01.12.2025 à 18:40
« L’avenir peut — et doit — être construit ici » : l’appel de Mario Draghi pour une révolution technologique européenne
À l'École polytechnique de Milan, Mario Draghi a prononcé un discours en rupture avec l’esprit de défaite qui empoisonne les démocraties européennes.
Un diagnostic réaliste — à lire pour continuer à cultiver l'espérance.
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Texte intégral (5031 mots)
Ce lundi 1er décembre, à l’occasion de l’ouverture de l’année universitaire à l’École polytechnique de Milan, Mario Draghi a prononcé un discours essentiel.
Pour l’auteur du dernier rapport clef de l’Union, un spectre hante l’Europe : celui du décrochage technologique. Pour l’éviter, il faut se défaire des vieilles préventions : « pour des raisons historiques et culturelles, l’Europe a souvent adopté une approche prudente, fondée sur le principe de précaution. »
Bridant la recherche et l’innovation, le poids des régulations agit comme un principe d’inertie.
Cette approche ne pourrait que pénaliser le continent : avec elle, l’Union se prive du levier économique que pourrait être l’IA.
Alors que seul 14 % des mesures du rapport Draghi ont été mises en oeuvre 27, l’ancien président du Conseil italien nous met en garde : « Une politique efficace dans des conditions d’incertitude exige de la flexibilité ; c’est là que l’Europe s’est enlisée. »
Pour éviter de sombrer dans la « lente agonie », il appelle les dirigeants du continent à prendre des risques.
Nous le traduisons.
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Pendant plus de deux siècles, l’amélioration du niveau de vie a été alimentée par des vagues successives de progrès technologiques. À la fin du XVIIIe siècle, les machines à vapeur ont propulsé la révolution industrielle britannique. Au XIXe siècle, l’électrification a profondément transformé l’industrie et la vie domestique. Au début du XXe siècle, le procédé Haber-Bosch a permis d’extraire des engrais de l’air, favorisant ainsi un boom démographique ; plus tard, le conteneur a révolutionné le commerce mondial en réduisant considérablement les coûts de transport.
Aujourd’hui, la technologie reste le principal moteur de la prospérité, mais deux nuances cruciales s’imposent.
Premièrement, les économies avancées ne peuvent plus compter uniquement sur le travail ou le capital pour soutenir la croissance comme elles le faisaient autrefois, ce qui rend la technologie encore plus essentielle à la prospérité future.
Nos populations vieillissent et une grande partie des infrastructures physiques datent de plusieurs décennies. Comme l’a montré Robert Solow au milieu des années 1950, une fois ce stade de développement atteint, la croissance à long terme dépend dans une large mesure de la productivité, ce qui, dans la pratique, passe par la création de nouvelles technologies et la diffusion de nouvelles idées.
Une illusion séduisante voudrait que la croissance serait moins essentielle une fois atteint un niveau de développement élevé ; le déclin démographique permettrait une augmentation du bien-être même si l’économie stagne. Cela n’est pourtant pas vrai en général, et en particulier pour les pays qui traînent un niveau d’endettement élevé. Ce qui importe pour la viabilité de la dette, c’est la taille globale de l’économie. Si l’économie cesse de croître alors que les intérêts continuent de courir, le ratio dette/PIB commencera à augmenter, jusqu’à devenir insoutenable.
À ce stade, les gouvernements sont contraints de faire des choix douloureux entre leurs ambitions fondamentales : entre les retraites et la défense ; entre la préservation du modèle social et le financement de la transition écologique. De plus, la croissance est essentielle pour répondre aux nouveaux besoins sociaux, politiques, économiques et sécuritaires auxquels un État est constamment confronté.
Deuxièmement, le rythme même du changement technologique s’accélère.
La question reste ouverte de savoir si les innovations d’aujourd’hui égaleront le pouvoir de transformation de celles du passé ; mais ce qui détermine la rapidité de leur impact économique, c’est la vitesse à laquelle elles se diffusent dans la société — et sur ce plan, le monde est entré en territoire inconnu.
La révolution industrielle s’est déroulée sur huit décennies ; les économies du monde ont mis environ trente ans à s’électrifier. En revanche, ChatGPT a été lancé en novembre 2022 et, d’ici quelques années, les investissements mondiaux dans les infrastructures d’IA devraient atteindre plusieurs milliers de milliards de dollars.
L’IA n’est peut-être qu’un outil, mais ce qui la rend exceptionnelle, c’est sa capacité à se répandre dans l’économie beaucoup plus rapidement que les révolutions technologiques précédentes.
Ainsi, l’écart entre les pays qui embrassent l’innovation et ceux qui hésitent à le faire va se creuser considérablement et rapidement dans les années à venir.
C’est pourquoi l’Europe vit aujourd’hui un moment de vérité.
Au cours des vingt dernières années, nous sommes passés d’un continent qui accueillait les nouvelles technologies, réduisant ainsi l’écart avec les États-Unis, à un continent qui a progressivement érigé des barrières à l’innovation et à son adoption ; nous l’avons déjà constaté lors de la première phase de la révolution numérique, lorsque la croissance de la productivité européenne est tombée à environ la moitié du rythme américain, la quasi-totalité de cet écart provenant du secteur technologique.
Ce schéma se répète aujourd’hui avec la révolution de l’IA. L’année dernière, les États-Unis ont produit quarante grands modèles fondamentaux, la Chine quinze et l’Union européenne seulement trois. Le même schéma s’observe à propos de nombreuses autres technologies de pointe, de la biotechnologie aux matériaux avancés en passant par la fusion nucléaire, où de nombreuses innovations importantes et investissements privés ont lieu en dehors de l’Europe.
Si nous ne comblons pas cet écart par une adoption à grande échelle de ces technologies, l’Europe risque de connaître un avenir marqué par la stagnation, avec toutes les conséquences que cela implique. Compte tenu de notre profil démographique, si l’Union se contentait de maintenir le taux de croissance moyen de la productivité de la dernière décennie, dans vingt-cinq ans, son économie aurait la même taille qu’aujourd’hui.
Pour décider comment réagir, nous devons d’abord avoir une vision claire de ce que cette nouvelle vague technologique, en particulier l’IA, offre réellement.
Se trouver à l’aube d’une nouvelle révolution technologique entraîne inévitablement une grande incertitude. Une évaluation lucide de l’IA doit reconnaître à la fois les risques légitimes et les avantages potentiels significatifs dont elle est porteuse.
Des estimations crédibles suggèrent que l’IA pourrait considérablement accélérer la croissance des économies avancées. Si la diffusion de l’IA suit le modèle du boom numérique américain de la fin des années 1990, la croissance de la productivité pourrait être d’environ 0,8 % par an. Si elle suit le modèle de la diffusion de l’électrification dans les années 1920, l’amélioration pourrait approcher 1,3 %. Même la tranche basse de ces estimations représenterait l’accélération la plus importante que l’Europe ait connue depuis des décennies. Face à ce potentiel, il existe pourtant un risque réel de substitution du travail, d’augmentation des inégalités et d’autres dommages pour la société tels que la fraude et les violations de la vie privée.
L’histoire économique montre que le chômage de masse n’est pas l’issue la plus probable. Les révolutions technologiques précédentes n’ont pas entraîné de pertes d’emplois permanentes ; au fil du temps, de nouvelles professions, industries et demandes ont vu le jour ; mais la transition est rarement linéaire. La discontinuité se fait sentir inégalement : certains travailleurs, certaines tâches et certaines régions subissent le poids du remplacement, tandis que d’autres en bénéficient de manière disproportionnée. Et si l’IA renforce la dynamique « winner takes most », la répartition des gains pourrait devenir encore plus déséquilibrée.
Il y a cependant deux éléments importants.
Premièrement, la vitesse et l’ampleur du remplacement du travail ne sont pas seulement déterminées par la technologie, mais aussi par les politiques mises en œuvre par les gouvernements : ce sont les choix qu’ils feront qui détermineront si la prospérité créée par l’utilisation de l’IA sera partagée avec tous les travailleurs ou, comme c’est le cas actuellement, ne profitera qu’à certains. Le risque de remplacement est proportionnel à la rapidité avec laquelle les entreprises peuvent adopter les nouvelles technologies, un facteur qui est lui-même influencé par la réglementation, la connectivité numérique, le coût de l’énergie et la flexibilité du marché du travail.
De même, la capacité des travailleurs à évoluer vers de nouvelles fonctions dépend des systèmes éducatifs, des programmes de formation et de la capacité des entreprises à requalifier rapidement leur main-d’œuvre.
Selon l’OCDE, la plupart des travailleurs exposés à l’IA n’auront pas besoin de compétences techniques spécialisées pour en tirer profit. Les compétences les plus recherchées dans les professions les plus exposées seront liées à la gestion et à l’entreprenariat, des compétences que des millions de personnes peuvent acquérir avec un soutien adéquat.
Deuxièmement, ce qui est souvent absent des discussions sur le sujet, c’est la prise en compte des possibles contributions de ces technologies dans la réduction de certaines des inégalités qui affectent le plus la vie quotidienne des gens.
Prenons l’exemple des soins de santé. Les différences dans les délais d’attente pour une intervention ou dans la rapidité avec laquelle une personne est examinée aux urgences influencent directement la perception de l’équité. Pourtant, la technologie contribue déjà à réduire ces écarts.
Une étude menée aux États-Unis rapporte que les outils de triage et de gestion des flux basés sur l’IA ont réduit les délais d’attente aux urgences de plus de 55 %, ce qui a permis d’économiser environ 200 heures de travail par mois, qui peuvent être consacrées aux soins des patients. Dans le domaine de l’imagerie diagnostique, d’autres études suggèrent que les priorités basées sur l’IA pourraient réduire le délai moyen d’obtention des résultats des cas les plus urgents d’environ 10 à 11 jours à environ 3 jours, permettant ainsi des diagnostics beaucoup plus rapides et un service étendu à un plus grand nombre de patients.
Les inégalités sont également très présentes dans l’éducation. Aujourd’hui, une part importante des résultats scolaires dépend du hasard : rencontrer le bon enseignant au bon moment, reconnaître un talent, orienter un élève vers des filières où il pourra s’épanouir.
L’IA a le potentiel de réduire cette composante aléatoire. Les systèmes de tutorat personnalisé peuvent s’adapter au rythme et aux besoins de chaque élève, offrant en principe à chaque enfant l’accès à une éducation de haute qualité. Une étude récente montre que les élèves qui utilisent ces outils voient leurs performances s’améliorer, passant du 35e au 60e centile. Les améliorations sont deux fois plus importantes pour les élèves issus de milieux défavorisés.
Si des systèmes de ce type étaient adoptés à grande échelle dans les systèmes publics de santé et d’éducation en Europe, ils généreraient des avantages sociaux immédiats. Ces technologies, parmi d’autres, ne guériront pas les sociétés de tous leurs maux, mais elles peuvent améliorer leur état de santé. Dans quelle mesure ? Cela dépendra en grande partie des choix politiques qui guideront leur diffusion.
Juger et réglementer l’IA à l’avance nécessite d’évaluer un large éventail de résultats possibles — économiques, sociaux, éthiques — dans un contexte où la technologie elle-même évolue rapidement.
S’il existe un fil conducteur aux difficultés rencontrées par l’Europe pour suivre le rythme des changements technologiques, c’est bien notre incapacité à gérer ce type d’incertitude radicale.
Pour des raisons historiques et culturelles, l’Europe a souvent adopté une approche prudente, fondée sur le principe de précaution, selon lequel, lorsque les risques dont une nouvelle technologie est porteuse sont incertains, l’option la plus sûre consiste à en ralentir ou à en limiter l’adoption.
Cette méthode peut être appropriée dans des domaines clairement délimités, comme certains secteurs de la protection de l’environnement ; elle est inadéquate pour les technologies numériques à usage général telles que l’IA, où l’ampleur et la variabilité des résultats potentiels sont considérablement plus importantes. Dans de tels contextes, les régulateurs doivent inévitablement formuler des jugements ex ante, en pondérant les risques et les avantages avant que les faits ne soient pleinement connus.
Laisser simplement les nouvelles technologies se répandre sans contrôle, comme cela s’est produit avec les médias sociaux, n’est pas une alternative responsable ; mais bloquer leur potentiel positif avant même qu’il ne puisse émerger est tout aussi erroné.
Une politique efficace dans des conditions d’incertitude exige de la flexibilité : la capacité de revoir les hypothèses, de rééquilibrer ces pondérations, d’adapter rapidement les règles à mesure que des preuves concrètes apparaissent — s’agissant des risques et des avantages.
C’est là que l’Europe s’est enlisée. Nous avons traité les évaluations initiales et provisoires comme s’il s’agissait d’une doctrine établie — en les inscrivant dans des lois extrêmement difficiles à adapter aux évolutions du monde.
Prenons le Règlement général sur la protection des données (RGPD), adopté en 2016. Celui-ci a accordé une très grande importance à la vie privée par rapport à l’innovation ; mais l’équilibre trouvé en 2016 continue de nous contraindre en 2025, alors que la frontière technologique a progressé beaucoup plus rapidement que le cadre réglementaire, et que les coûts économiques de cette approche sont de plus en plus évidents.
Des études montrent que le RGPD a surtout pénalisé les petites entreprises technologiques européennes en réduisant leurs bénéfices d’environ 12 %, en augmentant le coût des données d’environ 20 % par rapport à leurs concurrents américains et en réduisant les investissements en capital-risque dans le secteur technologique européen d’environ un quart. C’est comme si, à la première électrocution, nos ancêtres avaient décidé de limiter l’électricité elle-même, au lieu de concevoir des installations et des normes de sécurité permettant à la société d’exploiter son potentiel transformateur.
Malgré ces contraintes, l’innovation n’a pas disparu en Europe.
Selon de nombreux indicateurs de production scientifique, les institutions européennes dans leur ensemble égalent, voire dépassent dans certains domaines, le volume de recherche américain. En matière de demandes de brevets internationaux, l’Europe représente environ un cinquième des demandes mondiales, soit légèrement plus que l’Amérique du Nord, mais loin derrière l’Asie. L’université polytechnique de Milan génère plus d’activités de brevetage que toute autre en Italie.
Certaines des règles que nous nous sommes fixées entravent pourtant la phase postérieure à l’innovation, en particulier pour les jeunes entreprises, qui ne disposent pas des ressources nécessaires pour faire face à la complexité juridique et à la fragmentation des marchés des vingt-sept pays membres. Les Européens qui veulent aller vite et qui comprennent la rapidité exceptionnelle des cycles d’innovation actuels partent donc à l’étranger pour se développer et croître. Aujourd’hui, près des deux tiers des start-ups européennes s’étendent aux États-Unis dès la phase de pré-amorçage ou d’amorçage, contre environ un tiers il y a cinq ans.
La première étape pour remettre l’Europe sur la voie de l’innovation consiste donc à changer cette culture de la précaution : réduire la charge de la preuve que nous imposons aux nouvelles technologies et accorder au potentiel de l’IA le même poids qu’aux risques qu’elle comporte. Il faut surtout faire preuve d’agilité pour reconnaître quand la réglementation est devenue obsolète en raison des évolutions technologiques et la modifier rapidement.
La bonne nouvelle, c’est que ce changement a déjà commencé.
Le rapport sur la compétitivité européenne publié l’année dernière a analysé en profondeur les obstacles structurels qui empêchent l’innovation de s’implanter en Europe, mettant en évidence les causes de notre perte de position dans les secteurs technologiques clefs.
Aujourd’hui, de nombreux dirigeants européens partagent ce diagnostic. Ils reconnaissent de plus en plus que, loin d’avoir défini une « norme d’excellence » mondiale en matière de réglementation technologique, nous avons poussé l’innovation vers la porte de sortie et accru notre dépendance à l’égard de ceux qui mènent le développement.
En conséquence, la Commission a commencé à revoir certaines des réglementations les plus controversées, dans le but de rétablir un meilleur équilibre. Par exemple, avec le prochain paquet « Digital Omnibus », elle propose une définition plus souple des données à caractère personnel pour l’entraînement des modèles et a déjà reporté certaines des dispositions les plus strictes relatives aux systèmes d’IA à haut risque.
Ce n’est qu’un début.
Même si l’Europe supprimait toutes les règles qui ont freiné l’innovation, cela ne suffirait pas à combler le fossé. La question décisive est de savoir ce que nous ferons de la liberté que nous regagnerons.
Les recherches montrent que les systèmes d’innovation les plus efficaces ont en commun certaines caractéristiques fondamentales.
Les institutions publiques jouent un rôle central en finançant la recherche fondamentale dans des domaines où les incitations privées sont faibles, en prenant des risques et en faisant des choix audacieux en misant sur des idées qui ont toutefois un fort potentiel de rendement. Les universités et les instituts de recherche utilisent à leur tour ces financements pour réaliser des progrès scientifiques, en amenant de nouveaux concepts jusqu’à leur application concrète. Les entreprises privées mènent ensuite ces idées à leur terme : elles les développent, les commercialisent et les traduisent en gains de productivité. On pense souvent que le moteur de ce cycle est le secteur de la défense : c’est le fameux « modèle DARPA 28 ». Aux États-Unis cependant, ce sont les agences scientifiques civiles, telles que les National Institutes of Health et la National Science Foundation, dont les financements sont les plus étroitement liés aux gains de productivité à moyen terme. Les brevets liés à ces financements publics ne représentent que 2 % du total, mais expliquent environ 20 % de l’augmentation de la productivité.
L’Europe a tout le potentiel nécessaire pour obtenir des résultats similaires. Le système universitaire européen offre un enseignement de haute qualité à un très grand nombre d’étudiants, mais il peine à s’imposer parmi les leaders mondiaux de la recherche, où la Chine et les États-Unis occupent les premières places.
Je ne pense pas que nous devrions abandonner notre modèle, mais plutôt mettre en œuvre certaines mesures efficaces. L’Europe ne manque pas de financement pour la recherche par rapport à d’autres régions. Les dépenses publiques en R&D dans l’Union, en pourcentage du PIB, sont comparables à celles des États-Unis ; le problème est que seulement 10 % environ de ces dépenses sont effectuées au niveau européen, où elles pourraient être consacrées à de grands programmes de transformation disruptive.
Une meilleure coordination est donc essentielle pour se rapprocher de la frontière mondiale. C’est pourquoi le rapport sur la compétitivité européenne a proposé de doubler le budget consacré à la recherche fondamentale par l’intermédiaire du Conseil européen de la recherche, recommandation que la Commission européenne a intégrée dans sa proposition de budget.
Deuxièmement, nous avons en Europe d’excellentes universités polytechniques, comme votre université, mais nous devons veiller à ce qu’elles disposent des ressources nécessaires pour mener des recherches de niveau mondial et attirer les meilleurs talents.
L’Union consacre une part plus importante de ses fonds publics de R&D à l’enseignement supérieur que les États-Unis (56 % contre 32 %), mais les universités américaines disposent néanmoins de budgets de recherche globaux beaucoup plus importants, grâce à la combinaison de financements publics et de dotations privées et philanthropiques substantielles. En Europe, même les plus grandes universités disposent de budgets de recherche de quelques centaines de millions d’euros, tandis qu’aux États-Unis, certaines institutions investissent plus de 3 milliards de dollars par an dans la R&D, et une trentaine d’universités dépassent le seuil du milliard.
La différence est structurelle. Aux États-Unis, les donateurs privés bénéficient d’incitations importantes : reconnaissance publique par le biais de chaires et de laboratoires dédiés, et déductions fiscales substantielles. En Europe, en revanche, les universités manquent souvent de la même flexibilité dans la collecte de fonds. Dans de nombreux pays, les dons ne sont pas entièrement déductibles et les établissements universitaires sont soumis à des contraintes dans l’utilisation des fonds privés, notamment pour offrir des salaires compétitifs aux meilleurs chercheurs.
Il est essentiel de rendre les universités plus autonomes dans la collecte et l’utilisation des fonds, de soutenir le financement privé en faveur des universités et des centres de recherche publics, et de concentrer les ressources pour créer de véritables centres d’excellence si l’Europe veut être compétitive au niveau mondial. Le rapport sur la compétitivité européenne a proposé la mise en place d’un programme hautement compétitif visant à favoriser l’émergence d’institutions de recherche de niveau mondial, un « European Research Council pour les institutions ». Il a également recommandé la création d’un nouveau programme de « chaires européennes », financées directement par le budget de l’Union, afin d’offrir aux meilleurs chercheurs des postes stables et attractifs dans des domaines stratégiques. Comme l’a récemment fait remarquer le président de l’ERC, l’Europe pourrait devenir un « refuge » pour les chercheurs américains qui sont aujourd’hui confrontés à des restrictions en matière de financement et de liberté académique, mais seulement si nous créons les conditions nécessaires pour les attirer.
Troisièmement, il existe une marge considérable pour améliorer la commercialisation de la recherche fondamentale. Bien que les universités européennes génèrent un volume important de brevets, seul un tiers environ des inventions brevetées sont effectivement commercialisées. Cet écart résulte de plusieurs faiblesses structurelles : des règles peu claires en matière de propriété intellectuelle, une faible intégration dans des clusters où les start-ups, les grandes entreprises et les investisseurs peuvent se renforcer mutuellement, et des obstacles qui rendent la croissance difficile pour les jeunes entreprises. Clarifier la propriété intellectuelle, permettre aux fonds de pension et aux compagnies d’assurance d’investir dans le capital-risque et créer un véritable « vingt-huitième régime » pour les entreprises innovantes renforcerait considérablement l’écosystème européen de l’innovation.
Une réforme clef serait une version européenne du Bayh-Dole Act, adopté aux États-Unis en 1980, qui permit aux universités de posséder et de concéder sous licence des inventions issues de la recherche financée par des fonds fédéraux. Au cours des deux décennies suivantes, les brevets universitaires aux États-Unis ont été multipliés par dix environ et des milliers d’entreprises issues des universités ont vu le jour.
Certains pays européens, comme l’Allemagne et le Danemark, se sont dotés d’instruments similaires, mais un cadre européen pourrait accélérer la commercialisation de la recherche, notamment dans la perspective des mesures visant à achever le marché unique. Ces réformes seraient particulièrement efficaces ici en Italie, où le tissu entrepreneurial est beaucoup plus dynamique que ne le suggèrent certains stéréotypes. Parmi les pays européens qui accueillent le plus grand nombre d’entreprises ayant connu les taux de croissance annuels les plus élevés au cours de la dernière décennie, l’Italie occupe la première place avec 65 entreprises. Et Milan se classe troisième parmi toutes les villes européennes, avec 11 entreprises à forte croissance.
Aucune de ces réformes ne nécessite de nouvelles dépenses importantes. Elles exigent une coordination, une concentration et une confiance en nos scientifiques et nos entrepreneurs.
Alors que vous commencez vos études universitaires, il est naturel de vous interroger sur le rôle qu’en tant que scientifiques et inventeurs de demain, vous jouerez dans cette transformation. Vous avez la chance et le talent de commencer votre carrière au cœur d’une révolution technologique. Cela vous place dans une position favorable pour faire face à l’incertitude qui l’accompagne inévitablement.
Je vous encourage pourtant à ne pas considérer l’incertitude comme quelque chose à éviter. Même dans le domaine de la technologie, certaines catégories professionnelles, en particulier les postes juniors dans le codage dans les secteurs exposés à l’IA, évoluent rapidement. Dans un tel monde, la voie la plus sûre ne sera pas la plus prévisible. Ce sera celle qui fera de vous des producteurs d’idées et qui vous donnera la liberté de vous adapter à mesure que la technologie évolue. Cette voie passe également par l’entrepreneuriat.
Je vous invite également à réfléchir à la manière dont vous pouvez contribuer à faire de votre pays, et de votre continent, un lieu où l’innovation peut à nouveau prospérer. Vous avez déjà été formés par une société qui a investi en vous : par des familles qui vous ont soutenus, par des enseignants qui vous ont stimulés et par des institutions publiques qui vous ont donné la possibilité d’apprendre et de développer vos talents. C’est là une dette de gratitude que nous portons tous en nous.
Rembourser cette dette ne signifie pas que vous devez tous rester en Italie ou en Europe. La technologie est mondiale, et les talents vont là où ils trouvent les meilleures opportunités. Mais ne renoncez pas à construire ici : exigez les mêmes conditions qui permettent à vos pairs de réussir ailleurs dans le monde, combattez les intérêts établis qui vous oppriment, qui nous oppriment. Vos succès changeront la politique plus que n’importe quel discours ou rapport, ils obligeront les règles et les institutions à changer. L’Europe redeviendra un aimant pour les capitaux et les talents. La voix de ceux qui veulent que l’Europe se renouvelle se fera de plus en plus forte.
À notre époque, c’est cela, servir son pays. Lorsque je rencontre de jeunes scientifiques et entrepreneurs à travers l’Europe, je vois cette façon de penser émerger. Je vois une génération déterminée à utiliser ses compétences de manière responsable. Et je vois une conviction croissante que cet avenir peut – et doit – être construit ici.
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27.11.2025 à 18:14
Pourquoi la Chine est-elle en train de gagner ? Le théorème de Dan Wang
En deux ans, Pékin a produit autant de ciment que les États-Unis en un siècle.
La Chine de Xi nous pose une question fondamentale : comment est-il possible de construire autant et aussi vite ?
Pour Dan Wang, face à l’État d’avocats du modèle américain, le Parti communiste chinois a inventé une nouvelle formule : le gouvernement des ingénieurs.
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Texte intégral (6272 mots)
Votre livre met en lumière l’influence de l’ingénierie et des sciences sur la façon de penser des élites chinoises ; vous y montrez en quelque sorte que la Chine est un pays dirigé par des ingénieurs, tandis que les États-Unis sont un pays dirigé par des avocats. Que voulez-vous dire exactement lorsque vous affirmez que la Chine est un « État d’ingénierie » ? Quelles sont les implications pour la conception et la mise en œuvre des politiques ?
À plusieurs moments de son histoire récente, la Chine a été dirigée par des dirigeants issus exclusivement du monde de l’ingénierie. En 2002, les neuf membres du Comité permanent du Politburo étaient tous titulaires d’un diplôme d’ingénieur. Le secrétaire général avait une formation en génie hydraulique. Le Premier ministre était géologue. Je pars de ce constat pour affirmer que la Chine façonne son environnement physique.
Pour comprendre la Chine des quarante dernières années, il faut considérer la façon dont elle s’est lancée dans une gigantesque vague de construction de routes, de ponts, de centrales à charbon, nucléaires et solaires, ainsi que de trains à grande vitesse à travers tout le pays. Ces ingénieurs sont des ingénieurs de l’environnement.
J’ai vécu en Chine entre 2017 et 2023 ; l’un des éléments centraux de la politique de Xi durant cette période a été, en 2021, sa tentative de démolition contrôlée du secteur immobilier : trop d’appartements étaient construits par des promoteurs publics surendettés. Xi a aussi essayé de réorienter un grand nombre de diplômés des meilleures universités chinoises vers les semi-conducteurs ou les technologies stratégiques de l’aviation plutôt que vers les cryptomonnaies et l’Internet grand public.
Il faut aussi compter avec les « ingénieurs de l’âme », une expression de Staline que Xi Jinping a reprise. Les dirigeants chinois sont fondamentalement des ingénieurs sociaux, comme en témoignent des mesures telles que la politique de l’enfant unique ou celle du zéro-Covid — politiques dont j’ai connu les effets. Ce souci du nombre transparaît jusque dans leur nom.
Il n’y a aucune ambiguïté quant à la signification de ces politiques ; elles considèrent la société comme un matériau de construction supplémentaire, à démolir ou à remodeler à leur guise, comme s’il s’agissait simplement d’un grand exercice d’ingénierie sociale ou d’optimisation.
C’est une façon d’aller au-delà de la compréhension de la Chine comme étant uniquement un État léniniste, socialiste ou autocratique.
Ce type d’ingénierie sociale ne conduirait-il pas à ce que James C. Scott 29 a décrit comme une entreprise hautement moderniste aux résultats parfois catastrophiques ?
Oui, c’est certainement une façon de comprendre la Chine comme étant à la fois léniniste et une forme de capitalisme d’État. Plusieurs de ces étiquettes peuvent s’appliquer, mais le cadre du « haut modernisme » est très pertinent.
Les Chinois pratiquent une forme avancée de modernisme. Dans le livre de James C. Scott, les exemples cités étaient les projets de Le Corbusier, l’Ouganda et divers autres endroits. La Chine pratique probablement des formes beaucoup plus intensives de ce modernisme : dans de nombreux endroits, les immenses blocs d’immeubles d’habitation semblent tout droit sortis de Brasilia ou de l’œuvre de Le Corbusier.
Pourquoi les ingénieurs sont-ils historiquement si bien représentés parmi les élites politiques chinoises ? Est-ce lié au système éducatif, à la manière dont le Parti communiste choisit ses dirigeants ou à autre chose ?
Après avoir pris la tête du pays à la fin des années 1970, Deng Xiaoping a hérité d’une Chine complètement détruite par Mao Zedong. En considérant son prédécesseur, il a jugé que Mao était d’abord un poète, ensuite un romantique, et enfin un seigneur de guerre.
Deng s’est demandé alors : quel est le contraire d’un poète ? C’est sans aucun doute un ingénieur. Dans La Montagne magique, l’écrivain Thomas Mann voulait rendre son protagoniste, Hans Castorp, aussi ennuyeux que possible. Comment s’y est-il pris ? Il en a fait un ingénieur.
Tout au long des années 1980, Deng Xiaoping a promu de nombreux ingénieurs au Comité central et au Politburo. Les ingénieurs sont ennuyeux et technocrates. Deng Xiaoping pensait que ces personnes formées dans des domaines techniques devaient diriger la Chine ; elles étaient après tout capables de construire de grands barrages et de démontrer que la Chine s’engageait dans des projets monumentaux, ainsi que dans le développement économique des zones rurales.
À l’heure actuelle, la Chine compte une trentaine de centrales nucléaires en construction. Les États-Unis n’en ont aucune. L’Allemagne en déconstruit deux.
Dan Wang
C’est en 1980 que Deng Xiaoping a mis en place la politique de l’enfant unique, fortement influencée par des scientifiques spécialisés dans les missiles. Cette politique fournit la base technique et technocratique de l’État moderne fondé sur l’ingénierie.
Il est peut-être possible d’éclairer cet état de fait à la lumière de l’histoire de la Chine impériale.
D’une part, lors de cette période, de grands projets d’ingénierie ont été entrepris : ainsi, par exemple, de la Grande Muraille ou du Grand Canal 30. Le premier était un système de fortification, le second un système de gestion hydraulique de l’eau.
D’autre part, sur le plan social aussi, la Chine impériale doit être comprise en partie à travers le système des examens impériaux, par lequel l’empereur ne permettait pas à une aristocratie héréditaire de régner. Il s’agissait principalement d’un système d’examens compétitifs visant à promouvoir les technocrates. Nous pouvons peut-être considérer cela comme un autre projet d’ingénierie.
Aujourd’hui, étudier l’ingénierie dans les universités chinoises est-il considéré comme la voie vers la réussite ? Est-ce la filière la plus prisée des étudiants ?
C’est l’une des filières les plus prisées. Les gens pensent que l’ingénierie est une très bonne filière, tout comme les sciences et les mathématiques. C’est généralement dans ces domaines que les Chinois essaient d’exceller : les sciences, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques.
J’ai étudié la philosophie à l’université de New York. Le nombre total d’étudiants en philosophie en Chine est d’environ 30 000, ce qui est minuscule pour un pays si grand. Beaucoup de disciplines dans le domaine des humanités semblent être activement découragées.
Il existe toujours en Chine comme aux États-Unis un sentiment que la technologie et la finance sont les filières les plus lucratives. Celles-ci nécessitent davantage de parcours d’études centrés sur l’informatique, l’ingénierie ou les mathématiques.
Il devient aujourd’hui difficile de rivaliser avec l’industrie chinoise. Quel regard a-t-on en Chine sur les savoir-faire technologiques ?
Qu’est-ce que la technologie ? Je pense que la technologie comprend trois éléments.
Premièrement, il s’agit des outils et des équipements que nous pouvons observer. Par analogie, dans une cuisine, il s’agirait des casseroles ou des poêles.
Deuxièmement, il s’agit des instructions directes : les brevets, les plans, tout ce que l’on peut écrire, comme une recette.
La troisième technologie, et la plus importante, est la connaissance des processus, c’est-à-dire tout ce qui ne peut être écrit. C’est le type de connaissance qui existe dans la tête des gens, entre les gens et dans les mains des gens.
Nous comprenons tous que notre travail ne peut pas être simplement consigné dans un manuel. Il y a trop d’éléments immatériels en jeu. Si vous donnez à quelqu’un qui n’a jamais cuisiné de sa vie la cuisine la mieux équipée et la recette la plus détaillée qui soit, nous ne pouvons pas être sûrs qu’il sera capable de préparer quelque chose d’aussi simple que des œufs brouillés : cela même représente un défi de taille.
Les États-Unis ont toujours été gouvernés par des avocats, mais pendant un peu plus d’un siècle, ils ont eux-mêmes été un État d’ingénieurs.
Dan Wang
Beaucoup d’Américains ont perdu ce savoir-faire en délocalisant une grande partie de leurs emplois industriels à l’étranger. Les Chinois ont été très désireux d’acquérir l’expertise managériale nécessaire pour apprendre à développer d’excellents produits pour Walmart, Apple ou Tesla.
La culture du savoir est un peu plus répandue en Asie de l’Est. Le sanctuaire d’Ise, l’un des sanctuaires shintoïstes sacrés du Japon, en est un bon exemple : c’est un temple en bois que l’on démolit tous les 20 ou 25 ans, puis que l’on reconstruit à un autre endroit afin d’enseigner explicitement à la génération suivante comment préserver un savoir précieux. C’est assez remarquable.
Les traditions occidentales ont codifié une grande partie de leur technologie dans de grandes cathédrales comme Chartres ou Notre-Dame ; cependant Notre-Dame peut brûler. Sommes-nous sûrs de pouvoir reconstruire ces grands édifices en pierre ? C’est parfois possible, mais il semble que l’Occident ait perdu le savoir-faire nécessaire pour les bâtir.
Dans un cas au moins, les Japonais ont compris qu’un savoir-faire touchant à quelque chose d’aussi simple que le bois doit être pratiqué pour être entretenu.
Est-il possible de faire revivre le savoir-faire aux États-Unis ou en Europe, c’est-à-dire dans des pays plus désindustrialisés ? Ou s’agit-il plutôt de quelque chose qui, une fois perdu, est perdu pour toujours ?
Les Américains ont fait un travail fantastique pour oublier leur savoir-faire ; cela ne semble pas prometteur.
Il y a cependant beaucoup de choses que l’on peut réapprendre. Les Allemands et une grande partie des Français et des Italiens ont conservé une grande partie de leur savoir-faire industriel, principalement parce qu’ils n’ont pas délocalisé beaucoup d’emplois à l’étranger.
Il me semble cependant que si les pays voulaient réapprendre à construire quelque chose comme une cathédrale ou quelque chose de plus important sur le plan économique, comme une industrie des semi-conducteurs ou de l’aviation, cela devrait être possible.
Oublier est un choix politique. Les Américains font de leur mieux pour réapprendre ; je dirais pourtant que l’administration Trump ne fait pas du bon travail. Elle crée beaucoup d’incertitude économique avec ses droits de douane, entre autres mesures.
Pensez-vous qu’il existe une réelle différence séparant la Chine des principaux États développementalistes — le Japon, Taïwan ou la Corée du Sud ? Votre concept d’État-ingénieur cherche-t-il à mettre un mot sur cette réalité distincte ?
Je pense que le cas chinois va un peu plus loin que ces autres expériences.
Le système chinois peut être considéré comme un mélange de trois choses : il est pour un tiers un État développementaliste d’Asie de l’Est – comme le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan –, pour un tiers un modèle de gouvernance léniniste de type soviétique ; enfin, il est pour un tiers proprement chinois. Ces influences sont mélangées, séparant la Chine du Japon et de l’ancienne URSS sur des points essentiels.
Par exemple, l’Union soviétique n’a jamais eu d’économie de consommation fonctionnelle ; or, la Chine a l’économie autocratique la plus efficace qui ait jamais existé. D’autre part, une différence essentielle avec le Japon est que ce dernier exportait presque entièrement sa valeur ajoutée ; du reste, il n’autorisait guère les investissements étrangers.
Lorsque la Chine s’est industrialisée, Deng Xiaoping a réalisé à quel point elle était en retard. La Chine a ainsi importé beaucoup d’expertise du Japon, d’Europe et surtout des États-Unis, en exportant beaucoup de produits Walmart, Apple et Tesla. À certains égards, la Chine est beaucoup plus ouverte que ne l’était le Japon.
Il ne fait aucun doute que l’expérience de la Chine s’inscrit dans la continuité de nombreuses expériences historiques ; néanmoins, elle les prolonge de beaucoup. Dans le secteur de la construction, la Chine est allée bien plus loin que le Japon.
Je ne pense pas non plus que les autres États développementalistes aient vraiment tenté, à cette époque de mondialisation, de forcer leurs meilleurs diplômés universitaires à rester à l’écart de certains secteurs pour travailler dans des domaines nationaux stratégiques.
La politique de l’enfant unique, le zéro-Covid, le système du hùkǒu 31, le fonctionnement des camps de détention pour siniser la foi musulmane au Xinjiang — tout cela va bien au-delà de ce qu’ont fait les autres États en Asie de l’Est. D’autres pays ont certes fait face à la pandémie, mais la Chine a mené la politique du zéro-Covid de la manière la plus agressive qui soit ; d’autres États d’Asie de l’Est ont mis en place des mesures de contrôle des naissances, mais la politique de l’enfant unique était de loin le système de hùkǒu le plus agressif. Je ne pense pas qu’aucun autre pays de cette région ait pratiqué la sinisation du bouddhisme tibétain et de la foi musulmane.
Les dirigeants chinois considèrent la société comme un matériau de construction supplémentaire, à démolir ou à remodeler à leur guise.
Dan Wang
Dans votre livre, vous faites une distinction entre un État d’ingénieurs et une société d’avocats, la seconde étant plus hostile aux vastes programmes de construction. Au Japon pourtant, comme le souligne le livre MITI and the Japanese Miracle de Chalmers Johnson 32, l’une des plus grandes institutions développementalistes est peuplée d’anciens étudiants des meilleures facultés de droit de Tokyo. Face à ces projets d’ingénierie de l’État, l’obstacle n’est-il pas plutôt la société civile ?
Les freins à la construction ne viennent pas des avocats en tant que tels : les États-Unis ont toujours été gouvernés par des avocats, mais pendant un peu plus d’un siècle, ils ont eux-mêmes été un État d’ingénieurs. Du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe siècle, ils ont construit des réseaux de canaux, de chemins de fer, d’autoroutes, des gratte-ciel à Chicago et à Manhattan. Ils ont aussi entrepris le projet Manhattan et les missions Apollo.
Dans les années 1960 et 1970, quelque chose a changé dans la société civile américaine ; les avocats ont cessé d’être des avocats de Wall Street créatifs, essayant de lever des fonds pour construire des chemins de fer ou utilisant la loi pour exproprier des propriétaires fonciers afin que les « barons voleurs 33 » puissent construire. De même, ces années-là, les Américains ont réagi contre l’État-ingénieur, par exemple contre la construction excessive d’autoroutes ou la pulvérisation de DDT et d’autres pesticides dans tout le pays. Les étudiants en droit issus de l’élite ont renoncé à devenir des dealmakers ; ils sont devenus des régulateurs et des avocats plaidants.
J’ai été boursier à la Yale Law School, l’un des fleurons du système juridique américain. Aujourd’hui, les étudiants en droit veulent mener des procès pour entraîner un changement sociétal — par exemple, empêcher les entreprises ou le gouvernement de construire. C’est là ce qu’ils considèrent comme la meilleure utilisation du droit.
Les élites américaines se sont beaucoup plus orientées vers la réglementation et les litiges ; elles ont abandonné cette tradition d’ingénierie. C’est un changement crucial.
Outre cette tendance au sein de la société civile américaine, le système politique américain est quelque peu anti-construction. Je suis membre de la Hoover Institution à Stanford et j’ai passé beaucoup de temps dans la région de la baie de San Francisco : elle compte environ vingt-six agences chargées de gérer les transports publics. C’est là une organisation sans rationalité, qui a des origines historiques : les Américains ont en partie hérité de la common law britannique.
Ce système a aussi eu une influence au Canada, en Nouvelle-Zélande et en Australie ; dans tous ces endroits, il est assez difficile de construire. Lorsqu’il s’agit d’infrastructures publiques et de travaux publics, il ne faut faire confiance à personne qui parle anglais.
Dans les pays anglophones, il existe un certain débat autour de cette crise des infrastructures et du manque de projets de construction, pour remédier par exemple à la crise du logement. Quelle est la bonne réponse face à ces problèmes ?
L’abondance doit être la réponse. Les États-Unis manquent actuellement de logements ; même après les incendies qui ont ravagé Los Angeles au début de l’année, la ville n’accorde aucun permis de construire. C’est scandaleux. Elle doit construire beaucoup plus.
Los Angeles doit également développer davantage les transports en commun ; il nous faut un gouvernement capable de construire, comme il prétend vouloir le faire avec le projet de train à grande vitesse en Californie.
Les centres de données sont le meilleur contre-exemple de ce que l’Amérique a su très bien construire.
Dan Wang
Le projet de train à grande vitesse a été initialement approuvé par les électeurs lors d’un référendum en 2008. Malgré cette décision d’il y a bientôt vingt ans, je doute qu’en 2038, trente ans après le référendum, quiconque puisse prendre le train de San Francisco à Los Angeles. Il est scandaleux qu’un État gouverné depuis plus de dix ans par le même parti, comme l’est la Californie, ne puisse pas répondre aux demandes des électeurs.
Le Parti républicain s’oppose à la construction de toutes sortes de façons. Donald Trump semble détester les éoliennes en particulier ; c’est très bizarre.
À l’heure actuelle, la Chine compte une trentaine de centrales nucléaires en construction. Les États-Unis n’en ont aucune. L’Allemagne en déconstruit deux.
Vous établissez un contraste entre la société loyaliste américaine et l’État ingénieur chinois. Cependant, il y a actuellement un énorme effort de construction aux États-Unis dans un domaine très spécifique : les centres de données. Comment cela s’inscrit-il dans votre analyse ?
Les centres de données sont le meilleur contre-exemple de ce que l’Amérique a su très bien construire.
D’un point de vue général, je pense que les États-Unis fonctionnent très bien. L’un des avantages d’une société gouvernée par les avocats est que ceux-ci sont capables de défendre la richesse. Les États-Unis sont le meilleur pays au monde pour être riche ; dans ce pays, les riches se sentent à l’aise pour créer de grandes entreprises. En revanche, si vous créez une très grande entreprise en Chine, Xi Jinping vous cherchera des ennuis ; en Europe, il n’est plus possible de devenir riche : la plupart des richesses y semblent être transmises par héritage.
Il est remarquable que la côte Ouest américaine ait créé non pas une, mais plusieurs entreprises valant plus de mille milliards de dollars. Le fait que Nvidia vaille plus de quatre mille milliards de dollars est remarquable.
C’est ici que réside l’avantage : aux États-Unis, les riches font ce qu’ils veulent. Parfois, cela peut être utile.
Les centres de données font sans doute partie de ce tableau. Les terrains destinés aux centres de données sont éloignés des grands centres urbains, ce qui les rend relativement peu coûteux ; néanmoins, en raison de la quantité d’énergie et d’eau qu’ils consomment, ces centres susciteront des réactions politiques négatives.
L’Amérique doit fonctionner pour le plus grand nombre, qui a besoin de logements, de transports en commun et de coûts énergétiques moindres. Les avocats ont trop souvent été les serviteurs des riches ; ce dont nous avons besoin, c’est d’un gouvernement qui fonctionne pour tous.
Pensez-vous qu’il existe un autre État ingénieur que la Chine ? L’Allemagne, par exemple, est un pays qui compte beaucoup d’ingénieurs, d’étudiants et une grande industrie.
Je suis réticent à pousser cette analyse trop loin. Je parle des États-Unis et de la Chine en partie parce que j’ai passé la majeure partie de ma vie dans ces pays ; ce sont ceux que je connais le mieux.
Le politologue Edward Luttwak a inventé une expression très pertinente pour décrire ces deux grandes superpuissances : l’autisme des grandes puissances. Lorsque vous êtes l’une d’entre elles, vous pouvez vous spécialiser pour ne plus penser qu’à vous-mêmes.
Il est ainsi compréhensible que ces deux pays soient hyperspécialisés ; le Canada a peut-être un système politique plus raisonnable. Je m’interroge aussi sur la France, qui compte beaucoup de diplômés techniques réussissant très bien dans la gestion du système nucléaire. La France a eu beaucoup de mathématiciens qui occupaient des postes de haut niveau au sein du gouvernement ; peut-être donc que les Français sont plus proches d’être un État d’ingénieurs.
L’Union soviétique n’a jamais eu d’économie de consommation fonctionnelle ; au contraire, la Chine a l’économie autocratique la plus efficace qui ait jamais existé.
Dan Wang
Y a-t-il une forte culture de l’ingénierie en Europe ?
Malgré toute la folie qui règne actuellement aux États-Unis, je ne suis pas très optimiste au sujet de l’Europe. Le Danemark est censé être la grande réussite économique de l’Union, d’autant plus qu’il abrite l’entreprise pharmaceutique Novo Nordisk ; or, au cours de l’année 2025, le cours de l’action Novo Nordisk a chuté de 50 % ; le PDG a été licencié, principalement en raison de la concurrence actuelle avec les fabricants de médicaments américains.
Ce que je constate en Europe, c’est que celle-ci est sérieusement désindustrialisée par rapport à la Chine. C’est un phénomène manifeste en Allemagne, dans l’industrie automobile par exemple.
D’autre part, l’Europe est devancée par les Américains dans toutes sortes d’industries non manufacturières : que l’on considère la biotechnologie, les logiciels d’intelligence artificielle ou les services financiers, les Européens ne semblent pas très compétitifs. À l’heure actuelle, ce qui soutient le marché boursier de l’Union, c’est que les consommateurs asiatiques achètent des sacs à main français. Cela ne me semble pas durable.
À mesure que l’économie s’affaiblit, je soupçonne que la situation politique ne s’améliore pas. Les partis populistes de droite talonnent les dirigeants sortants presque partout et je pense qu’ils ne proposeront pas de programme ambitieux pour renforcer l’Europe. L’entrevue de Turnberry entre Donald Trump et Ursula von der Leyen est tout le contraire de ce renforcement ; les Européens n’ont pas d’esprit d’entreprise.
Les Américains et les Chinois se ressemblent beaucoup, tout comme les Européens et les Japonais. Les Américains et les Chinois ont le sens de l’initiative ; les premiers ont une expression pour cela, it’s time to make the donuts 34 — c’est une façon de dire qu’ils se soucient de l’argent ; pour cela, ils prennent des raccourcis. Partout dans le monde, les gouvernements pensent que ce sont de grands pays : tout le monde devrait donc les écouter.
Les Européens et les Japonais ont des villes bien plus belles et des transports en commun bien plus fonctionnels. Néanmoins, ils sont peu enclins à changer. Leurs gouvernements n’ont aucun sens des lieux où se trouve le pouvoir réel.
Bien que votre description soit assez sévère, elle résume bien la situation en une seule phrase : l’économie du mausolée.
En me promenant dans Vienne j’ai eu ce sentiment d’une « économie du mausolée » : trop de régions d’Europe semblent se contenter de préserver le passé pour satisfaire le tourisme. Venise semble être aujourd’hui une ville vide de sens, et même un court séjour à Barcelone laisse la même impression. Les Barcelonais sont très hostiles au tourisme : on peut les comprendre. Plus généralement, d’après mes allées et venues dans de nombreuses régions d’Europe, il y a trop d’endroits excessivement statiques.
À Paris, j’ai eu le sentiment d’une renaissance ; il y a l’ancien et le nouveau. On peut peut-être en dire autant de Londres.
Malgré ces pensées pessimistes sur l’Europe, j’espère pouvoir être réfuté un jour.
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14.11.2025 à 15:52
« La Commission européenne veille sur la France : personne ne veille sur les États-Unis », une conversation avec Kenneth Rogoff
« Pour les entreprises et le capital, Trump continue d’être une aubaine. »
Mais il est en train de transformer en profondeur l’économie américaine sans aucun garde-fous.
Pour l’économiste Kenneth Rogoff, le Parti républicain finira par le payer dans les urnes.
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Texte intégral (3179 mots)
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Il existe aujourd’hui un large consensus sur le fait que l’administration Trump annonce et met en œuvre une série de politiques préjudiciables à la croissance, qu’il s’agisse de la modification du visa H-1B pour les travailleurs étrangers ou des droits de douane. La réaction des marchés est pourtant étonnamment modérée. N’est-ce pas là un paradoxe ?
Certaines des politiques de Trump comme les droits de douane ont pour les États-Unis des effets néfastes à long terme.
Mais une économie ne s’effondre pas par le seul effet des droits de douane.
De nombreux économistes sérieux ont d’ailleurs publié des modèles montrant une série de choses qui ne se produiraient pas même si les droits de douane étaient permanents — ce qui prouve d’ailleurs que les États-Unis ne sont pas une économie si ouverte.
L’une des raisons pour lesquelles nous n’avons pas encore constaté les effets de cette politique est la suivante : personne ne sait ce qui sera permanent et ce qui ne le sera pas. Par conséquent, les entreprises hésitent à changer leurs fournisseurs et leurs prix. Dans le même temps, il serait illusoire de penser que ces effets ne finiront pas, un beau jour, par se produire.
Un autre facteur important qui a joué en faveur de Trump est qu’il s’en est remis à son secrétaire au Trésor, Scott Bessent, sur de nombreuses questions. Ce dernier ne suscite pas le même écho lorsqu’il parle des droits de douane ou des taux d’intérêt de la Réserve fédérale. Pourtant, il a été la voix de la raison sur de nombreux sujets et Trump lui a donné du pouvoir — ce qui a calmé les choses.
Vous diriez que Bessent a joué un rôle clef dans la politique commerciale ?
J’en suis convaincu.
D’un côté, Scott Bessent est de loin la deuxième personne la plus puissante des États-Unis et il a eu une influence stabilisatrice, car il est également très intelligent. D’un autre côté, son rôle est de dire ce que Trump veut sur les questions brûlantes.
Est-ce la raison pour laquelle les marchés ne se sont pas effondrés ?
Pas seulement. Le point principal que je voudrais souligner à propos des marchés boursiers est que Trump a complètement dérégulé l’IA.
Il a dit à l’industrie : « Faites ce que vous voulez. Si Kenneth Rogoff écrit un livre et que vous voulez tout lui voler, ne vous inquiétez pas pour lui, ni pour aucun scientifique, ni pour aucun artiste : ne vous inquiétez pour personne. »
L’IA vole la voix, les visages et les idées des gens.
Trump a également déclaré : « Je me fiche du réchauffement climatique. Consommez autant d’électricité que vous voulez » pour annoncer qu’il allait doubler notre production d’électricité.
Ces deux changements — qui n’auraient pas eu lieu sous une présidence Harris — ont favorisé l’IA.
De plus, l’industrie montre désormais qu’elle peut réduire ses effectifs pour augmenter ses profits. Nous entrons dans une ère où les profits augmentent en même temps que les revenus du travail diminuent. Les États-Unis connaîtront par conséquent un chômage de masse. De nombreuses estimations existent mais je pense que cela se produira plus rapidement qu’on ne le pense.
Scott Bessent est de loin la deuxième personne la plus puissante des États-Unis.
Kenneth Rogoff
Pourquoi ?
Tous ceux qui utilisent un ordinateur pour l’essentiel de leur travail sont en difficulté.
Les plombiers et les infirmières pourraient être épargnés, mais l’IA aura quoi qu’il en soit un effet massif.
Ce que nous observons dans les cours boursiers, ce n’est pas seulement une croissance économique mais une augmentation de la part des entreprises. Elles parviennent à conserver une plus grande partie de leur argent.
L’euphorie actuelle sur les marchés est partiellement explicable par la dérégulation massive de l’IA — ce qui, du point de vue de l’humanité et de la stabilité sociale, est une décision horrible. Personne ne devrait décider que les droits d’auteur ou le chômage n’ont pas d’importance et que nous devrions accélérer sur l’IA.
Or c’est ce qu’a fait Trump.
Pour les entreprises, c’est formidable, c’est une bien meilleure nouvelle que quatre années supplémentaires d’administration Biden ou Harris.
Autrement dit, pour les entreprises et le capital, Trump continue d’être une aubaine.
Si la caractéristique déterminante du moment est une forte croissance et un chômage en hausse, qu’est-ce que cela signifie pour la stabilité budgétaire des États-Unis ? Avec une croissance très élevée de la productivité, le risque que la dette fédérale devienne insoutenable est-il moindre ?
C’est possible.
Mais il nous faut attendre avant de se prononcer, car je vois quelques contradictions.
Premièrement, le capital est très difficile à taxer. À mesure que la productivité augmente, les entreprises peuvent licencier des travailleurs tout en conservant le même rendement. Les bénéfices augmentent, mais les revenus du travail diminuent.
Il est beaucoup plus facile de taxer les revenus du travail que ceux du capital. Je ne pense donc pas que nous devrions supposer que les impôts augmenteront au même rythme que la croissance.
Mais je dirais aussi qu’il y a encore de nombreux goulets d’étranglement.
Jusqu’à présent, la croissance est presque entièrement due à la construction de ces centres de données gigantesques — car c’est là que l’on prévoit une croissance. Cependant, divers goulets d’étranglement empêchent une expansion suffisante de ces centres pour que nous puissions tous les utiliser en permanence. Les entreprises qui y sont liées connaissent une croissance très rapide mais elles perdent beaucoup d’argent. Elles auront du mal à monétiser leurs activités.
Si l’on examine les utilisations de l’IA dans l’article récemment publié par OpenAI 35, on constate que seul un tiers d’entre elles concerne des applications commerciales, les deux autres tiers étant destinés à des usages civils, tels que la thérapie. Je comprends que des publicités pourraient voir le jour sur les plateformes d’IA générative telles que Claude ; ces plateformes ne connaîtront pas une croissance aussi rapide que prévu.
Il est beaucoup plus facile de taxer les revenus du travail que ceux du capital.
Kenneth Rogoff
Alors que l’État de droit est ébranlé par la présidence impériale de Trump, les entreprises sont désormais soumises aux caprices du président. Ce retour à la féodalité n’est-il pas une menace pour le capital ?
Il serait peut-être exagéré de dire que Trump a enterré la Constitution, mais il l’a radicalement réinterprétée.
Jusqu’à présent, la Cour suprême l’a laissé faire, ce qui est une catastrophe. Avoir un président très puissant qui peut prendre des décisions arbitraires à tout moment n’est bon ni pour la croissance, ni pour la stabilité.
Dans le domaine économique, je suis convaincu que Trump va prendre le contrôle de la Réserve fédérale, pour y mettre les siens. C’est inévitable ; il trouvera un moyen d’y parvenir. Cela pourrait lui être bénéfique pendant son mandat, mais à long terme, cela créerait un problème invisible : une inflation plus élevée et plus instable, des taux d’intérêt plus élevés, une plus grande volatilité des taux de change, davantage de crises financières, etc.
À court terme toutefois, je ne pense pas que cela aura beaucoup d’importance.
C’est étonnant — pourquoi ?
Les gens réagiront très lentement.
Seules les personnes qui couvrent ce sujet de manière professionnelle seront pleinement conscientes de tout ce qui se passe.
Le citoyen lambda et l’homme d’affaires moyen ne savent rien de tout cela aujourd’hui : des enquêtes économiques montrent que les milieux d’affaires traditionnels ignorent tout de l’objectif de 2 % et des subtilités de la Réserve fédérale 36. Ils voient simplement quel est leur pouvoir de fixation des prix et peut-être l’impact sur leurs concurrents et leurs intrants.
Ce qui me semble très déroutant, c’est que les républicains, qui ont été très discrets pour la plupart, ne se rendent pas compte qu’ils pourraient avoir dans quatre ans un président Mamdani ou quelqu’un de ce type, qui héritera de tout le pouvoir que Trump a établi pour la présidence.
Car ce n’est pas seulement son pouvoir que Trump est en train de changer — mais la présidence elle-même.
Trump va prendre le contrôle de la Réserve fédérale, pour y mettre les siens. C’est inévitable ; il trouvera un moyen d’y parvenir.
Kenneth Rogoff
Certains à gauche répondent qu’ils n’imaginent pas quelqu’un d’autre au pouvoir dans quatre ans.
Mon pari est que les républicains seront écrasés lors des prochaines élections. Je ne dis pas cela parce que je déteste Trump mais parce que beaucoup de choses qu’il fait finiront par se retourner contre lui — ne serait-ce que le chômage de masse qui résultera de toutes ses politiques en matière d’IA.
Il faut se rappeler que beaucoup de choses que fait Trump ont été initiées par les démocrates, qui voulaient abolir les règles permettant l’obstruction parlementaire. Obama l’a dit le premier, suivi par Biden. Tous deux voulaient avoir un gouvernement traitant avec un Sénat où aucune minorité de blocage ne pourrait s’opposer à la majorité 37 ; ils ne se rendaient pas compte, semble-t-il, qu’ils pourraient perdre un jour les élections. Ils ont de la chance que les républicains aient refusé d’abolir ces règles comme le souhaitait Trump ; car ils avaient le pouvoir de le faire.
En même temps, si les démocrates acculent les républicains, rien de tout cela ne sera très bon pour la stabilité à long terme.
Je crains, au fond, que nous ne basculions vers l’extrême gauche.
Malgré ce que j’ai dit à propos de Trump, les démocrates me semblent en effet très à gauche dans leurs politiques économiques.
Comment gérer une entreprise avec de tels revirements ? La situation serait similaire à celle de certains pays européens.
Qu’est-ce que tout cela signifie pour l’avenir de l’économie américaine ?
Alors que Trump promeut un discours de dérégulation favorable à l’industrie en déclarant : « nous sommes en guerre avec la Chine et nous devons la battre », il laisse de côté des questions extrêmement importantes concernant l’avenir de l’humanité — aussi hyperbolique que cela puisse paraître.
Un futur possible est celui où nos enfants passeraient leur temps à regarder Netflix et à commander à manger sur DoorDash 38, sans jamais s’impliquer dans quelque chose ni avoir à réfléchir à quoi que ce soit.
Plus tard, nous considérerons cette époque sans freins ni contrepoids comme une terrible erreur ; par exemple, nous avons commis une faute grave en ne soumettant les réseaux sociaux à aucune réglementation. C’était une erreur historique : nous avons commencé à la payer et nous sommes pourtant en train de l’aggraver.
Ce point sur les réseaux sociaux peut paraître anecdotique. En réalité, il est crucial pour l’économie parce que cela créera une grande instabilité ; il y aura beaucoup de résistance politique.
Même si nous avions un président comme Mamdani, les gens ne se sentiraient ni rassasiés, ni heureux — car ils seraient au chômage. Pendant ce temps, d’autres personnes vaudront mille milliards de dollars.
Cet avenir est probable — malheureusement, beaucoup de gens le présentent comme quelque chose de positif.
La Commission européenne veille sur la France : personne ne veille sur les États-Unis.
Kenneth Rogoff
Vous avez beaucoup écrit sur la dette et la politique budgétaire. Avez-vous une opinion sur la situation budgétaire actuelle en France ?
En France, les choses se sont déroulées plus rapidement que je ne le prévoyais. L’Europe est également confrontée à des taux d’intérêt plus élevés aujourd’hui, ce qui a changé la perception selon laquelle « la dette est un cadeau que l’on se fait » 39.
Des économistes comme Paul Krugman et Larry Summers ont longtemps donné l’impression que la dette était une forme de cadeau : « dépensez autant que vous voulez, vous n’avez pas à vous en soucier ». J’ai fait valoir que l’Europe était également très affectée par la normalisation des taux d’intérêt réels, mais je ne pensais pas que nous assisterions à cela lors du prochain choc majeur.
Aujourd’hui, on constate en France que les taux d’intérêt réels sont en hausse ; le niveau d’endettement est bien plus élevé qu’il ne l’a jamais été et la population vieillit. La France se trouve ainsi dans la même situation que le Royaume-Uni et les États-Unis, deux autres pays très vulnérables.
Cet état de fait aura probablement son importance à l’avenir. C’est un problème pour la France, mais celle-ci est supervisée par des adultes ; les États-Unis n’ont rien de tel.
Que voulez-vous dire ?
La Commission européenne veille sur la France : personne ne veille sur les États-Unis. Par ailleurs, la Banque centrale européenne est plus indépendante que la Réserve fédérale. Je pense que cette combinaison de facteurs donne plus de temps à la France, même si sa situation présente des ressemblances avec celle outre-Atlantique.
Les dirigeants français n’ont pas beaucoup de pouvoir, mais ils en ont quand même un peu. Cela contribue à assurer une certaine supervision objective.
La BCE accorde également beaucoup d’importance à l’avis de la Commission.
En vérité, les choses deviendraient vraiment difficiles si la France avait besoin de l’aide de la BCE après avoir complètement ignoré la Commission.
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