01.12.2025 à 18:40
« L’avenir peut — et doit — être construit ici » : l’appel de Mario Draghi pour une révolution technologique européenne
À l'École polytechnique de Milan, Mario Draghi a prononcé un discours en rupture avec l’esprit de défaite qui empoisonne les démocraties européennes.
Un diagnostic réaliste — à lire pour continuer à cultiver l'espérance.
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Texte intégral (5031 mots)
Ce lundi 1er décembre, à l’occasion de l’ouverture de l’année universitaire à l’École polytechnique de Milan, Mario Draghi a prononcé un discours essentiel.
Pour l’auteur du dernier rapport clef de l’Union, un spectre hante l’Europe : celui du décrochage technologique. Pour l’éviter, il faut se défaire des vieilles préventions : « pour des raisons historiques et culturelles, l’Europe a souvent adopté une approche prudente, fondée sur le principe de précaution. »
Bridant la recherche et l’innovation, le poids des régulations agit comme un principe d’inertie.
Cette approche ne pourrait que pénaliser le continent : avec elle, l’Union se prive du levier économique que pourrait être l’IA.
Alors que seul 14 % des mesures du rapport Draghi ont été mises en oeuvre 27, l’ancien président du Conseil italien nous met en garde : « Une politique efficace dans des conditions d’incertitude exige de la flexibilité ; c’est là que l’Europe s’est enlisée. »
Pour éviter de sombrer dans la « lente agonie », il appelle les dirigeants du continent à prendre des risques.
Nous le traduisons.
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Pendant plus de deux siècles, l’amélioration du niveau de vie a été alimentée par des vagues successives de progrès technologiques. À la fin du XVIIIe siècle, les machines à vapeur ont propulsé la révolution industrielle britannique. Au XIXe siècle, l’électrification a profondément transformé l’industrie et la vie domestique. Au début du XXe siècle, le procédé Haber-Bosch a permis d’extraire des engrais de l’air, favorisant ainsi un boom démographique ; plus tard, le conteneur a révolutionné le commerce mondial en réduisant considérablement les coûts de transport.
Aujourd’hui, la technologie reste le principal moteur de la prospérité, mais deux nuances cruciales s’imposent.
Premièrement, les économies avancées ne peuvent plus compter uniquement sur le travail ou le capital pour soutenir la croissance comme elles le faisaient autrefois, ce qui rend la technologie encore plus essentielle à la prospérité future.
Nos populations vieillissent et une grande partie des infrastructures physiques datent de plusieurs décennies. Comme l’a montré Robert Solow au milieu des années 1950, une fois ce stade de développement atteint, la croissance à long terme dépend dans une large mesure de la productivité, ce qui, dans la pratique, passe par la création de nouvelles technologies et la diffusion de nouvelles idées.
Une illusion séduisante voudrait que la croissance serait moins essentielle une fois atteint un niveau de développement élevé ; le déclin démographique permettrait une augmentation du bien-être même si l’économie stagne. Cela n’est pourtant pas vrai en général, et en particulier pour les pays qui traînent un niveau d’endettement élevé. Ce qui importe pour la viabilité de la dette, c’est la taille globale de l’économie. Si l’économie cesse de croître alors que les intérêts continuent de courir, le ratio dette/PIB commencera à augmenter, jusqu’à devenir insoutenable.
À ce stade, les gouvernements sont contraints de faire des choix douloureux entre leurs ambitions fondamentales : entre les retraites et la défense ; entre la préservation du modèle social et le financement de la transition écologique. De plus, la croissance est essentielle pour répondre aux nouveaux besoins sociaux, politiques, économiques et sécuritaires auxquels un État est constamment confronté.
Deuxièmement, le rythme même du changement technologique s’accélère.
La question reste ouverte de savoir si les innovations d’aujourd’hui égaleront le pouvoir de transformation de celles du passé ; mais ce qui détermine la rapidité de leur impact économique, c’est la vitesse à laquelle elles se diffusent dans la société — et sur ce plan, le monde est entré en territoire inconnu.
La révolution industrielle s’est déroulée sur huit décennies ; les économies du monde ont mis environ trente ans à s’électrifier. En revanche, ChatGPT a été lancé en novembre 2022 et, d’ici quelques années, les investissements mondiaux dans les infrastructures d’IA devraient atteindre plusieurs milliers de milliards de dollars.
L’IA n’est peut-être qu’un outil, mais ce qui la rend exceptionnelle, c’est sa capacité à se répandre dans l’économie beaucoup plus rapidement que les révolutions technologiques précédentes.
Ainsi, l’écart entre les pays qui embrassent l’innovation et ceux qui hésitent à le faire va se creuser considérablement et rapidement dans les années à venir.
C’est pourquoi l’Europe vit aujourd’hui un moment de vérité.
Au cours des vingt dernières années, nous sommes passés d’un continent qui accueillait les nouvelles technologies, réduisant ainsi l’écart avec les États-Unis, à un continent qui a progressivement érigé des barrières à l’innovation et à son adoption ; nous l’avons déjà constaté lors de la première phase de la révolution numérique, lorsque la croissance de la productivité européenne est tombée à environ la moitié du rythme américain, la quasi-totalité de cet écart provenant du secteur technologique.
Ce schéma se répète aujourd’hui avec la révolution de l’IA. L’année dernière, les États-Unis ont produit quarante grands modèles fondamentaux, la Chine quinze et l’Union européenne seulement trois. Le même schéma s’observe à propos de nombreuses autres technologies de pointe, de la biotechnologie aux matériaux avancés en passant par la fusion nucléaire, où de nombreuses innovations importantes et investissements privés ont lieu en dehors de l’Europe.
Si nous ne comblons pas cet écart par une adoption à grande échelle de ces technologies, l’Europe risque de connaître un avenir marqué par la stagnation, avec toutes les conséquences que cela implique. Compte tenu de notre profil démographique, si l’Union se contentait de maintenir le taux de croissance moyen de la productivité de la dernière décennie, dans vingt-cinq ans, son économie aurait la même taille qu’aujourd’hui.
Pour décider comment réagir, nous devons d’abord avoir une vision claire de ce que cette nouvelle vague technologique, en particulier l’IA, offre réellement.
Se trouver à l’aube d’une nouvelle révolution technologique entraîne inévitablement une grande incertitude. Une évaluation lucide de l’IA doit reconnaître à la fois les risques légitimes et les avantages potentiels significatifs dont elle est porteuse.
Des estimations crédibles suggèrent que l’IA pourrait considérablement accélérer la croissance des économies avancées. Si la diffusion de l’IA suit le modèle du boom numérique américain de la fin des années 1990, la croissance de la productivité pourrait être d’environ 0,8 % par an. Si elle suit le modèle de la diffusion de l’électrification dans les années 1920, l’amélioration pourrait approcher 1,3 %. Même la tranche basse de ces estimations représenterait l’accélération la plus importante que l’Europe ait connue depuis des décennies. Face à ce potentiel, il existe pourtant un risque réel de substitution du travail, d’augmentation des inégalités et d’autres dommages pour la société tels que la fraude et les violations de la vie privée.
L’histoire économique montre que le chômage de masse n’est pas l’issue la plus probable. Les révolutions technologiques précédentes n’ont pas entraîné de pertes d’emplois permanentes ; au fil du temps, de nouvelles professions, industries et demandes ont vu le jour ; mais la transition est rarement linéaire. La discontinuité se fait sentir inégalement : certains travailleurs, certaines tâches et certaines régions subissent le poids du remplacement, tandis que d’autres en bénéficient de manière disproportionnée. Et si l’IA renforce la dynamique « winner takes most », la répartition des gains pourrait devenir encore plus déséquilibrée.
Il y a cependant deux éléments importants.
Premièrement, la vitesse et l’ampleur du remplacement du travail ne sont pas seulement déterminées par la technologie, mais aussi par les politiques mises en œuvre par les gouvernements : ce sont les choix qu’ils feront qui détermineront si la prospérité créée par l’utilisation de l’IA sera partagée avec tous les travailleurs ou, comme c’est le cas actuellement, ne profitera qu’à certains. Le risque de remplacement est proportionnel à la rapidité avec laquelle les entreprises peuvent adopter les nouvelles technologies, un facteur qui est lui-même influencé par la réglementation, la connectivité numérique, le coût de l’énergie et la flexibilité du marché du travail.
De même, la capacité des travailleurs à évoluer vers de nouvelles fonctions dépend des systèmes éducatifs, des programmes de formation et de la capacité des entreprises à requalifier rapidement leur main-d’œuvre.
Selon l’OCDE, la plupart des travailleurs exposés à l’IA n’auront pas besoin de compétences techniques spécialisées pour en tirer profit. Les compétences les plus recherchées dans les professions les plus exposées seront liées à la gestion et à l’entreprenariat, des compétences que des millions de personnes peuvent acquérir avec un soutien adéquat.
Deuxièmement, ce qui est souvent absent des discussions sur le sujet, c’est la prise en compte des possibles contributions de ces technologies dans la réduction de certaines des inégalités qui affectent le plus la vie quotidienne des gens.
Prenons l’exemple des soins de santé. Les différences dans les délais d’attente pour une intervention ou dans la rapidité avec laquelle une personne est examinée aux urgences influencent directement la perception de l’équité. Pourtant, la technologie contribue déjà à réduire ces écarts.
Une étude menée aux États-Unis rapporte que les outils de triage et de gestion des flux basés sur l’IA ont réduit les délais d’attente aux urgences de plus de 55 %, ce qui a permis d’économiser environ 200 heures de travail par mois, qui peuvent être consacrées aux soins des patients. Dans le domaine de l’imagerie diagnostique, d’autres études suggèrent que les priorités basées sur l’IA pourraient réduire le délai moyen d’obtention des résultats des cas les plus urgents d’environ 10 à 11 jours à environ 3 jours, permettant ainsi des diagnostics beaucoup plus rapides et un service étendu à un plus grand nombre de patients.
Les inégalités sont également très présentes dans l’éducation. Aujourd’hui, une part importante des résultats scolaires dépend du hasard : rencontrer le bon enseignant au bon moment, reconnaître un talent, orienter un élève vers des filières où il pourra s’épanouir.
L’IA a le potentiel de réduire cette composante aléatoire. Les systèmes de tutorat personnalisé peuvent s’adapter au rythme et aux besoins de chaque élève, offrant en principe à chaque enfant l’accès à une éducation de haute qualité. Une étude récente montre que les élèves qui utilisent ces outils voient leurs performances s’améliorer, passant du 35e au 60e centile. Les améliorations sont deux fois plus importantes pour les élèves issus de milieux défavorisés.
Si des systèmes de ce type étaient adoptés à grande échelle dans les systèmes publics de santé et d’éducation en Europe, ils généreraient des avantages sociaux immédiats. Ces technologies, parmi d’autres, ne guériront pas les sociétés de tous leurs maux, mais elles peuvent améliorer leur état de santé. Dans quelle mesure ? Cela dépendra en grande partie des choix politiques qui guideront leur diffusion.
Juger et réglementer l’IA à l’avance nécessite d’évaluer un large éventail de résultats possibles — économiques, sociaux, éthiques — dans un contexte où la technologie elle-même évolue rapidement.
S’il existe un fil conducteur aux difficultés rencontrées par l’Europe pour suivre le rythme des changements technologiques, c’est bien notre incapacité à gérer ce type d’incertitude radicale.
Pour des raisons historiques et culturelles, l’Europe a souvent adopté une approche prudente, fondée sur le principe de précaution, selon lequel, lorsque les risques dont une nouvelle technologie est porteuse sont incertains, l’option la plus sûre consiste à en ralentir ou à en limiter l’adoption.
Cette méthode peut être appropriée dans des domaines clairement délimités, comme certains secteurs de la protection de l’environnement ; elle est inadéquate pour les technologies numériques à usage général telles que l’IA, où l’ampleur et la variabilité des résultats potentiels sont considérablement plus importantes. Dans de tels contextes, les régulateurs doivent inévitablement formuler des jugements ex ante, en pondérant les risques et les avantages avant que les faits ne soient pleinement connus.
Laisser simplement les nouvelles technologies se répandre sans contrôle, comme cela s’est produit avec les médias sociaux, n’est pas une alternative responsable ; mais bloquer leur potentiel positif avant même qu’il ne puisse émerger est tout aussi erroné.
Une politique efficace dans des conditions d’incertitude exige de la flexibilité : la capacité de revoir les hypothèses, de rééquilibrer ces pondérations, d’adapter rapidement les règles à mesure que des preuves concrètes apparaissent — s’agissant des risques et des avantages.
C’est là que l’Europe s’est enlisée. Nous avons traité les évaluations initiales et provisoires comme s’il s’agissait d’une doctrine établie — en les inscrivant dans des lois extrêmement difficiles à adapter aux évolutions du monde.
Prenons le Règlement général sur la protection des données (RGPD), adopté en 2016. Celui-ci a accordé une très grande importance à la vie privée par rapport à l’innovation ; mais l’équilibre trouvé en 2016 continue de nous contraindre en 2025, alors que la frontière technologique a progressé beaucoup plus rapidement que le cadre réglementaire, et que les coûts économiques de cette approche sont de plus en plus évidents.
Des études montrent que le RGPD a surtout pénalisé les petites entreprises technologiques européennes en réduisant leurs bénéfices d’environ 12 %, en augmentant le coût des données d’environ 20 % par rapport à leurs concurrents américains et en réduisant les investissements en capital-risque dans le secteur technologique européen d’environ un quart. C’est comme si, à la première électrocution, nos ancêtres avaient décidé de limiter l’électricité elle-même, au lieu de concevoir des installations et des normes de sécurité permettant à la société d’exploiter son potentiel transformateur.
Malgré ces contraintes, l’innovation n’a pas disparu en Europe.
Selon de nombreux indicateurs de production scientifique, les institutions européennes dans leur ensemble égalent, voire dépassent dans certains domaines, le volume de recherche américain. En matière de demandes de brevets internationaux, l’Europe représente environ un cinquième des demandes mondiales, soit légèrement plus que l’Amérique du Nord, mais loin derrière l’Asie. L’université polytechnique de Milan génère plus d’activités de brevetage que toute autre en Italie.
Certaines des règles que nous nous sommes fixées entravent pourtant la phase postérieure à l’innovation, en particulier pour les jeunes entreprises, qui ne disposent pas des ressources nécessaires pour faire face à la complexité juridique et à la fragmentation des marchés des vingt-sept pays membres. Les Européens qui veulent aller vite et qui comprennent la rapidité exceptionnelle des cycles d’innovation actuels partent donc à l’étranger pour se développer et croître. Aujourd’hui, près des deux tiers des start-ups européennes s’étendent aux États-Unis dès la phase de pré-amorçage ou d’amorçage, contre environ un tiers il y a cinq ans.
La première étape pour remettre l’Europe sur la voie de l’innovation consiste donc à changer cette culture de la précaution : réduire la charge de la preuve que nous imposons aux nouvelles technologies et accorder au potentiel de l’IA le même poids qu’aux risques qu’elle comporte. Il faut surtout faire preuve d’agilité pour reconnaître quand la réglementation est devenue obsolète en raison des évolutions technologiques et la modifier rapidement.
La bonne nouvelle, c’est que ce changement a déjà commencé.
Le rapport sur la compétitivité européenne publié l’année dernière a analysé en profondeur les obstacles structurels qui empêchent l’innovation de s’implanter en Europe, mettant en évidence les causes de notre perte de position dans les secteurs technologiques clefs.
Aujourd’hui, de nombreux dirigeants européens partagent ce diagnostic. Ils reconnaissent de plus en plus que, loin d’avoir défini une « norme d’excellence » mondiale en matière de réglementation technologique, nous avons poussé l’innovation vers la porte de sortie et accru notre dépendance à l’égard de ceux qui mènent le développement.
En conséquence, la Commission a commencé à revoir certaines des réglementations les plus controversées, dans le but de rétablir un meilleur équilibre. Par exemple, avec le prochain paquet « Digital Omnibus », elle propose une définition plus souple des données à caractère personnel pour l’entraînement des modèles et a déjà reporté certaines des dispositions les plus strictes relatives aux systèmes d’IA à haut risque.
Ce n’est qu’un début.
Même si l’Europe supprimait toutes les règles qui ont freiné l’innovation, cela ne suffirait pas à combler le fossé. La question décisive est de savoir ce que nous ferons de la liberté que nous regagnerons.
Les recherches montrent que les systèmes d’innovation les plus efficaces ont en commun certaines caractéristiques fondamentales.
Les institutions publiques jouent un rôle central en finançant la recherche fondamentale dans des domaines où les incitations privées sont faibles, en prenant des risques et en faisant des choix audacieux en misant sur des idées qui ont toutefois un fort potentiel de rendement. Les universités et les instituts de recherche utilisent à leur tour ces financements pour réaliser des progrès scientifiques, en amenant de nouveaux concepts jusqu’à leur application concrète. Les entreprises privées mènent ensuite ces idées à leur terme : elles les développent, les commercialisent et les traduisent en gains de productivité. On pense souvent que le moteur de ce cycle est le secteur de la défense : c’est le fameux « modèle DARPA 28 ». Aux États-Unis cependant, ce sont les agences scientifiques civiles, telles que les National Institutes of Health et la National Science Foundation, dont les financements sont les plus étroitement liés aux gains de productivité à moyen terme. Les brevets liés à ces financements publics ne représentent que 2 % du total, mais expliquent environ 20 % de l’augmentation de la productivité.
L’Europe a tout le potentiel nécessaire pour obtenir des résultats similaires. Le système universitaire européen offre un enseignement de haute qualité à un très grand nombre d’étudiants, mais il peine à s’imposer parmi les leaders mondiaux de la recherche, où la Chine et les États-Unis occupent les premières places.
Je ne pense pas que nous devrions abandonner notre modèle, mais plutôt mettre en œuvre certaines mesures efficaces. L’Europe ne manque pas de financement pour la recherche par rapport à d’autres régions. Les dépenses publiques en R&D dans l’Union, en pourcentage du PIB, sont comparables à celles des États-Unis ; le problème est que seulement 10 % environ de ces dépenses sont effectuées au niveau européen, où elles pourraient être consacrées à de grands programmes de transformation disruptive.
Une meilleure coordination est donc essentielle pour se rapprocher de la frontière mondiale. C’est pourquoi le rapport sur la compétitivité européenne a proposé de doubler le budget consacré à la recherche fondamentale par l’intermédiaire du Conseil européen de la recherche, recommandation que la Commission européenne a intégrée dans sa proposition de budget.
Deuxièmement, nous avons en Europe d’excellentes universités polytechniques, comme votre université, mais nous devons veiller à ce qu’elles disposent des ressources nécessaires pour mener des recherches de niveau mondial et attirer les meilleurs talents.
L’Union consacre une part plus importante de ses fonds publics de R&D à l’enseignement supérieur que les États-Unis (56 % contre 32 %), mais les universités américaines disposent néanmoins de budgets de recherche globaux beaucoup plus importants, grâce à la combinaison de financements publics et de dotations privées et philanthropiques substantielles. En Europe, même les plus grandes universités disposent de budgets de recherche de quelques centaines de millions d’euros, tandis qu’aux États-Unis, certaines institutions investissent plus de 3 milliards de dollars par an dans la R&D, et une trentaine d’universités dépassent le seuil du milliard.
La différence est structurelle. Aux États-Unis, les donateurs privés bénéficient d’incitations importantes : reconnaissance publique par le biais de chaires et de laboratoires dédiés, et déductions fiscales substantielles. En Europe, en revanche, les universités manquent souvent de la même flexibilité dans la collecte de fonds. Dans de nombreux pays, les dons ne sont pas entièrement déductibles et les établissements universitaires sont soumis à des contraintes dans l’utilisation des fonds privés, notamment pour offrir des salaires compétitifs aux meilleurs chercheurs.
Il est essentiel de rendre les universités plus autonomes dans la collecte et l’utilisation des fonds, de soutenir le financement privé en faveur des universités et des centres de recherche publics, et de concentrer les ressources pour créer de véritables centres d’excellence si l’Europe veut être compétitive au niveau mondial. Le rapport sur la compétitivité européenne a proposé la mise en place d’un programme hautement compétitif visant à favoriser l’émergence d’institutions de recherche de niveau mondial, un « European Research Council pour les institutions ». Il a également recommandé la création d’un nouveau programme de « chaires européennes », financées directement par le budget de l’Union, afin d’offrir aux meilleurs chercheurs des postes stables et attractifs dans des domaines stratégiques. Comme l’a récemment fait remarquer le président de l’ERC, l’Europe pourrait devenir un « refuge » pour les chercheurs américains qui sont aujourd’hui confrontés à des restrictions en matière de financement et de liberté académique, mais seulement si nous créons les conditions nécessaires pour les attirer.
Troisièmement, il existe une marge considérable pour améliorer la commercialisation de la recherche fondamentale. Bien que les universités européennes génèrent un volume important de brevets, seul un tiers environ des inventions brevetées sont effectivement commercialisées. Cet écart résulte de plusieurs faiblesses structurelles : des règles peu claires en matière de propriété intellectuelle, une faible intégration dans des clusters où les start-ups, les grandes entreprises et les investisseurs peuvent se renforcer mutuellement, et des obstacles qui rendent la croissance difficile pour les jeunes entreprises. Clarifier la propriété intellectuelle, permettre aux fonds de pension et aux compagnies d’assurance d’investir dans le capital-risque et créer un véritable « vingt-huitième régime » pour les entreprises innovantes renforcerait considérablement l’écosystème européen de l’innovation.
Une réforme clef serait une version européenne du Bayh-Dole Act, adopté aux États-Unis en 1980, qui permit aux universités de posséder et de concéder sous licence des inventions issues de la recherche financée par des fonds fédéraux. Au cours des deux décennies suivantes, les brevets universitaires aux États-Unis ont été multipliés par dix environ et des milliers d’entreprises issues des universités ont vu le jour.
Certains pays européens, comme l’Allemagne et le Danemark, se sont dotés d’instruments similaires, mais un cadre européen pourrait accélérer la commercialisation de la recherche, notamment dans la perspective des mesures visant à achever le marché unique. Ces réformes seraient particulièrement efficaces ici en Italie, où le tissu entrepreneurial est beaucoup plus dynamique que ne le suggèrent certains stéréotypes. Parmi les pays européens qui accueillent le plus grand nombre d’entreprises ayant connu les taux de croissance annuels les plus élevés au cours de la dernière décennie, l’Italie occupe la première place avec 65 entreprises. Et Milan se classe troisième parmi toutes les villes européennes, avec 11 entreprises à forte croissance.
Aucune de ces réformes ne nécessite de nouvelles dépenses importantes. Elles exigent une coordination, une concentration et une confiance en nos scientifiques et nos entrepreneurs.
Alors que vous commencez vos études universitaires, il est naturel de vous interroger sur le rôle qu’en tant que scientifiques et inventeurs de demain, vous jouerez dans cette transformation. Vous avez la chance et le talent de commencer votre carrière au cœur d’une révolution technologique. Cela vous place dans une position favorable pour faire face à l’incertitude qui l’accompagne inévitablement.
Je vous encourage pourtant à ne pas considérer l’incertitude comme quelque chose à éviter. Même dans le domaine de la technologie, certaines catégories professionnelles, en particulier les postes juniors dans le codage dans les secteurs exposés à l’IA, évoluent rapidement. Dans un tel monde, la voie la plus sûre ne sera pas la plus prévisible. Ce sera celle qui fera de vous des producteurs d’idées et qui vous donnera la liberté de vous adapter à mesure que la technologie évolue. Cette voie passe également par l’entrepreneuriat.
Je vous invite également à réfléchir à la manière dont vous pouvez contribuer à faire de votre pays, et de votre continent, un lieu où l’innovation peut à nouveau prospérer. Vous avez déjà été formés par une société qui a investi en vous : par des familles qui vous ont soutenus, par des enseignants qui vous ont stimulés et par des institutions publiques qui vous ont donné la possibilité d’apprendre et de développer vos talents. C’est là une dette de gratitude que nous portons tous en nous.
Rembourser cette dette ne signifie pas que vous devez tous rester en Italie ou en Europe. La technologie est mondiale, et les talents vont là où ils trouvent les meilleures opportunités. Mais ne renoncez pas à construire ici : exigez les mêmes conditions qui permettent à vos pairs de réussir ailleurs dans le monde, combattez les intérêts établis qui vous oppriment, qui nous oppriment. Vos succès changeront la politique plus que n’importe quel discours ou rapport, ils obligeront les règles et les institutions à changer. L’Europe redeviendra un aimant pour les capitaux et les talents. La voix de ceux qui veulent que l’Europe se renouvelle se fera de plus en plus forte.
À notre époque, c’est cela, servir son pays. Lorsque je rencontre de jeunes scientifiques et entrepreneurs à travers l’Europe, je vois cette façon de penser émerger. Je vois une génération déterminée à utiliser ses compétences de manière responsable. Et je vois une conviction croissante que cet avenir peut – et doit – être construit ici.
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27.11.2025 à 18:14
Pourquoi la Chine est-elle en train de gagner ? Le théorème de Dan Wang
En deux ans, Pékin a produit autant de ciment que les États-Unis en un siècle.
La Chine de Xi nous pose une question fondamentale : comment est-il possible de construire autant et aussi vite ?
Pour Dan Wang, face à l’État d’avocats du modèle américain, le Parti communiste chinois a inventé une nouvelle formule : le gouvernement des ingénieurs.
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Texte intégral (6272 mots)
Votre livre met en lumière l’influence de l’ingénierie et des sciences sur la façon de penser des élites chinoises ; vous y montrez en quelque sorte que la Chine est un pays dirigé par des ingénieurs, tandis que les États-Unis sont un pays dirigé par des avocats. Que voulez-vous dire exactement lorsque vous affirmez que la Chine est un « État d’ingénierie » ? Quelles sont les implications pour la conception et la mise en œuvre des politiques ?
À plusieurs moments de son histoire récente, la Chine a été dirigée par des dirigeants issus exclusivement du monde de l’ingénierie. En 2002, les neuf membres du Comité permanent du Politburo étaient tous titulaires d’un diplôme d’ingénieur. Le secrétaire général avait une formation en génie hydraulique. Le Premier ministre était géologue. Je pars de ce constat pour affirmer que la Chine façonne son environnement physique.
Pour comprendre la Chine des quarante dernières années, il faut considérer la façon dont elle s’est lancée dans une gigantesque vague de construction de routes, de ponts, de centrales à charbon, nucléaires et solaires, ainsi que de trains à grande vitesse à travers tout le pays. Ces ingénieurs sont des ingénieurs de l’environnement.
J’ai vécu en Chine entre 2017 et 2023 ; l’un des éléments centraux de la politique de Xi durant cette période a été, en 2021, sa tentative de démolition contrôlée du secteur immobilier : trop d’appartements étaient construits par des promoteurs publics surendettés. Xi a aussi essayé de réorienter un grand nombre de diplômés des meilleures universités chinoises vers les semi-conducteurs ou les technologies stratégiques de l’aviation plutôt que vers les cryptomonnaies et l’Internet grand public.
Il faut aussi compter avec les « ingénieurs de l’âme », une expression de Staline que Xi Jinping a reprise. Les dirigeants chinois sont fondamentalement des ingénieurs sociaux, comme en témoignent des mesures telles que la politique de l’enfant unique ou celle du zéro-Covid — politiques dont j’ai connu les effets. Ce souci du nombre transparaît jusque dans leur nom.
Il n’y a aucune ambiguïté quant à la signification de ces politiques ; elles considèrent la société comme un matériau de construction supplémentaire, à démolir ou à remodeler à leur guise, comme s’il s’agissait simplement d’un grand exercice d’ingénierie sociale ou d’optimisation.
C’est une façon d’aller au-delà de la compréhension de la Chine comme étant uniquement un État léniniste, socialiste ou autocratique.
Ce type d’ingénierie sociale ne conduirait-il pas à ce que James C. Scott 29 a décrit comme une entreprise hautement moderniste aux résultats parfois catastrophiques ?
Oui, c’est certainement une façon de comprendre la Chine comme étant à la fois léniniste et une forme de capitalisme d’État. Plusieurs de ces étiquettes peuvent s’appliquer, mais le cadre du « haut modernisme » est très pertinent.
Les Chinois pratiquent une forme avancée de modernisme. Dans le livre de James C. Scott, les exemples cités étaient les projets de Le Corbusier, l’Ouganda et divers autres endroits. La Chine pratique probablement des formes beaucoup plus intensives de ce modernisme : dans de nombreux endroits, les immenses blocs d’immeubles d’habitation semblent tout droit sortis de Brasilia ou de l’œuvre de Le Corbusier.
Pourquoi les ingénieurs sont-ils historiquement si bien représentés parmi les élites politiques chinoises ? Est-ce lié au système éducatif, à la manière dont le Parti communiste choisit ses dirigeants ou à autre chose ?
Après avoir pris la tête du pays à la fin des années 1970, Deng Xiaoping a hérité d’une Chine complètement détruite par Mao Zedong. En considérant son prédécesseur, il a jugé que Mao était d’abord un poète, ensuite un romantique, et enfin un seigneur de guerre.
Deng s’est demandé alors : quel est le contraire d’un poète ? C’est sans aucun doute un ingénieur. Dans La Montagne magique, l’écrivain Thomas Mann voulait rendre son protagoniste, Hans Castorp, aussi ennuyeux que possible. Comment s’y est-il pris ? Il en a fait un ingénieur.
Tout au long des années 1980, Deng Xiaoping a promu de nombreux ingénieurs au Comité central et au Politburo. Les ingénieurs sont ennuyeux et technocrates. Deng Xiaoping pensait que ces personnes formées dans des domaines techniques devaient diriger la Chine ; elles étaient après tout capables de construire de grands barrages et de démontrer que la Chine s’engageait dans des projets monumentaux, ainsi que dans le développement économique des zones rurales.
À l’heure actuelle, la Chine compte une trentaine de centrales nucléaires en construction. Les États-Unis n’en ont aucune. L’Allemagne en déconstruit deux.
Dan Wang
C’est en 1980 que Deng Xiaoping a mis en place la politique de l’enfant unique, fortement influencée par des scientifiques spécialisés dans les missiles. Cette politique fournit la base technique et technocratique de l’État moderne fondé sur l’ingénierie.
Il est peut-être possible d’éclairer cet état de fait à la lumière de l’histoire de la Chine impériale.
D’une part, lors de cette période, de grands projets d’ingénierie ont été entrepris : ainsi, par exemple, de la Grande Muraille ou du Grand Canal 30. Le premier était un système de fortification, le second un système de gestion hydraulique de l’eau.
D’autre part, sur le plan social aussi, la Chine impériale doit être comprise en partie à travers le système des examens impériaux, par lequel l’empereur ne permettait pas à une aristocratie héréditaire de régner. Il s’agissait principalement d’un système d’examens compétitifs visant à promouvoir les technocrates. Nous pouvons peut-être considérer cela comme un autre projet d’ingénierie.
Aujourd’hui, étudier l’ingénierie dans les universités chinoises est-il considéré comme la voie vers la réussite ? Est-ce la filière la plus prisée des étudiants ?
C’est l’une des filières les plus prisées. Les gens pensent que l’ingénierie est une très bonne filière, tout comme les sciences et les mathématiques. C’est généralement dans ces domaines que les Chinois essaient d’exceller : les sciences, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques.
J’ai étudié la philosophie à l’université de New York. Le nombre total d’étudiants en philosophie en Chine est d’environ 30 000, ce qui est minuscule pour un pays si grand. Beaucoup de disciplines dans le domaine des humanités semblent être activement découragées.
Il existe toujours en Chine comme aux États-Unis un sentiment que la technologie et la finance sont les filières les plus lucratives. Celles-ci nécessitent davantage de parcours d’études centrés sur l’informatique, l’ingénierie ou les mathématiques.
Il devient aujourd’hui difficile de rivaliser avec l’industrie chinoise. Quel regard a-t-on en Chine sur les savoir-faire technologiques ?
Qu’est-ce que la technologie ? Je pense que la technologie comprend trois éléments.
Premièrement, il s’agit des outils et des équipements que nous pouvons observer. Par analogie, dans une cuisine, il s’agirait des casseroles ou des poêles.
Deuxièmement, il s’agit des instructions directes : les brevets, les plans, tout ce que l’on peut écrire, comme une recette.
La troisième technologie, et la plus importante, est la connaissance des processus, c’est-à-dire tout ce qui ne peut être écrit. C’est le type de connaissance qui existe dans la tête des gens, entre les gens et dans les mains des gens.
Nous comprenons tous que notre travail ne peut pas être simplement consigné dans un manuel. Il y a trop d’éléments immatériels en jeu. Si vous donnez à quelqu’un qui n’a jamais cuisiné de sa vie la cuisine la mieux équipée et la recette la plus détaillée qui soit, nous ne pouvons pas être sûrs qu’il sera capable de préparer quelque chose d’aussi simple que des œufs brouillés : cela même représente un défi de taille.
Les États-Unis ont toujours été gouvernés par des avocats, mais pendant un peu plus d’un siècle, ils ont eux-mêmes été un État d’ingénieurs.
Dan Wang
Beaucoup d’Américains ont perdu ce savoir-faire en délocalisant une grande partie de leurs emplois industriels à l’étranger. Les Chinois ont été très désireux d’acquérir l’expertise managériale nécessaire pour apprendre à développer d’excellents produits pour Walmart, Apple ou Tesla.
La culture du savoir est un peu plus répandue en Asie de l’Est. Le sanctuaire d’Ise, l’un des sanctuaires shintoïstes sacrés du Japon, en est un bon exemple : c’est un temple en bois que l’on démolit tous les 20 ou 25 ans, puis que l’on reconstruit à un autre endroit afin d’enseigner explicitement à la génération suivante comment préserver un savoir précieux. C’est assez remarquable.
Les traditions occidentales ont codifié une grande partie de leur technologie dans de grandes cathédrales comme Chartres ou Notre-Dame ; cependant Notre-Dame peut brûler. Sommes-nous sûrs de pouvoir reconstruire ces grands édifices en pierre ? C’est parfois possible, mais il semble que l’Occident ait perdu le savoir-faire nécessaire pour les bâtir.
Dans un cas au moins, les Japonais ont compris qu’un savoir-faire touchant à quelque chose d’aussi simple que le bois doit être pratiqué pour être entretenu.
Est-il possible de faire revivre le savoir-faire aux États-Unis ou en Europe, c’est-à-dire dans des pays plus désindustrialisés ? Ou s’agit-il plutôt de quelque chose qui, une fois perdu, est perdu pour toujours ?
Les Américains ont fait un travail fantastique pour oublier leur savoir-faire ; cela ne semble pas prometteur.
Il y a cependant beaucoup de choses que l’on peut réapprendre. Les Allemands et une grande partie des Français et des Italiens ont conservé une grande partie de leur savoir-faire industriel, principalement parce qu’ils n’ont pas délocalisé beaucoup d’emplois à l’étranger.
Il me semble cependant que si les pays voulaient réapprendre à construire quelque chose comme une cathédrale ou quelque chose de plus important sur le plan économique, comme une industrie des semi-conducteurs ou de l’aviation, cela devrait être possible.
Oublier est un choix politique. Les Américains font de leur mieux pour réapprendre ; je dirais pourtant que l’administration Trump ne fait pas du bon travail. Elle crée beaucoup d’incertitude économique avec ses droits de douane, entre autres mesures.
Pensez-vous qu’il existe une réelle différence séparant la Chine des principaux États développementalistes — le Japon, Taïwan ou la Corée du Sud ? Votre concept d’État-ingénieur cherche-t-il à mettre un mot sur cette réalité distincte ?
Je pense que le cas chinois va un peu plus loin que ces autres expériences.
Le système chinois peut être considéré comme un mélange de trois choses : il est pour un tiers un État développementaliste d’Asie de l’Est – comme le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan –, pour un tiers un modèle de gouvernance léniniste de type soviétique ; enfin, il est pour un tiers proprement chinois. Ces influences sont mélangées, séparant la Chine du Japon et de l’ancienne URSS sur des points essentiels.
Par exemple, l’Union soviétique n’a jamais eu d’économie de consommation fonctionnelle ; or, la Chine a l’économie autocratique la plus efficace qui ait jamais existé. D’autre part, une différence essentielle avec le Japon est que ce dernier exportait presque entièrement sa valeur ajoutée ; du reste, il n’autorisait guère les investissements étrangers.
Lorsque la Chine s’est industrialisée, Deng Xiaoping a réalisé à quel point elle était en retard. La Chine a ainsi importé beaucoup d’expertise du Japon, d’Europe et surtout des États-Unis, en exportant beaucoup de produits Walmart, Apple et Tesla. À certains égards, la Chine est beaucoup plus ouverte que ne l’était le Japon.
Il ne fait aucun doute que l’expérience de la Chine s’inscrit dans la continuité de nombreuses expériences historiques ; néanmoins, elle les prolonge de beaucoup. Dans le secteur de la construction, la Chine est allée bien plus loin que le Japon.
Je ne pense pas non plus que les autres États développementalistes aient vraiment tenté, à cette époque de mondialisation, de forcer leurs meilleurs diplômés universitaires à rester à l’écart de certains secteurs pour travailler dans des domaines nationaux stratégiques.
La politique de l’enfant unique, le zéro-Covid, le système du hùkǒu 31, le fonctionnement des camps de détention pour siniser la foi musulmane au Xinjiang — tout cela va bien au-delà de ce qu’ont fait les autres États en Asie de l’Est. D’autres pays ont certes fait face à la pandémie, mais la Chine a mené la politique du zéro-Covid de la manière la plus agressive qui soit ; d’autres États d’Asie de l’Est ont mis en place des mesures de contrôle des naissances, mais la politique de l’enfant unique était de loin le système de hùkǒu le plus agressif. Je ne pense pas qu’aucun autre pays de cette région ait pratiqué la sinisation du bouddhisme tibétain et de la foi musulmane.
Les dirigeants chinois considèrent la société comme un matériau de construction supplémentaire, à démolir ou à remodeler à leur guise.
Dan Wang
Dans votre livre, vous faites une distinction entre un État d’ingénieurs et une société d’avocats, la seconde étant plus hostile aux vastes programmes de construction. Au Japon pourtant, comme le souligne le livre MITI and the Japanese Miracle de Chalmers Johnson 32, l’une des plus grandes institutions développementalistes est peuplée d’anciens étudiants des meilleures facultés de droit de Tokyo. Face à ces projets d’ingénierie de l’État, l’obstacle n’est-il pas plutôt la société civile ?
Les freins à la construction ne viennent pas des avocats en tant que tels : les États-Unis ont toujours été gouvernés par des avocats, mais pendant un peu plus d’un siècle, ils ont eux-mêmes été un État d’ingénieurs. Du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe siècle, ils ont construit des réseaux de canaux, de chemins de fer, d’autoroutes, des gratte-ciel à Chicago et à Manhattan. Ils ont aussi entrepris le projet Manhattan et les missions Apollo.
Dans les années 1960 et 1970, quelque chose a changé dans la société civile américaine ; les avocats ont cessé d’être des avocats de Wall Street créatifs, essayant de lever des fonds pour construire des chemins de fer ou utilisant la loi pour exproprier des propriétaires fonciers afin que les « barons voleurs 33 » puissent construire. De même, ces années-là, les Américains ont réagi contre l’État-ingénieur, par exemple contre la construction excessive d’autoroutes ou la pulvérisation de DDT et d’autres pesticides dans tout le pays. Les étudiants en droit issus de l’élite ont renoncé à devenir des dealmakers ; ils sont devenus des régulateurs et des avocats plaidants.
J’ai été boursier à la Yale Law School, l’un des fleurons du système juridique américain. Aujourd’hui, les étudiants en droit veulent mener des procès pour entraîner un changement sociétal — par exemple, empêcher les entreprises ou le gouvernement de construire. C’est là ce qu’ils considèrent comme la meilleure utilisation du droit.
Les élites américaines se sont beaucoup plus orientées vers la réglementation et les litiges ; elles ont abandonné cette tradition d’ingénierie. C’est un changement crucial.
Outre cette tendance au sein de la société civile américaine, le système politique américain est quelque peu anti-construction. Je suis membre de la Hoover Institution à Stanford et j’ai passé beaucoup de temps dans la région de la baie de San Francisco : elle compte environ vingt-six agences chargées de gérer les transports publics. C’est là une organisation sans rationalité, qui a des origines historiques : les Américains ont en partie hérité de la common law britannique.
Ce système a aussi eu une influence au Canada, en Nouvelle-Zélande et en Australie ; dans tous ces endroits, il est assez difficile de construire. Lorsqu’il s’agit d’infrastructures publiques et de travaux publics, il ne faut faire confiance à personne qui parle anglais.
Dans les pays anglophones, il existe un certain débat autour de cette crise des infrastructures et du manque de projets de construction, pour remédier par exemple à la crise du logement. Quelle est la bonne réponse face à ces problèmes ?
L’abondance doit être la réponse. Les États-Unis manquent actuellement de logements ; même après les incendies qui ont ravagé Los Angeles au début de l’année, la ville n’accorde aucun permis de construire. C’est scandaleux. Elle doit construire beaucoup plus.
Los Angeles doit également développer davantage les transports en commun ; il nous faut un gouvernement capable de construire, comme il prétend vouloir le faire avec le projet de train à grande vitesse en Californie.
Les centres de données sont le meilleur contre-exemple de ce que l’Amérique a su très bien construire.
Dan Wang
Le projet de train à grande vitesse a été initialement approuvé par les électeurs lors d’un référendum en 2008. Malgré cette décision d’il y a bientôt vingt ans, je doute qu’en 2038, trente ans après le référendum, quiconque puisse prendre le train de San Francisco à Los Angeles. Il est scandaleux qu’un État gouverné depuis plus de dix ans par le même parti, comme l’est la Californie, ne puisse pas répondre aux demandes des électeurs.
Le Parti républicain s’oppose à la construction de toutes sortes de façons. Donald Trump semble détester les éoliennes en particulier ; c’est très bizarre.
À l’heure actuelle, la Chine compte une trentaine de centrales nucléaires en construction. Les États-Unis n’en ont aucune. L’Allemagne en déconstruit deux.
Vous établissez un contraste entre la société loyaliste américaine et l’État ingénieur chinois. Cependant, il y a actuellement un énorme effort de construction aux États-Unis dans un domaine très spécifique : les centres de données. Comment cela s’inscrit-il dans votre analyse ?
Les centres de données sont le meilleur contre-exemple de ce que l’Amérique a su très bien construire.
D’un point de vue général, je pense que les États-Unis fonctionnent très bien. L’un des avantages d’une société gouvernée par les avocats est que ceux-ci sont capables de défendre la richesse. Les États-Unis sont le meilleur pays au monde pour être riche ; dans ce pays, les riches se sentent à l’aise pour créer de grandes entreprises. En revanche, si vous créez une très grande entreprise en Chine, Xi Jinping vous cherchera des ennuis ; en Europe, il n’est plus possible de devenir riche : la plupart des richesses y semblent être transmises par héritage.
Il est remarquable que la côte Ouest américaine ait créé non pas une, mais plusieurs entreprises valant plus de mille milliards de dollars. Le fait que Nvidia vaille plus de quatre mille milliards de dollars est remarquable.
C’est ici que réside l’avantage : aux États-Unis, les riches font ce qu’ils veulent. Parfois, cela peut être utile.
Les centres de données font sans doute partie de ce tableau. Les terrains destinés aux centres de données sont éloignés des grands centres urbains, ce qui les rend relativement peu coûteux ; néanmoins, en raison de la quantité d’énergie et d’eau qu’ils consomment, ces centres susciteront des réactions politiques négatives.
L’Amérique doit fonctionner pour le plus grand nombre, qui a besoin de logements, de transports en commun et de coûts énergétiques moindres. Les avocats ont trop souvent été les serviteurs des riches ; ce dont nous avons besoin, c’est d’un gouvernement qui fonctionne pour tous.
Pensez-vous qu’il existe un autre État ingénieur que la Chine ? L’Allemagne, par exemple, est un pays qui compte beaucoup d’ingénieurs, d’étudiants et une grande industrie.
Je suis réticent à pousser cette analyse trop loin. Je parle des États-Unis et de la Chine en partie parce que j’ai passé la majeure partie de ma vie dans ces pays ; ce sont ceux que je connais le mieux.
Le politologue Edward Luttwak a inventé une expression très pertinente pour décrire ces deux grandes superpuissances : l’autisme des grandes puissances. Lorsque vous êtes l’une d’entre elles, vous pouvez vous spécialiser pour ne plus penser qu’à vous-mêmes.
Il est ainsi compréhensible que ces deux pays soient hyperspécialisés ; le Canada a peut-être un système politique plus raisonnable. Je m’interroge aussi sur la France, qui compte beaucoup de diplômés techniques réussissant très bien dans la gestion du système nucléaire. La France a eu beaucoup de mathématiciens qui occupaient des postes de haut niveau au sein du gouvernement ; peut-être donc que les Français sont plus proches d’être un État d’ingénieurs.
L’Union soviétique n’a jamais eu d’économie de consommation fonctionnelle ; au contraire, la Chine a l’économie autocratique la plus efficace qui ait jamais existé.
Dan Wang
Y a-t-il une forte culture de l’ingénierie en Europe ?
Malgré toute la folie qui règne actuellement aux États-Unis, je ne suis pas très optimiste au sujet de l’Europe. Le Danemark est censé être la grande réussite économique de l’Union, d’autant plus qu’il abrite l’entreprise pharmaceutique Novo Nordisk ; or, au cours de l’année 2025, le cours de l’action Novo Nordisk a chuté de 50 % ; le PDG a été licencié, principalement en raison de la concurrence actuelle avec les fabricants de médicaments américains.
Ce que je constate en Europe, c’est que celle-ci est sérieusement désindustrialisée par rapport à la Chine. C’est un phénomène manifeste en Allemagne, dans l’industrie automobile par exemple.
D’autre part, l’Europe est devancée par les Américains dans toutes sortes d’industries non manufacturières : que l’on considère la biotechnologie, les logiciels d’intelligence artificielle ou les services financiers, les Européens ne semblent pas très compétitifs. À l’heure actuelle, ce qui soutient le marché boursier de l’Union, c’est que les consommateurs asiatiques achètent des sacs à main français. Cela ne me semble pas durable.
À mesure que l’économie s’affaiblit, je soupçonne que la situation politique ne s’améliore pas. Les partis populistes de droite talonnent les dirigeants sortants presque partout et je pense qu’ils ne proposeront pas de programme ambitieux pour renforcer l’Europe. L’entrevue de Turnberry entre Donald Trump et Ursula von der Leyen est tout le contraire de ce renforcement ; les Européens n’ont pas d’esprit d’entreprise.
Les Américains et les Chinois se ressemblent beaucoup, tout comme les Européens et les Japonais. Les Américains et les Chinois ont le sens de l’initiative ; les premiers ont une expression pour cela, it’s time to make the donuts 34 — c’est une façon de dire qu’ils se soucient de l’argent ; pour cela, ils prennent des raccourcis. Partout dans le monde, les gouvernements pensent que ce sont de grands pays : tout le monde devrait donc les écouter.
Les Européens et les Japonais ont des villes bien plus belles et des transports en commun bien plus fonctionnels. Néanmoins, ils sont peu enclins à changer. Leurs gouvernements n’ont aucun sens des lieux où se trouve le pouvoir réel.
Bien que votre description soit assez sévère, elle résume bien la situation en une seule phrase : l’économie du mausolée.
En me promenant dans Vienne j’ai eu ce sentiment d’une « économie du mausolée » : trop de régions d’Europe semblent se contenter de préserver le passé pour satisfaire le tourisme. Venise semble être aujourd’hui une ville vide de sens, et même un court séjour à Barcelone laisse la même impression. Les Barcelonais sont très hostiles au tourisme : on peut les comprendre. Plus généralement, d’après mes allées et venues dans de nombreuses régions d’Europe, il y a trop d’endroits excessivement statiques.
À Paris, j’ai eu le sentiment d’une renaissance ; il y a l’ancien et le nouveau. On peut peut-être en dire autant de Londres.
Malgré ces pensées pessimistes sur l’Europe, j’espère pouvoir être réfuté un jour.
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14.11.2025 à 15:52
« La Commission européenne veille sur la France : personne ne veille sur les États-Unis », une conversation avec Kenneth Rogoff
« Pour les entreprises et le capital, Trump continue d’être une aubaine. »
Mais il est en train de transformer en profondeur l’économie américaine sans aucun garde-fous.
Pour l’économiste Kenneth Rogoff, le Parti républicain finira par le payer dans les urnes.
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Texte intégral (3179 mots)
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Il existe aujourd’hui un large consensus sur le fait que l’administration Trump annonce et met en œuvre une série de politiques préjudiciables à la croissance, qu’il s’agisse de la modification du visa H-1B pour les travailleurs étrangers ou des droits de douane. La réaction des marchés est pourtant étonnamment modérée. N’est-ce pas là un paradoxe ?
Certaines des politiques de Trump comme les droits de douane ont pour les États-Unis des effets néfastes à long terme.
Mais une économie ne s’effondre pas par le seul effet des droits de douane.
De nombreux économistes sérieux ont d’ailleurs publié des modèles montrant une série de choses qui ne se produiraient pas même si les droits de douane étaient permanents — ce qui prouve d’ailleurs que les États-Unis ne sont pas une économie si ouverte.
L’une des raisons pour lesquelles nous n’avons pas encore constaté les effets de cette politique est la suivante : personne ne sait ce qui sera permanent et ce qui ne le sera pas. Par conséquent, les entreprises hésitent à changer leurs fournisseurs et leurs prix. Dans le même temps, il serait illusoire de penser que ces effets ne finiront pas, un beau jour, par se produire.
Un autre facteur important qui a joué en faveur de Trump est qu’il s’en est remis à son secrétaire au Trésor, Scott Bessent, sur de nombreuses questions. Ce dernier ne suscite pas le même écho lorsqu’il parle des droits de douane ou des taux d’intérêt de la Réserve fédérale. Pourtant, il a été la voix de la raison sur de nombreux sujets et Trump lui a donné du pouvoir — ce qui a calmé les choses.
Vous diriez que Bessent a joué un rôle clef dans la politique commerciale ?
J’en suis convaincu.
D’un côté, Scott Bessent est de loin la deuxième personne la plus puissante des États-Unis et il a eu une influence stabilisatrice, car il est également très intelligent. D’un autre côté, son rôle est de dire ce que Trump veut sur les questions brûlantes.
Est-ce la raison pour laquelle les marchés ne se sont pas effondrés ?
Pas seulement. Le point principal que je voudrais souligner à propos des marchés boursiers est que Trump a complètement dérégulé l’IA.
Il a dit à l’industrie : « Faites ce que vous voulez. Si Kenneth Rogoff écrit un livre et que vous voulez tout lui voler, ne vous inquiétez pas pour lui, ni pour aucun scientifique, ni pour aucun artiste : ne vous inquiétez pour personne. »
L’IA vole la voix, les visages et les idées des gens.
Trump a également déclaré : « Je me fiche du réchauffement climatique. Consommez autant d’électricité que vous voulez » pour annoncer qu’il allait doubler notre production d’électricité.
Ces deux changements — qui n’auraient pas eu lieu sous une présidence Harris — ont favorisé l’IA.
De plus, l’industrie montre désormais qu’elle peut réduire ses effectifs pour augmenter ses profits. Nous entrons dans une ère où les profits augmentent en même temps que les revenus du travail diminuent. Les États-Unis connaîtront par conséquent un chômage de masse. De nombreuses estimations existent mais je pense que cela se produira plus rapidement qu’on ne le pense.
Scott Bessent est de loin la deuxième personne la plus puissante des États-Unis.
Kenneth Rogoff
Pourquoi ?
Tous ceux qui utilisent un ordinateur pour l’essentiel de leur travail sont en difficulté.
Les plombiers et les infirmières pourraient être épargnés, mais l’IA aura quoi qu’il en soit un effet massif.
Ce que nous observons dans les cours boursiers, ce n’est pas seulement une croissance économique mais une augmentation de la part des entreprises. Elles parviennent à conserver une plus grande partie de leur argent.
L’euphorie actuelle sur les marchés est partiellement explicable par la dérégulation massive de l’IA — ce qui, du point de vue de l’humanité et de la stabilité sociale, est une décision horrible. Personne ne devrait décider que les droits d’auteur ou le chômage n’ont pas d’importance et que nous devrions accélérer sur l’IA.
Or c’est ce qu’a fait Trump.
Pour les entreprises, c’est formidable, c’est une bien meilleure nouvelle que quatre années supplémentaires d’administration Biden ou Harris.
Autrement dit, pour les entreprises et le capital, Trump continue d’être une aubaine.
Si la caractéristique déterminante du moment est une forte croissance et un chômage en hausse, qu’est-ce que cela signifie pour la stabilité budgétaire des États-Unis ? Avec une croissance très élevée de la productivité, le risque que la dette fédérale devienne insoutenable est-il moindre ?
C’est possible.
Mais il nous faut attendre avant de se prononcer, car je vois quelques contradictions.
Premièrement, le capital est très difficile à taxer. À mesure que la productivité augmente, les entreprises peuvent licencier des travailleurs tout en conservant le même rendement. Les bénéfices augmentent, mais les revenus du travail diminuent.
Il est beaucoup plus facile de taxer les revenus du travail que ceux du capital. Je ne pense donc pas que nous devrions supposer que les impôts augmenteront au même rythme que la croissance.
Mais je dirais aussi qu’il y a encore de nombreux goulets d’étranglement.
Jusqu’à présent, la croissance est presque entièrement due à la construction de ces centres de données gigantesques — car c’est là que l’on prévoit une croissance. Cependant, divers goulets d’étranglement empêchent une expansion suffisante de ces centres pour que nous puissions tous les utiliser en permanence. Les entreprises qui y sont liées connaissent une croissance très rapide mais elles perdent beaucoup d’argent. Elles auront du mal à monétiser leurs activités.
Si l’on examine les utilisations de l’IA dans l’article récemment publié par OpenAI 35, on constate que seul un tiers d’entre elles concerne des applications commerciales, les deux autres tiers étant destinés à des usages civils, tels que la thérapie. Je comprends que des publicités pourraient voir le jour sur les plateformes d’IA générative telles que Claude ; ces plateformes ne connaîtront pas une croissance aussi rapide que prévu.
Il est beaucoup plus facile de taxer les revenus du travail que ceux du capital.
Kenneth Rogoff
Alors que l’État de droit est ébranlé par la présidence impériale de Trump, les entreprises sont désormais soumises aux caprices du président. Ce retour à la féodalité n’est-il pas une menace pour le capital ?
Il serait peut-être exagéré de dire que Trump a enterré la Constitution, mais il l’a radicalement réinterprétée.
Jusqu’à présent, la Cour suprême l’a laissé faire, ce qui est une catastrophe. Avoir un président très puissant qui peut prendre des décisions arbitraires à tout moment n’est bon ni pour la croissance, ni pour la stabilité.
Dans le domaine économique, je suis convaincu que Trump va prendre le contrôle de la Réserve fédérale, pour y mettre les siens. C’est inévitable ; il trouvera un moyen d’y parvenir. Cela pourrait lui être bénéfique pendant son mandat, mais à long terme, cela créerait un problème invisible : une inflation plus élevée et plus instable, des taux d’intérêt plus élevés, une plus grande volatilité des taux de change, davantage de crises financières, etc.
À court terme toutefois, je ne pense pas que cela aura beaucoup d’importance.
C’est étonnant — pourquoi ?
Les gens réagiront très lentement.
Seules les personnes qui couvrent ce sujet de manière professionnelle seront pleinement conscientes de tout ce qui se passe.
Le citoyen lambda et l’homme d’affaires moyen ne savent rien de tout cela aujourd’hui : des enquêtes économiques montrent que les milieux d’affaires traditionnels ignorent tout de l’objectif de 2 % et des subtilités de la Réserve fédérale 36. Ils voient simplement quel est leur pouvoir de fixation des prix et peut-être l’impact sur leurs concurrents et leurs intrants.
Ce qui me semble très déroutant, c’est que les républicains, qui ont été très discrets pour la plupart, ne se rendent pas compte qu’ils pourraient avoir dans quatre ans un président Mamdani ou quelqu’un de ce type, qui héritera de tout le pouvoir que Trump a établi pour la présidence.
Car ce n’est pas seulement son pouvoir que Trump est en train de changer — mais la présidence elle-même.
Trump va prendre le contrôle de la Réserve fédérale, pour y mettre les siens. C’est inévitable ; il trouvera un moyen d’y parvenir.
Kenneth Rogoff
Certains à gauche répondent qu’ils n’imaginent pas quelqu’un d’autre au pouvoir dans quatre ans.
Mon pari est que les républicains seront écrasés lors des prochaines élections. Je ne dis pas cela parce que je déteste Trump mais parce que beaucoup de choses qu’il fait finiront par se retourner contre lui — ne serait-ce que le chômage de masse qui résultera de toutes ses politiques en matière d’IA.
Il faut se rappeler que beaucoup de choses que fait Trump ont été initiées par les démocrates, qui voulaient abolir les règles permettant l’obstruction parlementaire. Obama l’a dit le premier, suivi par Biden. Tous deux voulaient avoir un gouvernement traitant avec un Sénat où aucune minorité de blocage ne pourrait s’opposer à la majorité 37 ; ils ne se rendaient pas compte, semble-t-il, qu’ils pourraient perdre un jour les élections. Ils ont de la chance que les républicains aient refusé d’abolir ces règles comme le souhaitait Trump ; car ils avaient le pouvoir de le faire.
En même temps, si les démocrates acculent les républicains, rien de tout cela ne sera très bon pour la stabilité à long terme.
Je crains, au fond, que nous ne basculions vers l’extrême gauche.
Malgré ce que j’ai dit à propos de Trump, les démocrates me semblent en effet très à gauche dans leurs politiques économiques.
Comment gérer une entreprise avec de tels revirements ? La situation serait similaire à celle de certains pays européens.
Qu’est-ce que tout cela signifie pour l’avenir de l’économie américaine ?
Alors que Trump promeut un discours de dérégulation favorable à l’industrie en déclarant : « nous sommes en guerre avec la Chine et nous devons la battre », il laisse de côté des questions extrêmement importantes concernant l’avenir de l’humanité — aussi hyperbolique que cela puisse paraître.
Un futur possible est celui où nos enfants passeraient leur temps à regarder Netflix et à commander à manger sur DoorDash 38, sans jamais s’impliquer dans quelque chose ni avoir à réfléchir à quoi que ce soit.
Plus tard, nous considérerons cette époque sans freins ni contrepoids comme une terrible erreur ; par exemple, nous avons commis une faute grave en ne soumettant les réseaux sociaux à aucune réglementation. C’était une erreur historique : nous avons commencé à la payer et nous sommes pourtant en train de l’aggraver.
Ce point sur les réseaux sociaux peut paraître anecdotique. En réalité, il est crucial pour l’économie parce que cela créera une grande instabilité ; il y aura beaucoup de résistance politique.
Même si nous avions un président comme Mamdani, les gens ne se sentiraient ni rassasiés, ni heureux — car ils seraient au chômage. Pendant ce temps, d’autres personnes vaudront mille milliards de dollars.
Cet avenir est probable — malheureusement, beaucoup de gens le présentent comme quelque chose de positif.
La Commission européenne veille sur la France : personne ne veille sur les États-Unis.
Kenneth Rogoff
Vous avez beaucoup écrit sur la dette et la politique budgétaire. Avez-vous une opinion sur la situation budgétaire actuelle en France ?
En France, les choses se sont déroulées plus rapidement que je ne le prévoyais. L’Europe est également confrontée à des taux d’intérêt plus élevés aujourd’hui, ce qui a changé la perception selon laquelle « la dette est un cadeau que l’on se fait » 39.
Des économistes comme Paul Krugman et Larry Summers ont longtemps donné l’impression que la dette était une forme de cadeau : « dépensez autant que vous voulez, vous n’avez pas à vous en soucier ». J’ai fait valoir que l’Europe était également très affectée par la normalisation des taux d’intérêt réels, mais je ne pensais pas que nous assisterions à cela lors du prochain choc majeur.
Aujourd’hui, on constate en France que les taux d’intérêt réels sont en hausse ; le niveau d’endettement est bien plus élevé qu’il ne l’a jamais été et la population vieillit. La France se trouve ainsi dans la même situation que le Royaume-Uni et les États-Unis, deux autres pays très vulnérables.
Cet état de fait aura probablement son importance à l’avenir. C’est un problème pour la France, mais celle-ci est supervisée par des adultes ; les États-Unis n’ont rien de tel.
Que voulez-vous dire ?
La Commission européenne veille sur la France : personne ne veille sur les États-Unis. Par ailleurs, la Banque centrale européenne est plus indépendante que la Réserve fédérale. Je pense que cette combinaison de facteurs donne plus de temps à la France, même si sa situation présente des ressemblances avec celle outre-Atlantique.
Les dirigeants français n’ont pas beaucoup de pouvoir, mais ils en ont quand même un peu. Cela contribue à assurer une certaine supervision objective.
La BCE accorde également beaucoup d’importance à l’avis de la Commission.
En vérité, les choses deviendraient vraiment difficiles si la France avait besoin de l’aide de la BCE après avoir complètement ignoré la Commission.
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12.11.2025 à 06:00
Les innovations radicales de la Chine dans l’IA et les semi-conducteurs : une enquête comparative
Pour penser une stratégie européenne face à la poussée chinoise, il faut commencer par la cartographier.
Alicia García-Herrero et Michal Krystyanczuk signent la première étude comparative qui traque les innovations radicales dans l’Union, en Chine et aux États-Unis en matière d’IA, de semi-conducteurs et d’informatique quantique — et formulent des recommandations pour amorcer un rattrapage continental.
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Texte intégral (8849 mots)
Points clefs
- Cette étude examine un point clef pour l’avenir de l’Europe : l’ascension rapide de la Chine dans le domaine de l’innovation de pointe en matière d’intelligence artificielle, de semi-conducteurs et d’informatique quantique, ainsi que les entreprises les plus importantes à l’origine de ces percées.
- Si les États-Unis sont globalement en tête dans ces trois domaines, la Chine continue de réduire l’écart et excelle désormais dans des secteurs tels que la fabrication de semi-conducteurs, le traitement vidéo et audio par IA et la vision aérienne.
- Pékin accuse toutefois le plus grand retard dans le domaine de l’informatique quantique. L’Union est quant à elle nettement en retard par rapport aux États-Unis et à la Chine en matière de brevets radicalement innovants — avec des performances relatives légèrement meilleures dans le domaine quantique.
- En ce qui concerne la diffusion de ces avancées, les innovateurs chinois et américains sont beaucoup plus rapides que leurs homologues européens pour reproduire les brevets novateurs d’autres pays. Les innovateurs européens mettent plus de deux fois plus de temps à reproduire les avancées américaines ou chinoises — que ce soit dans le domaine de l’IA, des semi-conducteurs ou du quantique.
- Le fait que la reproduction chinoise soit presque aussi rapide que la reproduction américaine, même dans des domaines soumis à des contrôles stricts à l’exportation, est un autre signe de l’évolution rapide des capacités d’innovation de la Chine dans les technologies critiques.
- La Chine se distingue par la diversité des entreprises et des institutions qui dominent le dépôt de nouveaux brevets. Aux États-Unis, les avancées sont fortement concentrées dans les grandes entreprises technologiques. Les brevets novateurs originaires de l’Union sont déposés par un mélange d’entreprises et de centres de recherche publics, le secteur des télécommunications étant plus dominant que dans d’autres régions.
- En outre, la Chine progresse dans le domaine de l’innovation nationale en matière de recherche fondamentale. Cela lui confère un avantage, en particulier dans le domaine des semi-conducteurs, auquel elle a consacré des ressources énergétiques et financières très importantes.
- Parallèlement, la fragmentation des marchés européens et leur dépendance à l’égard de la recherche publique limitent l’effet d’échelle et freinent la commercialisation. Pour combler cet écart, l’Europe doit intensifier la recherche et le développement dans les technologies critiques tout en intégrant davantage ses écosystèmes nationaux d’innovation.
Introduction
La suprématie dans les technologies critiques, en particulier l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs et l’informatique quantique, est devenue le dénominateur de la puissance économique et stratégique 40.
Ces technologies sont à la base de tout — des armes autonomes à la modélisation climatique.
Leur contrôle façonne les chaînes d’approvisionnement mondiales, la sécurité nationale et la résilience économique.
L’ascension de la Chine dans ces technologies a été si rapide que l’on pense généralement qu’elle a déjà rattrapé les États-Unis, lui assurant ainsi l’autonomie qu’elle recherche depuis longtemps 41. La sortie du modèle d’IA open source et rentable DeepSeek au début de l’année 2025, modèle révolutionnaire qui a surpassé les références des géants américains tels que Meta tout en contournant les restrictions à l’exportation de puces, a par exemple renforcé l’idée que la Chine était en passe de dépasser rapidement les États-Unis en matière d’innovation dans le domaine de l’IA. L’Union européenne est, quant à elle considérée comme à la traîne en matière de percées technologiques dans ces domaines 42.
Dans cette étude, nous montrons, à l’aide d’une analyse utilisant des grands modèles de langage (LLM) 43, où se situe la Chine par rapport aux États-Unis et à l’Union en matière d’IA, de semi-conducteurs et d’informatique quantique.
Nous classons les trois économies en fonction de leurs recherches fondamentales dans ces domaines et examinons la rapidité avec laquelle chacune reproduit les innovations brevetées par les autres pays. Cette question est importante car si ces retombées technologiques se produisent rapidement, elles peuvent atténuer les conséquences d’un manque de percées technologiques pour les pays ou les régions qui ne sont pas à la pointe.
Enfin, nous examinons les entreprises ou les instituts de recherche à l’origine de la plupart de ces percées — et la manière dont ils diffèrent en Chine, aux États-Unis et dans l’Union 44.
La Chine semble réussir dans les domaines de l’IA, des semi-conducteurs et de l’informatique quantique, mais avec quelques réserves.
Si l’Europe veut concevoir une stratégie d’innovation plus efficace dans ces technologies, il est essentiel de comprendre comment Pékin a pu gravir si rapidement les échelons de l’innovation et pourquoi l’Union a pris du retard. Une meilleure stratégie permettrait de réduire l’écart entre l’Union et les États-Unis et, dans de nombreux cas, entre l’Union et la Chine.
Où en est la Chine ?
Depuis 2019, le nombre de dépôts de brevets chinois dans les domaines de l’IA, des semi-conducteurs et de l’informatique quantique a explosé. Mais jusqu’en 2023, la Chine n’avait pas encore dépassé les États-Unis 45. En termes de brevets pour les « innovations radicales », la Chine se classe en deuxième position derrière les États-Unis dans les domaines de l’IA et des semi-conducteurs 46. L’Union occupe une lointaine troisième place — sauf dans le domaine des technologies quantiques, où elle est à peu près à égalité avec la Chine en termes d’innovations radicales, même si les deux sont encore très loin derrière les États-Unis.
Les progrès chinois sont particulièrement évidents dans le domaine des innovations radicales liées aux semi-conducteurs, suivi par l’IA et, dans une moindre mesure, par les technologies quantiques. Les États-Unis dominent clairement ce dernier domaine. Ils dominent également celui de l’IA, même si la Chine rattrape son retard.
En ce qui concerne les semi-conducteurs, la Chine semble avoir pris la tête, mais notre analyse ne tient pas compte de deux acteurs majeurs dans ce domaine : la Corée du Sud et Taïwan. C’est une donnée importante : ces deux pays sont plus proches de l’écosystème américain et l’alimentent avec des avancées qui ne sont pas prises en compte dans notre analyse.
Dans la mesure où la domination sur un domaine aussi vaste que l’IA, les semi-conducteurs ou l’informatique quantique n’est pas forcément révélatrice en soi, il est plus utile de mener une analyse des sous-domaines de ces technologies critiques pour donner un aperçu plus concret de l’état de l’art.
Intelligence artificielle
Dans le domaine de l’IA, tout d’abord, les progrès les plus importants qu’a connus la Chine ont été réalisés dans le domaine de la vision par ordinateur pour la surveillance et les systèmes autonomes ; si l’on additionne les innovations radicales dans ce domaine faites par l’Union européenne, la Chine et les États-Unis, la Chine est à l’origine de plus de 40 % d’entre elles.
L’avantage comparatif de la Chine dans ces domaines s’est rapidement traduit par la mise en œuvre rapide d’une infrastructure numérique de ville intelligente qui traite quotidiennement des millions de points de données 47. Dans le domaine de l’IA pour les drones et les véhicules aériens, les entreprises chinoises sont en tête avec 55 % de l’ensemble des avancées réalisées en Chine, dans l’Union et aux États-Unis. La Chine a notamment été pionnière dans le domaine de l’intelligence distribuée pour la logistique (Swarm Intelligence), dépassant les États-Unis (de même que l’Union, qui est encore plus en retard 48).
Semi-conducteurs
Dans le domaine des semi-conducteurs, l’avance de la Chine repose sur des sous-domaines fortement orientés sur le hardware et la production.
La Chine y représente 65 % du total des brevets innovants déposés les trois espaces économiques considérés réunis ; elle porte une attention particulière à l’empilement 3D pour la mémoire haute densité 49. Cette technologie est essentielle pour les appareils d’IA de pointe, ce qui signifie que la Chine pourrait probablement produire des puces d’IA si elle n’était pas confrontée à d’autres contraintes, notamment en matière de lithographie 50. La mise à niveau rapide des puces chinoises s’est accompagnée d’un soutien gouvernemental très important, notamment via le programme « Made in China 2025 » 51. L’expansion chinoise, de la fabrication des semi-conducteurs à l’extraction des matériaux nécessaires à la robotique et à l’automatisation, reflète également une stratégie délibérée visant à internaliser des capacités auparavant importées, transformant la coordination industrielle en un multiplicateur technologique.
Quantique
Le domaine dans lequel la Chine semble le plus en retard est celui du quantique. Les États-Unis dominent la plupart des sous-domaines quantiques, en particulier l’informatique quantique. Néanmoins, la Chine excelle dans certains, tels que les systèmes à ions piégés pour les capteurs évolutifs qui améliorent la précision des mesures — l’une des applications de ces capteurs est la prévision des tremblements de terre 52.
Si la Chine a donc clairement progressé dans le domaine des technologies critiques, les États-Unis restent globalement dominants pour deux raisons.
Premièrement, les États-Unis ont tendance à dominer les sous-domaines les plus avancés, notamment l’apprentissage automatique, la conception de puces, l’ingénierie des matériaux et le contrôle des systèmes quantiques.
Deuxièmement, les États-Unis ont une structure plus verticalement intégrée, axée sur l’approfondissement de la spécialisation en matière d’algorithmes et de conception, qui peut ensuite servir de base à des percées technologiques dans le domaine du hardware.
Cette interconnexion accélère la diffusion entre technologies.
Par exemple, les améliorations algorithmiques dans le domaine de l’IA améliorent la conception des puces, tandis que les progrès en matière de contrôle quantique se répercutent sur les architectures informatiques. Les mêmes entreprises et institutions opèrent souvent au-delà de ces frontières, soutenant les cycles d’innovation même si la fabrication est délocalisée. Il en résulte un écosystème américain moins diversifié que celui de la Chine, mais difficile à reproduire car il conserve le contrôle des étapes de conception, d’optimisation et d’intégration des données, qui génèrent les retombées les plus importantes tout au long de la chaîne de valeur.
L’Europe reste forte dans certains sous-domaines — notamment la robotique, l’IA médicale, l’électronique de puissance, la lithographie et la photonique quantique — mais ces avantages sont clairement plus fragmentés et isolés que ceux des États-Unis et de la Chine. Des opportunités de rattrapage s’offrent toutefois à l’Union dans des niches complémentaires.
Dans le domaine de la photonique quantique, elle détient 28 % des innovations radicales des trois espaces économiques envisagés — soit plus que la Chine.
En matière d’éthique de l’IA et de modèles explicables, l’Union est légèrement en retard avec 18 % contre 20 % pour la Chine ; elle est à l’initiative d’innovations dans les cadres d’atténuation des biais qui s’alignent sur le Règlement général sur la protection des données de l’Union, offrant une voie vers des normes exportables. Dans le domaine des semi-conducteurs, la part de 15 % de l’Europe dans la lithographie ne reflète pas la position d’avantage évidente renforcée par le quasi-monopole de la société néerlandaise ASML sur les outils de lithographie extrême ultraviolet 53.
En résumé, les avantages dont bénéficient les États-Unis et la Chine sont différents mais tous deux solides tandis que l’Union est à la traîne.
La concentration de la Chine sur les technologies liées à la fabrication soutient sa capacité à se développer selon une logique d’expansion industrielle. Les États-Unis parviennent à un retour d’information rapide entre la conception et l’application grâce à une intégration étroite. Le profil plus plat de l’Europe reflète une excellence dans des domaines individuels, mais une faible connectivité. En d’autres termes, l’Europe fait preuve de profondeur sans densité ni capacité de faire jouer l’effet d’échelle de son marché.
Quelles entreprises stimulent l’innovation ?
Les écosystèmes d’innovation en Chine, aux États-Unis et dans l’Union diffèrent considérablement. Les innovateurs chinois sont beaucoup plus diversifiés que leurs homologues américains, tandis que l’Europe se situe entre les deux, même si elle s’appuie davantage sur les centres de recherche publics.
Aux États-Unis, les entreprises technologiques dominent tout le spectre des innovations radicales.
Microsoft, IBM, Intel et Qualcomm se distinguent par leur implication dans plusieurs technologies critiques, tandis que Micron Technology, Google et Amazon figurent également parmi les dix premiers innovateurs américains en termes de nombre de brevets novateurs. Cette forte concentration dans le domaine technologique présente un risque, mais offre également l’avantage de favoriser les synergies. En outre, cet écosystème concentré, soutenu par le plus grand marché de capital-risque au monde, garantit une commercialisation rapide, même s’il risque de cloisonner l’innovation dans le domaine numérique, plutôt que de la diversifier dans tous les secteurs.
Les entreprises américaines sont les plus performantes dans les domaines de la conception et des logiciels. En particulier, les entreprises d’IA telles que Microsoft, Google, IBM et Nvidia sont à la pointe des avancées en matière d’apprentissage automatique et de traitement automatique des langues, tandis qu’Amazon se concentre sur le traitement automatique appliqué. Dans le domaine des semi-conducteurs, les entreprises américaines innovent davantage que les entreprises chinoises ou européennes en matière de conception de puces, de matériaux et d’électronique de puissance — Intel, Qualcomm, Applied Materials et Micron ayant mis en place un réseau dense de coopération tout au long de la chaîne de valeur 54.
Dans le domaine de l’informatique quantique, IBM, en collaboration avec certaines universités clefs, est à la pointe dans le domaine du hardware et des systèmes de contrôle — combinant recherche et commercialisation précoce de produits.
Ces liens entre l’IA, les semi-conducteurs et les technologies quantiques ont de fortes retombées intersectorielles et aident les nouvelles idées à passer rapidement des laboratoires au marché. Par exemple, la puce quantique Willow de Google, construite à partir de semi-conducteurs avancés et d’une correction d’erreurs par IA, permet une mise à l’échelle rapide des qubits pour les simulations de batteries et de médicaments, grâce à des outils open source qui accélèrent la mise sur le marché, en quelques minutes, d’idées issues des laboratoires — une tâche qui dépasse les capacités des supercalculateurs classiques 55.
La forte concentration d’entreprises technologiques dans l’écosystème américain de l’innovation pour les technologies critiques met en évidence la véritable force des États-Unis : l’intégration profonde de la recherche, de l’ingénierie et de la commercialisation. Cela permet de traduire la science de pointe en technologies pouvant être mises à l’échelle. C’est particulièrement vrai pour les technologies critiques dont les écosystèmes se renforcent mutuellement : l’IA dépend de puces avancées et les progrès dans le domaine du quantique reposent sur la conception assistée par l’IA.
Mais la concentration de la recherche fondamentale dans quelques entreprises a également ses limites.
Premièrement, les petites innovations sont facilement captées par les grandes entreprises technologiques, ce qui peut freiner l’émergence de nouvelles pistes et conduire à une dépendance technologique. En d’autres termes, la domination des grandes entreprises technologiques, bien que positive en termes de synergies, peut découler de l’innovation réalisée par de petits acteurs qui ne peuvent rivaliser avec ces entreprises et sont rapidement rachetés par ces dernières — ce qui rend difficile l’accès à d’autres voies d’innovation.
Deuxièmement, les domaines d’excellence scientifique ont tendance à être étroitement liés aux besoins de ces entreprises — les technologies numériques et algorithmiques — mais accordent moins d’attention aux applications industrielles et au hardware.
L’écosystème technologique critique américain est donc performant mais étroit. Pour rester en tête, les États-Unis ne pourront peut-être pas se contenter de maintenir leur vitesse et leur potentiel en matière de recherche et développement — à moins de favoriser une participation plus large de l’ensemble des industries.
Contrairement aux États-Unis, la Chine dispose d’un mixte équilibré d’entités privées et publiques.
Mais ce qui la distingue vraiment, c’est la participation d’entreprises très différentes issues de secteurs variés, ce qui rend l’écosystème plus diversifié et permet différentes formes de synergies.
Si Huawei domine les trois domaines de pointe — IA, puces et quantique, ce qui souligne son importance — les types d’entreprises travaillant dans ceux-ci sont beaucoup plus variés qu’aux États-Unis.
Les champions de l’innovation dans le domaine des semi-conducteurs (TCL Technology, Changxin Memory, Yangtze Memory et SMIC) coexistent avec des géants des télécommunications tels que Huawei, mais des avancées décisives proviennent également par exemple de Ping An, une compagnie d’assurance à la pointe des innovations en matière d’IA pour l’analyse prédictive dans le domaine de la santé 56.
Les plateformes technologiques telles que Tencent et ByteDance innovent également dans le domaine de l’IA pour le traitement vidéo, tout comme les acteurs de la robotique Autel et UBTECH, pionniers des capteurs quantiques pour l’automatisation industrielle. L’entreprise d’articles ménagers Haier contribue quant à elle à l’efficacité du refroidissement des centres de données.
Cette diversité, qui couvre plus de 15 domaines où l’industrie et le monde universitaire sont étroitement liés — notamment via les hubs de l’université Tsinghua — permet une diffusion dans des domaines tels que l’IA pour la surveillance et la logistique du commerce électronique. Le modèle chinois encourage toutes les entreprises à mener des activités approfondies de R&D, grâce à des programmes de politique industrielle tels que « Little Giants » 57.
L’écosystème plus diversifié de la Chine présente donc un avantage différent de celui des États-Unis : il allie politique industrielle et expérimentation du marché.
Le financement public et la coordination fournissent une orientation, tandis que les entreprises privées se font concurrence pour proposer des applications pratiques à grande échelle. Il en résulte une base d’innovation en rapide évolution qui relie les technologies numériques à la fabrication, conformément aux priorités nationales.
L’Europe s’appuie davantage sur les centres de recherche publics, notamment dans le domaine de la physique quantique, où des institutions telles que le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) en France et des universités 58 sont à la pointe de l’innovation, générant 60 % des innovations radicales de l’Union dans ce domaine. La participation des entreprises privées est toutefois plus limitée qu’aux États-Unis et en Chine, en particulier dans les domaines de l’IA et des semi-conducteurs. Il existe toutefois des exceptions notables, comme Ericsson et Nokia dans le domaine de l’IA pour l’informatique 5G, ou encore Infineon, qui représente 42,9 % du total des innovations chinoises, européennes et américaines dans le domaine des semi-conducteurs de puissance 59.
L’Europe compte également deux entités qui excellent dans ces trois domaines : l’entreprise suédoise Ericsson et le CEA français. Bien que de nature très différente — une entreprise privée de télécommunications et un centre de recherche public —, ces deux entités ont des points communs très importants : des dépenses de R&D supérieures à celles de leurs homologues 60 et une coopération étroite avec d’autres leaders de la recherche 61.
Malgré ces exemples relativement réussis, la réalité est que le nombre et l’ampleur des avancées européennes dans le domaine des technologies numériques sont inférieurs à ceux de la Chine et des États-Unis.
Cette situation est probablement liée à l’absence d’un marché intégré pour la recherche fondamentale et à la fragmentation du marché unique — qui limite la capacité des entreprises à commercialiser leurs innovations de manière rentable.
La vitesse des retombées technologiques est rapide pour la Chine et les États-Unis, lente en Europe
Si la concurrence pour les premières places en matière de brevets novateurs est importante, la capacité à reproduire les grandes idées innovantes l’est tout autant.
Afin d’évaluer la manière dont la Chine, l’Union et les États-Unis reproduisent les avancées technologiques dans les domaines critiques, nous avons mené avec Robin Schindowski une analyse des retombées technologiques 62.
Pour l’Europe, les résultats sont très négatifs.
Dans ce contexte, les retombées font référence à la diffusion de nouvelles technologies ou d’idées d’une région à d’autres. Elles sont calculées en mesurant le délai entre la publication d’un brevet original et radicalement novateur et l’apparition de technologies similaires dans des brevets d’autres régions.
Parmi les trois technologies critiques analysées, c’est l’IA qui se diffuse le plus rapidement.
La Chine excelle dans la reproduction des brevets novateurs des États-Unis ou de l’Union, reproduction faite en seulement six mois. Les flux bidirectionnels entre les États-Unis et la Chine (par exemple, les conceptions de Nvidia inspirant des alternatives Huawei) sont assez évidents, car les États-Unis reproduisent également rapidement les brevets chinois. En ce qui concerne les puces, la Chine est environ deux fois moins rapide que dans les domaines de l’IA et du quantique pour reproduire les brevets américains — cette lenteur relative est à relier au fait que la plupart des contrôles à l’exportation américains concernent les semi-conducteurs 63.
Les pays de l’Union, quant à eux, mettent entre 18 et 24 mois pour reproduire les innovations chinoises ou américaines, qu’il s’agisse d’IA, de puces ou de technologie quantique. Il est intéressant de noter que les innovateurs européens mettent un peu moins de temps à reproduire les nouveaux brevets chinois que les nouveaux brevets américains, en particulier dans les domaines de l’IA et de la technologie quantique. En ce qui concerne les puces, le retard de reproduction de l’Union est à peu près le même pour les brevets américains et chinois.
La reproduction beaucoup plus lente des brevets américains ou chinois par l’Europe est clairement un problème. Ce problème est encore aggravé par le fait que, au sein de l’Union, la vitesse de reproduction est également très lente. En d’autres termes, le temps moyen nécessaire pour qu’une innovation d’un pays de l’Union soit reproduite par un innovateur d’un autre pays de l’Union est aussi long, voire plus long, que le temps nécessaire à un innovateur européen pour reproduire un brevet chinois — la reproduction des innovations américaines restant la plus lente.
Ce constat est aussi frappant qu’inquiétant et mérite une analyse plus approfondie des raisons qui l’expliquent.
Notre analyse de la fragmentation dans les domaines de l’excellence en matière de recherche en Europe, ainsi que des différences entre les profils de ses innovateurs par rapport à ceux des États-Unis et de la Chine, offre quelques indices :
- La dépendance de l’Union à l’égard des fonds publics, comparée à la profondeur des marchés américains du capital-risque — les investissements privés étant la principale source de financement des technologies critiques aux États-Unis ;
- L’absence dans l’Union d’entreprises technologiques disposant de liquidités importantes, capables de se lancer dans des projets d’innovation et de reproduction audacieux ;
- La complexité linguistique et réglementaire de l’Union ainsi que les normes de protection des données potentiellement excessives ;
- La fragmentation du marché unique et les difficultés à passer à l’échelle lors de la commercialisation des innovations sont certainement des facteurs pertinents 64.
Recommandations
Les États-Unis continuent de dominer la production d’innovations radicales dans les domaines de l’IA, des semi-conducteurs et de l’informatique quantique, grâce à un écosystème concentré de très grandes entreprises technologiques privées qui excellent dans des sous-domaines à forte valeur ajoutée et favorisent une commercialisation rapide. Ce modèle soutient 35 à 40 % des innovations radicales en Chine, dans l’Union et aux États-Unis, transformant les percées théoriques en industries pesant plusieurs milliers de milliards de dollars.
La Chine s’est imposée comme un redoutable concurrent, se plaçant en deuxième position ; elle s’illustre notamment dans la fabrication de semi-conducteurs et dans certaines applications de l’IA comme la surveillance vidéo et les essaims de drones aériens. Cela est dû à son modèle hybride et à son passage à l’échelle soutenu par l’État, qui lui permettent d’absorber et d’adapter rapidement les avancées technologiques.
En revanche, malgré ses points forts dans la photonique quantique et l’IA explicable, l’Union génère beaucoup moins d’innovations que les États-Unis ou la Chine et peine à tirer parti des retombées, ce qui limite sa capacité à suivre le rythme. Si l’Europe domine certains créneaux, comme le monopole d’ASML sur la lithographie extrême ultraviolet, la fragmentation de l’innovation constitue un inconvénient évident.
Cette disparité pourrait s’aggraver si l’Union ne redouble pas rapidement d’efforts pour innover davantage dans les technologies critiques et créer les écosystèmes appropriés permettant de reproduire plus rapidement les avancées technologiques. Elle doit également augmenter le nombre d’innovateurs. Le financement est un aspect important du rattrapage rapide de la Chine par rapport aux États-Unis ; or, ironiquement, l’Union dépense plus que la Chine en recherche fondamentale : 47,5 milliards de dollars en 2024, contre 34,7 milliards de dollars pour la Chine 65. Cependant, la croissance des dépenses de recherche fondamentale en Chine est deux fois supérieure à celle de l’Union (plus de 10 % contre 5 %). En d’autres termes, la convergence est très rapide.
Pour aller plus loin, la Chine a renforcé sa politique industrielle, en accordant une attention particulière aux technologies critiques, notamment aux semi-conducteurs. La poussée chinoise dans ce domaine a commencé avec un plan directeur de politique industrielle lancé en 2015, Made in China 2025. L’effort industriel dans le domaine des puces a été financé par deux initiatives majeures, le Big Fund I et le Big Fund II, qui ont mobilisé l’équivalent de 90 milliards de dollars 66.
Les résultats de ces efforts commencent maintenant à se faire sentir. La Chine a progressé, en particulier dans la fabrication de puces, mais des défis subsistent en matière de conception. De manière plus générale, les économies d’échelle considérables réalisées par la Chine facilitent la commercialisation de la recherche fondamentale, avec des produits déployables pour lesquels il existe un vaste marché unique, en plus de l’énorme machine d’exportation chinoise.
Si la politique industrielle est un facteur important de la dynamique d’innovation de la Chine, il convient toutefois d’éviter tout jugement simpliste attribuant le succès du pays à d’importantes subventions. La politique industrielle chinoise aligne stratégiquement les objectifs à long terme définis dans les plans quinquennaux avec des mécanismes de mise en œuvre flexibles, notamment la sélection d’entreprises spécialisées par le biais de programmes tels que « Little Giants ». Ces programmes donnent la priorité à un développement marqué de la R&D et à la concentration sectorielle afin de canaliser efficacement les ressources vers différentes technologies, y compris les domaines critiques que nous avons analysés. Les leviers politiques comprennent également des allègements fiscaux pour la R&D et soulignent la capacité de la Chine à prendre la tête dans des domaines ciblés.
L’Union ne peut pas copier la politique industrielle de la Chine en raison de différences institutionnelles marquées, mais elle doit faire davantage en matière d’innovation. Une leçon essentielle pour l’Europe est que, dans un monde où le passage à l’échelle et la vitesse définissent le leadership technologique, une forme fragmentée d’excellence risque de devenir obsolète. Le dynamisme du secteur privé américain et l’agilité chinoise — orchestrée par l’État — contrastent avec la prudence de l’Europe en matière de réglementation. Sans réforme, l’Union continuera de perdre du terrain face aux États-Unis et à la Chine.
En tirant les leçons de l’ascension de la Chine, notamment en ce qui concerne la précision de ses subventions, son efficacité à exploiter les retombées technologiques et son dynamisme intersectoriel, l’Union peut remodeler ses politiques d’innovation. Elle doit également se concentrer, bien plus que les États-Unis et la Chine, sur l’échelle de son marché, non seulement pour les biens et les services, mais aussi pour l’innovation.
L’Europe devrait mettre en œuvre une stratégie multiforme visant à renforcer la recherche fondamentale tout en accélérant la diffusion des innovations, en renforçant l’intégration du marché unique et les liens entre recherche et commercialisation. Outre le financement, cela nécessite une refonte institutionnelle, s’inspirant de manière sélective du modèle industriel chinois, notamment en ce qui concerne l’accent mis sur l’innovation, tout en préservant les valeurs d’ouverture et de durabilité de l’Union.
Nous proposons ces cinq recommandations essentielles.
- À l’échelle de l’Union, des environnements de test devraient être mis en place pour l’octroi de brevets et le transfert de technologies. Ces environnements réglementaires dédiés favoriseraient la collaboration transfrontalière en matière de recherche et réduiraient les obstacles bureaucratiques qui font actuellement que les délais de reproduction en Europe sont deux fois plus longs qu’en Chine.
- Le financement de la recherche par l’Union (Horizon Europe) devrait peut-être se concentrer davantage sur les technologies critiques, en particulier sur leur déploiement, en intégrant des incitations financières directes pour les entreprises privées afin qu’elles élaborent des prototypes et commercialisent les innovations — à l’instar des subventions chinoises qui ont propulsé l’écosystème des semi-conducteurs de ce pays.
- Il est essentiel de tirer parti des marchés publics pour stimuler la demande. En exigeant l’intégration de technologies critiques dans les contrats publics — de l’IA dans les services publics aux communications quantiques sécurisées dans les infrastructures —, l’Union peut créer des marchés immédiats qui permettent de faire passer les innovations du laboratoire au déploiement, favorisant ainsi le cercle vertueux de la diffusion des produits et du réinvestissement qui soutient l’avantage actuel de la Chine sur l’Union. Le secteur des marchés publics de l’Union, qui représente 2 000 milliards d’euros, pourrait être élargi grâce à un « mandat sur les technologies critiques » qui exigerait que 30 % des contrats (dans les domaines de la défense et des transports par exemple) intègrent des technologies d’IA ou des semi-conducteurs provenant de l’Union d’ici 2028, avec des sanctions en cas de non-respect.
- Un Observatoire européen des technologies critiques — éventuellement sous l’égide de la Commission européenne — devrait être créé afin d’assurer un suivi en temps réel des tendances mondiales en matière de brevets. Il permettrait de mettre en place des stratégies proactives de « suiveur rapide » pour identifier et reproduire les innovations à fort potentiel.
- Enfin, la volonté de l’Europe d’augmenter ses dépenses militaires, mais aussi de mieux les intégrer, devrait créer une demande pour les technologies à double usage.
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05.11.2025 à 19:30
Comprendre la doctrine Trump, une conversation avec Olivier Blanchard et Isabelle Mateos y Lago
En économie, la doctrine Trump est chaotique, incohérente, difficilement compréhensible — mais elle existe.
Si le président n’a pas encore transformé l’économie mondiale, il est peut-être en train de changer le modèle américain.
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Texte intégral (4611 mots)
Ces dix derniers mois, la politique commerciale a été au cœur de l’agenda de Donald Trump. Le président américain, très friand des tarifs, a mené dans ce domaine une politique extrêmement brutale et impactante. Bien qu’il soit tôt pour établir un bilan, pouvez-vous nous aider à comprendre mieux quelle est sa stratégie, s’il y en a une ?
Elle est incohérente, mais elle existe. Je crois qu’elle comprend trois éléments.
Le premier est le sentiment que les États-Unis sont exploités par les autres pays ; Trump justifie ce sentiment par les déficits de la balance commerciale, qu’il interprète dans le sens d’une exploitation. C’est là une explication à laquelle il croit profondément.
Deuxièmement, pour Trump, la solution est très simple : les droits de douane changeront la donne. Il en est également persuadé.
Le troisième et dernier élément est la notion que les États-Unis ont établi et suivi les règles du commerce international pendant longtemps, mais que ce commerce a joué en leur défaveur. Ceci est un peu paradoxal dans la mesure où les États-Unis étaient présents à la création de celui-ci ; du reste, la majorité de l’opinion publique pense qu’il a joué en leur faveur. Trump n’en démord pas cependant ; il est persuadé que les États-Unis sont lésés, de même qu’il croit à la loi du plus fort.
D’autres dimensions, bien sûr, sont à prendre en compte.
Lesquelles ?
Trump fait partie d’une coalition faite de gens assez différents. Il faut distinguer dans son agenda ce qu’on appelle l’aspect « red meat » – des sujets qui lui importent peu, mais dont il sait qu’ils vont bien fonctionner avec son électorat.
Je ne pense pas par exemple que le programme de la Heritage Foundation soit vraiment une cause à laquelle Trump tienne ; il a cependant réalisé qu’il y avait là une armée de gens compétents prêts à le suivre. Trump a donc adopté un certain nombre de mesures, comme la diminution des impôts pour les plus riches, etc.
De même, je ne pense pas que Trump ait une opinion profonde au sujet du réchauffement climatique, qui serait à la racine de son rejet. Il dit ne pas aimer les éoliennes parce qu’elles ne sont pas esthétiques : au-delà de cet aspect, s’agit-il réellement d’une conviction, ou bien a-t-il réalisé que le sujet pouvait mobiliser les foules, que c’était un aspect « woke » qu’on pouvait critiquer ?
En ce qui concerne la mission de dégorger l’État avec le DOGE, je crois que le président américain n’est pas contre, mais qu’il n’a pas d’opinion très arrêtée au sujet de l’État. Tout cela me paraît transactionnel.
Il est sidérant de voir à quelle vitesse peut aller quelqu’un qui veut entreprendre un projet sans se préoccuper des lois. Sur ce point, Trump a réussi à obtenir ce qu’il souhaitait.
Olivier Blanchard
Pourquoi la doctrine de Trump est-elle incohérente selon vous ?
Tout d’abord, les déficits de la balance commerciale ne relèvent pas de l’exploitation des États-Unis par le monde, comme Trump voudrait le faire croire.
Ils ont deux sources.
La première est que les États-Unis ont un déficit budgétaire très important qu’il faut financer, ce que les étrangers sont ravis de faire. Ceci est positif pour les États-Unis. Ils ne pourraient pas se permettre d’avoir un tel déficit si les étrangers ne pouvaient intervenir.
De plus, les actifs américains, en particulier les bons du Trésor, sont à l’heure actuelle l’actif le plus sûr au monde. C’est un marché de 30 000 milliards de dollars, où l’on peut acheter et vendre des quantités énormes, ce qui rend l’investissement aux États-Unis particulièrement intéressant.
Le déficit budgétaire ne relève donc pas de l’exploitation ; en vérité, il fait partie de la politique budgétaire des États-Unis et constitue pour eux un avantage.
Bien que Trump considère que les tarifs sont la solution à ce « problème » qui n’en est pas un, la position des économistes à ce sujet est différente ; ils estiment que les tarifs ont en général un effet limité sur la balance commerciale. Ils envisagent en effet cette dernière comme la différence entre l’investissement et l’épargne : vu de cette manière, les tarifs n’ont pas un effet évident.
De même, on peut penser qu’instaurer des tarifs très élevés pour un pays par rapport aux autres aura des effets sur le déficit bilatéral ; en vérité, cela ne change pas grand-chose : on augmente ainsi les déficits avec les autres pays. On a pu le constater : désormais, le déficit des États-Unis par rapport à la Chine est nettement plus bas, mais le déficit global des États-Unis est exactement le même, s’il n’est pas légèrement supérieur.
Les économistes sont donc capables de dire parfois quelque chose de correct. Du reste, cette loi du plus fort que veut incarner Trump est une perte gigantesque pour le monde à moyen terme : ne pas savoir quelles sont les règles du commerce crée une incertitude à long terme, au-delà des changements incessants de tarifs. On a le sentiment que l’OMC n’est plus l’endroit où l’on peut résoudre les conflits.
À ne plus respecter les règles, les États-Unis ont jusqu’ici donné une impression de force ; peut-on s’attendre à un retour de bâton ?
La loi du plus fort peut aussi jouer en défaveur des États-Unis : à ce jeu-là, ils peuvent eux-mêmes trouver quelqu’un de plus fort. La Chine l’a très bien montré avec les terres rares ; c’est là un levier extraordinaire.
De mon point de vue, Trump a fait une lourde erreur, tant dans l’élaboration de sa doctrine que dans sa gestion de la situation. La doctrine Miran était une doctrine de complaisance : Miran veut faire plaisir à Trump. Il a donc songé qu’une manière de réduire les déficits de la balance commerciale serait de diminuer l’attrait des actifs américains ; que les investisseurs étrangers ne soient pas prêts à acheter. La conséquence serait que le dollar se déprécierait et que le déficit de la balance diminuerait.
Miran a parfaitement raison, mais c’est une solution folle ; la proposition a été très rapidement enterrée, il n’est donc pas nécessaire d’épiloguer dessus.
Ce qui est surprenant malgré ce tour des événements très défavorable aux États-Unis, c’est que leur économie se porte plutôt bien. L’inflation est trop élevée, mais c’était le cas avant Trump et pour le moment les tarifs n’ont pas eu d’effet. On comprend cependant pourquoi : pour le moment, ce sont les marges des importateurs qui ont absorbé le coût ; les Chinois n’ont pas diminué les leurs, ni abaissé les prix. De ce point de vue-là, on peut vraiment penser que les tarifs finiront par stimuler l’inflation ; ce n’est pas un phénomène énorme, mais il aura lieu.
L’intelligence artificielle est l’autre aspect à prendre en compte. À l’heure actuelle, l’économie américaine est faite d’une juxtaposition de deux économies ; d’un côté, l’intelligence artificielle avec les data centers et un taux d’investissement très élevé qui pousse la croissance, et de l’autre, les secteurs affectés par les tarifs.
Ces deux économies combinées donnent pour l’instant une bonne croissance ; il n’est donc pas évident que Trump paie le coût de ses erreurs, car il est sauvé par le secteur de l’intelligence artificielle — du moins, pour le moment.
La politique des tarifs a aussi eu un effet dissuasif : si Trump espérait d’énormes investissements aux États-Unis, ceux-ci sont en réalité très limités.
Olivier Blanchard
La politique de Trump est-elle en train de modifier le modèle économique américain ?
Isabelle Mateos y Lago Je partage le cadre d’analyse d’Olivier Blanchard, et notamment la partie purement macroéconomique, mais je vais me faire l’avocat du diable sur ce qui est en train de se passer au niveau de l’économie américaine.
Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il s’agit d’une grande stratégie conçue par Donald Trump lui-même. Il est clair qu’il possède une fascination pour les tarifs et que le reste de son agenda n’est fait que d’emprunts hétéroclites, en fonction de ce qui lui paraît efficace.
Je pense toutefois que nous sommes en train d’assister à la transformation de l’économie américaine, d’une société consumériste où toutes les mesures de politique sont à l’avantage du consommateur et des classes moyennes, vers une économie de production ; cette transformation se fait à une vitesse météorique.
Les tarifs sont un outil à double tranchant de cette transformation. Ils avantagent les producteurs en les protégeant, tout en taxant les consommateurs. Ceux-ci, les classes moyennes et les plus modestes, paient ainsi les subventions aux producteurs ; ces subventions prennent la forme de tarifs mais aussi de baisses d’impôts et d’incitations à l’investissement, ainsi que de prises de participation directe du gouvernement américain.
On a pu dire que Trump n’aimait pas beaucoup l’État. Il n’aime pas les fonctionnaires, mais il aime un État fort. Il est en train de prendre des participations dans un certain nombre d’entreprises privées, presque de force. Il s’agit d’une forme de capitalisme étatique comme on ne l’a pas vue depuis longtemps aux États-Unis, pour autant qu’on ne l’ait jamais vue.
Le moteur de ces décisions est, je pense, une prise de conscience peut-être tardive que les États-Unis sont en train de se faire distancer par la Chine. Cela demande une réaction immédiate, une réaction qui permette de s’attaquer à la Chine, même si les effets sont un peu disproportionnés ; mais surtout, cela demande que les États-Unis se donnent les moyens de rattraper le temps perdu pour rester une puissance militaire et technologique dominante.
Faute d’avoir une politique industrielle qui prêtait attention à ce genre de sujet, les États-Unis ont perdu une forme d’autonomie industrielle aux dépens de la Chine, ce dont on se rend compte avec l’affaire des terres rares ; ils cherchent aujourd’hui à restaurer cette autonomie.
Je ne sais pas si Trump lui-même est l’architecte de tout ça ; néanmoins, il me semble qu’il y a quelque chose d’assez bien conçu derrière ce à quoi on assiste. Lors des réunions de printemps du FMI à Washington au mois d’avril, le consensus était que les États-Unis se dirigeaient vers une récession suite à la politique brutale de Trump. Pourtant, la Federal Reserve Bank d’Atlanta estime que la croissance au troisième trimestre est d’environ 4 % en rythme annualisé 68.
C’est une vraie bifurcation de l’économie américaine que l’on constate : d’une société consumériste à une économie de la production.
Isabel Mateos y Lago
La politique de Trump peut paraître peu cohérente, mais elle a cependant de grands effets ; que signifie-t-elle pour l’Europe ?
Je pense que l’Europe peut tirer des leçons de cela. Au début de l’implémentation des tarifs, tous les économistes expliquaient que ceux-ci réduiraient la productivité et créeraient des complications administratives pour les entreprises ; qu’il s’agissait d’une source de corruption. Tout ceci est vrai ; néanmoins, pour l’instant, la vague d’investissement en matière d’intelligence artificielle, de software et de modernisation technologique en général compense largement ces désavantages.
En regardant les moteurs de l’économie américaine, on constate que celle-ci a complètement bifurqué. La moitié des 4 % de croissance de l’économie s’explique intégralement par l’investissement américain dans la technologie, l’intelligence artificielle et les data centers. L’investissement dans le reste de l’économie est complètement plat.
La consommation suit un schéma similaire : les ménages les plus aisés, avec des actifs boursiers, ont bénéficié d’un effet de richesse formidable grâce à l’appréciation des valeurs boursières. Ils consomment comme s’il n’y avait pas de lendemain, tandis que la partie inférieure de la distribution des revenus est au contraire obligée de se serrer la ceinture. L’attitude de l’administration envers les programmes d’assistance sociale risque d’empirer cette situation.
C’est une vraie bifurcation de l’économie américaine que l’on constate ; on observera plusieurs formes d’essoufflement l’année prochaine.
En attendant un tel tournant, je suis quelque peu démoralisée par la faiblesse des démocrates aux États-Unis ; lors de mes voyages, je leur demande pourquoi ils sont si peu visibles dans l’espace public ; ils me disent que les choses sont compliquées.
Pour l’instant, les électeurs apprécient plutôt ce que Trump est en train de faire en matière d’immigration et de lutte contre l’insécurité ; pourtant, ceux qui se réjouissent vivent le plus souvent dans des endroits où il n’y a ni immigrés, ni problèmes de sécurité.
Ces choses vont cependant changer : l’économie va ralentir et l’inflation mettra en colère l’électorat. Certes, l’inflation augmente déjà, elle est de 3,3 % ; je ne pense cependant pas que cela suffise pour susciter la colère ; il lui faudrait peut-être atteindre 10 % pour cela.
La situation va donc se prolonger encore un certain temps, sur fond d’aggravation des conflits sociaux qui poussent à la radicalisation. L’élection du maire de New York changera peut-être les choses. Je pense qu’il y a un risque fort que la société américaine se polarise à l’extrême, à mesure que cette économie continue à avancer dans cette direction.
La leçon pour l’Europe, ce n’est pas de dire que cette situation est absurde ; je pense que certains de ses traits pourraient nous inspirer : nous devons comprendre qu’il faut être fort, ce dont on s’est aperçu lors des négociations commerciales avec les États-Unis, mais aussi avec la Chine. Lors de ces deux séquences, l’Europe s’est aperçue qu’elle n’était pas forte.
Est-ce à dire que l’Europe ne veut pas être forte ?
La conséquence est plutôt que l’on n’est pas indépendant ni souverain ; l’Europe dépend des États-Unis pour sa sécurité et de la Chine pour ses approvisionnements en matériaux ; si cette dernière les interrompt, elle peut mettre à l’arrêt les entreprises de production automobile et de défense du continent en l’espace de quelques semaines.
La situation est donc simple : il nous faut acheter le temps de nous renforcer sur ces deux terrains-là. Je pense que c’est ce que l’Europe est en train de faire. Les choses ne seront cependant pas faciles.
Il ne s’agit donc pas de se contenter de dire que Donald Trump est désordonné ; il faut considérer la politique industrielle qu’il est en train de mener. Je pense qu’il faut que l’Europe réfléchisse à faire des choses similaires ; il serait mieux de le faire entre alliés.
Cependant, est-ce que les États-Unis sont encore un allié ? Ce qui me frappe dans l’économie américaine, c’est cet encouragement à tout va, cette prise de risque ; c’est un agenda de déréglementation des pratiques industrielles et du secteur bancaire que l’on y poursuit.
Le déficit budgétaire ne relève pas de l’exploitation ; en vérité, il fait partie de la politique budgétaire des États-Unis et constitue pour eux un avantage.
Olivier Blanchard
Certes, en Europe, on joue sur les mots pour dire que notre voie est différente du modèle américain : on dit faire quelque chose de différent, de la simplification, car l’on affirme tenir à notre modèle social. Toutefois, si l’on veut de la croissance et de l’innovation, il nous faut prendre des risques.
Sans aller nécessairement aussi loin que les Américains, qui prennent des risques inconsidérés et détruisent l’environnement, je pense qu’il serait bon d’ouvrir un débat sur l’utilité d’une prise de risque limitée.
Après Turnberry, et étant donné le contexte général, que devrait faire l’Europe face à cette nouvelle doctrine américaine ?
Olivier Blanchard Dans la plupart des pays du monde, on constate que la colère monte ; aux États-Unis, Trump a réussi à la capturer pour s’en servir.
Cette colère remonte à plusieurs sources ; il y avait des problèmes très sérieux avec l’Organisation du commerce mondial et ce qu’on appelle le consensus de Washington.
Isabelle a touché deux points qui me paraissent très importants : le libre-échange et le marché libre sont une chose formidable pour les consommateurs, mais ils impliquent de grosses réallocations chez les producteurs ; cela peut être très coûteux sur le plan humain. L’impact d’une telle politique a été sous-estimé : elle est à l’origine du China Shock aux États-Unis. Dans la montée de cette colère, une telle chose a manifestement eu un rôle important.
L’autre chose à considérer est le rejet de toute politique industrielle ; nous avons considéré qu’il fallait laisser l’économie trouver ce qu’il fallait faire sans que l’État intervienne, puisqu’on jugeait qu’il ne pouvait que mal faire. Une telle position intellectuelle s’est révélée de plus en plus inacceptable vu la nature des nouvelles technologies qui sont à rendement croissant : il est très important dans ce domaine d’être le premier.
Là encore, Trump a su capturer la colère et y répondre, en prétendant protéger les consommateurs : il a limité l’immigration et mis en place une politique industrielle ; qu’on l’approuve ou non, elle est probablement utile pour les États-Unis.
Pour l’instant, les électeurs apprécient plutôt ce que Trump est en train de faire en matière d’immigration et de lutte contre l’insécurité.
Isabelle Mateos y Lago
Les démocrates américains et l’Europe se demandent aujourd’hui ce qu’ils peuvent faire ; pour les démocrates, il leur faut admettre que ces deux points sont importants ; en Europe, je pense qu’il faut également tirer ces deux leçons.
La colère est là : la destruction créative à l’œuvre dans l’économie est un élément important, mais humainement coûteux — il faut en tenir compte.
Nous devons développer une politique industrielle. Est-il trop tard pour cela ? Pouvons-nous mettre en place une partie du plan Draghi ? Je crois que c’est en effet une priorité, indépendamment de ce qui se passe aux États-Unis.
Depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche il y a dix mois, l’actualité a été très chargée. Quel élément suscite le plus d’étonnement chez vous — lequel vous permettrait d’historiciser ce que nous vivons ?
Isabelle Mateos y Lago Je vais répondre en rebondissant sur la question de la doctrine Miran sur le système monétaire international : certes, celle-ci a été mise à la poubelle assez rapidement, mais il existe une autre doctrine Miran qui n’a pas autant attiré l’attention, concernant la Réserve fédérale américaine. Elle contenait des propositions concernant le rôle auquel devait être réduite la Réserve, qui ont été reprises presque intégralement par Scott Bessent ; dans certains scénarios, elle aboutirait à faire de la Réserve un bras armé de la Maison-Blanche.
Je pense que c’est là quelque chose de très dangereux. Nous attendions Trump sur les droits de douane, il en avait parlé dès son premier mandat ; quant à la Réserve fédérale, nous verrons en janvier la tournure que prennent les événements avec la décision de la Cour suprême concernant la tentative de démettre Lisa Cook sans la moindre raison.
Je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait un risque que l’indépendance de la Réserve soit détruite du jour au lendemain ; si une telle chose arrive, elle aura non seulement des conséquences sur les marchés américains, et donc sur les marchés financiers mondiaux, mais elle suscitera aussi des émules. Je constate qu’au Royaume-Uni, Nigel Farage commence à reprendre le même agenda pour menacer la Banque d’Angleterre ; on ne tardera pas à voir la même chose à l’encontre de la BCE et d’autres banques centrales.
C’est là une chose que je juge très préoccupante ; j’espère que la Cour suprême fera ce qu’il convient et que la situation ne deviendra pas hors de contrôle.
Doit-on craindre aussi que l’agenda de Trump soit une source d’inspiration pour certaines forces politiques au sein de l’Union ?
Olivier Blanchard Il faut en effet se rendre compte que l’arbre cache la forêt. Nous sommes obsédés par Trump ; pourtant, en Europe aussi, la colère qu’il a exploitée est là ; son expression prendra une forme différente.
Dans la plupart des pays du monde, on constate que la colère monte ; aux États-Unis, Trump a réussi à la capturer pour s’en servir.
Olivier Blanchard
Trump est très idiosyncrasique dans ses réactions et la manière dont il fait les choses ; en Europe cependant, nous avons maintenant neuf gouvernements sur vingt-sept où l’extrême droite est au pouvoir ; la situation ne va pas s’améliorer.
Je dirais que c’est la vitesse à laquelle s’enchaînent les événements qui m’a frappé depuis le début du second mandat de Trump. Il est sidérant de voir à quelle vitesse peut aller quelqu’un qui veut entreprendre un projet sans se préoccuper des lois. Sur ce point, Trump a réussi à obtenir ce qu’il souhaitait ; sa cruauté effroyable a arrêté le flux aux frontières, sans beaucoup d’effet sur le stock.
Mon étonnement est un étonnement d’économiste : je pensais que l’incertitude associée au changement de tarifs quotidien paralyserait l’investissement ; pourtant, même en mettant de côté l’intelligence artificielle, celui-ci ne s’est pas effondré. J’en suis étonné.
On pourrait du reste avancer que les tarifs peuvent convaincre les entreprises de s’installer dans le pays qui les a mis en place ; nous avons pensé qu’une telle situation pouvait se produire. Rien de tel n’a eu lieu, et c’est sans doute dans ce domaine que l’incertitude joue un rôle : on ne peut guère construire une usine au Texas en l’exposant aux changements d’humeur de Trump, ou à la possibilité d’un gouvernement démocrate dans quelques années.
Cette politique tarifaire a donc aussi un effet dissuasif : si Trump espérait d’énormes investissements aux États-Unis, ceux-ci sont en réalité très limités.
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02.11.2025 à 06:30
Philippe Aghion, une trajectoire intellectuelle : grand entretien avec le prix Nobel d’Économie 2025
« Je sentais que Schumpeter avait raison… »
À partir d’une intuition à Harvard dans les années 1980, Philippe Aghion a bâti une carrière d’économiste qui l’a conduit cette année à la plus prestigieuse distinction de la discipline.
Du MIT au Collège de France, entretien fleuve sur son parcours, ses influences et ses convictions.
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Texte intégral (8105 mots)
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Comment votre trajectoire intellectuelle vous a-t-elle mené à la question de la croissance, de l’innovation et de son rôle central pour le développement des économies modernes ?
Je suis venu à l’économie par la politique.
La pauvreté était mon obsession — et la question lancinante : comment sortir de la pauvreté ? À un moment donné, j’ai compris qu’on ne peut pas sortir de la pauvreté sans avoir de la croissance — ou du moins que c’est très compliqué. Alors, comment peut-on rendre cette prospérité partagée ? Il y avait donc un peu l’idée issue de mon passé politique à gauche de dire : je veux sortir les gens de la pauvreté et je veux que cela soit partagé.
On apprenait avec le modèle de Solow qu’il fallait quelque chose qui s’appelait le progrès technique.
On ne voyait pas trop d’où ça venait.
D’autre part, Schumpeter parlait de destruction créatrice — mais il n’y avait pas de modèle schumpétérien.
Schumpeter était une curiosité dans les cours de l’histoire de la pensée économique, ou bien dans le cours d’IO 69. Je me souviens du cours d’IO avec Richard E. Caves à Harvard en 1984, lorsqu’il avait mentionné que Schumpeter n’avait pas de modèle auquel se raccrocher… C’est à ce moment je pense que m’est venue l’idée de faire un modèle qui incorpore la destruction créatrice.
Ayant étudié beaucoup l’IO, j’avais une idée fixe : mettre l’IO dans la croissance.
Dès 1982, dans mon statement pour Harvard, j’avais dit que je voudrais intégrer la concurrence imparfaite dans la croissance. Il devait y avoir quelque chose à trouver. Lorsque je suis arrivé au MIT en 1987 comme professeur associé, Peter Howitt était visiteur de Western Ontario pour un an. Il avait son bureau à côté du mien et j’y suis allé un jour pour lui dire : « Écoute, tu as une formation de macroéconomiste, moi, je suis plutôt micro. Pourquoi ne pas essayer de se mettre ensemble et de faire un modèle de croissance schumpétérien ? »
Je voulais comprendre les ressorts de la prospérité — et je sentais que Schumpeter avait raison, mais je devais trouver un modèle testable et falsifiable.
On avait l’idée décrite par Schumpeter effectivement — mais pas de modèle. Et donc aucune manière de l’intégrer dans le reste de la discipline telle qu’elle progressait…
Ce n’était pas mainstream du tout !
En cours de macro, on n’étudiait pas Schumpeter.
En cours de base de micro et de macro, on n’avait pas de modèle de croissance schumpétérien. Cela n’existait pas.
Il y a quelques années, en 2018, l’économiste Paul Romer a néanmoins obtenu le prix Nobel pour la croissance endogène avec le modèle de compétition monopolistique. Est-ce que vous pourriez expliquer la différence par rapport au vôtre — le modèle schumpétérien ?
L’idée de Romer est qu’en innovant, on arrive à une meilleure division du travail, ce qui crée ensuite de la croissance.
La division du travail empêche d’avoir des rendements décroissants du capital au sein de chacun des secteurs. Donc, en divisant de plus en plus, on évite les rendements décroissants. C’est donc un modèle de croissance très youngien — issu de Allyn Young, qui s’était inspiré d’Adam Smith sur la division du travail — qui arrivait à générer de la croissance par une amélioration, en trouvant de nouvelles idées qui permettent de diviser de mieux en mieux.
Je voulais comprendre les ressorts de la prospérité — et je sentais que Schumpeter avait raison, mais je voulais trouver un modèle testable et falsifiable.
Philippe Aghion
Ce modèle mérite le prix Nobel qu’il a eu, évidemment.
Ce qui manquait toutefois, c’est que, dans la croissance, il y a de l’entrée et de la sortie. Il faut du turnover. Or dans le modèle de Romer, il n’y en avait pas. Ni de l’hétérogénéité d’ailleurs — tout le monde est pareil. Or on sait bien qu’il y a des entrants et des incumbents, des petites et des grosses entreprises, des leaders et des followers. Nous sommes dans un monde d’hétérogénéité. Tout ce qui fait la dynamique — firm dynamics, en anglais— n’est pas dans le modèle de Romer.
Notre paradigme fonctionne avec beaucoup d’autres, puisque nous avons fait un modèle de step-by-step innovation que d’autres ont beaucoup utilisé. Le papier de Klette et Kortum en 2004 70 avait été très important, introduisant les firm dynamics pleinement dans le modèle schumpétérien.
Nous avons ouvert une voie qui a été fructueuse parce que non seulement il y a eu des développements théoriques très utiles — qui ont permis de voir la relation entre concurrence, IO et croissance dans le modèle de step-by-step innovation — mais nous avons en plus pu réconcilier la croissance avec des hypothèses bien connues — comme le fait que la distribution de la taille des entreprises est très asymétrique, que le taux d’exit des petites entreprises est plus grand que celui des grandes entreprises, qu’il y a une relation positive entre l’âge et la taille des entreprises, etc…
Nous avons ouvert un champ de la théorie de la croissance qui permet d’intégrer toutes ces questions et de tester la théorie de la croissance avec des données micro, c’est-à-dire des données d’entreprises. Auparavant, le modèle de Solow sans rendements décroissants faisait des cross-country growth regressions. Aujourd’hui, ces papiers ne seraient jamais publiés ; la croissance se teste : il y a un dialogue permanent entre nos théories et de nouvelles données microéconomiques, alors qu’avec Romer, cela n’était pas possible.
Un point central dans le modèle schumpétérien et dans votre modèle est celui des profits, qui relève d’une tradition « autrichienne » — assez lointaine de votre propre tradition politique. Dans celle-ci, l’entrepreneur, avec son innovation et ses profits individuels, vient perturber le modèle économique existant avec une innovation et fait des profits qui n’existent pas à la marge dans le modèle le plus traditionnel de concurrence parfaite.
Cette dimension était également présente dans les travaux de Romer.
Personnellement, je ne connaissais pas du tout le modèle Romer quand j’ai travaillé avec Peter Howitt en 1987. La différence, chez nous, c’est la contradiction au cœur du processus de croissance dans le modèle schumpétérien.
D’un côté, pour motiver l’innovation il faut des profits issus des rentes d’innovation.
Mais de l’autre, les innovateurs d’hier sont tentés d’utiliser leurs rentes pour empêcher de nouvelles innovations, parce qu’ils ne veulent pas être eux-mêmes sujets à la destruction créatrice. Cette contradiction est au cœur du processus de croissance, ce qui donne lieu à une économie politique de la croissance.
Schumpeter lui-même était très soucieux du risque que les premiers innovateurs deviendraient des entrenched incumbents qui empêcheraient le processus de se perpétuer. C’est alors que la politique de concurrence et les gouvernements jouent un rôle très important, mais ces gouvernements peuvent aussi être achetés par les entreprises en place pour justement ne pas mettre en œuvre ces politiques de concurrence. Du coup, la société civile devient aussi cruciale pour contrôler les gouvernements.
Aujourd’hui, il y a deux manières de croître pour un pays. On peut d’une part être à la frontière, c’est-à-dire avoir un maximum d’entreprises qui sont ces innovateurs, qui vont faire le dernier step, qui vont même aller au-delà de la frontière. Mais il y a aussi l’imitation pour des pays qui sont au niveau du middle et du low income — et qui doivent encore rejoindre la frontière. Y a-t-il toujours intérêt à être à la frontière — ou pas ?
Depuis Deng Xiaoping, la Chine a connu une croissance de rattrapage.
Elle n’était pas à la frontière, mais elle a absorbé et imité des technologies plus avancées.
Elle avait des institutions qui le permettaient. Je mets souvent l’accent sur la réallocation de facteurs — de la campagne à la —ville, sur l’absorption, sur les transferts de technologies, ainsi que les gros investissements.
Mais à un moment donné, les pays qui commencent à rattraper épuisent les sources du rattrapage et doivent passer à une croissance par l’innovation à la frontière, c’est-à-dire innover eux-mêmes au lieu de rattraper. Cela nécessite d’autres institutions, dont la concurrence, qui est très importante.
Quand il y a plus de concurrence, on innove plus. Quand le pays adopte la stratégie du rattrapage, ce n’est pas très grave de ne pas avoir beaucoup de concurrence. À l’inverse, dans l’innovation à la frontière, elle est très importante, car tout le monde se fait la course. C’est ce qu’on appelle l’émulation neck-and-neck.
L’idée que la distance à la frontière module les politiques publiques pertinentes est un point vraiment central dans votre chaire.
En effet.
Pendant la phase de rattrapage se développent souvent de grosses entreprises — comme les chaebols en Corée, les keiretsus au Japon — qui non seulement inhibent l’entrée de nouvelles entreprises innovantes, mais qui font pression sur les gouvernements pour ne pas passer à un monde avec plus de concurrence.
Elles bloquent le passage nécessaire d’institutions qui favorisent le rattrapage à des institutions et politiques qui favorisent l’innovation à la frontière. Le risque est ainsi de tomber dans le syndrome dit du middle income trap.
En termes sectoriels, on a l’impression que le modèle schumpétérien s’applique très bien au développement des médicaments, aux startups de la tech, etc. Mais est-ce que les secteurs de services à la personne — ceux qui connaissent les effets de la « maladie des coûts » et de la loi de Baumol — sont des secteurs dans lesquels l’avancée de la frontière par l’innovation step by step est également possible ? Ou est-ce qu’on doit penser qu’au fur et à mesure que ces secteurs de services représentent une plus grosse part de l’économie, le rôle de l’innovation sectorielle deviendra plus limité ?
Non — parce qu’il existe déjà de l’innovation dans les services !
L’innovation devient souvent plus qualitative, moins quantitative. C’est ce qu’on voit dans nos travaux avec Fabrizio Zilibotti.
C’est une innovation continue, mais elle se mesure plus difficilement dans le PIB, elle est davantage orientée vers la qualité (quality-driven) que vers la quantité.
Pourtant, elle contribue bel et bien à améliorer les standards de vie.
On peut réconcilier politique industrielle et politique de concurrence : la DARPA est un des moyens de le faire.
Philippe Aghion
En parlant de standards de vie, l’une des grandes questions aujourd’hui concerne l’articulation entre croissance et soutenabilité environnementale. Vous avez beaucoup travaillé sur la question de la croissance verte, de la taxe carbone ou des subventions à l’innovation verte. Quelles sont les leçons aujourd’hui en termes de politiques publiques ou en termes d’institutions pour concilier soutenabilité environnementale et croissance ?
Je dirais qu’il y a des politiques.
Les Chinois ont privilégié la politique industrielle verte, et les Américains aussi, avec l’Inflation Reduction Act en particulier, même s’il est un peu mis à mal en ce moment. Les Européens ont privilégié la taxe carbone, mais on a vu avec les Gilets jaunes qu’il y avait des limites à cette méthode — elle peut devenir très rapidement insupportable.
Je dirais qu’il faut les deux parce qu’il y a deux types d’externalités en jeu.
D’abord il y a les externalités environnementales comme la pollution. Mais il y a aussi des externalités technologiques, dans la décision d’innovation. On sait que les entreprises qui ont beaucoup innové dans le passé dans les technologies polluantes continuent spontanément d’innover dans les technologies polluantes. C’est ce qu’on appelle la path dependence.
Face à ces deux types d’externalités, il faut au moins deux instruments. Les travaux que j’ai faits montrent qu’il faut à la fois de la taxe carbone et une subvention à l’innovation verte ou politique industrielle verte. La politique industrielle est d’autant plus importante quand il s’agit de chaînes de valeurs — par exemple la voiture électrique, la batterie, les composants clean des batteries… La taxe carbone ne suffira pas.
Et en termes de politique industrielle ?
C’est là que le modèle de la DARPA — l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense aux États-Unis — intervient.
Le fonctionnement de la DARPA repose sur l’argent provenant du ministère de la Défense, et donc sur des chefs d’équipe, qui ont des moyens et qui suscitent des projets concurrents. Donc, il y a une partie top–down, car ils choisissent le secteur, mais il y a aussi une partie bottom-up, c’est-à-dire qu’ils ne prennent pas une seule entreprise, mais laissent plusieurs entreprises venir.
On peut donc réconcilier politique industrielle et politique de concurrence : la DARPA est l’un des moyens de le faire.
Les Chinois en ont un autre — encore plus compétitif. Ils sélectionnent plusieurs entreprises et puis voient qui se débrouille le mieux.
Cela nous conduit à la question du lien entre innovation, entreprises et universités. Vous avez beaucoup travaillé sur la question de l’autonomie des universités et de l’effet qu’elle peut avoir sur l’innovation. Dans votre longue carrière qui vous a mené dans au moins quatre à cinq pays avec des environnements institutionnels universitaires différents, avez-vous pu observer ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas dans le monde universitaire pour l’innovation et pour l’éducation ?
Ce qui fonctionne bien pour la production académique, c’est l’autonomie des universités.
Avec un gouvernement qui dicte ce qu’il faut faire, cela ne fonctionne pas.
J’ai fait un certain nombre de travaux, à la fois sur les données américaines et sur les données européennes, montrant qu’il est important de donner de l’autonomie — liberté de choix de chercheurs, de budget et de son allocation — aux universités.
Deuxièmement, il est important d’avoir des gouvernances où d’un côté il y a le Sénat académique composé de professeurs qui décident de la politique au jour le jour, et de l’autre, un Board qui est constitué d’anciens alumni ou d’entrepreneurs. Cette séparation du Board est importante, car il élit le président de l’université. Je ne pense pas que ce soit aux étudiants ou aux professeurs de le faire. Autant il faut que les étudiants puissent évaluer leurs professeurs pour améliorer leurs performances, autant leur rôle n’est pas de choisir la direction.
Je pense qu’avec la structure bicéphale — Board académique d’un côté, Sénat de l’autre — et l’autonomie dont je parlais, il y a plus de chances d’avoir des bons résultats à l’université.
Évidemment, il faut aussi un bon financement.
Dans les universités, comment concilier innovation et frontières technologiques d’une part, et éducation et transmission des savoirs de l’autre ?
Cela dépend.
Certaines universités sont très bonnes en recherche ; d’autres sont meilleures pour l’enseignement.
Il y a ce qu’on appelle des liberal arts colleges par exemple, qui ont davantage développé leur enseignement et d’autres universités qui sont davantage tournées vers la recherche.
C’est aussi une division du travail : l’important est d’avoir l’excellence dans l’un ou dans l’autre.
Je crois en une fiscalité raisonnablement redistributive.
Philippe Aghion
En termes de valorisation des brevets et du travail académique, on sait que les États-Unis sont très désireux d’encourager les innovateurs.
Oui, ils ont les Bureaux de transfert de technologie par exemple — que nous n’avons pas ici.
Est-ce que l’Europe a des choses qui ressemblent — ou bien a-t-elle encore beaucoup de marge de progrès ?
Elle pourrait progresser là-dessus, en ayant plus d’incubateurs et de Bureaux de transfert de technologie. Les LabEx — analysés dans le papier sur les laboratoires d’excellence de mon ami Antonin Bergeaud — ont très bien fonctionné en France.
Ces laboratoires d’excellence ont reçu un financement sur dix ans, avec un jury international, ce qui a stimulé l’innovation de rupture dans les industries technologiques géographiquement situées en France. C’est une expérience très intéressante à généraliser.
Aujourd’hui, l’exemple de la recherche sur l’IA aux États-Unis donne l’impression que l’innovation de rupture se déplacerait hors des universités pour rejoindre le secteur privé, car entraîner les IA est très coûteux et les universités manquent de plus en plus de moyens. Y a-t-il un risque ? Est-ce que certaines innovations se développent mieux dans les universités et d’autres mieux dans le secteur privé ?
Je ne peux pas généraliser, car je pense que les deux types de recherche sont essentiels.
Sans doute la recherche fondamentale, qui nécessite plus de liberté, se fait-elle mieux à l’université. L’université permet la liberté et l’ouverture. L’entreprise permet davantage de concentration des ressources. Or dans les stades préliminaires de la recherche, c’est le premier aspect qui est le plus important. Plus tard dans le processus de recherche, il est au contraire plus important d’avoir davantage de focus. Naturellement, les stades ultérieurs de la recherche sont davantage conduits dans l’entreprise que dans l’université.
Ce sujet sur la distinction entre public et privé nous amène à la question centrale des inégalités. L’innovation encourage la croissance, développe les standards de vie et en même temps, on le sait — on l’a vu dans vos travaux notamment avec Bergeaud et d’autres — accroît probablement les inégalités tout en haut de la distribution. A-t-on trouvé un modèle idéal de redistribution des rentes qui ne décourage ni la croissance, ni l’innovation, mais qui assure quand même une redistribution relativement égalitaire des fruits de la croissance ?
Il faudrait commencer par préciser que l’innovation augmente les inégalités en haut de la distribution des revenus mais qu’elle crée aussi de la mobilité sociale par les entrants.
L’effet de l’innovation sur l’inégalité globale, mesurée par l’indice de Gini, par exemple, s’annule par ces deux effets contradictoires.
D’un côté, l’inégalité augmente en haut — puisque l’innovation procure des rentes. Naturellement, les rentes d’innovation permettent de monter en haut de la distribution des revenus.
De l’autre, la destruction créatrice génère de la mobilité sociale.
C’est précisément cet aspect qui est très intéressant : l’innovation, source d’inégalité, est aussi une source vertueuse de croissance et de mobilité sociale — sans augmenter les inégalités globales. À titre comparatif, le lobbying et les barrières à l’entrée, par exemple, sont une source mauvaise, réduisant la mobilité sociale et la croissance et augmentant non seulement les inégalités en haut de la distribution, mais les inégalités globales.
Il faut donc commencer par prendre conscience que la rente d’innovation est une bonne rente.
Le défi est de s’assurer qu’elle ne soit pas utilisée pour empêcher de nouvelles innovations.
Pour cela, la politique fiscale est utile mais elle n’est pas le seul outil efficace — la politique de concurrence et la politique de financement des campagnes politiques sont aussi cruciales.
Il est important de s’assurer que les riches n’ont pas un pouvoir exorbitant dans la politique. Ces outils sont essentiels dans le monde schumpétérien dans lequel nous vivons.
Je crois en une fiscalité raisonnablement redistributive. Celle qu’on a en France l’est déjà beaucoup, puisque entre le top 10 % et le bottom 10 %, je crois que c’est 18 sur 1 avant impôts et 3 sur 1 après impôts. Nous payons des impôts de succession que les Suédois ne payent plus depuis longtemps. Nous sommes encore un des pays qui taxe le plus le capital ; nous sommes un pays très redistributif.
Je crois à la taxation progressive.
Je pense que c’est l’un des outils importants pour s’assurer que des gens qui deviennent trop puissants n’empêchent pas les nouveaux arrivants d’avoir une chance. Toutefois, il ne faut pas décourager l’outil de travail, ni l’innovation et la croissance des entreprises. Il faut s’assurer que cette croissance est bien utilisée. Dans le cas inverse, si les startups sont encouragées, mais que dès qu’elles grandissent on leur tombe dessus, elles vont partir.
Lorsqu’on regarde la distribution des âges des grandes entreprises aux États-Unis et en France, on constate que certaines entreprises sont, ici, très enracinées.
Oui — et cela n’est pas bon.
Le danger actuel est de manquer la révolution de l’IA.
En appliquant la taxe Zucman — même si j’aime beaucoup Gabriel — la France restera un pays producteur de fromages mais ne gagnera pas la course à l’IA.
J’adore le camembert, le rocamadour je suis fan — mais c’est aussi le meilleur moyen de passer à côté de la révolution de l’IA. C’est absolument sûr.
Certes, mais en regardant qui sont les riches en France, ces rentes ne semblent pas toujours être vertueuses pour l’innovation. Souvent, elles sont plutôt celles d’un capital issu d’un passé lointain.
En effet, c’est la raison pour laquelle il faut encourager l’usage innovant de la richesse.
Certains souhaitent peut-être utiliser leur fortune une fois qu’ils ont beaucoup innové. Mais s’ils savent d’avance que, dès qu’ils deviendront riches, ils seront pénalisés, ils ne joueront même pas.
Il y a toujours cette tension entre l’ex ante et l’ex post : ex post, bien sûr, on peut toujours exproprier — mais cela crée de mauvaises incitations ex ante.
La concurrence économique joue en partie aujourd’hui le rôle que jouait jadis la menace de guerre.
Philippe Aghion
C’est-à-dire, concrètement ?
Prenons un exemple : même dans la recherche ou dans le cinéma, il faut des investisseurs.
Le réalisateur n’est pas dans le top 0.01 % des plus riches, mais le producteur, lui, l’est.
Si l’on taxe trop les producteurs, on les perd — et on perd avec eux les réalisateurs.
C’est toute la difficulté : les très riches financent souvent l’innovation. Aux États-Unis, beaucoup deviennent venture capitalists. J’ai connu quelqu’un qui avait créé une entreprise très prospère. Après son introduction en bourse, il est devenu très riche, puis venture capitalist, finançant de nouvelles start-ups.
Aurait-il fallu l’empêcher de le devenir ? Tout dépend de ce que l’on fait de son argent : s’il sert à soutenir de nouveaux projets, c’est très différent de quelqu’un qui se contente d’acheter des villas et de ne rien faire. C’est là qu’il faut distinguer le bon grain de l’ivraie — mais ce n’est pas simple.
On le voit bien en France, par exemple avec la niche Dutreil : il y a certes des abus, notamment dans les transmissions patrimoniales, mais cette niche reste nécessaire, car elle permet la continuité des entreprises et donc de l’emploi. Il faut donc apprendre à détecter les usages abusifs. C’est la même chose pour les holdings patrimoniales : certains les utilisent pour acheter un chalet ou un avion privé — ce qui est inacceptable — mais d’autres s’en servent pour structurer des investissements productifs.
En fin de compte, tout se joue dans le détail.
Vous soulevez ici un sujet clef : celui de la réallocation du capital. Aux États-Unis, on a l’impression qu’il y a vraiment une fluidité du marché du capital qui permet de réinvestir assez rapidement. En France et en Europe, généralement, on a souvent un capital qui est bloqué dans des véhicules privés ou défiscalisants — ce qui fait que le capital se réalloue très mal. À partir de vos recherches, quels seraient les bons modèles pour encourager cette réallocation du capital ?
Le bon modèle est avant tout d’encourager l’innovation.
L’épargne ne s’investit pas dans l’innovation chez nous parce qu’il n’y a pas de vrai marché unique pour l’innovation. Or comme l’indique Mario Draghi, un marché unique est nécessaire pour obtenir de bonnes rentes d’innovation. L’Europe, avec la pratique du gold plating où chaque pays européen ajoute ses réglementations, ne favorise pas le marché unique.
La deuxième chose, c’est qu’effectivement, le capital risque est sous-développé. On n’a pas d’investisseurs institutionnels comme aux États-Unis — sauf un peu en Suède — et donc pas de véhicules qui drainent l’épargne vers de l’innovation.
Troisièmement, il n’y a pas d’institutions comme la DARPA qui sont des vecteurs de co-investissement public-privé, qui encouragent aussi des gens qui ont de l’épargne privée à investir parce que l’État participe également.
L’idée que l’État a un rôle à jouer dans l’encouragement à l’innovation — tout comme le secteur privé a un rôle dans l’allocation du capital, fonctionnel ou pas — va au-delà des questions qu’on se pose souvent de redistribution, de questions fiscales, de questions de régulation. Cela soulève une question sur la manière de faire émerger un écosystème financier de l’innovation, qui est sans doute ce qui manque beaucoup en Europe.
En Suède, 2,5 % des impôts vont immédiatement alimenter un fonds de pension. C’est intéressant. Ils ont fait plusieurs choses qui ont permis de développer leur écosystème financier plus que les autres.
Certains pays donnent l’impression de réussir à se sortir de ce piège de stagnation quand d’autres n’y arrivent pas — car les incumbents n’ont pas intérêt à redistribuer ou à changer les règles du jeu et les jeunes innovants sont si impuissants qu’ils sortent du système. Est-ce qu’on sait quelque chose de ce qui fonctionne pour débloquer cette économie politique de l’innovation ?
Je pense que la pression extérieure — la concurrence d’autres pays — est ce qui peut pousser à sortir de ce piège.
L’Europe peut se réveiller parce qu’elle sent que les États-Unis et la Chine nous distancent et que nous sommes menacés par Poutine. L’espoir, c’est que les gens prennent conscience de l’ampleur du problème et de la nécessité d’agir.
Dans l’histoire, la concurrence militaire a souvent poussé au changement. La bataille de Sedan a dans une certaine mesure joué un rôle déterminant dans la naissance des lois Ferry — mais il a fallu des guerres terriblement meurtrières.
La concurrence économique joue en partie aujourd’hui le rôle que jouait jadis la menace de guerre.
Il faut donc espérer que la concurrence entre pays nous pousse à dire : « Je ne veux pas être le dernier de la classe, il faut quand même que je sois présent. »
Et la menace militaire, aujourd’hui, joue de nouveau un rôle important ?
C’est évident. Même s’il ne faut pas négliger que peut jouer, que joue déjà, la concurrence économique entre les pays.
Si l’on pense à la Guerre froide entre l’URSS et les États-Unis, cette concurrence entre les pays a clairement joué en faveur de l’innovation.
C’est le seul moment où l’URSS innovait.
Elle n’avait pas du tout un système poussant à l’innovation — sauf dans la défense à cause de la concurrence avec les États-Unis.
Y a-t-il un risque, qu’une Union européenne trop uniformisée annule ces forces de compétition entre pays membres ?
Non : en uniformisant on augmente la concurrence.
Dans un marché unique, on a beaucoup plus de concurrence puisque les réglementations mettent des barrières à l’entrée. Si nous parvenons à un vrai marché unique en Europe, non seulement nous aurons une taille de marché plus grande — mais nous aurons davantage de concurrence. C’est tout l’intérêt du marché unique : faire d’une pierre deux coups.
Ce que Mario Draghi propose dans son rapport, c’est d’avoir à la fois une taille de marché plus grande — et donc un effet de market size — mais également un effet de concurrence dû à l’absence de barrières réglementaires entre les pays.
Une autre différence majeure par rapport aux États-Unis — qu’on voit particulièrement dans le monde académique — c’est que l’Europe a du mal à attirer une immigration qualifiée. C’est vrai dans le secteur de la recherche, mais aussi dans beaucoup d’autres : les ingénieurs, les data scientists…
La transition en Europe de l’Est aurait pu être notre vivier — mais nous avons manqué le coche.
Les États-Unis ont été beaucoup plus proactifs pour donner des visas de travail à des ressortissants d’anciens pays du bloc soviétique. Washington a tout de suite été très volontaire là où nous étions très frileux sur les visas. De nombreux Russes et Polonais talentueux ont émigré aux États-Unis pensant qu’il y a davantage de moyens et de possibilités.
Un exemple récent a frappé la communauté des économistes : Esther Duflo et Abhijit Banerjee sont récemment partis en Suisse. La géographie de cette immigration qualifiée dans le monde scientifique est-elle en train de changer ?
Il faut des politiques qui attirent les bons chercheurs, en donnant de bons salaires et de bonnes conditions.
Les LabEx étaient une bonne initiative.
Une combinaison d’autonomie et de moyens est nécessaire : avec de l’autonomie et sans salaire, on n’attire personne.
Quelles sont à votre sens les grandes thématiques aujourd’hui les plus innovantes dans le domaine économique et les plus susceptibles de générer de nouveaux agendas de recherche à long terme ?
Je n’ai pas la prétention de dire ce qui va se passer ailleurs, car il y a de nombreux sujets dynamiques. De nombreux champs vont s’ouvrir — de l’IA à l’innovation verte.
Le domaine des réseaux par exemple, sur lequel travaille Matthew O. Jackson, peut être appliqué au développement, à la finance, et à bien d’autres champs.
L’économie industrielle est aussi un domaine très important. Blundell continue de faire une microéconométrie formidable — avec d’autres.
L’économie comportementale est également un domaine très dynamique, sur lequel travaillent David Laibson, Roland Bénabou, et d’autres.
Un consultant américain à Boston me disait un jour : « Notre travail, c’est d’accueillir ici des start-ups qui n’arrivent pas à grandir en France ».
Philippe Aghion
Les études sur les inégalités, évidemment, demeurent essentielles — et il faut les poursuivre.
On dit qu’il est de plus en plus difficile d’avoir de nouvelles idées. Mais je pense qu’on voit du nouveau émerger dans chaque domaine pris isolément. En même temps, on vit un reset : de nouveaux domaines s’imposent. Presque d’une manière « romérienne », on trouve tout le temps de nouvelles lignes qui permettent de remettre l’horloge à zéro. Ce n’est pas exactement comme de la division du travail. Sur chaque ligne en particulier, il y a des rendements décroissants d’innovation — mais il y a toujours de nouvelles lignes qui arrivent.
On observe bien cela en économie.
La théorie des contrats et la théorie des jeux ont eu leurs grandes heures — mais plus aujourd’hui. Pour continuer à filer cette métaphore de l’innovation, elles sont en quelque sorte devenues des General-purpose Technologies, utilisées par tout le monde. Elles ont un futur sans qu’elles soient un domaine actif de recherche.
Le flux de bons papiers en économie ne tarit pas.
Au-delà de l’économie, la population vieillit : les travaux de Jesús Fernández-Villaverde sur la baisse de la fécondité sont assez inquiétants 71. Est-ce que ce vieillissement est susceptible, sur le long terme, de mettre fin au moteur de la croissance ?
Deux choses, là-dessus, sont clefs : premièrement, piloter l’immigration. Zéro migration, ce n’est pas tenable. Il nous faut une politique intelligente pour une immigration choisie, avec un système à points ou autrement.
Deuxièmement, nous perdons des Einstein et des Marie Curie. Comme nous l’avons souligné dans notre travail en Finlande avec Akcigit, Hyytinen, et Toivanen 72, ou Xavier Jaravel pour les États-Unis, de nombreux jeunes sont issus de familles dont les parents ne sont pas capables de leur donner le milieu, le savoir et les aspirations nécessaires pour exceller. Je suis convaincu que nous ne savons pas tirer le meilleur des talents que nous avons.
Une politique d’immigration et une politique éducative intelligentes nous aideront à surmonter ce problème en grande partie. Il faudra mener des politiques ambitieuses pour minimiser les déperditions.
Si vous étiez nommé ministre de l’Économie ou Premier ministre — ou, qui sait ? si vous étiez élu Président de la République — et que vous aviez le droit à une seule mesure pour corriger la croissance en France, que feriez-vous ?
Une seule mesure, c’est très difficile ! Généraliser les LabEx et, d’une même mesure, créer une DARPA française — nous sommes très bons dans la défense.
Je pense que son impact peut être important. Évidemment, il faudrait réformer le système éducatif qui est actuellement très déficient chez nous. Cela serait une politique à part entière, pas une simple mesure.
Tout un programme…
Nous devons faire ce que prévoit Mario Draghi, mais au niveau français. Ou avec quelques pays au sein d’une coalition de volontaires.
Deuxièmement, nous devons mettre en place des investisseurs institutionnels pour drainer l’épargne beaucoup plus vers l’innovation.
Troisièmement, il nous faut des DARPA européennes — peut-être seulement avec quelques pays — pour pousser l’innovation verte et la défense.
C’est un agenda passionnant, qui réoriente l’effort vers l’innovation. Mais n’y a-t-il pas un problème d’échelle ? On se félicite d’avoir Mistral : est-ce parce qu’on a abandonné l’idée d’avoir des Meta ou des Nvidia ?
Les investisseurs institutionnels le savent bien : nous avons beaucoup de start-ups elles ne grandissent pas en France.
Un consultant américain à Boston me disait un jour : « Notre travail, c’est d’accueillir ici des start-ups qui n’arrivent pas à grandir en France ».
Or il faut qu’on permette aux start-ups de grandir en France et en Europe.
C’est pourquoi appliquer la taxe Zucman en exonérant uniquement les startups ne fonctionnerait pas non plus : dès qu’elles s’agrandiront, elles voudront s’en aller.
L’article Philippe Aghion, une trajectoire intellectuelle : grand entretien avec le prix Nobel d’Économie 2025 est apparu en premier sur Le Grand Continent.
30.10.2025 à 11:30
Trump-Xi : dans l’ombre de la trêve de Corée, la guerre des infrastructures continue
En Corée du Sud, Trump et Xi Jinping ont mis en scène la fin du conflit.
En coulisse, l'affrontement profond peut désormais se déployer.
Une pièce de doctrine signée Benjamin Bürbaumer.
L’article Trump-Xi : dans l’ombre de la trêve de Corée, la guerre des infrastructures continue est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Texte intégral (4426 mots)
L’affrontement entre la Chine et les États-Unis structure le monde. Le Grand Continent radiographie l’affrontement des capitalismes politiques en repartant des textes et des données clefs — pour nous soutenir, découvrez toutes nos offres d’abonnement
Au moment de déclencher sa guerre commerciale, Donald Trump pensait avoir toutes les « cartes » en main pour mener à bien son projet de prédation du monde. Mais le président américain avait sous-estimé la Chine.
Pour comprendre pourquoi, il faut quitter le terrain des droits de douane, qui ne sont que le décor de la tournée actuelle de Trump en Asie.
Éclipsée par la bruyante guerre commerciale, la bataille — plus discrète — pour la maîtrise de l’innovation est en fait le véritable objectif du voyage de l’administration américaine.
Et pour cause : elle déterminera laquelle des deux superpuissances pourra, à l’avenir, s’approprier les bénéfices extraordinaires et le pouvoir politique extraterritorial découlant de la supériorité technologique mondiale.
Loin d’être un simple sujet sectoriel, la guerre des sanctions technologiques entre la Chine et les États-Unis porte sur le contrôle de l’infrastructure numérique de l’économie mondiale.
Cet affrontement pourrait provoquer un renversement durable des rapports de force globaux.
La position stratégique de l’infrastructure numérique
Pour saisir la centralité des technologies de l’information et de la communication dans le monde contemporain, il est instructif de faire un détour par l’histoire de l’innovation.
Elle nous enseigne que pendant cinquante à soixante ans, un type de technologie — la technologie paradigmatique — se démarque des autres en ce qu’il est capable d’impulser des gains de productivité non seulement, de façon étroite, dans son secteur d’origine mais dans toute l’économie. Pendant la majeure partie du XXe siècle, le pétrole et l’automobile ont irrigué l’ensemble du tissu économique.
Cette histoire indique également que l’épuisement du paradigme techno-économique prévalant ouvre la voie à son remplacement par un autre.
Les changements de paradigme produisent ainsi des opportunités exceptionnelles pouvant permettre aux pays technologiquement en retard de réaliser un grand bond en avant. En effet, le développement technologique étant un processus cumulatif, les retardataires courent toujours derrière les pays précurseurs du moment où l’on reste dans le même paradigme ; mais dès qu’un nouveau paradigme émerge, l’avance en compétences et en savoirs, en ingénierie et en équipements associés, cumulée par les précurseurs lors du paradigme précédent, perd largement de sa valeur. La mise en place d’un nouveau paradigme crée donc une situation très rare : les retardataires peuvent alors se propulser à la frontière des connaissances et espérer dépasser les précurseurs historiques.
La montée en puissance de la Chine coïncide avec un tel moment charnière.
À partir des années 1980 s’installe le nouveau paradigme techno-économique incarné par les technologies de l’information et de la communication.
Après avoir attendu en vain que les firmes étrangères partagent leurs avancées dans le nouveau paradigme avec des firmes domestiques, les autorités chinoises changent radicalement de fusil d’épaule au milieu des années 2000.
En 2006 elles mettent en place le plan de développement de technologies domestiques : plutôt que de miser sur la volatilité du marché, elles ciblent explicitement des technologies prioritaires et mettent en œuvre un encadrement public englobant afin d’assurer une montée en puissance rapide.
Le résultat est spectaculaire.
En vingt ans, la Chine est passée de nain à géant technologique. Outre l’identification des conditions sous lesquelles un retardataire peut se hisser à la frontière technologique, la compréhension de l’histoire de l’innovation comme succession de paradigmes techno-économiques permet d’assimiler la technologie paradigmatique à une infrastructure. Dans cette conception, l’infrastructure dépasse le domaine traditionnel — celui des infrastructures physiques comme les antennes et câbles sous-marins qui jouent un rôle important dans la bataille technologique actuelle — pour comprendre également tout dispositif permettant de faciliter de façon centralisée la réalisation de transactions.
Éclipsée par la bruyante guerre commerciale, la bataille — plus discrète — pour la maîtrise de l’innovation est en fait le véritable objectif du voyage de l’administration américaine.
Benjamin Bürbaumer
En associant la technologie paradigmatique à une infrastructure, l’immensité de l’enjeu de la bataille technologique entre la Chine et les États-Unis devient pleinement visible.
En effet, l’offre et la demande ne se rencontrent pas magiquement dans l’économie mondiale. Cette rencontre présuppose l’existence d’infrastructures qui, du fait de leur nature centralisée, sont autant de goulets d’étranglement possibles.
Or, le contrôle de l’infrastructure offre un triple avantage que la Chine dispute actuellement aux États-Unis dans de multiples domaines, dont le numérique. Premièrement, le contrôle de l’infrastructure numérique est source de bénéfices extraordinaires — la littérature scientifique sur les chaînes globales de valeur en atteste largement 73. Deuxièmement, il est gage d’un pouvoir politique extraterritorial — c’est précisément ce que les sanctions technologiques américaines actuelles contre la Chine visent à exploiter. Enfin, le contrôle de l’infrastructure implique une dimension de durabilité : une fois en place, l’infrastructure façonne les transactions pendant des décennies. L’ampleur des profits extraordinaires et du pouvoir extraterritorial se trouve donc multipliée dans le temps.
Ces trois dimensions du contrôle des infrastructures rendent la bataille du numérique triplement importante.
Enfermer la Chine dans une position de retardataire : le logiciel de la stratégie extraterritoriale de Washington
C’est pour cette raison que, malgré leurs divergences, les présidents américains depuis Barack Obama n’ont jamais supprimé les sanctions technologiques contre la Chine de leur prédécesseur : ils les ont toujours radicalisées.
La constance de Washington répond à une logique simple : priver par un levier extraterritorial les firmes chinoises des technologies clefs pour la conception et la fabrication des puces, afin de les condamner à rester cantonnées au statut de fournisseur bas de gamme.
La Silicon Valley occupant le sommet de la chaîne de valeur du numérique, la démarche semblait à la fois efficace et peu risquée : dans le pire des cas, les entreprises du numérique américaines perdraient quelques fournisseurs en Chine qui seraient facilement substituables par des concurrents implantés dans d’autres pays, en raison de la faible complexité de leur activité. La Chine, quant à elle, serait durablement privée des technologies et composants de pointe, pour lesquels il n’y a pas de substitut facilement disponible.
L’une des dernières décisions de l’administration Obama fut la mise en place d’un groupe de travail chargé de défendre la supériorité américaine en matière de semi-conducteurs. Peu après, les premières sanctions furent annoncées contre ZTE, un équipementier en télécoms et l’une des plus grandes entreprises d’État chinoises. Depuis, l’escalade se poursuit : d’autres firmes chinoises rejoignent rapidement la « liste des entités » du Département du Commerce ; s’y trouvent notamment Huawei, qui rejoint la liste en 2019, ainsi que d’autres acteurs majeurs des semi-conducteurs et de l’intelligence artificielle comme SMIC ou YMTC.
Au total, plusieurs centaines d’entreprises sont aujourd’hui concernées par des restrictions d’exportations de matériel, de composants et de procédures reposant sur des brevets américains. Huawei en pâtit doublement : d’une part, elle n’a plus accès à certains brevets indispensables à la conception de ses puces de pointe ; d’autre part, le taïwanais TSMC — auquel elle a sous-traité la fabrication — ne peut plus produire ses produits avancés sans l’équipement et les technologies fournies par les américaines Applied Materials ou Lam Research.
Alors que la liste se rallonge, les restrictions se rigidifient.
Initialement, seule la production de puces de 7 nanomètres (nm) ou moins — les plus performantes — était concernée. Ce périmètre a été élargi aux puces allant jusqu’à 10 nm en 2020, puis à celles d’au plus 16 nm en 2022.
Par ailleurs, le cas de Huawei illustre une autre facette du pouvoir extraterritorial des États-Unis. Ces derniers ne sanctionnent pas seulement l’entreprise de façon directe, mais ils mènent en parallèle une campagne visant à convaincre d’autres États de l’exclure de leur réseau 5G et à empêcher des entreprises non-américaines de vendre de l’équipement au géant chinois. Dans la même optique, la diplomatie américaine a conclu début 2023 un accord avec les Pays-Bas et le Japon — les principaux producteurs de machines de pointe non-américains — bloquant la vente en Chine du nec plus ultra : la technologie de la lithographie extrême ultraviolet, indispensable à une production efficace des puces de pointe.
Fin 2023, cet accord a été étendu à la technologie de la lithographie ultraviolet profond, soit la deuxième meilleure option en termes de machines de haute précision.
Début 2025, Trump en fit davantage en plaçant des dizaines de nouvelles entreprises chinoises sur la liste et en élargissant le périmètre des logiciels interdits à l’exportation en Chine. Cet été, il a encore renchéri en soumettant l’utilisation sur le sol chinois d’outils conçus aux États-Unis, par des entreprises implantées dans les pays tiers comme la taïwanaise TSMC et les sud-coréennes SK Hynix et Samsung, à une autorisation administrative préalable.
À travers cette multiplication des mesures coercitives, combinée à des politiques de soutien au secteur du numérique domestique — la politique industrielle sous Biden, la politique fiscale sous Trump —, un seul fil rouge apparaît : maintenir la Chine dans une position de retardataire.
La nature oligopolistique du secteur numérique — où les géants de la Silicon Valley, de pair avec des sociétés issues de pays alliés des États-Unis, occupent une position dominante dans les segments essentiels des semi-conducteurs 74 — rend crédible une telle stratégie.
L’ambition américaine de superviser le capitalisme global impliquait de pouvoir déterminer le retard que la Chine pouvait conserver par rapport à la frontière technologique.
Benjamin Bürbaumer
Contournement stratégique et matières critiques : la contre-attaque de Pékin
L’escalade américaine a de quoi interpeller.
Si la Silicon Valley règne parfaitement en maître, à quoi bon constamment élargir les sanctions depuis bientôt dix ans ?
C’est que cette extension continue ne traduit pas seulement une agressivité américaine accrue — elle est surtout l’indice de l’existence de failles.
L’ingéniosité chinoise — bien expliquée par Dan Wang dans Breakneck — montre que le barrage technologique est loin d’être étanche.
Parmi les lignes de fuite, on retrouve la contrebande, le marché secondaire des outils et le recours des entités sanctionnées à leurs filiales non-sanctionnées pour acquérir les biens interdits. Dans une veine similaire, le champion chinois de la fabrication SMIC est, dans une certaine mesure, parvenu à remplacer les activités auparavant déléguées à TSMC.
Cette dynamique puise ses forces dans la formation d’agglomérations de travailleurs hautement qualifiés qu’on ne pouvait initialement trouver qu’au Texas, au Sud de la Californie et au Nord-Est des États-Unis.
Cette montée en puissance — qui s’étend jusqu’aux segments les plus complexes de la conception des semi-conducteurs — est le résultat de la planification technologique, qui s’accélère désormais à coups de subventions renforcées pour faire face aux sanctions.
Plus surprenant encore, du moins à première vue, le capital-risque étranger — et en particulier américain — commence à affluer.
Attirés par des gains sans risque, ces financements privés abondent non pas en dépit mais à cause des mesures d’accompagnement anti-sanction prises par les autorités publiques chinoises. Aujourd’hui le volume de ces fonds est près de trois fois supérieur à ce qu’il était en 2016 75.
Pour toutes ces raisons, Pékin parvient à atténuer l’impact des sanctions américaines. Non sans difficultés et coûts importants, elle tente de transformer en atout ce découplage imposé au sommet de la chaîne de valeur numérique.
En parallèle, face à la dégradation des relations économiques avec les États-Unis, Xi Jinping laissait entendre dès 2019 qu’une riposte sous forme de restrictions d’exportation de terres rares et autres matières stratégiques était à l’étude 76. La Chine est en effet de loin le principal exportateur de ces biens.
Ces capacités d’exportation ne viennent pas tant de réserves exceptionnelles que d’une politique volontariste dans le raffinage et la transformation d’une ressource minière domestique et importée.
Calculée à partir des projets d’extraction et de raffinage actuellement en construction dans le monde, l’avance de la Chine devrait encore augmenter d’ici 2040 77.
Exploitant ce goulet d’étranglement, la Chine introduit en 2023 des restrictions d’exportation concernant le gallium et le germanium, deux matières indispensables à la fabrication de semi-conducteurs, dont elle contrôle respectivement 99 % et 74 % du marché mondial, et met en place une interdiction d’exportation vers les États-Unis un an plus tard. Grâce à sa spécialisation dans les matières stratégiques, Pékin a acquis une position de précurseur dans les technologies d’extraction et de traitement des terres rares. Politisant cette capacité, la République populaire pratique également une interdiction d’exportation de ses connaissances depuis décembre 2023.
Face à l’escalade des droits de douane provoquée par Donald Trump, la Chine introduit des restrictions d’exportation d’autres matières stratégiques comme le tungstène et réagit au Liberation Day avec l’ajout de sept terres rares à la liste des matériaux dont la sortie du territoire national fait l’objet de contrôles administratifs.
Le 9 octobre, elle annonce son intention d’ajouter cinq autres éléments de terres rares à sa liste de restrictions — ce qui impliquerait des contrôles d’exportation sur 12 des 17 terres rares.
Cette dernière annonce intervient juste avant la rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping en Corée du Sud.
Pékin sait parfaitement que les restrictions d’exportation de matières stratégiques sont le meilleur levier dont elle dispose dans la guerre commerciale lancée par Washington.
Pendant les négociations commerciales entre les deux puissances à Londres au mois de juin 2025, la Maison-Blanche a même signalé sa disposition à alléger les sanctions technologiques en échange d’une hausse des exportations chinoises de terres rares 78. Ce compromis n’a pas vu le jour. Au contraire, le secrétaire américain au Commerce Howard Lutnick a jeté de l’huile sur le feu en indiquant à la presse, à propos des semi-conducteurs américains autorisés à l’exportation en Chine : « Nous ne leur vendons pas nos meilleurs produits, ni nos deuxièmes meilleurs produits, ni même nos troisièmes meilleurs produits. » 79
Se sentant « insultée », Pékin a réagi en interdisant aux entreprises chinoises du secteur des nouvelles technologies d’acheter des puces Nvidia.
Face à l’ampleur grandissante de ce blocage, les États-Unis tentent de capter d’autres sources de matières stratégiques.
D’une part, les velléités sur le Groenland et l’Ukraine sont fortement motivées par l’accès aux ressources.
D’autre part, Washington a lancé un vaste programme d’investissements censé ouvrir des voies d’approvisionnement non-chinoises.
Après un accord récent de plusieurs milliards avec l’Australie, Trump a profité de sa tournée asiatique pour en signer d’autres portant sur l’exploitation de terres rares avec le Japon, la Malaisie, la Thaïlande, le Vietnam et le Cambodge. En complément, l’État fédéral prend des parts dans des firmes minières et met en place un dispositif de stockage de minéraux stratégiques ainsi qu’un système de prix planchers pour rattraper le retard sur le secteur extractif chinois.
Parmi ces nombreuses initiatives de part et d’autre, aucune ne pointe vers un apaisement conséquent : le contrôle de l’infrastructure numérique mondiale ne se partage pas.
L’ambition contre-hégémonique chinoise implique de mobiliser tous les leviers de sa puissance — de la planification technologique au contrôle des ressources stratégiques.
Benjamin Bürbaumer
L’introuvable désescalade mondiale — et l’introuvable stratégie européenne
Si les États-Unis et la Chine ont été capables — jusqu’ici — d’éviter un déchaînement incontrôlé de la guerre commerciale, force est de constater que la bataille technologique ne cesse de s’intensifier.
Tout en actant le statu quo sur le front tarifaire, Trump a profité de son voyage en Asie pour tenter d’améliorer la position des États-Unis sur le front technologique — et même si Xi Jinping, à l’issue de sa rencontre avec Trump, renonçait à ajouter immédiatement les cinq terres rares annoncées le 9 octobre à sa liste de restrictions, la tendance conflictuelle ne serait pas inversée, mais simplement ralentie.
Car derrière le prétexte du commerce, la guerre pour le contrôle de l’infrastructure numérique mondiale est le vrai sujet de cette rencontre.
Et sur ce front, cette dernière ne produira rien.
Il ne s’agit plus simplement de transformer la circulation des marchandises mais de contrôler durablement les capacités de production en tant que telles — ainsi que les profits et le pouvoir associés.
L’ambition américaine de superviser le capitalisme global impliquait de pouvoir déterminer le retard que la Chine pouvait conserver par rapport à la frontière technologique.
L’ambition contre-hégémonique chinoise implique de mobiliser tous les leviers de sa puissance — de la planification technologique au contrôle des ressources stratégiques.
Dans le bras de fer technologique entre les deux superpuissances, les pays européens risquent de finir écrasés.
Si relativement peu d’entreprises européennes importent directement des matières stratégiques fournies par des exportateurs chinois, elles en importent beaucoup indirectement — en achetant aux géants de la tech américains 80.
Derrière la bataille sino-américaine, un autre contraste encore plus saisissant apparaît en filigrane — qui devrait nous alerter.
D’un côté, la Chine et les États-Unis déploient une panoplie de mesures stratégiques et occupent respectivement la place de leader mondial de l’extraction et de leader des technologies numériques.
De l’autre côté, les pays européens sont dépourvus de capacités d’intervention stratégiques et n’ont pas la puissance capitalistique suffisante pour agir.
C’est de ce blocage — vertigineux — qu’il faut partir pour bâtir une stratégie.
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