02.01.2026 à 14:00
Pourquoi ni la Chine, ni les États-Unis ne domineront le monde
Entre les États-Unis de Trump et la Chine de Xi, le futur semble déjà écrit : une lutte pour l’hégémonie mondiale à coup de tarifs, d’IA et de guerres.
Pourtant, au-delà du récit et de la propagande, une réalité s’impose : personne ne peut dominer le monde.
Pékin et Washington sont deux géants dangereux et fragiles — et dans un jeu à somme nulle, attendre son tour n’est jamais la bonne stratégie.
L’article Pourquoi ni la Chine, ni les États-Unis ne domineront le monde est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Texte intégral (7165 mots)
Une bonne résolution pour 2026 ? Participez au développement de la première revue intellectuelle européenne indépendante : abonnez-vous ou offrez le Grand Continent — et si vous êtes prêts à faire un geste en plus pour nous soutenir, nous avons une surprise pour vous
Qui des États-Unis ou de la Chine dominera le monde ? Vont-ils se faire la guerre ou bien s’entendre pour se partager la planète ? Quel sera le sort de l’Europe, prise entre ces deux géants ?
La plupart des scénarios esquissant les décennies à venir tournent invariablement autour de ces mêmes questions.
Il n’y a rien de surprenant à cela.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, et plus encore depuis la chute du mur de Berlin, les États-Unis ont été la puissance dominante. Bien qu’ils soient affaiblis, ils restent une puissance militaire et économique et ont su conquérir une place dominante dans les technologies numériques qui devraient jouer un rôle déterminant dans les prochaines décennies.
La Chine, quant à elle, a connu depuis un demi-siècle un parcours économique et technologique époustouflant, qui l’a menée au tout premier rang des économies mondiales. Aujourd’hui, elle constitue un concurrent sérieux pour les États-Unis, capable de revendiquer l’hégémonie globale tant sur le plan politique et militaire que sur celui des technologies d’avenir.
Il est courant de considérer le futur comme le prolongement des tendances observées dans le passé récent.
Dans ce contexte, il est logique de l’envisager comme un combat entre les États-Unis et la Chine pour la domination du monde.
Mais une telle façon d’aborder l’avenir se révèle cependant presque toujours trompeuse ; on en trouve de nombreux exemples dans le passé.
À la fin du XVe siècle, la découverte de l’Amérique, loin de signifier la victoire définitive de l’Espagne sur les autres puissances impériales comme on pouvait le penser à l’époque, a marqué au contraire le début de son déclin.
Lors des années 1930 en Europe, la crise économique avait remis la guerre à l’ordre du jour, bien que la plupart des contemporains aient pensé que la Grande Guerre serait le dernier des conflits.
Plus près de nous encore, la chute inattendue du mur de Berlin a bouleversé un ordre du monde qui semblait, pour la plupart de ses observateurs, devoir ne jamais disparaître.
On peut se demander aujourd’hui si les fragilités de la Chine et des États-Unis ne sont pas trop sous-estimées : si finalement le monde qui vient pourrait n’être dominé ni par l’un ni par l’autre malgré leur puissance à ce jour incontestée.
Les signes du déclin américain
Commençons par examiner le cas américain.
Aujourd’hui, la puissance des États-Unis repose en grande partie sur la domination qu’ils exercent sur la tech ; celle-ci ne provient pas vraiment de la qualité particulière du système scolaire américain mais surtout de l’excellence des grandes universités américaines et de leur capacité à attirer les meilleurs élèves du monde entier : à eux seuls, selon l’OCDE, les États-Unis accueillaient en 2022 18,6 % des étudiants étrangers dans le monde 20.
Cette attractivité est aussi celle des géants de la tech comme des start-ups, qui attirent les meilleurs ingénieurs du monde entier.
En 2023, 41 % des habitants de la Silicon Valley étaient nés hors des États-Unis 21.
Comment Trump sape l’industrie technologique américaine
Avec sa politique anti-migrants et ses attaques contre les universités, Trump est en train de casser ce ressort fondamental du dynamisme technologique américain.
Non seulement ses politiques devraient dissuader les futurs talents de venir étudier et travailler aux États-Unis, mais elles pourraient bien également pousser les étrangers qui y sont présents aujourd’hui à vouloir partir vers des cieux plus cléments. Certains Européens pourraient ainsi désirer retourner dans leur pays d’origine pour y fonder de nouveaux concurrents aux firmes américaines.
En 2023, 41 % des habitants de la Silicon Valley étaient nés hors des États-Unis.
Guillaume Duval
On peut raisonnablement penser aujourd’hui que les dégâts causés seront durables : quel que soit l’avenir politique des États-Unis, il y aura selon toute vraisemblance un avant et un après Trump en matière d’attractivité du pays pour les talents étrangers.
L’usage agressif et impérial que le président américain et les magnats du secteur font de la domination technologique américaine peut sans doute leur apporter des avantages à court terme, à cause de la dépendance extrême où se trouvent les partenaires des États-Unis.
Une telle manière de faire ne peut cependant qu’inciter ces partenaires à chercher à se passer au plus vite des services de la tech américaine.
Il n’y a guère de raison de penser qu’ils ne pourront y parvenir à terme.
L’autre ressort de la domination technologique des États-Unis est le colossal budget de la défense et la façon dont il irrigue les universités et la recherche outre-Atlantique depuis des décennies 22.
Or l’un des objectifs de la droite MAGA américaine est bien de faire baisser significativement ce budget, que grèveraient de trop nombreuses interventions étrangères ; c’est à la lumière de cet objectif qu’il faut comprendre le retrait annoncé d’Europe et la demande faite aux membres de l’OTAN d’accroître fortement leurs propres dépenses de défense.
Malgré cette ambition de réduire le budget militaire, Donald Trump essaie bien sûr de sauver le complexe militaro-industriel américain en cherchant à extorquer des achats d’armes américaines supplémentaires aux Européens.
Comme pour le numérique, le président américain obtiendra sans doute quelques résultats à court terme.
Mais à moyen terme, les perspectives sont plus sombres : les partenaires actuels des États-Unis chercheront — et parviendront — à se défaire de leurs dépendances. Le moteur de la domination technologique américaine qu’est la défense risque fort de se retrouver lui aussi à l’arrêt.
Le dernier ressort de la puissance technologique américaine touche à sa capacité à attirer l’épargne mondiale pour à la fois financer son énorme déficit public et investir sur les marchés financiers — en particulier, sur le Nasdaq qui offre un débouché aux start-ups et à leurs investisseurs en capital-risque.
Aux États-Unis, le niveau de détestation réciproque des différents camps politiques n’a sans doute jamais été aussi important depuis la fin de la guerre de Sécession en 1865.
Guillaume Duval
Sur ce point aussi, l’avenir semble sombre pour les États-Unis.
L’endettement public américain suit une trajectoire très inquiétante, encore aggravée par la politique irresponsable de Trump, offrant de colossaux cadeaux fiscaux aux plus riches. Il remet de plus en cause l’indépendance de la Réserve fédérale et affaiblit l’État de droit en politisant la justice américaine.
La dédollarisation du monde a déjà commencé
De telles politiques nourriront une défiance croissante à l’égard du dollar et des actifs américains, renforcée par l’usage massif et généralisé que font les États-Unis des sanctions extraterritoriales.
Pour résister à celles-ci, les partenaires des États-Unis chercheront à dédollariser l’économie mondiale — mais aussi à se passer des moyens de paiement et de l’intermédiation financière d’origine américaine.
Certes, il est question de dédollarisation depuis plusieurs années déjà mais le mouvement est resté lent jusqu’ici ; pourtant, un point de bascule a probablement été atteint en réaction aux mesures de Donald Trump.
Au-delà des raisons qui penchent en faveur d’un déclin de la domination américaine sur la tech et l’innovation technologique, la politique de Trump pour réindustrialiser les États-Unis n’a guère de chances de fonctionner non plus.
Malgré les droits de douane mis en place par le président américain, l’appétit des investisseurs étrangers pour investir aux États-Unis devrait rester limité. Les raisons en sont nombreuses : les tensions internes et l’instabilité politique du pays, l’incertitude juridique croissante sur les investissements qui résulte de la mise au pas politique du système judiciaire, mais aussi la défiance grandissante déjà mentionnée à l’égard du dollar.
La ruine des infrastructures publiques
Aux États-Unis, de nombreuses infrastructures publiques sont également dans un état déplorable — réseaux électriques, routes, ponts ou encore réseaux ferroviaires.
Depuis la crise de 2008, les dépenses publiques dans ce domaine ont été en net recul.
Après des décennies de négligence, Joe Biden avait commencé à s’attaquer sérieusement à ce problème avec des programmes fédéraux ambitieux, mais la priorité absolue donnée par Donald Trump aux baisses d’impôts pour les plus aisés va donner un coup d’arrêt à cet effort de rattrapage.
Les faiblesses majeures du réseau et de la production électriques risquent en particulier d’être un handicap important pour le développement de l’intelligence artificielle aux États-Unis, d’autant plus que les politiques fédérales en faveur du développement des énergies renouvelables ont été mises à l’arrêt.
Les perspectives des énergies fossiles sont elles aussi en réalité très limitées : l’exploitation des gaz et pétroles de schistes consiste déjà à « racler les fonds de tiroir ». Il s’agit d’exploiter, d’une façon coûteuse, les dernières sources disponibles. Or ces ressources sont déjà en voie d’épuisement.
Les attaques de Trump contre toutes sortes d’ennemis ressemblent davantage au chant du cygne d’un pays au bord de l’implosion qu’à l’amorce d’une renaissance de la puissance américaine.
Guillaume Duval
Le changement climatique rendra enfin d’importantes parties des États-Unis impropres à l’agriculture et difficilement habitables, notamment en Californie ou encore aux alentours de Las Vegas, du fait du manque d’eau. La Corn Belt, cœur de la puissance agro-alimentaire américaine, devrait aussi être lourdement touchée.
Les côtes ne seront pas épargnées non plus.
Alors que la Floride, où les logements sont déjà le plus souvent non assurables, devrait cesser d’être habitable, bien d’autres villes côtières sont directement menacées par la montée des eaux — à commencer par New York.
Une population en mauvaise santé
L’état de santé des Américains est aussi dans un état déplorable en raison notamment de leur mode de vie et d’alimentation.
En 2022, 43 % des Américains étaient comptabilisés dans la catégorie « obèses », contre 24 % en Allemagne et 11 % en France.
Combiné à une mortalité élevée du fait de l’usage répandu d’armes à feu et de la surconsommation de drogues, notamment d’opioïdes, cela se traduit par une espérance de vie à la naissance de 78 ans seulement — contre 84 en Italie, 83 en France et 81 en Allemagne.
Bien qu’il soit particulièrement coûteux, le système de santé américain ne parvient pas à redresser la situation. En 2022, 16,5 % du PIB américain était consacré à son fonctionnement — contre 10,4 % en moyenne dans l’Union.
Alors que les Américains des classes populaires, en trop mauvaise santé, ne peuvent guère prendre en charge un certain nombre de travaux pénibles, les États-Unis ne survivaient jusqu’ici que grâce à un afflux constant de main-d’œuvre immigrée pour assurer ces tâches difficiles.
Or Trump y a mis un coup d’arrêt qui risque d’être durable. Non seulement du fait du durcissement de la politique d’immigration américaine mais aussi du fait de la moindre attractivité d’une société qui s’est révélée à cette occasion profondément xénophobe et dont l’avenir semble compromis.
Un pays au bord de la guerre civile ?
Les États-Unis sont désormais au bord du déchirement.
Le niveau de détestation réciproque des différents camps politiques n’a sans doute jamais été aussi important depuis la fin de la guerre de Sécession en 1865.
Deux populations vivent l’une à côté de l’autre sans se croiser, dans des espaces informationnels distincts, tout en se vouant une haine tenace. Celle-ci semble désormais telle qu’il paraît imprudent de miser sur le maintien durable de la paix civile aux États-Unis voire, à plus long terme, sur l’unité politique de la fédération.
Lors de son second mandat, Donald Trump a démontré en moins d’un an combien le système institutionnel américain était devenu dysfonctionnel.
Les tant vantés checks and balances censés protéger les États-Unis contre les aventures et les extrémismes, se sont révélés des tigres de papier inefficaces. Dans le même temps, une corruption rappelant les républiques bananières, encouragée par les règles de financement des campagnes électorales, gangrène toute la classe politique.
Les attaques de Trump contre toutes sortes d’ennemis, de même que ses méthodes sur la scène internationale, ressemblent donc davantage au chant du cygne d’un pays au bord de l’implosion qu’à l’amorce d’une renaissance de la puissance américaine.
Les raisons ne manquent pas pour considérer que les États-Unis sont un colosse aux pieds d’argile et que la domination qu’ils exercent encore sur le monde — en particulier grâce aux oligarques de la tech — n’a guère de raisons de perdurer. Leurs nombreuses faiblesses sont assez bien connues et documentées. À rebours, si l’essor de la Chine semble pour l’instant inarrêtable et son avenir prometteur, ses fragilités sont elles bien réelles.
L’avenir qui attend Pékin pourrait être plus sombre qu’on ne l’imagine souvent.
En Chine : la faiblesse derrière la force
Comme aux États-Unis, la première menace qui pèse sur la République populaire est de nature politique.
On oublie souvent que la Chine est un pays structurellement instable. Depuis la révolte sanglante des Taiping lors de la seconde moitié du XIXe siècle, le pays n’a jamais connu durablement la paix civile.
Elle fut suivie au tournant du XXe siècle par celle non moins sanglante des Boxers — avant qu’une révolution ne mette fin à l’Empire chinois en 1912, plongeant le pays dans le chaos.
Une Chine dont la population d’âge actif aura été divisée par plus de trois a peu de chances de rester pour longtemps l’usine du monde.
Guillaume Duval
À cet effondrement succéda des années 1920 à 1949 une terrible guerre civile dont André Malraux retraça toute l’horreur dans La Condition humaine. Ce conflit quasi ininterrompu s’est doublé, entre 1937 et 1945, d’une guerre tout aussi meurtrière avec l’envahisseur japonais.
Au terme de cette guerre civile, la victoire définitive des communistes chinois n’a pas réellement ramené la stabilité politique en Chine.
Les luttes internes au régime ont conduit en effet à plusieurs soubresauts violents et meurtriers. Pour asseoir son pouvoir face à ses rivaux, Mao Zedong lança à la fin des années 1950 la politique du Grand Bond en avant — provoquant par une famine la mort d’une trentaine de millions de Chinois. Puis la Révolution culturelle entretint de 1966 à 1976 une quasi-guerre civile, tout en désorganisant l’ensemble du pays.
Bien que la situation politique semble s’être stabilisée en Chine depuis la mort de Mao il y a un demi-siècle, il ne faut pas oublier que le pays a failli basculer de nouveau lors des événements de la place Tian’anmen en 1989.
La domination du Parti communiste chinois peut sembler incontestée et destinée à durer toujours, comme on le pensait du pouvoir en Union soviétique au début des années 1980. Pourtant, sous la surface lisse garantie par la propagande et la police du régime, l’instabilité et la violence politiques ne sont jamais très loin en Chine.
La dictature communiste, amie du capital
Après la mort de Mao en 1976, les cadres écartés par la Révolution culturelle, rassemblés autour de Deng Xiaoping, sont parvenus à canaliser cette violence.
Ils remirent non seulement le régime et le pays sur les rails, mais réussirent surtout à susciter une dynamique économique spectaculaire.
Cette ascension permet aujourd’hui à la Chine de rivaliser avec les États-Unis pour l’hégémonie mondiale, une situation difficilement imaginable il y a cinquante ans.
Ce rattrapage fut conduit tout en maintenant le pays sous la dictature du Parti communiste ; beaucoup estimaient qu’un tel miracle économique ne pouvait être mené que par des démocraties.
Rien n’est pourtant plus faux.
« L’accumulation primitive du capital », pour reprendre les termes de Karl Marx, nécessite toujours un pouvoir fort capable de contenir le peuple. Pour qu’elle se produise, il faut en effet maintenir sur une longue période un taux d’épargne très élevé pour donner la priorité absolue à l’investissement, matériel et immatériel, aux dépens de la consommation. Et cela bien que l’économie connaisse une forte croissance qui permettrait a priori de distribuer du pouvoir d’achat.
Compte tenu des déséquilibres massifs accumulés, il semble très probable que la Chine connaîtra des crises économiques et financières majeures.
Guillaume Duval
Il est en réalité impossible de réussir une telle « accumulation primitive » dans un contexte démocratique avec suffrage universel, droit syndical et liberté de la presse : dans une telle situation, les dirigeants seraient obligés de renoncer à investir pour distribuer du pouvoir d’achat lors de grèves ou à l’approche des élections.
Au cours des dernières décennies, les autres pays — comme la Corée du Sud — qui ont aussi réussi un rattrapage économique rapide, y sont également parvenus dans le cadre d’un régime autoritaire.
La réussite chinoise comme fruit d’un équilibre politique
Si l’autoritarisme est sans doute nécessaire pour réussir un rattrapage économique aussi rapide que la Chine, l’inverse n’est pas vrai : beaucoup de régimes autoritaires échouent dans cet exercice.
Ils ne parviennent pas à enclencher une dynamique économique à cause de la corruption excessive que permet le régime, des erreurs liées aux lubies du chef et à l’esprit de cour qui l’entoure.
Ce qui a fait le succès économique de la Chine communiste au cours de la période Deng Xiaoping — une ère que l’on peut étendre en pratique jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping — c’est précisément une capacité à contourner ces écueils en évitant la concentration des pouvoirs par un système de checks and balances au sein même de l’appareil communiste.
Ce contrôle a pris plusieurs formes ; il prévoyait la cohabitation institutionnalisée d’un secrétaire général du Parti et d’un premier ministre appartenant à deux factions différentes, de même que l’interdiction d’effectuer plus de deux mandats à la tête de l’État.
Un tel jeu a permis de faire avancer de façon remarquable la Chine pendant quarante ans en corrigeant les dérives dans un sens ou dans l’autre à l’occasion des alternances au pouvoir — même si la situation a bien failli échapper au contrôle du PCC en 1989, au moment de la chute du mur et de Tian’anmen.
Mais depuis 2012, Xi Jinping a cassé cette mécanique délicate.
Xi a réussi à concentrer tous les pouvoirs entre ses mains pour se maintenir à la tête du pays au-delà des dix années réglementaires.
Ce faisant, il a — malgré les apparences — fragilisé le régime en éliminant le système de contre-pouvoirs existant au sein de la nomenklatura du Parti.
Plusieurs signes trahissent les dysfonctionnements que cela engendre et notamment le grand retard pour mettre fin à la politique zéro-Covid en 2022, malgré les dégâts sociaux, politiques et économiques considérables qu’elle engendrait.
Personne n’a osé se plaindre auprès de Xi de la situation, de peur de tomber en disgrâce.
Les purges constantes imposées par celui-ci aux plus hauts niveaux du Parti, de l’État et de l’armée ont montré à chacun que cette menace était à prendre au sérieux : depuis 2012, selon les statistiques officielles, plus de six millions d’enquêtes disciplinaires ont été conduites au sein du PCC 23.
On vante souvent la clairvoyance et le long-termisme des dirigeants chinois : en réalité, la politique économique chinoise des dernières années ressemble plutôt à une fuite en avant.
Guillaume Duval
Dans ce contexte, alors que les anciens mécanismes de régulation internes au Parti communiste chinois n’existent plus, la succession prochaine de Xi risque de faire entrer de nouveau le pays dans une phase violente compte tenu de tous les ressentiments et désirs de vengeance accumulés sous son règne.
Cinq décennies plus tard, la Chine pourrait se retrouver dans une situation aussi instable que celle qui prévalait à la mort de Mao.
Au-delà de ces incertitudes politiques, il existe désormais en Chine une profonde contradiction entre la réalité d’un pays devenu très inégalitaire — même s’il l’est moins, selon les données officielles, que les États-Unis ou le Brésil — et l’idéologie officielle d’un régime qui se réclame toujours du marxisme et chante l’Internationale à chaque grande occasion. Une telle contradiction semble difficilement tenable à moyen terme dans un pays devenu aussi riche et éduqué, malgré les puissants moyens de contrôle et de répression dont dispose le régime.
Le mouvement de Tian’anmen en 1989 ou les manifestations de Hong Kong montrent que les Chinois aspirent eux aussi à la démocratie dès que la mainmise du régime se desserre ou que les contradictions internes au PCC s’aiguisent. Ils revendiquent la liberté de parole, de création, de la presse, d’association, syndicale et le pluralisme politique — comme des Européens pourraient le faire.
Une économie à bout de souffle
Le modèle économique qui a fait le succès de la Chine s’essouffle aujourd’hui.
Certes, la dictature du Parti Communiste a probablement été utile pour réussir la phase « d’accumulation primitive du capital » lors des années 1980 et 1990 mais celle-ci, renforcée sous Xi Jinping, risque maintenant de devenir un frein pour la poursuite du développement économique.
Passé la phase d’intense accumulation du capital qui a bénéficié du fait d’avoir un régime autoritaire, une véritable démocratie accompagnée de libertés politiques et syndicales devient indispensable pour stabiliser l’économie et poursuivre sa croissance. En Europe, la période des Trente Glorieuses témoigne de ce phénomène, après les dégâts considérables causés par la crise de 1929 et la Seconde Guerre mondiale, qui avaient clos aux États-Unis et en Europe cette phase d’accumulation primitive.
La Chine de Xi Jinping n’est pourtant pas prête cependant à mettre en œuvre un tel tournant — loin de là.
La dictature du PCC paraît en effet structurellement incapable de réorienter l’économie chinoise vers la consommation intérieure et les services.
Elle continue au contraire d’entretenir un surinvestissement mortifère.
Celui-ci a tout d’abord nourri une bulle immobilière géante qui a fini par exploser en 2020.
Cette crise de l’immobilier est loin d’être réglée et pèse toujours lourdement sur l’économie chinoise. Pour maintenir malgré tout la croissance, le pouvoir a encouragé ensuite un nouveau surinvestissement, tout aussi massif, dans le secteur industriel — aboutissant désormais à de gigantesques surcapacités qui ne peuvent se déverser qu’à l’extérieur de la Chine.
Un endettement colossal
Cette politique économique a été conduite au prix de l’accumulation d’immenses dettes.
Selon le FMI, la dette publique chinoise se situerait en réalité déjà à 124 % du PIB du pays, une fois intégrées les dettes hors-bilan des collectivités locales chinoises. L’endettement total interne atteint les 300 % du PIB.
On vante souvent la clairvoyance et le long-termisme des dirigeants chinois : en réalité, la politique économique chinoise des dernières années ressemble plutôt à une fuite en avant pour entretenir coûte que coûte une croissance de plus en plus artificielle.
Compte tenu des déséquilibres massifs accumulés, il semble très probable que la Chine connaîtra dans les années qui viennent des crises économiques et financières majeures.
Celles-ci surviendront notamment à cause des surcapacités industrielles gigantesques qui devraient cesser de trouver des débouchés extérieurs suffisants, non seulement aux États-Unis mais également en Europe.
Plutôt que de poursuivre la trajectoire triomphale sur laquelle elle était engagée depuis cinquante ans, il ne paraît pas improbable que l’avenir économique de la Chine ressemble davantage à la stagnation qu’a connue l’économie japonaise depuis 1990.
En interne, les conséquences d’une telle crise économique seraient imprévisibles, notamment si elle devait se conjuguer avec celle — politique — qui ne manquera pas de se produire lors de la succession de Xi Jinping.
Au-delà de la question des déséquilibres économiques et financiers massifs accumulés, deux autres dimensions, plus structurelles, font douter d’un avenir radieux pour la Chine et son économie.
La première touche à la démographie : du fait de la politique de l’enfant unique mise en place à la fin des années 1970, le vieillissement et la diminution de la population chinoise sont désormais très rapides — plus encore qu’en Europe. Bien que cette politique ait été révoquée il y a presque dix ans maintenant, le taux de natalité ne s’est pas redressé du fait notamment du coût très élevé du logement et de l’éducation.
Xi a — malgré les apparences — fragilisé le régime en éliminant le système de contre-pouvoirs existant au sein de la nomenklatura du Parti.
Guillaume Duval
Selon les projections démographiques des Nations unies en 2024, la Chine devrait voir sa population diminuer de plus de moitié d’ici 2100, avec 639 millions d’habitants à cette échéance contre 1,41 milliard en 2025.
En 2100, 46 % de la population chinoise devrait ainsi avoir plus de 65 ans — un chiffre plus élevé encore qu’au Japon, où ce taux devrait être de 37 % 24. Quant à la population d’âge actif — de 20 à 64 ans — sa part baisse en Chine depuis maintenant dix ans et elle devrait passer de 911 millions en 2015 à 275 millions en 2100, soit une division par plus de trois.
Pékin connaîtra la vieillesse avant la richesse
Ce séisme démographique mettra la société chinoise à rude épreuve.
Si l’Europe connaîtra une dynamique analogue, elle sera toutefois moins rapide.
De plus, le continent dispose déjà de systèmes sociaux éprouvés et de modes de prise en charge des personnes dépendantes — même s’ils sont souvent insuffisants.
Le problème de la Chine est plus aigu : elle sera vieille avant d’être vraiment riche. Et elle aura probablement beaucoup de mal à se doter à temps de systèmes sociaux et de prise en charge adaptés.
En Chine, la tradition est en effet que ce soient les enfants qui prennent en charge leurs parents dépendants à leur domicile. Le problème est qu’il ne se trouvera alors que très peu de couples d’enfants uniques pour accepter de s’occuper de leurs quatre parents âgés.
De plus, et quels que soient les progrès de l’automatisation, une Chine dont la population d’âge actif aura été divisée par plus de trois aura peu de chances de rester longtemps l’usine du monde.
D’autant qu’il faudra bien qu’une part significative de cette main-d’œuvre s’occupe de ces personnes âgées qui représenteront près de la moitié de la population du pays.
Pour combler ce gouffre démographique, la Chine pourrait bien sûr avoir recours à l’immigration, ce qu’elle fera sans doute ; mais cette politique risque de soulever de graves difficultés sociales et politiques dans un pays qui n’a aucune tradition dans ce domaine.
La dynamique démographique très particulière de la Chine est ainsi l’un des principaux éléments susceptibles, au cours des prochaines décennies, de saper sa capacité à dominer le monde.
La menace du changement climatique
Les questions environnementales risquent elles aussi d’handicaper lourdement l’avenir du pays.
En Chine, le développement agricole et industriel trépidant des dernières décennies, sous l’égide d’un pouvoir politique en partie corrompu et peu regardant, a eu des conséquences dramatiques en termes de pollution de l’air, de l’eau et des sols.
Si ces dégâts commencent à être mieux pris en compte, ils auront néanmoins des effets négatifs persistants.
Le changement climatique devrait aussi grandement impacter le modèle chinois.
Si le pays présente actuellement 18 % de la population mondiale, il ne possède que 8,5 % de la surface agricole et 6,5 % des ressources en eau douce de la planète.
Nourrir la Chine a toujours été un problème difficile : au cours des dernières décennies, l’urbanisation rapide a consommé une part non négligeable de cette faible surface agricole, notamment dans les plaines côtières de l’Est du pays. Si la rapide décrue démographique pourrait aider à amortir le choc sur la production agricole qui devrait résulter du changement climatique, les difficultés seront cependant considérables.
L’agriculture chinoise est de plus très dépendante des grands fleuves qui descendent de l’Himalaya, eux-mêmes alimentés par des glaciers en recul rapide.
Alors que les barrages établis sur ces fleuves sont essentiels pour la production électrique, leur débit devrait se réduire sensiblement lors des années à venir.
Par ailleurs, alors que 650 millions de Chinois habitent les régions côtières et 150 millions des zones qui se situent au niveau de la mer — notamment à Shanghai, à Shenzhen, à Canton, à Hong Kong et dans leurs environs — la montée des eaux engendrera de graves perturbations ainsi que la multiplication d’événements climatiques extrêmes.
Les fragilités politiques, sociales, économiques, démographiques et écologiques de la Chine sont donc nombreuses et il n’y a de ce fait guère de chance qu’elle parvienne à poursuivre l’ascension triomphale qu’elle a entreprise lors des cinq dernières décennies.
La Chine sera vraiment vieille avant d’être vraiment riche.
Guillaume Duval
Ce que pourrait faire l’Europe
Accepter que les États-Unis comme la Chine soient bien plus faibles qu’ils le semblent au premier abord a de nombreuses conséquences pour le reste du monde.
Tout d’abord, ces faiblesses sont relatives : si les États-Unis et la Chine risquent en effet de subir de profondes crises au cours des décennies qui viennent, le reste du monde ne sera pas épargné non plus.
Le monde entier sera ainsi aux prises avec le changement climatique ou le vieillissement démographique.
Les États-Unis comme la Chine pourraient être mis à mal sans pour autant que d’autres régions du monde ne prennent réellement l’avantage.
La fragilité de Washington et de Pékin, résultant de leurs contradictions internes, ne constitue pas non plus forcément une bonne nouvelle pour le reste du monde : pour des leaders confrontés à une contestation domestique, essayer de rassembler le peuple face à un ennemi extérieur est une stratégie éprouvée pour conserver le pouvoir.
Les difficultés chinoise et américaine internes risquent de se traduire non pas par un effacement de ces pays sur la scène internationale, mais au contraire par une agressivité accrue.
Les premiers signes d’un tel retournement se voient aujourd’hui : tandis que Trump attaque le Venezuela, le Canada et le Groenland, Xi Jinping menace le Japon, Taïwan et tous les pays voisins en mer de Chine méridionale.
Mais une telle agressivité extérieure ne traduit pas toujours une position de force.
Les dirigeants qui y ont recours trahissent souvent leur faiblesse à l’intérieur de leurs frontières.
Ces réserves faites, l’affaiblissement des deux grandes puissances pourrait ouvrir des marges de manœuvre nettement plus grandes à l’Union à l’avenir que ce que la plupart des Européens envisagent aujourd’hui.
Si l’Europe est capable de s’associer d’une part avec les autres pays développés — menacés eux aussi par les initiatives de Trump — et d’autre part avec les nombreux pays du Sud qui ne souhaitent s’aligner ni sur la Chine ni sur les États-Unis, elle peut espérer sortir de ses dépendances économiques et technologiques excessives à l’égard de ces deux puissances.
Une telle politique permettrait aussi de rénover un multilatéralisme capable de contenir les initiatives intempestives de ces géants fragiles et dangereux.
Pour avoir une chance d’y parvenir, l’Union doit commencer par régler les problèmes de gouvernance interne qui la freinent et la privent des moyens d’agir — et sur ce plan, beaucoup reste à faire.
L’article Pourquoi ni la Chine, ni les États-Unis ne domineront le monde est apparu en premier sur Le Grand Continent.
09.12.2025 à 19:01
« L’Europe a un vrai problème » : la réponse de Jamie Dimon à Donald Trump
Le banquier le plus écouté de la planète a quelque chose à dire : « une Europe faible est néfaste — pour les États-Unis comme pour tout le monde civilisé ».
Après un an d’administration Trump, Wall Street a appris à parler le langage MAGA mais souhaite infléchir la ligne du Pentagone : « si l’Union se fragmente, les États-Unis en seront affectés plus que quiconque ».
L’article « L’Europe a un vrai problème » : la réponse de Jamie Dimon à Donald Trump est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Texte intégral (7961 mots)
Au prestigieux Reagan National Defense Forum où il partageait un panel avec le CEO de Raytheon (RTX) Christopher Calio, Jamie Dimon — le banquier le plus écouté de Wall Street à la tête de JP Morgan depuis 2005 — a prononcé une intervention remarquée et lancé un avertissement.
Les États-Unis sont entrés dans une nouvelle ère : la guerre est là et le programme de Trump doit être pris très au sérieux — y compris dans sa dimension la plus confrontationnelle contre l’Union.
Dimon y dénonce en termes virulents ce qu’il considère comme de lourds handicaps : une bureaucratie qui freinerait les entreprises, la fragmentation du marché intérieur et le manque d’innovation.
Comme Mario Draghi, il alerte sur les risques existentiels pour l’Europe.
De manière essentielle, il ajoute toutefois — s’écartant en cela de la ligne dominante à Washington — qu’une « Europe faible est néfaste pour nous comme pour le monde civilisé ».
Alors que l’économie européenne risque de perdre pied et d’être tenue à distance, Dimon plaide juste après la publication d’une Stratégie de sécurité nationale ouvertement hostile à l’Union pour une grande stratégie de l’engagement.
Aujourd’hui aux États-Unis, le secteur des technologies de défense bénéficie d’une vague d’investissements sans précédent : SpaceX pourrait être valorisée à 800 milliards de dollars. Sur le territoire américain, une initiative de très grande ampleur se concentre sur la défense, la résilience et la stratégie. Où sont précisément investies ces sommes, et pourquoi ?
JAMIE DIMONJe suis heureux qu’une grande partie de ce capital-risque soit investi dans des domaines dont nous avons vraiment besoin — et non dans des domaines comme les réseaux sociaux, par exemple.
Cela fait un certain temps — depuis que l’Ukraine a été envahie par les armées russes il y a quatre ans — que nous aurions dû perdre toute illusion quant à notre sécurité.
D’une manière ou d’une autre, nous avons manqué beaucoup de choses : on entend aujourd’hui parler des terres rares, de changements rapides, du fait que certains composés de nos médicaments médicaux proviennent pour totalité ou à 85 % de Chine.
Nous avons écrit sur ce sujet, discuté de ces points.
Nous sommes une entreprise assez patriotique. Nous faisons déjà beaucoup mais nous avons commencé à nous demander ce que nous pouvions faire de plus. Nous embauchons des vétérans et nous avons analysé en profondeur ce que nous faisions déjà, notamment en matière de sécurité. Si nous travaillons avec Boeing par exemple, ce n’est peut-être pas tant pour leurs avions commerciaux que pour leurs avions militaires.
Nous avons décidé de faire au moins 50 % de plus au cours des dix prochaines années. Cela représente 1 500 milliards, puis 10 milliards d’investissements — un montant qui pourra facilement augmenter — pour financer spécialement les chaînes d’approvisionnement des fournisseurs avec qui Chris pourrait faire affaire : s’il veut doubler ou tripler la production de ses missiles, il doit demander à certains de ces fournisseurs de doubler ou tripler leur production.
Or, ces fournisseurs n’ont peut-être pas l’argent nécessaire : peut-être ont-ils besoin d’un peu de conseils ou d’aide — ou encore de construire une nouvelle usine.
À propos de ce sujet, et d’après ce que j’ai entendu dans la conversation qui vient d’avoir lieu avec les personnes ici présentes, je pense qu’il est très important de faire des recherches, par exemple sur l’écosystème de la construction navale qui doit être amélioré — puis sur les politiques qui s’imposent. Que pouvons-nous faire pour aller plus vite, mieux et plus rapidement ?
Vous l’avez entendu maintes fois : il ne reste pas beaucoup de temps.
Nous ferions donc mieux de nous organiser et, en matière de réglementation et de politique ; il est évident que ce sont les experts qui construisent les choses et que nous ne sommes qu’une partie de ce processus.
CHRISTOPHER CALIO C’est un point important : Jamie et moi nous en avons un peu parlé. Vous êtes aussi familier des discussions quant à la nécessité de reconstituer nos stocks de munitions ; pour toutes les raisons que Jamie vient d’évoquer.
La moitié de notre chaîne d’approvisionnement est constituée de petites et moyennes entreprises : il faut donc s’assurer qu’elles ont accès au capital, qu’elles ont la confiance nécessaire pour acheter ces matériaux et équipements à long délai de livraison, ou mieux encore, pour embaucher et former du personnel et obtenir la main-d’œuvre dont nous avons besoin.
C’est pour cette raison que je pense que le fonds dont parle Jamie est d’un grand intérêt : il va droit au cœur de ce dont nous aurions besoin pour augmenter notre production.
L’après-guerre froide nous a menés à la situation dans laquelle nous sommes : qu’avons-nous appris des erreurs que nous avons commises au cours des vingt à trente dernières années ?
Jamie et moi en avons discuté.
Aucun de nous deux n’aime se lamenter à propos du passé. Je dirais ceci : beaucoup d‘initiatives clefs de transformation présentées par le secrétaire à la Guerre touchent, de manière cruciale, à la manière dont nous en sommes arrivés là. Des visions assez convaincantes ont été proposées pour atteindre les niveaux de production dont nous avons besoin : la réduction de la bureaucratie, la rapidité, l’agilité et l’exploitation des technologies commerciales.
La moitié de l’activité de RTX est commerciale. Il s’agit donc de faire converger le commercial et la défense, puis obtenir des contrats à plus long terme afin que les gens se projettent à long terme et aient confiance pour investir, commander du matériel et embaucher — tout ce dont nous avons parlé précédemment.
JAMIE DIMON Pour arriver à nos fins, il n’est pas nécessaire d’être un génie de la stratégie : avoir l’armée la plus puissante est le meilleur moyen de dissuader les mauvaises actions.
Le monde a connu de grands changements, notamment la montée en puissance de la Chine — qu’on la considère ou non comme un adversaire ou un concurrent potentiel. Les États-Unis auraient dû élaborer une politique générale pour disposer de la meilleure armée du monde.
Quand on discute avec certains politiciens, on se rend compte que cela n’a pas été le cas.
L’armée a été subordonnée à d’autres considérations qui peuvent avoir de très bonnes raisons sociales. Aujourd’hui pourtant, la situation a bien changé : nous devons compter avec une guerre majeure en Europe, une menace beaucoup plus grande dans la région Indo-Pacifique… et c’est maintenant qu’il faut agir.
Nous aurions dû y réfléchir davantage, mais il s’agit de ne pas se lamenter : allons de l’avant et faisons ce qui s’impose.
Jamie Dimon, dans la lettre annuelle de JP Morgan, vous parlez depuis plusieurs éditions de « la paix par la force » ; ainsi, dans celle concernant l’année 2024, vous écriviez : « Si cela ne tenait qu’à moi, je stockerais des munitions, des systèmes de défense aérienne et antimissile, des terres rares et d’autres composants essentiels pour préserver la paix. » À quels événements réagissiez-vous ainsi ? S’agissait-il du conflit entre l’Ukraine et la Russie, ou d’autre chose ?
L’Ukraine.
Je savais déjà cela avant l’Ukraine, mais elle rend tout cela patent.
Il y a eu beaucoup de guerres depuis la Seconde Guerre mondiale ; cependant, celles-ci étaient généralement isolées dans des régions mineures du monde ; elles mobilisaient une part plus faible de notre PIB et ne menaçaient pas directement certains de nos plus grands alliés.
Je vois que l’Ukraine est représentée à cette conférence ; hier soir, j’ai rencontré l’ambassadeur d’Estonie — ce pays aussi est directement menacé.
Maintenant, en Amérique, nous avons l’Atlantique et le Pacifique.
Nous sommes en paix avec nos voisins, ce qui est une chose merveilleuse.
Nous nous sentons en sécurité.
Mais ces autres nations ne se sentent pas en sécurité. Il existe un lien — et ce lien existe, vous pouvez en débattre toute la journée — entre l’Ukraine, l’Iran, la Corée du Nord, l’aide apportée par la Chine pour encourager tout cela, leur désir de démanteler le système mis en place par le monde occidental après la Seconde Guerre mondiale pour éviter une guerre mondiale.
Ce lien est évident.
Lorsque vous voyagez au Japon, aux Philippines, à Taïwan, ou presque partout ailleurs, la question qui se pose est la suivante : les États-Unis seront-ils là pour nous lorsque le moment sera venu ?
C’est une question très importante, tant sur le plan économique que militaire.
Les États-Unis étaient comme un grand frère sur lequel on pouvait toujours compter, mais nous sommes devenus un peu moins fiables.
C’est ce genre de menace qui nous oblige aujourd’hui à agir.
Beaucoup de choses ont changé — et entraîné des changements.
CHRISTOPHER CALIO Je dirais que l’Ukraine nous a enseigné une leçon importante sur la fragilité de notre chaîne d’approvisionnement et, très sincèrement, sur notre propre capacité à monter en puissance.
Les commandes devaient être passées, les programmes devaient être lancés — mais il y avait d’énormes écarts de production dans certains de nos principaux programmes.
Pour le Patriot, par exemple, il y avait un écart de deux ans.
Pour le Javelin, un écart de plusieurs années.
Des milliers de fournisseurs n’ont pas reçu de commande depuis deux ans.
Que pensez-vous qu’il arrive à cette base d’approvisionnement ? Soit elle s’atrophie, soit elle licencie du personnel, soit elle se lance dans d’autres activités. Reconstituer cette chaîne d’approvisionnement au moment même où il faut assurer une montée en puissance est un véritable défi.
Quelle est votre responsabilité, à ce moment précis, pour garantir que votre chaîne d’approvisionnement se sente en confiance pour investir, afin de soutenir le gouvernement et acheter le matériel nécessaire ?
C’est un très bon point.
Quand je parle de chaîne d’approvisionnement, je ne désigne pas quelque chose dont nous serions séparés. Lorsque nous sommes face à nos clients, je dis que nous sommes notre chaîne d’approvisionnement.
Nous sommes responsables de la livraison des munitions comme du reste : en somme, nous sommes responsables de l’ensemble de cet écosystème. Il nous importe donc de nous assurer que les membres de cet écosystème investissent et embauchent, pour pouvoir répondre à cette demande croissante.
Comment faites-vous cela ?
Il faut examiner tous les goulots d’étranglement ainsi que les principaux fournisseurs ; des personnes sont envoyées sur le terrain, dans les usines, pour s’assurer que tout se passe bien.
JAMIE DIMON Il faut aussi compter avec les travailleurs. Calio a aussi besoin de travailleurs experts en fabrication de pointe, en soudage et dans d’autres domaines similaires. Une partie de l’effort doit donc être et sera philanthropique.
Si vous avez besoin de former davantage de soudeurs, nous pouvons intervenir et aider à doubler la capacité de cette école de soudage ; c’est une initiative de ce genre qui crée un écosystème.
Une telle chose s’est vue avant que nous ne nous engagions dans la Seconde Guerre mondiale : le livre Freedom’s Forge 25 le décrit.
Qu’est-ce qui permet au marché du travail d’être mis en forme selon nos besoins ?
CHRISTOPHER CALIO Tout d’abord, je pense que nous devons continuer à investir dans la formation et le développement. Nous avons conclu un certain nombre de partenariats avec des écoles professionnelles et des collèges communautaires, où nous contribuons à élaborer des programmes d’études adaptés à nos besoins actuels.
Tout le monde n’a pas besoin d’aller à l’université pendant quatre ans. Nous voulons montrer aux gens qu’il existe des emplois hautement rémunérés et hautement qualifiés dans la défense et la fabrication aérospatiale commerciale, et comment nous pouvons adapter les programmes d’études pour attirer les personnes qui possèdent ces compétences.
Cependant, cette seule main-d’œuvre ne vous mènera pas très loin. C’est le second point : lorsque nous parlons d’innovation et d’investissement dans la technologie, nous faisons référence à la fabrication de pointe dans laquelle nous devons investir.
Il existe ici un certain nombre d’entreprises de technologie de défense qui sont actives dans la fabrication de pointe, dans lesquelles nous avons investi pour la plupart et qui font partie de notre base d’approvisionnement.
Nous avons besoin d’une stratégie à long terme pour aider les pays d’Europe à devenir forts. Une Europe faible est néfaste pour nous comme pour le monde civilisé.
Jamie Dimon
Comment continuer à tirer parti des progrès qu’elles réalisent dans la fabrication de pointe et les technologies numériques pour nous aider à éliminer les goulots d’étranglement et, encore une fois, à accélérer la production afin de compenser le manque de main-d’œuvre ?
La main-d’œuvre n’est pas tout ; les ateliers ont aussi besoin de technologie.
En ce qui concerne la main-d’œuvre, en sommes-nous au point où nous devons repenser la manière dont les gens sortent du système éducatif formel aux États-Unis ?
JAMIE DIMON Si je pouvais changer une chose, je m’y mettrais immédiatement.
Je vais vous donner un exemple. J’ai grandi dans une école de Jackson Heights, dans le Queens. L’école d’à côté s’appelle l’Aviation High School ; vous la connaissez probablement. Beaucoup de gens y vont, des minorités de toute la ville : leurs parents les y envoient.
Dans cette école, les élèves suivent des cours de mathématiques, de sciences, d’histoire, etc., mais ils apprennent également à entretenir un petit avion Cessna, à s’occuper des systèmes hydrauliques, électriques, des moteurs, etc. Je pense qu’entre cinq-cents et mille de ces élèves obtiennent leur diplôme chaque année. 95 % d’entre eux trouvent un emploi ; 70 % un emploi rapportant 80 000 dollars par an.
C’est ce que nous devrions faire.
Il s’agit là d’un type de formation différent : chaque école devrait pourtant s’intéresser au potentiel des emplois que trouvent ces jeunes. Il faudrait ensuite travailler avec les entreprises locales, collaborer — car nous savons que la collaboration est préférable à une séparation entre système éducatif et système de l’emploi.
Il suffit de demander aux directeurs d’école : « Vos élèves ont-ils obtenu leur diplôme ? Ont-ils trouvé un emploi ? Combien gagnent-ils ? » pour que cela ait un impact considérable. Nous pourrons peut-être mettre en place une politique pour faire ce genre de choses.
Il existe de nombreux exemples de ce type à travers le monde. Il suffit de les mettre en œuvre efficacement aux États-Unis.
À quel point pensez-vous que le salaire soit la motivation pour rendre ces secteurs attractifs ?
CHRISTOPHER CALIO Franchement, ce n’est pas le problème, car la demande est là, du côté de la défense ; la moitié de notre activité concerne l’aérospatiale commerciale.
Nous avons besoin d’une main-d’œuvre hautement qualifiée et nous sommes prêts à la rémunérer ; il ne s’agit donc pas de nous inquiéter du salaire que nous devrions payer aux débutants. Nous verserons un salaire complet, équitable et compétitif, car nous avons besoin d’eux. Nous avons pris des engagements envers bon nombre de nos clients — dont beaucoup sont présents ici aujourd’hui — que nous devons respecter.
La main-d’œuvre joue donc un rôle important à cet égard.
Jamie Dimon, une partie des 1500 milliards de votre plan d’investissements est allouée au financement de start-ups. Aujourd’hui, on a l’impression que les banques sociétés de capital-risque se ruent actuellement vers les technologies de défense et sont prêtes à prêter ; dans quelle mesure considérez-vous cela comme une obligation de leur part ?
JAMIE DIMON Il existe toute une mosaïque de façons de financer ces projets à partir du capital-risque, et nous participons à certaines d’entre elles.
Il est très encourageant d’écouter des gens issus de l’armée ou d’entreprises. Leur niveau d’excellence, leur intelligence, leur capacité à résoudre les problèmes et leur volonté de faire ce qui est juste sont stupéfiants.
Notre modèle fonctionne donc déjà. Il faut simplement que cela continue ; nous serons présents dans l’ensemble du processus — financement, éducation, politique et recherche — pour faire avancer les choses.
Nous ne sommes qu’une partie de ce système. J’espère que beaucoup de gens feront la même chose.
Nous aurons des partenariats avec beaucoup de gens. Nous nous associerons à d’autres banques si nécessaire. Nous aurons des ennemis-amis.
Qu’en est-il des nombreuses start-ups que vous avez financées avec RTX ? Allez-vous renforcer votre position ou acheter ? Comment voyez-vous la concurrence qui s’annonce ?
CHRISTOPHER CALIO Je pense que Jamie me dirait et me conseillerait que les valorisations sont trop élevées pour que nous puissions acheter.
En réalité, nous voyons les choses de plusieurs façons.
Vous avez tout à fait raison de dire que le secteur des technologies de défense est en plein essor : beaucoup de gens apportent des innovations commerciales dans le domaine de la défense ; dans certains cas, nous investissons dans leur entreprise et finissons par les utiliser comme fournisseurs ou partenaires pour mener des programmes de démonstration afin de faire progresser la technologie.
Dans d’autres domaines, nous examinons nos produits obsolètes et nous nous demandons où cette technologie de défense pourrait être intégrée, qu’il s’agisse de l’IA, de l’autonomie ou d’autres éléments permettant de prolonger la durée de vie ou les capacités de ce programme obsolète.
Il s’agit donc d’une tendance générale, et pour nous, cela se traduit par un investissement continu : cette activité est à cycle long. Chez RTX, nous allons investir environ 5 milliards de dollars cette année dans la R&D et les dépenses d’investissement. Nous devons continuer à investir.
Lorsque nous examinons notre feuille de route technologique, nous voyons que nos investissements se font dans des domaines qui peuvent s’appliquer à la fois au secteur commercial et à la défense — l’IA, les engins autonomes, les matériaux haute température, la fabrication de pointe.
Aujourd’hui, nous voyons donc le secteur commercial, le sens des affaires et les entreprises s’intéresser à la défense. Nous devons continuer à tirer parti de nos activités commerciales pour le bien de l’industrie de la défense.
JAMIE DIMON Je vais vous donner un exemple concret. Nous avons des gens au ministère de la Guerre, autour d’Emil Michael, qui travaillent avec MP Materials 26 ; c’était une façon très intelligente de procéder, cela donne à l’entreprise une chance de réussir.
De notre côté, nous avons aidé la banque d’investissement, tout en investissant dans une autre entreprise spécialisée dans l’extraction d’antimoine ; nous avons déjà une dizaine d’entreprises qui travaillent dans le domaine pharmaceutique aux mêmes fins.
Ces entreprises existent déjà ; elles ont parfois besoin d’un contrat gouvernemental pour se remettre sur pied, mais leur travail est en cours.
Prendre 10 % de certaines entreprises stratégiques serait donc une bonne chose. Cependant, Gavin Newsom s’est insurgé contre cette idée : « C’est de l’anticapitalisme. »
Tout ceci nous vient de la République populaire de Californie.
Nous devons mettre en place une certaine politique industrielle et nous devons le faire correctement. Si cela est fait correctement, c’est à notre avantage.
Je n’étais pas contre le CHIPS Act ; je pense que nous aurions dû offrir des terrains gratuits, doubler la déduction pour la R&D, doubler la déduction salariale et laisser le marché décider qui reçoit l’argent.
Lorsque le gouvernement décide qui reçoit l’argent, cela pose généralement problème. Vous pouvez passer en revue chacune de ces transactions ; il devrait y avoir une politique rationnelle selon laquelle nous devons accepter la valeur de la mort pour tout ce que nous faisons.
Je pense que c’est faisable.
Je critiquerais probablement certaines d’entre elles. Je ne connais toutefois pas tous les détails. Il y a peut-être des choses que je ne comprends tout simplement pas. Il m’est donc difficile d’avoir une opinion définitive.
Pensez-vous que cette « valeur de la mort » existe toujours pour les start-ups ?
Je vais laisser Christopher répondre à cette question. Mais avant cela, je tiens à préciser que la valeur de la mort existe aussi pour les grandes entreprises. Beaucoup d’entre elles meurent en chemin ; cela est généralement dû à la complaisance, à l’arrogance, à la bureaucratie — ces raisons sont aussi celles qui nous ont menés à aujourd’hui.
CHRISTOPHER CALIO Jamie soulève un point intéressant. En tant que grande entreprise, c’est quelque chose contre lequel nous nous prémunissons chaque jour ; les investissements dans les technologies de défense nous ont également aidés à y travailler.
Nous devrions utiliser notre capacité américaine pour imposer la démocratie, le commerce, l’investissement, afin d’inciter les pays d’Europe à agir dans leur propre intérêt.
Jamie Dimon
Nous n’avons pas le droit divin de conserver nos positions. Nous devons nous battre et mériter cette position chaque jour ; c’est pourquoi je dis que nous devons continuer à investir chaque année pour nous assurer de rester à la pointe de la technologie, de la fabrication de pointe et de tout ce dont nous aurons besoin pour continuer à servir nos clients.
Concevoir et innover est une chose ; construire un prototype en est une autre, de même qu’augmenter la production aux niveaux requis. C’est là un domaine dans lequel nous avons consacré beaucoup de temps.
Nos clients présents dans cette salle vous diront aujourd’hui que nous ne sommes pas parfaits : nous devons donc continuer à progresser pour respecter nos engagements. Pour atteindre les niveaux dont nous avons besoin, il va falloir faire preuve d’une grande concentration et d’une réelle expertise, pour savoir comment augmenter la production.
Vous qui attendez des contrats gouvernementaux pour que votre modèle commercial fonctionne, sommes-nous passés d’une phase d’annonce à une phase d’action ?
Lors de missions récentes avec le Pentagone, nous avons eu des réunions de suivi dans les 24 ou 36 heures suivant un jalon. Je disais alors : « Où en sommes-nous sur ce point ? Où en sommes-nous sur cet autre point ? Comment supprimer les obstacles ? Comment vous aider à augmenter votre production ou à résoudre ce problème ? »
Le rythme est soutenu et j’espère que cela continuera.
JAMIE DIMON Il ne fait aucun doute que cette administration tente de réduire certains éléments bureaucratiques qui freinent les États-Unis.
C’est une bonne chose ; nous pouvons le faire tout en continuant à assurer, entre autres choses, la sécurité mondiale, alimentaire et bancaire.
Quand on lit sur le sujet, il y a de quoi être stupéfait : la bureaucratie est ce qui a paralysé l’Europe ; nous devons donc être très prudents.
Je vais juste élargir un peu le débat. Nous parlons d’augmenter les impôts, d’augmenter les salaires et de réduire les dépenses. Tout cela est une bonne chose et nous devons le faire ; nous avons un très grand déficit, c’est un problème immense.
Cependant, une bonne politique peut stimuler la croissance. Nous ne faisons pas du bon travail dans ce domaine, que ce soit en matière d’éducation ou des compétences issues de l’immigration, toutes ces choses que nous pouvons faire et qui sont gratuites.
En tant que société, nous commettons une énorme erreur en pensant qu’il y a toujours à choisir entre la réduction des dépenses, l’augmentation des impôts et la réglementation.
Beaucoup d’entre vous contractent un emprunt immobilier, construisent une maison ou font quelque chose de ce genre. C’est stupéfiant tout ce qu’il faut subir pour cela de nos jours ; nous sommes devenus une société litigieuse. À mon avis, cela s’explique en partie par le fait que beaucoup de personnes au pouvoir — qu’il s’agisse de politiciens, de régulateurs ou d’agences — n’ont jamais eu d’emploi.
Je déteste vous dire que le monde réel n’est pas le même que le monde théorique. Il y a cette excellente citation, dont j’ai oublié l’auteur : « En théorie, la théorie et la pratique sont identiques, mais dans la pratique, elles ne le sont pas ».
Si cela ne tenait qu’à vous, que feriez-vous actuellement pour alléger le Pentagone de ses problèmes bureaucratiques ?
Je pense que vous avez déjà entendu beaucoup de choses lors de ces conférences. D’après ce que j’ai compris lors des sessions auxquelles j’ai assisté, le Pentagone doit simplement agir ; il ne peut pas établir de budget pluriannuel. Cela signerait la fin de RTX.
Le Pentagone ne peut pas attribuer certains contrats, ni fabriquer certaines choses ; certains militaires m’ont dit que cette incapacité pouvait leur coûter 5 milliards de dollars par an. On pourrait prolonger indéfiniment cette liste de problèmes.
Le Congrès doit modifier certaines règles et exigences afin de permettre au Pentagone de prendre des décisions plus rapidement, de conclure des contrats pluriannuels, de faire en sorte qu’une deuxième usine puisse être mobilisable afin de pouvoir fabriquer davantage de missiles Patriot si le pays entre en guerre.
Aujourd’hui, nous n’avons pas ces facilités. L’armée dit que si nous avons une véritable guerre dans la région indo-pacifique, nous serions à court de missiles en sept jours. Est-ce ainsi que nous allons gérer notre système ?
Pour remédier à ce problème, vous pouvez disposer d’une usine prête à l’emploi ; vous pouvez vous doter d’une usine qui dispose de ce qu’il faut pour construire de nouveaux missiles, mais qui est utilisée en temps de paix à des fins commerciales. Si vous en avez besoin pour la guerre, vous la videz et vous y mettez ce dont vous avez besoin pour les missiles.
Nous avons simplement besoin d’une bonne politique et de mesures réfléchies ; c’est un sujet qui a été amplement étudié. Certains pays font un excellent travail. Lorsque nous voyageons à travers le monde, nous voyons beaucoup de pays qui font des choses très intelligentes ; nous devons simplement les reproduire.
À quels pays songez-vous ?
Je pense que la formation professionnelle, telle qu’elle est conçue en Allemagne et en Suisse pour les jeunes âgés de 18 à 30 ans, est une bonne idée. Pour les jeunes de cette catégorie d’âge, dans ces pays, le taux de chômage est très faible, de l’ordre de 4 %.
En Allemagne et en Suisse, comme aux États-Unis, 70 % des jeunes ne vont pas à l’université, mais travaillent. Je crois d’ailleurs que l’université est de moins en moins productive. 70 % ne vont pas à l’université, mais ils acquièrent pourtant de vraies compétences. Même en étant plombier, électricien — tout ce que l’on peut faire dans une usine ou dans la fabrication de pointe — on peut progresser de la même façon que si l’on préparait un diplôme d’ingénieur.
D’un autre côté, en France, où les lois du travail sont très strictes — si vous voulez un pompier, vous devez le payer pendant cinq ans —, le taux de chômage des 18-30 ans est de 20 %. Ce problème dure depuis maintenant deux générations ; il s’agit simplement d’une question de politique.
CHRISTOPHER CALIO L’un des sujets sur lesquels il faut écrire touche à la promotion de politiques vertueuses, comme à la sensibilisation des gens à ces politiques ; il faut discuter de la manière d’en faire un élément permanent dans notre gestion du pays.
Je voudrais revenir sur ce que Jamie a dit tout à l’heure à propos de la bureaucratie et de la complaisance.
Vous avez demandé ce que Jamie ferait au Pentagone. Il nous faut aussi être honnêtes avec nous-mêmes ; dans de nombreux cas, nous avons reproduit une partie de la bureaucratie que nous avons observée chez nos clients, et nous sommes devenus complaisants.
Nous avons donc dû nous remettre sérieusement en question et nous dire : « Attendez une seconde. Je ne peux pas passer mon temps à blâmer les clients, le Congrès ou qui que ce soit d’autre pour ce qui se passe. » Nous avons intégré une partie de cela dans nos propres processus et dans notre propre infrastructure, pour nous demander comment être plus productifs, agiles et efficaces.
Il s’agit donc d’un changement de mentalité, changement que le secrétaire à la Guerre va exposer plus tard dans la journée.
Ce sont des choses que nous devons vraiment ancrer dans notre entreprise.
Comment faire pour les inculquer ?
Dans l’un de ses discours, Pete Hegseth a demandé à qu’une solution bonne à 85 % soit itérée pour arriver à une solution bonne à 100 %.
En général, nous ne sommes pas programmés pour faire une telle chose. Nous sommes programmés pour vous donner une solution correspondant à 110 % de ce qui est demandé, et non une solution à 85 % qu’il faudrait ensuite itérer.
C’est un changement de mentalité que nous devons concrétiser.
Il y a cependant certaines choses pour lesquelles vous devrez atteindre ce niveau de 100 %. Certaines technologies sophistiquées sont nécessaires pour certaines missions.
Dans d’autres domaines, je pense que nous pouvons prendre un peu plus de risques en termes d’exigences et de spécifications et travailler avec nos clients en leur disant : « Nous pouvons vous livrer cela plus rapidement, ce sera 85 % de la capacité que vous recherchez et nous travaillerons sur des mises à jour logicielles et matérielles au cours des deux prochaines années pour atteindre les 100 %. »
Le secrétaire à la Guerre encourage un changement de paradigme ; nous devons nous y rallier.
Vous êtes une entreprise mondiale et ne travaillez pas en vase clos ; or les dépenses de défense augmentent en Europe, principalement à l’initiative des États-Unis. La même chose se produit également en Asie. Selon vous, Christopher Calio, quels sont les pays qui s’en sortent le mieux ?
Je ne pense pas que quiconque réussisse vraiment.
L’administration Trump a bien fait d’avoir poussé l’Europe à aller chercher les 3,5 % du PIB en dépenses de défense et d’avoir incité les autres pays à s’assurer qu’ils disposent des ressources nécessaires ; on constate donc une augmentation des budgets mondiaux de défense.
Je pense qu’il faut continuer à travailler sur la question suivante : existe-t-il des endroits où il serait judicieux, avec certains de nos partenaires et alliés, de mettre en place une coproduction ou d’aider à créer des maillons supplémentaires dans la chaîne d’approvisionnement, de manière plus locale ?
L’entreprise de drones Anduril devrait ainsi ouvrir des usines en Australie, par exemple.
Absolument. Y a-t-il d’autres opportunités ? Nous sommes intervenus avec succès dans certains programmes, comme le programme Patriot en Pologne et ailleurs. Où pouvons-nous aider à réduire les goulots d’étranglement ?
Je m’intéresse au point de vue des clients : pensez-vous que l’Europe va vous passer davantage de commandes, ou bien celle-ci souhaitera-t-elle dépenser son budget théorique auprès d’entreprises de défense européennes ?
Je pense que vous la voyez pencher pour la seconde option ; pourtant, si nous voulons être sûrs de pouvoir faire face à la menace, nous allons devoir continuer à développer les technologies existantes aujourd’hui.
Nous avons de nombreux partenariats très solides avec de grandes entreprises européennes, dans le cadre desquels nous investissons.
J’essaie de ne pas voir cela comme un choix binaire : « acheter européen ou américain ». Il existe des domaines dans lesquels nous pouvons développer une solution combinée avec nos partenaires et alliés.
La Stratégie de sécurité nationale publiée cette semaine déplorait « l’effacement civilisationnel » de l’Europe. Croyez-vous que celle-ci souhaite travailler avec les États-Unis en ce moment ? Que peut-elle penser de cette Stratégie ?
JAMIE DIMON Je pense que l’Europe a un vrai problème. Le sol est en train de changer sous nos pieds.
Vous en avez entendu parler : pour les Européens, l’ennemi serait l’IA — en ce moment même, ses satellites planeraient au-dessus de nos têtes, tandis qu’il s’immiscerait dans les systèmes informatiques.
Le monde a changé.
L’Europe a donc un problème.
Lorsque la Communauté économique a été créée, de même que l’euro, les Européens ont fait une chose formidable ; de même lorsqu’ils dirent « vivons en paix et non en guerre ».
Les Européens ont connu la Première Guerre mondiale et la Seconde Guerre mondiale, mais ils ont aussi connu les guerres franco-russes, les guerres napoléoniennes, la guerre de Cent Ans, la guerre des Deux-Roses.
Vivre en paix est une bonne chose, mais le projet s’est enlisé.
L’Union n’a jamais achevé le marché commun ; en Europe, il faut vingt-sept nations pour prendre une décision. Les pays d’Europe ont aussi laissé leur armée se dégrader considérablement. L’Union est très bureaucratique, ce qui explique en partie pourquoi le Royaume-Uni l’a quitté — ce qui, à mon avis, n’a bénéficié à aucune des deux parties.
Le secrétaire à la Guerre encourage un changement de paradigme ; nous devons nous y rallier.
Christopher Calio
Il faut donc être honnête à ce sujet. Le sol peut continuer de bouger sous nos pieds durant les vingt prochaines années ; mais si jamais nous écrivions un livre sur la façon dont l’Occident a été perdu, ce serait pour plusieurs raisons.
Tout d’abord parce que nous n’aurions pas su organiser aux États-Unis ce que nous essayons de mettre en œuvre, que nous ne nous serions pas dotés de l’armée la plus puissante au monde et que nous aurions laissé l’Europe se désagréger.
J’ai un point de vue légèrement différent sur l’Europe. Elle a des atouts formidables, mais elle est passée de 90 % du PIB américain à 65 %.
Ce n’est pas parce que les États-Unis leur ont fait du tort ; c’est à cause de leur propre bureaucratie, de leurs propres coûts, de leurs propres mesures de protection sociale, qui sont certes formidables, mais qui ont chassé les entreprises et les investissements. Ils ont chassé l’innovation.
Les choses sont en train de changer. Je pense que les dirigeants Merz, Macron, Meloni et Starmer le savent.
La politique est une chose très difficile ; c’est pourquoi la fragmentation de l’Europe est exactement ce que certains de nos adversaires souhaitent. Ces adversaires veulent revenir à un monde qui ressemble à celui d’avant la Première Guerre mondiale : chacun n’agirait que dans ses intérêts, qui diffèreraient en matière de sécurité nationale, de nourriture, d’énergie ou d’eau.
La Chine est un pays immense qui souhaite mener des négociations bilatérales avec tous les autres. Si l’Union se fragmente, les États-Unis en seront affectés plus que quiconque, car celle-ci est un allié majeur à tous les égards, y compris en matière de valeurs communes, qui sont vraiment importantes.
Je pense donc que nous devrions utiliser notre capacité américaine pour imposer la démocratie, le commerce, l’investissement, afin d’inciter les pays d’Europe à agir dans leur propre intérêt, qu’il soit militaire ou économique – les deux peuvent être tout aussi importants.
Si ces pays ne représentent plus que 60 % de notre PIB, puis 55 %, puis 50 %, ils ne pourront plus se permettre d’avoir une armée ; ils seront davantage polarisés, ne disposeront plus d’une bouée de sauvetage, etc.
Je pense que nous avons besoin d’une stratégie à long terme pour aider les pays d’Europe à devenir forts. Une Europe faible est néfaste pour nous comme pour le monde civilisé ; elle est néfaste pour le monde libre et démocratique.
Pensez-vous que nous ne verrons pas cette fragmentation en Europe ? Est-ce que cela vous est profitable si le monde occidental souhaite augmenter ses budgets de défense ?
CHRISTOPHER CALIO Je pense simplement qu’il est avantageux pour nous tous de travailler avec le même équipement en termes d’interopérabilité et de coopération.
Jamie a raison. Nous voyageons, nous discutons avec les gens dans ces pays, et je constate une réelle volonté d’intensifier les efforts, de se réapprovisionner, de respecter les engagements pris envers l’OTAN.
Nous savons tous qu’il y a beaucoup de choses sur lesquelles ces pays ne se sont pas mis d’accord, notamment en ce qui concerne l’Ukraine, le soutien à l’Ukraine, le financement, etc., mais je constate un consensus général sur la nécessité de renforcer la défense.
D’après vous, Chris, où en est-on actuellement en matière d’innovation ? À quels perfectionnements faut-il réfléchir pour passer d’une technologie bonne à 85 % à une autre bonne à 100 % ?
En matière de défense, ce sont l’IA et l’autonomie qui concentrent l’attention.
Comment prendre des décisions sur le terrain et à la pointe de la technologie à un rythme et avec une accélération suffisants ?
Comment faire en sorte que certains de nos systèmes puissent faire leur propre discrimination, leur propre réacheminement ?
Je pense donc que l’IA et l’autonomie vont être deux éléments essentiels pour la défense.
J’en reviens donc à la fabrication de pointe : si vous voulez être en mesure de vous développer, par exemple en constituant des stocks, nous devons trouver différents moyens de mettre au point le type de fabrication dont nous avons besoin — dans ce pays et aussi avec nos alliés et partenaires.
Si nous sommes ici l’année prochaine, en 2026, faudra-t-il alors que nous ayons mis en œuvre la majeure partie de ce dont nous avons discuté ? Avons-nous jusqu’en 2030 ?
JAMIE DIMON À mon avis, nous avons cinq ans. 2030 n’est pas aujourd’hui, mais quand vous dites cinq ans, cela signifie que vous devez commencer à faire ce qu’il convient dès aujourd’hui.
Christopher Calio, pensez-vous vous aussi que nous n’avons que cinq ans ?
CHRISTOPHER CALIO Je réfléchis actuellement à notre situation actuelle, à notre retard et aux engagements que nous avons pris envers nos clients, car nous sommes actuellement en phase de ralentissement.
JAMIE DIMON Il vous faut commencer dès maintenant. C’est important. Personne n’a le droit divin au succès. Peu importe que vous soyez une ville, une entreprise ou un pays ; si le monde change et que vous voulez réussir, vous devez changer avec lui.
Nous pouvons tous rêver d’un monde de rêve, mais nous avons le monde que nous avons, et c’est un endroit compliqué et difficile. En ce moment, une guerre majeure se déroule en Europe ; la liberté est en jeu.
Je pense que nous devons prendre cela très au sérieux, car certaines guerres durent dix, quinze ou vingt ans.
Vous parlez également de l’énergie nucléaire et des menaces nucléaires : les choses aujourd’hui sont très différentes de ce que nous avons connu par le passé ; je les prends très au sérieux.
Y a-t-il un conseil ou une réflexion que vous aimeriez que les gens retiennent en quittant cette salle ?
Faites ce que vous pouvez. Tous les efforts que nous déployons sont motivés par le fait qu’il a dit : « Au lieu de se plaindre, que pouvons-nous faire ? »
Je trouve incroyable que tant de personnes se soient manifestées pour dire qu’elles voulaient participer à ces efforts. Les gens veulent sauver le monde, œuvrer pour une cause importante et aider l’armée américaine.
L’armée bénéficie, comme vous l’avez vu ce matin, d’un soutien considérable. À ce stade, elle a juste besoin d’un peu plus d’aide de la part de notre Congrès et de nos politiques.
CHRISTOPHER CALIO Je dirais simplement que je suis toujours impressionné par l’innovation aux États-Unis et par leur capacité à développer des technologies. Je pense que c’est quelque chose dont nous devrions tous nous réjouir. Nous nous concentrons souvent sur les aspects négatifs de ce pays. Nous disposons d’un ensemble de capacités extraordinaires qui, si nous les exploitons, nous permettront d’atteindre dans cinq ans l’objectif dont parle Jamie.
L’article « L’Europe a un vrai problème » : la réponse de Jamie Dimon à Donald Trump est apparu en premier sur Le Grand Continent.
01.12.2025 à 18:40
« L’avenir peut — et doit — être construit ici » : l’appel de Mario Draghi pour une révolution technologique européenne
À l'École polytechnique de Milan, Mario Draghi a prononcé un discours en rupture avec l’esprit de défaite qui empoisonne les démocraties européennes.
Un diagnostic réaliste — à lire pour continuer à cultiver l'espérance.
L’article « L’avenir peut — et doit — être construit ici » : l’appel de Mario Draghi pour une révolution technologique européenne est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Texte intégral (5031 mots)
Ce lundi 1er décembre, à l’occasion de l’ouverture de l’année universitaire à l’École polytechnique de Milan, Mario Draghi a prononcé un discours essentiel.
Pour l’auteur du dernier rapport clef de l’Union, un spectre hante l’Europe : celui du décrochage technologique. Pour l’éviter, il faut se défaire des vieilles préventions : « pour des raisons historiques et culturelles, l’Europe a souvent adopté une approche prudente, fondée sur le principe de précaution. »
Bridant la recherche et l’innovation, le poids des régulations agit comme un principe d’inertie.
Cette approche ne pourrait que pénaliser le continent : avec elle, l’Union se prive du levier économique que pourrait être l’IA.
Alors que seul 14 % des mesures du rapport Draghi ont été mises en oeuvre 27, l’ancien président du Conseil italien nous met en garde : « Une politique efficace dans des conditions d’incertitude exige de la flexibilité ; c’est là que l’Europe s’est enlisée. »
Pour éviter de sombrer dans la « lente agonie », il appelle les dirigeants du continent à prendre des risques.
Nous le traduisons.
Pour soutenir le travail de veille de la première jeune revue indépendante européenne, abonnez-vous au Grand Continent à partir de 8 euros par mois.
Pendant plus de deux siècles, l’amélioration du niveau de vie a été alimentée par des vagues successives de progrès technologiques. À la fin du XVIIIe siècle, les machines à vapeur ont propulsé la révolution industrielle britannique. Au XIXe siècle, l’électrification a profondément transformé l’industrie et la vie domestique. Au début du XXe siècle, le procédé Haber-Bosch a permis d’extraire des engrais de l’air, favorisant ainsi un boom démographique ; plus tard, le conteneur a révolutionné le commerce mondial en réduisant considérablement les coûts de transport.
Aujourd’hui, la technologie reste le principal moteur de la prospérité, mais deux nuances cruciales s’imposent.
Premièrement, les économies avancées ne peuvent plus compter uniquement sur le travail ou le capital pour soutenir la croissance comme elles le faisaient autrefois, ce qui rend la technologie encore plus essentielle à la prospérité future.
Nos populations vieillissent et une grande partie des infrastructures physiques datent de plusieurs décennies. Comme l’a montré Robert Solow au milieu des années 1950, une fois ce stade de développement atteint, la croissance à long terme dépend dans une large mesure de la productivité, ce qui, dans la pratique, passe par la création de nouvelles technologies et la diffusion de nouvelles idées.
Une illusion séduisante voudrait que la croissance serait moins essentielle une fois atteint un niveau de développement élevé ; le déclin démographique permettrait une augmentation du bien-être même si l’économie stagne. Cela n’est pourtant pas vrai en général, et en particulier pour les pays qui traînent un niveau d’endettement élevé. Ce qui importe pour la viabilité de la dette, c’est la taille globale de l’économie. Si l’économie cesse de croître alors que les intérêts continuent de courir, le ratio dette/PIB commencera à augmenter, jusqu’à devenir insoutenable.
À ce stade, les gouvernements sont contraints de faire des choix douloureux entre leurs ambitions fondamentales : entre les retraites et la défense ; entre la préservation du modèle social et le financement de la transition écologique. De plus, la croissance est essentielle pour répondre aux nouveaux besoins sociaux, politiques, économiques et sécuritaires auxquels un État est constamment confronté.
Deuxièmement, le rythme même du changement technologique s’accélère.
La question reste ouverte de savoir si les innovations d’aujourd’hui égaleront le pouvoir de transformation de celles du passé ; mais ce qui détermine la rapidité de leur impact économique, c’est la vitesse à laquelle elles se diffusent dans la société — et sur ce plan, le monde est entré en territoire inconnu.
La révolution industrielle s’est déroulée sur huit décennies ; les économies du monde ont mis environ trente ans à s’électrifier. En revanche, ChatGPT a été lancé en novembre 2022 et, d’ici quelques années, les investissements mondiaux dans les infrastructures d’IA devraient atteindre plusieurs milliers de milliards de dollars.
L’IA n’est peut-être qu’un outil, mais ce qui la rend exceptionnelle, c’est sa capacité à se répandre dans l’économie beaucoup plus rapidement que les révolutions technologiques précédentes.
Ainsi, l’écart entre les pays qui embrassent l’innovation et ceux qui hésitent à le faire va se creuser considérablement et rapidement dans les années à venir.
C’est pourquoi l’Europe vit aujourd’hui un moment de vérité.
Au cours des vingt dernières années, nous sommes passés d’un continent qui accueillait les nouvelles technologies, réduisant ainsi l’écart avec les États-Unis, à un continent qui a progressivement érigé des barrières à l’innovation et à son adoption ; nous l’avons déjà constaté lors de la première phase de la révolution numérique, lorsque la croissance de la productivité européenne est tombée à environ la moitié du rythme américain, la quasi-totalité de cet écart provenant du secteur technologique.
Ce schéma se répète aujourd’hui avec la révolution de l’IA. L’année dernière, les États-Unis ont produit quarante grands modèles fondamentaux, la Chine quinze et l’Union européenne seulement trois. Le même schéma s’observe à propos de nombreuses autres technologies de pointe, de la biotechnologie aux matériaux avancés en passant par la fusion nucléaire, où de nombreuses innovations importantes et investissements privés ont lieu en dehors de l’Europe.
Si nous ne comblons pas cet écart par une adoption à grande échelle de ces technologies, l’Europe risque de connaître un avenir marqué par la stagnation, avec toutes les conséquences que cela implique. Compte tenu de notre profil démographique, si l’Union se contentait de maintenir le taux de croissance moyen de la productivité de la dernière décennie, dans vingt-cinq ans, son économie aurait la même taille qu’aujourd’hui.
Pour décider comment réagir, nous devons d’abord avoir une vision claire de ce que cette nouvelle vague technologique, en particulier l’IA, offre réellement.
Se trouver à l’aube d’une nouvelle révolution technologique entraîne inévitablement une grande incertitude. Une évaluation lucide de l’IA doit reconnaître à la fois les risques légitimes et les avantages potentiels significatifs dont elle est porteuse.
Des estimations crédibles suggèrent que l’IA pourrait considérablement accélérer la croissance des économies avancées. Si la diffusion de l’IA suit le modèle du boom numérique américain de la fin des années 1990, la croissance de la productivité pourrait être d’environ 0,8 % par an. Si elle suit le modèle de la diffusion de l’électrification dans les années 1920, l’amélioration pourrait approcher 1,3 %. Même la tranche basse de ces estimations représenterait l’accélération la plus importante que l’Europe ait connue depuis des décennies. Face à ce potentiel, il existe pourtant un risque réel de substitution du travail, d’augmentation des inégalités et d’autres dommages pour la société tels que la fraude et les violations de la vie privée.
L’histoire économique montre que le chômage de masse n’est pas l’issue la plus probable. Les révolutions technologiques précédentes n’ont pas entraîné de pertes d’emplois permanentes ; au fil du temps, de nouvelles professions, industries et demandes ont vu le jour ; mais la transition est rarement linéaire. La discontinuité se fait sentir inégalement : certains travailleurs, certaines tâches et certaines régions subissent le poids du remplacement, tandis que d’autres en bénéficient de manière disproportionnée. Et si l’IA renforce la dynamique « winner takes most », la répartition des gains pourrait devenir encore plus déséquilibrée.
Il y a cependant deux éléments importants.
Premièrement, la vitesse et l’ampleur du remplacement du travail ne sont pas seulement déterminées par la technologie, mais aussi par les politiques mises en œuvre par les gouvernements : ce sont les choix qu’ils feront qui détermineront si la prospérité créée par l’utilisation de l’IA sera partagée avec tous les travailleurs ou, comme c’est le cas actuellement, ne profitera qu’à certains. Le risque de remplacement est proportionnel à la rapidité avec laquelle les entreprises peuvent adopter les nouvelles technologies, un facteur qui est lui-même influencé par la réglementation, la connectivité numérique, le coût de l’énergie et la flexibilité du marché du travail.
De même, la capacité des travailleurs à évoluer vers de nouvelles fonctions dépend des systèmes éducatifs, des programmes de formation et de la capacité des entreprises à requalifier rapidement leur main-d’œuvre.
Selon l’OCDE, la plupart des travailleurs exposés à l’IA n’auront pas besoin de compétences techniques spécialisées pour en tirer profit. Les compétences les plus recherchées dans les professions les plus exposées seront liées à la gestion et à l’entreprenariat, des compétences que des millions de personnes peuvent acquérir avec un soutien adéquat.
Deuxièmement, ce qui est souvent absent des discussions sur le sujet, c’est la prise en compte des possibles contributions de ces technologies dans la réduction de certaines des inégalités qui affectent le plus la vie quotidienne des gens.
Prenons l’exemple des soins de santé. Les différences dans les délais d’attente pour une intervention ou dans la rapidité avec laquelle une personne est examinée aux urgences influencent directement la perception de l’équité. Pourtant, la technologie contribue déjà à réduire ces écarts.
Une étude menée aux États-Unis rapporte que les outils de triage et de gestion des flux basés sur l’IA ont réduit les délais d’attente aux urgences de plus de 55 %, ce qui a permis d’économiser environ 200 heures de travail par mois, qui peuvent être consacrées aux soins des patients. Dans le domaine de l’imagerie diagnostique, d’autres études suggèrent que les priorités basées sur l’IA pourraient réduire le délai moyen d’obtention des résultats des cas les plus urgents d’environ 10 à 11 jours à environ 3 jours, permettant ainsi des diagnostics beaucoup plus rapides et un service étendu à un plus grand nombre de patients.
Les inégalités sont également très présentes dans l’éducation. Aujourd’hui, une part importante des résultats scolaires dépend du hasard : rencontrer le bon enseignant au bon moment, reconnaître un talent, orienter un élève vers des filières où il pourra s’épanouir.
L’IA a le potentiel de réduire cette composante aléatoire. Les systèmes de tutorat personnalisé peuvent s’adapter au rythme et aux besoins de chaque élève, offrant en principe à chaque enfant l’accès à une éducation de haute qualité. Une étude récente montre que les élèves qui utilisent ces outils voient leurs performances s’améliorer, passant du 35e au 60e centile. Les améliorations sont deux fois plus importantes pour les élèves issus de milieux défavorisés.
Si des systèmes de ce type étaient adoptés à grande échelle dans les systèmes publics de santé et d’éducation en Europe, ils généreraient des avantages sociaux immédiats. Ces technologies, parmi d’autres, ne guériront pas les sociétés de tous leurs maux, mais elles peuvent améliorer leur état de santé. Dans quelle mesure ? Cela dépendra en grande partie des choix politiques qui guideront leur diffusion.
Juger et réglementer l’IA à l’avance nécessite d’évaluer un large éventail de résultats possibles — économiques, sociaux, éthiques — dans un contexte où la technologie elle-même évolue rapidement.
S’il existe un fil conducteur aux difficultés rencontrées par l’Europe pour suivre le rythme des changements technologiques, c’est bien notre incapacité à gérer ce type d’incertitude radicale.
Pour des raisons historiques et culturelles, l’Europe a souvent adopté une approche prudente, fondée sur le principe de précaution, selon lequel, lorsque les risques dont une nouvelle technologie est porteuse sont incertains, l’option la plus sûre consiste à en ralentir ou à en limiter l’adoption.
Cette méthode peut être appropriée dans des domaines clairement délimités, comme certains secteurs de la protection de l’environnement ; elle est inadéquate pour les technologies numériques à usage général telles que l’IA, où l’ampleur et la variabilité des résultats potentiels sont considérablement plus importantes. Dans de tels contextes, les régulateurs doivent inévitablement formuler des jugements ex ante, en pondérant les risques et les avantages avant que les faits ne soient pleinement connus.
Laisser simplement les nouvelles technologies se répandre sans contrôle, comme cela s’est produit avec les médias sociaux, n’est pas une alternative responsable ; mais bloquer leur potentiel positif avant même qu’il ne puisse émerger est tout aussi erroné.
Une politique efficace dans des conditions d’incertitude exige de la flexibilité : la capacité de revoir les hypothèses, de rééquilibrer ces pondérations, d’adapter rapidement les règles à mesure que des preuves concrètes apparaissent — s’agissant des risques et des avantages.
C’est là que l’Europe s’est enlisée. Nous avons traité les évaluations initiales et provisoires comme s’il s’agissait d’une doctrine établie — en les inscrivant dans des lois extrêmement difficiles à adapter aux évolutions du monde.
Prenons le Règlement général sur la protection des données (RGPD), adopté en 2016. Celui-ci a accordé une très grande importance à la vie privée par rapport à l’innovation ; mais l’équilibre trouvé en 2016 continue de nous contraindre en 2025, alors que la frontière technologique a progressé beaucoup plus rapidement que le cadre réglementaire, et que les coûts économiques de cette approche sont de plus en plus évidents.
Des études montrent que le RGPD a surtout pénalisé les petites entreprises technologiques européennes en réduisant leurs bénéfices d’environ 12 %, en augmentant le coût des données d’environ 20 % par rapport à leurs concurrents américains et en réduisant les investissements en capital-risque dans le secteur technologique européen d’environ un quart. C’est comme si, à la première électrocution, nos ancêtres avaient décidé de limiter l’électricité elle-même, au lieu de concevoir des installations et des normes de sécurité permettant à la société d’exploiter son potentiel transformateur.
Malgré ces contraintes, l’innovation n’a pas disparu en Europe.
Selon de nombreux indicateurs de production scientifique, les institutions européennes dans leur ensemble égalent, voire dépassent dans certains domaines, le volume de recherche américain. En matière de demandes de brevets internationaux, l’Europe représente environ un cinquième des demandes mondiales, soit légèrement plus que l’Amérique du Nord, mais loin derrière l’Asie. L’université polytechnique de Milan génère plus d’activités de brevetage que toute autre en Italie.
Certaines des règles que nous nous sommes fixées entravent pourtant la phase postérieure à l’innovation, en particulier pour les jeunes entreprises, qui ne disposent pas des ressources nécessaires pour faire face à la complexité juridique et à la fragmentation des marchés des vingt-sept pays membres. Les Européens qui veulent aller vite et qui comprennent la rapidité exceptionnelle des cycles d’innovation actuels partent donc à l’étranger pour se développer et croître. Aujourd’hui, près des deux tiers des start-ups européennes s’étendent aux États-Unis dès la phase de pré-amorçage ou d’amorçage, contre environ un tiers il y a cinq ans.
La première étape pour remettre l’Europe sur la voie de l’innovation consiste donc à changer cette culture de la précaution : réduire la charge de la preuve que nous imposons aux nouvelles technologies et accorder au potentiel de l’IA le même poids qu’aux risques qu’elle comporte. Il faut surtout faire preuve d’agilité pour reconnaître quand la réglementation est devenue obsolète en raison des évolutions technologiques et la modifier rapidement.
La bonne nouvelle, c’est que ce changement a déjà commencé.
Le rapport sur la compétitivité européenne publié l’année dernière a analysé en profondeur les obstacles structurels qui empêchent l’innovation de s’implanter en Europe, mettant en évidence les causes de notre perte de position dans les secteurs technologiques clefs.
Aujourd’hui, de nombreux dirigeants européens partagent ce diagnostic. Ils reconnaissent de plus en plus que, loin d’avoir défini une « norme d’excellence » mondiale en matière de réglementation technologique, nous avons poussé l’innovation vers la porte de sortie et accru notre dépendance à l’égard de ceux qui mènent le développement.
En conséquence, la Commission a commencé à revoir certaines des réglementations les plus controversées, dans le but de rétablir un meilleur équilibre. Par exemple, avec le prochain paquet « Digital Omnibus », elle propose une définition plus souple des données à caractère personnel pour l’entraînement des modèles et a déjà reporté certaines des dispositions les plus strictes relatives aux systèmes d’IA à haut risque.
Ce n’est qu’un début.
Même si l’Europe supprimait toutes les règles qui ont freiné l’innovation, cela ne suffirait pas à combler le fossé. La question décisive est de savoir ce que nous ferons de la liberté que nous regagnerons.
Les recherches montrent que les systèmes d’innovation les plus efficaces ont en commun certaines caractéristiques fondamentales.
Les institutions publiques jouent un rôle central en finançant la recherche fondamentale dans des domaines où les incitations privées sont faibles, en prenant des risques et en faisant des choix audacieux en misant sur des idées qui ont toutefois un fort potentiel de rendement. Les universités et les instituts de recherche utilisent à leur tour ces financements pour réaliser des progrès scientifiques, en amenant de nouveaux concepts jusqu’à leur application concrète. Les entreprises privées mènent ensuite ces idées à leur terme : elles les développent, les commercialisent et les traduisent en gains de productivité. On pense souvent que le moteur de ce cycle est le secteur de la défense : c’est le fameux « modèle DARPA 28 ». Aux États-Unis cependant, ce sont les agences scientifiques civiles, telles que les National Institutes of Health et la National Science Foundation, dont les financements sont les plus étroitement liés aux gains de productivité à moyen terme. Les brevets liés à ces financements publics ne représentent que 2 % du total, mais expliquent environ 20 % de l’augmentation de la productivité.
L’Europe a tout le potentiel nécessaire pour obtenir des résultats similaires. Le système universitaire européen offre un enseignement de haute qualité à un très grand nombre d’étudiants, mais il peine à s’imposer parmi les leaders mondiaux de la recherche, où la Chine et les États-Unis occupent les premières places.
Je ne pense pas que nous devrions abandonner notre modèle, mais plutôt mettre en œuvre certaines mesures efficaces. L’Europe ne manque pas de financement pour la recherche par rapport à d’autres régions. Les dépenses publiques en R&D dans l’Union, en pourcentage du PIB, sont comparables à celles des États-Unis ; le problème est que seulement 10 % environ de ces dépenses sont effectuées au niveau européen, où elles pourraient être consacrées à de grands programmes de transformation disruptive.
Une meilleure coordination est donc essentielle pour se rapprocher de la frontière mondiale. C’est pourquoi le rapport sur la compétitivité européenne a proposé de doubler le budget consacré à la recherche fondamentale par l’intermédiaire du Conseil européen de la recherche, recommandation que la Commission européenne a intégrée dans sa proposition de budget.
Deuxièmement, nous avons en Europe d’excellentes universités polytechniques, comme votre université, mais nous devons veiller à ce qu’elles disposent des ressources nécessaires pour mener des recherches de niveau mondial et attirer les meilleurs talents.
L’Union consacre une part plus importante de ses fonds publics de R&D à l’enseignement supérieur que les États-Unis (56 % contre 32 %), mais les universités américaines disposent néanmoins de budgets de recherche globaux beaucoup plus importants, grâce à la combinaison de financements publics et de dotations privées et philanthropiques substantielles. En Europe, même les plus grandes universités disposent de budgets de recherche de quelques centaines de millions d’euros, tandis qu’aux États-Unis, certaines institutions investissent plus de 3 milliards de dollars par an dans la R&D, et une trentaine d’universités dépassent le seuil du milliard.
La différence est structurelle. Aux États-Unis, les donateurs privés bénéficient d’incitations importantes : reconnaissance publique par le biais de chaires et de laboratoires dédiés, et déductions fiscales substantielles. En Europe, en revanche, les universités manquent souvent de la même flexibilité dans la collecte de fonds. Dans de nombreux pays, les dons ne sont pas entièrement déductibles et les établissements universitaires sont soumis à des contraintes dans l’utilisation des fonds privés, notamment pour offrir des salaires compétitifs aux meilleurs chercheurs.
Il est essentiel de rendre les universités plus autonomes dans la collecte et l’utilisation des fonds, de soutenir le financement privé en faveur des universités et des centres de recherche publics, et de concentrer les ressources pour créer de véritables centres d’excellence si l’Europe veut être compétitive au niveau mondial. Le rapport sur la compétitivité européenne a proposé la mise en place d’un programme hautement compétitif visant à favoriser l’émergence d’institutions de recherche de niveau mondial, un « European Research Council pour les institutions ». Il a également recommandé la création d’un nouveau programme de « chaires européennes », financées directement par le budget de l’Union, afin d’offrir aux meilleurs chercheurs des postes stables et attractifs dans des domaines stratégiques. Comme l’a récemment fait remarquer le président de l’ERC, l’Europe pourrait devenir un « refuge » pour les chercheurs américains qui sont aujourd’hui confrontés à des restrictions en matière de financement et de liberté académique, mais seulement si nous créons les conditions nécessaires pour les attirer.
Troisièmement, il existe une marge considérable pour améliorer la commercialisation de la recherche fondamentale. Bien que les universités européennes génèrent un volume important de brevets, seul un tiers environ des inventions brevetées sont effectivement commercialisées. Cet écart résulte de plusieurs faiblesses structurelles : des règles peu claires en matière de propriété intellectuelle, une faible intégration dans des clusters où les start-ups, les grandes entreprises et les investisseurs peuvent se renforcer mutuellement, et des obstacles qui rendent la croissance difficile pour les jeunes entreprises. Clarifier la propriété intellectuelle, permettre aux fonds de pension et aux compagnies d’assurance d’investir dans le capital-risque et créer un véritable « vingt-huitième régime » pour les entreprises innovantes renforcerait considérablement l’écosystème européen de l’innovation.
Une réforme clef serait une version européenne du Bayh-Dole Act, adopté aux États-Unis en 1980, qui permit aux universités de posséder et de concéder sous licence des inventions issues de la recherche financée par des fonds fédéraux. Au cours des deux décennies suivantes, les brevets universitaires aux États-Unis ont été multipliés par dix environ et des milliers d’entreprises issues des universités ont vu le jour.
Certains pays européens, comme l’Allemagne et le Danemark, se sont dotés d’instruments similaires, mais un cadre européen pourrait accélérer la commercialisation de la recherche, notamment dans la perspective des mesures visant à achever le marché unique. Ces réformes seraient particulièrement efficaces ici en Italie, où le tissu entrepreneurial est beaucoup plus dynamique que ne le suggèrent certains stéréotypes. Parmi les pays européens qui accueillent le plus grand nombre d’entreprises ayant connu les taux de croissance annuels les plus élevés au cours de la dernière décennie, l’Italie occupe la première place avec 65 entreprises. Et Milan se classe troisième parmi toutes les villes européennes, avec 11 entreprises à forte croissance.
Aucune de ces réformes ne nécessite de nouvelles dépenses importantes. Elles exigent une coordination, une concentration et une confiance en nos scientifiques et nos entrepreneurs.
Alors que vous commencez vos études universitaires, il est naturel de vous interroger sur le rôle qu’en tant que scientifiques et inventeurs de demain, vous jouerez dans cette transformation. Vous avez la chance et le talent de commencer votre carrière au cœur d’une révolution technologique. Cela vous place dans une position favorable pour faire face à l’incertitude qui l’accompagne inévitablement.
Je vous encourage pourtant à ne pas considérer l’incertitude comme quelque chose à éviter. Même dans le domaine de la technologie, certaines catégories professionnelles, en particulier les postes juniors dans le codage dans les secteurs exposés à l’IA, évoluent rapidement. Dans un tel monde, la voie la plus sûre ne sera pas la plus prévisible. Ce sera celle qui fera de vous des producteurs d’idées et qui vous donnera la liberté de vous adapter à mesure que la technologie évolue. Cette voie passe également par l’entrepreneuriat.
Je vous invite également à réfléchir à la manière dont vous pouvez contribuer à faire de votre pays, et de votre continent, un lieu où l’innovation peut à nouveau prospérer. Vous avez déjà été formés par une société qui a investi en vous : par des familles qui vous ont soutenus, par des enseignants qui vous ont stimulés et par des institutions publiques qui vous ont donné la possibilité d’apprendre et de développer vos talents. C’est là une dette de gratitude que nous portons tous en nous.
Rembourser cette dette ne signifie pas que vous devez tous rester en Italie ou en Europe. La technologie est mondiale, et les talents vont là où ils trouvent les meilleures opportunités. Mais ne renoncez pas à construire ici : exigez les mêmes conditions qui permettent à vos pairs de réussir ailleurs dans le monde, combattez les intérêts établis qui vous oppriment, qui nous oppriment. Vos succès changeront la politique plus que n’importe quel discours ou rapport, ils obligeront les règles et les institutions à changer. L’Europe redeviendra un aimant pour les capitaux et les talents. La voix de ceux qui veulent que l’Europe se renouvelle se fera de plus en plus forte.
À notre époque, c’est cela, servir son pays. Lorsque je rencontre de jeunes scientifiques et entrepreneurs à travers l’Europe, je vois cette façon de penser émerger. Je vois une génération déterminée à utiliser ses compétences de manière responsable. Et je vois une conviction croissante que cet avenir peut – et doit – être construit ici.
L’article « L’avenir peut — et doit — être construit ici » : l’appel de Mario Draghi pour une révolution technologique européenne est apparu en premier sur Le Grand Continent.