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19.08.2026 à 06:30

Pourquoi Xi Jinping ne craint plus l’Europe

Louis Puel

Face au nouveau choc industriel chinois, l’Union dispose de leviers considérables. Le parti communiste chinois a pourtant cessé de croire qu'elle s'en servirait.

L’article Pourquoi Xi Jinping ne craint plus l’Europe est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (5281 mots)

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Sur la question commerciale, l’Union essaie de se montrer plus ferme à l’égard de la Chine. Qu’en pense-t-on réellement, dans les coulisses, au sein de la Commission et des institutions européennes ? Y a-t-il un véritable sentiment d’urgence ?

Ces dernières années, l’Union a pris conscience de l’asymétrie de sa relation avec la Chine et de la menace que celle-ci fait peser sur l’industrie européenne, mais c’est vraiment au cours de l’année écoulée que ce constat est devenu une urgence.

Il ne faut cependant pas interpréter cette préoccupation comme une obsession de type trumpiste : on sait que le président américain déteste par principe tout déficit commercial. En Europe, il s’agit plutôt d’un indicateur utile et non d’une source d’inquiétude en soi. Lorsque je discute avec des responsables à Bruxelles qui travaillent spécifiquement sur la Chine, ils se demandent avant ce que ce déficit signifie véritablement. Le nouveau plan quinquennal indique clairement l’intention de Pékin de continuer à miser sur une croissance tirée par les exportations. Si rien n’est fait, cette tendance aura pour conséquence une désindustrialisation de certaines régions d’Europe. 

Cette conviction qu’il y a urgence et qu’il faut agir s’exprime au sein de la Commission, du moins dans les services chargés du commerce et au sein du Service d’action extérieure. Mais leurs capacités d’action sont structurellement assez limitées.

Pouvez-vous dresser un panorama de ces limites ?

La première est d’ordre capacitaire : depuis des années, des alertes sont lancées sur le fait que le modèle économique chinois représente un défi pour l’industrie européenne. Mais la Commission est sans cesse prise par d’autres problèmes, comme récemment la guerre en Iran ou les provocations de Donald Trump. Le problème chinois a donc été mis de côté pendant très longtemps, jusqu’à ce qu’il devienne trop manifeste pour pouvoir être ignoré. 

Une fois l’urgence reconnue, qu’est-ce que la Commission peut réellement faire ? 

On touche là à la deuxième limite structurelle : alors que la Chine et les États-Unis agissent de manière unilatérale, l’Union européenne tient à respecter les règles. Elle ne cherche pas à bousculer l’ordre établi, contrairement à Washington et Pékin qui n’hésitent pas à s’affranchir de certains principes fondamentaux du commerce international. Or, le respect des règles s’accompagne aussi de contraintes. 

Le troisième problème est la nécessité d’obtenir l’adhésion de tous les États membres avant de pouvoir prendre des mesures concrètes. Ces derniers sont notoirement divisés sur la question chinoise. Lors du Conseil européen de juin, ils ont chargé la Commission d’intensifier le dialogue avec Pékin afin de trouver une solution diplomatique aux déséquilibres commerciaux, ouvrant ainsi la voie à trois mois de négociations. On est donc loin d’un passage direct à l’action. Les intérêts nationaux limitent souvent les marges de manœuvre de l’Union. 

L’Union serait donc bien plus proactive sur le dossier chinois que les États membres eux-mêmes ?

Oui, et les raisons en sont d’ordre institutionnel (la Commission est chargée de la politique commerciale), mais aussi d’ordre géopolitique. La démarche de la Commission est en effet bien plus proactive, car c’est à l’échelle de l’Union que la réponse à l’invasion russe de l’Ukraine a été apportée, et qu’un travail a été fait sur les liens entre la Russie et la Chine. 

« Le troisième problème est la nécessité d’obtenir l’adhésion de tous les États membres avant de pouvoir prendre des mesures concrètes. Ces derniers sont notoirement divisés sur la question chinoise ».

Il n’en demeure pas moins que l’ensemble des contraintes que j’ai citées ci-dessus est à l’origine d’un paradoxe. Ce « choc chinois 2.0 » est bien perçu comme une urgence, mais les Européens semblent déterminés à laisser une chance aux négociations. L’urgence invoquée ne se reflète donc pas nécessairement dans la rapidité des mesures prises.

Qu’en est-il des dynamiques internes au sein de la Commission ? Y a-t-il une unanimité au sein du Collège sur la nécessité d’agir ?

Stéphane Séjourné se montre plus énergique. Il aimerait que la Commission agisse plus rapidement, notamment en ce qui concerne la feuille de route industrielle. Sur ce point, il est en phase avec la position française. Maroš Šefčovič, commissaire slovaque au Commerce, à la Sécurité économique, aux Relations interinstitutionnelles et à la Transparence, se voit davantage comme l’artisan d’un futur accord avec la Chine. On le surnomme M. Fix-it (M. Je-règle-tous-les-problèmes), notamment en raison de son rôle durant le Brexit. 

Les commissaires ont chacun leur personnalité, ce qui peut conduire à certains revirements. Par exemple, l’année dernière, dans le cadre d’un paquet de sanctions visant la Russie, l’Union a ajouté deux banques chinoises à sa liste des entités sanctionnées, car elles facilitaient des transactions en cryptomonnaies destinées à l’expédition de marchandises faisant l’objet de sanctions vers la Russie. En avril 2026, ces deux banques ont finalement été retirées de cette liste. Cette décision a fait l’objet de débats au sein de la Commission. Certains estimaient que maintenir les deux banques sous sanctions européennes permettrait de montrer ses atouts dans un éventuel rapport de force. La Chine avait d’ailleurs particulièrement mal réagi, ce qui témoignait d’un mécontentement réel. Mais le retrait est survenu après qu’elle a menacé l’Union d’annuler les pourparlers financiers, ce qui a particulièrement effrayé certains commissaires soucieux de préserver les relations de leurs pays avec la Chine. Il est évident que cela contribue à entraver le processus décisionnel. 

Qui détermine vraiment la politique européenne vis-à-vis de la Chine ? 

Les grandes lignes sont définies au plus haut niveau. C’est le domaine de prédilection d’Ursula von der Leyen et de son cercle restreint de conseillers. Ce sont eux qui fixent clairement la ligne à suivre, et c’est elle qui en assume la responsabilité en dernier ressort. Fervente partisane d’une ligne dure envers la Chine depuis longtemps, elle a toujours fait preuve de fermeté dans la définition de cette orientation.

Pour mettre en œuvre cette « ligne dure », quel est l’arsenal de mesures dont dispose l’Union ? 

Je commencerai par citer les mesures existantes qui sont le plus souvent mobilisées : les enquêtes antidumping et antisubventions. Celles-ci présentent l’inconvénient d’avoir un champ d’application très restreint. Elles ne concernent même qu’un seul produit à la fois, et les produits visés par ces enquêtes ne sont pas les plus stratégiques. Je me souviens d’une enquête ouverte sur les bougies ou le canard laqué. On peut s’interroger sur leur aspect réellement stratégique. Ces outils ne sont donc pas les plus adaptés pour relever le défi systémique posé par une puissance industrielle telle que la Chine.

Aujourd’hui, on entend de plus en plus parler des mesures de sauvegarde, qui sont davantage utilisées dans les secteurs de l’acier et des ferro-alliages. Des enquêtes sont également à l’étude dans les secteurs de la chimie et des machines-outils. Des rumeurs évoquent même la mobilisation de tels outils pour les véhicules électriques hybrides rechargeables. Les mesures de sauvegarde, contrairement aux mesures antidumping, concernent des groupes de produits plus larges, ce qui les rend intéressantes. Mais, dans le même temps, une fois mises en place, elles touchent tous les partenaires commerciaux. Imposer des droits de sauvegarde et des quotas sur les véhicules hybrides rechargeables reviendrait donc à engager, par effet de bord, un rapport de force avec le Japon et la Corée du Sud. 

Les intérêts nationaux limitent souvent les marges de manœuvre de l’Union. 

Finbarr Bermingham

On peut évoquer d’autres mesures actuellement mobilisées, telles que la réglementation sur les subventions étrangères, qui peuvent directement cibler des entreprises chinoises. Pékin se méfie beaucoup de cet outil, qui oblige les sociétés concernées à fournir des quantités de données, parfois sensibles, à leurs interlocuteurs européens. La Chine est même allée jusqu’à interdire cette année à Nuctech, un fabricant d’équipements de contrôle et de sécurité utilisés dans les aéroports, de se plier à une enquête antisubventions européenne. C’était une première. 

Quels sont les outils très rarement utilisés ?

L’instrument relatif aux marchés publics internationaux n’a été utilisé qu’une seule fois, contre la Chine, dans le domaine des appareils médicaux. 

Celui qui n’a encore jamais été utilisé, c’est l’instrument anti-coercition, conçu lors du premier mandat de Donald Trump, afin d’anticiper l’imposition de droits de douane, qu’il commençait déjà à utiliser. Ce sont surtout les tentatives de pression exercées par la Chine contre la Lituanie en 2021 qui ont fait office d’accélérateur dans l’élaboration de cet outil. Pour autant, il n’a jamais été utilisé, alors même que nous avons assisté à des cas flagrants de coercition : Donald Trump qui menace l’Union de droits de douane si elle ne modifie pas ses lois sur le numérique, Donald Trump qui affirme qu’il va envahir le Groenland… La Chine, de son côté, a imposé des contrôles à l’exportation sur les terres rares, ce qui aurait pu justifier des mesures anti-coercition. 

Y a-t-il des mesures en cours d’élaboration ?

Certains évoquent en effet la mise en place d’un outil de diversification, c’est-à-dire un levier qui obligerait les entreprises à réduire leur dépendance vis-à-vis d’une source d’approvisionnement unique dans les secteurs critiques, sans citer nommément la Chine, bien que ce soit évidemment elle qui soit visée. 

Cet instrument est censé répondre à la crainte suscitée par une éventuelle utilisation des goulots d’étranglement comme armes. Il s’agit de réduire au maximum ses propres vulnérabilités en réduisant les moyens de pression dont pourrait disposer une autre puissance pour vous contraindre. 

Les États membres seraient-ils prêts à l’utiliser ?

Les États membres sont réticents à prendre des mesures fermes concernant la diversification de leurs approvisionnements, par crainte des représailles. Mais plus ces dépendances seront réduites, moins la Chine aura de moyens de pression à sa disposition. 

Un autre outil dont on entend beaucoup parler depuis le dernier Conseil européen, c’est un possible mécanisme de solidarité qui permettrait d’indemniser les entreprises ayant fait l’objet de mesures de rétorsion. Il s’agirait de constituer un fonds qui, en cas de droits de douane imposés par l’Union sur les véhicules électriques chinois et de représailles sur, par exemple, le brandy ou le porc, permettrait à ces entreprises d’amortir le choc. Cela pourrait contribuer à lever les réticences de certains États membres à aller de l’avant.

À quoi pourrait ressembler un accord avec la Chine ? S’agirait-il de relations commerciales « dirigées » ? Des engagements d’achat ? 

La Commission cherche à obtenir un rééquilibrage et une réorientation de la politique économique et commerciale chinoise d’ici le mois d’octobre. Je n’y crois pas vraiment. Quel serait l’intérêt de la Chine ? Certes, lorsque le ministre du Commerce chinois, Wang Wentao, s’est rendu à Bruxelles fin juin, il a effectivement évoqué la possibilité de conclure des accords d’achat : la Chine accepterait d’acheter davantage de produits de l’Union afin de réduire le déficit. Mais cela ne changera rien sur le plan structurel. Ce « commerce dirigé » irait d’ailleurs à l’encontre de l’orientation clairement définie dans les documents officiels de politique générale chinois. 

Y a-t-il des domaines précis dans lesquels des progrès pourraient toutefois être réalisés ? 

Oui. Par exemple, Pékin a mis en avant l’accord sur les prix conclu entre Volkswagen et l’Union, comme un exemple de domaine dans lequel les deux parties peuvent avancer. Depuis longtemps, les déclarations chinoises laissent entendre qu’elles souhaiteraient la suppression des droits de douane ssur les véhicules électriques et la fin des contrôles à l’exportation sur les équipements ASML, pour réduire le déficit commercial. Ce dernier point a peu de chances d’aboutir, mais le premier pourrait déboucher sur quelque chose. Dans le même temps, l’Union se réjouirait d’un accord sur les investissements dans la chaîne d’approvisionnement européenne des véhicules électriques. 

Mais plus ces dépendances seront réduites, moins la Chine aura de moyens de pression à sa disposition. 

Finbarr Bermingham

Les problèmes structurels resteront, mais cela pourrait donner aux deux parties l’occasion d’annoncer des progrès, ce qui pourrait apaiser le ton du différend.

On a souvent l’impression que l’arbitrage sur la posture européenne en matière de relations commerciales avec la Chine dépend surtout d’un accord entre la France et l’Allemagne, la première étant favorable à une réaction ferme de l’Union et la seconde bien moins, car très protectrice vis-à-vis de ses industries exportatrices. Cette vision est-elle conforme à la réalité ? 

Je dirais même que la France et l’Allemagne mènent les deux camps opposés du débat. Je remarque néanmoins que la position des États membres vis-à-vis de la Chine est plus variable. Jusqu’à récemment, certains gouvernements adoptaient systématiquement une position très dure envers la Chine, à l’image de la Lituanie et de la République tchèque, très pro-Taïwan. En 2021, les Lituaniens avaient autorisé l’ouverture d’un bureau de représentation taïwanais à Vilnius. En représailles, ils ont été radiés du système douanier chinois. Mais le gouvernement actuel tente de plus en plus de renouer avec la Chine, car il estime que la Lituanie n’a pas bénéficié des retombées attendues de la part des Taïwanais. Ainsi, même les plus farouches partisans d’une réaction ferme changent désormais de stratégie. 

La situation est également plus incertaine concernant les alliés de la Chine en Europe. On peut penser à la Hongrie. 

En effet, sous Viktor Orbán, la Hongrie a certainement été la meilleure alliée de la Chine en Europe. Depuis son départ, la situation est moins lisible. Fait intéressant, le constructeur automobile chinois BYD a nommé l’ancien ministre hongrois des Affaires étrangères, Péter Szijjártó, à un important poste de direction. Le nouveau Premier ministre, Péter Magyar, a déclaré qu’il engagerait une enquête pour éclaircir cette nomination.

Les Belges figurent parmi les partisans d’une ligne dure avec la Chine à l’opposé de l’Espagne, qui s’est imposée comme la nouvelle meilleure ambassadrice de Pékin en Europe. Pedro Sánchez l’a clairement démontré lors du Conseil européen de juin, en se positionnant comme la seule voix dissidente à s’opposer à toute action contre la Chine. 

Comment expliquer ce parti pris ? 

Dans le cas belge, le premier ministre Bart De Wever était auparavant maire d’Anvers, l’un des pôles industriels clefs de la Belgique, qui abrite un grand nombre d’entreprises spécialisées dans la fabrication de produits chimiques. Or, c’est ce secteur qui a déposé le plus de plaintes officielles auprès de la Direction générale du Commerce de la Commission européenne pour dénoncer les effets des mesures antidumping et antisubventions chinoises. Cela peut constituer un élément d’explication de la position belge actuelle. 

Qu’en est-il d’autres pays, comme l’Italie, les Pays-Bas ou la Pologne ?

L’Italie est alignée sur la France, mais s’exprime moins ouvertement. Giorgia Meloni s’est d’ailleurs retirée de la Belt and Road Initiative, sous la pression des États-Unis, tout en veillant à ce que la Chine ne réplique pas de manière trop brutale, notamment en autorisant les investissements chinois dans le secteur automobile italien. 

« La Chine a démontré sa volonté de riposter et de mettre ses menaces à exécution. L’Europe est quant à elle freinée par des problèmes structurels ».

Quant aux Néerlandais, sans doute en raison de la nature de leur base industrielle, qui repose sur des entreprises telles qu’ASML et Nexperia, ils peuvent se permettre d’être parmi les plus proactifs en matière de sécurité économique. 

Enfin, la Pologne s’est récemment imposée comme l’un des pays les plus critiques envers la Chine, notamment en raison de ses relations avec la Russie. Les liens étroits entre la Chine et la Russie ont d’ailleurs constitué un obstacle majeur dans les relations avec de nombreux pays d’Europe centrale et orientale. Concernant la Pologne, cet aspect géopolitique n’est pas le seul en jeu : le déficit commercial du pays avec la Chine a explosé. Le pays s’est donc résolu à agir en prenant davantage en considération ce volet strictement commercial et économique. 

La position allemande connaît-elle des évolutions ?

Il est difficile de dégager un véritable consensus du côté allemand. Le chancelier Merz a pu varier dans ses prises de position. Actuellement, il semble privilégier l’idée que la Chine joue un rôle dans les difficultés économiques de l’Allemagne, alors qu’il y a quelques mois à peine, de retour de Chine, il encourageait le Bundestag à conclure un accord de libre-échange avec le pays. Puis, lors du Conseil européen, il a appelé à un « accord du Plaza » avec la Chine, en référence à l’accord de gestion monétaire que les États-Unis avaient conclu avec le Japon dans les années 1980. 

La ministre de l’économie, Katherina Reiche, s’oppose fermement à toute mesure contre Pékin, minimisant volontiers le choc chinois. Comment l’expliquer ?

Elle est l’héritière de cette vieille tendance des entreprises et des groupes de pression allemands qui consiste à se prémunir à tout prix contre les représailles. Je m’explique assez mal ce côté pro-chinois particulièrement véhément, ni sa croisade pour entraver l’action européenne sur plusieurs fronts. Elle a déjà déclaré qu’il ne devrait pas y avoir d’amendes pour les constructeurs automobiles qui ne réduiraient pas leurs émissions conformément aux règles européennes. Son zèle lui a même valu une mention dans une lettre d’information chinoise, « Brussels Tea House », qui la présente comme le grand espoir des relations Union-Chine. 

Les responsables politiques allemands sont donc divisés, mais c’est aussi le cas des acteurs industriels. 

C’est-à-dire ? 

On peut prendre l’exemple de la VDMA, l’organisme professionnel allemand représentant les entreprises du Mittelstand spécialisées dans la construction mécanique. Depuis la fin de la pandémie, elle milite en faveur d’une politique plus protectionniste, car ces sociétés figurent parmi les premières victimes de la vague d’exportations en provenance de Chine. 

Depuis environ cinq ans, je m’entretiens tous les six mois avec un responsable de la VDMA, qui me semble être un excellent baromètre de la position de l’industrie européenne vis-à-vis de la Chine. Au début des années 2020, la VDMA était ouverte au dialogue avec des entreprises chinoises, essentiellement ses fournisseurs et ses clients. Mais maintenant que ces mêmes entreprises ont nettement progressé dans la chaîne de valeur et qu’elles la devancent largement en termes de prix, la VDMA manifeste bien plus clairement son inquiétude. Selon elle, cette progression s’explique par la capacité d’innovation de l’économie chinoise, mais pas seulement : la VDMA met également en cause des pratiques commerciales déloyales telles que des subventions non déclarées.

La VDMA et la VDA, l’association des constructeurs automobiles, se sont longtemps opposées à toute forme de politique interventionniste. Elles étaient notamment opposées à l’instauration de droits de douane sur les véhicules électriques dès 2024. Toutefois, on observe un léger changement de cap, surtout chez VDMA : le PDG de Volkswagen a récemment déclaré à ses investisseurs que les droits de douane sur les véhicules électriques étaient une bonne idée, et qu’il souhaitait que des droits de douane soient également appliqués au secteur des véhicules hybrides rechargeables.

Quelles que soient les positions, le choc chinois devient de plus en plus difficile à ignorer : 10 000 emplois industriels sont supprimés chaque mois en Allemagne. 

Le gouvernement chinois prend-il au sérieux les menaces européennes en cas d’échec de la diplomatie ?

L’image que l’Europe renvoie depuis 18 mois n’est pas celle d’un acteur prêt à agir et à prendre des mesures. Le gouvernement chinois lui accorde probablement peu de crédibilité, notamment depuis la signature de l’accord de Turnberry avec les États-Unis. Pékin sait également que chaque fois qu’elle prend une mesure, les divisions entre les États membres conduisent inévitablement à une réponse fragmentée. De simples menaces de représailles peuvent suffire à diviser : c’est la leçon que les Chinois ont tirée des derniers mois, à laquelle s’ajoute leur conviction que l’Europe manque de courage.

Le bras de fer de la Chine avec les États-Unis sur le dossier des droits de douane a-t-il contribué à renforcer sa confiance ? 

Pékin a contraint Donald Trump à renoncer à ses droits de douane en brandissant la menace d’une restriction des approvisionnements en terres rares. Depuis, les Chinois affichent en effet une certaine arrogance lorsqu’ils s’adressent aux Européens. Après avoir tenu tête aux États-Unis, la Chine pourrait-elle avoir sérieusement quelque chose à craindre de l’Union européenne ? Elle n’y croit pas et, même en cas de tensions, elle a démontré qu’elle était prête à prendre des risques et à aller jusqu’au bout. 

Quelles que soient les positions, le choc chinois devient de plus en plus difficile à ignorer : 10 000 emplois industriels sont supprimés chaque mois en Allemagne. 

Finbarr Bermingham

L’Europe a tendance à proférer des menaces sans jamais les concrétiser : cela fait maintenant trois ans qu’Ursula von der Leyen a prononcé son discours sur la réduction des risques, et notre dépendance à l’égard de la Chine n’a fait que croître. 

L’Allemagne réalise des évaluations pour déterminer les dépendances exactes de la Chine et pouvoir ainsi réagir en cas de guerre commerciale. Existe-t-il une initiative similaire à l’échelle de l’Union ? 

C’est en effet le rôle des chercheurs et des responsables politiques d’identifier ces leviers. De très nombreux rapports sur le sujet ont déjà été publiés, mettant en lumière les domaines et les produits vis-à-vis desquels la Chine nourrit une dépendance. Ce qu’il faut faire, c’est les transformer en armes.

Quels sont ces domaines ou ces produits exactement ?

On sait par exemple que, dans le secteur aéronautique, la Chine a besoin de certaines pièces européennes pour réparer ses avions. Elle est également encore dépendante de l’Europe pour certains équipements de production d’électricité, comme les turbines. Ce qui m’a le plus frappé, en revanche, c’est l’insuline. L’Union détient en effet un quasi-monopole sur les médicaments à base d’insuline utilisés en Chine. Il reste cependant difficile d’imaginer que ce levier soit un jour actionné. Cela provoquerait une crise de santé publique du jour au lendemain, sans compter que l’Europe dépend elle aussi de la Chine pour certains principes actifs pharmaceutiques. 

Le goulot d’étranglement le plus stratégique ne serait-il pas les machines de photolithographie de l’entreprise néerlandaise ASML ? 

C’est un exemple instructif, car les contrôles à l’exportation de ces machines ne sont pas vraiment européens : ils ont été imposés aux Pays-Bas par les États-Unis. Mais au-delà de ce détail, il est important de rappeler que l’utilisation des goulots d’étranglement présente des limites, notamment temporelles : si la Chine était privée des services d’ASML, elle trouverait les moyens de rattraper son retard dans le domaine. De même, si Pékin a utilisé l’an dernier ses terres rares pour mettre la pression sur les États-Unis, cela ne peut être qu’éphémère : il ne nous reste peut-être plus que dix ans avant que nous ne rattrapions notre retard dans ce domaine précis. 

Si une guerre commerciale venait toutefois à éclater, qui aurait l’avantage ?

La Chine a démontré sa volonté de riposter et de mettre ses menaces à exécution. L’Europe est quant à elle freinée par des problèmes structurels. Elle suit généralement le même schéma : elle prend une mesure, la Chine rétorque, l’Europe proteste et retourne à la table des négociations. L’Union ne semble donc pas, pour l’heure, en mesure de rivaliser avec la Chine. 

Toutefois, cela ne signifie pas que l’Europe est impuissante. Au lieu de chercher à porter un seul coup, elle pourrait privilégier un ensemble de mesures ciblées. L’effet cumulatif pourrait s’avérer gagnant. 

L’Europe a tendance à proférer des menaces sans jamais les concrétiser.

Finbarr Bermingham

Je ne crois toutefois pas à cette domination par l’escalade. Ce qui importe, et ce que recommandent de nombreux responsables, c’est de lutter contre la politique chinoise par des mesures internes, nationales et européennes. Le dialogue avec la Chine a peu de chances d’aboutir, l’escalade encore moins. 

Que recommandez-vous de suivre dans les prochaines semaines pour mieux comprendre l’évolution des discussions ? 

Les annonces et prises de position des constructeurs automobiles sont toujours très intéressantes, notamment en Allemagne. 

En septembre, le discours sur l’état de l’Union d’Ursula von der Leyen sera particulièrement attendu, car elle s’en est déjà servie par le passé pour annoncer certaines mesures concernant la Chine, comme l’interdiction des produits issus du travail forcé, l’initiative « Global Gateway », ainsi que l’enquête sur les véhicules électriques. Autre élément intéressant : le voyage prévu du commissaire Šefčovič en Chine début octobre, qui est censé permettre d’évaluer l’état des négociations et les progrès réalisés. Le Conseil européen d’octobre pourrait être déterminant. 

Il nous faut également mentionner un autre événement non européen, mais sans doute le plus important de cette rentrée : le sommet entre Donald Trump et Xi Jinping fin septembre, qui devrait aboutir à une prolongation de la suspension des contrôles à l’exportation des terres rares. Si cela ne se produit pas, l’industrie européenne pourrait se retrouver en grave difficulté, notamment en matière de réarmement et de soutien à l’Ukraine.

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15.08.2026 à 06:00

Heidegger aux îles Caïmans

camillenedellec

Pour comprendre la géopolitique de l’offshore, il faut penser un espace qui se dérobe.

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Texte intégral (7225 mots)

Tout l’été, le Grand Continent restera en mouvement. Chaque jour, nous vous apporterons où que vous soyez des idées que vous ne trouverez nulle part ailleurs (mais qui seront partout à la rentrée), des textes introuvables ou rafraîchissants avec nos Dimanches. Pour les recevoir directement dans votre boîte mail et soutenir cet élan, pensez à vous abonner à la revue

Que peut bien dire Heidegger de l’offshore ? La question semble incongrue. D’un côté, le penseur de la Forêt-Noire, qui lisait Parménide et Hölderlin et fit de l’« habiter » le trait fondamental de la condition humaine, après s’être compromis avec le régime nazi.

« Habiter, écrit-il 167 dans sa fameuse conférence de Darmstadt de 1951, est la manière dont les mortels sont sur terre ».

De l’autre côté, les trusts des îles Caïmans, les sociétés-écrans panaméennes, les cabinets d’avocats à la mode et les comptables véreux, les passeports achetés, les fortunes sans adresse qui glissent d’une juridiction à l’autre à la vitesse d’un ordre de virement, tout ce que les anglophones nomment l’« offshore world ».

Cette incongruité est pourtant féconde. 

Deux discours tentent de cartographier l’univers mouvant de l’offshore. Le premier est celui des économistes et des régulateurs, qui cherchent à figer les milliards, les encours et les juridictions, mais voient souvent leur objet se dérober à mesure qu’ils le mesurent.

Le second est celui des journalistes et des procureurs. On y dénonce les kleptocrates, les blanchisseurs et les oligarques, mais on risque ainsi de réduire un système global à quelques figures criminelles particulièrement voyantes. 

Entre les deux, pourrait être utile de glisser une pensée de ce que l’offshore est. C’est ici que Heidegger devient pertinent et on peut l’embarquer, bien malgré lui, de sa cabane de Todtnauberg vers le large des îles Caïmans. 

Au large de Grand Cayman, un employé de la société Jetpack Cayman fait la démonstration d’un jetpack aquatique. « Le jetpack, c’est zéro gravité ; les Caïmans, c’est zéro impôt : nous sommes au bon endroit », résume le propriétaire de l’entreprise, Mike Thalasinos. © Gabriele Galimberti / Paolo Woods

La maison inhabitée

La distinction que Heidegger construit dans la conférence « Bâtir habiter penser » de 1951 entre le lieu (Ort), la place (Platz) et l’espace (Raum) offre une grille de lecture pour envisager le monde du offshore

Son diagnostic final surtout pourrait décrire ce que que bâtissent les grandes fortunes, un monde couvert de résidences et vide de demeures : « La véritable crise de l’habitation réside en ceci que les mortels en sont toujours à chercher l’être de l’habitation et qu’il leur faut d’abord apprendre à habiter » 168.

Un lieu donne à voir ce paradoxe. 

Jamais la Principauté de Monaco n’a été si opulente. Son produit intérieur brut a franchi pour la première fois en 2024 la barre des dix milliards d’euros 169, ses établissements financiers conservaient, à la fin de la même année, 176 milliards d’euros d’actifs 170, plus de deux résidents sur cinq y sont millionnaires (la plus forte densité au monde 171) et son immobilier est le plus cher de la planète 172.

Et pourtant, qui habite cette cité-État aujourd’hui à son apogée ?

Ce n’est pas une question ironique ou un calembour. La crise de l’habiter semble atteindre son paroxysme à Monaco où le prix du mètre carré a franchi la barre des 70 000 euros 173

« Monaco double de population au lever du jour pour se vider à la nuit tombée. Ceux qui la font vivre ne peuvent pas y résider. Ceux qui peuvent y résider n’y séjournent guère. »

Olivier Vallée

Au recensement de 2025, on comptait 38 857 résidents de 144 nationalités différentes, répartis sur deux kilomètres carrés. Les nationaux, 9 333 Monégasques, soit moins d’un quart de la population, n’y sont devenus la première communauté que depuis peu, et l’État les loge pour une large part dans des appartements domaniaux à loyers modérés, le marché libre leur étant devenu inaccessible 174. Des 59 724 salariés du secteur privé qui font tourner l’économie de la cité-État, neuf sur dix n’y résident pas. Plus de 16 000 arrivent chaque matin de la seule ville de Nice, d’autres milliers de Beausoleil, de Cap-d’Ail ou de Vintimille, avant de repartir le soir 175

Monaco double ainsi de population au lever du jour pour se vider à la nuit tombée. Ceux qui la font vivre ne peuvent pas y résider. Ceux qui peuvent y résider n’y séjournent guère. « Les mortels habitent alors qu’ils sauvent la terre », écrivait Heidegger 176.

La résidence fiscale apparaît ainsi comme le contraire de cette disposition. Elle a d’ailleurs son histoire et son infrastructure. Le casino et la Société des Bains de Mer, créée en 1863 par le prince Charles III pour asseoir les revenus de la Principauté sur les jeux, et qui est toujours majoritairement détenue par l’État monégasque 177, ne sont que des places. Elles voisinent désormais avec les banques spécialisées qui relient Monaco à cette finance exonérée des réglementations bancaires et fiscales ordinaires. 

« Même la visite de Léon XIV au printemps 2026, la première d’un pape dans la Principauté depuis le XVIe siècle, a sonné comme un rappel de cette vacance. »

Olivier Vallée

Les autorités s’emploient, certes, laborieusement à sortir la cité-État de la « liste grise » du GAFI, l’organisme intergouvernemental qui lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, où elle est inscrite depuis juin 2024 178.

Pourtant, même la visite de Léon XIV au printemps 2026, la première d’un pape dans la Principauté depuis le XVIe siècle, a sonné comme un rappel de cette vacance. En appelant ses hôtes, lors de la messe célébrée au stade Louis-II, à rejeter « l’idolâtrie du pouvoir et de l’argent », le pape s’adressait à une maison somptueusement inhabitée 179.

Que nous est-il permis de connaître ?

Pour continuer ce raisonnement, il est important d’enrichir la philosophie de Heidegger avec les apports les plus récents de la sociologie et des sciences politiques qui étudient la géopolitique du phénomène offshore

En commençant par le travail de Ricardo Soares de Oliveira, politiste et excellent connaisseur de l’Afrique lusophone et de ses mutations, qui part de l’observation de la migration des fonds africains vers les centres financiers du Golfe et de l’Asie pour décrire la dimension profondément liquide de cette seconde planète. 

Dans une publication novatrice 180, Soares de Oliveira rappelle, après la CNUCED, que près de 88,6 milliards de dollars s’échappent chaque année de l’Afrique, et montre que ces flux passent de plus en plus par Dubaï, Singapour ou Hong Kong. Il retrace la manière dont le pétrole offshore du golfe de Guinée a alimenté la fuite des capitaux vers des comptes secrets de banques internationales qui échappent au fisc et à la justice grâce aux sanctuaires légaux de l’off-shore financier. Cette migration des capitaux du Sud appelle une étude systématique de l’extraversion clandestine des flux financiers des États africains et de leurs partenaires, multinationales ou négociants 181.

« Une toile tissée depuis les fonds domiciliés aux îles Caïmans, jusqu’aux marchés « frontières » du Vietnam et du Myanmar. Au centre, de « grosses araignées », aux nœuds, de « petites araignées », avocats, comptables, secrétaires de sociétés, qui tissent, transportent et dissimulent. »

Olivier Vallée

De son côté, la sociologue Kimberly Kay Hoang, de l’université de Chicago, s’intéresse au tropisme asiatique des très grandes fortunes personnelles et familiales, ainsi qu’à la globalisation des élites 182 qui évoluent sur cet espace que l’écrivain britannique Oliver Bullough a baptisé « Moneyland », pays virtuel sans territoire ni drapeau où résident des fortunes plutôt que des personnes.

Le modèle qu’elle propose est celui d’un capitalisme arachnéen (spiderweb capitalism183. Une toile tissée depuis les fonds domiciliés aux îles Caïmans, au Samoa ou au Panama, via des sociétés-relais de Singapour et de Hong Kong, jusqu’aux marchés « frontières » du Vietnam et du Myanmar. Au centre, de « grosses araignées », aux nœuds, de « petites araignées », avocats, comptables, secrétaires de sociétés, qui tissent, transportent et dissimulent 184. Cette toile forme l’infrastructure d’une richesse immatérielle qui se joue des frontières.

Ce phénomène, devenu une dimension essentielle de la géopolitique contemporaine, doit cependant être appréhendé dans la longue durée. L’historienne Vanessa Ogle a montré comment l’« archipel » des places offshore s’est constitué dans les années 1950-1970, quand la décolonisation et l’État fiscal d’après-guerre resserrent leur emprise sur la mobilité du capital privé. Ces sites anciens destinés à la sécurisation et à la discrétion des fortunes familiales et dynastiques suscitent aujourd’hui un intérêt nouveau parce qu’on leur associe la kleptocratie, l’économie illicite, l’évasion fiscale, la traite des êtres humains et le financement du terrorisme 185.

« L’offshore se donne à connaître comme un délit d’identité. »

Olivie Vallée

La connaissance de ces dérivés du capital, grâce aux travaux d’économistes comme Gabriel Zucman, progresse. Hoang concède pourtant : « Jusqu’à récemment, nous ne disposions pas d’études universitaires exhaustives permettant de comprendre l’ampleur et le fonctionnement du système offshore ». C’est que les grands maîtres de cette économie occulte, comme l’avoue la sociologue, restent cachés, discrets, voire simplement inconnus.

Faute d’accès aux grosses araignées, l’enquête se rabat souvent sur ce qu’on pourrait appeler une ethnographie de guichet. Elle observe le système depuis ses intermédiaires et ses back-offices, pour y déceler, au plus profond de la machinerie administrative, les ressorts de l’inavouable désir de l’offshore. Le risque de la méthode est connu. À force d’interroger les seconds couteaux, on conforte le préjugé d’un offshore réduit à la dissimulation, coffre-fort de la race olympienne des mégariches 186.

Délits d’identité 

Si les grosses araignées se dérobent à l’entretien, leurs traces peuvent devenir publiques. Ce que les universitaires ne peuvent pas atteindre par l’enquête de terrain, le journalisme d’investigation le reconstitue par le document, la fuite et le registre foncier. Or ce que leurs dossiers révèlent d’abord, ce sont des identités : des passeports multiples, des noms d’emprunt, des vies dédoublées. L’offshore se donne à connaître comme un délit d’identité.

Ce sont des collectifs de journalistes qui ont porté les fameux Panama Papers, la publication des 11,5 millions de documents du cabinet Mossack Fonseca transmis à la Süddeutsche Zeitung puis exploités en 2016 par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) 187. Ils ont mis en évidence l’importance des cabinets juridiques qui, sous l’adresse de Panama City, font la lessive de l’argent sale réexpédié vers d’autres places bancaires moins exposées aux regards des institutions de Washington.

L’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project), plateforme de journalisme d’investigation fondée en 2007 et partenaire de l’ICIJ, traque pour sa part les dictateurs, les chefs du crime organisé et les fonctionnaires véreux. Elle a récemment décrit un cas d’école, celui de deux frères iraniens, Hossein et Abolfazl Shamkhani, fils de l’amiral Ali Shamkhani, conseiller du Guide suprême donné pour mort lors des frappes de juin 2025 sur l’Iran, avant d’être tué pour de vrai dans celles de février 2026.

Une femme relève son courrier devant l’un des murs de boîtes postales numérotées de Grand Cayman, sous l’auvent d’un bâtiment aux murs turquoise. Les îles Caïmans comptent deux fois plus de sociétés enregistrées que d’habitants : beaucoup n’ont qu’une boîte postale pour toute adresse, et aucun bureau. © Gabriele Galimberti / Paolo Woods

À la tête d’une flotte écoulant les pétroles iranien et russe, ils achetaient des villas à Dubaï allant jusqu’à 29 millions de dollars sous les noms d’emprunt de Hugo et Sami Hayek 188. L’enquête complétait le portrait de ces existences dédoublées en mentionnant leurs passeports du Commonwealth de la Dominique.

Autre profil révélateur, plus surprenant que les oligarques kazakhs ou les trafiquants serbes, cibles fréquentes de l’OCCRP, celui de Su Jiangbo 189. Cet homme de quarante ans, recherché en Chine pour y avoir exploité un casino illégal, possède un passeport de Saint-Christophe-et-Niévès, acquis pour quelque 270 000 dollars, et a créé douze sociétés en Grande-Bretagne afin d’investir dans l’immobilier prestigieux de Londres. Quatre-vingt-cinq propriétés, aujourd’hui gelées à hauteur de 108 millions de dollars par la justice britannique.

Ces enquêtes fouillées et importantes font pourtant apparaître une césure entre l’objet offshore et les choses qui peuplent la grande maison du dehors. Chez Heidegger, l’objet est ce qui se tient devant une représentation, une catégorie, une liste, un chef d’accusation. La chose, ce qui rassemble autour de soi un monde 190. Or l’offshore n’existe jamais comme objet. Il n’existe que comme cet entrelacs de choses diverses et interreliées qui ne peut pas être réduit à un faux passeport, une villa qu’on n’habite pas, un alias qu’on utilise provisoirement, une société qui ne sert qu’en tant que société-écran. 

« Le passeport insulaire ou de complaisance n’en est pas moins une circonstance aggravante de la citoyenneté offshore, car il rappelle la fiction de l’État délivreur de papiers, qu’il refuse aux pauvres et ne peut que vendre aux riches. »

Olivier Vallée

Ces portraits dessinent ainsi un système singulier, fait de combinaisons et d’empilements d’illégalités et de pas de côté. Kimberly Kay Hoang a su mettre en valeur cette dimension insaisissable, tout en se gardant de poser un signe d’égalité entre offshore et criminalité. 

Ses araignées « jouent dans le gris », entre le licite et son ombre. Le passeport insulaire ou de complaisance n’en est pas moins une circonstance aggravante de la citoyenneté offshore, car il rappelle la fiction de l’État délivreur de papiers, qu’il refuse aux pauvres et ne peut que vendre aux riches. Le politiste Ronen Palan y voyait à juste titre la « commercialisation de la souveraineté étatique » 191.

Ces biographies répondent bien à une dynamique de déterritorialisation 192. Les investissements dans les places urbaines ou les îles privées ne servent pas le projet d’habiter. Ils contribuent à définir une nouvelle identité globale qui rapproche les nomades fiduciaires (les « millionnaires nomades » dont Palan a fait un type sociologique) et les distingue du magma sédentaire.

L’insistance sur l’argent sale et sur ses personnages antipathiques ne doit pourtant pas tromper. Le gros de l’offshore passe par la sphère financière la plus ordinaire, site de globalisation et d’unification des flux, où s’opère le grand drainage des richesses depuis les périphéries vers les centres. Gabriel Zucman estime qu’environ 8 % du patrimoine financier des ménages de la planète est logé dans les paradis fiscaux 193. Planification fiscale licite, abusive ou frauduleuse, système bancaire parallèle 194, grande criminalité financière, toutes ces pratiques empruntent les mêmes véhicules, des comptes et des structures domiciliés dans une juridiction autre que celle où réside leur bénéficiaire, gérés par les banques les plus célèbres du monde 195

« La donnée offshore demeure structurellement évanescente, car son mode d’être est le retrait. L’objet se dérobe précisément là où l’on prétend le mesurer, ce qui témoigne de sa nature non statistique. »

Olivie Vallée

Leur service, devenu courtois et efficient, fait la correspondance, au sens ferroviaire autant que bancaire, entre le monde ordinaire et son double exceptionnel. Les îles Caïmans, les Bermudes et les Bahamas jouissent de ce statut de juridiction offshore, que partagent aussi la Suisse, l’Irlande ou le Belize.

Une étude de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution recense ainsi treize pays ou juridictions où les encours bancaires transfrontaliers dépassent en moyenne 100 000 dollars par habitant 196. Ce seuil est un plancher, qui laisse dans l’ombre les masses réellement en circulation. À Monaco, centre financier qui reste encore mineur, l’attestation bancaire exigée des candidats à la résidence suppose depuis 2017 un dépôt minimal d’un demi-million d’euros, que certains banquiers proposent aujourd’hui de relever fortement 197.

Le délit d’identité se prolonge ainsi dans un angle mort. Personne n’arrive à voir l’ensemble de ce système, pas même la Banque des règlements internationaux (BRI), qui ne publie plus que des agrégats anonymisés sur les flux vers les centres offshore et dont les statistiques laissent échapper des centaines de milliards de dollars.

Les dispositifs de conformité, comme la vérification des personnes politiquement exposées ou la procédure Know Your Customer, ne sont appliqués avec rigueur qu’aux clients particuliers de la Banque Postale ou du Crédit Agricole, tandis que les fortunes de l’ombre transitent par les Émirats arabes unis avant d’être réorientées vers Singapour ou l’île de Man. La donnée offshore demeure structurellement évanescente, car son mode d’être est le retrait. L’objet se dérobe précisément là où l’on prétend le mesurer, ce qui témoigne de sa nature non statistique.

Dans un cabinet de services financiers des Caraïbes, un homme d’affaires au téléphone, dos à son bureau couvert de dossiers, face à une baie vitrée ouverte sur les cocotiers, la plage et les îlots au large : le décor quotidien de l’industrie des sociétés domiciliées. © Gabriele Galimberti / Paolo Woods

Le lieu, la place, l’espace 

Ni les ingénieurs financiers ni les pourfendeurs de la corruption ne parviennent donc à saisir ce que les philosophes appelleraient la « choséité » de la chose offshore, ce qui fait qu’elle est ce qu’elle est. Les uns et les autres s’en tiennent aux étants dénombrables (comptes, juridictions, milliards), sans interroger leur manière d’être.

Un bref détour par Deleuze indique la direction qu’il prendre. Sa géo-philosophie invite à « brancher la pensée sur le dehors », ce que, disait-il, les philosophes n’ont à la lettre jamais fait, « même quand ils parlaient de politique, même quand ils parlaient de promenade » 198. Mais ce dehors reste chez lui sans relief 199. Pour y distinguer quelque chose, il faut revenir à Heidegger, au lieu, à la place et à l’espace.

Les lieux, d’abord, nous sont donnés. Dès 2000, le recensement de référence du FMI dénombrait près de soixante-dix pays et territoires abritant un centre financier offshore, Monaco compris 200. « Le lieu n’existe pas avant le pont », écrit Heidegger 201. C’est la chose qui institue le lieu, non l’inverse. Le trust, la société-écran, la licence bancaire ou le registre maritime de complaisance sont les ponts qui font naître, au milieu des mers, des lieux de plein exercice juridique.

La place est ensuite à côté du lieu, ou en lui, comme la rive genevoise du Rhône, le Delaware, ou ces placements immobiliers de Londres et de la Côte d’Azur qui se distinguent du lieu tout en le révélant.

Enfin, l’espace excède les frontières des lieux et les bornes des places. Il s’étend le long des connexions bancaires, des mouvements de capitaux, des swaps et des flux de Clearstream. « Un espace est quelque chose qui est ménagé, rendu libre, à savoir à l’intérieur d’une limite », écrit encore Heidegger, et la limite n’est pas ce qui marque la fin de quelque chose mais « ce à partir de quoi quelque chose commence à être » 202.

L’offshore prend cette définition grecque au pied de la lettre. C’est le rivage, le « shore », qui le rend possible. La limite de la souveraineté politique devient le commencement d’une nouvelle forme d’autorité supérieure.

L’offshore appelle ainsi, selon le mot du dernier Heidegger une « phénoménologie de l’inapparent », une science de ce qui ne se montre qu’en se retirant.

Olivier Vallée

Comment dès lors reconnaître l’offshore pour ce qu’il est ? Non comme une substance que l’on pourrait localiser, mais comme un espace toujours à distance de lui-même, une faille. Le discours qui veut le saisir, comme celui de la géopolitique, relève moins de la carte que de la topologie 203. Le coup de force de Heidegger, explique Dominique Pradelle, est d’avoir soustrait l’espace à la géométrie comme à la perception 204. L’espace n’est pas ce que je perçois, mais ce dans quoi les choses dont je me sers prennent sens. Il se constitue de proximités vécues, non de coordonnées 205. La banque privée genevoise est, pour le nomade fiduciaire, plus proche que la mairie de son arrondissement. Être et Temps nommait « é-loignement » cette abolition pratique de la distance, l’architecture financière l’a réalisée.

Tout se rassemble ici. L’offshore est un monde d’instruments tenus à portée de main. La juridiction est à la fortune ce que le marteau est à la main  ; elle s’efface dans l’usage et ne redevient visible qu’en cas de panne, gel d’avoirs, fuite de documents, inscription sur une liste grise.

L’offshore appelle ainsi, selon le mot du dernier Heidegger, une « phénoménologie de l’inapparent » 206, une science de ce qui ne se montre qu’en se retirant. Les statistiques lacunaires de la BRI, les prête-noms de Dubaï, les alias des frères Shamkhani, les sociétés-écrans de Su Jiangbo sont sa manière de paraître, car son essence est de se dérober.

Reste l’avertissement de Heidegger prononcé à Darmstadt en 1951, qui a donné à cet essai son point de départ.

La véritable crise de l’habitation ne consiste pas dans le manque de logements. Les mortels « en sont toujours à chercher l’être de l’habitation » et il leur faut « d’abord apprendre à habiter ». 

L’offshore est la forme inachevée de cette crise, planétaire, liquide, inapparente. Des tours de Dubaï aux penthouses de Bankside, des terrasses du Larvotto, vendues 70 000 euros le mètre carré, aux yachts amarrés à Port Vauban, il bâtit sans relâche la grande maison du dehors, que personne, jamais, n’habitera.

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04.08.2026 à 06:30

La monnaie est redevenue une arme, il faut armer l’euro

Louis Puel

Notre souveraineté dépend désormais de la capacité à faire de la monnaie commune un instrument de puissance géopolitique.

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Texte intégral (3647 mots)

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L’euro est la deuxième monnaie la plus importante au monde, mais il reste loin derrière le dollar comme monnaie de réserve et d’échange 207. À quelles conditions peut-il devenir un véritable outil de la puissance et de l’autonomie politique européennes ?

L’euro ne deviendra un véritable instrument de souveraineté que si l’Europe accepte de s’en donner les moyens, ce qui suppose de franchir plusieurs étapes structurantes. 

En premier lieu, la dédollarisation : une part trop importante de nos échanges s’appuie sur le dollar, jusque dans nos infrastructures de paiement, qui sont américaines. Cela n’est plus viable à l’heure où Washington instrumentalise sa monnaie et ses entreprises à des fins de pression géopolitique. 

Ensuite, il nous faut garantir une Union des marchés de capitaux pour renforcer notre autonomie stratégique, ce qui passe par l’approfondissement de notre marché unique. 

Enfin reste la question clef : émettre un actif sûr capable de concurrencer les bons du Trésor américain. C’est en effet ce qui manque aujourd’hui à l’euro pour s’imposer comme monnaie de réserve mondiale : un sous-jacent souverain, liquide et crédible, à la hauteur de l’ambition politique que nous lui assignons. Je suis évidemment alignée avec Christine Lagarde sur ce point. 

Ces objectifs sont désormais bien identifiés. Mais au-delà de leur définition, l’Union dispose-t-elle d’une stratégie claire pour les atteindre ?

Contrairement aux Américains et aux Chinois, les Européens peinent à esquisser une doctrine d’ensemble et plus encore à la mettre en œuvre. 

L’institution qui devrait être à l’origine de cette grande orientation est la Banque centrale européenne. Or, du fait des traités, des réglementations, des limitations dans l’exercice de son pouvoir, elle peine à avancer sur un certain nombre de sujets. Il nous manque une vision d’ensemble et un lieu pour en débattre. 

L’euro ne deviendra un véritable instrument de souveraineté que si l’Europe accepte de s’en donner les moyens.

Aurore Lalucq

Certes, en tant que députés européens, c’est un sujet que nous abordons au Parlement ; il existe une Commission des affaires économiques et monétaires que je préside. Néanmoins, il semble que la question cruciale de la monnaie ait longtemps été délaissée par le Conseil européen, voire la Commission. Sans compter les lignes de fracture — entre droite et gauche, entre États membres — qui nourrissent des débats au long cours : sur l’actif sûr, auquel j’ai consacré mon rapport sur l’Union des marchés de capitaux 208, ou sur l’Union bancaire, toujours pas achevée.

Mais peu à peu, des ministres des Finances se saisissent de ces sujets : ils considèrent le rôle international de l’euro, un impensé jusqu’à très récemment, et parlent d’actif sûr ou d’endettement commun, à l’instar du ministre espagnol Carlos Cuerpo.

Cette absence de doctrine européenne contraste avec l’attitude de Washington. Dans un rapport publié le 2 juin 2026 209, la Banque centrale européenne montre d’ailleurs que l’euro n’a pas tant bénéficié que cela de la politique économique, souvent jugée erratique, de l’administration Trump. Comment analysez-vous la stratégie monétaire américaine ?

Je dirais que la stratégie américaine est plus cohérente qu’il n’y paraît : elle est moins erratique que frontalement agressive. Là où prévalait un système de chasses gardées qui jugulait la concurrence entre monnaies, il y a désormais une vraie volonté d’attaquer l’euro, y compris sur notre sol, en l’inondant de stablecoins américains. 

Ce qui m’inquiète le plus, c’est que l’administration américaine actuelle ne cherche pas tant la dollarisation du monde que la remise en cause de l’institution monétaire elle-même. On assiste aujourd’hui au retour des monnaies privées et à la privatisation du seigneuriage. 

L’administration américaine actuelle ne cherche pas tant la dollarisation du monde que la remise en cause de l’institution monétaire elle-même.

Aurore Lalucq

Dans un tel contexte géopolitique, marqué par des tensions croissantes, l’euro doit réaffirmer son rôle de monnaie fiable et puissante à l’échelle internationale. Une question qui ne se posait pas il y a encore quelques années, mais que les menaces rendent plus pressante. 

Vous placez le stablecoin au cœur de cette offensive. N’est-il pas avant tout un moyen de stimuler la demande en dollars en lui donnant un nouvel élan à l’échelle mondiale ?

La politique de l’administration Trump sur le dollar est pétrie de contradictions. D’un côté, les officiels du Trésor affirment vouloir faire baisser sa valeur extérieure — le taux de change. De l’autre, ils cherchent, par le stablecoin, à augmenter la demande pour la monnaie américaine et les bons du Trésor — ce qui devrait au contraire la faire s’apprécier.

Là où une cohérence apparaît, néanmoins, c’est dans les attaques systématiques de l’administration Trump contre ce qui unit. La monnaie en est un exemple : elle unit par-delà les différences nationales et culturelles. 

Avant d’être un outil, un moyen de paiement ou d’échange, ou encore une valeur stable, la monnaie se définit d’abord comme une institution politique. Comme l’a montré Michel Aglietta, elle repose sur « la confiance et la violence » 210, sur un système institutionnel solide et fiable, et peut faire l’objet d’attaques brutales. 

Or, c’est précisément cette dimension politique qui en fait une cible : en fragilisant la confiance dans les monnaies concurrentes — notamment l’euro — et les institutions qu’elles représentent, les États-Unis cherchent à imposer une forme de gouvernance monétaire. 

L’Union ne doit pas seulement se concevoir comme un bastion de la résistance à l’impérialisme américain : elle doit être plus offensive, s’affirmer.

Aurore Lalucq

Cependant, si l’euro est si fort et résiste aux pressions, c’est parce qu’une législation, en l’occurrence celle appliquée et garantie par la Banque centrale européenne, vient lui donner sa légitimité. Ce n’est pas un hasard si l’histoire de l’euro est aussi une affaire de symboles, de symboles politiques. Par conséquent, ce n’est pas seulement notre moyen de paiement qui est en jeu, ce sont des valeurs politiques et un élément constitutif de la construction européenne, auxquels les Européens sont attachés. 

Désormais, une chose est sûre : l’Union ne doit pas seulement se concevoir comme un bastion de la résistance à l’impérialisme américain, elle doit être plus offensive, s’affirmer. On en revient au rôle international de l’euro. Selon moi, ce dernier est moins de nature économique que politique et géopolitique. 

Parmi les instruments de cette puissance monétaire figurent les swaps de change et les lignes de liquidité, que Washington comme Pékin utilisent abondamment. La BCE doit-elle se montrer plus ambitieuse en la matière ?

Les swaps de change sont centraux dans la stratégie américaine et chinoise à l’heure actuelle. Le principe est assez simple : en offrant des lignes de liquidité à des banques centrales partenaires, on tisse des liens de dépendance qui renforcent durablement le statut international d’une monnaie. 

La question des swaps est donc cruciale, mais elle requiert une consolidation de la zone euro, d’où les réticences de la BCE 211. Une fois fortifiée, une fois décidée à jouer pleinement son rôle géopolitique, la BCE pourrait effectivement participer à cette extension. 

L’autonomie passe aussi par les infrastructures de paiement. Est-ce là qu’intervient pour vous l’euro numérique ?

Ce qu’on appelle euro numérique ne correspond pas uniquement à la monnaie de banque centrale que nous aurons en circulation, mais aussi à l’infrastructure sur laquelle elle va se greffer. 

Aujourd’hui, les infrastructures que nous utilisons en Europe sont presque toutes américaines, avec quelques exceptions comme Carte bancaire en France, Girocard en Allemagne, ou encore Bancontact en Belgique. Il en résulte une dépendance et une vulnérabilité de moins en moins acceptables et qu’il est devenu impossible d’ignorer. Il a suffi à Donald Trump d’exprimer son mécontentement à l’égard de certains juges et magistrats européens de la Cour pénale internationale pour qu’ils soient privés de tout moyen de paiement, à l’image de Nicolas Guillou, qui a vu du jour au lendemain ses comptes fermés et ses cartes bloquées par Visa, Mastercard et PayPal 212

Il est également très compliqué pour des entreprises privées, même d’envergure, de se passer de ces réseaux américains : celles qui tentent de s’en affranchir se heurtent soit au rachat de leurs solutions alternatives, soit à des représailles commerciales.

C’est précisément pour répondre à ces vulnérabilités techniques, commerciales et surtout géopolitiques que l’euro numérique, une monnaie publique, prend tout son sens. Quiconque attaque l’euro numérique attaque l’euro et l’Union eux-mêmes. C’est un tout. S’élever contre l’euro numérique, c’est mettre en danger notre souveraineté, notre monnaie et l’État de droit. Par conséquent, il nous faut impérativement des rails de paiement publics, protégés, dont on sait qu’ils ne peuvent pas être vendus. 

Face à ces monnaies privées, quel usage du stablecoin est-il possible en Europe ? La BCE semble durcir son discours à leur égard. Qu’en est-il dans le cadre de la réglementation, le MiCAR, dont vous avez suivi de près l’élaboration ? 

Les stablecoins ne pourront jamais se substituer à l’euro numérique. Ce sont deux choses différentes. Alors que les paiements en liquide ne cessent de reculer au profit des paiements numériques, il est de notre responsabilité de réglementer les solutions privées qui sont de plus en plus nombreuses. Il faut donner à la monnaie liquide, publique, son cadre numérique, public lui aussi. C’est cette idée qui doit être au cœur de l’euro numérique. 

Le stablecoin ne saurait faire office de monnaie ou d’architecture monétaire publiques. Non seulement parce que son origine est privée, mais également parce qu’il manque de transparence et de stabilité. Le stablecoin relève plutôt de l’effet de mode. Il met de surcroît en danger notre souveraineté monétaire, favorise la finance illicite et le blanchiment, et fragilise les consommateurs, exposés à des failles technologiques et à des cyberattaques. Or, une bonne monnaie est d’abord une valeur stable de refuge. 

Dès lors, comment expliquer que le géant américain du stablecoin, Circle, ait obtenu en France l’agrément d’émettre des stablecoins en dollars en Europe ? 

Je regrette profondément cette obtention de licence. 

Cette tendance à la « fongibilité » transposée dans le champ des stablecoins, c’est-à-dire le fait pour un jeton émis aux États-Unis de bénéficier d’une équivalence, et donc d’une interchangeabilité, avec un jeton émis en Europe, me paraît très dangereuse. 

Nous sommes en train de créer une nouvelle dépendance, un nouveau piège américain, semblable dans sa visée aux droits de douane de Trump.

Aurore Lalucq

C’est source de confusion législative. Et puisqu’il n’existe pas de frais de rédemption en Europe, contrairement aux États-Unis, nous risquons d’importer de l’instabilité financière.

Autrement dit, c’est une nouvelle dépendance que nous sommes en train de créer, un nouveau piège américain, semblable dans sa visée aux droits de douane de Trump.

Comment expliquer ce flou juridique relatif aux stablecoins et à leur « fongibilité » entre jetons émis en Europe et aux États-Unis ? Il semble y avoir des divergences d’appréciation entre la BCE, la Commission et entre les États membres.

La Banque centrale européenne est très claire à ce sujet, et elle n’est pas la seule : sur le plan technique et juridique, les risques liés à la fongibilité sont bien identifiés. Ce qui crée le flou, c’est un agenda politique. Quant à la législation, elle est aussi très claire : elle interdit la « fongibilité » entre jetons émis en Europe et ceux émis par d’autres juridictions, comme les États-Unis. Certains acteurs préfèrent prétendre qu’il y a des marges d’interprétation ouvertes, au nom d’une pseudo-compétitivité ou de l’innovation, mais en réalité ce qu’ils font, c’est surtout exposer nos marchés à des instabilités que nous connaissons très bien.

Mais, au-delà de la question de savoir qui a la main sur le cadre législatif, il faut en appeler à la responsabilité de tous. Nous sommes pris pour cible par l’administration américaine, qui cherche à déstabiliser nos institutions et notre monnaie. Fragiliser nos marchés en laissant des failles réglementaires propager des stablecoins américains ne peut que multiplier les risques.

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