre incitatif actuellement en Europe qui permettrait de combler l’écart de coût par rapport à la production chinoise.
Si nous regardons ce qu’une usine d’API a besoin pour fonctionner, ce sont des solvants, des réactifs, des amines, des nitriles et des dérivés de la pyridine. Tous ces composants relèvent de la chimie de base. Or, une usine pharmaceutique déconnectée d’un pôle chimique ne peut pas fonctionner. L’Europe tente donc de relocaliser la production d’API et dans le même temps elle perd l’infrastructure chimique de base dont dépend la fabrication de ces principes actifs.
Les produits agrochimiques
Pour les produits agrochimiques, le profil de dépendance est similaire à celui des produits pharmaceutiques : la Chine domine l’approvisionnement en substances actives, intermédiaires et précurseurs pour les produits phytosanitaires. Les entreprises chinoises contrôlent environ 40 % du marché mondial des pesticides, et cette part est encore plus élevée pour les intermédiaires clefs entrant dans la composition des formulations européennes. Une perturbation de l’approvisionnement en produits agrochimiques pourrait affecter la production alimentaire européenne en l’espace d’une seule saison de culture. Contrairement aux semi-conducteurs, pour lesquels un stock de produits chimiques peut permettre de tenir plusieurs mois, de nombreux produits agrochimiques ont une durée de conservation limitée et des périodes d’utilisation saisonnière, ce qui fait qu’il n’y a pas de marge de manœuvre.
Les technologies propres
Le débat politique sur les chaînes d’approvisionnement des technologies propres est dominé par les minéraux critiques, comme le lithium, le cobalt et les terres rares. La législation sur les matières premières critiques s’articule d’ailleurs autour d’eux. Mais ces minéraux doivent être transformés par des produits chimiques avant de pouvoir être utilisés. Prenons l’exemple de l’acide fluorhydrique, le produit chimique qui permet de graver les puces de silicium, de texturiser les panneaux solaires, de purifier le graphite des batteries et qui entre dans la composition des fluoropolymères qui lient les électrodes des batteries lithium-ion. La Chine contrôle plus de 65 % de la production mondiale de spath fluor et plus de 60 % de la chimie du fluor en aval.
Une simple perturbation de l’approvisionnement en acide fluorhydrique a un effet domino sur les secteurs des semi-conducteurs, du solaire, des batteries et des véhicules électriques. Un autre exemple est la N-méthyl-2-pyrrolidone, le solvant qui transforme le polyfluorure de vinylidène en liants pour les cathodes des batteries. Sans NMP, les cathodes des batteries lithium-ion se délaminent et tombent en panne.
Aucun des produits chimiques mentionnés ci-dessus, à l’exception du spath fluor, ne figure dans la liste des matières premières critiques. Le dispositif politique qui surveille le cobalt et le lithium n’a pas d’équivalent pour les solvants, les agents de gravure et les fluoropolymères qui transforment ces minéraux en produits fonctionnels. Il s’agit là d’un angle mort de sur quoi repose la transition.
Et tout le reste…
Les dépendances dans les secteurs des technologies propres, des semi-conducteurs et de l’industrie pharmaceutique sont particulièrement concentrées, c’est-à-dire, qu’il y a un seul fournisseur pour une molécule spécifique. Ce même substrat chimique sous-tend les segments les plus importants de l’économie européenne, à savoir : la construction, l’industrie automobile et l’emballage. À eux trois, ces secteurs consomment plus des deux tiers des polymères produits en Europe. Ils sont toutefois confrontés à une structure de dépendance différente, qui tient surtout au volume. Ainsi, si la production européenne de polymères tombe en dessous d’un seuil critique, les importations permettront de combler le déficit. Mais comme elles proviennent de fournisseurs dont les politiques commerciales peuvent changer du jour au lendemain et arrivent par bateau en passant par des voies maritimes susceptibles d’être fermées, le prix et la fiabilité de l’approvisionnement ne sont plus déterminés par la demande européenne, mais par les intérêts stratégiques de Riyad, Pékin ou Washington.
Une voiture moderne contient environ cinquante types de polymères : dans les pare-chocs et les tableaux de bord, dans les sièges et l’isolation, dans les composants sous le capot ou bien dans les glaces des phares ainsi que du caoutchouc synthétique dans les pneus et les joints. Chacun de ces polymères provient d’un vapocraqueur, d’une usine d’ammoniac ou d’une unité de chlore-soude. La chaîne d’approvisionnement automobile européenne a été construite en partant du principe que ces molécules seraient disponibles localement, avec des délais de livraison courts et une qualité constante. Aujourd’hui, cette prémisse s’effrite. Lorsqu’un vapocraqueur européen est fermé, le fournisseur automobile s’approvisionne en polymères auprès de fournisseurs plus lointains, principalement au Moyen-Orient et aux États-Unis. La chaîne logistique s’allonge, les stocks tampons s’amenuisent et le risque de rupture d’approvisionnement, qu’aucune entreprise ne peut gérer seule, augmente.
Le secteur de la construction est aussi un consommateur important de ces produits : tuyaux en PVC, revêtements de sol, pare-vapeur en polyéthylène et mousses isolantes, mastics et adhésifs en polyuréthane, ainsi que revêtements époxy et additifs pour béton. Un seul projet de construction peut consommer des milliers de tonnes de produits chimiques.
Enfin, l’emballage est le plus grand consommateur de polymères en volume : des films en polyéthylène, des barquettes en polypropylène et des bouteilles en PET. La chaîne d’approvisionnement alimentaire repose sur ces emballages en plastique, qui répondent à des exigences en matière de durée de conservation, d’hygiène et de logistique. Il manque encore un substitut viable à grande échelle au polyéthylène utilisé pour emballer les produits frais et au polypropylène utilisé pour sceller les dispositifs médicaux.
Guerre commerciale et guerre avec l’Iran
Deux événements survenus en 2025 et 2026 ont démontré ce qui se passe lorsque ces chaînes d’approvisionnement sont mises à l’épreuve.
En avril 2025, l’administration Trump a imposé des droits de douane atteignant brièvement 145 % sur les importations chinoises. L’une des conséquences immédiates a été le détournement des flux commerciaux : les marchandises chinoises ne pouvant plus entrer sur le marché américain ont été réacheminées vers l’Europe. Le déficit commercial entre l’Union et la Chine s’est ainsi creusé de 18 % en 2025, les produits chimiques et les produits à forte intensité chimique (plastiques, fibres synthétiques, produits formulés) représentant une part significative de cette hausse. Les fabricants européens en aval, déjà soumis à une pression sur leurs marges, ont dû faire face à un afflux de produits finis chinois moins chers, tandis que le coût de leurs propres matières premières augmentait.
À cela s’est ajouté le conflit en Iran qui a entraîné la fermeture du détroit d’Ormuz, la voie de transit énergétique et pétrochimique parmi les plus clef au monde. Environ un cinquième du commerce mondial de produits pétrochimiques transite par ce détroit et autour de 45 % de l’approvisionnement mondial en polyéthylène a été perturbé.
Les prix des polymères ont bondi de 50 à 80 % en l’espace de quelques semaines. Les transformateurs de plastique européens, qui s’étaient tournés vers des fournisseurs saoudiens, émiratis et qatariens après avoir été évincés du marché par la concurrence américaine, puis chinoise, ont découvert que ce plan de secours n’en était pas un.
Nous ne sommes plus dans des scénarios ou des hypothèses, ces deux événements se sont produits en l’espace de douze mois et dans aucun des deux cas, la perturbation n’a été causée par la politique ou la demande européennes.
Un scénario catastrophe
À quoi ressemblerait un scénario catastrophe pour les produits chimiques de base et la sécurité d’approvisionnement de l’Union ?
Il s’agira très probablement d’un effondrement progressif. La combinaison de coûts plus élevés des matières premières et de l’énergie, d’un parc de production vieillissant et de nouvelles capacités mondiales de pointe mises en service en dehors de l’Europe conduira probablement à la poursuite de la tendance que nous observons actuellement. Les usines de produits chimiques de base et les vapocraqueurs fermeront à raison d’un à deux par an, entraînant dans leur chute le parc de production qui en dépend. Le parc européen pourrait ainsi passer de quarante vapocraqueurs en activité à trente, puis à vingt-cinq, et peut-être même à dix-huit. Ceux qui survivront seront les plus grands, les plus récents et les plus intégrés, probablement à Anvers, à Rotterdam et sur quelques sites allemands. Le reste du paysage chimique européen se transformera en terminaux d’importation de produits chimiques semi-finis et finis. À un certain moment, l’Union perdra son autonomie en produits chimiques de base et, par conséquent (indirectement), en tout ce qui est fabriqué à partir de ceux-ci.
Un autre conflit géopolitique similaire à la crise du détroit d’Ormuz pourrait entraîner des pénuries majeures de produits chimiques dans l’ensemble des chaînes de valeur industrielles. À ce stade, la production alimentaire, la fabrication de médicaments vitaux, les projets d’infrastructure pourraient être paralysés.
Comment sauver la chaîne de valeur chimique européenne ?
L’Europe n’est pas la seule région confrontée à une telle pression sur sa production de produits chimiques de base. La Corée du Sud et le Japon sont confrontés au même problème, voire pire, en raison de leur proximité avec la Chine. Séoul s’y attaque de front grâce à son dispositif juridique, le « One-Shot Act » qui permet à des entreprises pétrochimiques de mettre hors service environ un quart de la capacité nationale de production d’éthylène (soit quelque 3,7 millions de tonnes), en échange d’autorisations accélérées de fusions, de dérogations aux règles antitrust, d’exonérations fiscales et d’un soutien à la R&D pour des réinvestissements respectueux de l’environnement.
Ce modèle est en partie reproductible en Europe.
En effet, si l’Union ne dispose ni de la tradition dirigiste, ni de la structure industrielle concentrée qui ont rendu possible le « One-Shot », son mécanisme essentiel, la conditionnalité, est déjà utilisé dans certains cas. Le cadre temporaire de crise et de transition pourrait être amendé pour inclure des dispositions de démantèlement et reconstruction : le soutien public aux capacités chimiques propres ainsi serait subordonné à la mise hors service vérifiée d’unités héritées inefficaces. Il s’agirait de soutenir la transition et d’admettre que notre base industrielle vieillit et que nous devons la moderniser radicalement pour survivre.
L’Europe peut également jouer sur les matières premières. L’Union peut être compétitive sur les molécules circulaires. Le recyclage chimique des déchets plastiques (pyrolyse en naphta synthétique ou dépolymérisation en monomères, par exemple) offre une voie vers des matières premières bénéficiant d’un avantage réglementaire. Une molécule circulaire, certifiée par un bilan massique, n’est pas en concurrence sur un pied d’égalité avec une molécule grise issue d’un méga-vapocraqueur chinois. Le naphta d’origine biologique issu d’une biomasse durable et le méthanol dérivé du CO₂ constituent d’autres options de matières premières. Un règlement plus ambitieux sur les emballages pourrait créer des obligations de teneur en matériaux recyclés, tirées par la demande, auxquelles seul le recyclage chimique interne pourrait répondre de manière fiable. À la différence des molécules fossiles vierges, les molécules circulaires sont structurellement à l’abri du dumping des matières premières et il y a suffisamment de plastique et d’autres déchets contenant du carbone en Europe pour remplacer une grande partie des matières premières fossiles actuelles.
Par ailleurs, malgré des avancées, l’Union doit moderniser sa défense commerciale. Le système actuel oblige chaque entreprise à déposer des plaintes antidumping à ses propres frais et à attendre quatorze mois avant que des mesures correctives ne soient prises. La Commission dispose de pouvoirs d’office qui lui permettent de lancer des enquêtes sans attendre les plaintes de l’industrie. Elle en a fait usage pour les véhicules électriques et devrait y recourir davantage dans le secteur des produits chimiques. En outre, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières doit être étendu aux produits en aval, comme les plastiques, les produits chimiques transformés et les formulations, afin de colmater la brèche par laquelle la chimie intégrée s’engouffre actuellement sans entrave.
Le recentrage de la demande est un autre cadre d’action possible. Le projet de règlement sur l’accélérateur industriel (Industrial Accelerator Act) contient des dispositions en matière de marchés publics qui pourraient ancrer la demande à l’offre européenne. Cependant, les produits chimiques sont absents de son champ d’application sectoriel. Les marchés publics dans les secteurs de la construction, de l’emballage et des composants automobiles devraient inclure des exigences minimales d’origine européenne pour les produits chimiques intégrés aux biens achetés. Cette même loi pourrait permettre la mise en place de modèles de « produits chimiques en tant que service » (Chemicals-as-a-Service), dans lesquels le fournisseur vend de la performance, faisant ainsi du résultat obtenu l’indicateur de compétitivité.
Les produits chimiques sont indispensables à tous les aspects d’une société moderne, y compris aux nouveaux secteurs stratégiques tels que les technologies propres et les semi-conducteurs, que l’Europe prétend privilégier. Une érosion profonde de leur production s’accompagne de risques qui se répercutent sur d’importantes chaînes de valeur. L’Union devrait donc reconnaître ces vulnérabilités stratégiques et mettre en place un plan de transition solide, accompagné des politiques permettant au secteur de devenir plus efficace, plus circulaire et mieux protégé contre les pratiques commerciales déloyales.
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29.08.2026 à 16:58
Pourquoi le capitalisme n’arrive plus à penser un futur habitable ?
Une conversation sur la crise d’un modèle civilisationnel par l’auteur de The Alibi of Capital.
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Texte intégral (6394 mots)
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Dans L’Alibi du Capital, vous montrez que le capital n’est pas un stock accumulé dans le passé, mais une relation avec le futur, selon une conception particulière du temps. En quoi la société par actions, avec laquelle vous ouvrez votre livre, est-elle paradigmatique de cette relation ?
La société par actions, qui s’est développée au cours des 150 dernières années, est l’une des institutions dominantes de la vie politique moderne. Le livre montre qu’elle est représentative d’un mode de vie qui s’exerce aux dépens de l’avenir : en effet, lorsqu’une société vend des actions, ce qu’elle vend, c’est un droit sur ses bénéfices futurs. Un actif futur ou une source de revenus future est ainsi mis à disposition dans le présent, et ce à un prix réduit. Ce point est crucial, car la valeur d’une action correspond toujours à la valeur actualisée des bénéfices futurs, ou des bénéfices futurs estimés, de la société. Il s’agit donc non seulement d’un moyen de rendre les bénéfices futurs disponibles, mais aussi de les rendre disponibles à prix réduit. L’attrait réside dans le fait que ceux qui acquièrent ces droits sur l’avenir les acquièrent à bas prix et sont ensuite remboursés intégralement. Cela s’apparente donc à une dette qui doit être remboursée. C’est une façon de mettre en dette l’avenir.
Cette façon de s’endetter sur l’avenir est-elle ce qui distingue principalement le capitalisme financier contemporain ?
On pense souvent que ces formes de vente de droits futurs et d’endettement de l’avenir sont caractéristiques du capitalisme financier contemporain. Mais il existe de nombreux autres instruments financiers qui coexistent avec eux : contrats à terme, produits dérivés, etc. L’un des objectifs de l’ouvrage est toutefois de montrer que ce phénomène n’est pas propre à notre époque. Il s’agit plutôt d’une caractéristique intrinsèque du développement du capitalisme. Le premier chapitre associe cela à la société par actions et prend Uber comme exemple, mais l’ouvrage remonte bien plus loin, jusqu’aux premières sociétés coloniales des XVIIe et XVIIIe siècles et aux nombreuses autres formes qu’ont pu prendre les sociétés et entreprises.
Les infrastructures physiques sont aussi des infrastructures financières et temporelles, qui permettent de se projeter dans l’avenir. Comment comprendre leur rôle au sein du capitalisme ?
La société par actions a pris la forme que nous connaissons aujourd’hui avec la construction des chemins de fer à la fin du XIXe siècle. Il y avait bien eu des boom ferroviaires antérieurs, mais c’est à cette époque que l’on a assisté à une expansion colossale de la construction ferroviaire en France, en Europe continentale de manière générale, en Amérique du Nord également, mais aussi dans des régions et des pays tels que l’Amérique du Sud et l’Égypte. Si l’on examine les marchés boursiers des années 1870, 1890, et jusqu’à la Première Guerre mondiale, presque toutes les actions négociées étaient liées aux chemins de fer.
L’explication conventionnelle donnée pour expliquer la création de nouvelles formes d’entreprises était la complexité et la longueur de la construction de ces infrastructures, et la nécessité de mettre en place des dispositifs de gestion séparant les propriétaires des gestionnaires. L’argument que je développe prend le contrepied de cette explication. Ce qui distingue les infrastructures des formes d’activités antérieures fondées sur l’industrie manufacturière ou le commerce, c’est leur durabilité. Elles permettent une projection dans un futur lointain, en promettant des revenus non pas seulement dans deux, trois ou cinq ans, comme dans l’industrie manufacturière ou le commerce, mais bien plus loin, en raison de leur échelle et de leur longévité.
Comment cette longévité a-t-elle pu être atteinte ?
On peut retracer cette évolution à travers des transformations techniques, telles que le passage du fer à l’acier dans la construction ferroviaire. Au lieu d’être remplacés tous les douze mois, les rails pouvaient désormais durer cinq, dix, voire trente ans. Ce contrôle de l’avenir rend possible ce que j’appelle l’« assetisation », c’est-à-dire la transformation de cet avenir en actifs pouvant être négociés et vendus dans le présent.
Lorsque nous faisons l’histoire du capitalisme, nous avons tendance à considérer les infrastructures comme des éléments dont le but est l’efficacité, l’accélération des processus de production par exemple. Cependant, dès lors que l’on reconnaît que l’attrait des infrastructures réside dans leur capacité à repousser les revenus plus loin dans le futur, il devient possible de les associer non plus à la vitesse, mais aussi au retard et à la lenteur. Les revenus projetés plus loin dans le futur peuvent être acquis avec une décote plus importante dans le présent, et par conséquent, l’excédent qui peut être extrait est plus important lorsque les infrastructures sont longues à construire.
Ce qui distingue les infrastructures des formes d’activités antérieures fondées sur l’industrie manufacturière ou le commerce, c’est leur durabilité.
Timothy Mitchell
Cette acquisition du futur consiste donc à réaliser un gain en achetant le futur à prix réduit dans le présent pour être remboursé intégralement plus tard. Ce remboursement doit également couvrir le coût de la décote initiale. Dans le cas des chemins de fer, lorsqu’ils deviennent opérationnels dix, quinze ou vingt ans plus tard, ils doivent couvrir non seulement leurs coûts d’exploitation, mais aussi le coût de ces créances à prix réduit sur leurs revenus futurs. Ces coûts sont notamment supportés par des salaires plus bas pour les travailleurs et des prix plus élevés pour les utilisateurs. L’histoire des infrastructures est donc une histoire de transfert des coûts vers ceux qui viendront plus tard, tout en permettant à ceux du présent de bénéficier de l’acquisition de revenus futurs à prix réduit.
Cette forme de retard pourrait donc être, selon vous, au cœur du fonctionnement du capitalisme ?
On entend généralement par « capital » un fonds accumulé au fil du temps et réinvesti dans le but de générer de la croissance. Par définition, on suppose qu’il s’agit d’un élément qui fonctionne dans le but de se développer. Dans les analyses économiques plus orthodoxes, le capital est souvent assimilé aux équipements ou à la technologie qui permettent la croissance — la structure industrielle, par exemple. Ce fonds accumulé est alors considéré comme la source de la croissance future.
L’un des objectifs de mon ouvrage est de remettre en question cette façon de penser, tant en ce qui concerne la technologie que la croissance. Celle-ci est le moyen central pour comprendre et expliquer notre rapport au futur dans le système capitaliste. Si l’on considère le capital comme tiré du futur, on s’éloigne de la glorification de la technologie en tant que moteur central du capitalisme et de la croissance, celle-ci perdant également de sa centralité pour expliquer ce système économique. On devient plus attentif aux façons dont l’acquisition de valeur du futur dépend de processus qui ne sont souvent pas du tout technologiques, et qui peuvent être mieux compris comme des formes de sabotage.
Pouvez-vous détailler l’exemple d’Uber ?
Les partisans d’Uber affirment que le succès de l’entreprise provient d’une avancée technologique majeure, mais l’entreprise n’a inventé ni l’automobile, ni le GPS, ni le téléphone portable, ni la puce informatique, ni aucun des appareils dont elle dépend. Sa valorisation extraordinaire reposait en grande partie sur sa capacité à saper les alternatives. Elle a poussé ses concurrents, généralement des entreprises de taxi locales, à la faillite en subventionnant les courses lors de sa phase de démarrage, dans l’espoir qu’une fois ses concurrents éliminés, elle pourrait pratiquer des tarifs bien plus élevés.
Il s’agit là d’un exemple de sabotage en tant que mécanisme central. Uber a également cherché à affaiblir les réseaux de transport public tels que les bus et les trains, qui étaient également des concurrents. Ses bénéfices futurs dépendaient bien de l’élimination des alternatives à son propre modèle.
L’histoire des infrastructures est donc une histoire de transfert des coûts.
Timothy Mitchell
Quant au retard, il est ici littéral : on constate que l’arrivée d’entreprises comme Uber a accru la congestion dans les grandes villes. Son modèle reposait sur l’invasion des centres-villes par des voitures à la recherche de passagers. Il ne s’agissait pas d’une avancée technologique ; ce modèle dépendait de formes de retard et en engendrait de nouvelles.
Vous retracez l’histoire de la construction des barrages en Égypte, en suggérant que les systèmes plus anciens et plus complexes étaient mieux adaptés à l’écosystème du Nil. Votre approche s’inscrit-elle dans cette tradition récente de l’histoire des sciences, développée notamment par David Edgerton, qui fait de la remise en cause de l’innovation le paradigme central du progrès ?
Je fais référence à David Edgerton à plusieurs reprises, et son livre Quoi de neuf ? est extrêmement important pour s’éloigner de l’idée que le progrès technologique constitue toujours une avancée, un véritable progrès.
Je consacre plus d’un chapitre à l’histoire de l’Égypte, où j’ai mené des recherches approfondies, cherchant à montrer comment les processus décrits – tant par les fonctionnaires coloniaux que par les historiens modernes – comme des formes de progrès ou de développement peuvent être compris de manière très différente si l’on prête une attention particulière, d’une part, à ce qui se passait réellement sur le terrain et en quoi cela produisait des formes de retard, et, d’autre part, aux inefficacités du nouveau système qui a été introduit.
L’histoire des ouvrages d’irrigation en Égypte au XIXe siècle a fait l’objet de nombreuses études. Elle comprend la construction des nouveaux canaux, alimentés par un fleuve dont le niveau a été relevé grâce à des barrages, un processus qui a débuté à différents moments au cours du XIXe siècle et qui a abouti, dans un premier temps, à la construction du premier barrage d’Assouan à la fin de ce siècle. Ces aménagements sont généralement présentés comme des améliorations pour deux raisons : premièrement, ils auraient rendu le fleuve plus contrôlable, et deuxièmement, ils ont permis de passer d’une seule récolte annuelle à trois.
J’essaie de démontrer que ces deux affirmations sont erronées. Ces interventions ont en réalité créé un paysage vulnérable aux inondations : en tentant d’empêcher ou de détourner le fleuve par des canaux, des barrages et des digues, elles ont rendu le pays bien plus vulnérable car le processus naturel par lequel les eaux de crue se répandaient dans les champs ne pouvait plus fonctionner.
Dès lors, pourquoi ces changements ont-ils été effectués ?
Il y avait une raison précise à cette transformation : l’agriculture est passée d’une grande diversité de cultures à une production dominée par la canne à sucre et le coton, qui ne sont pas adaptées à l’écologie du fleuve. De plus, leur production prend du temps, ce qui permet un processus de capitalisation plus efficace.
En examinant les sources médiévales ainsi que les récits du XIXe siècle, il apparaît clairement que le fleuve a toujours été utilisé tout au long de l’année. On en tirait parti pendant les crues, puis on semait les cultures à mesure que les eaux se retiraient, avant de cultiver d’autres souches grâce à l’irrigation à partir de puits.
Ces puits constituaient des éléments majeurs du paysage, bien qu’invisibles depuis la surface. Ils mesuraient souvent plusieurs mètres de largeur et de profondeur, ressemblant à de grandes chambres souterraines dotées d’une petite ouverture. Ils avaient des toits en dôme, et c’est par cette ouverture que l’on installait une saqiya, c’est-à-dire une roue à eau actionnée par des animaux. Alors que les roues à eau sont souvent représentées comme étant situées le long du Nil, la plupart se trouvaient en réalité au milieu des champs. Une fois les eaux de crue retirées, ces puits étaient remis en état et utilisés pour produire une deuxième récolte et, si nécessaire, une troisième.
Uber n’a inventé ni l’automobile, ni le GPS, ni le téléphone portable, ni la puce informatique, ni aucun des appareils dont elle dépend.
Timothy Mitchell
Cela révèle une histoire écologique du Nil totalement différente, et met également en évidence les dégâts causés par la prévention des crues, présentée comme un progrès. La perte ne se limite pas à l’absence de limon, ce dépôt sédimentaire fin et fertilisant pour les terres, retenu par les barrages, ni au déficit de renouvellement des sols : des écosystèmes entiers dépendaient de la crue. Par exemple, les poissons s’étaient adaptés pour frayer dans les champs inondés. Lorsque les eaux se retiraient, la mise en place de filets aux points de drainage permettait de capturer de grandes quantités de poissons, tandis que les puits souterrains servaient de réservoirs où les poissons restaient piégés à mesure que l’eau se retirait. Les poissons constituaient la principale source de protéines pour la majorité des Égyptiens jusqu’au XXe siècle.
Ce récit vise non seulement à faire revivre une histoire écologique différente, mais aussi à expliquer pourquoi ces systèmes ont été remplacés. Cette transformation a été motivée par ce que j’appelle la capitalisation de la vie au détriment de l’avenir. Certaines cultures pouvaient être plus facilement transformées et valorisées en actifs, contrairement aux systèmes agraires plus complexes.
Le récit autour du « rivercide » rappelle ces « projets hauts-modernistes » décrits par James C. Scott — sauf que, dans votre cas, ces projets ne sont pas motivés par la modernisation, mais par le profit, et ne sont pas nécessairement portés par l’État. Comment percevez-vous cette distinction ?
Il existe un parallèle avec certains des cas étudiés par James C. Scott, notamment en ce qui concerne les approches modernisatrices et les interventions menées par l’État. Cependant, je n’associe effectivement pas en premier lieu ces processus à une forme spécifique d’État, car je m’intéresse à un ensemble plus large d’acteurs, comprenant notamment les grands propriétaires terriens et les marchands. L’État joue certes un rôle, mais ces transformations ne sont pas, à mon sens, fondamentalement impulsées par l’État.
Dans ses derniers travaux, et en particulier dans In Praise of Floods, publié peu avant que je termine la rédaction de mon propre livre, Scott aborde les systèmes de crues, revenant sur ses recherches antérieures sur la Birmanie et les réseaux fluviaux. Il apporte des éclairages très précieux sur la manière dont ces systèmes sont perturbés par la construction de barrages. Cependant, il ne relie pas ces processus à l’histoire de la capitalisation comme je le fais. Son travail reste avant tout une histoire écologique, tandis que mon argumentation situe la transformation écologique au sein d’un processus plus large de capitalisation.
Vous prenez le contrepied d’une autre histoire : celle d’une Révolution industrielle qui prend sa source en Angleterre, et qui se diffuse ensuite au monde occidental puis non-occidental. Faut-il « provincialiser » la Révolution industrielle ?
De nombreux récits continuent de se concentrer sur la Révolution industrielle née en Europe, notamment dans le nord-ouest de l’Angleterre.
Le premier point, que d’autres ont également soulevé, est qu’une fois le capital compris en termes de dette et de crédit, son histoire s’étend sur une période beaucoup plus longue. En s’appuyant sur des travaux tels que ceux de David Graeber, on peut observer un système mondial reliant l’Asie du Sud et de l’Est, le monde islamique et la Méditerranée, au sein duquel l’Europe a longtemps occupé une place relativement marginale. En introduisant cette idée, on peut comprendre l’émergence de la vie technique et industrielle à travers le prisme de l’histoire mondiale.
Le livre va plus loin, en avançant l’idée que la Révolution industrielle n’a été qu’un détour. Plutôt que de rechercher des innovations qui expliquent son émergence, je suggère qu’elle a résulté d’une série de bouleversements survenus dans différentes parties du monde à la fin du XVIIIe siècle.
Quelles sont ces perturbations ?
La première fut l’interruption des profits tirés de la traite des esclaves et de la production fondée sur l’esclavage, due aux révoltes dans les sociétés esclavagistes, notamment, mais pas uniquement, en Haïti. Ces révoltes ont perturbé à la fois la production et la circulation du crédit, puisque les personnes réduites en esclavage étaient elles-mêmes considérées comme une main-d’œuvre future capitalisée.
Une deuxième perturbation s’est produite en Inde, où la Compagnie des Indes orientales, une immense société par actions tirant d’énormes profits du commerce avec l’Inde, a connu une transformation radicale après avoir vaincu l’Empire moghol et commencé à générer des revenus par d’autres moyens, notamment en taxant la population du Bengale plutôt qu’en se contentant d’échanger des marchandises.
Une troisième perturbation est liée à l’ascension de Napoléon et aux transformations plus larges du monde méditerranéen, y compris les développements en Égypte à la suite de l’expédition française et l’ascension de Muhammad Ali. Rappelons que l’expédition de Napoléon en Égypte a en réalité été financée et encouragée en réponse à la perte d’Haïti, la colonie la plus précieuse de la France, et à la tentative de recréer un nouvel Haïti sur le Nil par la conquête. Bien que cela ait échoué, c’est le début d’énormes transformations dans le monde méditerranéen.
La Révolution industrielle n’a été qu’un détour.
Timothy Mitchell
Ces bouleversements n’ont pas donné lieu à une innovation au sens habituel du terme ; ils ont plutôt imposé une réorganisation des flux de crédit. La Révolution industrielle peut être considérée comme un détour qui a réorienté ces flux à travers le commerce mondial du coton, reliant la production en Amérique et en Égypte, la transformation industrielle en Europe et la consommation dans des régions telles que l’Afrique de l’Ouest, l’Inde et les Caraïbes.
Ce qui est inhabituel, c’est de situer le processus de fabrication à des milliers de kilomètres du lieu de production des matières premières, mais aussi à des milliers de kilomètres du lieu de consommation du produit fini. C’est un élément primordial, car la plupart des tissus en coton étaient vendus et portés en Afrique de l’Ouest, dans les Caraïbes ou en Inde bien plus qu’en Europe.
Je ne conteste donc pas l’importance de la Révolution industrielle, mais j’estime qu’il ne faut pas en chercher l’origine dans le nord-ouest de l’Angleterre. Son importance réside dans la réorientation de processus existants plutôt que dans leur création.
Un concept clef de votre livre est celui de « technopolitique ». Vous décrivez l’essor du « monde des affaires » comme ayant été en partie façonné par des structures technopolitiques. Ce terme cherche-t-il à lier ensemble le politique et le technologique, dans une perspective hybride que l’on pourrait rapprocher des théories de Bruno Latour ?
Une grande partie de mon travail s’est développée au fil de conversations avec Bruno Latour et Michel Callon. Le premier chapitre sur Uber a été écrit parce que Bruno Latour n’a eu de cesse de m’encourager à rédiger quelque chose sur mes idées concernant le capitalisme. Il préparait le catalogue d’une exposition qu’il organisait à Karlsruhe, en Allemagne. J’ai écrit environ six pages sur Uber, et ce texte est devenu le point de départ du premier chapitre du livre. Il offrait un moyen concis de résumer certaines des idées plus générales, même si celles-ci remontent à bien plus loin.
En ce qui concerne la technopolitique, les travaux de l’École des Mines de Paris, menés par des chercheurs tels que Latour et Callon et aujourd’hui poursuivis par d’autres, ont permis d’envisager le technique et le scientifique sous un angle bien plus intéressant, à savoir comme des champs politiques — des champs dans lesquels se déroule en réalité une très grande partie de notre vie politique. Ce n’est pas seulement parce qu’il existe des luttes politiques autour des technologies ou des développements scientifiques particuliers, mais parce que la configuration même d’un champ technique a un impact décisif sur la manière dont la politique elle-même devient possible.
J’avais déjà avancé cet argument auparavant, notamment dans mon ouvrage Carbon Democracy, où je montrais non pas que le charbon détermine un type de politique et le pétrole un autre, mais que si l’on veut comprendre les processus politiques, il faut considérer la technologie non pas comme une sphère distincte qui influence ensuite ce qu’on appelle le politique, mais comme faisant partie des processus par lesquels le politique lui-même prend forme et se construit.
Pour saisir cette interconnexion, j’ai commencé à utiliser le terme « technopolitique » dans des travaux antérieurs, notamment Rule of Experts, où il jouait déjà un rôle central, et il reste au cœur de mes ouvrages les plus récents. Cette approche repose sur l’idée qu’il ne faut pas se contenter d’intégrer la dimension technique dans les explications sociales ou politiques, mais qu’il faut refuser de se laisser intimider par l’expertise technique. Les récits du monde collectif doivent être autant des récits de la technique que des récits de l’économie ou de la politique.
Votre ouvrage fait également appel à l’histoire de la discipline économique. Comment définiriez-vous « l’économie », en tant que discipline mais également en tant qu’objet ?
Afin de développer ces arguments sur le capital et le capitalisme en tant que modes de capture de l’avenir, il a fallu entrer dans les détails de l’histoire du crédit et de la monnaie. La difficulté réside dans le fait que la plupart des récits conventionnels sur la monnaie, y compris ceux de l’économie dominante, la traitent comme l’opposé du réel. Il est supposé y avoir une économie réelle et une économie monétaire, ou un monde de la production et un monde de la finance, considérés comme distincts.
La configuration même d’un champ technique a un impact décisif sur la manière dont la politique elle-même devient possible.
Timothy Mitchell
Dans ces discours, on part généralement du principe que la finance est au service de la production ou du réel. Mais lorsque j’ai commencé à réfléchir à la manière dont ces processus fonctionnent réellement, cette distinction m’a semblé peu pertinente. Si la finance consiste à s’approprier l’avenir, si le crédit ou la monnaie sont toujours créés sous la forme d’une créance sur l’avenir, alors cette créance n’est jamais purement financière. Elle dépend d’arrangements juridiques, car une action, par exemple, doit être constituée en tant que forme de propriété, en tant qu’entité juridique. Elle dépend également des systèmes de gouvernement et de maintien de l’ordre qui garantissent ce contrôle.
Avez-vous un exemple pour illustrer votre pensée ?
Le logement en est un. Lorsqu’un projet immobilier est développé, ce qui est vendu n’est pas simplement un immeuble ou un appartement, mais une créance sur la valeur future de ce bien. Cette créance dépend des réglementations sur l’utilisation du bâtiment — lois de zonage, règles d’urbanisme, organisation des quartiers, exclusion de certaines populations — ainsi que des infrastructures et des systèmes de maintien de l’ordre et d’application de la loi. Elle implique des ordres juridiques, des formes de maintien de l’ordre, la construction de structures urbaines ou d’entreprises. Il n’y a donc pas de distinction significative entre la finance et ce qu’on appelle l’économie réelle.
Dans le même temps, cette distinction est constamment opérée, même par des analystes chevronnés ; il est donc également important de comprendre comment elle fonctionne. Il ne faut pas simplement la rejeter, mais se demander comment sa signification se construit. Cela me ramène à des travaux que j’ai menés auparavant, notamment dans le cadre de collaborations avec Michel Callon, ainsi qu’à l’argument selon lequel « l’économie » elle-même est une invention relativement récente. Le mot existait auparavant, mais il désignait la prudence ou une gestion avisée. Ce n’est qu’au XXe siècle, en particulier pendant l’entre-deux-guerres puis après la Seconde Guerre mondiale, que « l’économie » en tant qu’objet émerge comme un objet distinct et mesurable, rendu possible par de nouvelles formes de calcul telles que le PIB. Dans cet ouvrage, je relie cette histoire à celle de la finance et de la financiarisation.
Jonathan Levy, s’inspirant de Keynes, soutient que le temps et l’espace sont deux moyens de surmonter les contraintes pesant sur la demande – un cadre qu’Arnaud Orain décrit comme le « capitalisme de la finitude », fondé sur la concurrence entre États et l’expansion spatiale. Trouvez-vous cette distinction utile ?
D’une manière générale, oui. Je trouve les travaux de Jonathan Levy extrêmement utiles, et il existe de nombreux parallèles entre ses arguments et ceux que je développe dans ce livre. Il existe toutefois une approche plus ancienne de l’expansion spatiale et temporelle, associée notamment aux travaux de chercheurs comme David Harvey, qui considère que le capitalisme traverse des crises suivies de phases d’expansion, souvent spatiales.
Je vois les choses d’une manière différente. Les théories classiques de l’impérialisme — celles de Hobson, Lénine ou Rosa Luxemburg — conçoivent l’expansion comme une réponse à la suraccumulation, à un excès de capital qui ne trouve pas de demande suffisante sur le marché intérieur et cherche donc des débouchés à l’étranger.
Cette interprétation repose sur l’idée que le capital est quelque chose qui s’accumule à partir du passé. Si l’on considère au contraire le capital comme quelque chose puisé dans l’avenir, ce cadre ne tient pas. Dans le cas de l’Égypte du XIXe siècle, par exemple, ce que l’on observe n’est pas l’absorption d’un surplus de capital, mais la création de nouvelles opportunités de crédit et de nouvelles revendications sur l’avenir.
Je ne pense donc pas que l’idée d’une expansion géographique servant de soupape de sécurité pour le capital excédentaire explique de manière adéquate ce qui se passe. Cela ne signifie pas que cette expansion n’a pas eu lieu ou qu’elle n’est pas souvent source d’exploitation, mais il est nécessaire à mes yeux d’adopter une conceptualisation différente. Le capital ne cherche pas de débouchés pour ce qui a déjà été accumulé ; il recherche de nouvelles opportunités de capitalisation.
On peut comprendre l’économie non pas comme un objet, mais comme un processus, que vous appelez « économisation », et qui apparaît comme une nouvelle forme de gouvernementalité, dans une veine foucaldienne. Que permet une telle analyse ?
Il existe déjà de nombreuses critiques importantes de la croissance, notamment des arguments en faveur de la croissance verte et, plus significativement, de la décroissance. Ma contribution consiste à considérer l’économie, en m’inspirant en partie de Foucault, comme un mode de gouvernance. J’utilise des termes tels que « économentalité » et, dans le dernier chapitre, « l’EconoCon », pour saisir comment l’économie fonctionne non seulement comme un objet mais comme une manière de gouverner.
Il s’agit de comprendre comment l’économie a été rendue mesurable en tant qu’objet. Cela a nécessité de décider ce qu’il fallait inclure et ce qu’il fallait exclure. Les formes de travail non rémunéré, telles que les tâches ménagères, ont été exclues, tout comme de nombreux coûts environnementaux. Parallèlement, certaines dépenses — en particulier les dépenses militaires — ont été incluses et comptabilisées comme positives.
Dans le dernier chapitre, je reviens donc sur la question de l’économie et de sa croissance, pour montrer le caractère récent de l’organisation de la vie politique autour de cet objet appelé l’économie. La croissance prend également une autre dimension : elle est l’instrument de cette manière de gouverner, et non plus seulement un objet qu’il nous suffirait de redéfinir ou d’abandonner pour échapper à la situation actuelle.
Avant la Seconde Guerre mondiale, il était difficile de mesurer une entité telle que l’économie nationale, en partie à cause du problème posé par la prise en compte des dépenses liées à des activités destructrices ou source de gaspillage. La planification en temps de guerre a changé la donne, car elle exigeait de comptabiliser la production d’armes. Cette logique a ensuite été étendue au temps de paix et intégrée à la mesure de l’activité économique. Comme nous le constatons aujourd’hui avec la guerre américano-israélienne contre l’Iran et les demandes de l’administration américaine visant à augmenter ses dépenses militaires de 50 % supplémentaires, pour atteindre 1 500 milliards, et à exiger que les autres membres de l’OTAN fassent de même.
Vous affirmez que « l’économisation de la vie politique intérieure dans les pays industrialisés dépendait de l’externalisation de l’énergie ». Que voulez-vous dire par là ?
Cet argument est en partie né d’une réflexion sur le contexte politique d’événements tels que l’invasion américaine de l’Irak. À l’époque, on avançait souvent qu’il existait un lien spécifique entre le pétrole et l’absence de démocratie au Moyen-Orient. On pourrait élaborer le même argument à partir des attaques américaines contre l’Iran : les États-Unis voulaient se positionner comme un État démocratique dont l’intérêt était de renverser d’une manière ou d’une autre les régimes malfaisants, en provoquant un changement de régime. Il est clair que cela relevait davantage d’un prétexte que d’un véritable motif, que ce soit pour la guerre de 2003 ou celle de 2026.
Le capital ne cherche pas de débouchés pour ce qui a déjà été accumulé ; il recherche de nouvelles opportunités de capitalisation.
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L’un des arguments que j’ai avancés était que le passage du charbon au pétrole a permis aux pays industrialisés de délocaliser les conséquences politiques de la production d’énergie et, en particulier, de mettre fin à une période antérieure qui s’est étendue des années 1870 aux années 1970, durant laquelle la production d’énergie, alors centrée sur le charbon, était en réalité un moteur des processus de démocratisation. Les systèmes énergétiques fondés sur le charbon ont rendu les États occidentaux vulnérables aux revendications des travailleurs, ce qui a contribué à la démocratisation. Le pétrole, en revanche, pouvait être produit dans des régions où les mouvements ouvriers étaient plus faciles à réprimer, souvent avec le soutien de puissances extérieures. Il était donc beaucoup plus difficile que des revendications démocratiques émergent de la politique de la production énergétique.
Enfin, vous avancez que « l’économie est une manière spécifique de produire l’effet du monde matériel par opposition à sa représentation ». En quoi cette compréhension pourrait-elle nous aider à développer une relation moins prédatrice avec l’avenir ?
À plusieurs reprises dans l’ouvrage, je fais référence à des mouvements politiques qui ont mis en évidence la manière dont ces processus de capitalisation, en particulier par le biais de la propriété, appauvrissent les gens. Le logement en est un exemple clef. Il s’agit de la principale forme d’endettement personnel dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis et en Angleterre, et il est désormais courant qu’une part importante du revenu des ménages soit consacrée aux frais de logement.
Il existe une longue histoire d’approches alternatives, depuis les penseurs du XIXe siècle tels qu’Henry George, en passant par le mouvement des cités-jardins, jusqu’aux expériences socialistes du début du XXe siècle, puis aux politiques de logement social-démocrates. Il existe également des initiatives contemporaines, souvent à petite échelle, visant à développer des modes alternatifs d’organisation du logement afin qu’il ne serve pas de lieu d’extraction spéculative du futur.
La première étape consiste à comprendre comment ces systèmes fonctionnent : comment ils répartissent les coûts dans le temps et font peser des charges sur les générations futures, que ce soit à long terme, comme dans le cas du changement climatique, ou sous la forme de dettes à plus court terme qui affecteront les populations au cours des prochaines années.
Les marchés de l’énergie en sont un autre exemple. Le pétrole n’est plus simplement négocié comme une marchandise physique. Depuis les années 1980, et surtout avec la déréglementation financière des années 2000, il est devenu l’objet d’une spéculation à grande échelle. Aujourd’hui, pour chaque baril de pétrole livré physiquement, une quantité d’autres est négociée sur les marchés à terme. Cela crée tout un appareil de profits fondé non seulement sur les hausses de prix attendues, mais aussi sur la volatilité elle-même.
Comprendre comment le monde s’est organisé autour de ces principes permet de commencer à réfléchir à des alternatives, qui ne prendront probablement pas la forme d’une solution globale unique. Elles émergeront dans des domaines spécifiques – le logement, l’énergie et d’autres – où l’on devrait trouver des moyens de les organiser de sorte qu’ils ne fonctionnent plus comme des mécanismes de captation à grande échelle de l’avenir.
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25.08.2026 à 07:55
L’Union peut-elle devenir une puissance sans capitalisme européen ?
Entretien fleuve avec l’économiste pionnier de la théorie de la régulation.
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Texte intégral (9810 mots)
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Davantage que le lexique aujourd’hui de plus en plus central de la géopolitique ou de la géoéconomie, vous mobilisez celui de la régulation. Pour analyser les soubresauts économiques de notre temps – fragmentation commerciale, rivalité sino-américaine, retour de la guerre conventionnelle – vous parlez d’« insertion internationale ». Comment comprendre cette expression ? 148
La géopolitique stricto sensu consiste à analyser la politique menée par les États — ou par d’autres acteurs — à l’échelle locale ou internationale, au prisme de la géographie, de l’accès aux ressources naturelles et des réseaux transnationaux, notamment de transport.
La théorie de la régulation (comme école de pensée économique) s’intéresse, pour sa part, à la manière dont les conflits sociaux et politiques peuvent déboucher sur de nouveaux régimes socio-économiques, plus ou moins viables. Une régulation économique cohérente repose sur une articulation entre cinq piliers : le régime monétaire et financier, le régime de concurrence, le rapport salarial, le rapport de l’État à l’économie et, enfin, l’insertion internationale, que je définis comme l’ensemble des règles organisant les rapports entre un espace national d’accumulation et le régime international (commerce, investissement direct, change et finance, migrations). C’est une forme à double face parce qu’elle est le produit de compromis internes, mais aussi la traduction domestique d’un rapport de force externe 149.
Pour comprendre ce point, prenons un exemple concret, celui de la transformation du régime aujourd’hui en cours aux États-Unis. Comment l’interpréter selon cette « insertion internationale » ?
Le vocabulaire de la régulation permet précisément de relier la mutation du discours géopolitique américain aux transformations de son économie.
Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont pleinement investi le rôle laissé par le Royaume-Uni en postulant à devenir l’incontestable gendarme du monde face à leur rival soviétique. Après l’épuisement de l’Europe entre les deux guerres, c’est surtout en fixant les règles du jeu économique et financier à l’échelle internationale, notamment à Bretton Woods, que le tournant fut acté 150. Le reste du monde a dû alors se plier à la nouvelle centralité du dollar. La diffusion, pour ne pas dire l’imposition, par les États-Unis de leurs conceptions politiques du monde s’est très largement exprimée à travers leur réorganisation de l’économie mondiale.
Qu’en est-il aujourd’hui ?
L’Europe, mais aussi certains pays asiatiques, comme le Japon et, plus tard, la Corée du Sud, ont progressivement renforcé leur économie au cours des décennies d’après-guerre, jusqu’à s’affirmer comme des concurrents des États-Unis. Mais c’est surtout la rapide émergence de la Chine au cours des deux dernières décennies qui a remis plus profondément en cause cette hiérarchie. L’insertion internationale qui avait accompagné la puissance américaine devient dès lors, aux yeux de ses dirigeants, une source de vulnérabilité. Il en résulte un profond aggiornamento de la géopolitique américaine, accompagné d’un renouvellement de la régulation : recul du libre-échange, affirmation du primat des intérêts américains et mobilisation de l’État pour ouvrir des marchés aux grandes entreprises technologiques.
La diffusion, pour ne pas dire l’imposition, par les États-Unis de leurs conceptions politiques du monde s’est très largement exprimée à travers leur réorganisation de l’économie mondiale.
Robert Boyer
Par contraste, après l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001, les gouvernements chinois des présidences de Jiang Zemin (1993-2003), Hu Jintao (2003-2013) et Xi Jinping (depuis 2013), ont fondé leur mode de développement domestique sur une large ouverture internationale, permettant de compenser les déséquilibres structurels liés au dynamisme de l’investissement et de la production, au détriment de la consommation. Dans la période récente, c’est plutôt la Chine, et non plus les États-Unis, qui défend une économie mondiale ouverte, régie par des règles claires et stables.
D’un point de vue idéologique, cet état de fait peut paraître paradoxal : la Chine, dont le régime se présente comme communiste, embrasse pleinement le libéralisme économique, tandis que l’État américain se fait de plus en plus interventionniste et protectionniste.
Il faut cesser de voir dans ces deux modèles économiques des systèmes contraires. Leur mode de développement est largement complémentaire. Cette interdépendance économique, au demeurant mutuellement avantageuse, était reconnue par les gouvernements démocrates, mais elle a été totalement sous-estimée par Donald Trump, qui n’a pas pris conscience de l’importance du commerce avec la Chine dans la sauvegarde de l’American Way of Life 151.
Quels sont les apports théoriques régulationnistes qui permettent de mieux comprendre cette complémentarité entre la Chine et les États-Unis ?
L’effondrement de l’Union soviétique a été interprété à tort comme la fin de l’histoire 152. Partout, le marché et la démocratie allaient remplacer le Gosplan et le Parti communiste. C’est ce qu’a propagé la nouvelle macroéconomie classique et il en a résulté une remarquable incompréhension des transformations à l’œuvre, faute de distinction fine entre les trajectoires des différentes nations. L’idée d’une convergence vers une même forme de capitalisme est un mythe. Le régime d’accumulation tiré par l’innovation et la globalisation financière des États-Unis ne s’est pas répandu universellement par-delà le monde.
Dans la période récente, c’est plutôt la Chine, et non plus les États-Unis, qui défend une économie mondiale ouverte, régie par des règles claires et stables.
Robert Boyer
Une complémentarité inattendue est apparue avec le régime de concurrence façonné par la Chine. C’est sous l’effet de cette transnationalisation des flux économiques que des oppositions politiques sont apparues : à mesure que le gouffre politique et idéologique se creusait entre les deux puissances, leurs régimes économiques sont devenus de plus en plus interdépendants. Le protectionnisme, le nationalisme et la xénophobie sont les symptômes d’un retour du politique contre le supposé déterminisme économique, dont on pouvait dire qu’il allait convertir tous les pays à un même modèle économique dominant et consensuel.
Comment caractériser la Russie selon la théorie de la régulation ?
Par rapport aux États-Unis et à la Chine, la Russie définit une troisième configuration des relations entre les modes de développement domestique et géopolitique. En termes économiques, le pays a fondé sa croissance sur l’exportation en masse de ressources naturelles, au premier rang desquelles l’énergie. Le lien avec le territoire est donc évident puisque c’est à partir de l’exploitation de ses ressources que les responsables politiques entendent améliorer le niveau de vie de la population. Cette forme d’insertion internationale donne ainsi au contrôle du territoire une importance économique particulière, qui peut faire de la conquête, et par voie de conséquence de la guerre, un outil de politique internationale 153.
Cette logique ne suffit cependant pas à expliquer la guerre. Elle se combine avec une vision impériale portée par les gouvernements russes successifs, y compris sous l’Union soviétique. L’agression de l’Ukraine, difficilement compréhensible pour nombre d’experts, tant américains qu’européens, trouve alors une explication qui combine géopolitique et approche de la régulation. L’approche de la régulation permet ainsi de situer les stratégies géopolitiques dans le temps et dans l’espace, en les rapportant aux contraintes et aux opportunités propres au mode de développement de chaque pays.
L’insertion internationale de l’Europe a-t-elle des chances de survivre, à l’heure où les États-Unis et la Chine sont entièrement absorbés par leur propre affrontement ?
Face à ce duel de titans, l’Union européenne s’est révélée désarmée. Dès l’origine, la construction européenne a été bâtie sur l’hypothèse qu’une coordination économique entre États-nations constituait la meilleure prévention contre le retour des guerres qui avaient précipité le déclassement du vieux continent. Au fil des décennies, les efforts se sont ainsi concentrés sur la construction d’un marché élargi, puis de la monnaie unique. Ces instruments étaient d’abord conçus pour approfondir l’intégration européenne, bien davantage que pour projeter la puissance de l’Union vers l’extérieur : à titre d’exemple, l’objectif de faire de l’euro une monnaie de réserve susceptible de concurrencer le dollar est longtemps resté secondaire.
L’idée d’une convergence vers une même forme de capitalisme est un mythe.
Robert Boyer
Cette construction laisse cependant l’Union particulièrement exposée au bouleversement de son environnement international. Or plusieurs des piliers sur lesquels elle s’était appuyée sont aujourd’hui simultanément fragilisés.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie a révélé les insuffisances de l’Europe en matière de défense. Face à un pays qui a fait de son appareil militaire le fondement de sa stratégie géopolitique, l’Union n’était pas prête. Le second mandat de Donald Trump révèle une autre fragilité structurelle : l’Europe ne peut plus tenir pour acquis le soutien de son allié américain. Sa dépendance à l’égard du pilier américain de l’OTAN, pour la dissuasion nucléaire comme pour une partie de son approvisionnement militaire, complique dès lors toute revendication d’autonomie stratégique.
Sur le plan économique, l’ordre international qui avait accompagné la construction européenne se transforme à son tour. Le continent est pris en tenaille entre la pression des exportations chinoises et le protectionnisme américain. Les dépendances énergétiques des États membres à l’égard de fournisseurs extérieurs compliquent en outre l’élaboration d’une position commune lorsque les alternatives disponibles diffèrent fortement d’un pays à l’autre en termes de coût et d’accès.
Ainsi se fragilisent les conditions mêmes qui avaient rendu possible cette forme particulière de « non-puissance » européenne. À sa dépendance persistante envers les États-Unis en matière de sécurité et à sa dépendance extérieure en matière énergétique s’ajoutent l’affaiblissement du multilatéralisme comme mode de gouvernance internationale, les handicaps structurels du système financier européen et le retard de ses industries technologiques par rapport à leurs concurrentes américaines et chinoises. Dans un ordre international où le droit tend par ailleurs à s’effacer devant les rapports de force, l’Union court le risque d’être progressivement reléguée au rang de spectateur des relations internationales du XXIe siècle.
Cette « non-puissance » tient-elle aussi à la méthode même de la construction européenne ? L’Union a longtemps transformé les conflits politiques en problèmes juridiques, réglementaires ou techniques. Cette méthode a produit des succès considérables, mais elle semble insuffisante ou inopérante face aux tendances impériales, à l’IA, à la défense et à la fragmentation du commerce mondial. Les instruments qui ont permis de construire l’Europe peuvent-ils désormais l’empêcher de devenir une puissance ?
En effet, dans la progressive élimination des barrières douanières aux échanges intra-européens, ce sont les règlements, en application du traité fondateur, qui ont joué un rôle déterminant. Une jurisprudence a émergé des conflits entre États membres et elle a fini par changer les conditions de la concurrence entre les firmes et la formation des prix en faveur des consommateurs. Le lancement puis l’adoption de l’euro auraient pu être l’occasion d’un passage au politique, mais ses promoteurs l’ont présenté comme un simple exercice technique d’établissement puis de renforcement de sa crédibilité, fondée sur le respect de critères tels que le ratio des déficits publics par rapport au PIB et celui de l’endettement sur le PIB. Force est de reconnaître qu’en dépit de cette faiblesse structurelle, l’euro s’est affirmé comme la monnaie indiscutable des pays membres, ce que reconnaissent aujourd’hui même les plus critiques.
L’Europe est prise en tenaille entre la pression des exportations chinoises et le protectionnisme américain.
Robert Boyer
Par contraste, le budget européen représente une fraction minime du PIB de l’Union (1 à 2 % du revenu national brut) et il doit être tenu à l’équilibre, ce qui limite beaucoup les capacités d’intervention dans la stabilisation de la conjoncture et le soutien à des investissements d’avenir. Voilà qui handicape l’Union pour financer un plan qui soit à la hauteur des ambitions que manifestent les États-Unis et la Chine. De même, la méthode européenne de coordination des stratégies nationales trouve sa limite en matière de défense face à l’enjeu de la construction d’une industrie de l’armement qui soit à la hauteur de la menace que la Russie fait peser sur le vieux continent et de la perte de confiance en l’engagement des États-Unis au titre de l’OTAN 154.
Cette dysfonctionnalité des outils européens explique que le droit et le règlement aient remplacé la taxation et la dépense au point de conforter le diagnostic selon lequel l’excès de réglementation — parfois dénommée régulation (NDLR : néologisme distinct de l’école de la régulation) — a réduit la compétitivité et compromis la construction d’une économie verte. Par contraste avec les États-Unis, sous la présidence Biden, des subventions et des crédits massifs ont favorisé l’émergence d’un nouveau modèle productif combinant numérisation et respect de l’environnement (Inflation Reduction Act), ce que Donald Trump s’est empressé de détruire. L’imposition par le président américain de droits de douane élevés et fantaisistes a mis en évidence une autre grande faiblesse de l’Europe : la présidente de la Commission ne dispose pas du même poids politique que les présidents américain et chinois. Un gouvernement européen en bonne et due forme aurait disposé de nombreux instruments pour répliquer aux menaces de Donald Trump. Or ils n’ont pas été utilisés. On retrouve cette même faiblesse politique de Bruxelles dans les négociations commerciales avec le Mercosur : il a été difficile de surmonter les conflits d’intérêts entre États membres, notamment entre la France et l’Allemagne, et plus largement entre le Nord et le Sud de l’Europe.
À la lumière de cette analyse, il n’est pas exagéré d’avancer l’hypothèse que la faiblesse technologique, économique et militaire de l’Europe tient au retard, si ce n’est au refus, de construire une véritable arène politique européenne, condition sine qua non d’une Europe puissance qui fait cruellement défaut pour répondre aux ambitions des prédateurs que sont devenus non seulement Vladimir Poutine mais aussi Donald Trump.
Mais si, comme vous venez de le suggérer, la faiblesse européenne tient d’abord à l’absence d’une véritable arène politique commune, le rapport Draghi ne risque-t-il pas de traiter comme un problème économique ce qui relève en réalité d’une contradiction politique plus profonde ? L’Union dispose d’un marché, de règles et d’une monnaie, mais toujours pas de firmes, de capitaux ni de compromis productifs véritablement transnationaux. Peut-il exister une stratégie industrielle européenne sans véritable capitalisme européen ?
Il faut d’abord souligner que le rapport Draghi est le bienvenu, car il dresse un bilan rigoureux et sans complaisance des forces et surtout des faiblesses de la compétitivité du vieux continent. En affirmant que l’Union européenne courait un risque existentiel, il a réveillé les responsables politiques et il leur a proposé une stratégie élaborée et détaillée par domaines. À mon sens, il souffre pourtant de défauts majeurs.
En premier lieu, ce diagnostic est bien tardif, alors que le décrochage de l’Europe par rapport aux modèles productifs émergents remonte au début des années 1990. Au fil des décennies, se sont multipliés les avertissements et les signaux d’un déclassement et d’un retard cumulatif.
La percée du Japon dans l’automobile et l’électronique révélait déjà les faiblesses des entreprises européennes, restées confiantes dans l’efficacité du modèle de production et de consommation de masse. En 2000, lorsque la percée de l’Internet trouve son origine aux États-Unis, quelques firmes européennes sont aux avant-postes, mais elles ne résistent pas à la consolidation du secteur du numérique qui fait émerger des multinationales américaines à la conquête des marchés mondiaux. La grande crise financière de 2008, pourtant née aux États-Unis, creuse paradoxalement l’écart des trajectoires macroéconomiques de part et d’autre de l’Atlantique et se traduit par une paupérisation relative de l’Europe.
La faiblesse technologique, économique et militaire de l’Europe tient au retard, si ce n’est au refus, de construire une véritable arène politique européenne.
Robert Boyer
L’Union européenne affiche alors son ambition d’être le premier pôle de l’économie mondiale explorant un mode de développement soutenable en termes d’environnement. Mais cette ambition se heurte aux faiblesses de son appareil productif : particulièrement visible dans le photovoltaïque, où les producteurs européens ne peuvent plus soutenir la concurrence chinoise, cette pression s’étend également aux batteries et, dans une moindre mesure, à l’éolien. L’incapacité du système productif européen à répondre à l’objectif stratégique de l’Union atteint son comble lorsque la surcapacité chinoise de production de véhicules électriques devient une menace, y compris pour la plus puissante industrie automobile européenne, celle de l’Allemagne. Ce défaut d’anticipation est précisément l’un des problèmes que met en lumière le rapport Draghi.
La seconde critique est plus fondamentale. Mario Draghi s’inscrit encore dans une démarche néo-fonctionnaliste en vertu de laquelle des intérêts économiques communs devraient obligatoirement se traduire par une politique commune.
Au fil des pages, on trouve une succession de formules du type : « Agir en tant que communauté » ; « Unir les forces pour la défense » ; « Un cadre de coordination de la compétitivité » ; « Doter l’Union d’une politique économique étrangère ». Or, l’ouvrage « L’Union européenne : innover ou disparaître » montre que chaque gouvernement interprète un même objectif en fonction des intérêts associés à chaque forme nationale du capitalisme. Selon que le mode de développement repose sur les exportations en Allemagne, sur la consommation en France ou sur l’investissement direct étranger en Hongrie, l’intérêt européen commun sera interprété différemment. Ainsi, toute stratégie définie par la Commission doit passer par le filtre des négociations interétatiques au Conseil européen, au risque d’y perdre une partie de sa substance.
La mise en œuvre des mesures proposées par Mario Draghi suppose donc la formation d’une coalition politique qui est loin d’être acquise, à l’heure où des mouvements et des partis populistes nationalistes attribuent à Bruxelles la responsabilité de leurs difficultés domestiques.
Ainsi, le fait que la politique se déroule essentiellement au niveau national, beaucoup moins à l’échelle européenne, semble avoir interdit l’émergence d’un capitalisme européen. L’exemple d’Airbus est à cet égard éclairant : sa réussite a très peu dépendu d’initiatives venues de Bruxelles. La politique de concurrence a, de ce point de vue, protégé les consommateurs mais parfois freiné la constitution de l’Europe comme puissance industrielle. Les multinationales de chaque pays ont noué des alliances hors de l’Europe, attirées par de nouveaux marchés en Asie et une rentabilité supérieure aux États-Unis.
La mise en œuvre des mesures proposées par Mario Draghi suppose donc la formation d’une coalition politique qui est loin d’être acquise.
Robert Boyer
Dans ces conditions, approfondir le marché européen ne suffit pas nécessairement à faire émerger les acteurs économiques européens que suppose implicitement la stratégie de Draghi. De ce fait, il n’est pas certain que certaines des propositions clefs du rapport Draghi soient à la hauteur des enjeux. Ni la levée des barrières non tarifaires qui continuent à entraver le marché unique, ni l’approfondissement de l’intégration bancaire et financière ne garantissent à eux seuls un redressement de la compétitivité. La première mesure peut au contraire attirer de nouveaux concurrents au point de menacer la survie des entreprises européennes comme le montre la transformation du marché des véhicules électriques sous la pression de la Chine 155. La seconde peut, paradoxalement, accélérer le placement de l’épargne européenne aux États-Unis, où les rendements sont supérieurs : cette tendance est déjà bien engagée. Autrement dit, l’intégration financière ne crée pas à elle seule un capitalisme européen : en l’absence d’opportunités d’investissement suffisamment attractives sur le continent, elle peut même faciliter la circulation de l’épargne vers les capitalismes déjà les plus dynamiques.
En somme, le succès du plan Draghi pourrait résoudre certaines faiblesses tout en en aggravant d’autres. C’est toute la difficulté des arbitrages auxquels l’Union européenne est confrontée à l’ère du capital financier globalisé.
Dans un texte récent, Paul Krugman conteste le récit du déclin européen : la productivité européenne reste proche de celle des États-Unis, le retard en PIB reflète largement des choix de société, et la faiblesse européenne serait d’abord politique : un grand continent mais une puissance prisonnière de ses propres doutes. Dans L’Union européenne : innover ou disparaître, vous décrivez trois bifurcations possibles : un fédéralisme original, une gouvernance polycentrique pragmatique, ou une fragmentation sous l’effet des replis nationaux. Entre votre propre diagnostic — absence de capitalisme européen, dépendances structurelles, retard technologique — et le relatif optimisme de Krugman, comment apprécier la réalité du décrochage européen et lequel de ces scénarios vous paraît aujourd’hui le plus probable ?
Cette contestation de la doxa économique par Paul Krugman est salutaire mais pas des plus convaincantes.
En termes statistiques, la différence avec Mario Draghi tient à une convention comptable différente dans la mesure du PIB par tête (PIB PPA) 156. En effet, si l’on procède en parité de pouvoir d’achat courante et non pas aux prix de 2020, alors l’indicateur montre une quasi-stagnation et non pas une détérioration cumulative de l’Union européenne par rapport aux États-Unis. En termes économiques, cela signifie que l’écart de croissance en faveur des États-Unis tient au dynamisme du secteur de la tech. Si l’on fait l’hypothèse que ce dernier distribue ses gains de productivité dans le monde entier grâce à la chute des prix relatifs, le retard de l’Europe vis-à-vis des États-Unis ne s’est pas aggravé, mais l’écart de PIB par tête en parité de pouvoir d’achat courante reste de l’ordre de 30 %. Les États-Unis bénéficient des profits des secteurs les plus dynamiques, alors que le vieux continent ne bénéficie que des baisses des prix de la production. Pour reprendre une formule éclairante : « L’Europe achète le futur, les États-Unis le construisent » 157. Ce n’est jamais que la répétition de ce qui était déjà intervenu au titre des technologies de l’information et de la communication et de la nouvelle économie dans les années 2000.
Ni la levée des barrières non tarifaires qui continuent à entraver le marché unique, ni l’approfondissement de l’intégration bancaire et financière ne garantissent à eux seuls un redressement de la compétitivité.
Robert Boyer
Ainsi, l’Union européenne est bien en situation d’infériorité car la faiblesse des gains de productivité ne permet plus d’assurer un financement aisé d’une couverture sociale étendue et la progression du salaire n’est plus assurée que par des transferts publics financés par l’endettement.
La situation n’est pas soutenable à long terme car le mode de vie européen n’est plus garanti. Cela se répercute dans l’opinion publique avec la partie la plus fragile des populations qui se considère comme en voie de paupérisation. C’est sur ce terreau que prospèrent les partis et gouvernements populistes qui attribuent cet échec de l’Europe à la montée d’une immigration incontrôlée. Il est remarquable que ce phénomène affecte tous les pays membres quel que soit par ailleurs leur type de capitalisme. C’est un grand péril pour la construction européenne, qui pourrait se manifester lors des prochaines échéances électorales nationales. Il faut donc redouter un moment critique marqué par des replis nationalistes.
Si l’on entend éviter leur triomphe, il faut donc démontrer qu’ils proposent des remèdes pires que le mal et que la défense d’une souveraineté nationale pleine et entière détériore la capacité de négociation de chaque gouvernement à l’époque de grands prédateurs qui entendent reconstituer des empires. Il faut surtout montrer en quoi la défense des biens communs européens — la démocratie, la sécurité, l’adaptation au changement climatique, la stabilité financière et, finalement, un système européen d’innovation — constitue autant d’atouts pour préserver le bien-être des citoyens.
Ce diagnostic rejoint en partie celui de Mario Draghi, qui semble entériner une rupture doctrinale majeure : le marché européen ne suffit plus, à lui seul, à produire l’innovation, la sécurité économique et la puissance géopolitique dont l’Union a besoin. Dans son discours d’Aix-la-Chapelle, il appelle ainsi à « transformer à nouveau la crise en union ». Pourtant, les réponses européennes aux chocs récents — pandémie, énergie, défense, technologies critiques — reposent souvent sur des mécanismes ad hoc, des coalitions pragmatiques et des formes d’intégration différenciée, relevant davantage du muddling through que d’un véritable sursaut fédéral. Ce « fédéralisme pragmatique » peut-il devenir une forme durable de gouvernement européen ou l’Union reste-t-elle prisonnière d’une contradiction fondamentale entre intégration économique et fragmentation politique ? Une puissance géoéconomique peut-elle d’ailleurs émerger sans franchir le cap d’une union fiscale ?
Le constat selon lequel la confiance placée dans le marché pour stimuler l’innovation a échoué et que le refus d’une Europe puissance est devenu un handicap majeur pour la géopolitique est une condition nécessaire mais pas suffisante à un aggiornamento de l’intégration européenne. Les souverainistes en concluront qu’il faut revenir à la nation ; les fédéralistes plaideront au contraire pour un moment hamiltonien comparable à celui qu’ont connu les États-Unis au XVIIIe siècle. Au sein même de ces deux groupes, l’appartenance à une forme ou une autre de capitalisme détermine des réponses différentes. En fait, le mot d’ordre « transformer à nouveau la crise en union » témoigne d’une nostalgie pour la méthode néo-fonctionnaliste, alors qu’elle a définitivement atteint ses limites. Le succès de l’euro a donné l’illusion qu’une monnaie technique sans pouvoir étatique était possible et viable à long terme. À l’inverse, la diplomatie et la défense ne peuvent faire l’économie d’accords politiques issus de la confrontation entre les points de vue des États membres.
La situation n’est pas soutenable à long terme car le mode de vie européen n’est plus garanti.
Robert Boyer
Dès lors, la notion de « fédéralisme pragmatique » s’avère être un oxymore : un régime politique est ou bien n’est pas fédéraliste, et on ne connaît pas de modèle hybride. Mario Draghi entend sans doute utiliser la méthode des coopérations renforcées, prévue par les traités européens. C’est par exemple ce que l’on observe avec la formation d’une coalition des volontaires dans le domaine de la politique étrangère pour s’opposer à Trump et défendre l’Ukraine. Elle a l’avantage d’établir un rapport de force au niveau mondial, mais elle a pour contrepartie de fractionner la solidarité européenne. Les optimistes objecteront que l’Union connaît déjà de telles formes d’intégration différenciée avec la zone euro ou l’espace Schengen.
Les décideurs butent donc sur une contradiction majeure entre intégration économique et fragmentation politique. Dès lors, comment avancer ? Comme on l’a vu, le seul approfondissement de l’intégration bancaire et financière — union des marchés de capitaux et union bancaire — ne suffira sans doute pas : il repose d’abord sur l’expertise technique, là où il faudrait une mobilisation politique. Une voie beaucoup plus prometteuse serait celle d’une union fiscale, car elle impliquerait la recherche d’un compromis fondateur au niveau européen. Ce compromis serait le signe d’un regain du contrôle démocratique par les citoyens et permettrait d’assurer l’efficacité dans la mise en œuvre des priorités retenues au niveau communautaire.
Cela supposerait donc cet acte fondateur hamiltonien qui ferait que le politique ne serait plus un obstacle à la recherche de la compétitivité mais son accélérateur 158. Un véritable budget européen aurait ainsi une double fonction : il serait un élément constitutif d’un ordre politique et pourrait agir comme investisseur en dernier ressort. C’est un horizon politique souhaité par certains des dirigeants européens, mais qui reste un tabou et s’avère difficile à mettre en œuvre dans une période où les gouvernements luttent à l’échelle nationale pour réduire leur déficit public et cherchent de nouvelles assiettes fiscales.
Dans vos textes récents sur les États-Unis, vous décrivez un capitalisme américain traversé par une contradiction profonde entre domination financière, futurisme technologique et populisme nationaliste. Le trumpisme doit-il être compris comme l’expression durable d’une transformation du régime américain d’accumulation ?
Le trumpisme est d’abord l’expression de la crise de la société américaine sous le double impact d’une financiarisation sans précédent et d’une ouverture internationale poursuivie au fil des décennies alors qu’elle a fait apparaître une polarisation sociale et politique sans égale. Un discours populiste permet à Donald Trump de gagner par deux fois les élections présidentielles. Dans son second mandat, celui-ci s’affranchit du droit et de la Constitution pour décider d’un relèvement surréaliste des droits de douane en réponse à sa base électorale MAGA.
Immédiatement, en avril 2025, les marchés financiers sanctionnent l’amateurisme de ce plan, constamment révisé, et qui fait l’objet d’actions en justice se terminant avec la dénonciation par la Cour suprême de l’illégalité de cette augmentation tous azimuts des droits de douane. L’impact négatif attendu a été compensé, voire dissimulé, par l’extrême dynamisme de l’investissement lié à l’intelligence artificielle.
C’est ici qu’apparaît un écart majeur dans la gestion du projet populiste. Il n’est guère surprenant qu’une administration composée de milliardaires défende davantage les puissants que les faibles.
Donald Trump ne se borne plus à défendre les intérêts des pétroliers, car il devient un soutien crucial des cryptoactifs, dont il fut pourtant critique lors de son premier mandat. Il ne peut plus rester insensible à la puissance du capital de la tech. Au-delà des vicissitudes des relations personnelles entre Donald Trump et Elon Musk, semble se nouer une alliance de fait entre les financiers et la Silicon Valley 159. Un revirement équivalent intervient concernant la politique internationale : le même président qui entendait arrêter la succession de guerres perdues et coûteuses déclare la guerre à l’Iran. Supposée être une simple excursion, elle se solde par le fiasco qui entérine le fragile accord de cessez-le-feu annoncé le 14 juin 2026 et signé au château de Versailles le 17 juin. Le blocage du détroit d’Ormuz a suffi pour annuler la promesse d’une réduction du coût de la vie pour les citoyens américains, ce qui laisse augurer des élections de mi-mandat tumultueuses.
Donald Trump va-t-il passer à la postérité comme le catalyseur d’une accumulation dominée par la mise en œuvre de l’intelligence artificielle avec le soutien des financiers enthousiastes des FAB 10 160 ? L’avenir le dira, mais d’ores et déjà il faut pointer le risque d’une bulle spéculative qui compromet l’hypothèse d’une transition ordonnée vers ce nouveau régime, fondamentalement déséquilibré et inégalitaire. En effet, les rendements implicites qu’incorporent les cours boursiers actuels sont particulièrement élevés. Ils ont de fortes chances d’être déçus si la percée technique que constitue l’IA ne se prolonge pas par une diffusion des innovations et des applications capables de transformer durablement l’organisation productive : c’est à cette diffusion que l’on pourra juger de l’émergence d’un véritable régime d’accumulation plutôt que d’une bulle spéculative. En tout état de cause, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump marque la fin d’une époque dans l’histoire américaine sans que se dessinent clairement les lignes d’une nouvelle 161.
L’économie chinoise semble avoir réussi là où les démocraties occidentales peinent encore : articuler planification stratégique, montée technologique, puissance industrielle et contrôle financier. La Chine représente-t-elle une simple variante autoritaire du capitalisme — ou une nouvelle forme historique capable de redéfinir durablement les rapports entre État, marché et souveraineté ?
C’est une vaste question, qui dépasse largement le cadre de cet entretien. Il faut d’abord reconnaître le caractère idiosyncratique de la trajectoire chinoise qui s’inscrit dans une expérience séculaire de contrôle du peuple par une élite méticuleusement sélectionnée en fonction de sa capacité à gouverner. Le Parti communiste chinois s’inscrit dans cette lignée et son rôle est essentiel pour comprendre comment il a été possible de concilier planification stratégique et déchaînement du principe de concurrence entre corporatismes locaux. C’est ainsi que la Chine a réussi le pari d’une synergie entre la consolidation du pouvoir et le dynamisme économique sous une forme originale de capitalisme qui n’est en rien une variante du projet soviétique.
L’arrivée au pouvoir de Donald Trump marque la fin d’une époque dans l’histoire américaine sans que se dessinent clairement les lignes d’une nouvelle.
Robert Boyer
En outre, la taille de la population est essentielle car elle permet une division du travail au sein même du territoire chinois, sans que les chaînes de valeur globales en perturbent la cohérence, si ce n’est à la marge et de façon transitoire. Rares sont donc les pays capables de faire émerger cette forme de capitalisme, ne serait-ce que parce que la Chine rend particulièrement difficile leur industrialisation. Un parti communiste pourrait-il suivre la voie chinoise par exemple en Amérique latine ? L’expérience cubaine permet d’en douter.
D’autres raisons empêchent de faire de la Chine contemporaine la figure emblématique d’une nouvelle forme de capitalisme appelée à faire époque.
En effet, le primat de la concurrence de tous contre tous fait du rapport salarial la variable d’ajustement d’un régime d’accumulation déséquilibré car il reproduit en permanence un excès des capacités de production par rapport à la demande domestique. La Chine exerce alors une pression concurrentielle extrême sur les économies les plus faibles et la permanence d’un fort excédent du commerce extérieur alimente les mesures protectionnistes du reste du monde, tout particulièrement des États-Unis. Il est donc exclu qu’à l’avenir l’économie mondiale soit composée de pays qui tentent d’émuler le capitalisme chinois. Ce dernier n’a pu prospérer qu’à travers sa complémentarité par rapport au régime d’accumulation tiré par la finance des États-Unis. Enfin, la non-reconnaissance de droits significatifs pour les travailleurs, dont celui de syndicalisation, pose problème pour l’adoption de ce modèle dans les pays qui demeurent démocratiques et défenseurs des droits humains.
En somme, conceptuellement, la percée du capitalisme chinois invalide l’affirmation instinctive de la doxa libérale selon laquelle toute planification industrielle est condamnée à l’échec et que l’État est par nature incapable de promouvoir le développement 162. En pratique, pour autant, ce n’est pas en l’imitant que les autres pays parviendront à résister à la pression concurrentielle de la Chine.
Vous avez souligné que la transition écologique comme le réarmement peuvent avoir des effets régressifs sur la consommation privée et rouvrir, comme en France, des conflits sociaux du type Gilets jaunes. L’Europe peut-elle articuler économie de guerre, transition climatique et compromis social, ou ces nouvelles priorités risquent-elles de devenir inconciliables avec la préservation du welfare state ?
Après la conférence de Paris sur le climat en 2015, les économistes d’inspiration keynésienne avaient proposé un scénario relativement optimiste : grâce à l’ampleur des multiplicateurs, les investissements consacrés à l’atténuation du changement climatique ou à l’adaptation pourraient être compatibles avec la poursuite de la croissance de la consommation. À la lumière de l’expérience, pour la plupart des économies, les multiplicateurs sont d’autant plus faibles qu’elles sont ouvertes. En France, le mouvement des Gilets jaunes a montré que la fiscalité écologique entrait en conflit avec la défense du niveau de vie des citoyens les plus modestes.
Par ailleurs, l’histoire montre que les périodes de réarmement exercent une pression sur la consommation et cet enseignement a de fortes chances de s’appliquer aux pays de l’Union européenne qui, pour répondre aux injonctions de Donald Trump lors du sommet de l’OTAN à La Haye en 2025, devraient porter leur effort de défense de 2 % à 5 % du PIB à l’horizon 2035 (3,5 % de dépenses militaires de base et 1,5 % dans les infrastructures et la résilience, dont le cyber).
Si le warfare remplace le welfare comme priorité, le pouvoir politique ne risque-t-il pas de perdre la confiance des citoyens pour lesquels la sécurité de leur parcours personnel et professionnel fait partie du compromis fondateur de la plupart des pays membres de l’Union européenne ? Sans oublier que trouver un nouvel équilibre entre générations s’impose compte tenu de la vitesse du vieillissement de la population. Ce sont des choix que le marché est incapable de trancher. Ils exigent au contraire un diagnostic commun, une délibération sur les alternatives, la négociation d’un plan d’action à moyen-long terme et, enfin, une capacité politique à le mettre en œuvre au quotidien.
Il est temps d’inventer une nouvelle planification, y compris une politique des revenus. La planification n’est pas un simple exercice analytique et technocratique mais une confrontation du souhaitable et des possibles, dans diverses arènes locales et nationales, de la société civile comme de l’État.
Vous avez dit ne connaître aucune défense théorique solide du capitalisme européen fondé sur le compromis social, qu’il soit social-démocrate, démocrate-chrétien, rhénan, ordolibéral ou scandinave. L’Union européenne souffre-t-elle aujourd’hui moins d’un déficit de coordination que d’un déficit de pensée ou de stratégie propre ?
C’est surtout le cas chez les économistes. En dépit de rares exceptions, ils ont tendance à penser que les pays européens sont des copies imparfaites, soit de l’idéal d’une économie de marché de concurrence pure et parfaite, soit de l’économie américaine. Pour ne prendre que cet exemple, les manuels de macroéconomie sont essentiellement le décalque de ceux des États-Unis, alors que les relations croisées entre politique monétaire, fiscalité, dépenses publiques et régime de la concurrence s’inscrivent dans une distribution du pouvoir bien différente. De la même façon, les débats économiques des États-Unis se transmettent immédiatement, tels quels, en Europe alors que le plus souvent les problèmes et enjeux sont propres au vieux continent.
Il est temps d’inventer une nouvelle planification, y compris une politique des revenus.
Robert Boyer
Les socio-économistes proposent une analyse à mon sens plus pertinente.
D’abord, au lieu de pratiquer une méthode hypothético-déductive, ils procèdent à des comparaisons internationales systématiques qui font ressortir la multiplicité des architectures institutionnelles qui encadrent l’activité économique. Elles dérivent de régimes politiques distincts, ce qui dissipe l’illusion d’une théorie économique pure qui suffirait à expliquer le monde contemporain.
Ensuite et surtout, les dépenses sociales de santé, d’éducation, de formation et autres ne sont pas seulement comprises comme des modalités de redistribution de la richesse créée par l’activité privée, mais comme contribuant de façon décisive à la création de cette richesse par l’intermédiaire de ce que l’on peut appeler, par commodité, une forme de capital social. La mobilisation de ce courant de recherche international qu’organise la Society for the Advancement of Socio-Economics (SASE) 163 serait fort utile aux Européens pour défendre la logique de leurs diverses variantes de capitalisme incorporant un système de protection sociale étendu à vocation universaliste 164.
Vous avez souvent regretté la disparition d’économistes capables de tenir ensemble théorie, histoire, institutions et action publique. À l’heure où l’Europe cherche simultanément à penser sa sécurité économique, sa transition écologique, sa politique industrielle et sa souveraineté technologique, la spécialisation croissante de la discipline économique explique-t-elle l’incapacité contemporaine à penser les grandes bifurcations historiques ? Et que faudrait-il pour reconstruire une véritable économie politique européenne ?
Pourquoi des économistes toujours plus nombreux, mieux formés, disposant de données abondantes, de techniques économétriques raffinées et de remarquables capacités de formalisation sont-ils devenus si peu pertinents pour analyser les enjeux contemporains ?
J’y vois plusieurs raisons : une division extrême du travail, le cloisonnement dans des sociétés savantes toujours plus spécialisées, l’excès de confiance dans les fondements microéconomiques de la macroéconomie, le primat des techniques sur la réflexion conceptuelle et, finalement, un tournant empiriste au détriment de la théorie. Telle était la thématique de l’ouvrage « Une discipline sans réflexivité peut-elle être une science ? » 165.
Ainsi, rarissimes sont les économistes qui ont anticipé la grande crise financière américaine de 2008, alors qu’on peut aisément imaginer que les chauffeurs de taxi des grandes villes américaines percevaient parfaitement la spectaculaire bulle immobilière qui se formait. On peut alors demander conseil à John Maynard Keynes qui écrivait en 1924 dans son essai à la mémoire d’Alfred Marshall :
« Le bon économiste doit réunir en lui des qualités qu’on trouve rarement chez un seul homme, parmi lesquelles une bonne connaissance tant de l’histoire que de la philosophie, une intuition sûre, des qualités d’homme d’État, et la capacité de construire des modèles… Il se doit d’étudier le présent à la lumière du passé pour les besoins du futur. Aucune part de la nature humaine ou de ses institutions ne doit échapper à son regard » 166.
La professionnalisation du métier a rendu cet idéal presque inatteignable. Cette anomie de la division du travail chez les économistes participe à la gravité des crises imbriquées contemporaines.
Les affrontements géopolitiques contemporains opposent des projets politiques qui restent pris dans des interdépendances économiques, technologiques, financières et environnementales d’une intensité sans précédent.
Robert Boyer
Un espoir pourrait cependant renaître des cursus universitaires d’économie politique comparative et historique, où seraient enseignées à parts égales les disciplines qui font un bon économiste. Il ne faut pas pour autant nourrir trop d’illusions. En 1989, Amitai Etzioni a fondé la Society for the Advancement of Socio-Economics dont le but était de rassembler toutes les disciplines qui traitent de l’économie comme activité humaine afin de forger un paradigme alternatif à celui des économistes. Cette société savante se porte bien, mais elle doit s’inscrire dans des structures d’enseignement essentiellement monodisciplinaires, ce qui a progressivement érodé l’ambition du projet initial.
En conclusion, dans le prolongement de notre entretien, quelles sont, selon vous, les contributions clefs que l’économie politique et la théorie de la régulation peuvent apporter à la réflexion géopolitique sur le temps présent ?
L’approche de la régulation a été conçue pour rendre compte de la dynamique et de la diversité des formes de capitalisme et de leurs modes de développement. Au cours des deux dernières décennies, elle s’est progressivement rapprochée des analyses géopolitiques. Il en ressort trois grands enseignements.
D’abord, la géopolitique n’est pas seulement un affrontement de représentations du monde : elle exprime aussi les opportunités et les contraintes propres à une forme d’insertion internationale, elle-même caractéristique de chaque mode de développement.
Ensuite, il n’existe pas un capitalisme destiné à s’imposer universellement, mais une géographie de modes de développement profondément différents. Le programme de recherche poursuivi depuis les années 1970 par un réseau international de chercheurs en offre une illustration particulièrement nette concernant les États-Unis, la Chine, la Russie et l’Union européenne.
Enfin, les affrontements géopolitiques contemporains opposent des projets politiques qui restent pris dans des interdépendances économiques, technologiques, financières et environnementales d’une intensité sans précédent. Le cours chaotique de la seconde présidence de Donald Trump témoigne ainsi de l’ampleur des déséquilibres et des contradictions qui traversent une économie mondiale menacée de fragmentation.
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19.08.2026 à 06:30
Pourquoi Xi Jinping ne craint plus l’Europe
Face au nouveau choc industriel chinois, l’Union dispose de leviers considérables. Le parti communiste chinois a pourtant cessé de croire qu'elle s'en servirait.
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Texte intégral (5281 mots)
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Sur la question commerciale, l’Union essaie de se montrer plus ferme à l’égard de la Chine. Qu’en pense-t-on réellement, dans les coulisses, au sein de la Commission et des institutions européennes ? Y a-t-il un véritable sentiment d’urgence ?
Ces dernières années, l’Union a pris conscience de l’asymétrie de sa relation avec la Chine et de la menace que celle-ci fait peser sur l’industrie européenne, mais c’est vraiment au cours de l’année écoulée que ce constat est devenu une urgence.
Il ne faut cependant pas interpréter cette préoccupation comme une obsession de type trumpiste : on sait que le président américain déteste par principe tout déficit commercial. En Europe, il s’agit plutôt d’un indicateur utile et non d’une source d’inquiétude en soi. Lorsque je discute avec des responsables à Bruxelles qui travaillent spécifiquement sur la Chine, ils se demandent avant ce que ce déficit signifie véritablement. Le nouveau plan quinquennal indique clairement l’intention de Pékin de continuer à miser sur une croissance tirée par les exportations. Si rien n’est fait, cette tendance aura pour conséquence une désindustrialisation de certaines régions d’Europe.
Cette conviction qu’il y a urgence et qu’il faut agir s’exprime au sein de la Commission, du moins dans les services chargés du commerce et au sein du Service d’action extérieure. Mais leurs capacités d’action sont structurellement assez limitées.
Pouvez-vous dresser un panorama de ces limites ?
La première est d’ordre capacitaire : depuis des années, des alertes sont lancées sur le fait que le modèle économique chinois représente un défi pour l’industrie européenne. Mais la Commission est sans cesse prise par d’autres problèmes, comme récemment la guerre en Iran ou les provocations de Donald Trump. Le problème chinois a donc été mis de côté pendant très longtemps, jusqu’à ce qu’il devienne trop manifeste pour pouvoir être ignoré.
Une fois l’urgence reconnue, qu’est-ce que la Commission peut réellement faire ?
On touche là à la deuxième limite structurelle : alors que la Chine et les États-Unis agissent de manière unilatérale, l’Union européenne tient à respecter les règles. Elle ne cherche pas à bousculer l’ordre établi, contrairement à Washington et Pékin qui n’hésitent pas à s’affranchir de certains principes fondamentaux du commerce international. Or, le respect des règles s’accompagne aussi de contraintes.
Le troisième problème est la nécessité d’obtenir l’adhésion de tous les États membres avant de pouvoir prendre des mesures concrètes. Ces derniers sont notoirement divisés sur la question chinoise. Lors du Conseil européen de juin, ils ont chargé la Commission d’intensifier le dialogue avec Pékin afin de trouver une solution diplomatique aux déséquilibres commerciaux, ouvrant ainsi la voie à trois mois de négociations. On est donc loin d’un passage direct à l’action. Les intérêts nationaux limitent souvent les marges de manœuvre de l’Union.
L’Union serait donc bien plus proactive sur le dossier chinois que les États membres eux-mêmes ?
Oui, et les raisons en sont d’ordre institutionnel (la Commission est chargée de la politique commerciale), mais aussi d’ordre géopolitique. La démarche de la Commission est en effet bien plus proactive, car c’est à l’échelle de l’Union que la réponse à l’invasion russe de l’Ukraine a été apportée, et qu’un travail a été fait sur les liens entre la Russie et la Chine.
Il n’en demeure pas moins que l’ensemble des contraintes que j’ai citées ci-dessus est à l’origine d’un paradoxe. Ce « choc chinois 2.0 » est bien perçu comme une urgence, mais les Européens semblent déterminés à laisser une chance aux négociations. L’urgence invoquée ne se reflète donc pas nécessairement dans la rapidité des mesures prises.
Qu’en est-il des dynamiques internes au sein de la Commission ? Y a-t-il une unanimité au sein du Collège sur la nécessité d’agir ?
Stéphane Séjourné se montre plus énergique. Il aimerait que la Commission agisse plus rapidement, notamment en ce qui concerne la feuille de route industrielle. Sur ce point, il est en phase avec la position française. Maroš Šefčovič, commissaire slovaque au Commerce, à la Sécurité économique, aux Relations interinstitutionnelles et à la Transparence, se voit davantage comme l’artisan d’un futur accord avec la Chine. On le surnomme M. Fix-it (M. Je-règle-tous-les-problèmes), notamment en raison de son rôle durant le Brexit.
Les commissaires ont chacun leur personnalité, ce qui peut conduire à certains revirements. Par exemple, l’année dernière, dans le cadre d’un paquet de sanctions visant la Russie, l’Union a ajouté deux banques chinoises à sa liste des entités sanctionnées, car elles facilitaient des transactions en cryptomonnaies destinées à l’expédition de marchandises faisant l’objet de sanctions vers la Russie. En avril 2026, ces deux banques ont finalement été retirées de cette liste. Cette décision a fait l’objet de débats au sein de la Commission. Certains estimaient que maintenir les deux banques sous sanctions européennes permettrait de montrer ses atouts dans un éventuel rapport de force. La Chine avait d’ailleurs particulièrement mal réagi, ce qui témoignait d’un mécontentement réel. Mais le retrait est survenu après qu’elle a menacé l’Union d’annuler les pourparlers financiers, ce qui a particulièrement effrayé certains commissaires soucieux de préserver les relations de leurs pays avec la Chine. Il est évident que cela contribue à entraver le processus décisionnel.
Qui détermine vraiment la politique européenne vis-à-vis de la Chine ?
Les grandes lignes sont définies au plus haut niveau. C’est le domaine de prédilection d’Ursula von der Leyen et de son cercle restreint de conseillers. Ce sont eux qui fixent clairement la ligne à suivre, et c’est elle qui en assume la responsabilité en dernier ressort. Fervente partisane d’une ligne dure envers la Chine depuis longtemps, elle a toujours fait preuve de fermeté dans la définition de cette orientation.
Pour mettre en œuvre cette « ligne dure », quel est l’arsenal de mesures dont dispose l’Union ?
Je commencerai par citer les mesures existantes qui sont le plus souvent mobilisées : les enquêtes antidumping et antisubventions. Celles-ci présentent l’inconvénient d’avoir un champ d’application très restreint. Elles ne concernent même qu’un seul produit à la fois, et les produits visés par ces enquêtes ne sont pas les plus stratégiques. Je me souviens d’une enquête ouverte sur les bougies ou le canard laqué. On peut s’interroger sur leur aspect réellement stratégique. Ces outils ne sont donc pas les plus adaptés pour relever le défi systémique posé par une puissance industrielle telle que la Chine.
Aujourd’hui, on entend de plus en plus parler des mesures de sauvegarde, qui sont davantage utilisées dans les secteurs de l’acier et des ferro-alliages. Des enquêtes sont également à l’étude dans les secteurs de la chimie et des machines-outils. Des rumeurs évoquent même la mobilisation de tels outils pour les véhicules électriques hybrides rechargeables. Les mesures de sauvegarde, contrairement aux mesures antidumping, concernent des groupes de produits plus larges, ce qui les rend intéressantes. Mais, dans le même temps, une fois mises en place, elles touchent tous les partenaires commerciaux. Imposer des droits de sauvegarde et des quotas sur les véhicules hybrides rechargeables reviendrait donc à engager, par effet de bord, un rapport de force avec le Japon et la Corée du Sud.
Les intérêts nationaux limitent souvent les marges de manœuvre de l’Union.
Finbarr Bermingham
On peut évoquer d’autres mesures actuellement mobilisées, telles que la réglementation sur les subventions étrangères, qui peuvent directement cibler des entreprises chinoises. Pékin se méfie beaucoup de cet outil, qui oblige les sociétés concernées à fournir des quantités de données, parfois sensibles, à leurs interlocuteurs européens. La Chine est même allée jusqu’à interdire cette année à Nuctech, un fabricant d’équipements de contrôle et de sécurité utilisés dans les aéroports, de se plier à une enquête antisubventions européenne. C’était une première.
Quels sont les outils très rarement utilisés ?
L’instrument relatif aux marchés publics internationaux n’a été utilisé qu’une seule fois, contre la Chine, dans le domaine des appareils médicaux.
Celui qui n’a encore jamais été utilisé, c’est l’instrument anti-coercition, conçu lors du premier mandat de Donald Trump, afin d’anticiper l’imposition de droits de douane, qu’il commençait déjà à utiliser. Ce sont surtout les tentatives de pression exercées par la Chine contre la Lituanie en 2021 qui ont fait office d’accélérateur dans l’élaboration de cet outil. Pour autant, il n’a jamais été utilisé, alors même que nous avons assisté à des cas flagrants de coercition : Donald Trump qui menace l’Union de droits de douane si elle ne modifie pas ses lois sur le numérique, Donald Trump qui affirme qu’il va envahir le Groenland… La Chine, de son côté, a imposé des contrôles à l’exportation sur les terres rares, ce qui aurait pu justifier des mesures anti-coercition.
Y a-t-il des mesures en cours d’élaboration ?
Certains évoquent en effet la mise en place d’un outil de diversification, c’est-à-dire un levier qui obligerait les entreprises à réduire leur dépendance vis-à-vis d’une source d’approvisionnement unique dans les secteurs critiques, sans citer nommément la Chine, bien que ce soit évidemment elle qui soit visée.
Cet instrument est censé répondre à la crainte suscitée par une éventuelle utilisation des goulots d’étranglement comme armes. Il s’agit de réduire au maximum ses propres vulnérabilités en réduisant les moyens de pression dont pourrait disposer une autre puissance pour vous contraindre.
Les États membres seraient-ils prêts à l’utiliser ?
Les États membres sont réticents à prendre des mesures fermes concernant la diversification de leurs approvisionnements, par crainte des représailles. Mais plus ces dépendances seront réduites, moins la Chine aura de moyens de pression à sa disposition.
Un autre outil dont on entend beaucoup parler depuis le dernier Conseil européen, c’est un possible mécanisme de solidarité qui permettrait d’indemniser les entreprises ayant fait l’objet de mesures de rétorsion. Il s’agirait de constituer un fonds qui, en cas de droits de douane imposés par l’Union sur les véhicules électriques chinois et de représailles sur, par exemple, le brandy ou le porc, permettrait à ces entreprises d’amortir le choc. Cela pourrait contribuer à lever les réticences de certains États membres à aller de l’avant.
À quoi pourrait ressembler un accord avec la Chine ? S’agirait-il de relations commerciales « dirigées » ? Des engagements d’achat ?
La Commission cherche à obtenir un rééquilibrage et une réorientation de la politique économique et commerciale chinoise d’ici le mois d’octobre. Je n’y crois pas vraiment. Quel serait l’intérêt de la Chine ? Certes, lorsque le ministre du Commerce chinois, Wang Wentao, s’est rendu à Bruxelles fin juin, il a effectivement évoqué la possibilité de conclure des accords d’achat : la Chine accepterait d’acheter davantage de produits de l’Union afin de réduire le déficit. Mais cela ne changera rien sur le plan structurel. Ce « commerce dirigé » irait d’ailleurs à l’encontre de l’orientation clairement définie dans les documents officiels de politique générale chinois.
Y a-t-il des domaines précis dans lesquels des progrès pourraient toutefois être réalisés ?
Oui. Par exemple, Pékin a mis en avant l’accord sur les prix conclu entre Volkswagen et l’Union, comme un exemple de domaine dans lequel les deux parties peuvent avancer. Depuis longtemps, les déclarations chinoises laissent entendre qu’elles souhaiteraient la suppression des droits de douane ssur les véhicules électriques et la fin des contrôles à l’exportation sur les équipements ASML, pour réduire le déficit commercial. Ce dernier point a peu de chances d’aboutir, mais le premier pourrait déboucher sur quelque chose. Dans le même temps, l’Union se réjouirait d’un accord sur les investissements dans la chaîne d’approvisionnement européenne des véhicules électriques.
Mais plus ces dépendances seront réduites, moins la Chine aura de moyens de pression à sa disposition.
Finbarr Bermingham
Les problèmes structurels resteront, mais cela pourrait donner aux deux parties l’occasion d’annoncer des progrès, ce qui pourrait apaiser le ton du différend.
On a souvent l’impression que l’arbitrage sur la posture européenne en matière de relations commerciales avec la Chine dépend surtout d’un accord entre la France et l’Allemagne, la première étant favorable à une réaction ferme de l’Union et la seconde bien moins, car très protectrice vis-à-vis de ses industries exportatrices. Cette vision est-elle conforme à la réalité ?
Je dirais même que la France et l’Allemagne mènent les deux camps opposés du débat. Je remarque néanmoins que la position des États membres vis-à-vis de la Chine est plus variable. Jusqu’à récemment, certains gouvernements adoptaient systématiquement une position très dure envers la Chine, à l’image de la Lituanie et de la République tchèque, très pro-Taïwan. En 2021, les Lituaniens avaient autorisé l’ouverture d’un bureau de représentation taïwanais à Vilnius. En représailles, ils ont été radiés du système douanier chinois. Mais le gouvernement actuel tente de plus en plus de renouer avec la Chine, car il estime que la Lituanie n’a pas bénéficié des retombées attendues de la part des Taïwanais. Ainsi, même les plus farouches partisans d’une réaction ferme changent désormais de stratégie.
La situation est également plus incertaine concernant les alliés de la Chine en Europe. On peut penser à la Hongrie.
En effet, sous Viktor Orbán, la Hongrie a certainement été la meilleure alliée de la Chine en Europe. Depuis son départ, la situation est moins lisible. Fait intéressant, le constructeur automobile chinois BYD a nommé l’ancien ministre hongrois des Affaires étrangères, Péter Szijjártó, à un important poste de direction. Le nouveau Premier ministre, Péter Magyar, a déclaré qu’il engagerait une enquête pour éclaircir cette nomination.
Les Belges figurent parmi les partisans d’une ligne dure avec la Chine à l’opposé de l’Espagne, qui s’est imposée comme la nouvelle meilleure ambassadrice de Pékin en Europe. Pedro Sánchez l’a clairement démontré lors du Conseil européen de juin, en se positionnant comme la seule voix dissidente à s’opposer à toute action contre la Chine.
Comment expliquer ce parti pris ?
Dans le cas belge, le premier ministre Bart De Wever était auparavant maire d’Anvers, l’un des pôles industriels clefs de la Belgique, qui abrite un grand nombre d’entreprises spécialisées dans la fabrication de produits chimiques. Or, c’est ce secteur qui a déposé le plus de plaintes officielles auprès de la Direction générale du Commerce de la Commission européenne pour dénoncer les effets des mesures antidumping et antisubventions chinoises. Cela peut constituer un élément d’explication de la position belge actuelle.
Qu’en est-il d’autres pays, comme l’Italie, les Pays-Bas ou la Pologne ?
L’Italie est alignée sur la France, mais s’exprime moins ouvertement. Giorgia Meloni s’est d’ailleurs retirée de la Belt and Road Initiative, sous la pression des États-Unis, tout en veillant à ce que la Chine ne réplique pas de manière trop brutale, notamment en autorisant les investissements chinois dans le secteur automobile italien.
Quant aux Néerlandais, sans doute en raison de la nature de leur base industrielle, qui repose sur des entreprises telles qu’ASML et Nexperia, ils peuvent se permettre d’être parmi les plus proactifs en matière de sécurité économique.
Enfin, la Pologne s’est récemment imposée comme l’un des pays les plus critiques envers la Chine, notamment en raison de ses relations avec la Russie. Les liens étroits entre la Chine et la Russie ont d’ailleurs constitué un obstacle majeur dans les relations avec de nombreux pays d’Europe centrale et orientale. Concernant la Pologne, cet aspect géopolitique n’est pas le seul en jeu : le déficit commercial du pays avec la Chine a explosé. Le pays s’est donc résolu à agir en prenant davantage en considération ce volet strictement commercial et économique.
La position allemande connaît-elle des évolutions ?
Il est difficile de dégager un véritable consensus du côté allemand. Le chancelier Merz a pu varier dans ses prises de position. Actuellement, il semble privilégier l’idée que la Chine joue un rôle dans les difficultés économiques de l’Allemagne, alors qu’il y a quelques mois à peine, de retour de Chine, il encourageait le Bundestag à conclure un accord de libre-échange avec le pays. Puis, lors du Conseil européen, il a appelé à un « accord du Plaza » avec la Chine, en référence à l’accord de gestion monétaire que les États-Unis avaient conclu avec le Japon dans les années 1980.
La ministre de l’économie, Katherina Reiche, s’oppose fermement à toute mesure contre Pékin, minimisant volontiers le choc chinois. Comment l’expliquer ?
Elle est l’héritière de cette vieille tendance des entreprises et des groupes de pression allemands qui consiste à se prémunir à tout prix contre les représailles. Je m’explique assez mal ce côté pro-chinois particulièrement véhément, ni sa croisade pour entraver l’action européenne sur plusieurs fronts. Elle a déjà déclaré qu’il ne devrait pas y avoir d’amendes pour les constructeurs automobiles qui ne réduiraient pas leurs émissions conformément aux règles européennes. Son zèle lui a même valu une mention dans une lettre d’information chinoise, « Brussels Tea House », qui la présente comme le grand espoir des relations Union-Chine.
Les responsables politiques allemands sont donc divisés, mais c’est aussi le cas des acteurs industriels.
C’est-à-dire ?
On peut prendre l’exemple de la VDMA, l’organisme professionnel allemand représentant les entreprises du Mittelstand spécialisées dans la construction mécanique. Depuis la fin de la pandémie, elle milite en faveur d’une politique plus protectionniste, car ces sociétés figurent parmi les premières victimes de la vague d’exportations en provenance de Chine.
Depuis environ cinq ans, je m’entretiens tous les six mois avec un responsable de la VDMA, qui me semble être un excellent baromètre de la position de l’industrie européenne vis-à-vis de la Chine. Au début des années 2020, la VDMA était ouverte au dialogue avec des entreprises chinoises, essentiellement ses fournisseurs et ses clients. Mais maintenant que ces mêmes entreprises ont nettement progressé dans la chaîne de valeur et qu’elles la devancent largement en termes de prix, la VDMA manifeste bien plus clairement son inquiétude. Selon elle, cette progression s’explique par la capacité d’innovation de l’économie chinoise, mais pas seulement : la VDMA met également en cause des pratiques commerciales déloyales telles que des subventions non déclarées.
La VDMA et la VDA, l’association des constructeurs automobiles, se sont longtemps opposées à toute forme de politique interventionniste. Elles étaient notamment opposées à l’instauration de droits de douane sur les véhicules électriques dès 2024. Toutefois, on observe un léger changement de cap, surtout chez VDMA : le PDG de Volkswagen a récemment déclaré à ses investisseurs que les droits de douane sur les véhicules électriques étaient une bonne idée, et qu’il souhaitait que des droits de douane soient également appliqués au secteur des véhicules hybrides rechargeables.
Quelles que soient les positions, le choc chinois devient de plus en plus difficile à ignorer : 10 000 emplois industriels sont supprimés chaque mois en Allemagne.
Le gouvernement chinois prend-il au sérieux les menaces européennes en cas d’échec de la diplomatie ?
L’image que l’Europe renvoie depuis 18 mois n’est pas celle d’un acteur prêt à agir et à prendre des mesures. Le gouvernement chinois lui accorde probablement peu de crédibilité, notamment depuis la signature de l’accord de Turnberry avec les États-Unis. Pékin sait également que chaque fois qu’elle prend une mesure, les divisions entre les États membres conduisent inévitablement à une réponse fragmentée. De simples menaces de représailles peuvent suffire à diviser : c’est la leçon que les Chinois ont tirée des derniers mois, à laquelle s’ajoute leur conviction que l’Europe manque de courage.
Le bras de fer de la Chine avec les États-Unis sur le dossier des droits de douane a-t-il contribué à renforcer sa confiance ?
Pékin a contraint Donald Trump à renoncer à ses droits de douane en brandissant la menace d’une restriction des approvisionnements en terres rares. Depuis, les Chinois affichent en effet une certaine arrogance lorsqu’ils s’adressent aux Européens. Après avoir tenu tête aux États-Unis, la Chine pourrait-elle avoir sérieusement quelque chose à craindre de l’Union européenne ? Elle n’y croit pas et, même en cas de tensions, elle a démontré qu’elle était prête à prendre des risques et à aller jusqu’au bout.
Quelles que soient les positions, le choc chinois devient de plus en plus difficile à ignorer : 10 000 emplois industriels sont supprimés chaque mois en Allemagne.
Finbarr Bermingham
L’Europe a tendance à proférer des menaces sans jamais les concrétiser : cela fait maintenant trois ans qu’Ursula von der Leyen a prononcé son discours sur la réduction des risques, et notre dépendance à l’égard de la Chine n’a fait que croître.
L’Allemagne réalise des évaluations pour déterminer les dépendances exactes de la Chine et pouvoir ainsi réagir en cas de guerre commerciale. Existe-t-il une initiative similaire à l’échelle de l’Union ?
C’est en effet le rôle des chercheurs et des responsables politiques d’identifier ces leviers. De très nombreux rapports sur le sujet ont déjà été publiés, mettant en lumière les domaines et les produits vis-à-vis desquels la Chine nourrit une dépendance. Ce qu’il faut faire, c’est les transformer en armes.
Quels sont ces domaines ou ces produits exactement ?
On sait par exemple que, dans le secteur aéronautique, la Chine a besoin de certaines pièces européennes pour réparer ses avions. Elle est également encore dépendante de l’Europe pour certains équipements de production d’électricité, comme les turbines. Ce qui m’a le plus frappé, en revanche, c’est l’insuline. L’Union détient en effet un quasi-monopole sur les médicaments à base d’insuline utilisés en Chine. Il reste cependant difficile d’imaginer que ce levier soit un jour actionné. Cela provoquerait une crise de santé publique du jour au lendemain, sans compter que l’Europe dépend elle aussi de la Chine pour certains principes actifs pharmaceutiques.
Le goulot d’étranglement le plus stratégique ne serait-il pas les machines de photolithographie de l’entreprise néerlandaise ASML ?
C’est un exemple instructif, car les contrôles à l’exportation de ces machines ne sont pas vraiment européens : ils ont été imposés aux Pays-Bas par les États-Unis. Mais au-delà de ce détail, il est important de rappeler que l’utilisation des goulots d’étranglement présente des limites, notamment temporelles : si la Chine était privée des services d’ASML, elle trouverait les moyens de rattraper son retard dans le domaine. De même, si Pékin a utilisé l’an dernier ses terres rares pour mettre la pression sur les États-Unis, cela ne peut être qu’éphémère : il ne nous reste peut-être plus que dix ans avant que nous ne rattrapions notre retard dans ce domaine précis.
Si une guerre commerciale venait toutefois à éclater, qui aurait l’avantage ?
La Chine a démontré sa volonté de riposter et de mettre ses menaces à exécution. L’Europe est quant à elle freinée par des problèmes structurels. Elle suit généralement le même schéma : elle prend une mesure, la Chine rétorque, l’Europe proteste et retourne à la table des négociations. L’Union ne semble donc pas, pour l’heure, en mesure de rivaliser avec la Chine.
Toutefois, cela ne signifie pas que l’Europe est impuissante. Au lieu de chercher à porter un seul coup, elle pourrait privilégier un ensemble de mesures ciblées. L’effet cumulatif pourrait s’avérer gagnant.
L’Europe a tendance à proférer des menaces sans jamais les concrétiser.
Finbarr Bermingham
Je ne crois toutefois pas à cette domination par l’escalade. Ce qui importe, et ce que recommandent de nombreux responsables, c’est de lutter contre la politique chinoise par des mesures internes, nationales et européennes. Le dialogue avec la Chine a peu de chances d’aboutir, l’escalade encore moins.
Que recommandez-vous de suivre dans les prochaines semaines pour mieux comprendre l’évolution des discussions ?
Les annonces et prises de position des constructeurs automobiles sont toujours très intéressantes, notamment en Allemagne.
En septembre, le discours sur l’état de l’Union d’Ursula von der Leyen sera particulièrement attendu, car elle s’en est déjà servie par le passé pour annoncer certaines mesures concernant la Chine, comme l’interdiction des produits issus du travail forcé, l’initiative « Global Gateway », ainsi que l’enquête sur les véhicules électriques. Autre élément intéressant : le voyage prévu du commissaire Šefčovič en Chine début octobre, qui est censé permettre d’évaluer l’état des négociations et les progrès réalisés. Le Conseil européen d’octobre pourrait être déterminant.
Il nous faut également mentionner un autre événement non européen, mais sans doute le plus important de cette rentrée : le sommet entre Donald Trump et Xi Jinping fin septembre, qui devrait aboutir à une prolongation de la suspension des contrôles à l’exportation des terres rares. Si cela ne se produit pas, l’industrie européenne pourrait se retrouver en grave difficulté, notamment en matière de réarmement et de soutien à l’Ukraine.
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15.08.2026 à 06:00
Heidegger aux îles Caïmans
Pour comprendre la géopolitique de l’offshore, il faut penser un espace qui se dérobe.
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Texte intégral (7225 mots)
Tout l’été, le Grand Continent restera en mouvement. Chaque jour, nous vous apporterons où que vous soyez des idées que vous ne trouverez nulle part ailleurs (mais qui seront partout à la rentrée), des textes introuvables ou rafraîchissants avec nos Dimanches. Pour les recevoir directement dans votre boîte mail et soutenir cet élan, pensez à vous abonner à la revue
Que peut bien dire Heidegger de l’offshore ? La question semble incongrue. D’un côté, le penseur de la Forêt-Noire, qui lisait Parménide et Hölderlin et fit de l’« habiter » le trait fondamental de la condition humaine, après s’être compromis avec le régime nazi.
« Habiter, écrit-il 167 dans sa fameuse conférence de Darmstadt de 1951, est la manière dont les mortels sont sur terre ».
De l’autre côté, les trusts des îles Caïmans, les sociétés-écrans panaméennes, les cabinets d’avocats à la mode et les comptables véreux, les passeports achetés, les fortunes sans adresse qui glissent d’une juridiction à l’autre à la vitesse d’un ordre de virement, tout ce que les anglophones nomment l’« offshore world ».
Cette incongruité est pourtant féconde.
Deux discours tentent de cartographier l’univers mouvant de l’offshore. Le premier est celui des économistes et des régulateurs, qui cherchent à figer les milliards, les encours et les juridictions, mais voient souvent leur objet se dérober à mesure qu’ils le mesurent.
Le second est celui des journalistes et des procureurs. On y dénonce les kleptocrates, les blanchisseurs et les oligarques, mais on risque ainsi de réduire un système global à quelques figures criminelles particulièrement voyantes.
Entre les deux, pourrait être utile de glisser une pensée de ce que l’offshore est. C’est ici que Heidegger devient pertinent et on peut l’embarquer, bien malgré lui, de sa cabane de Todtnauberg vers le large des îles Caïmans.
La maison inhabitée
La distinction que Heidegger construit dans la conférence « Bâtir habiter penser » de 1951 entre le lieu (Ort), la place (Platz) et l’espace (Raum) offre une grille de lecture pour envisager le monde du offshore.
Son diagnostic final surtout pourrait décrire ce que que bâtissent les grandes fortunes, un monde couvert de résidences et vide de demeures : « La véritable crise de l’habitation réside en ceci que les mortels en sont toujours à chercher l’être de l’habitation et qu’il leur faut d’abord apprendre à habiter » 168.
Un lieu donne à voir ce paradoxe.
Jamais la Principauté de Monaco n’a été si opulente. Son produit intérieur brut a franchi pour la première fois en 2024 la barre des dix milliards d’euros 169, ses établissements financiers conservaient, à la fin de la même année, 176 milliards d’euros d’actifs 170, plus de deux résidents sur cinq y sont millionnaires (la plus forte densité au monde 171) et son immobilier est le plus cher de la planète 172.
Et pourtant, qui habite cette cité-État aujourd’hui à son apogée ?
Ce n’est pas une question ironique ou un calembour. La crise de l’habiter semble atteindre son paroxysme à Monaco où le prix du mètre carré a franchi la barre des 70 000 euros 173.
« Monaco double de population au lever du jour pour se vider à la nuit tombée. Ceux qui la font vivre ne peuvent pas y résider. Ceux qui peuvent y résider n’y séjournent guère. »
Olivier Vallée
Au recensement de 2025, on comptait 38 857 résidents de 144 nationalités différentes, répartis sur deux kilomètres carrés. Les nationaux, 9 333 Monégasques, soit moins d’un quart de la population, n’y sont devenus la première communauté que depuis peu, et l’État les loge pour une large part dans des appartements domaniaux à loyers modérés, le marché libre leur étant devenu inaccessible 174. Des 59 724 salariés du secteur privé qui font tourner l’économie de la cité-État, neuf sur dix n’y résident pas. Plus de 16 000 arrivent chaque matin de la seule ville de Nice, d’autres milliers de Beausoleil, de Cap-d’Ail ou de Vintimille, avant de repartir le soir 175.
Monaco double ainsi de population au lever du jour pour se vider à la nuit tombée. Ceux qui la font vivre ne peuvent pas y résider. Ceux qui peuvent y résider n’y séjournent guère. « Les mortels habitent alors qu’ils sauvent la terre », écrivait Heidegger 176.
La résidence fiscale apparaît ainsi comme le contraire de cette disposition. Elle a d’ailleurs son histoire et son infrastructure. Le casino et la Société des Bains de Mer, créée en 1863 par le prince Charles III pour asseoir les revenus de la Principauté sur les jeux, et qui est toujours majoritairement détenue par l’État monégasque 177, ne sont que des places. Elles voisinent désormais avec les banques spécialisées qui relient Monaco à cette finance exonérée des réglementations bancaires et fiscales ordinaires.
« Même la visite de Léon XIV au printemps 2026, la première d’un pape dans la Principauté depuis le XVIe siècle, a sonné comme un rappel de cette vacance. »
Olivier Vallée
Les autorités s’emploient, certes, laborieusement à sortir la cité-État de la « liste grise » du GAFI, l’organisme intergouvernemental qui lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, où elle est inscrite depuis juin 2024 178.
Pourtant, même la visite de Léon XIV au printemps 2026, la première d’un pape dans la Principauté depuis le XVIe siècle, a sonné comme un rappel de cette vacance. En appelant ses hôtes, lors de la messe célébrée au stade Louis-II, à rejeter « l’idolâtrie du pouvoir et de l’argent », le pape s’adressait à une maison somptueusement inhabitée 179.
Que nous est-il permis de connaître ?
Pour continuer ce raisonnement, il est important d’enrichir la philosophie de Heidegger avec les apports les plus récents de la sociologie et des sciences politiques qui étudient la géopolitique du phénomène offshore.
En commençant par le travail de Ricardo Soares de Oliveira, politiste et excellent connaisseur de l’Afrique lusophone et de ses mutations, qui part de l’observation de la migration des fonds africains vers les centres financiers du Golfe et de l’Asie pour décrire la dimension profondément liquide de cette seconde planète.
Dans une publication novatrice 180, Soares de Oliveira rappelle, après la CNUCED, que près de 88,6 milliards de dollars s’échappent chaque année de l’Afrique, et montre que ces flux passent de plus en plus par Dubaï, Singapour ou Hong Kong. Il retrace la manière dont le pétrole offshore du golfe de Guinée a alimenté la fuite des capitaux vers des comptes secrets de banques internationales qui échappent au fisc et à la justice grâce aux sanctuaires légaux de l’off-shore financier. Cette migration des capitaux du Sud appelle une étude systématique de l’extraversion clandestine des flux financiers des États africains et de leurs partenaires, multinationales ou négociants 181.
« Une toile tissée depuis les fonds domiciliés aux îles Caïmans, jusqu’aux marchés « frontières » du Vietnam et du Myanmar. Au centre, de « grosses araignées », aux nœuds, de « petites araignées », avocats, comptables, secrétaires de sociétés, qui tissent, transportent et dissimulent. »
Olivier Vallée
De son côté, la sociologue Kimberly Kay Hoang, de l’université de Chicago, s’intéresse au tropisme asiatique des très grandes fortunes personnelles et familiales, ainsi qu’à la globalisation des élites 182 qui évoluent sur cet espace que l’écrivain britannique Oliver Bullough a baptisé « Moneyland », pays virtuel sans territoire ni drapeau où résident des fortunes plutôt que des personnes.
Le modèle qu’elle propose est celui d’un capitalisme arachnéen (spiderweb capitalism) 183. Une toile tissée depuis les fonds domiciliés aux îles Caïmans, au Samoa ou au Panama, via des sociétés-relais de Singapour et de Hong Kong, jusqu’aux marchés « frontières » du Vietnam et du Myanmar. Au centre, de « grosses araignées », aux nœuds, de « petites araignées », avocats, comptables, secrétaires de sociétés, qui tissent, transportent et dissimulent 184. Cette toile forme l’infrastructure d’une richesse immatérielle qui se joue des frontières.
Ce phénomène, devenu une dimension essentielle de la géopolitique contemporaine, doit cependant être appréhendé dans la longue durée. L’historienne Vanessa Ogle a montré comment l’« archipel » des places offshore s’est constitué dans les années 1950-1970, quand la décolonisation et l’État fiscal d’après-guerre resserrent leur emprise sur la mobilité du capital privé. Ces sites anciens destinés à la sécurisation et à la discrétion des fortunes familiales et dynastiques suscitent aujourd’hui un intérêt nouveau parce qu’on leur associe la kleptocratie, l’économie illicite, l’évasion fiscale, la traite des êtres humains et le financement du terrorisme 185.
« L’offshore se donne à connaître comme un délit d’identité. »
Olivie Vallée
La connaissance de ces dérivés du capital, grâce aux travaux d’économistes comme Gabriel Zucman, progresse. Hoang concède pourtant : « Jusqu’à récemment, nous ne disposions pas d’études universitaires exhaustives permettant de comprendre l’ampleur et le fonctionnement du système offshore ». C’est que les grands maîtres de cette économie occulte, comme l’avoue la sociologue, restent cachés, discrets, voire simplement inconnus.
Faute d’accès aux grosses araignées, l’enquête se rabat souvent sur ce qu’on pourrait appeler une ethnographie de guichet. Elle observe le système depuis ses intermédiaires et ses back-offices, pour y déceler, au plus profond de la machinerie administrative, les ressorts de l’inavouable désir de l’offshore. Le risque de la méthode est connu. À force d’interroger les seconds couteaux, on conforte le préjugé d’un offshore réduit à la dissimulation, coffre-fort de la race olympienne des mégariches 186.
Délits d’identité
Si les grosses araignées se dérobent à l’entretien, leurs traces peuvent devenir publiques. Ce que les universitaires ne peuvent pas atteindre par l’enquête de terrain, le journalisme d’investigation le reconstitue par le document, la fuite et le registre foncier. Or ce que leurs dossiers révèlent d’abord, ce sont des identités : des passeports multiples, des noms d’emprunt, des vies dédoublées. L’offshore se donne à connaître comme un délit d’identité.
Ce sont des collectifs de journalistes qui ont porté les fameux Panama Papers, la publication des 11,5 millions de documents du cabinet Mossack Fonseca transmis à la Süddeutsche Zeitung puis exploités en 2016 par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) 187. Ils ont mis en évidence l’importance des cabinets juridiques qui, sous l’adresse de Panama City, font la lessive de l’argent sale réexpédié vers d’autres places bancaires moins exposées aux regards des institutions de Washington.
L’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project), plateforme de journalisme d’investigation fondée en 2007 et partenaire de l’ICIJ, traque pour sa part les dictateurs, les chefs du crime organisé et les fonctionnaires véreux. Elle a récemment décrit un cas d’école, celui de deux frères iraniens, Hossein et Abolfazl Shamkhani, fils de l’amiral Ali Shamkhani, conseiller du Guide suprême donné pour mort lors des frappes de juin 2025 sur l’Iran, avant d’être tué pour de vrai dans celles de février 2026.
À la tête d’une flotte écoulant les pétroles iranien et russe, ils achetaient des villas à Dubaï allant jusqu’à 29 millions de dollars sous les noms d’emprunt de Hugo et Sami Hayek 188. L’enquête complétait le portrait de ces existences dédoublées en mentionnant leurs passeports du Commonwealth de la Dominique.
Autre profil révélateur, plus surprenant que les oligarques kazakhs ou les trafiquants serbes, cibles fréquentes de l’OCCRP, celui de Su Jiangbo 189. Cet homme de quarante ans, recherché en Chine pour y avoir exploité un casino illégal, possède un passeport de Saint-Christophe-et-Niévès, acquis pour quelque 270 000 dollars, et a créé douze sociétés en Grande-Bretagne afin d’investir dans l’immobilier prestigieux de Londres. Quatre-vingt-cinq propriétés, aujourd’hui gelées à hauteur de 108 millions de dollars par la justice britannique.
Ces enquêtes fouillées et importantes font pourtant apparaître une césure entre l’objet offshore et les choses qui peuplent la grande maison du dehors. Chez Heidegger, l’objet est ce qui se tient devant une représentation, une catégorie, une liste, un chef d’accusation. La chose, ce qui rassemble autour de soi un monde 190. Or l’offshore n’existe jamais comme objet. Il n’existe que comme cet entrelacs de choses diverses et interreliées qui ne peut pas être réduit à un faux passeport, une villa qu’on n’habite pas, un alias qu’on utilise provisoirement, une société qui ne sert qu’en tant que société-écran.
« Le passeport insulaire ou de complaisance n’en est pas moins une circonstance aggravante de la citoyenneté offshore, car il rappelle la fiction de l’État délivreur de papiers, qu’il refuse aux pauvres et ne peut que vendre aux riches. »
Olivier Vallée
Ces portraits dessinent ainsi un système singulier, fait de combinaisons et d’empilements d’illégalités et de pas de côté. Kimberly Kay Hoang a su mettre en valeur cette dimension insaisissable, tout en se gardant de poser un signe d’égalité entre offshore et criminalité.
Ses araignées « jouent dans le gris », entre le licite et son ombre. Le passeport insulaire ou de complaisance n’en est pas moins une circonstance aggravante de la citoyenneté offshore, car il rappelle la fiction de l’État délivreur de papiers, qu’il refuse aux pauvres et ne peut que vendre aux riches. Le politiste Ronen Palan y voyait à juste titre la « commercialisation de la souveraineté étatique » 191.
Ces biographies répondent bien à une dynamique de déterritorialisation 192. Les investissements dans les places urbaines ou les îles privées ne servent pas le projet d’habiter. Ils contribuent à définir une nouvelle identité globale qui rapproche les nomades fiduciaires (les « millionnaires nomades » dont Palan a fait un type sociologique) et les distingue du magma sédentaire.
L’insistance sur l’argent sale et sur ses personnages antipathiques ne doit pourtant pas tromper. Le gros de l’offshore passe par la sphère financière la plus ordinaire, site de globalisation et d’unification des flux, où s’opère le grand drainage des richesses depuis les périphéries vers les centres. Gabriel Zucman estime qu’environ 8 % du patrimoine financier des ménages de la planète est logé dans les paradis fiscaux 193. Planification fiscale licite, abusive ou frauduleuse, système bancaire parallèle 194, grande criminalité financière, toutes ces pratiques empruntent les mêmes véhicules, des comptes et des structures domiciliés dans une juridiction autre que celle où réside leur bénéficiaire, gérés par les banques les plus célèbres du monde 195.
« La donnée offshore demeure structurellement évanescente, car son mode d’être est le retrait. L’objet se dérobe précisément là où l’on prétend le mesurer, ce qui témoigne de sa nature non statistique. »
Olivie Vallée
Leur service, devenu courtois et efficient, fait la correspondance, au sens ferroviaire autant que bancaire, entre le monde ordinaire et son double exceptionnel. Les îles Caïmans, les Bermudes et les Bahamas jouissent de ce statut de juridiction offshore, que partagent aussi la Suisse, l’Irlande ou le Belize.
Une étude de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution recense ainsi treize pays ou juridictions où les encours bancaires transfrontaliers dépassent en moyenne 100 000 dollars par habitant 196. Ce seuil est un plancher, qui laisse dans l’ombre les masses réellement en circulation. À Monaco, centre financier qui reste encore mineur, l’attestation bancaire exigée des candidats à la résidence suppose depuis 2017 un dépôt minimal d’un demi-million d’euros, que certains banquiers proposent aujourd’hui de relever fortement 197.
Le délit d’identité se prolonge ainsi dans un angle mort. Personne n’arrive à voir l’ensemble de ce système, pas même la Banque des règlements internationaux (BRI), qui ne publie plus que des agrégats anonymisés sur les flux vers les centres offshore et dont les statistiques laissent échapper des centaines de milliards de dollars.
Les dispositifs de conformité, comme la vérification des personnes politiquement exposées ou la procédure Know Your Customer, ne sont appliqués avec rigueur qu’aux clients particuliers de la Banque Postale ou du Crédit Agricole, tandis que les fortunes de l’ombre transitent par les Émirats arabes unis avant d’être réorientées vers Singapour ou l’île de Man. La donnée offshore demeure structurellement évanescente, car son mode d’être est le retrait. L’objet se dérobe précisément là où l’on prétend le mesurer, ce qui témoigne de sa nature non statistique.
Le lieu, la place, l’espace
Ni les ingénieurs financiers ni les pourfendeurs de la corruption ne parviennent donc à saisir ce que les philosophes appelleraient la « choséité » de la chose offshore, ce qui fait qu’elle est ce qu’elle est. Les uns et les autres s’en tiennent aux étants dénombrables (comptes, juridictions, milliards), sans interroger leur manière d’être.
Un bref détour par Deleuze indique la direction qu’il prendre. Sa géo-philosophie invite à « brancher la pensée sur le dehors », ce que, disait-il, les philosophes n’ont à la lettre jamais fait, « même quand ils parlaient de politique, même quand ils parlaient de promenade » 198. Mais ce dehors reste chez lui sans relief 199. Pour y distinguer quelque chose, il faut revenir à Heidegger, au lieu, à la place et à l’espace.
Les lieux, d’abord, nous sont donnés. Dès 2000, le recensement de référence du FMI dénombrait près de soixante-dix pays et territoires abritant un centre financier offshore, Monaco compris 200. « Le lieu n’existe pas avant le pont », écrit Heidegger 201. C’est la chose qui institue le lieu, non l’inverse. Le trust, la société-écran, la licence bancaire ou le registre maritime de complaisance sont les ponts qui font naître, au milieu des mers, des lieux de plein exercice juridique.
La place est ensuite à côté du lieu, ou en lui, comme la rive genevoise du Rhône, le Delaware, ou ces placements immobiliers de Londres et de la Côte d’Azur qui se distinguent du lieu tout en le révélant.
Enfin, l’espace excède les frontières des lieux et les bornes des places. Il s’étend le long des connexions bancaires, des mouvements de capitaux, des swaps et des flux de Clearstream. « Un espace est quelque chose qui est ménagé, rendu libre, à savoir à l’intérieur d’une limite », écrit encore Heidegger, et la limite n’est pas ce qui marque la fin de quelque chose mais « ce à partir de quoi quelque chose commence à être » 202.
L’offshore prend cette définition grecque au pied de la lettre. C’est le rivage, le « shore », qui le rend possible. La limite de la souveraineté politique devient le commencement d’une nouvelle forme d’autorité supérieure.
L’offshore appelle ainsi, selon le mot du dernier Heidegger une « phénoménologie de l’inapparent », une science de ce qui ne se montre qu’en se retirant.
Olivier Vallée
Comment dès lors reconnaître l’offshore pour ce qu’il est ? Non comme une substance que l’on pourrait localiser, mais comme un espace toujours à distance de lui-même, une faille. Le discours qui veut le saisir, comme celui de la géopolitique, relève moins de la carte que de la topologie 203. Le coup de force de Heidegger, explique Dominique Pradelle, est d’avoir soustrait l’espace à la géométrie comme à la perception 204. L’espace n’est pas ce que je perçois, mais ce dans quoi les choses dont je me sers prennent sens. Il se constitue de proximités vécues, non de coordonnées 205. La banque privée genevoise est, pour le nomade fiduciaire, plus proche que la mairie de son arrondissement. Être et Temps nommait « é-loignement » cette abolition pratique de la distance, l’architecture financière l’a réalisée.
Tout se rassemble ici. L’offshore est un monde d’instruments tenus à portée de main. La juridiction est à la fortune ce que le marteau est à la main ; elle s’efface dans l’usage et ne redevient visible qu’en cas de panne, gel d’avoirs, fuite de documents, inscription sur une liste grise.
L’offshore appelle ainsi, selon le mot du dernier Heidegger, une « phénoménologie de l’inapparent » 206, une science de ce qui ne se montre qu’en se retirant. Les statistiques lacunaires de la BRI, les prête-noms de Dubaï, les alias des frères Shamkhani, les sociétés-écrans de Su Jiangbo sont sa manière de paraître, car son essence est de se dérober.
Reste l’avertissement de Heidegger prononcé à Darmstadt en 1951, qui a donné à cet essai son point de départ.
La véritable crise de l’habitation ne consiste pas dans le manque de logements. Les mortels « en sont toujours à chercher l’être de l’habitation » et il leur faut « d’abord apprendre à habiter ».
L’offshore est la forme inachevée de cette crise, planétaire, liquide, inapparente. Des tours de Dubaï aux penthouses de Bankside, des terrasses du Larvotto, vendues 70 000 euros le mètre carré, aux yachts amarrés à Port Vauban, il bâtit sans relâche la grande maison du dehors, que personne, jamais, n’habitera.
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04.08.2026 à 06:30
La monnaie est redevenue une arme, il faut armer l’euro
Notre souveraineté dépend désormais de la capacité à faire de la monnaie commune un instrument de puissance géopolitique.
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Texte intégral (3647 mots)
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L’euro est la deuxième monnaie la plus importante au monde, mais il reste loin derrière le dollar comme monnaie de réserve et d’échange 207. À quelles conditions peut-il devenir un véritable outil de la puissance et de l’autonomie politique européennes ?
L’euro ne deviendra un véritable instrument de souveraineté que si l’Europe accepte de s’en donner les moyens, ce qui suppose de franchir plusieurs étapes structurantes.
En premier lieu, la dédollarisation : une part trop importante de nos échanges s’appuie sur le dollar, jusque dans nos infrastructures de paiement, qui sont américaines. Cela n’est plus viable à l’heure où Washington instrumentalise sa monnaie et ses entreprises à des fins de pression géopolitique.
Ensuite, il nous faut garantir une Union des marchés de capitaux pour renforcer notre autonomie stratégique, ce qui passe par l’approfondissement de notre marché unique.
Enfin reste la question clef : émettre un actif sûr capable de concurrencer les bons du Trésor américain. C’est en effet ce qui manque aujourd’hui à l’euro pour s’imposer comme monnaie de réserve mondiale : un sous-jacent souverain, liquide et crédible, à la hauteur de l’ambition politique que nous lui assignons. Je suis évidemment alignée avec Christine Lagarde sur ce point.
Ces objectifs sont désormais bien identifiés. Mais au-delà de leur définition, l’Union dispose-t-elle d’une stratégie claire pour les atteindre ?
Contrairement aux Américains et aux Chinois, les Européens peinent à esquisser une doctrine d’ensemble et plus encore à la mettre en œuvre.
L’institution qui devrait être à l’origine de cette grande orientation est la Banque centrale européenne. Or, du fait des traités, des réglementations, des limitations dans l’exercice de son pouvoir, elle peine à avancer sur un certain nombre de sujets. Il nous manque une vision d’ensemble et un lieu pour en débattre.
L’euro ne deviendra un véritable instrument de souveraineté que si l’Europe accepte de s’en donner les moyens.
Aurore Lalucq
Certes, en tant que députés européens, c’est un sujet que nous abordons au Parlement ; il existe une Commission des affaires économiques et monétaires que je préside. Néanmoins, il semble que la question cruciale de la monnaie ait longtemps été délaissée par le Conseil européen, voire la Commission. Sans compter les lignes de fracture — entre droite et gauche, entre États membres — qui nourrissent des débats au long cours : sur l’actif sûr, auquel j’ai consacré mon rapport sur l’Union des marchés de capitaux 208, ou sur l’Union bancaire, toujours pas achevée.
Mais peu à peu, des ministres des Finances se saisissent de ces sujets : ils considèrent le rôle international de l’euro, un impensé jusqu’à très récemment, et parlent d’actif sûr ou d’endettement commun, à l’instar du ministre espagnol Carlos Cuerpo.
Cette absence de doctrine européenne contraste avec l’attitude de Washington. Dans un rapport publié le 2 juin 2026 209, la Banque centrale européenne montre d’ailleurs que l’euro n’a pas tant bénéficié que cela de la politique économique, souvent jugée erratique, de l’administration Trump. Comment analysez-vous la stratégie monétaire américaine ?
Je dirais que la stratégie américaine est plus cohérente qu’il n’y paraît : elle est moins erratique que frontalement agressive. Là où prévalait un système de chasses gardées qui jugulait la concurrence entre monnaies, il y a désormais une vraie volonté d’attaquer l’euro, y compris sur notre sol, en l’inondant de stablecoins américains.
Ce qui m’inquiète le plus, c’est que l’administration américaine actuelle ne cherche pas tant la dollarisation du monde que la remise en cause de l’institution monétaire elle-même. On assiste aujourd’hui au retour des monnaies privées et à la privatisation du seigneuriage.
L’administration américaine actuelle ne cherche pas tant la dollarisation du monde que la remise en cause de l’institution monétaire elle-même.
Aurore Lalucq
Dans un tel contexte géopolitique, marqué par des tensions croissantes, l’euro doit réaffirmer son rôle de monnaie fiable et puissante à l’échelle internationale. Une question qui ne se posait pas il y a encore quelques années, mais que les menaces rendent plus pressante.
Vous placez le stablecoin au cœur de cette offensive. N’est-il pas avant tout un moyen de stimuler la demande en dollars en lui donnant un nouvel élan à l’échelle mondiale ?
La politique de l’administration Trump sur le dollar est pétrie de contradictions. D’un côté, les officiels du Trésor affirment vouloir faire baisser sa valeur extérieure — le taux de change. De l’autre, ils cherchent, par le stablecoin, à augmenter la demande pour la monnaie américaine et les bons du Trésor — ce qui devrait au contraire la faire s’apprécier.
Là où une cohérence apparaît, néanmoins, c’est dans les attaques systématiques de l’administration Trump contre ce qui unit. La monnaie en est un exemple : elle unit par-delà les différences nationales et culturelles.
Avant d’être un outil, un moyen de paiement ou d’échange, ou encore une valeur stable, la monnaie se définit d’abord comme une institution politique. Comme l’a montré Michel Aglietta, elle repose sur « la confiance et la violence » 210, sur un système institutionnel solide et fiable, et peut faire l’objet d’attaques brutales.
Or, c’est précisément cette dimension politique qui en fait une cible : en fragilisant la confiance dans les monnaies concurrentes — notamment l’euro — et les institutions qu’elles représentent, les États-Unis cherchent à imposer une forme de gouvernance monétaire.
L’Union ne doit pas seulement se concevoir comme un bastion de la résistance à l’impérialisme américain : elle doit être plus offensive, s’affirmer.
Aurore Lalucq
Cependant, si l’euro est si fort et résiste aux pressions, c’est parce qu’une législation, en l’occurrence celle appliquée et garantie par la Banque centrale européenne, vient lui donner sa légitimité. Ce n’est pas un hasard si l’histoire de l’euro est aussi une affaire de symboles, de symboles politiques. Par conséquent, ce n’est pas seulement notre moyen de paiement qui est en jeu, ce sont des valeurs politiques et un élément constitutif de la construction européenne, auxquels les Européens sont attachés.
Désormais, une chose est sûre : l’Union ne doit pas seulement se concevoir comme un bastion de la résistance à l’impérialisme américain, elle doit être plus offensive, s’affirmer. On en revient au rôle international de l’euro. Selon moi, ce dernier est moins de nature économique que politique et géopolitique.
Parmi les instruments de cette puissance monétaire figurent les swaps de change et les lignes de liquidité, que Washington comme Pékin utilisent abondamment. La BCE doit-elle se montrer plus ambitieuse en la matière ?
Les swaps de change sont centraux dans la stratégie américaine et chinoise à l’heure actuelle. Le principe est assez simple : en offrant des lignes de liquidité à des banques centrales partenaires, on tisse des liens de dépendance qui renforcent durablement le statut international d’une monnaie.
La question des swaps est donc cruciale, mais elle requiert une consolidation de la zone euro, d’où les réticences de la BCE 211. Une fois fortifiée, une fois décidée à jouer pleinement son rôle géopolitique, la BCE pourrait effectivement participer à cette extension.
L’autonomie passe aussi par les infrastructures de paiement. Est-ce là qu’intervient pour vous l’euro numérique ?
Ce qu’on appelle euro numérique ne correspond pas uniquement à la monnaie de banque centrale que nous aurons en circulation, mais aussi à l’infrastructure sur laquelle elle va se greffer.
Aujourd’hui, les infrastructures que nous utilisons en Europe sont presque toutes américaines, avec quelques exceptions comme Carte bancaire en France, Girocard en Allemagne, ou encore Bancontact en Belgique. Il en résulte une dépendance et une vulnérabilité de moins en moins acceptables et qu’il est devenu impossible d’ignorer. Il a suffi à Donald Trump d’exprimer son mécontentement à l’égard de certains juges et magistrats européens de la Cour pénale internationale pour qu’ils soient privés de tout moyen de paiement, à l’image de Nicolas Guillou, qui a vu du jour au lendemain ses comptes fermés et ses cartes bloquées par Visa, Mastercard et PayPal 212.
Il est également très compliqué pour des entreprises privées, même d’envergure, de se passer de ces réseaux américains : celles qui tentent de s’en affranchir se heurtent soit au rachat de leurs solutions alternatives, soit à des représailles commerciales.
C’est précisément pour répondre à ces vulnérabilités techniques, commerciales et surtout géopolitiques que l’euro numérique, une monnaie publique, prend tout son sens. Quiconque attaque l’euro numérique attaque l’euro et l’Union eux-mêmes. C’est un tout. S’élever contre l’euro numérique, c’est mettre en danger notre souveraineté, notre monnaie et l’État de droit. Par conséquent, il nous faut impérativement des rails de paiement publics, protégés, dont on sait qu’ils ne peuvent pas être vendus.
Face à ces monnaies privées, quel usage du stablecoin est-il possible en Europe ? La BCE semble durcir son discours à leur égard. Qu’en est-il dans le cadre de la réglementation, le MiCAR, dont vous avez suivi de près l’élaboration ?
Les stablecoins ne pourront jamais se substituer à l’euro numérique. Ce sont deux choses différentes. Alors que les paiements en liquide ne cessent de reculer au profit des paiements numériques, il est de notre responsabilité de réglementer les solutions privées qui sont de plus en plus nombreuses. Il faut donner à la monnaie liquide, publique, son cadre numérique, public lui aussi. C’est cette idée qui doit être au cœur de l’euro numérique.
Le stablecoin ne saurait faire office de monnaie ou d’architecture monétaire publiques. Non seulement parce que son origine est privée, mais également parce qu’il manque de transparence et de stabilité. Le stablecoin relève plutôt de l’effet de mode. Il met de surcroît en danger notre souveraineté monétaire, favorise la finance illicite et le blanchiment, et fragilise les consommateurs, exposés à des failles technologiques et à des cyberattaques. Or, une bonne monnaie est d’abord une valeur stable de refuge.
Dès lors, comment expliquer que le géant américain du stablecoin, Circle, ait obtenu en France l’agrément d’émettre des stablecoins en dollars en Europe ?
Je regrette profondément cette obtention de licence.
Cette tendance à la « fongibilité » transposée dans le champ des stablecoins, c’est-à-dire le fait pour un jeton émis aux États-Unis de bénéficier d’une équivalence, et donc d’une interchangeabilité, avec un jeton émis en Europe, me paraît très dangereuse.
Nous sommes en train de créer une nouvelle dépendance, un nouveau piège américain, semblable dans sa visée aux droits de douane de Trump.
Aurore Lalucq
C’est source de confusion législative. Et puisqu’il n’existe pas de frais de rédemption en Europe, contrairement aux États-Unis, nous risquons d’importer de l’instabilité financière.
Autrement dit, c’est une nouvelle dépendance que nous sommes en train de créer, un nouveau piège américain, semblable dans sa visée aux droits de douane de Trump.
Comment expliquer ce flou juridique relatif aux stablecoins et à leur « fongibilité » entre jetons émis en Europe et aux États-Unis ? Il semble y avoir des divergences d’appréciation entre la BCE, la Commission et entre les États membres.
La Banque centrale européenne est très claire à ce sujet, et elle n’est pas la seule : sur le plan technique et juridique, les risques liés à la fongibilité sont bien identifiés. Ce qui crée le flou, c’est un agenda politique. Quant à la législation, elle est aussi très claire : elle interdit la « fongibilité » entre jetons émis en Europe et ceux émis par d’autres juridictions, comme les États-Unis. Certains acteurs préfèrent prétendre qu’il y a des marges d’interprétation ouvertes, au nom d’une pseudo-compétitivité ou de l’innovation, mais en réalité ce qu’ils font, c’est surtout exposer nos marchés à des instabilités que nous connaissons très bien.
Mais, au-delà de la question de savoir qui a la main sur le cadre législatif, il faut en appeler à la responsabilité de tous. Nous sommes pris pour cible par l’administration américaine, qui cherche à déstabiliser nos institutions et notre monnaie. Fragiliser nos marchés en laissant des failles réglementaires propager des stablecoins américains ne peut que multiplier les risques.
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