04.01.2026 à 17:49
L’enlèvement de Maduro : analyse opérationnelle et conséquences stratégiques
Robert-Henri Berger est l’un des officiers les plus brillants de l’armée française.
Dans ce texte, il partage avec nos lecteurs son analyse de l’opération militaire spéciale qui a conduit à la capture de Maduro, les questions profondes qu’elle laisse en suspens et les deux principaux scénarios ouverts pour un changement de régime au Venezuela.
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Texte intégral (1890 mots)
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1 — Ce qui semble s’être passé
À partir des images publiées depuis le terrain sur les réseaux sociaux, des données fournies lors de la conférence de presse et de ce qu’on sait des modes opératoires habituels des forces américaines, on peut reconstituer une image de l’opération qui a abouti la nuit dernière.
- Depuis plusieurs mois, les forces américaines stationnées au large des côtes vénézuéliennes collectent des renseignements sur le dispositif militaire en place dans le pays, en particulier sur ses réseaux de défense aérienne (radars fixes et mobiles, lanceurs, aéronefs, etc.).
- Parallèlement, les services de renseignement travaillent à établir un profil de vie de Maduro, et probablement d’autres cadres dirigeants du régime, afin de connaître avec la plus grande précision possible sa localisation et ses protocoles de sécurité au moment de l’action.
- Initialement prévue pour Noël, l’opération est reportée et la date est finalement fixée en fonction des conditions météorologiques et des déplacements de la cible sur le terrain.
- En prévision de l’arrivée du commando, une série de moyens concurrents sont chargés d’ouvrir la voie aérienne et d’assurer la sécurité des hélicoptères : une campagne cyber visant à désactiver l’alimentation électrique de sites névralgiques (postes de contrôle, radars fixes, etc.) et une campagne de suppression ou de destruction des défenses antiaériennes du pays par les aéronefs américains.
- Une fois les conditions réunies, les hélicoptères des forces spéciales s’infiltrent en volant le plus bas possible et en exploitant les reliefs afin de compliquer leur détection.
- Une fois sur la zone de résidence de Maduro, les forces spéciales investissent par surprise le site, dans une opération qui semble avoir été répétée depuis des mois dans une copie du bâtiment construite pour l’occasion.
- La rapidité de l’opération prend le dictateur de court et l’empêche de se réfugier dans son bunker sécurisé.
- Une fois la cible appréhendée, le commando s’exfiltre sous le couvert de l’interdiction des défenses aériennes et rejoint le bateau avec lequel ils sont partis avec Maduro.
Cette opération, qui met en œuvre l’ensemble des composantes de l’arsenal américain de manière parfaitement coordonnée, démontre une nouvelle fois la grande maîtrise technique et tactique de leurs forces armées pour générer des effets déterminants au profit du pouvoir politique.
2 — Ce qui reste incertain
Bien que la chronologie de l’opération et le succès tactique qu’elle a représenté semblent relativement établis, un certain nombre de points concernant sa genèse restent en suspens et pourraient avoir des conséquences majeures sur la suite des événements.
Premièrement, Maduro a-t-il négocié lui-même son exfiltration, comme le laissent entendre certains opposants ?
- Pris en tenaille entre la pression de Trump et ses engagements vis-à-vis de ses clients au sein du régime, il est possible que le dictateur ait jugé que sa meilleure option pour rester en vie était de se livrer aux Américains.
- Cependant, au vu des circonstances de son arrestation et des déclarations du président Trump, cette hypothèse semble peu probable.
Deuxièmement, d’autres figures du régime ont-elles collaboré avec les Américains, en leur fournissant des renseignements ou en limitant l’intervention de l’armée contre le commando ?
- Une telle coopération de la part de cadres du régime, obtenue par corruption directe ou en échange d’une immunité ultérieure, pourrait expliquer la facilité avec laquelle l’ensemble de l’opération s’est déroulée.
- Si aucun élément public ne permet aujourd’hui d’étayer cette hypothèse, elle faciliterait grandement la suite des opérations pour les forces américaines en servant de base à un processus politique de changement de régime.
Enfin, si aucune de ces deux hypothèses ne se vérifie, l’action américaine se serait effectivement déroulée sans aucun soutien intérieur.
- L’administration Trump va donc maintenant devoir trouver, au sein du régime, des partenaires prêts à négocier pour convertir ce succès tactique en processus politique.
3 — Trajectoires possibles
Lors de sa conférence de presse à Mar-a-Lago, le président Trump a annoncé ses plans pour la suite des opérations.
- Si l’on en croit ses déclarations, une seconde vague plus importante serait prête à être mise en œuvre.
- Bien que cela n’ait pas été explicité lors de la conférence de presse, le faible volume de troupes débarquables dont disposent les forces américaines dans la région laisse penser que cette seconde vague serait principalement composée de frappes aériennes et d’actions de forces spéciales contre des éléments du régime, plutôt que d’une invasion terrestre, trop risquée en zone urbaine face à une armée nombreuse.
- L’idée serait alors d’augmenter la pression mise sur les nouveaux dirigeants du régime en faisant planer la menace d’une deuxième vague pour qu’ils acceptent les demandes politiques formulées par l’administration Trump.
- L’objectif à terme de ces demandes serait la mise en place d’un gouvernement de transition sous tutelle américaine, qui aurait pour mission de réorganiser l’économie du pays au profit des États-Unis, puis d’organiser des élections aboutissant à un nouveau régime pro-américain.
- Dans un entretien accordé aujourd’hui, 4 janvier, à CBS, Marco Rubio a détaillé les attentes de Washington à l’égard de Caracas : des changements dans la gestion de l’industrie pétrolière, la fin du « trafic de drogue » et des « problèmes liés aux gangs », l’élimination des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et de l’Armée de libération nationale (ELN), ainsi que la fin des rapprochements entre les dirigeants vénézuéliens et le Hezbollah et l’Iran « dans notre propre hémisphère » 1.
Scénario 1 : le plus favorable à la Maison-Blanche
Dans ce scénario, le régime cède rapidement aux demandes américaines.
- Si les lieutenants de Maduro adoptent d’abord une posture martiale et excluent toute coopération, des luttes internes entre modérés et radicaux ouvrent des failles dans le régime.
- Certains cadres, dont ceux qui auraient participé à l’enlèvement du dictateur, se montrent progressivement ouverts à la négociation.
- L’armée et les paramilitaires se trouvent divisés sur la ligne à suivre.
- Des mouvements dans la rue finissent par faire basculer la situation.
- Sous la direction des États-Unis, une instance de gouvernance transitoire est mise en place, dans un premier temps en dehors du pays, pour travailler sur des réformes institutionnelles et économiques.
- Le pays est ouvert aux investissements et aux entreprises américaines qui opèrent sur place sous la protection armée de mercenaires afin de se prémunir d’éventuels actes de sabotage ou de représailles de la part de milices issues de l’ancien régime. Donald Trump a lui-même évoqué cette possibilité en faisant référence à la présence des soldats américains « en ce qui concerne le pétrole ».
Si ce scénario se produisait, les États-Unis auraient réussi une opération de changement de régime inédite, en un temps record et sans présence militaire officielle sur le terrain.
Scénario 2 : le plus défavorable
Suite à la disparition de Maduro du jeu politique, ce scénario suppose une réorganisation efficace du régime malgré la pression américaine.
- Après la surprise initiale, les jours passent sans qu’aucune avancée majeure ne soit constatée, ni d’un côté ni de l’autre.
- Les forces vénézuéliennes mènent quelques actions de représailles symboliques, sans chercher à provoquer de pertes réelles du côté américain, afin de ne pas fournir à l’administration Trump un casus belli pour une intervention plus importante.
- La force aéronavale américaine continue de mener des frappes et des raids au sol pour éliminer les principaux cadres du régime.
- Avertis du danger et conscients de leurs modes opératoires, ils se sont cependant dispersés, ce qui rend leur traque plus difficile.
- Le régime continue de fonctionner, s’appuyant sur des réseaux paramilitaires locaux pour maintenir l’ordre et empêcher tout mouvement populaire.
- Avec le temps, le coût de la présence militaire permanente devant les côtes vénézuéliennes et l’émergence d’autres impératifs politiques poussent l’administration Trump à diminuer progressivement les moyens alloués à l’opération.
- Après un temps de flottement, le régime se réorganise complètement et élit un nouveau dirigeant pour remplacer Maduro.
Dans ce scénario, les difficultés à traduire le succès tactique de la capture de Maduro en un processus politique de changement de régime plongent les États-Unis dans l’impasse, pris entre l’irréalisme d’une invasion terrestre et les limites inhérentes aux frappes et aux opérations spéciales.
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04.01.2026 à 07:00
Poutine, Trump et un continent dans la tenaille : 10 points sur la défense européenne en 2026
En bombardant le Venezuela et en capturant son président Maduro, les États-Unis viennent de commencer l’année en mettant en action le corollaire Trump de la doctrine Monroe sur « leur hémisphère ».
Alors que la pression des Russes s’accroît sur l’Ukraine au même moment, les responsables européens sont confrontés à des choix potentiellement radicaux pour préserver la liberté du continent.
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Texte intégral (6239 mots)
1 — 2026 : année de la soumission ou de la souveraineté européenne ?
Si l’on a pu observer les premières lignes stratégiques de l’administration Trump II dès le début de l’année 2025 — le discours du vice-président JD Vance à la conférence de sécurité de Munich ayant particulièrement fait basculer les perceptions européennes — la nouvelle stratégie de sécurité des États-Unis, publiée début décembre 2025 est venue désormais formaliser cette orientation en tant que cadre directeur durable de la politique étrangère de Trump.
Certes, il reste à voir jusqu’à quel point cette stratégie sera mise en œuvre — sachant que de tels documents servent souvent davantage d’outils de communication plutôt que de véritables plans politiques.
Toujours est-il que le ton frontalement hostile adopté par Washington à l’égard de l’Union européenne en tant que projet politique impose une réévaluation stratégique profonde de la relation transatlantique.
Alors que Washington emploie des mots si forts contre l’Union, tandis qu’en interne certains œuvrent à démanteler l’Union, les Européens doivent faire face à un monde où les États-Unis pourraient devenir un partenaire difficile — ou cesser d’être tout simplement un partenaire.
Ce changement stratégique représentera le plus grand défi pour la défense et la stratégie européenne en 2026 et il pourrait également générer de profonds changements du côté européen.
La question clef est de savoir jusqu’à quel point les Européens seront prêts à prendre des décisions en faveur de leur propre intérêt si celles-ci vont à l’encontre de la direction souhaitée par Washington. Plus précisément, ils devront déterminer s’ils sont prêts à assumer le coût politique, financier et diplomatique d’un véritable recentrage stratégique.
De même, les Européens doivent développer des stratégies pour répondre à la coercition venue des États-Unis. Les plans d’acquisition qui devraient être mis en œuvre en 2026 peuvent déjà donner une idée de la manière dont la défense européenne pourrait, dans les années à venir, être élaborée sur le continent ou continuer de dépendre des États-Unis.
L’autonomie européenne pourrait à cet égard être de courte durée dans la mesure où l’administration Trump a découvert que les garanties de sécurité américaines constituent un levier redoutable sur ses alliés — surtout dans le domaine nucléaire.
Alors que les États-Unis pourraient abandonner leurs partenaires, le débat européen sur la dissuasion nucléaire franco-britannique en Europe pourrait connaître une forme de renouveau.
2026 pourrait marquer l’entrée dans une décennie où les pays européens devront choisir entre résignation stratégique et construction active d’une souveraineté de défense crédible — idéalement de manière coordonnée.
2 — L’Europe militaire : quel cadre pour les futures opérations ?
Alors qu’un monde où Européens devront assumer plus de responsabilités pour leur propre sécurité se dessine, le recours éventuel à la force militaire se trouve défini à nouveaux frais.
Dans le contexte des négociations sur l’avenir de l’Ukraine, certains pays européens — dans le cadre d’une coalition de pays volontaires et capables — ont proposé de déployer une force multinationale afin de contribuer à la sécurité de l’Ukraine.
Si les conditions pour un tel déploiement restent encore floues et pourraient être ultérieurement définies par la nature d’un éventuel accord de paix, ce mode de coopération militaire flexible permettrait aux pays européens et non européens de gérer une crise militaire de manière purement intergouvernementale : seuls les pays volontaires et capables y participeraient — sans être régis par une structure ou un cadre multinational, comme c’est le cas pour les missions de l’ONU ou de l’Union.
Une telle approche permettrait une gestion de crise dont le succès ne serait pas déterminé par une prise de décision efficace dans le cadre des procédures institutionnelles 2.
Néanmoins, cette prise de décision en dehors des institutions ne signifie pas que les États participants pourraient s’en détacher complètement : ils devraient tenir compte des décisions prises au Conseil de sécurité des Nations unies, des résolutions adoptées à l’Assemblée générale de l’ONU, ou bien des débats sur le futur de l’Ukraine au sein de l’Union.
Une articulation politique nouvelle verrait le jour — dans une forme inédite.
Au-delà de cette dimension, l’autre développement à suivre en 2026 consiste en la capacité de l’Union européenne à organiser des opérations militaires.
L’un des piliers de la boussole stratégique — le document clef pour la stratégie de défense européenne adopté en 2022 — touche au renforcement des capacités de gestion de crises.
À ce titre, l’Union a créé une « capacité de déploiement rapide » 3, force européenne composée de 5 000 soldats pouvant être déployée pour les efforts de stabilisation, de sauvetage et d’évacuation, d’assistance humanitaire et de secours en cas de catastrophe, de maintien de la paix, de prévention des conflits et de renforcement des capacités.
Opérationnelle depuis 2025, elle est contrôlée et commandée de préférence par la Capacité militaire de planification et de conduite de l’Union : elle constitue ainsi une véritable « force européenne ». Si les décisions pour son déploiement sont prises à l’unanimité — ce qui implique que la décision politique reviendra toujours aux États membres — il sera intéressant d’observer comment ce nouvel instrument s’intègre dans l’ensemble des formats de coopération militaire européenne — et si les Européens ont tiré toutes les leçons de l’échec des Groupements tactiques 4, créés en 1999 mais jamais utilisés.
Définir les attentes à avoir à l’égard de cette force sera donc crucial. Jusqu’ici, les missions de l’Union se sont limitées à la stabilisation ou à l’entraînement tandis que les opérations de combat intense étaient davantage conduites dans un cadre intergouvernemental ad hoc — ainsi, par exemple, de l’engagement européen militaire au Sahel.
3 — Entre l’Union et le Royaume-Uni, un rapprochement difficile
Après l’élection générale britannique qui a conduit Keir Starmer au poste de Premier ministre, l’année 2025 a relancé la coopération en matière de sécurité et de défense entre le Royaume-Uni et ses partenaires européens.
Depuis le début de son mandat, le gouvernement travailliste a fait des efforts significatifs pour améliorer les relations avec les États membres dans un cadre bilatéral — comme en témoignent l’accord Trinity House conclu avec l’Allemagne ou le traité bilatéral signé avec la Pologne — mais il a également œuvré pour renforcer la relation entre Londres et l’Union européenne.
Signe de ce renouveau, le sommet de mai 2025 fut largement considéré comme une « relance » (reset) 5 de la relation entre l’Union et le Royaume-Uni.
Le partenariat de sécurité et de défense signé à cette occasion demeure toutefois largement symbolique.
Plus généralement, si le sommet a pu amorcer un véritable rapprochement en permettant de surmonter certains obstacles politiques hérités du Brexit, le progrès enregistré reste extrêmement limité.
En particulier, la question de la coopération en matière d’industrie de défense continue à susciter des désaccords entre l’Union et le Royaume-Uni, et les dernières tentatives de trouver un accord sur une participation britannique au nouvel instrument SAFE — programme de l’Union destiné à financer les projets européens d’armement — se sont soldées par un échec.
Pour tout rapprochement avec l’Union européenne, le gouvernement travailliste au pouvoir à Londres doit réconcilier la nécessité de travailler étroitement avec les pays européens avec ses dépendances à l’égard des États-Unis — qu’il s’agisse de la dissuasion ou de l’industrie de défense.
Or même si l’Union et le Royaume-Uni font face à la menace commune d’un désengagement des États-Unis et d’actions unilatérales de la part de l’administration Trump, qui pourraient largement définir l’environnement de sécurité sur le continent européen, un découplage total entre Londres et Washington semble peu réaliste.
L’année 2026 sera ainsi une épreuve de force : nous verrons dans les prochains mois si Londres et Bruxelles seront prêts à tourner la page du Brexit pour formuler une vision commune d’une Europe de la défense — y compris en renforçant la contribution européenne à l’OTAN et en envisageant d’autres formats de coordination.
La situation actuelle donne toutefois des raisons d’en douter.
4 — Une stratégie russe pour l’Europe hors de l’OTAN
Depuis la création de l’Alliance atlantique, c’est cette institution qui a structuré de manière centralisée les relations entre l’Europe et Moscou.
Toute stratégie européenne envers la Russie est ainsi devenue une stratégie transatlantique — largement informée par les priorités du moment à Washington.
Le cadre de cette relation était clair : elle plaçait les États-Unis et l’Europe d’un côté, pour positionner la Russie de l’autre.
Même si une logique de sécurité plus coopérative prévalait au sein de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), les Européens se sont rarement demandé si les Américains cesseraient un jour de jouer dans leur camp ; en retour, les États-Unis, ont ébranlé toute volonté ou tentative d’émancipation stratégique européenne — la doctrine Albright des années 1990 en étant le meilleur exemple 6.
Depuis un an, le pivot russe de l’administration Trump modifie profondément cette situation.
Les négociations directes entre Washington et Moscou au sujet d’un éventuel accord de paix sur l’Ukraine, l’humiliation du président ukrainien Volodymyr Zelensky à la Maison-Blanche, et le « plan de paix » en 28 points présenté par l’administration Trump reflétant largement les priorités de Poutine posent la question de savoir si les États-Unis sont plus proches de leurs alliés historiques européens ou de la Russie.
D’autres signaux plus discrets portent à croire que leur allégeance n’a pas changé : lors du sommet de l’OTAN à l’été 2025, les États-Unis ne se sont pas opposés à la classification de la Russie comme long-term threat pour la sécurité européenne 7 : cette catégorie fut retenue dans le communiqué de l’OTAN adopté à l’unanimité.
Mais le virage stratégique et la volatilité de Washington posent un nouveau défi stratégique pour l’Europe en 2026 : si la plupart des approches de la Russie se sont auparavant inscrites dans un cadre transatlantique, les Européens doivent désormais envisager leur relation avec Moscou en dehors du cadre exclusif de l’OTAN.
Et si l’Union s’est progressivement dotée d’instruments hybrides qui seront essentiels pour répondre à la menace russe, il reste à voir jusqu’à quel point le cadre communautaire pourra permettre aux Européens d’élaborer une telle approche.
5 — Le futur européen de l’Ukraine
Depuis un an, il semble que l’avenir de l’Ukraine se joue surtout à Washington et à Moscou — et que la marge de manœuvre de l’Ukraine pour déterminer l’avenir du pays soit restreinte, tout comme celle des Européens.
Plus les négociations sur un éventuel accord de paix avancent, plus l’Europe se voit confrontée à ses propres limites.
Si l’Union est consciente qu’un accord sans garanties européennes — qu’il s’agisse des questions financières ou sécuritaires — est impossible pour chacune des parties prenantes, il semble pourtant que les grandes questions stratégiques soient toujours tranchées à Washington ou à Moscou.
C’est cependant sur l’avenir européen de l’Ukraine que l’Union peut peser.
Le processus d’élargissement de l’Union à l’Ukraine progresse et s’accélère.
Pourtant, les grandes questions institutionnelles et politiques qu’il implique n’ont pas encore été abordées de manière exhaustive ; or l’adhésion de l’Ukraine changerait l’équilibre institutionnel : à supposer qu’il s’agisse d’une adhésion express 8, celle-ci aurait aussi des répercussions directes sur le marché intérieur.
D’un autre côté, les résultats du dernier Conseil européen, qui s’est tenu à Bruxelles à la mi-décembre, ont largement été jugés décevants en termes de soutien financier et de volonté des pays européens de prendre des risques politiques et économiques en soutien à l’Ukraine.
À l’issue de cette réunion, l’Union s’est engagée à accorder à l’Ukraine un prêt de 90 milliards d’euros pour les années 2026-2027, basé sur un emprunt de l’Union sur les marchés de capitaux garanti par sa marge de manœuvre budgétaire.
Si, de cette façon, les pays membres ont pu éluder l’épineuse question des avoirs russes gelés, il reste néanmoins remarquable que le soutien financier de l’Europe se poursuive après presque quatre ans de guerre et malgré des divisions internes.
Une adhésion de l’Ukraine pour 2027, telle que l’hypothèse a été mentionnée dans le cadre des négociations pour un accord de paix, aurait également des implications pour l’Union en tant qu’acteur de sécurité.
Kyiv dispose de l’armée la plus expérimentée d’Europe. Son intégration permettrait à d’autres pays de tirer profit de son expérience, en particulier dans le domaine des nouvelles technologies — et ce même si la contribution de l’armée ukrainienne à la sécurité de l’Europe resterait probablement limitée étant donné sa possible démobilisation.
L’adhésion de l’Ukraine soulèverait également trois grandes questions.
Tout d’abord, alors que les armes portatives et les drones potentiellement armés sont déployés et utilisés sur le territoire ukrainien, et compte tenu de la libre circulation des biens et des personnes au sein du marché unique européen, il reviendrait à l’Union de gérer ces échanges.
Ensuite, il importerait de réfléchir à la manière d’intégrer l’Ukraine dans les nouvelles structures et instruments visant à soutenir l’industrie de défense — y compris le programme de prêts SAFE.
À ces deux questions s’ajoute une troisième, d’ordre stratégique, qui touche aux implications et à l’usage de la clause de solidarité de l’Union 9 : avec l’adhésion de l’Ukraine, les États membres seraient contraints de réfléchir à quand, sous quelles conditions et comment ils seraient obligés de soutenir le pays en cas de nouvelle attaque russe.
6 — L’industrie de défense en 2026 : le temps de l’incitation
L’année 2025 a vu une multitude d’initiatives pour renforcer l’industrie de défense européenne.
L’année 2026 montrera si les Européens sont capables de consolider cette base industrielle et technologique.
Après deux ans d’annonces ambitieuses portées par de nombreux acronymes — SAFE, EDIP, ETF, EDIRPA — le défi central consiste à traduire ces instruments en contrats fermes, en économies d’échelle et en transformation industrielle.
Le programme SAFE 10, conçu pour rationaliser l’acquisition conjointe et accélérer la montée en puissance de capacités critiques, peine encore à générer des regroupements industriels robustes tant les États membres hésitent à mutualiser leurs besoins, à aligner calendriers et spécifications ainsi qu’à renoncer à une logique de retour sur investissement industriel purement national.
De même, le Programme européen pour l’industrie de défense (EDIP) 11 — destiné à financer la création d’une base industrielle européenne compétitive à long terme — se heurte à des arbitrages politiques complexes : comment répartir les subventions, qui coordonne l’investissement, et selon quels critères de performance, alors que les industries nationales défendent leurs périmètres historiques ?
Ce déficit de mise en œuvre en nourrit un second : le dilemme stratégique entre préférence européenne et achat à des partenaires extra-européens puisant dans leurs stocks existants.
D’un côté, la Commission pousse à la préférence européenne afin de consolider les chaînes de valeur, réduire la dépendance extérieure et soutenir l’autonomie stratégique ; mais de l’autre, l’urgence opérationnelle conduit de nombreux États — la Pologne, les Pays-Bas, l’Allemagne et les pays nordiques — à acheter rapidement des systèmes américains ou israéliens déjà éprouvés et disponibles immédiatement.
Cette tension fragilise l’ambition d’une consolidation industrielle européenne, ralentit l’émergence de champions continentaux et fait planer le risque de duplication structurelle dans des segments clefs — tels que les drones moyenne altitude à longue endurance (MALE), la défense aérienne, et les chars de nouvelle génération.
Les liens avec l’industrie de défense des États-Unis, qu’il s’agisse des investisseurs ou des industriels, restent également très importants pour les chaînes de production en Europe.
Étant donné ces dépendances économiques, les pays européens doivent trouver un chemin pour atteindre une certaine autonomie industrielle européenne.
À ces dépendances s’ajoute également l’absence de mécanismes contraignants : ni SAFE ni EDIP n’obligent réellement les États à acheter européen.
En 2026, il ne s’agira plus tant de concevoir des instruments que de créer des incitations politiques, budgétaires et réglementaires nécessaires pour que les États membres les utilisent pleinement.
Sans ces incitations, l’Europe restera prisonnière d’un modèle d’achats fragmentés et dépendante de fournisseurs externes.
En définitive, tout effort de défense européenne devra être intégré dans une politique industrielle plus large, car la perte des industries de base — à l’instar des industries chimique ou métallurgique — ne fait qu’accroître les risques liés aux dépendances externes.
7 — L’hypothèse fragile et incertaine d’un leadership allemand
Depuis son arrivée à la tête du gouvernement fédéral d’Allemagne, le conservateur Friedrich Merz a fait de la politique étrangère un pilier central de son mandat.
L’une de ses priorités est de renforcer le leadership allemand en Europe.
D’un point de vue purement quantitatif, en 2029, le budget de défense allemand devrait avoisiner les 150 milliards d’euros. C’est presque deux fois le budget français ou britannique.
L’ambition formulée par le chancelier est claire : faire de l’armée conventionnelle allemande la plus forte du continent 12.
Mais cet objectif suscite des sentiments mitigés du côté des partenaires européens et aussi au sein de la population allemande.
D’un côté, la volonté de Berlin de s’engager davantage dans la défense européenne est un changement de position bienvenu compte tenu de la menace russe — et le déploiement d’une brigade allemande en Lituanie témoigne de la priorité que lui donne l’Allemagne. Néanmoins, si celle-ci est déjà le leader économique de l’Union, son accession au statut de première puissance militaire européenne modifierait profondément l’équilibre des pouvoirs au sein du bloc : sa relation avec la France notamment, première puissance militaire à ce jour, pourrait devoir connaître des adaptations reflétant un changement d’état de fait.
Le défi pour l’Allemagne est donc de s’affirmer comme une puissance assumant davantage de responsabilités sans affaiblir la France — dont les initiatives politiques ont été cruciales pour faire avancer l’Union en matière de souveraineté stratégique au cours des dernières années.
Berlin devra aussi faire face à la difficulté de traduire ses investissements massifs dans une véritable doctrine militaire — un exercice sans précédent, dans lequel elle ne dispose ni d’expérience préalable, ni de garantie de succès.
L’Allemagne ne pourra pas échapper non plus à ses contraintes historiques et constitutionnelles : tout déploiement militaire des forces armées allemandes nécessite une décision du parlement, souvent au terme d’un processus délibératif intense et long.
L’idée d’un leadership unilatéral suscite également des réticences en Allemagne.
Interrogée sur l’idée d’un leadership allemand, l’opinion publique se montre hésitante : si 72 % se prononcent en faveur d’un engagement diplomatique plus important, seuls 17 % des sondés souhaitent voir l’Allemagne renforcer son engagement international sur le plan militaire 13.
Dans le cadre d’un changement de paradigme et d’une volonté de prendre davantage de responsabilités, l’Allemagne pourra s’affirmer sous la forme d’un co-leadership, ou créer, avec des partenaires clefs comme la France, des coalitions ambitieuses pour faire avancer des idées au sein de l’Union.
8 — La question chinoise devient centrale pour la défense européenne
Les relations entre l’Union et la Chine se sont progressivement dégradées depuis 2020, lorsque la pandémie de Covid a exposé les vulnérabilités économiques de l’Europe et sa dépendance à l’égard de Pékin.
Elles restent aujourd’hui difficiles, de même que celles entre la Chine et chacun des États-membres. Les tensions se concentrent sur les enjeux commerciaux — y compris la réciprocité, les surcapacités industrielles ou les investissements dans les technologies critiques —, la dépendance européenne dans le secteur des minéraux critiques, les questions du respect des droits de l’Homme ou celles de sécurité en Indo-Pacifique.
Si l’Europe et la Chine sont habituées aux contentieux commerciaux ou aux désaccords en matière de droits humains — une série de désaccords qui a réduit le niveau d’attentes en matière de coopération —, l’Europe évalue de plus en plus sa relation avec Pékin à la lumière de l’agression russe contre l’Ukraine.
Tout récemment, le secrétaire général adjoint de l’OTAN a averti les pays membres de l’Alliance que la Chine constituait une menace aussi importante que la Russie pour la sécurité européenne même si cette menace se manifestait principalement dans le domaine énergétique.
Une question stratégique clef pour 2026 est de savoir jusqu’à quel point l’Union ou les pays européens pris individuellement prendront Pékin en considération pour élaborer leur politique de sécurité, et jusqu’à quel point la République populaire sera perçue comme une menace directe.
À l’issue de ce processus, l’Union pourra chercher ou bien à rééquilibrer et stabiliser ses relations avec Pékin — ou bien à approfondir la rupture.
La volatilité de la stratégie américaine vis-à-vis de la Chine constitue un autre défi stratégique.
Par le passé, l’Europe s’est partiellement alignée sur une approche américaine qui reposait sur une forme de compétition avec Pékin.
Elle savait que cette convergence lui garantissait le soutien politique à Washington 14.
Alors que les États-Unis amorcent un retrait politique et concentrent leur attention sur l’hémisphère occidental, l’Europe devra se poser la question de savoir jusqu’à quel point elle peut s’exposer à Pékin dans le contexte d’une confrontation politique.
En 2026, il lui importera aussi d’évaluer les répercussions économiques et sécuritaires d’une telle stratégie.
9 — Les partenariats et le « réseau de sécurité » européen : une nouvelle matrice stratégique face à Trump
Afin de renforcer et diversifier ses relations avec des pays tiers, l’Union a signé huit partenariats de sécurité et de défense au cours de l’année écoulée.
Ces partenariats peuvent être divisés en trois catégories 15 : à ceux conclus avec des pays voisins candidats à l’adhésion à l’Union européenne (Ukraine, Moldavie, Géorgie) s’ajoutent ceux avec des alliés disposant de capacités avancées et également membres de l’OTAN (Canada, Royaume-Uni), mais aussi ceux conclus avec des alliés en Indo-Pacifique (Japon, Corée du Sud) 16.
Étant donné la volatilité stratégique de l’administration Trump et son approche souvent coercitive envers les alliés des États-Unis, la multiplication des partenariats de défense et de sécurité par l’Union pourrait être un outil privilégié par l’Union en 2026.
Si la conclusion de tels accords ne signifie pas immédiatement une mutualisation opérationnelle ni un engagement automatique de défense, elle pourrait toutefois constituer un levier géopolitique clef pour l’Union.
En élargissant son réseau de coopération sécuritaire au-delà du continent, l’Union chercherait ainsi à bâtir un système flexible de partenariats « à la carte », fondé sur la convergence d’intérêts et la complémentarité capacitaire plutôt que sur l’intégration institutionnelle.
Cette approche lui permettrait de renforcer son empreinte stratégique, de consolider des chaînes de valeur critiques dans le domaine de la défense, et de tisser des liens politiques plus étroits avec des acteurs partageant ses intérêts sécuritaires.
En d’autres termes, de tels partenariats pourraient établir un véritable « réseau de sécurité » européen, offrant à l’Union de nouveaux relais d’influence, une diversification stratégique hors du cadre strictement transatlantique et un levier supplémentaire pour gérer les risques liés à l’incertitude américaine.
10 — Les budgets nationaux resteront sous pression
La décision prise à l’été 2025 par les pays membres de l’OTAN d’augmenter leurs dépenses militaires à 3,5 % du PIB, et les dépenses liées à la défense, notamment dans le domaine hybride, à 1,5 % — ce afin d’atteindre un montant total de 5 % du PIB — a été décrite comme une étape cruciale pour renforcer la défense européenne.
Du reste, cette décision a sans doute permis aux Européens de se concilier l’administration Trump et d’acheter la continuité des garanties américaines — au moins sur le moyen terme 17.
La question cruciale pour 2026 demeure celle du financement réel de ces ambitions, surtout dans les États clefs pour la défense européenne : celui-ci sera révélateur de la sincérité ou de l’insincérité européenne en matière de défense.
Avec une croissance économique ralentie en Allemagne, des dettes publiques considérables en France et une économie peu dynamique au Royaume-Uni, les gouvernements de ces pays se retrouveront bientôt confrontés à des choix politiques difficiles compte tenu des tendances électorales dans ces trois pays, où l’extrême droite progresse.
D’un côté, la menace russe et le risque d’un désengagement américain sont réels : plusieurs hauts responsables militaires européens ont d’ores et déjà mis en garde les citoyens de l’Union contre une potentielle attaque russe d’ici 2029.
De l’autre, l’investissement dans la défense au détriment des dépenses sociales — systèmes de retraite ou minima sociaux — pourrait susciter une contestation sociale accrue, bénéficiant à l’extrême droite.
Pour surmonter ce choc prévisible, il s’agit de mettre en œuvre des approches macroéconomiques innovantes et de faire preuve de courage politique pour assumer des décisions difficiles.
L’année 2026 montrera si les dirigeants européens en sont capables.
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15.12.2025 à 07:00
Après la dissuasion : le nouvel âge nucléaire
Les arsenaux nucléaires augmentent en volume et en performances — les doctrines flottent.
La dissuasion nucléaire, qui a fait l’histoire des soixante-quinze dernières années, ne semble plus savoir l’histoire qu’elle fait.
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Texte intégral (10345 mots)
L’année stratégique 2025 qui s’achève est marquée par une effervescence qui s’exprime sur tous les fronts et dans tous les domaines. S’agissant des questions nucléaires, la séquence des six derniers mois a été caractérisée par une succession d’événements inédits et préoccupants : frappes américaines sur les sites nucléaires iraniens en juin, présentation en septembre, lors du défilé de la Victoire à Pékin, du nouveau missile balistique chinois DF-61 18, annonce par le président Poutine du test du Bourevestnik 19, un missile de croisière à propulsion nucléaire en octobre, propos inconsidérés du président Trump sur la reprise des essais américains le même mois, tir de démonstration par la Corée du Nord 20, en novembre, d’un missile balistique de type non identifié 21.
Dans cette actualité, la France n’est pas en reste qui qualifiait le 13 novembre dernier son missile ASMPA-R — Air Sol Moyenne Portée Amélioré Rénové — pour la nouvelle version des vecteurs embarqués sur les avions Rafale des Forces aériennes stratégiques (FAS).
S’agit-il d’une simple poussée de fièvre ?
Ou d’une surchauffe durable des rapports de puissance entre États nucléaires qui induit des effets pour tous les autres ?
Une chose est certaine : les troubles qui affectent la sécurité mondiale depuis une décennie ont eu de graves répercussions sur l’ordre nucléaire qui, vaille que vaille, avec des aménagements, prévalait depuis la fin de la guerre froide.
En particulier en Europe.
La guerre d’Ukraine est en effet le premier conflit ouvert à s’y dérouler en « ambiance nucléaire ».
Les forces nucléaires russes ont été mises officiellement en alerte le 27 février 2022 22, soit trois jours après l’invasion, justifiant, en écho, l’accroissement des patrouilles à la mer des sous-marins nucléaires français et britanniques. Le spectre de la menace nucléaire est ainsi revenu planer sur notre continent.
Les gesticulations nucléaires russes qui se sont multipliées depuis bientôt quatre ans ne sont pas que simples rodomontades : ces mises en garde répétées ont bien eu des conséquences.
Les Européens et les Américains ont refusé de livrer aux Ukrainiens certains équipements ou tardé à le faire afin d’éviter une escalade du conflit. Quoique de plus en plus impliqués, ils sont en outre restés en position de non belligérants.
Par ailleurs, le comportement agressif de la Russie à l’abri de son « impunité nucléaire » fait partout réfléchir : en Asie, on redoute une manœuvre d’intimidation stratégique chinoise calquée sur le modèle russe, notamment à l’égard de Taïwan.
Les alliés des États-Unis dans l’OTAN s’interrogent à présent sur la crédibilité dissuasive du parapluie nucléaire américain en cas de nouvelle agression russe en Europe.
De nombreux pays de premier plan non nucléairement dotés, dans ce contexte anxiogène, pensent à développer des stratégies de dissuasion et de déni d’accès par des moyens conventionnels — ou non.
La France offre à ses partenaires européens, selon des modalités encore à définir, le bénéfice de sa dissuasion élargie à leurs intérêts vitaux.
Tout change très vite.
Les arsenaux nucléaires augmentent en volume et en performances.
Les doctrines flottent.
La dissuasion nucléaire, qui a fait l’histoire des soixante-quinze dernières années, ne semble plus savoir l’histoire qu’elle fait.
L’accès de fièvre nucléaire n’est pas près de retomber : il est le symptôme d’une anarchie durable.
Louis Gautier
La donne stratégique mondiale vole en éclats
La guerre qui s’enlise en Ukraine et les conflits ayant Israël pour épicentre sont autant la cause que la conséquence d’une dégradation du contexte international qui ne fait qu’empirer.
Les à-coups et les incohérences 23 de la politique américaine depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump ont indiscutablement contribué à « insécuriser » davantage encore les relations internationales et à perturber le jeu d’équilibres stratégiques mondiaux et régionaux qui étaient déjà précaires.
À cet égard, les doutes portant sur la garantie donnée par les États-Unis à l’OTAN et à leurs alliés partout dans le monde expliquent que le rôle et la place des armes nucléaires dans l’équation mondiale de sécurité et ses déclinaisons régionales en Europe, en Asie et au Moyen-Orient soient fortement questionnés.
Dans des pays traditionnellement réticents à l’égard des armes nucléaires ou à tout le moins très attachés à la non-prolifération comme l’Allemagne, le Japon ou la Corée du Sud, ce débat rebondit désormais dangereusement.
Le Japon, qui a refusé de signer le TIAN (Traité d’interdiction des armes nucléaires) « pour ne pas insulter l’avenir », cherche coûte que coûte à revigorer l’assurance nucléaire américaine. Mais ses efforts sont empreints d’une grande nervosité. Tout comme le sont les appels moins contrôlés de certains dirigeants sud-coréens 24 en faveur d’une voie nationale d’accès à des moyens nucléaires.
Plus proche de nous, l’ouverture d’un « dialogue stratégique » sur la dissuasion nucléaire entre l’Allemagne et la France 25 signale aussi un changement d’époque.
De façon réitérée, depuis le début de l’année, le président de la République Emmanuel Macron évoque 26 de son côté la réassurance que la dissuasion française pourrait apporter à la défense collective des Européens en cas de défaut américain. Une actualisation de la doctrine nucléaire française est d’ailleurs actuellement en préparation pour tenir compte du nouvel état des menaces et de la perspective d’une européanisation de la dissuasion française.
Elle devrait être exposée début 2026.
Au-delà des annonces circonstancielles et des mesures réactives provoquées dans le domaine nucléaire par l’agressivité russe, l’imprévisibilité américaine et l’affirmation stratégique chinoise, l’accès de fièvre nucléaire n’est pas près de retomber : il est le symptôme d’une anarchie durable.
Depuis une décennie, en effet, le recours à la force pour régler des différends étatiques s’accroît.
Il s’affranchit désormais de tous préalables, de toutes obligations.
Ce dérèglement va persister.
Les conditions du cessez-le-feu imposées à l’Ukraine par Washington sont une prime donnée à l’agresseur russe. La poursuite par Israël de son activisme militaire, sans recherche d’une paix véritable, ne peut qu’inciter ses grands voisins au réarmement. Moscou dans son étranger proche et Pékin en mer de Chine ont abandonné leurs politiques extérieures à la logique des sphères d’influence. Sur des fondements « hyper-nationalistes », le vieux concept soviétique de la souveraineté limitée retrouve une seconde jeunesse. Les États-Unis, revenant eux-mêmes de façon assumée à la doctrine Monroe 27, semblent s’en accommoder — pour autant qu’on les laisse libres de revendiquer le Groenland ou de canonner dans les Caraïbes.
Le désordre mondial actuel auquel conduisent des rapports de puissances émancipées des cadres et des codes internationaux établis n’invalide pas pour autant la dissuasion nucléaire.
Au contraire, elle se retrouverait aujourd’hui de nouveau au centre d’un jeu international débridé.
Comme aux heures chaudes de la Guerre froide, elle redeviendrait le principe cardinal de la sécurité mondiale, évitant la montée aux extrêmes, la contagion et l’embrasement généralisé.
Alors que de nombreux États semblent de nouveau tentés par le passage en force, elle ne nous préserverait pas du risque de recrudescence de la guerre, mais simplement de sa généralisation.
Car de fait, jamais, la dissuasion n’a empêché les crises ou les conflits : de la guerre de Corée à la guerre d’Ukraine, et encore en mai 2025, lors des affrontements entre l’Inde et le Pakistan 28, la dissuasion n’élimine pas les confrontations armées — elle évite seulement leur emballement, conduit à leur confinement, rationalise entre puissances nucléaires l’usage de la force. Elle est l’ultima ratio. Et c’est à ce titre qu’elle a, depuis soixante-quinze ans, joué un rôle effectif.
Ce n’est pas une leçon théorique, c’est un constat.
Le problème, c’est qu’un constat n’emporte aucune certitude pour la suite.
Car pour que les armes nucléaires conservent demain leur vertu apotropaïque et leur statut de dernier recours, encore faut-il que le jeu de la dissuasion soit géré.
Or cette gestion qui repose sur des équilibres capacitaires et suppose des comportements politiques compréhensibles est rendue plus complexe que par le passé.
Le monde nucléaire, travaillé par un double phénomène de prolifération horizontale — accroissement du nombre d’États dotés — et verticale — développement de nouveaux vecteurs — est devenu de plus en plus hétérogène.
La cohésion et l’autorité du « directoire nucléaire » que représentaient les cinq membres permanents du Conseil de sécurité pour instiller des normes de conduite et veiller au respect du Traité de non-prolifération (TNP) sont compromises par des divergences internes qui ont abouti au démantèlement ou à la dénonciation des principaux traités de désarmement nucléaire les concernant directement.
Les négociations sur de nouveaux instruments dans ce domaine sont en outre toutes dans l’impasse.
Enfin avec la diversification des armes et la diversité des acteurs nucléaires, les doctrines d’emploi — pour autant qu’elles soient explicitées — apparaissent plus difficiles à cerner. Par conséquent, le jeu de la dissuasion, qui doit ménager à parts au moins égales, pour être efficace, ambiguïté et lisibilité stratégiques, est aujourd’hui plus aléatoire qu’hier.
Le monde nucléaire est devenu de plus en plus hétérogène.
Louis Gautier
Nous sommes entrés dans le troisième âge nucléaire
Les découpages historiques sont toujours simplificateurs. Ils ont tendance à trop contraster entre elles des époques fermées sur elles-mêmes. Ils conduisent à appréhender l’histoire selon une lecture qui met en avant des moments critiques, des ruptures, des discontinuités.
Ils présentent néanmoins le mérite d’apporter de l’intelligibilité à la succession des faits. Sans ignorer les facteurs de permanence doctrinale et technologique, on peut ainsi distinguer trois grands cycles dans l’histoire de la dissuasion nucléaire.
Pas de nouvel Hiroshima
Le premier âge correspond à la période de la Guerre froide et au cycle de l’équilibre de la terreur. Il commence avec la guerre de Corée quand, en 1951, le président Truman refuse au général Mac Arthur l’emploi de l’arme nucléaire — pas de nouvel Hiroshima. On bascule alors d’un monde où les armes nucléaires ne sont plus considérées comme des armes d’emploi — seulement différentes des autres par leur puissance dévastatrice — à une nouvelle logique. En raison même de leur considérable pouvoir de destruction, elles se voient assigner un statut spécifique : elles deviennent des armes de dissuasion qui conditionnent l’équilibre stratégique entre les deux blocs et « tétanisent » l’hypothèse d’une guerre en Europe en contribuant ailleurs au confinement des conflits conventionnels tout en toisant l’escalade. La gestion du risque, avec l’accumulation considérable d’armements nucléaires à l’Ouest et à l’Est devient d’ailleurs, après les crises de Cuba et de Berlin en 1962, un maître mot.
Conscients de leurs responsabilités, Washington et Moscou s’engagent alors sur la voie d’une concertation qui, de la levée de doute à des mesures de confiance, aboutit à des négociations de maîtrise des armements 29 (arms control) afin de limiter, réduire, réglementer voire prohiber certaines armes dans la logique d’un maintien à parité des arsenaux nucléaires de chacun des blocs.
La dissuasion nucléaire se voit ainsi progressivement « réglée » — comme l’atteste l’issue trouvée à la crise des Euromissiles par la signature du Traité sur les Forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) en 1987.
La gestion de la dissuasion, au cours de ce premier âge, obéissait à une logique : celle de l’équilibre, que ce soit dans la course aux armements ou par le contrôle des armements. En dépit des affirmations nucléaires de la France et de la Chine, les maîtres du jeu restaient les États-Unis et l’Union soviétique.
Après la guerre du Golfe : le temps de l’assagissement
Le deuxième âge débute avec la guerre du Golfe en 1991, six mois avant la fin officielle de la Guerre froide.
Comme le souligne François Mitterrand, dans une allocution préalable à l’engagement de soldats français, cette intervention militaire est alors, comme un a priori, totalement découplée de l’hypothèse nucléaire 30.
Le consentement de la Russie qui n’émet pas de veto à la résolution du Conseil de sécurité approuvant l’opération contre l’Irak (Résolution 678) 31 signale un changement d’époque.
La guerre du Golfe, matrice de l’interventionnisme militaire occidental entre 1991 et 2021 et plus généralement des conflits de la période, atteste d’une émancipation générale de la manœuvre conventionnelle qui n’est plus encapsulée dans la logique de la dissuasion nucléaire.
De l’intervention en Somalie en 1992 au retrait d’Afghanistan en 2021 aucun conflit, même ceux diplomatiquement les plus contestés, comme celui du Kosovo en 1999 ou celui d’Irak en 2003, ne donne lieu à l’émission d’une quelconque manifestation dans la dimension nucléaire.
La mission de dissuasion a tendance à se replier sur la sanctuarisation des intérêts vitaux des puissances nucléaires.
Et le parapluie nucléaire américain se referme partout où il ne pleut plus — en particulier en Europe. À la place, les États-Unis proposent notamment aux pays de l’Est nouveaux entrants dans l’OTAN d’adhérer à leur projet de bouclier anti-missiles en cours de développement. Ils n’envisagent pas de déplacer plus à l’Est les armes nucléaires déployées dans l’OTAN.
La période est du reste caractérisée par une dynamique de désarmement : désarmement unilatéral — la France, par exemple, réduit de moitié le nombre de ses têtes nucléaires, passe de trois à deux composantes stratégiques, élimine ses armes pré-stratégiques… — ; désarmement bilatéral entre les États-Unis et la Russie avec pour l’illustrer la signature des traités SORT (Strategic Offensive Reduction Treaty) de 2002 ou New Start de 2011 ; désarmement multilatéral enfin avec la signature, à partir de 1996, par 184 États du Traité d’interdiction des essais nucléaires (TICEN), celle, la même année, du traité de Pelindaba créant une zone exempte d’armes nucléaires en Afrique ou encore des discussions sur un Traité dit cut-off interdisant la production de matières fissiles pour des armes nucléaires.
Certes, avec la qualification de l’Inde et du Pakistan comme puissances nucléaires après leurs essais de 1998, la prolifération repart et, après 2006, les programmes nord-coréen et iranien sont sources des plus vives inquiétudes. Cependant, en dépit d’échecs diplomatiques pour faire rentrer dans les rangs Téhéran et Pyongyang, la communauté internationale dans son ensemble est attachée au respect du Traité de non-prolifération (TNP) — considéré depuis la fin de la guerre froide comme la pierre angulaire de la sécurité nucléaire mondiale 32.
Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité — autrement dit, les États du P5 comprenant la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Russie, seuls États officiellement dotés au titre du TNP — constituent on l’a dit une sorte de « directoire » de l’ordre nucléaire mondial conformément aux responsabilités que les traités leur confient. Au cours de ce deuxième âge nucléaire, la stabilité mondiale repose ainsi sur un continuum stratégique de sécurité maintenu entre grandes puissances nucléaires.
La clef de voûte de cette stabilité est évidemment la supériorité militaire incontestée des États-Unis. Durant cette période, on assiste au recentrage des outils de la dissuasion sur la sanctuarisation des intérêts vitaux des États nucléaires.
Ce recentrage est autant doctrinal que le produit de la réduction des stocks d’armes. À aucun moment l’aggravation d’un des nombreux conflits de la période ou les déséquilibres potentiellement induits au niveau régional, au Moyen-Orient ou en Asie, par la prolifération, n’a mis la paix mondiale en péril. De 1991 à 2022, aucun des cinq États nucléaires officiellement dotés n’a brandi la menace nucléaire.
Durant le deuxième âge nucléaire — en tout cas au cours des deux premières décennies 1990 et 2000 — la dissuasion nucléaire repose donc sur une stabilisation des relations stratégiques entre pôles de puissance et sur une convergence de vues au sein du P5 en faveur du désarmement et de la non-prolifération.
L’ordre nucléaire assagi qui succéda à celui de la Guerre froide se dégrade toutefois depuis une quinzaine d’années, insidieusement d’abord, puis de façon accélérée.
Le symptôme de cette dégradation est la dénonciation par les États-Unis et la Russie — avec une accélération sous le premier mandat de Donald Trump (2017-2021) — des traités de dénucléarisation les concernant directement (FNI en 2019) ou indirectement (retrait américain de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, ou JCPOA, en 2018).
La guerre en Ukraine marque une césure dans cette chronique.
Une modernisation de tous les arsenaux nucléaires est en cours ou projetée à l’horizon des deux prochaines décennies.
Louis Gautier
L’état des lieux nucléaire après l’Ukraine
Avec la mise en alerte des forces stratégiques russes déjà évoquée, le monde bascule dans une autre époque.
Nous sommes entrés dans un troisième âge nucléaire.
Certains analystes réfutent ce découpage historique — préférant insister sur les éléments de continuité qui surplombent l’histoire de la dissuasion nucléaire.
Depuis Hiroshima, il est vrai, le tabou de l’interdit nucléaire n’a pas été brisé et le cas de l’Ukraine tendrait plutôt à confirmer le rôle de la dissuasion dans la limitation des conflits.
Malgré les écarts de vocabulaire et les provocations, le discours russe respecterait ainsi la grammaire classique de la dissuasion.
La mise sous pression par Poutine de ses adversaires européens ne serait pas différente de celle pratiquée autrefois par Moscou dans les crises de 1962 ou 1983. Les États-Unis et la Russie, depuis le début du conflit ukrainien, maintiennent en effet un dialogue permettant de fixer certains seuils, d’éviter toute erreur d’appréciation et de « déconflicter » certaines actions.
Même si ces observations sont justes, elles rassurent alors qu’il faudrait au contraire s’inquiéter du trop-plein nucléaire qui menace l’efficacité même de la dissuasion dans la suite du XXIe siècle.
Le troisième âge nucléaire est en effet caractérisé par la reprise d’une course aux armements effrénée, la compétition stratégique entre blocs de puissances et un relâchement des disciplines de prudence jusque-là fortement intériorisées par les États nucléaires.
L’équation nucléaire tombe-t-elle encore juste ?
Contrairement à certaines spéculations irénistes des années 1990 dénoncées, en leur temps, par Thérèse Delpech 33, le XXIe siècle n’est donc pas « post-nucléaire » mais s’annonce plutôt comme « trop nucléaire ».
Au cours des dernières années, la communauté internationale n’a pas été en mesure d’arrêter la « course à la bombe » de la Corée du Nord.
Les frappes américaines contre les sites iraniens en 2025 ont certes compromis pour un temps le programme iranien mais ne l’ont pas définitivement réduit à quia.
Surtout, ces attaques préemptives ont autant servi de leçon qu’elles risquent de servir de modèle à des actions inopinées de même type ou, pour s’en prémunir, à se doter de moyens au service de stratégies de déni d’accès.
Le troisième âge nucléaire ne peut être décorrélé d’une frénétique reprise de la course aux armements sur fond de tensions mondiales très vives. La compétition agressive entre grandes puissances conduit celles qui en détiennent à accélérer la modernisation de leurs armements nucléaires et les autres à acquérir des moyens stratégiques lourds — à l’instar du projet de « dôme » anti-missiles allemand en amorce de phase opérationnelle ou des programmes de sous-marins à propulsion nucléaire dont se dotent l’Australie ou la Corée du Sud.
Dans le domaine des armements nucléaires, une modernisation de tous les arsenaux est en cours ou projetée à l’horizon des deux prochaines décennies.
Les objectifs de cette modernisation sont d’augmenter les performances des armes et des vecteurs nucléaires — furtivité, vélocité, précision, allonge et emport — ou d’en faire varier la manœuvrabilité et l’adaptabilité afin de disposer d’une gamme plus diversifiée d’outils donc d’usages — portée, charge, programmation et recalage, trajectoire extra-atmosphérique et croisière atmosphérique des missiles.
À l’horizon de 2035-2045, la donne nucléaire sera donc profondément transformée.
Au sein du groupe des États nucléaires dotés — Chine, Corée du Nord, États-Unis, France, Inde, Israël, Pakistan, Royaume-Uni, Russie — en fonction des dynamiques de rattrapages capacitaires et/ou de sauts technologiques réussis quoiqu’encore incertains, la situation sera plus contrastée que par le passé. La différenciation entre les acteurs nucléaires résultera moins des effets quantitatifs que qualitatifs de la prolifération verticale 34. Même si la taille des arsenaux augmente de nouveau et si le nombre de têtes nucléaires déployées croît sur la période récente comme en Chine — 1000 têtes à l’horizon 2030 contre 410 en 2023 — ce qui compte vraiment, ce sont les performances intrinsèques des futures armes ainsi que celles des moyens affectés à la mission nucléaire — cloud de combat dédié, emploi de l’IA, systèmes de guidage et de transmission, drones d’accompagnement et leurres…
À cet égard, l’utilisation de l’IA dans la préparation et la mission nucléaires peut être un avantage considérable mais aussi exposer au pire — par exemple en cas d’empoisonnement ou de biais accidentel contaminant les algorithmes 35.
Plusieurs tendances caractérisent les évolutions actuelles : la remontée en gamme des triades nucléaires américaines 36, russes 37 et chinoises 38, mais aussi, des composantes françaises 39, britanniques 40 et indiennes ; la diversification des panoplies nucléaires couplée à une diversification des scénarios d’emploi ; la convergence technologique entre missiles conventionnels et missiles nucléaires, à l’instar des missiles multi-rôle de la famille Kalibr ou Iskander utilisés avec des charges classiques par les Russes en Ukraine.
Le développement des programmes de missiles hypersoniques américains, russes, chinois, français constitue à cet égard une évolution clef : ces vecteurs mis en œuvre pour frapper dans la profondeur peuvent être alternativement équipés de têtes conventionnelles ou nucléaires — ce qui vient évidemment brouiller le statut de ces armes autrefois clairement affectées.
Le tir à blanc d’un missile Oreshnik russe sur la ville de Dnipro le 21 novembre 2024, l’évocation le 26 octobre 2025 par Vladimir Poutine du missile de croisière à propulsion nucléaire Bourevesnik 9M730, puis, dans la foulée, d’un essai de torpille lourde autonome thermonucléaire Status-6 Poséidon, sème encore un peu plus la confusion dans le jeu de la dissuasion. Toutes ces armes « exotiques » russes, que certains appellent les « armes du manège » 41, semblent en effet avoir pour finalité non la dissuasion, mais l’intimidation.
La dissuasion, c’est menacer l’autre pour l’empêcher de faire, l’intimidation c’est menacer l’autre pour le contraindre à céder.
Dans cette logique d’intimidation, le risque du chantage nucléaire est que la menace terrifie sans être suffisamment prise au sérieux.
Pour que la dissuasion fonctionne, il faut se comprendre et — pour les rationaliser — pouvoir « bilatéraliser » les risques. La dissuasion fonctionne bien à deux — URSS-États-Unis, Inde-Pakistan, Chine-États-Unis — et quand les tiers s’alignent derrière les protagonistes — la France et le Royaume-Uni derrière les États-Unis lors des crises de la guerre froide — ou s’abstiennent — comme la Chine durant ces mêmes crises.
Mais il est aujourd’hui difficile, à neuf États dotés, de modéliser l’équation nucléaire globale — et même de faire des équations nucléaires régionales en pleine évolution d’un point de vue capacitaire et alors que les disciplines d’alliance et de désarmement sont dans la torpeur.
On constate aussi une divergence accrue des doctrines entre États nucléaires en partie liée à l’évolution parallèle des armements conventionnels et nucléaires sur lesquelles elles s’appuient.
Une analyse comparative des doctrines des États nucléaires montre ainsi qu’elles sont entre elles de moins en moins appariées et particulièrement taiseuses sur les concepts d’emploi des nouvelles armes entrant en service dans les forces stratégiques.
Dans le même temps, l’activité des diverses instances de négociation sur les questions nucléaires — AIEA, OTICE, Conférence du désarmement et Groupe d’experts de l’ONU… — est au point mort. Seuls des échanges au sein des cadres de concertation que constituent le P3 — États-Unis, France, Royaume-Uni — et le P5 sont maintenus — mais sans agenda autre que de court terme et en cas de crise.
Dans le troisième âge nucléaire, il n’y a plus ni chefs de file, ni directoire.
Dans un monde désorienté et drogué au réarmement, l’équation nucléaire apparaît difficile à pondérer et faiblement tempérée.
Sortir de l’inquiétude stratégique européenne
C’est dans ce contexte que les Européens, somnolents depuis la fin de la Guerre froide, se réveillent enfin de leur torpeur stratégique après avoir coup sur coup subi deux électrochocs : l’attaque de l’Ukraine par la Russie en 2022 puis l’abandon de l’Ukraine par les États-Unis en 2025.
Ils semblent revenus désormais d’une commune imprudence qui leur avait fait oublier que les États, pour survivre, doivent d’abord connaître leurs ennemis et ne se reconnaître ensuite aucun protecteur.
La décision prise par le général de Gaulle de doter la France d’une force de dissuasion propre se fondait d’ailleurs sur ce postulat — comme le projet d’une défense européenne commune porté par la France depuis le traité de Maastricht. Par rapport au désintérêt pour les questions nucléaires manifesté hier, le moment est suffisamment inquiétant pour que l’épineuse question de la protection par les armes nucléaires de la sécurité européenne puisse être abordée avec nos partenaires de façon positive.
Dans le troisième âge nucléaire, il n’y a plus ni chefs de file, ni directoire.
Louis Gautier
Jusqu’à présent, à chaque fois que la question de l’effectivité de l’assurance américaine ou de la réassurance britannique et française s’était trouvée posée, le débat avait toujours tourné court.
Les ouvertures pratiquées par la France depuis 1991 ont été peu couronnées de succès.
La coopération avec les Britanniques a vite marqué le pas 42.
Les propositions de concertation avec les Allemands n’ont jamais prospéré 43.
Jusqu’à présent les offres françaises n’avaient pas trouvé d’écho à la hauteur du défi pour la sécurité européenne 44.
Le discours du Président Emmanuel Macron devant la 27e promotion de l’École de Guerre, le 7 février 2020, rappelant que la dissuasion nucléaire française était de facto un élément d’une dissuasion européenne et proposant d’en débattre plus concrètement n’avait guère suscité de réactions autres que poliment intéressées dans la plupart des chancelleries de l’Union.
La guerre d’Ukraine a changé le simple intérêt en sujet d’attention depuis 2022 — et même en attente au cours de l’année écoulée.
En raison des craintes suscitées par les gesticulations nucléaires russes dans le conflit ukrainien, les esprits ont plus évolué en trois ans qu’en trente.
Nos partenaires attendent maintenant de la France qu’elle précise ses intentions concernant le rôle effectif que ses forces stratégiques pourraient jouer dans la protection de l’Europe.
Que la question de la dissuasion revienne au cœur du débat de sécurité européen est une bonne chose. Qu’à Berlin, Vilnius ou Varsovie on envisage désormais que les moyens de dissuasion français et britanniques puissent être une alternative plausible au parapluie nucléaire américain montre assez l’inquiétude actuelle d’un risque de défaut des États Unis dans l’OTAN.
Il convient maintenant d’avancer en faisant aussi comprendre à ces partenaires que l’offre de service française ne peut pas être à sens unique mais qu’elle suppose de leur part une adhésion à certains principes et des contributions en retour. Dans cette affaire, surtout avant qu’elle ne prenne tournure, il faut veiller à ne pas fragiliser la crédibilité de la dissuasion française — qui devra se garder de trop en promettre.
L’européanisation de la dissuasion nucléaire française est un sujet trop sérieux, trop existentiel pour que l’on puisse, en cette matière, tolérer l’improvisation.
La dimension européenne de la dissuasion française
Les fondements de la dissuasion nucléaire française sont l’indépendance de la posture et la souveraineté des choix.
La mission première des forces stratégiques françaises est de garantir la survie de la nation.
Pour autant, une « dimension européenne » de la dissuasion nucléaire française a toujours été reconnue.
Elle fut régulièrement évoquée par les présidents de la République successifs, au cours des trente-cinq dernières années — en particulier par François Mitterrand, Jacques Chirac et François Hollande.
Dans son discours d’Istres en 2015, ce dernier exposait ainsi que la définition des « intérêts vitaux de la France ne saurait être limitée à la seule échelle nationale », qu’ils ont une dimension européenne, et que « l’existence d’une dissuasion nucléaire française apporte une contribution forte et essentielle à l’Europe ».
La question de l’élargissement de la dissuasion française n’est donc pas un péché contre l’esprit. La France, a toujours considéré que sa force de frappe contribuait à la protection du territoire européen. De même, elle a toujours considéré que les moyens militaires de ses alliés contribuaient à la crédibilité de sa dissuasion. La déclaration franco-britannique dite des Chequers de 1995 établissait même déjà une solidarité entre les intérêts vitaux de la France et ceux du Royaume-Uni. Cette interprétation selon laquelle la définition des intérêts vitaux de la France peut incorporer la protection du territoire et de la population de ses plus proches partenaires est donc ancienne.
Les propositions réitérées en 2024 et 2025 du président Emmanuel Macron 45 vont cependant plus loin — en franco-britannique d’abord, mais plus généralement à l’égard de nos autres partenaires, notamment l’Allemagne.
Le 10 juillet 2025, les dirigeants français et britanniques ont en effet annoncé dans la Déclaration de Northwood que « si [leurs] forces nucléaires sont indépendantes, elles peuvent être coordonnées ».
Quinze ans après le traité de Lancaster House de 2010 46, Paris et Londres, en créant un groupe de pilotage nucléaire, franchissaient une étape pour organiser une coordination opérationnelle, non plus seulement circonstancielle comme quand simultanément en 2022 les deux pays avaient renforcé leur patrouille de SNLE, mais dans la durée cette fois. C’est du moins l’avancée que l’on suppose recherchée par cet accord.
Mais une chose est l’extension de la coopération entre deux puissances nucléaires pour maximiser l’effet dissuasif de la présence à la mer de leurs SNLE, jusqu’à pouvoir envisager de jumeler des patrouilles ; une autre l’élargissement des forces de dissuasion françaises et éventuellement britanniques à la sécurisation de l’espace européen dans son entier.
Il s’agit là d’une hypothèse audacieuse qui, pour ce qui concerne la dissuasion française, demande à être clarifiée à partir des critères politiques, doctrinaux, opérationnels et capacitaires qui lui sont propres.
On ne voit pas comment l’élargissement de la dissuasion française à d’autres intérêts vitaux que ceux de la France pourrait laisser sans interrogation ni réexamen le principe d’autonomie et des concepts doctrinaux comme ceux de la « stricte suffisance » et de l’« ultime avertissement », l’articulation des moyens français avec les forces nucléaires de l’OTAN 47, voire la compatibilité des doctrines d’emploi et, enfin, la nature des épaulements stratégiques et capacitaires apportés par nos partenaires.
Si l’on veut entrer dans la discussion sereinement pour la France et dans la franchise pour nos partenaires, il faut donc d’emblée placer des lignes rouges.
« Européanisation » : lignes rouges et hypothèses
Tout d’abord, la dissuasion française élargie n’est pas une dissuasion partagée.
Sauf à en ruiner la crédibilité, il ne saurait être question de partager avec quiconque la fabrication, la détention, ni l’ordre de mise à feu des missiles nucléaires français.
L’autonomie de la dissuasion requiert en outre, au plan industriel et des programmes d’équipement, la maîtrise complète des circuits de production et de la chaîne de valeur nécessaire au développement et au déploiement en toute indépendance des armes nucléaires, de leurs vecteurs et de leurs porteurs — la question de la maîtrise d’œuvre du NGF et du cloud de combat dans le SCAF à cet égard est loin d’être accessoire.
Cela posé, deux pistes peuvent être explorées.
La première est doctrinale et concerne les choix de politiques militaires de nos partenaires européens.
Une concertation sur l‘environnement de sécurité, les éléments de doctrine, les procédures d’alertes et — le moment venu — sur la définition théorique de l’éventail des frappes devrait pouvoir être engagée. Mais cette concertation n’a aucune chance d’aboutir si les postures stratégiques des partenaires avec qui nous pourrions avoir un tel dialogue ne convergeaient vers la définition progressive d’un contrat commun de sécurité collective et une mise en cohérence capacitaire.
Comment initier ces discussions avec méthode ? Une chose est certaine : en termes de cadre, il ne faut surtout pas intégrer le Groupe des plans nucléaires de l’OTAN (NPG). Ce qui, hier, était déjà une mauvaise idée tant ce groupe manque de réelle consistance, serait politiquement et symboliquement dévastateur aujourd’hui et totalement contraire à l’essence même de l’initiative qui est d’asseoir l’autonomie stratégique de l’Europe. Du reste, imagine-t-on, aujourd’hui, parler de dissuasion avec les Turcs ?
Il faut donc, pour de premiers échanges au niveau des experts de quelques États parties prenantes, un cadre ad hoc exclusif, entre gens de confiance.
La deuxième piste à explorer est capacitaire et opérationnelle.
La dissuasion nucléaire est un domaine à part des politiques de défense, pour autant, ce n’est pas une dimension suspendue dans le vide.
On ne passe pas d’un tir au canon d’artillerie à l’emploi de la bombe atomique.
L’arme nucléaire s’inscrit dans une continuité stratégique et opérationnelle comme un
éléments de rupture : c’est une arme d’ultime recours, ce qui veut dire que d’autres sont
supposées avoir parlé avant elle.
Actuellement, la dissuasion française se place — à part et en creux — à côté des moyens militaires européens et américains qui, dans l’OTAN, assurent la sécurité collective des Alliés.
Si la garantie américaine venait à manquer et que l’Alliance périclitait, avant d’élargir la dissuasion, il faudrait en reconsidérer l’adossement — et sans doute aussi en adapter les moyens.
Notre dissuasion doit pouvoir s’inscrire dans un système de protection européen multicouches à bâtir qui suppose, à côté des armes nucléaires, de détenir collectivement des équipements du haut du spectre — notamment spatiaux, des missiles conventionnels lourds et de plus long rayon d’action, des moyens de défense anti-missiles…
Autrement dit : il s’agit de pouvoir opposer à tout adversaire agressif, d’abord préventivement et pour le dissuader, une réponse stratégique globale.
S’agissant des moyens, avec un stock d’armes nucléaires opérationnelles de l’ordre de 290 pour la France et 240 pour le Royaume-Uni, la question est moins celle du nombre que de leur qualité, de leurs performances et de leur flexibilité d’emploi.
La dissuasion française élargie n’est pas une dissuasion partagée.
Louis Gautier
La France, en passe de renouveler ses composantes avec une troisième génération de la Force océanique stratégique (FOSt) et des FAS, dispose et disposera demain de forces stratégiques modernisées aux meilleurs standards 48.
Mais ces forces sont calibrées pour exercer une pression conforme à une doctrine purement dissuasive et de stricte suffisance qui n’envisage le franchissement du seuil nucléaire que dans des situations extrêmes, des cas limites.
Les gesticulations auxquelles s’est livrée la Russie en Ukraine, en particulier avec le tir à blanc sur Dnipro le 21 novembre 2024 d’un missile balistique de portée intermédiaire doivent-elles entraîner d’autres évolutions de notre arsenal nucléaire ?
Faut-il envisager de se doter, en partenariat, d’un autre type de missile au double standard conventionnel et nucléaire permettant des frappes dans la profondeur ?
Comment combiner cette évolution éventuelle de notre posture avec l’ouverture, demain souhaitable et quand ce sera opportun avec la Russie, de négociations relatives à la limitation de la menace nucléaire sur notre continent et à son équation de sécurité future ?
Au plan opérationnel, des épaulements sont aussi envisageables, comme le préfigure l’exercice conduit avec un avion ravitailleur italien en 2022. Un premier axe de coopération pourrait porter sur le soutien aux missions des FAS et la Composante nucléaire aéroportée (CNA), nos partenaires fournissant une partie des moyens d’accompagnement nucléaire et augmentant ainsi la capacité de pénétration du raid nucléaire.
La participation de moyens aériens européens à la réalisation de la mission nucléaire permettrait de traiter au préalable systématiquement des points névralgiques adverses, de relever ou compléter les aéronefs d’escorte ou de ravitaillement en vol.
Comme à l’OTAN, il pourrait être, un jour ainsi envisageable de confier à des pilotes européens, par exemple allemands ou polonais, la responsabilité de mettre en œuvre les moyens d’environnement de la mission nucléaire.
On peut aussi par le stationnement au sol des avions des FAS ou leur déploiement dans les espaces aériens de nos alliés rendre manifeste et tangible l’européanisation de la couverture de la dissuasion française.
Les marines européennes pourraient aussi contribuer à la protection avancée des SNLE de la FOSt française et de la Royal Navy britannique. Plusieurs États européens — Allemagne, Norvège, Pays-Bas — viennent en effet d’effectuer des investissements notables dans la lutte anti-sous-marine et anti-surface 49.
Si une crise venait à survenir avec la Russie, ces bâtiments en complément des moyens français et britanniques déjà déployés sur zone pourraient venir chasser les intrus voire en découdre avec des forces hostiles loin des bases de la France en particulier au nord de la Manche dans les passes stratégiques de la Baltique et de la mer du Nord 50.
Si le nombre des vecteurs embarqués à bord des SNLE français et britanniques est jugé suffisant par Londres et Paris pour infliger des dommages inacceptables à un adversaire qui s’en prendrait à nos intérêts vitaux, l’accroissement d’un bâtiment pour chacune des deux flottes aujourd’hui calibrées à quatre SNLE permettrait d’assurer en permanence au moins trois SNLE à la mer.
La coordination franco-britannique annoncée par la déclaration de Northwood crédibilise en outre l’option d’une réponse coordonnée en cas d’attaque majeure visant le territoire européen et non seulement l’un des deux pays.
Il s’agit avant tout de rendre incommensurables par l’adversaire les probabilités de frappe et les coups au but.
Coordonner plus systématiquement les temps de présence à la mer des SNLE britanniques et français semble donc un objectif réaliste et raisonnable.
En revanche, en raison de l’étroite coopération existante entre Américains et Britanniques sur les vecteurs, on ne peut envisager d’étendre le partenariat franco-britannique ni aux technologies ni aux armes elles-mêmes.
Toute la difficulté de l’élargissement de sa dissuasion pour la France est de ne pas lui faire perdre en crédibilité et de gagner en robustesse par des coopérations avec ses partenaires.
Pour Paris comme pour ses partenaires européens, qui s’engageraient solidairement dans l’entreprise, ce qui compte est d’abord et avant tout le rétablissement d’un rapport de force dissuasif avec la Russie.
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Dans le contexte politique, géostratégique et militaire actuel, la proposition d’un élargissement européen de notre dissuasion nucléaire mérite d’abord un accueil positif, ensuite un examen sérieux et s’entend enfin sous certaines conditions.
Jamais la France, par une frappe nucléaire d’envergure, ne jouera son va-tout si sa survie comme nation n’est pas également en cause.
Jamais elle ne pourra transiger sur l’autonomie des moyens de la dissuasion, ni sur le caractère souverain de la chaîne de commandement.
En revanche, l’européanisation de sa dissuasion procure à celle-ci de la profondeur de champ et de la robustesse.
Enfin elle contribue au rééquilibrage des rapports de forces en Europe et, en cas de guerre déclarée, à éviter que les hostilités ne débouchent sur une lutte à mort. N’oublions pas que c’est protégé par la dissuasion que le territoire russe est ainsi resté à l’abri de frappes très sévères depuis le début de la guerre d’Ukraine.
Selon cette grammaire — et à condition que le rapport des forces conventionnelles et nucléaires européennes soit globalement convaincant vis-à-vis d’un ennemi potentiel — les armes nucléaires françaises peuvent remplir un rôle historique : contribuer à une stratégie de déni d’accès élargie à la protection du territoire et des populations de l’Union.
L’article Après la dissuasion : le nouvel âge nucléaire est apparu en premier sur Le Grand Continent.