22.06.2026 à 06:47
Le régime iranien a-t-il encore besoin de haïr l’Amérique ?
La décapitation de la génération révolutionnaire a ouvert un conflit profond entre une faction qui veut venger ses martyrs et une qui veut reconstruire le pays.
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Texte intégral (2667 mots)
NB. Cet article fera l’objet d’une table ronde à l’École normale supérieure le 23 juin de 19h30 à 20h30, avec l’auteure, Armin Arefi, Karim Émile Bitar, et Azadeh Kian. Informations et inscriptions ici.
L’état chaotique des négociations entre l’Iran et les États-Unis — le départ soudain de la délégation menée par Araghchi et Ghalibaf hier, 21 juin, quelques jours après la signature du protocole d’accord par le président américain à Versailles vendredi, puis l’annonce par les médiateurs pakistanais et qatari de progrès, y compris la mise en place d’une « ligne de communication », d’une « cellule de gestion des conflits » et d’une « feuille de route visant à mettre fin définitivement au conflit » — appelle une lecture qui dépasse la chronique diplomatique.
Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas l’énième variation d’un genre familier, ces innombrables accords de paix dont l’histoire du Moyen-Orient est saturée : quelques paragraphes sur la réouverture du détroit d’Ormuz, la suspension partielle du programme nucléaire, le déblocage d’une fraction des fonds iraniens gelés par Washington.
Sous la surface du texte affleure une question beaucoup plus structurante. Le tabou qui, depuis 1979, fondait l’identité même de la République islamique, le slogan « mort à l’Amérique » 1, s’y trouve, pour la première fois, frontalement remis en question.
La fin d’un tabou fondateur
Ce tabou peut être daté avec précision. Le 4 novembre 1979, un groupe d’étudiants partisans de la ligne de l’Imam 2 occupe l’ambassade des États-Unis à Téhéran. Le geste, conçu comme une protestation passagère, se mue en pierre angulaire d’un ordre politique.
L’hostilité envers l’Amérique cesse alors d’être l’une des nombreuses dimensions identitaires pour devenir l’un des piliers par lesquels le régime se définit lui-même. La guerre de huit ans contre l’Irak vient cimenter cette hostilité, tandis que, quatre décennies durant, la propagande officielle ne cesse de la réactiver. Au point que la remettre en cause finit par apparaître non pas comme une simple erreur politique, mais comme une remise en cause de l’identité collective.
Ni le fondateur de la République islamique l’ayatollah Rouhollah Khomeini, ni son successeur Ali Khamenei, qui a joui d’une autorité sans rival pendant près de trente ans avant d’être tué par les frappes américaines du 28 février, n’ont pu ouvrir ce dossier. Non pas par incapacité ou manque d’intérêt, mais parce qu’ils savaient que la légitimité même du régime résidait dans cette hostilité fondatrice.
Ce qui distingue cette guerre de toutes les tensions antérieures entre l’Iran et les États-Unis, ce n’est ni son intensité ni sa durée, mais la cible visée par les premières minutes de l’attaque coordonnée du 28 février 2026. Le Guide suprême a été tué, ainsi que des dizaines de hauts responsables, dont Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale.
Les conséquences de cette « décapitation » ne doivent pas être lues métaphoriquement : la génération qui, durant quatre décennies, avait fixé les règles du jeu et contraint chaque rouage du régime à s’y plier, n’a pas simplement disparu, elle a, au sens propre, été rayée de la scène.
Le vide ainsi soudainement créé a permis à Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement, de prendre la tête de la délégation chargée de négocier avec Washington, évinçant ainsi la présidence et le gouvernement en exercice. Sans être l’héritier direct du discours anti-américain de la génération fondatrice, il s’est assis face au vice-président des États-Unis à Islamabad. Certaines sources lui prêtent même, au cours de cette rencontre, un échange téléphonique direct avec le président américain. Cette entrevue, qui s’est tenue les 11 et 12 avril 2026, est considérée comme le plus haut niveau de contact direct entre les deux pays depuis la révolution islamique.
De cette rencontre à celle de Genève, le chemin n’a pas été sans heurts : un cessez-le-feu conditionnel le 8 avril 2026, plusieurs semaines de tractations tendues autour du détroit d’Ormuz, puis, le 14 juin 2026, l’annonce et la signature, à distance, d’un protocole d’accord. L’essentiel de ce parcours ne doit pas être lu à partir de sa dimension diplomatique, mais à partir d’une question : pourquoi un tabou que des décennies de sanctions et jusqu’à la menace militaire directe, n’avaient pu briser, s’est-il effondré aussi vite ?
La réponse réside peut-être dans un fait trop souvent négligé. Dans les dernières années, la fidélité à ce tabou reposait sans doute moins sur l’idéologie de la révolution islamique que sur une forme d’allégeance de façade, une soumission devenue nécessaire pour rester proche du centre du pouvoir. Il s’agissait en réalité davantage d’une obéissance dont le prix d’une rupture était élevé que d’une croyance véritable. Or tant que le coût de cette mise en scène restait faible, personne ne la remettait en question. La guerre, et surtout l’élimination d’Ali Khamenei, ont bouleversé ce calcul du jour au lendemain. L’appareil militaire, les réseaux régionaux et l’économie du pays se sont trouvés paralysés à tel point que la poursuite de cette mise en scène est devenue elle-même une menace pour la survie du régime.
C’est pour cette raison que l’effondrement du tabou s’est produit si rapidement ; ce qui s’est écroulé n’était pas une croyance ferme en des idéaux immuables de la révolution islamique, mais une façade que plus personne n’avait la force de maintenir.
Revanche ou reconstruction, le nouveau clivage politique iranien
L’effondrement de ce tabou structurant ne signe en rien l’émergence d’un nouveau consensus au sein du régime ; il ne fait qu’en déplacer le terrain, vers une dispute entre deux lignes de fractures de plus en plus nettes.
D’un côté, le camp de la revanche. Le lundi 15 juin 2026, Esmail Qaani, commandant de la force Al-Qods des Gardiens de la révolution, est apparu pour la première fois depuis le début de la guerre sur la chaîne d’information de la télévision d’État. Assurant que le Hamas serait bientôt reconstitué, il a soutenu que les composantes de l’« axe de la résistance » étaient restées en première ligne et avaient tenu, « dans les conditions les plus difficiles, face à l’ennemi américano-israélien ». « Nous avons un long chemin à parcourir avec les États-Unis et Israël », a-t-il ajouté, avant de réduire ce que l’on avait vu de la puissance du Hezbollah à la simple « pointe de l’iceberg » et d’évoquer des points stratégiques tels que le détroit de Bab-el-Mandeb 3.
Deux jours plus tard seulement, le mercredi 17 juin 2026, le camp rival, celui de la reconstruction, incarné par le président du Parlement iranien Mohammad Ghalibaf s’est exprimé, en prenant ouvertement la défense de la logique du protocole d’accord avec les États-Unis. Lors d’une rencontre avec le représentant spécial de l’Iran pour les échanges commerciaux avec la Chine, il a affirmé : « Nous devons reprendre la tranchée aux jeunes lanceurs de missiles et libérer la population du poids de la pression économique. » En clair, le chef de la délégation de négociation parle désormais ouvertement de mettre fin à la guerre et d’engager la reconstruction du pays.
Ces deux discours illustrent clairement la nouvelle ligne de fracture entre deux logiques inconciliables au sein d’un même appareil d’État. L’une, désormais fortement minoritaire, cherche encore à ménager la frange partisane de la guerre et de l’Axe de la résistance ; l’autre représente celle de la reconstruction du pays, de la réduction des coûts et de la survie du régime.
Cette fracture ne traverse pas seulement les élites politiques, mais elle gagne également la rue. Depuis plus de cent nuits consécutives, des rassemblements nocturnes de partisans du régime ont lieu dans diverses villes. Ces derniers temps, plutôt que de viser l’ennemi extérieur, leur ton s’est retourné vers l’intérieur, avec des slogans hostiles à l’équipe de négociation, à Ghalibaf et à Abbas Araghchi, le ministre des Affaires étrangères. Pour une partie de ce courant, le protocole d’accord n’est pas la fin de la guerre, mais une poignée de main tendue à l’assassin du « guide martyr » et un piétinement de son sang. De la même manière, le soutien au Hezbollah libanais reste au cœur de leurs slogans, et ils ne réclament pas l’apaisement : ils veulent poursuivre la guerre contre les États-Unis et Israël. Les autorités religieuses utilisent ces mêmes expressions dans leurs prêches. Hossein Mozaffari, l’imam du vendredi de Qazvin, a déclaré lors d’une réunion de l’état-major de soutien à la guerre et à la reconstruction des zones sinistrées de sa province : « Nous savons tous que l’ennemi n’est absolument pas digne de confiance ; même en cas de signature du mémorandum, nous ne devons pas nous sentir rassurés. Nous n’avons aucune paix avec l’ennemi, et cet accord n’est lui aussi qu’une étape de notre combat contre lui. » Selon lui, cette guerre est une guerre existentielle et l’objectif est « l’anéantissement des ennemis », non un compromis. La vengeance du sang du guide martyr, dit-il, ne pourra se réaliser que par « la destruction du front de la mécréance et de l’arrogance, et le retrait complet des forces américaines de la région ».
Vers la seconde République islamique ?
Cette dualité débouchera-t-elle sur un consensus durable ou conduira-t-elle à une rupture encore plus profonde ? L’instabilité diplomatique ne permet pas de trancher, mais deux scénarios semblent possibles.
La première serait une normalisation inachevée : les partisans du courant idéologique prônant la continuation de la guerre ont assez de force au sein du noyau dur des élites, pour ralentir l’application intégrale de l’accord, sans pouvoir l’empêcher. Dans ce cas, le résultat ne serait ni une ouverture économique complète, ni un retour à une tension totale.
La seconde trajectoire, plus risquée et peut-être plus réaliste, serait que cette fracture, au lieu de se résorber avec le temps et de conduire les parties de la lutte interne pour le pouvoir vers un terrain commun, s’intensifie au point d’infliger au régime des dommages structurels. On pourrait alors assister à des purges internes, des assassinats, des coups d’État feutrés, l’élimination du nouveau guide ou son remplacement pur et simple par des généraux : autant d’événements dont le contrôle pourrait totalement échapper aux deux courants, ou qui pourraient même conduire à l’effondrement complet de cette République islamique.
Le protocole d’accord prévoit le déblocage d’une partie des ressources iraniennes gelées et un allègement progressif des sanctions. Or même la pleine application de ce volet laisserait ouverte une question qu’aucune clause diplomatique ne saurait trancher. Les oligarques et les réseaux de forces affiliés aux Gardiens de la révolution, plongés depuis des années dans la rente et la corruption économique, et qui en sont les principaux bénéficiaires, ont-ils seulement la capacité ou la volonté de consacrer ces nouvelles ressources au sauvetage de l’économie nationale ? Ou bien ces mêmes mécanismes qui ont mené l’économie et la politique jusqu’à ce point engloutiront-ils, une fois encore, ces ressources ? Et dans quelle mesure ce capital libéré servira-t-il à renforcer les proxies régionaux de la République islamique ? La réponse à ces questions est sans doute plus importante que le texte de l’accord lui-même.
Quoi qu’il en soit, briser un tabou vieux d’un demi-siècle et entrer dans l’ère de l’après-guerre ne referme pas la question identitaire, bien au contraire. On ne sait toujours pas quelle définition la seconde République islamique proposera à ses partisans comme à ses opposants. En effet, ce ne sont ni un guide charismatique, ni une guerre de huit ans, mais une rivalité, pour l’instant invisible, entre les héritiers de la révolution islamique qui déterminera la forme que prendra cette définition. Pour un monde qui, depuis plus de quatre décennies, s’était organisé autour d’un clivage net entre amis et ennemis, autour de l’hostilité entre l’Iran et les États-Unis, cette absence de certitude sera peut-être plus difficile à vivre que la guerre elle-même.
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20.06.2026 à 08:46
À quoi sert la géopolitique ?
Le fondateur de la revue Hérodote retrace l’histoire d’une discipline longtemps marginalisée, aujourd’hui centrale.
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Texte intégral (1429 mots)
Durant mes années étudiantes, je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu parler de géopolitique. C’était un mot absolument honni. L’usage qu’en avaient fait les nazis l’avait rendu suspect, si bien qu’on ne l’employait pas.
Au fond et avant même la Seconde Guerre mondiale, les géographes français étaient de toute façon mal à l’aise avec les questions politiques. Ils se référaient toujours à Vidal de la Blache, dont l’ouvrage majeur, le Tableau géographique de la France (1903), excluait tout à fait les phénomènes politiques. Vidal était l’initiateur d’une géographie rurale et régionale qui, appliquée à la France, n’accordait qu’une place dérisoire à Paris, ce qui contribuait à son désintérêt pour les enjeux politiques.
Pour ma part, bien que formé dans cette atmosphère vidalienne, je me suis très tôt intéressé aux rapports entre géographie et politique. Je me souviens d’ailleurs que, lorsque j’ai passé l’agrégation de géographie, nous avions à travailler une question d’histoire qui portait sur Charles Quint. La plupart de mes camarades géographes trouvaient cela sans intérêt et se demandaient en quoi l’étude de cette question pourrait bien leur être utile. Je m’empressais de les détromper en leur faisant remarquer que Charles Quint était roi d’Espagne et empereur d’Allemagne et prenait donc la France en étau. Aujourd’hui, on dirait que Charles Quint déployait une géopolitique !
L’autre raison de la longue exclusion de la politique du champ des études géographiques tenait au poids longtemps prééminent du communisme. Pour les communistes, ce n’est pas seulement la géopolitique, mais la géographie en général qui était regardée avec suspicion. Dans le monde communiste, la géographie était considérée comme une manière sournoise de faire de la géopolitique. Plus généralement, la géographie était tenue pour une discipline fondamentalement réactionnaire. Les seuls à avoir conservé un enseignement géographique digne de ce nom dans le monde communiste étaient les Polonais.
Mon ami cubain, Juan Pérez de la Riva, dont j’avais fait la connaissance lors du Congrès culturel de La Havane de 1968, m’avait rapporté un témoignage direct de ce discrédit de la géographie en terre communiste. Petit-fils du dernier gouverneur espagnol de Cuba, il avait dû s’exiler en raison de son implication dans une tentative de coup d’État. Il avait finalement atterri à Grenoble où il avait été formé à la géographie par Raoul Blanchard. Revenu à Cuba après 1959, il y enseigna l’histoire et la géographie. Une nuit, alors que nous étions tous les deux dans la Sierra Maestra, il m’a fait part de ses envies de suicide. Il était écœuré d’avoir reçu pour consigne des autorités castristes, elles-mêmes sous influence soviétique, de ne plus enseigner la géographie.
Les choses n’étaient guère différentes en Europe. Je me souviens encore de mon premier cours de géographie dispensé à Vincennes. Alors que l’amphi était plein à craquer, une délégation d’étudiants, pour la plupart des historiens, était venue m’interpeller. Ils exprimaient haut et fort leur refus de faire de la géographie, une discipline qu’ils assimilaient à la « réaction ». Je leur ai répondu qu’ils n’avaient pas tort, que certains discours géographiques étaient tout à fait réactionnaires. Il n’y avait de ma part rien de démagogique à le reconnaître. Mais je leur ai dit que ce n’était ni une généralité ni une fatalité. Et que d’ailleurs, le plus grand des géographes français, Élisée Reclus, avait été condamné à mort pour son engagement communard. La géographie ne se réduisait donc pas à la la version conservatrice dominante héritée de Paul Vidal de la Blache.
Le rapport à la politique de Vidal était d’ailleurs plus complexe que je ne le pensais alors. Un jour, dans une librairie anglophone de Paris, je suis tombé sur un livre en anglais intitulé Un siècle de géographie. Quelle ne fut pas ma surprise d’y voir présenté Vidal de la Blache comme un « géographe politique ». Une affirmation que l’auteur étayait par une référence à un livre de Vidal dont j’ignorais jusqu’alors complètement l’existence : La France de l’Est. J’ai filé derechef à l’Institut de géographie où j’ai découvert que ce livre n’était pas référencé dans le fichier ! Après quelques recherches, la bibliothécaire m’apprit qu’il avait été descendu à la cave, « faute de place ». Elle l’en a finalement exhumé et j’ai immédiatement commencé la lecture de cette étude géographique des conséquences politiques de l’annexion de l’Alsace-Lorraine en 1870. C’était extraordinaire. J’en ai été éberlué. Cela m’a conduit à revenir sur mes critiques à l’encontre de Vidal de la Blache.
Plus récemment, il m’est arrivé la même expérience à propos d’Emmanuel de Martonne, ce grand maître de la géographie physique française, que je tenais, plus encore que Vidal, pour responsable de l’exclusion de la géographie politique. J’ai récemment découvert un gros article de janvier 1914, tiré d’une conférence qu’il a donnée à l’École libre de géographie de Bruxelles. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir qu’il y parle certes de géographie physique, mais aussi, et en des termes positifs, de géographie humaine.
Si, à rebours de la tradition géographique française dominante, je me suis très tôt engagé dans une approche politique de la géographie, ce n’est que vers 1980, que je me suis décidé à utiliser le mot « géopolitique ». Longtemps, cela ne m’était au demeurant pas venu à l’esprit. Et puis la création d’Hérodote avait suscité un tel scandale dans la corporation des géographes que je ne voulais pas en rajouter en utilisant un mot aussi lourdement connoté que celui de « géopolitique ». J’aurais fait trop plaisir à un certain nombre de gens qui m’étaient hostiles en y ayant recours.
Les choses ont commencé à changer au moment de la guerre qui opposa le Vietnam au Cambodge en 1979. Le Monde avait publié un édito pour déplorer ce conflit : que des communistes se fassent la guerre entre eux pour du territoire était incompréhensible à son auteur, qui y voyait une manifestation de la « géopolitique ». Je m’attendais à ce que le recours à cet adjectif dans ce quotidien respecté suscite un tollé général, notamment du côté des communistes. Or à mon grand étonnement, il n’en fut rien. Au contraire, cet article sembla favoriser le retour en grâce du mot « géopolitique ».
Voyant que le mot recommençait à circuler sans susciter de tollé, j’ai finalement décidé de franchir le pas. J’en ai parlé à mon éditeur François Maspero, qui m’a donné son accord. En 1982, nous avons ainsi changé le sous-titre d’Hérodote pour y introduire le mot « géopolitique ». J’en suis ainsi progressivement venu à faire mien ce terme que j’avais longtemps appris à proscrire.
C’est donc pour moi à la fois une surprise et un grand plaisir que d’apprendre qu’un Institut géopolitique d’études avancées puisse voir le jour à l’École normale supérieure, là même où Paul Vidal de la Blache posa les bases de l’École française de géographie qui négligea longtemps cette approche. J’y vois une forme de reconnaissance et de continuation du travail accompli par la revue Hérodote, qui a fêté ses cinquante ans d’existence en 2026.
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19.06.2026 à 19:19
En Iran, un changement de régime a eu lieu
Le régime des mollahs est-il en passe de prendre fin au profit d'un tournant brutalement pragmatique des Gardiens de la Révolution ?
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Texte intégral (1829 mots)
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Le 24 mars, dans le Bureau ovale, près d’un mois après le déclenchement de la guerre, Donald Trump affirmait que les États-Unis avaient déjà obtenu un « changement de régime » en Iran.
Le président américain est revenu sur ses déclarations, affirmant à la mi-juin que le changement de régime ne l’avait jamais intéressé (I never cared about regime change). Mais derrière ces affirmations contradictoires, typiquement trumpiennes, se cache peut-être une vérité plus profonde : le régime iranien est sorti de la guerre transformé, même s’il est resté en place.
C’est du moins l’analyse que livre une jeune intellectuelle iranienne, qui a vécu toute la guerre en Iran avant de rejoindre récemment la France, et qui ne nourrit pourtant aucune sympathie particulière pour Donald Trump. Shirin, dont le prénom a été modifié, cette artiste de renommée internationale devant prochainement retourner à Téhéran, estime en effet que les frappes américaines ont décapité le cœur idéologique du régime. Si le fils d’Ali Khamenei a bien été désigné pour succéder à son père, le pouvoir réel est désormais exercé par les Gardiens de la révolution, dont l’approche est avant tout pragmatique et sécuritaire. À ses yeux, l’Iran connaît ainsi une forme de changement de régime sans renversement du régime : une transformation interne du pouvoir, qui est aussi un changement de génération.
Selon elle, les nouveaux dirigeants ne sont pas tant idéologiques que pragmatiques et affichent une posture résolument nationaliste. Toute opposition politique continuera d’être réprimée dans le sang, comme ce fut déjà le cas pour les soulèvements de masse de janvier, au cours desquels des milliers de personnes ont trouvé la mort. En revanche, face aux revendications sociétales, les Gardiens de la révolution feraient preuve d’un pragmatisme inédit. Ainsi, depuis janvier, la plupart des femmes circuleraient sans voile à Téhéran, et hommes et femmes porteraient souvent des vêtements légers sans être inquiétés par les Corps des gardiens de la révolution, les Pasdaran.
Elle ajoute : « Je suis moi-même allée à l’aéroport en T-shirt à manches courtes sans être inquiétée, pas même par la police. Je pense qu’il n’y aura plus de retour en arrière en ce qui concerne le statut des femmes. Les manifestations de 2025 ont montré que la grande majorité des Iraniens, hommes et femmes, ne souhaitent plus revenir à la répression imposée par les mollahs. » Ce récit concorde avec celui de nombreux Iraniens, qui ont quitté Téhéran pour se mettre à l’abri dans d’autres régions et qui racontent que, aux nombreux points de contrôle, les membres des Gardiens de la révolution, ainsi que leurs supplétifs étrangers, se montraient très polis et respectueux, ce qui leur semblait également impensable avant la guerre.
Selon Shirin, depuis le cessez-le-feu, la société civile connaît une véritable effervescence dans les domaines de l’art, de la culture et du divertissement. Les concerts se multiplient à Téhéran et les cafés sont pleins, malgré une situation économique extrêmement difficile : « Les Iraniens veulent vivre à 2 000 kilomètres à l’heure. Les Gardiens de la révolution tolèrent tout cela parce qu’ils cherchent peut-être à établir un nouveau contrat social. Ils ont montré qu’ils étaient capables de défendre efficacement l’Iran contre les États-Unis, contre Israël et contre le risque d’un chaos total, tout en administrant efficacement le pays ».
Si l’inflation est importante et que les prix ont quadruplé, l’approvisionnement en médicaments et en denrées alimentaires a été assuré, et les services postaux, hospitaliers et bancaires ont continué à fonctionner. Shirin résume : « L’État est resté debout. » Le gardien révolutionnaire veut démontrer qu’il sait administrer efficacement, contrairement aux idéologues.
De larges pans de la société civile ont également exprimé leur soutien à la défense du pays en formant notamment des chaînes humaines autour des hôpitaux et des centrales électriques.
Plusieurs spécialistes de l’Iran dressent le même constat. Ainsi, selon Narges Bajoghli et Vali Nasr, « Ce qui est désormais proposé est un compromis nationaliste-technocratique, dans lequel la légitimité de l’État repose sur sa capacité à défendre et à reconstruire le pays. Les termes de ce nouveau contrat sont nationaux et non plus islamiques. Les médias d’État produisent désormais des contenus qui normalisent l’image de femmes avec et sans hijab côte à côte, présentent l’identité iranienne comme avant tout culturelle plutôt que strictement religieuse et cherchent à renouer avec les segments de la société qui avaient le plus massivement rejeté la République islamique, notamment la jeunesse et les classes moyennes urbaines. » 4
Mais pour conserver l’adhésion de ces groupes de population, les nouveaux dirigeants à Téhéran doivent surtout obtenir les résultats escomptés grâce à leur radicalité en politique étrangère, notamment en brisant certains tabous, comme la fermeture du détroit d’Ormuz ou des attaques contre les États arabes du golfe Persique. Ils doivent désormais obtenir le déblocage de leurs avoirs et la levée des sanctions.
C’est notamment ce qui attend la jeunesse, qui représente un peu plus de la moitié de la population âgée de moins de 35 ans dans un Iran comptant désormais près de 100 millions d’habitants. Largement urbaine, elle constitue un facteur déterminant de l’évolution sociale et politique du pays et veut surtout des résultats concrets de l’accord conclu avec l’administration Trump et un véritable progrès économique. « La jeunesse iranienne est dans la ligne de départ. Elle a faim de progrès économique et technologique, et elle est extrêmement bien éduquée. » Dans ces conditions, elle pourrait mettre temporairement entre parenthèses ses revendications politiques, si l’Iran progressait dans cette direction.
Il s’agit là d’un paradoxe. La société iranienne est profondément politique. Comme le dit Shirin, « même boire un verre d’eau est un acte politique », mais elle peut, pour l’instant, accepter de temporiser.
La grande question pour les Iraniens reste celle de la forme que prendra cette nouvelle gouvernance. Narges Bajoghli et Vali Nasr ajoutent : « Il ne s’agit pas d’une libéralisation ; au contraire, le régime continue de réprimer sévèrement toute dissidence politique. Mais il reconnaît désormais qu’il a besoin d’une base sociale bien plus large que celle que peut lui fournir la seule idéologie islamique. Progressivement, la République islamique ressemble moins à une théocratie qu’à un État autoritaire nationaliste de droite. » L’idéologie islamique est toujours présente, mais elle est désormais subordonnée à l’impératif de cohésion nationale. Le critère de loyauté politique n’est plus : « Êtes-vous suffisamment islamique ? », mais plutôt : « Êtes-vous suffisamment iranien ? ». La mosquée est toujours là, mais le symbole politique dominant, que l’on retrouve aujourd’hui sur les colliers et les pin’s portés aussi bien par les jeunes que par les plus âgés, est désormais la carte du pays. »
Pour imaginer à quoi pourrait ressembler cette transformation, on cite souvent l’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane, où un contrôle politique total est échangé contre une libéralisation sociétale relativement élevée. Toutefois, les nouveaux dirigeants iraniens sont des militaires aguerris qui souhaitent également devenir des acteurs militaires régionaux majeurs.
D’autres parallèles peuvent être établis : la Turquie kémaliste, même si les Gardiens de la révolution ne souhaiteront certainement pas aller aussi loin dans la sécularisation ; la Russie après l’effondrement de l’Union soviétique, où l’idéologie a disparu pendant un temps ; ou encore le Pakistan, autre république islamique dans laquelle les élites traditionnelles et l’armée se partagent ou se disputent férocement le pouvoir.
Ces parallèles restent toutefois limités et ne permettent que d’esquisser quelques pistes de réflexion. L’Iran suivra sans doute sa propre trajectoire sous un gouvernement dominé par les Gardiens de la révolution.
Pour beaucoup d’Iraniens, il semble néanmoins évident que le régime continuera d’évoluer à mesure que ses nouveaux hommes forts chercheront à préserver et à étendre leur puissance régionale, non seulement dans le golfe Persique, mais aussi dans l’Asie occidentale. Pour y parvenir, ils devront préserver un minimum de la nouvelle cohésion nationale qui semble émerger de la guerre.
Certains Iraniens mettent en garde contre toute conclusion hâtive selon laquelle l’islam politique, le Velayat-e Faqih (la tutelle du juriste-théologien des ayatollahs) serait définitivement mort.
Le 19 juin, la chanteuse iranienne Parastoo Ahmadi a ainsi été condamnée à 74 coups de fouet pour avoir chanté sans hijab sur YouTube en 2024 à Qom, capitale religieuse et principal centre théologique de l’Iran. Ce jugement peut encore faire l’objet d’un appel.
Cette décision est-elle une réaffirmation du pouvoir de l’établissement religieux, qui démontre ainsi son influence, ou les Gardiens de la révolution ont-ils voulu montrer qu’ils conservent un certain attachement à l’autorité religieuse qui dominait jusqu’à présent le système ?
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