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01.06.2026 à 17:00

La diplomatie du bambou

Matheo Malik

Comprendre la doctrine vietnamienne de l'État connecteur

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Texte intégral (5317 mots)
Points clefs
  • Le Vietnam a réalisé en 2025 une croissance de 8,02 %, portée par les exportations (environ 475 milliards de dollars), les IDE et l’investissement public en infrastructures.
  • Une double asymétrie structurelle caractérise son insertion dans la mondialisation : plus de 32 % des exportations sont destinées au marché américain, tandis que près de 41 % des importations proviennent de Chine.
  • Les entreprises à capitaux étrangers représentent environ 73 % des exportations en 2023, témoignant d’une dépendance forte aux flux de capitaux et de technologies extérieurs.
  • La Chine est devenue en 2023 le premier investisseur en nombre de projets (472), contournant en partie les tarifs douaniers américains via le Vietnam.
  • Sous l’impulsion du Secrétaire général Tô Lâm, un « quatuor » de résolutions stratégiques (n° 57, 59, 66 et 68 du Bureau politique du Parti Communiste Vietnamien) trace la feuille de route d’une croissance à deux chiffres fondée sur l’innovation, le secteur privé et l’intégration internationale.
  • L’objectif affiché : faire du Vietnam un pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure d’ici 2030 et un pays à revenu élevé d’ici 2045.

Avec un commerce extérieur (exportations et importations cumulées) avoisinant 930 milliards de dollars — soit plus de 170 % du PIB — le Vietnam figure parmi les économies les plus ouvertes de la planète 41. Cette dynamique repose sur trois piliers indissociables : les exportations manufacturières, les investissements directs étrangers (IDE) et les dépenses publiques d’infrastructure. Mais cette ouverture record s’accompagne d’une exposition tout aussi exceptionnelle aux chocs externes, qu’ils soient géopolitiques, financiers ou énergétiques.

Un dicton populaire, fréquent dans les conversations vietnamiennes, résume avec ironie le dilemme stratégique du pays : « Theo Mỹ thì mất Đảng, theo Trung Quốc thì mất Nước » (« Suivre les Américains, c’est perdre le Parti ; suivre les Chinois, c’est perdre la Nation »). Entre ces deux écueils, Hanoï a choisi la voie médiane de la « ngoại giao cây tre », la « diplomatie du bambou » officialisée par le précédent Secrétaire général Nguyễn Phú Trọng 42.

Le modèle de la double asymétrie

L’ouverture vietnamienne prend une forme géo-économique singulière : le pays vend principalement aux États-Unis ce qu’il produit avec des intrants achetés à la Chine. 

Cette double asymétrie — commerciale envers Washington, productive envers Pékin — constitue le socle du modèle comme on peut le voir sur les figures infra.

En 2025, les exportations du Vietnam ont atteint environ 475 milliards de dollars, dont 153 milliards vers les États-Unis (premier marché), suivis de la Chine (67,5 milliards), de l’Union européenne (57,8 milliards), de la Corée du Sud (31,4 milliards) et du Japon (25,6 milliards) 43. En parallèle, près de 41 % des importations vietnamiennes proviennent de Chine, dont des machines, des composants électroniques, des biens intermédiaires, des textiles techniques ou des intrants chimiques, qui alimentent les usines du delta du fleuve Rouge et du sud-est du pays. 

« Consciente de la fragilité d’un modèle trop centré sur l’axe sino-américain, Hanoï a construit depuis une quinzaine d’années une stratégie patiente de diversification. » © Nguyen Sanh Quoc Huy

Le Vietnam fonctionne ainsi comme une plateforme de transformation et de réexportation au cœur des chaînes de valeur sino-américaines : un nœud intermédiaire dans un flux de biens, de capitaux et de technologies qui relie, malgré la guerre commerciale, les deux superpuissances.

Le contournement discret de la guerre commerciale

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025 a profondément remodelé le paysage commercial mondial. Au 14 novembre 2025, les droits de douane américains moyens sur les importations chinoises atteignaient 47,5 %, contre 31,9 % pour les droits chinois sur les produits américains. Le 9 avril 2025, lors du pic de la guerre commerciale, ces tarifs avaient brièvement culminé à 135,3 % côté américain et 147,6 % côté chinois, avant un repli négocié.

Face à cette barrière douanière, les entreprises chinoises ont massivement relocalisé une partie de leur production destinée au marché américain. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2024, la Chine est devenue le troisième investisseur étranger au Vietnam en capital, et le premier en nombre de projets avec 955 approuvés, contre 462 pour Singapour et 410 pour la Corée du Sud.

Le stock d’IDE chinois au Vietnam a connu une accélération spectaculaire depuis 2020.

Cette stratégie de « Chine+1 » a transformé le Vietnam en zone tampon des tensions commerciales, au risque que Washington ne l’interprète comme un acteur de détournement de droits de douane (tariff circumvention) et n’impose des mesures correctives, comme le suggèrent plusieurs enquêtes du Department of Commerce américain depuis 2023 44.

De l’atelier à la plateforme technologique intermédiaire

L’image d’un atelier à bas coûts ne suffit plus à décrire le Vietnam. La structure des exportations s’est profondément transformée : les produits intensifs en main-d’œuvre peu qualifiée (textile, chaussures, confection) ont été supplantés par des biens à plus forte valeur ajoutée comme les smartphones, les ordinateurs ou les composants et les périphériques électroniques.

Cette montée en gamme demeure pourtant largement portée par le secteur à capitaux étrangers. En 2023, les entreprises à capitaux étrangers représentaient environ 73 % de la valeur totale des exportations 45.

Le Vietnam fonctionne comme une plateforme de transformation et de réexportation au cœur des chaînes de valeur sino-américaines

Thanh Tam Nguyen-Huu, Phu Nguyen-Van et Thi Kim Cuong Pham

Dans l’électronique, le déséquilibre est saisissant : ces entreprises ont exporté pour près de 56 milliards de dollars, contre seulement 1,3 milliard pour les firmes domestiques.

Le Vietnam se situe donc dans une position intermédiaire. Il est plus qu’un atelier à bas salaires puisqu’il assemble désormais des produits sophistiqués mais moins qu’une « économie de la connaissance », car les segments à plus forte intensité technologique restent contrôlés par des multinationales étrangères comme Samsung (Corée du Sud), LG (Corée du Sud), Intel (États-Unis), Foxconn (Taïwan) ou Luxshare (Chine).

Une diplomatie commerciale basée sur la diversification

Consciente de la fragilité d’un modèle trop centré sur l’axe sino-américain, Hanoï a construit depuis une quinzaine d’années une stratégie patiente de diversification. 

Le Vietnam est ainsi l’un des rares pays à être partie prenante d’un faisceau dense d’accords de libre-échange : le Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership (CPTPP, entré en vigueur en 2018), l’European Union-Vietnam Free Trade Agreement (EVFTA, 2020), le Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP, 2022), l’United Kingdom-Vietnam Free Trade Agreement (UKVFTA, 2021) et le Vietnam-Korea Free Trade Agreement (VKFTA, 2015) ne sont que quelques exemples parmi d’autres 46.

La part des exportations vietnamiennes vers l’Union, la Corée du Sud, le Japon et le Royaume-Uni est passée de 26,2 % en 2023 à 30,4 % en 2024. Plus la polarisation sino-américaine s’intensifie, plus le Vietnam tente de multiplier les ancrages, cherchant à se rendre indispensable à plusieurs centres de gravité plutôt qu’à s’aligner sur un bloc unique.

Gérer la dépendance chinoise

Si la dépendance aux États-Unis est essentiellement commerciale (excédent massif à l’export de 134 milliards de dollars en 2025 selon les statistiques vietnamiennes et même 178 milliards selon les statistiques américaines 47), celle vis-à-vis de la Chine est productive, financière et technologique. Pékin fournit une part considérable des intrants et des machines, investit massivement, et se positionne comme bailleur de fonds via l’aide publique au développement.

Une partie de cette aide au développement, notamment dans les infrastructures, est conditionnée à l’utilisation de technologies chinoises souvent plus polluantes et parfois incompatibles avec les engagements climatiques pris au titre du Just Energy Transition Partnership (JETP) signé en 2022 par le Vietnam avec les pays du G7 48.

« Tout se passe comme si l’avenir du « bambou » vietnamien ne se jouait plus dans sa seule capacité à plier sous le vent des grandes puissances, mais dans sa possibilité de prendre racine comme puissance autonome au cœur du grand continent asiatique. » © Nguyen Sanh Quoc Huy

Pour atténuer cette dépendance, Hanoï explore d’autres partenariats comme les projets de train à grande vitesse Nord-Sud avec le Japon, la relance de la coopération nucléaire civile avec la Russie et la Corée du Sud et la diversification des sources d’IDE dans les technologies vertes ou avancées 49.

Le tournant Tô Lâm : l’ambition de la croissance à deux chiffres

L’arrivée de Tô Lâm au poste de Secrétaire général du Parti communiste vietnamien, après le décès de Nguyễn Phú Trọng en juillet 2024, a marqué une inflexion stratégique. Le nouveau dirigeant a notamment appelé à entrer dans un « kỷ nguyên vươn mình của dân tộc » — une « ère de l’essor de la nation » — visant à faire du Vietnam un pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure d’ici 2030 et un pays à revenu élevé d’ici 2045, date du centenaire de l’indépendance 50.

Pour atteindre ces objectifs, le 14ᵉ Congrès du Parti en janvier 2026 a entériné une cible de croissance à deux chiffres pour la période 2026-2030, ce qui constituerait un saut significatif par rapport à la trajectoire actuelle de 6 à 8 %. Cette ambition s’appuie sur ce que la presse vietnamienne qualifie de « bộ tứ chiến lược », le « quatuor stratégique ». 

Il s’agit de quatre résolutions du Bureau politique adoptées en quelques mois et présentées comme les piliers d’un nouveau modèle de croissance 51 :

  • La Résolution n° 57-NQ/TW du 22 décembre 2024 sur les percées dans la science, la technologie, l’innovation et la transformation numérique nationale, qui prévoit de porter les dépenses de recherche et développement à 2 % du PIB d’ici 2030 et de positionner le Vietnam parmi les trois premiers pays d’Asie du Sud-Est en matière d’innovation 52 ;
  • La Résolution n° 59-NQ/TW du 24 janvier 2025 sur l’intégration internationale dans la nouvelle conjoncture, qui érige cette intégration en « moteur stratégique » du développement 53 ;
  • La Résolution n° 66-NQ/TW du 30 avril 2025 sur la rénovation du travail législatif, destinée à lever les goulots d’étranglement institutionnels et à accélérer la décision publique 54 ;
  • La Résolution n° 68-NQ/TW du 4 mai 2025 sur le développement de l’économie privée, qui consacre pour la première fois ce secteur comme « moteur le plus important de l’économie nationale », avec l’objectif d’atteindre 2 millions d’entreprises privées et une contribution de 55 à 58 % du PIB d’ici 2030 55.

Cette dernière résolution constitue un changement de paradigme : alors que le rôle moteur était traditionnellement attribué aux entreprises d’État, le secteur privé domestique est désormais explicitement appelé à prendre le relais des IDE pour porter la montée en gamme. Tô Lâm a personnellement insisté sur l’émergence de « champions nationaux » — dont VinGroup (immobilier, automobile), FPT (services numériques), Viettel (telecom), THACO (automobile), Hòa Phát (acier) — capables de rivaliser avec les groupes étrangers et sur la nécessité d’un écosystème favorable aux start-ups technologiques 56.

Combien de temps le Vietnam pourra-t-il rester ce connecteur agile sans consolider ses propres bases technologiques ?

Thanh Tam Nguyen-Huu, Phu Nguyen-Van et Thi Kim Cuong Pham

À ce dispositif s’ajoutent plusieurs initiatives sectorielles convergentes : la stratégie nationale des semi-conducteurs à l’horizon 2030, vision 2050 (Décision n° 1018/QĐ-TTg de septembre 2024), qui vise la formation de 50 000 ingénieurs spécialisés ; le programme de développement de l’intelligence artificielle ; et une réforme administrative sans précédent lancée en 2025. Cette dernière consiste notamment en (i) l’abolition de l’échelon administratif intermédiaire, c’est-à-dire au niveau du district, avec le maintien des administrations provinciales/municipales et communales et (ii) la fusion de provinces et de ministères pour rationaliser l’appareil d’État 57.

Les limites d’une croissance tirée par l’extérieur

Cette ambition est cohérente sur le papier, mais elle se heurte à certaines fragilités structurelles du modèle. En 2023, les exportations de biens et services représentaient environ 87 % du PIB 58. Or un pays peut difficilement dépendre durablement à la fois des importations pour environ 70 % de sa consommation de pétrole,  d’un degré d’ouverture commerciale supérieur à 170 % du PIB,  d’un secteur à IDE qui réalise 73 % des exportations et d’une économie plus intensive en facteurs (travail, capital) qu’en connaissances.

Tant que la demande américaine reste forte, que la Chine continue de fournir des intrants à bas coût et que le cadre géopolitique ne bascule pas dans une logique de blocs hermétiques, ce modèle peut continuer à produire de la croissance rapide. Mais à moyen terme, la valeur ajoutée locale demeure faible, le capital humain adapté aux technologies avancées manque encore, et l’écosystème d’innovation domestique peine à émerger 59.

La Chine est devenue en 2023 le premier investisseur en nombre de projets (472), contournant en partie les tarifs douaniers américains via le Vietnam. © Nguyen Sanh Quoc Huy

Les organisations internationales rappellent que le Vietnam doit, pour éviter le « piège du revenu intermédiaire », tripler la productivité totale des facteurs et investir massivement dans l’enseignement supérieur et la recherche, des chantiers où le retard accumulé reste considérable 60. Les résolutions 57 et 68 mentionnées plus haut reconnaissent ces lacunes et leur traduction opérationnelle constitue le grand test du quinquennat 2026-2030.

Un connecteur en quête d’autonomie

Le Vietnam est aujourd’hui un maillon essentiel de la géo-économie. En reliant, dans un même espace productif, les intrants chinois et la demande américaine, en attirant des flux d’IDE concurrents, en multipliant les accords commerciaux avec l’Europe et l’Asie, il contribue à maintenir sous une forme reconfigurée l’interdépendance entre des puissances qui affichent pourtant leur volonté de découplage.

Cette position de connecteur n’est ni neutre, ni passive. Elle est le produit de choix stratégiques : la « diplomatie du bambou », les accords de libre-échange, l’accueil ciblé de certains investissements, la recherche de contrepoids à la dépendance chinoise, la tentative de se rendre indispensable à Washington tout en ménageant Pékin.

C’est dans ce contexte que l’agenda de Tô Lâm — croissance à deux chiffres, primauté de l’innovation, montée en puissance du secteur privé, refonte institutionnelle — vise à transformer une position de simple intermédiaire en trajectoire d’émancipation. La question qui se pose désormais est celle du tempo : combien de temps le Vietnam pourra-t-il rester ce connecteur agile sans consolider ses propres bases technologiques ? Jusqu’à quel point un pays peut-il servir de lien entre les empires sans devenir, à son tour, l’objet de leurs stratégies de domination ?

Symptôme révélateur de cette tension, le terme même de « ngoại giao cây tre », omniprésent dans les médias vietnamiens et internationaux jusqu’en 2024, se raréfie depuis l’avènement de Tô Lâm. Tout se passe comme si l’avenir du « bambou » vietnamien ne se jouait plus dans sa seule capacité à plier sous le vent des grandes puissances, mais dans sa possibilité de prendre racine comme puissance autonome au cœur du grand continent asiatique.

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28.05.2026 à 13:56

Le grand réveil

Matheo Malik

Ce que l’Europe doit apprendre de la Chine.

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Texte intégral (8585 mots)

Nous sommes entrés dans une phase d’accélération 61. L’histoire change de rythme. Les repères familiers de l’époque moderne s’effacent, et les récits que nous nous racontons sur le progrès et la puissance ne correspondent plus au monde réel. Jour après jour, ce que nous vivons ressemble de moins en moins à un remaniement passager des rapports de force ou à un réalignement géopolitique temporaire. Ce que nous percevons est plus profond et plus durable. C’est une transformation dont nous commençons à peine à discerner les contours. L’histoire n’est plus à l’arrière-plan de nos vies : tout se passe comme si elle se précipitait vers nous. Quelque chose d’urgent et d’impossible à ignorer est en train de foncer dans notre direction.

À propos de l’intense chantier de recherches qu’il a récemment ouvert sur la Chine, l’historien britannique de l’économie Adam Tooze avait ces mots : « La Chine n’est pas seulement un problème qu’il faut analyser, c’est la clef de voûte pour comprendre toute la modernité ». Il la qualifiait de « plus grand laboratoire de modernisations organisées qui ait jamais existé ou qui n’existera jamais à cette échelle ». Dans ce pays-continent, les histoires industrielles d’Europe et d’Amérique se lisent désormais comme de simples préfaces à quelque chose de beaucoup plus vaste.

L’observation d’Adam Tooze touche au cœur même de ce qui rend cette période si difficile à appréhender. Nous avons en effet assisté non seulement à l’émergence d’une nouvelle grande puissance mais aussi à une remise en cause fondamentale des idées reçues profondément ancrées dans la pensée occidentale sur le développement, les systèmes politiques et les acquis de la civilisation. Le problème, c’est que nous n’avons pas encore trouvé le courage intellectuel d’affronter ce nouveau paradigme.

Ce grand réveil touche l’humanité tout entière mais il frappe singulièrement le monde développé et, plus encore, les États-Unis d’Amérique, où la doxa de l’exceptionnalisme occidental est de plus en plus exposée et contestée.

On avait un temps coutume de présenter la Chine comme une nation « en plein essor » ou « en train de rattraper son retard ». Aujourd’hui, la République populaire façonne désormais la trajectoire du développement et dicte le rythme sur les plans économique, technologique et institutionnel. Pour les Américains en particulier, le choc psychologique le plus profond réside dans la prise de conscience que la modernité n’est plus quelque chose qu’ils créent eux-mêmes et que les autres se contentent d’hériter. Cette histoire a fait son temps.

Attendre l’effondrement chinois n’est pas une stratégie, c’est juste un mécanisme de défense.

Kaiser Kuo

Le déni, la diversion et les réactions excessives teintées d’angoisse que l’on observe si souvent dans le discours occidental à propos de la Chine sont les symptômes de ce décalage. Pourtant, la réticence à reconnaître ce changement dépasse le cadre des gouvernements, des discours médiatiques ou du consensus des experts. Elle touche aussi des personnes qui se penchent sur ces questions depuis des années. En tempérant les grandes affirmations, en remettant en question les implications de données empiriques, en appelant à la prudence même lorsque les preuves pointaient dans la direction d’un bouleversement total depuis un certain temps, je m’inclus moi-même parmi les retardataires. Il y avait toujours un « mais » lorsqu’il s’agissait de reconnaître les réalisations de la Chine. Face aux chiffres, notre premier réflexe était d’énumérer les coûts et les échecs, de prendre du recul juste au moment où l’ampleur de la transformation devenait trop évidente.

Or aujourd’hui, le plus grand risque serait de faire exactement l’inverse : minimiser l’importance de la Chine.

Ce texte ne reprendra pas la liste habituelle des griefs qu’on adresse généralement au modèle chinois — restrictions au pluralisme politique et aux médias indépendants ; pouvoirs étendus en matière de sécurité et détention préventive ; pression sur l’expression religieuse et ethnique ; coercition extraterritoriale — non pas parce que ces préoccupations seraient insignifiantes, mais parce que notre tâche est désormais différente. Nous avons tous appris à réciter cette litanie. Mais elle est aussi devenue un moyen de nous protéger de ce qu’une véritable comparaison entre la Chine et nous pourrait impliquer. L’objectif de cette pièce de doctrine est d’affronter lucidement ce que les réalisations chinoises nous obligent à reconsidérer au sujet de la modernité, de la capacité de l’État, des formes de légitimité politique et de notre propre complaisance — reconnaître ces coûts réels tout en prenant au sérieux l’ampleur de la transformation ; regarder en face ce que Pékin a accompli, et comprendre comment nous y mesurer.

Ce grand réveil ne doit pas être un aveu d’échec. Il ne vise pas à nous inciter à renoncer aux valeurs libérales, à proclamer la supériorité des régimes autoritaires, ni à imiter servilement certains aspects du modèle de gouvernance chinois. Il s’agit plutôt d’un appel à un examen franc et honnête en confiance : la volonté de reconnaître directement les défis, de tirer les leçons des succès des autres même lorsqu’ils ébranlent nos certitudes, et de renforcer nos propres institutions en reconnaissant clairement leurs lacunes plutôt qu’en niant leurs échecs de manière défensive. 

La démocratie libérale traverse certes une crise profonde, mais ce moment n’est pas nécessairement la fin. La question est de savoir si nous y ferons face avec l’introspection rigoureuse qui a permis le renouveau démocratique au cours de l’histoire, ou si nous nous réfugierons une fois de plus dans des mythes réconfortants qui nous ont par le passé rendus aveugles à la fois à nos faiblesses et aux forces de nos rivaux.

Nous n’avons pas encore pris la mesure de l’échelle du changement

Cette prise de conscience doit commencer par une recension factuelle. Les chiffres, stupéfiants, ne suffisent pas à eux seuls à saisir toute la portée de la transformation chinoise. Selon la Banque mondiale, depuis le début des années 1980, la Chine a sorti près de 800 millions de personnes de l’extrême pauvreté 62, ce qui représente environ les trois quarts de la réduction mondiale de la pauvreté au cours de cette période. L’espérance de vie en Chine, qui n’était que de 33 ans en 1960, a atteint 78 ans en 2023 63 ; par comparaison, l’espérance de vie à la naissance aux États-Unis la même année était de 78,4 ans 64. Presque tous les foyers chinois ont accès à l’électricité depuis une dizaine d’années 65. La scolarisation dans l’enseignement secondaire est désormais quasi universelle 66. Le revenu par habitant est passé de quelques centaines de dollars seulement au début de la réforme à la fin des années 1970 à plus de 13 000 dollars aujourd’hui 67.

Mais ce qui illustre peut-être le mieux la difficulté à appréhender l’ampleur du phénomène, c’est ce qui s’est passé dans le secteur de l’énergie.

La Chine représente désormais plus de la moitié de la capacité installée mondiale combinée en énergie solaire 68 et éolienne 69. Environ les trois quarts de tous les projets de renouvelables actuellement en cours dans le monde se situent sur le territoire de la République populaire ou sont menés par des entrepreneurs chinois 70. Environ 30 % des émissions mondiales proviennent de la Chine 71, mais c’est également là que se concentre une grande partie de la croissance des technologies de décarbonation. 

Le pays a tout simplement transformé la transition énergétique mondiale en démontrant qu’un déploiement massif et rapide pouvait rendre les énergies renouvelables compétitives en termes de coûts à l’échelle planétaire.

Quelle que soit l’opinion que l’on ait du système politique chinois, ce ne sont pas là les caractéristiques d’un État défaillant mais d’une société dont la population, à bien des égards, prospère comme jamais dans son histoire.

Le paradigme confucéen et le blocage intellectuel américain

L’ampleur de la transformation chinoise nous pose directement un défi d’ordre intellectuel. Même ceux d’entre nous qui ont suivi de près l’évolution de la Chine et qui se targuent de voir au-delà des préjugés occidentaux ont eu du mal à saisir pleinement ce dont nous sommes témoins. Les schémas de pensée habituels — les pièges du revenu intermédiaire, la fragilité structurelle de l’autoritarisme, la convergence inévitable avec les normes libérales — nous ont offert un réconfort cognitif sans toutefois jamais parvenir à expliquer ce qui se passe réellement.

L’historien de la pensée Joseph Levenson, dans son œuvre clef Confucian China and Its Modern Fate 72, soutenait que la quête de la Chine consistait à trouver une voie capable d’apporter richesse et puissance d’une manière à la fois authentiquement chinoise et objectivement efficace. Pendant plus d’un siècle, les intellectuels chinois se sont de fait débattus avec ce défi : comment atteindre la modernité sans perdre son identité culturelle, comment devenir puissant sans abandonner ce qui faisait la spécificité de la Chine ?

Ce chapitre de l’histoire touche peut-être à sa fin car le pays semble avoir trouvé cette voie. Le système qui alimente son succès est un alliage extraordinairement complexe de confucianisme, de léninisme, d’autoritarisme technocratique, de capitalisme d’État et de mécanismes de marché. Pourtant, les intellectuels chinois estiment que le pays a atteint cette richesse et cette puissance d’une manière typiquement chinoise. Si le cadre théorique de Levenson est le bon, alors nous sommes en train d’assister non seulement à l’ascension de la Chine mais aussi à son passage à l’étape suivante, une phase marquée par la fin de la quête centrale qui a défini son histoire moderne.

Or même en Chine, cette transition de la poursuite de la modernité à sa réalisation reste difficile à accepter pleinement. De nombreux intellectuels chinois, aussi patriotes et confiants soient-ils dans les réalisations de leur pays, semblent encore mal préparés à prendre la mesure de ce que ces réalisations signifient. L’idée que la Chine serait passée du rattrapage à la redéfinition du développement lui-même remet en cause des habitudes de pensée forgées au fil des générations. Pour des intellectuels conditionnés à considérer l’Occident comme un point de référence permanent — même lorsqu’il s’agit de le critiquer violemment —, la perspective que la Chine puisse désormais fixer les règles plutôt que d’y répondre exige un reset qui n’a pas encore pleinement eu lieu.

La résolution apparente de la poursuite de la modernité en Chine a des implications plus profondes encore. 

Si la République populaire est bel et bien devenue l’un des principaux architectes de notre contemporain, alors des questions qui ont longtemps structuré notre réflexion sur la Chine — va-t-elle se démocratiser ? Va-t-elle converger vers les normes occidentales ? Quand les contradictions la rattraperont-elles ? — sont peut-être tout à fait hors de propos. De nouvelles doivent prendre leur place : quel type de puissance mondiale la Chine devrait-elle devenir ? Comment une civilisation qui a retrouvé confiance en sa propre voie devrait-elle interagir avec un monde toujours organisé autour des institutions et des présupposés occidentaux ?

Les dirigeants chinois parlent aujourd’hui de construire une « communauté de destin commun pour l’humanité ». La signification pratique de tels concepts reste délibérément vague. Car il y a des questions plus profondes sous-jacentes encore plus difficiles à trancher pour le pouvoir chinois : une civilisation qui ne s’est jamais sentie à l’aise dans l’ordre westphalien peut-elle trouver le moyen de fonctionner en son sein, ou cherchera-t-elle à remodeler aussi ces normes-là ? Comment un pays qui a atteint la prospérité grâce à un développement dirigé par l’État peut-il partager ce modèle sans donner l’impression de compromettre la souveraineté des autres ?

Ces interrogations agitent aujourd’hui les stratèges chinois. Ils ne se demandent plus comment rattraper l’Occident mais comment mener le monde de manière responsable.

En face, les questions auxquelles nous sommes désormais confrontés sont tout aussi difficiles, sinon plus : à quoi ressemble la modernité lorsqu’elle n’est plus conçue exclusivement par l’Europe et les États-Unis ? Qu’est-ce que le développement lorsque le modèle le plus performant ne se conforme pas aux postulats de la démocratie libérale ? Que se passe-t-il lorsque la deuxième économie mondiale fonctionne selon des principes qui bouleversent les convictions occidentales fondamentales sur la manière d’atteindre et de maintenir la prospérité ?

Cao Fei, « Nova », 2019. Images tirées d’une vidéo HD monocanal, en couleur, son 5.1, format 2,35:1. © ADAGP Paris 2026

Le cadre théorique de Levenson offre également une perspective pour comprendre la situation difficile dans laquelle se trouvent actuellement les États-Unis. 

Selon sa formulation, une civilisation est stable lorsque ce qui est mien (meum) et ce qui est vrai (verum) restent en harmonie, autrement dit lorsque les présupposés hérités d’une société sur le fonctionnement du monde concordent avec la réalité tangible qu’elle vit au quotidien. L’instabilité apparaît dans les moments de disjonction, lorsque ces deux éléments ne concordent plus et que ce que la tradition affirme comme vrai ne correspond plus à ce que l’on peut clairement observer. Après les guerres de l’opium, la Chine a connu une telle crise : elle a vécu la douloureuse prise de conscience que les certitudes confucéennes sur la centralité chinoise et la supériorité de sa civilisation ne pouvaient pas expliquer la présence des canonnières occidentales sur la rivière des Perles. Il a fallu près de deux siècles de bouleversements intellectuels, d’expérimentations politiques et de transformations souvent violentes pour que la Chine résolve cette tension.

La question est maintenant de savoir si les chocs plus récents provoqués par l’ascension de la Chine — moins violents mais non moins fondamentalement perturbateurs — pousseront les États-Unis vers une remise en question similaire. 

Lorsqu’une nation qui était censée rester à jamais à la traîne fait soudainement un bond en avant dans les énergies renouvelables, l’intelligence artificielle et les infrastructures ; lorsque le capitalisme autoritaire s’avère plus malléable que prévu ; lorsque « la fin de l’histoire » se révèle être un triomphalisme prématuré — le fossé entre meum et verum se creuse. Le choix, comme la Chine l’a appris au cours de son long siècle de l’humiliation, se situe entre le travail douloureux de reconstruction intellectuelle et la défense de plus en plus désespérée d’illusions réconfortantes.

La crise chinoise du milieu à la fin du XIXe siècle et la crise américaine du début du XXIe siècle ne sont bien sûr pas identiques. Mais ces deux moments présentent des parallèles historiques qui méritent d’être relevés. Dans les années 1860 et 1870, les réformateurs chinois du Mouvement d’auto-renforcement se sont attaqués à un défi civilisationnel en formulant les concepts de yong et de ti. Ils développaient l’idée que la Chine pouvait adopter les techniques et technologies occidentales (yong) et les mettre au service de la préservation de son caractère chinois essentiel (ti).

Les dirigeants des États-Unis prétendent pouvoir adopter une intervention étatique à la chinoise sans trahir les valeurs américaines. 

Kaiser Kuo

Aujourd’hui, un phénomène remarquablement similaire se déroule à front renversé sur tout le spectre politique américain.

De la politique industrielle aux participations directes du gouvernement dans des entreprises stratégiques comme Intel, les décideurs politiques américains adoptent de plus en plus des méthodes qui ressemblent étrangement au capitalisme d’État chinois, tout en insistant sur le fait qu’ils défendent les principes du libre marché. Sous l’administration Biden comme sous le second mandat de Trump, des partenariats coordonnés entre le gouvernement et l’industrie ont vu le jour, marquant un changement discret mais décisif. S’il n’y a peut-être pas eu de débat national à ce sujet, les États-Unis ne font du reste désormais plus aucun mystère sur le fait qu’ils ont une politique industrielle, concept autrefois honni.

Certes, les États-Unis ont longtemps pratiqué des formes plus ou moins explicites de politique industrielle — de la construction des chemins de fer transcontinentaux au projet Manhattan en passant par la course à l’espace. Mais ils le faisaient toujours en insistant sur le fait qu’il s’agissait d’autre chose. Pendant des décennies, l’orthodoxie économique américaine a considéré la planification d’État comme à la fois inefficace et anti-américaine, considérant les modèles de développement d’autres nations — qu’il s’agisse de l’essor du Japon grâce à son ministère du Commerce international et de l’Industrie, de la coordination des chaebols, les conglomérats de Corée du Sud et, bien sûr, du capitalisme d’État chinois — comme des hérésies qui s’écartaient de la foi dans le libre marché. Pourtant, avec le CHIPS and Science Act de 2022, l’Inflation Reduction Act la même année et, aujourd’hui, la renaissance explicitement protectionniste de l’économie dirigée par l’État sous Donald Trump, les États-Unis ont complètement abandonné cette façade. Ce qui marquait autrefois la frontière idéologique entre « nous » et « eux » s’est du même coup discrètement effacé. 

Tout comme les réformateurs chinois affirmaient autrefois pouvoir emprunter de manière sélective aux méthodes occidentales sans compromettre la civilisation chinoise, les dirigeants des États-Unis prétendent aujourd’hui pouvoir adopter une intervention étatique à la chinoise sans trahir les valeurs américaines. L’histoire montre que de telles expériences d’emprunt sélectif se déroulent rarement aussi bien que leurs concepteurs l’imaginent.

La Chine n’est pas responsable de la crise américaine

Tout comme les historiens de la Chine moderne ont, ces dernières décennies, judicieusement révisé l’ancien paradigme purement réactif qui dominait les récits sur le siècle de l’humiliation — passant de la simple constatation d’un choc extérieur à la mise en avant des facteurs internes chinois qui avaient aussi façonné la transformation du pays —, nous devrions à notre tour résister à la tentation d’attribuer le malaise actuel des États-Unis principalement à une provocation chinoise.

Les germes du manque de confiance dans le modèle occidental sont nombreux et avaient été semés bien avant : les bourbiers des guerres en Afghanistan et en Irak, la crise financière de 2008, la polarisation et la paralysie de Washington, le spectacle honteux de l’attaque du Capitole le 6 janvier 2021 et l’effritement visible de la cohésion civique en Amérique ne sont que quelques exemples.

Mais le miroir chinois a amplifié cette tendance de manière troublante. Voir un rival construire, former et innover à l’échelle où le faisait la Chine a mis davantage en relief le dysfonctionnement américain. Chaque défaillance des infrastructures, chaque querelle à propos d’une ligne budgétaire, chaque fermeture du gouvernement semble plus criante face à la transformation rapide et profonde de la Chine.

Ce qui aurait pu être une nouvelle période d’introspection américaine s’est transformé en une crise bien plus aiguë : la douloureuse prise de conscience qu’un autre système, aussi imparfait soit-il, a produit des résultats à une échelle que les États-Unis n’ont pas pu atteindre. 

Qu’est-ce qui nous semble, au fond, si dérangeant dans le succès de la Chine ? Comme l’a observé Chas W. Freeman, un diplomate américain de haut rang à la retraite, « les Américains affichent aujourd’hui un étrange mélange de doute, de complaisance et d’arrogance ». C’est exactement le genre de cocktail qui empêche l’examen lucide que le moment exige. Une partie de ce qui reste en travers de la gorge des États-Unis est, malheureusement, d’ordre racial : le crépuscule du privilège blanc dans un pays de plus en plus diversifié correspond au crépuscule de l’hégémonie américaine dans un monde de plus en plus multipolaire. Tout comme l’ethnonationalisme blanc représente une réponse irrationnelle à l’érosion perçue des privilèges blancs sur le plan national, on pourrait faire l’hypothèse que la dérive vers une nouvelle guerre froide représente une réponse irrationnelle à l’érosion perçue des privilèges américains à l’échelle mondiale. Mais la question raciale n’est qu’un courant parmi d’autres dans un tourbillon plus vaste. 

Aujourd’hui, les intellectuels ne se demandent plus comment rattraper l’Occident mais comment mener le monde de manière responsable.

Kaiser Kuo

Pour comprendre pourquoi l’ascension de la Chine semble gêner les États-Unis dans leur essence, il faut saisir le défi psychologique plus profond qu’elle pose à l’identité américaine.

Pendant des générations, les Américains avaient vécu dans une histoire nationale qui leur assurait qu’ils seraient toujours les premiers dans les domaines qui comptent le plus : innovation, technologie, puissance militaire, dynamisme économique, attrait culturel. Or pilier après pilier, les réalisations de la Chine ont systématiquement ébranlé l’exceptionnalisme américain. Des hiérarchies profondément enracinées et souvent inconscientes continuent de positionner l’Occident comme la norme et les autres États comme des dérivés. Le moment de la prise de conscience et du réajustement exige aujourd’hui de confronter ces réflexes.

Il était autrefois admis comme un axiome qu’une économie de marché dynamique nécessitait une démocratie libérale ; la Chine a démontré qu’un capitalisme autoritaire pouvait très bien fonctionner.

On croyait que les réseaux sociaux libéreraient inévitablement les sujets des autocraties ; puis le Printemps arabe s’est essoufflé, Edward Snowden a redéfini les termes du débat sur la surveillance, et la politique des plateformes a déraillé chez nous.

On supposait qu’aucune véritable innovation ne pourrait voir le jour sans liberté politique ; puis les entreprises et les laboratoires chinois ont commencé à produire des résultats de classe mondiale tout en opérant au sein d’un écosystème de l’information très différent.

Chaque renversement a ébranlé le dogme et aggravé le choc.

Le discours occidental attribue systématiquement les réalisations de la Chine à son régime plutôt qu’à ses capacités intrinsèques. Les percées de Tencent, BYD, Huawei ou de l’écosystème matériel de Shenzhen sont souvent expliquées comme résultant d’un diktat de l’État plutôt que d’un génie conceptuel ou de la rapidité inégalée d’une production localisée. Cet aplatissement du contexte est dangereux : il alimente le sentiment que l’ascension de la Chine serait en quelque sorte un affront à la façon dont le monde devrait fonctionner plutôt qu’une preuve que le monde fonctionne peut-être différemment de ce que l’on supposait.

Le déni de l’ascension chinoise a quelque chose du climatoscepticisme

Aucun problème mondial ne reflète aussi crûment le moment dans lequel nous nous trouvons que le changement climatique.

Une tendance fondamentale se dessine : des preuves qui s’accumulent plus vite que notre capacité à les assimiler, des discours conçus pour apaiser plutôt que pour éclairer, et un refus collectif de remettre en question des hypothèses qui ne correspondent plus au monde dans lequel nous vivons.

Les parallèles avec la montée en puissance de la Chine sont là encore frappants. 

En matière de climat, nous voyons la fumée des feux de forêt étouffer nos villes, des inondations qui ne se produisaient qu’une fois par siècle survenir tous les deux ou trois ans, les océans se réchauffer et s’acidifier à un rythme alarmant. Pourtant, nous détournons le regard, cherchant des raisons pour retarder, éluder ou rejeter la responsabilité. En Chine, les infrastructures se développent à l’échelle continentale, les avancées technologiques s’accumulent, la capacité en énergies renouvelables double. Pourtant, nous trouvons encore le moyen de minimiser tout cela, de le ridiculiser en parlant de surcapacité et de prédire son effondrement imminent. Certains vont même jusqu’à rejeter ces progrès en les qualifiant de canular ou de complot.

Dans les deux cas, nous préférons le réconfort des histoires familières au malaise d’une véritable prise de conscience.

Poussons encore un peu plus loin le parallèle. Le changement climatique nous a tous contraints à affronter les limites de la maîtrise humaine sur la nature, cette prétention des Lumières selon laquelle les humains pourraient exploiter les forces naturelles sans conséquence. L’essor de la Chine nous oblige à affronter les limites de la maîtrise occidentale sur la modernité, cette puissante prétention selon laquelle seul le capitalisme libéral démocratique pourrait garantir une prospérité et une innovation durables. Ces deux évolutions exigent que nous abandonnions nos vœux pieux et que nous regardions le monde tel qu’il est. Elles révèlent toutes deux à quel point nos certitudes héritées sont devenues fragiles, et à quel point le déni peut être dangereux.

L’analogie met également en lumière autre chose : une évolution radicale de ce qui constitue la légitimité politique au XXIe siècle.

Si elle reposait autrefois principalement sur des procédures et des formes — constitutions, élections, parlements —, elle s’appuie désormais de plus en plus sur les résultats. En matière de climat, qu’est-ce qui pourrait compter davantage que la capacité à préserver l’habitabilité même de la planète ?

Le paradoxe chinois devient plus instructif encore si l’on considère que la Chine est à la fois le plus grand émetteur de carbone au monde et le plus grand constructeur de capacités d’énergie renouvelable. Elle installe chaque année plus d’énergie solaire et éolienne que le reste de la planète. Il y a une leçon au cœur de cette contradiction : au siècle où nous vivons, la légitimité ne découlera pas de la pureté idéologique mais de la capacité à tenir ses engagements, même de manière totalement chaotique. Les systèmes ne seront pas jugés sur l’élégance de leurs théories, mais sur leur capacité à relever les défis existentiels.

Cao Fei, « Nova », 2019. Images tirées d’une vidéo HD monocanal, en couleur, son 5.1, format 2,35:1. 94 min 01 s. © ADAGP Paris 2026

Vu des États-Unis, le contraste est saisissant. Alors qu’ils se disputent sans fin au sujet des pipelines et des lignes électriques, la Chine met en place en quelques années des réseaux qui couvrent la taille d’un continent. Alors que les Américains ont abandonné leur rôle de leader mondial en matière de climat — la deuxième administration Trump s’est à nouveau retirée de l’Accord de Paris et a récemment critiqué les énergies renouvelables à l’Assemblée générale des Nations unies —, la Chine est devenue l’acteur indispensable de la transition énergétique. Le pays qui était censé être le problème est devenu une partie de la solution sans laquelle on ne peut pas compter. Et il l’a fait non pas grâce à une transformation morale, mais à travers sa capacité de production et de déploiement.

Cela met en évidence une autre dimension qu’il faut reconnaître : la résilience face à la pression. Pendant des décennies, les États-Unis ont tiré parti de leur domination sur les systèmes financiers, les goulets d’étranglement technologiques et les chaînes d’approvisionnement mondiales pour contraindre leurs adversaires et parfois même leurs alliés. Ce levier n’est plus à sens unique : la Chine a démontré qu’elle pouvait résister à une telle pression et riposter de la même manière, de l’exploitation des terres rares à ses intrants de fabrication de pointe. Sa réponse à l’endiguement technologique de Washington — l’accélération de l’innovation nationale dans les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle et d’autres secteurs stratégiques — montre que son système est doté d’une capacité d’adaptation remarquable.

Cette légitimité par la performance au XXIe siècle englobe donc de multiples dimensions : la capacité à assurer la prospérité et la stabilité, certes, mais aussi à construire à grande échelle, à innover sous pression, à absorber la coercition économique sans céder, et à mobiliser des ressources pour relever des défis mondiaux comme la transition énergétique. Sur chaque dimension, le contraste entre le dysfonctionnement américain et les capacités chinoises devient de plus en plus criant et difficile à ignorer.

Ces réalisations interviennent à un moment où non seulement les États-Unis, mais aussi de nombreuses démocraties occidentales sont elles-mêmes en crise. Une telle concomitance soulève une question dérangeante : la légitimité politique se résume-t-elle à la démocratie procédurale ? Ou doit-elle également englober la performance, la capacité à tenir ses engagements, la compétence et la résilience ? Les vertus de la gouvernance technocratique — son efficacité, sa capacité à planifier, construire et produire à grande échelle — peuvent-elles être adoptées sans succomber à la tentation autoritaire ?

Une envie de Chine

Des signes de prise de conscience commencent à apparaître à tous les niveaux du spectre politique américain. La force la plus dynamique au sein du Parti démocrate pourrait être le « mouvement de l’abondance » lancé par Derek Thompson et Ezra Klein. Bien qu’ils ne placent pas explicitement la Chine au centre de leur analyse, l’accent qu’ils mettent sur la capacité de l’État, la politique industrielle et la nécessité de construire davantage et plus vite reflète clairement une prise de conscience naissante du fait que l’approche des États-Unis en matière de développement s’est avérée insuffisante.

Cette prise de conscience a trouvé sa pleine expression dans l’ouvrage Dan Wang, Breakneck : China’s Quest to Engineer the Future, sans doute le livre le plus commenté sinon le plus important de 2025 pour quiconque réfléchit sérieusement à la trajectoire de la Chine. Le succès de Breakneck est un symptôme : l’argument de Wang selon lequel la technocratie et la gouvernance par l’ingénierie ont été les moteurs du succès de la Chine a trouvé un public avide parmi des lecteurs américains enfin prêts à affronter ce qu’ils avaient jusqu’ici ignoré ou écarté.

Accepter la Chine n’implique pas d’abandonner nos valeurs ni de renoncer à nos aspirations. 

Kaiser Kuo

Plus surprenante encore est la réaction d’une partie de la droite américaine. Si l’intérêt du mouvement MAGA pour la Chine s’explique en partie par l’admiration pour son homogénéité ethnique, ses capacités de surveillance, sa panoplie d’outils autoritaires, il représente une reconnaissance à contrecœur du fait que le système chinois produit des résultats dont le système américain est de moins en moins capable. Parallèlement, les accélérationnistes de la Silicon Valley et les entrepreneurs technologiques, dont beaucoup sont désormais alignés sur Trump, expriment ouvertement ce que l’on pourrait appeler une « envie de Chine » : la reconnaissance que la coordination entre les secteurs public et privé en Chine a produit des avancées que la fragmentation aux États-Unis n’a pas su générer.

Le plus révélateur est peut-être que des sondages récents montrent un changement d’attitude envers la Chine chez les jeunes Américains 73. Nés bien après Tiananmen et constamment exposés sur les réseaux sociaux à des vidéos virales qui mettent en valeur l’esthétique monumentale des infrastructures chinoises, ils voient un pays qui ressemble de plus en plus à l’avenir dont ils rêvent plutôt qu’au passé. 

Ce changement générationnel pourrait s’avérer plus déterminant que les politiques publiques pensées par les élites américaines pour contrer l’émergence de la Chine.

À Pékin, dans les rangs des professionnels issus des secteurs de la biotechnologie à l’automobile en passant par les énergies renouvelables et la robotique humanoïde, on entend les variations sur un même thème : la transformation qui a balayé leurs secteurs en Chine au cours des deux dernières décennies — voire simplement des cinq dernières années — serait tout à fait inconcevable pour quiconque ne l’a pas vécue de près. Ils décrivent leur retour de conférences aux États-Unis ou en Europe comme marqué par un décalage : le tsunami de transformation venant de Chine n’est tout simplement pas ressenti avec une urgence à la hauteur de l’ampleur des bouleversements qui viennent. Or vu de Chine, le son de cloche est tout autre. Parmi les intellectuels et les personnalités culturelles, il règne une confiance palpable qui n’existait pas il y a plusieurs décennies. Ils ne se demandent plus si la Chine peut rattraper son retard. Ils ont grandi dans un pays déjà à la pointe de la technologie, influent sur la scène mondiale et fier de ses réalisations. Ils voient clairement la capacité de la Chine à résister aux guerres commerciales, à prendre une longueur d’avance dans le domaine de l’intelligence artificielle et à construire des infrastructures à l’échelle continentale, et ils considèrent comme acquis que la Chine a sa place au premier rang des nations.

Cette confiance qui frôle parfois l’arrogance est plus saine que l’insécurité qui rongeait autrefois la psyché nationale. Elle suggère également que les dirigeants et les citoyens chinois commencent à se confronter à ce que signifie être non pas une puissance émergente, mais une puissance établie — avec toutes les responsabilités et les attentes que cela implique à l’intérieur et toutes les inquiétudes que cela peut encore susciter à l’étranger.

L’heure du grand réveil

Cette transformation brutale ne devrait pas susciter en nous le désespoir mais plutôt une forme d’humilité face à l’imprévisibilité totale de ce qui nous attend. 

La Chine a ébranlé les certitudes héritées de l’Occident en matière de développement et de gouvernance, mais les courants qui se manifestent dans l’ensemble du Sud commencent déjà à redéfinir eux aussi l’horizon d’attente d’une manière difficilement prévisible.

L’ingéniosité technologique, le poids démographique et l’expérimentation politique de demain émergeront de zones longtemps considérées comme périphériques. Le véritable défi n’est donc pas de s’ancrer trop fermement à un ordre établi mais de cultiver la souplesse intellectuelle nécessaire pour s’adapter lorsque le monde évolue plus vite que nos théories ne peuvent suivre.

Car notre grand réveil concerne peut-être la Chine pour l’instant, mais dans la perspective plus large de l’histoire du monde, il va bien au-delà. Notre univers ne tourne plus autour de centres familiers. Nous devons désormais trouver une stabilité sans le réconfort des mythes hérités, de la prise de conscience que les récits que certains d’entre nous se sont racontés sur la modernité étaient peut-être trop étroits, trop égocentriques, trop limités pour le monde dans lequel nous vivons réellement.

Réfléchissons à ce que la trajectoire de la Chine signifie pour les pays du Sud qui se sont entendu dire pendant des décennies qu’il n’y avait qu’une seule voie vers la prospérité : celle du Consensus de Washington, faite de privatisation, de déréglementation et de gouvernance démocratique. La Chine prouve qu’un autre modèle peut fonctionner à travers un développement piloté par l’État, une planification à long terme, des investissements massifs dans les infrastructures et une intégration sélective aux marchés mondiaux, tout en conservant son autonomie politique. Que l’on admire ce modèle ou non, son succès est indéniable, et ses implications se répercutent bien au-delà de l’Asie orientale.

Ce constat nous oblige tous à reconnaître que ce qu’on appelle modernité — l’ensemble du projet de développement humain, de progrès technologique et d’organisation sociale qui a défini les derniers siècles — n’est plus l’apanage exclusif de l’Occident. L’avenir s’écrit en de multiples endroits, selon de multiples logiques et avec des résultats qui défient toute catégorisation simpliste.

Pour les États-Unis et l’Europe, cette prise de conscience exige d’abandonner l’idée qu’ils seraient les seuls à être qualifiés pour diriger, les seuls à être en mesure de juger, les seuls à être capables d’innovation et d’adaptation. Cela signifie accepter que leur façon d’organiser la société, aussi précieuse soit-elle à leurs yeux, n’est qu’une approche parmi plusieurs autres viables pour l’épanouissement humain. Les universités américaines restent de puissants aimants pour les talents du monde entier, même face à des attaques politiques croissantes. Il y a aussi les vastes communautés de la diaspora chinoise dont la créativité, la mobilité et la maîtrise culturelle forment un tissu entre les mondes. Elles ne sont pas les instruments d’un seul État mais participent à un projet mondial commun de savoir, d’invention et d’échange. Si l’on fait le pari qu’une modernité plurielle est en train d’émerger, ce sont peut-être ces communautés, plutôt que les gouvernements, qui seront le mieux à même de l’incarner.

Accepter la Chine n’implique pas d’abandonner nos valeurs ni de renoncer à nos aspirations. 

Mais cela exige de les défendre de manière plus convaincante et de démontrer ce qu’elles valent vraiment par l’action plutôt que par la proclamation. 

La modernité n’est plus l’apanage exclusif de l’Occident.

Kaiser Kuo

Il faudrait cesser d’envisager notre approche de la Chine en se demandant pourquoi cela ne peut pas durer, qu’est-ce qui va forcément mal tourner ou quand les contradictions finiront par éclater. Le système a fonctionné. Il a tenu ses promesses. Attendre son effondrement n’est pas une stratégie, c’est un mécanisme de défense.

Notre grand réveil doit être avant tout intellectuel : il s’agit de voir le monde tel qu’il est plutôt que tel que nous souhaiterions qu’il soit, de reconnaître les réussites où qu’elles se produisent, et de tirer les leçons du succès même lorsqu’il provient de sources qui nous mettent mal à l’aise. Se réveiller, c’est résister au déni, accepter ce que nos yeux voient, et choisir la franchise plutôt que l’illusion.

C’est par là que tout véritable ajustement doit passer : non pas par des prescriptions politiques ou des plans stratégiques, mais par la simple reconnaissance que le monde a changé d’une manière que nous commençons seulement à comprendre. 

Quelles politiques devraient en découler ? Je ne prétends pas avoir la réponse. Le travail politique ne peut commencer qu’une fois que nous aurons cessé de nous mentir à nous-mêmes. Le grand réveil est d’ordre cognitif, pas programmatique. Nous devons voir clairement les réalisations de la Chine en évacuant totalement ce « oui, mais » réflexe qui les minimise immédiatement, avant de pouvoir réfléchir clairement à ce qu’elles signifient pour nous.

Le monde a fondamentalement changé. Le choix ne se situe pas entre la résistance et la capitulation mais entre une adaptation réfléchie et un déni obstiné ; entre le renforcement de nos institutions par une introspection honnête et leur affaiblissement définitif si nous refusons délibérément de voir les nouvelles réalités.

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26.05.2026 à 06:00

Pourquoi le commerce est-il devenu la guerre ?

Matheo Malik

Un guide de survie pour le monde de la guerre commerciale permanente, par les auteurs du livre le plus discuté en ce moment aux États-Unis.

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Texte intégral (3733 mots)

La guerre commerciale est devenue la nouvelle norme de l’économie mondiale. On le constate avec le « choc chinois 2.0 », « Trump 2.0 » et la « guerre du Golfe 3.0 ». Quand et pourquoi sommes-nous entrés dans cette nouvelle ère ?

Chad P. BownOn pourrait être tenté de faire remonter l’état de guerre commerciale généralisée au début du premier mandat de Trump, marqué par son recours massif aux droits de douane contre la Chine. Il s’agirait toutefois d’une lecture partielle, car elle laisserait de côté les profondes fragilités qui traversaient déjà le système commercial international.

L’un des arguments centraux de notre livre consiste précisément à montrer qu’une part importante des réactions actuelles des États-Unis s’explique par des préoccupations jugées légitimes face à la place occupée par la Chine dans ce système. L’économie chinoise repose en effet sur un modèle profondément différent de celui des économies occidentales libérales, notamment  en ce qui concerne le rapport entre l’État, l’industrie et les échanges internationaux.

Le premier mandat de Trump, ainsi que les mesures que nous observons sous son second, seraient donc davantage un symptôme ?

Il faut reconnaître que le système commercial international connaissait déjà des problèmes. 

L’un des points clefs de notre livre est de démontrer qu’une grande partie des actions des États-Unis aujourd’hui est motivée par des préoccupations légitimes et par les défis que la Chine pose au sein du système commercial. Pékin poursuit un modèle économique particulièrement différent. Le président Xi Jinping n’est absolument pas intéressé par le monde de l’interdépendance. Il a explicitement déclaré qu’il souhaitait que la Chine ne dépende d’aucun autre pays pour ses chaînes d’approvisionnement, mais qu’elle soit au contraire le fournisseur privilégié des autres. 

Autrement dit, il souhaite cette asymétrie. Mais c’est aussi parce que la Chine s’est sentie vulnérable lors de la première administration Trump qu’elle a développé et renforcé de nombreux atouts pour ne plus se retrouver dans la même position. 

Pourquoi ceux qui mènent cette guerre ont-ils besoin qu’on leur apprenne à la gagner ? Les décideurs politiques s’y lancent-ils à l’aveugle ?

Soumaya KeynesIl n’y a pas de mode d’emploi. 

Si l’on repense à l’ancien système commercial, nous nous étions mis d’accord sur un ensemble de règles. Dans une certaine mesure, lorsque nous disposions de cet ensemble de règles, nous pouvions nous y référer et les suivre. La question se résumait à : « Est-ce conforme aux règles ou non ? » Ainsi, pour des questions telles que « devons-nous appliquer des droits de douane ? » ou « devons-nous discriminer les autres ? », nous n’avions pas besoin d’examiner les détails : nous disposions de principes à suivre.

Ces règles se sont effondrées et nous nous retrouvons donc dans un monde moins prévisible, confrontés à des problèmes auxquels nous n’avions pas eu à faire face auparavant. Nous devons donc réfléchir à la manière de survivre dans ce monde de conflits économiques.

Dans notre livre nous essayons donc de dire : faisons une pause. Prenons le temps de réfléchir aux vrais problèmes et à la guerre commerciale qu’il faut mener. Puis, examinons l’efficacité de ces outils, en regardant l’état de l’économie, les données factuelles et l’histoire.

Quelles sont vos principales recommandations pour les guerriers commerciaux ?

Chad P. BownPréparez-vous. Faites vos devoirs, identifiez vos points faibles et vos points forts. Apprenez à connaître les autres gouvernements avec lesquels vous êtes en contact. Ensuite, vous devez comprendre les entreprises, car ce sont elles qui sont en première ligne. Vous ne pouvez pas simplement penser qu’elles feront ce que vous voulez. Elles réagissent à leurs propres incitations. Elles mènent leur propre guerre commerciale, qui n’est peut-être pas celle que vous souhaitez. 

Soumaya KeynesPartout dans le monde, différents gouvernements et administrations ont mené des exercices de préparation pour évaluer leurs vulnérabilités, y compris la Commission européenne.

En réalité, les Européens disposaient d’un avantage par rapport à certains autres gouvernements menant ces exercices, car ils avaient accès à des données sur le commerce intérieur. Ils pouvaient ainsi mieux évaluer leur production nationale. En effet, la vulnérabilité ne réside pas seulement dans le fait de s’approvisionner auprès d’un seul acteur, mais aussi dans la quantité produite localement. Le véritable défi, partout dans le monde, réside dans le niveau de visibilité que l’on peut réellement avoir : beaucoup de ces vulnérabilités se trouvent en effet tout au bout des chaînes d’approvisionnement. Même les entreprises concernées ignorent l’origine de tous leurs achats.

De nombreux pays tentent de se prémunir contre les chocs liés au commerce. Pensez-vous que cela soit possible, et si oui, comment ? 

C’est réalisable et c’est un objectif louable. Cependant, il faut faire preuve de la plus grande prudence. Si vous avez identifié un véritable problème, à savoir la position dominante d’un partenaire commercial sur le marché, et que celui-ci a montré qu’il était prêt à l’utiliser comme une arme, alors vous pouvez recourir à des barrières commerciales, essentiellement pour inciter les entreprises à diversifier leurs sources d’approvisionnement.

Une idée vraiment intéressante est actuellement discutée au sein de l’Union : exiger des entreprises qu’elles s’approvisionnent auprès d’au moins trois sources différentes. On pourrait ainsi accorder des subventions aux entreprises qui s’approvisionnent auprès de plusieurs sources et pénaliser les fournisseurs très concentrés. Ces pénalités pourraient être réduites si les stocks sont importants.

Mais il y a aussi le risque que les gouvernements se replient sur eux-mêmes et aillent trop loin. Ils pourraient alors dépasser le problème très spécifique de la domination du marché pour adopter une attitude du type « la France d’abord ».

Chad P. BownCela coûtera aussi plus cher. Les entreprises qui doivent s’approvisionner auprès de trois sources différentes préféreraient sans doute ne pas avoir à le faire. 

Produire tout chez soi est également très risqué. Cela revient simplement à concentrer la production localement. Or tout le monde est exposé à des chocs, qu’il s’agisse du changement climatique, des tremblements de terre, des grèves ou de n’importe quels autres événements.

Quels sont les outils et les politiques qui peuvent être mobilisés dans le cadre d’une guerre commerciale ?

Soumaya KeynesQuatre instruments principaux sont utilisés : la constitution de stocks, les subventions, les droits de douane et les restrictions à l’exportation. Nous les analysons en détail dans notre livre. 

La grande leçon à retenir est qu’il ne faut pas faire de l’idéologie lorsqu’il s’agit de certains de ces instruments. Je discute parfois avec des gens qui me disent : « Je n’aime pas les stocks ou les subventions. » C’est tout à fait justifié, car ces outils sont souvent associés au gaspillage, à la corruption et à l’inefficacité. C’est la raison pour laquelle nous n’y avons généralement pas recours. Mais dans une guerre commerciale, les autres acteurs vont faire preuve de fermeté. Notre recommandation est donc de ne rien exclure. 

De plus, l’utilisation de ces outils requiert parfois une grande fermeté pour atteindre ses objectifs.

Prenons l’exemple des subventions pour les puces. En cas d’offre très concentrée, il faut prendre des mesures incitatives pour détourner les gens de cette source d’approvisionnement dominante. Si vous accordez des subventions aux entreprises pour qu’elles construisent de nouvelles usines de puces, vous ne pouvez pas simplement attendre que le marché demande ces puces plutôt que les puces vraiment bon marché et efficaces qu’il achète déjà. Nous pourrions tirer des leçons de la Chine, qui a l’habitude d’agir sur l’ensemble de la chaîne, de l’offre à la demande. 

Qui est le mieux préparé à mener une guerre commerciale : les États-Unis ou la Chine ?

D’une certaine manière, ce sont les États-Unis. En effet, ils disposent d’atouts considérables qu’ils ont développés au fil des décennies : ils ont le dollar ; un marché de consommation gigantesque et une technologie de puces électroniques incroyable. 

Mais dans le même temps, on pourrait également faire valoir que c’est la Chine. Elle se prépare depuis des décennies en renforçant ses chaînes d’approvisionnement et en consolidant sa position dominante. Elle détient une part considérable de la production mondiale de nombreux produits manufacturés, notamment ceux qui sont essentiels aux chaînes d’approvisionnement d’autres pays. Nous avons vu plusieurs de ces produits faire la une des journaux l’année dernière. Il s’agissait notamment des terres rares, des aimants permanents et des semi-conducteurs de l’entreprise Nexperia. Ce sont des produits dont les États-Unis, l’Europe, le Japon et la Corée ont besoin. Or, la Chine en fournit 90 %. 

Si l’on redéfinit la préparation comme une question de mentalité, une sorte de mentalité sécuritaire, voire paranoïaque et craintive, alors c’est clairement la Chine. Pékin a adopté ce type de position défensive depuis bien plus longtemps. Évidemment, le défi réside dans le fait qu’une fois qu’un acteur majeur commence à adopter une telle attitude, cela devient une prophétie auto-réalisatrice, car il est alors rationnel pour les autres d’adopter le même état d’esprit. 

Qu’en est-il de l’Union européenne ? 

Les Européens ont été les plus lents. Ils ne sont pas du genre à se précipiter. Mais je pense qu’ils y parviendront et on voit déjà qu’ils sont en train d’adopter cette mentalité. La question est de savoir s’ils prendront désormais toutes les mesures nécessaires assez rapidement pour relever ce défi. Ce ne serait pas très européen, mais j’ai bon espoir qu’ils y parviennent.

Pourquoi l’Union a-t-elle tant de mal à adapter son mode de fonctionnement à ce monde actuel ?

Le défi pour l’Europe consiste à concilier le désir de préserver les avantages d’un système fondé sur des règles et la nécessité de réagir aux politiques des autres grandes puissances. Les Européens ont une approche très centrée sur les règles. Il y a donc quelque chose de très étrange et inconfortable à l’idée d’affronter cette situation et de se dire : « En fait, nous ne pouvons plus nous fier aux règles. Nous devons les réécrire. »

Chad P. BownPour comprendre l’importance des règles pour l’Europe, il faut savoir qu’elles ne définissent pas seulement ses interactions avec le reste du monde. Les règles permettent également de gérer les relations entre les États membres. L’inquiétude de l’Europe est la suivante : si elle s’oriente vers une situation où elle n’a plus de règles, ne les respecte plus et doit composer avec les États-Unis et la Chine, c’est une chose. Mais si cela crée également un chaos interne, c’est-à-dire si la remise en cause des règles vis-à-vis du monde extérieur perturbe aussi les règles au sein même de l’Europe, alors cela ajoute une série de préoccupations supplémentaires. 

Vous avez mentionné à plusieurs reprises que les actions de l’administration Trump sont une réponse à la politique poursuivie par la Chine. Mais dans le même temps, ces mêmes actions rendent impossible une action collective visant à faire pression sur Pékin pour l’inciter à changer de modèle, les alliés de Washington devant désormais se protéger à la fois des États-Unis et de la Chine. Que peut faire l’Europe ?

L’Europe doit mettre en œuvre un ensemble de mesures pour remédier à sa dépendance excessive à l’égard de la Chine pour l’importation de certains produits, Pékin ayant manifesté en 2025 sa volonté d’utiliser le commerce comme une arme en imposant des restrictions à l’exportation. Ces produits comprennent les terres rares et autres minéraux critiques, les aimants permanents ainsi que certains semi-conducteurs avancés. Ces mesures peuvent comprendre des restrictions ciblées à l’importation, telles que des droits de douane spécifiques, ainsi que des subventions à la production destinées à encourager le développement de nouvelles sources de production en dehors de la Chine. Même s’il est impossible de former un front commun avec les États-Unis en raison des droits de douane imposés par l’administration Trump, l’Europe devrait s’efforcer d’aligner ses politiques sur celles du Japon, de la Corée du Sud et de ses autres alliés asiatiques, qui partagent des préoccupations économiques communes.  

L’excédent commercial considérable de la Chine avec le reste du monde suggère d’ailleurs que l’Europe et ses alliés devraient demander à Pékin de rééquilibrer son modèle de croissance économique en faveur de la consommation intérieure et de réévaluer le yuan.

Si l’on considère les petites et moyennes puissances, l’Iran semble plutôt bien s’en sortir. Est-ce l’un de vos meilleurs élèves ? 

Absolument, l’Iran a compris comment utiliser ses leviers de pression, notamment le détroit d’Ormuz, pour infliger des dommages économiques considérables, colossaux par rapport à la taille de l’économie iranienne. Le pays a clairement identifié ses atouts et en tire le meilleur parti possible, compte tenu de la situation dans laquelle il se trouve.

Soumaya KeynesEn 2016, lorsque Trump a été élu, les guerres commerciales portaient sur les droits de douane. L’objectif était de limiter l’accès à la demande. Depuis, le monde a compris qu’il pouvait être bien plus dangereux de restreindre l’offre d’un produit. En effet, lorsque l’on impose des droits de douane, on tue la demande et les profits baissent. Mais l’argent est fongible. On peut peut-être vendre ailleurs, c’est un peu plus facile à gérer. 

Mais si vous avez besoin d’un composant ou si vous dépendez d’une source d’énergie, il est potentiellement beaucoup plus difficile d’y échapper. C’est ce que fait l’Iran.

Il y a ceux qui se battent et il y a les autres. De nombreux pays visés par les droits de douane de Trump ont choisi de ne pas riposter, voire de faire des concessions. On peut notamment penser à l’Union européenne, au Japon et à la Corée du Sud. S’agit-il d’une stratégie viable ?

L’une des raisons pour lesquelles certains des plus petits partenaires commerciaux des États-Unis ont conclu des accords est qu’ils entretenaient un partenariat en matière de sécurité. Ils dépendent tellement de Washington sur le plan militaire qu’ils craignent que ces derniers ne retirent leur soutien. Ils n’oseraient jamais riposter.

Il y a également eu une dimension concurrentielle, certains acteurs souhaitant obtenir des droits de douane plus bas que leurs rivaux. De plus, il est très difficile pour les petits acteurs d’exercer une dissuasion contre les États-Unis. S’ils souhaitent mettre en place un tel dispositif, ils devront le faire avec d’autres pays, comme dans le cadre d’une OTAN économique.

Le cas européen est particulier, car l’Union européenne est un acteur économique de premier plan disposant d’un certain levier. Les Européens disposent d’un instrument anti-coercition, une arme censée servir de moyen de dissuasion. Ils n’ont jamais réussi à s’en servir. Je pense qu’ils ont même eu du mal à se coordonner pour le mettre en œuvre dans le cadre de la situation au Groenland. Je suppose que, dans la situation actuelle, ce moyen de dissuasion ne semble pas particulièrement puissant. Je pense vraiment que les Américains estiment pouvoir faire pression sur l’Union pour obtenir tout ce qu’ils veulent.

Chad P. BownL’autre région du monde où cette dynamique s’est clairement manifestée est l’Asie du Sud, avec l’ASEAN. Au début, ils se sont dit : « Essayons de négocier avec l’administration Trump, les États-Unis en tant que bloc ». Mais en fin de compte, tout s’est joué au niveau de chacun de ces pays : le Vietnam, l’Indonésie, la Thaïlande et la Malaisie. Ce qui les préoccupait le plus, c’était d’obtenir rapidement un tarif douanier plus bas que celui de la Chine, leur principal concurrent. Lorsqu’ils ont constaté que les États-Unis allaient imposer des droits de douane plus élevés à la Chine, ils se sont dit : « C’est le China Plus One, toutes ces grandes multinationales vont déplacer leurs chaînes d’approvisionnement, nous voulons qu’elles investissent dans notre pays, obtenons un tarif plus bas et obtenons-le rapidement. » Il leur a donc été très difficile de rester unis et de négocier en tant que bloc.

On parle de guerre commerciale : ne serait-il pas préférable de viser la paix commerciale ? Quels seraient les obstacles à un retour au statu quo ante ?

Nous préférons sans aucun doute un monde sans conflit, un monde plus coopératif. Le défi que les États-Unis perçoivent actuellement de la part de la Chine, c’est qu’il n’y a eu aucun changement dans le comportement ni dans les intentions de Pékin. Que ce soit en ce qui concerne son modèle économique ou le niveau d’interdépendance qu’elle considère comme approprié entre les deux économies. Elle continue de réduire sa dépendance, certainement vis-à-vis des États-Unis, mais sans doute aussi vis-à-vis d’une grande partie du reste du monde. 

Au cours des cinq dernières années, la Chine a exporté des quantités colossales de produits, y compris issus d’industries incroyablement nouvelles, sophistiquées et à la pointe de la technologie. Mais ses importations ne suivent pas le même rythme.

Dans ce contexte, il est vraiment difficile de s’engager dans une coopération et de dire : « Mettons en place une paix commerciale. » Il faut que l’autre partie souhaite également cette paix commerciale. Et tant que nous n’aurons pas atteint ce stade où les principales parties seront tout aussi disposées à s’engager dans cette voie, les pays devront se concentrer sur ces questions : « Où suis-je vulnérable ? » Quelles mesures dois-je prendre pour réduire ces vulnérabilités de la manière la plus rentable possible ?

Voyez-vous le risque d’une escalade vers une guerre ouverte ou une forme extrême de guerre économique ?

Soumaya KeynesLes actions menées dans le cadre de la guerre commerciale pourraient rendre une guerre ouverte plus probable, si un autre élément venait à servir de déclencheur. L’une des choses dont nous parlons dans le livre est la constitution de stocks. Le risque lié au stockage est que votre partenaire vous voie stocker et en déduise que vous vous préparez à la guerre. Il serait alors contraint de se préparer à son tour. 

Mais dans une perspective plus large — et c’est là encore l’une des questions auxquelles nous avons tenté de répondre —, quelle est la relation entre le commerce et la paix ? 

Dans la mesure où le commerce est pacificateur et où des liens commerciaux solides rendent les conflits moins probables, cette réduction des risques, ce découplage ou quel que soit le nom que l’on veuille lui donner, augmente-t-il les chances d’un conflit ? Nous avons essentiellement conclu qu’un monde où tout le monde est fortement interconnecté est plus sûr qu’un monde dans lequel nous sommes tous isolés et nous regardons les uns les autres avec méfiance.

Mais c’est à un niveau très général. À l’heure actuelle, la réalité à laquelle nous devons faire face est que nous avons des exemples concrets de dépendance excessive et d’actes de coercition. Ne rien faire reviendrait à accepter une sorte de paix dans laquelle un pays non démocratique serait en mesure de nous contraindre à faire ce qu’il veut.

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