LePartisan - 172 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 10 dernières parutions

20.02.2026 à 06:00

Faut-il se préparer à la fin du dollar roi ? Barry Eichengreen sur le futur de la monnaie mondiale

Matheo Malik

C’est l’une des transformations les moins visibles et les plus profondes de notre temps.

Dans un ouvrage à paraître en mars aux presses de Princeton, l’économiste Barry Eichengreen décrypte les mutations du rôle géopolitique de la monnaie — « de Crésus aux cryptos ».

Entretien fleuve.

L’article Faut-il se préparer à la fin du dollar roi ? Barry Eichengreen sur le futur de la monnaie mondiale est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (5459 mots)

English version available at this link

Si vous nous lisez tous les jours et que vous souhaitez approfondir en soutenant une jeune rédaction européenne indépendante, découvrez toutes nos offres pour s’abonner au Grand Continent

Dans la préface de votre prochain livre Money Beyond Borders, vous prévenez vos lecteurs qu’il ne s’agit pas d’un énième ouvrage sur l’histoire de la monnaie. Pourtant, par son ampleur et sa portée, votre ouvrage rappelle fortement celui de David Graeber, Dette : 5 000 ans d’histoire, qui était en réalité une histoire de la monnaie autant qu’une histoire de la dette. Comment vous situez-vous dans l’historiographie plus large de la recherche sur les monnaies mondiales ?

J’ai résisté à la tentation d’écrire une énième histoire de la monnaie. Il en existe déjà beaucoup. À la place, je me suis concentré sur les utilisations transfrontalières de la monnaie — en termes modernes : sur le statut des monnaies internationales.

En cela, j’espère avoir réussi à mettre en relief la tension entre, d’une part, les monnaies en tant que construction de l’État et, d’autre part, la nécessité d’une forme de liquidité internationale, un moyen de paiement mondial qui transcende l’État.

Cette tension est au cœur du livre.

Et c’est en raison de cette tension que vous vous tournez immédiatement vers la géopolitique. Vous racontez ainsi l’histoire des succès et des échecs des monnaies globales. Y a-t-il un modèle ou un ensemble d’enseignements à tirer de l’histoire des succès et des échecs des monnaies qui nous permette de comprendre le passage d’une monnaie mondiale à une autre, et ces caractéristiques sont-elles pertinentes dans le contexte actuel ?

J’aime à penser que je suis à la fois économiste et politologue.

On pourrait dire que je suis un économiste professionnel et un politologue amateur — même si je travaille depuis longtemps à la frontière entre ces deux disciplines.

Le statut des monnaies globales est un exemple de sujet où l’on ne peut éviter d’examiner l’interaction entre l’économie internationale et la politique internationale.

Le statut de monnaie globale repose sur la solidité des liens commerciaux et financiers du pays émetteur avec le reste du monde — c’est-à-dire sur ses relations économiques internationales. Mais ce statut a également des fondements politiques. Les monnaies globales sont les monnaies d’États où existe une séparation des pouvoirs et où l’État de droit dissuade les comportements opportunistes de l’émetteur. Ce statut dépend également de la capacité de l’émetteur à forger et à maintenir des alliances géopolitiques durables puisque, dans toute alliance, on détient et on utilise les devises de ses alliés.

À paraître en mars 2026 au presses universitaires de Princeton

Ces trois dimensions de la monnaie ont été mises en évidence par la nouvelle administration Trump, mais les politologues réfléchissent à ces questions depuis longtemps. 

Je pense à Benjamin Cohen, docteur en économie qui a passé sa carrière universitaire dans des départements de sciences politiques et qui a réalisé d’importants travaux sur les monnaies globales 5. Je pense également à la politologue Susan Strange 6. Je pense aussi à Charles Kindleberger du côté de l’économie 7. Je m’inscris dans une longue tradition qui consiste à réunir la politique internationale et l’économie internationale autour de ce sujet.

Vous insistez beaucoup sur les institutions et l’État de droit, mais aussi sur la puissance militaire. L’une de ces dimensions est-elle selon vous plus importante que les autres ? Peuvent-elles se substituer les unes aux autres ? Quand on pense à l’histoire de la livre sterling, par exemple, il semble que son rôle en tant que monnaie internationale ait survécu bien au-delà de l’époque où le Royaume-Uni était une puissance militaire dominante, et peut-être grâce à la stabilité de son système juridique et de ses institutions. Aujourd’hui, les États-Unis pourraient chercher à remplacer la stabilité de leur système juridique et de leurs institutions par une plus grande démonstration de force afin de renforcer le rôle du dollar.

Vous avez raison : la livre sterling était encore la principale monnaie internationale dans les années 1930, bien après l’apogée géopolitique de la Grande-Bretagne.

La solidité de ses institutions, la profondeur et la liquidité de ses marchés financiers, le long siècle passé à faire de la City de Londres un centre financier international de premier plan : tous ces facteurs ont contribué à la pérennité de la devise. Mais un autre facteur tout aussi déterminant — et c’est à nouveau d’actualité aujourd’hui — était l’absence d’alternative significative. 

Pendant une grande partie des années 1930, les États-Unis ont été en proie à une profonde dépression. Ils ont subi trois graves crises bancaires. La Fed a cessé de soutenir le marché des crédits internationaux commerciaux.  C’est en grande partie pour cette raison que la livre sterling a retrouvé puis conservé sa position de principale monnaie internationale dans les années 1930. 

Finalement, la crise de Suez en 1956 a mis en évidence la faiblesse géopolitique de la Grande-Bretagne et scellé le sort de la livre en tant que monnaie de réserve internationale. Le Royaume-Uni a eu besoin de l’aide du FMI pour soutenir sa monnaie, et les États-Unis ont exigé que le pays se plie aux souhaits étatsuniens — pour le dire poliment — comme condition à leur soutien.

La crise de Suez marquait symboliquement le passage de la livre sterling au second rang des devises internationales. Mais dans ce cas précis, le point clef était que la Grande-Bretagne était financièrement faible et que cette faiblesse financière l’avait contrainte à accepter un recul militaire, et non l’inverse. En d’autres termes, l’interaction entre les faiblesses économiques et géopolitiques avait des effets dans les deux sens.

Tout au long de l’histoire, les principales devises internationales ont été les monnaies d’États qui disposaient à la fois d’une économie et d’institutions de gouvernance solides et de la capacité de défendre leurs frontières contre les menaces extérieures et de projeter leur puissance géopolitique.

Ces deux éléments devaient être cumulés et articulés pour maintenir la position internationale de leur devise.

Beaucoup pensent que la fin du dollar a réellement commencé en 1971 avec le choc Nixon. Pourtant, le dollar a survécu en tant que monnaie de réserve principale, sinon dominante, pratiquement jusqu’à aujourd’hui. Comment expliquez-vous ce qui s’est passé depuis lors ? Comment se fait-il que la dédollarisation, qu’on annonce depuis maintenant cinquante ans, ne soit jusqu’à présent pas advenue ?

Certains observateurs — par ailleurs avisés — avaient en effet conclu que la fin du système de Bretton Woods signifiait la fin du dollar comme monnaie globale.

Charlie Kindleberger a écrit en 1976 un passage malheureux, tristement célèbre, sur la mort du dollar en tant que monnaie internationale 8. Mais à l’exception de la seconde moitié des années 1970 — juste au moment où il écrivait et période durant laquelle les observateurs étaient profondément inquiets au sujet de la balance des paiements américaine, de la vigueur de l’économie américaine et de l’engagement des autorités américaines à maintenir ce qui allait finalement être appelé la « politique du dollar fort » — la gestion monétaire américaine n’était pas si mauvaise. Paul Volcker a rétabli la stabilité des prix et, sous la direction d’Alan Greenspan, la Fed a réagi rapidement aux menaces pesant sur la stabilité financière. Il en va de même pour les successeurs de Greenspan jusqu’à présent : leurs politiques ont peut-être eu d’autres coûts, mais elles ont contribué à préserver le rôle international du dollar.

Conjugué à l’absence d’alternative attrayante, cela explique pourquoi ceux qui prédisaient la disparition imminente du dollar ont continué à se tromper. 

Le statut d’une monnaie globale est une variable qui évolue très lentement. Seul un choc très important — plus important encore que l’effondrement du système de Bretton Woods — peut vraiment remplacer le statut d’une monnaie à l’échelle mondiale. Mais nous savons également qu’il peut y avoir des points de basculement où des variables qui évoluent lentement s’accélèrent de manière spectaculaire.

Pensez-vous donc que la chute d’une monnaie internationale fonctionne, un peu comme dans l’expression d’Hemingway pour la faillite personnelle, « graduellement, puis soudainement » ?  

Rudi Dornbusch a également eu une belle formule qui prolonge celle-ci : « les crises mettent plus de temps à se développer qu’on ne le pense ; puis, une fois qu’elles éclatent, elles progressent beaucoup plus vite qu’on ne l’aurait jamais imaginé » 9

C’est particulièrement vrai pour les crises monétaires.

Les effets de réseau, la persistance historique et la formation d’habitudes sont des facteurs puissants. Dans le domaine monétaire et financier, il est avantageux de détenir et d’utiliser la ou les mêmes devises que celles détenues et utilisées par les autres acteurs avec lesquels vous faites affaire. Mais il peut également y avoir des événements qui poussent les gens à s’éloigner massivement des pratiques établies au profit de quelque chose de nouveau. Les discussions nerveuses actuellement autour du dollar laissent entrevoir la possibilité qu’un tel moment approche.

Et peut-être que la différence avec les années 1970 est qu’aujourd’hui, nous pouvons plaider en faveur d’alternatives existantes ou en train de voir le jour. L’une d’entre elles pourrait être l’euro, l’autre le yuan. Considérez-vous que le paysage des monnaies alternatives possibles est aujourd’hui fondamentalement différent de ce qu’il était dans les années 1970 ?

Les « rivaux » du dollar sont certainement plus sérieux aujourd’hui que le mark allemand dans les années 1970 ou le yen japonais dans les années 1980 — lorsque les gouvernements allemand et japonais, pour des raisons qui leur étaient propres, s’opposaient à l’internationalisation de leur monnaie.

Aujourd’hui, les responsables de la zone euro et de la Chine encouragent activement l’internationalisation de leurs monnaies. Cela étant dit, ni l’euro ni le renminbi ne sont actuellement en mesure de remplacer le dollar.

Je suis probablement plus critique à l’égard de l’euro dans mon livre que ne le souhaiteraient mes amis européens, mais ce que l’Europe et la zone euro devraient faire pour renforcer l’attrait international de leur monnaie n’a rien de très mystérieux : achever l’union des marchés des capitaux européens, émettre davantage de dette commune et développer une politique étrangère et de défense commune plus forte. Les progrès dans ces domaines pourraient s’accélérer, compte tenu des provocations de l’administration Trump, mais ils partent de zéro. À première vue toutefois, la volonté politique nécessaire pour y parvenir dans la zone euro n’est pas là.

La création de l’euro a pris un demi-siècle. Je ne prédis pas qu’il faudra encore cinquante ans pour internationaliser véritablement cette monnaie — mais il est clair que cela ne se fera pas du jour au lendemain.

Et pour ce qui est du yuan ?

Si son internationalisation a connu un certain essor, elle semble avoir marqué le pas. 

Lorsqu’on examine les données relatives aux réserves détenues en yuan ou aux transactions transfrontalières transmises via SWIFT — car même le système chinois de paiements interbancaires transfrontaliers CIPS continue de s’appuyer sur SWIFT — les progrès sont pratiquement au point mort. Cela pourrait s’expliquer par le ralentissement de la croissance chinoise — qui est passée d’un taux à deux chiffres à une fourchette comprise entre 4 % et 5 %. Cela pourrait aussi être dû aux problèmes non résolus de la Chine dans le domaine de l’immobilier et des véhicules financiers des collectivités locales. Enfin, les mécanismes de contrôle et d’équilibre politiques qui ont caractérisé toutes les grandes devises internationales au cours de l’histoire sont absents en Chine : rien n’empêche en effet le Politburo ou le président Xi de se réveiller demain et de changer les règles du jeu monétaire. Lorsqu’on veut avoir une monnaie globale, c’est un problème.

Ces facteurs continueront à rendre les investisseurs internationaux, tant privés que publics, réticents à s’appuyer trop fortement sur le yuan.

Certes, le système CIPS est en pleine croissance. Les banques chinoises accordent davantage de prêts à l’étranger dans leur propre monnaie. Mais il est important de rappeler à quel point le renminbi reste loin derrière le dollar en tant que monnaie mondiale. Il ne représente que 2 % des réserves mondiales identifiées — contre 57 % pour le dollar. Et il pèse à peine 5 % du chiffre d’affaires mondial des changes — contre 90 % pour le dollar.

Il faut également garder à l’esprit que l’idée traditionnelle selon laquelle un pays et une monnaie ont besoin d’une large plateforme avant de pouvoir jouer un rôle financier mondial important est peut-être en train de changer. Les nouvelles technologies numériques ont réduit les écarts entre les cours acheteur et vendeur des monnaies des petits pays, qui étaient auparavant trop coûteuses à détenir et à utiliser : aujourd’hui, vous pouvez échanger des dollars australiens et des couronnes norvégiennes sur votre téléphone portable.

Par conséquent, une grande partie du terrain perdu par le dollar au cours des dernières décennies en tant que monnaie internationale et de réserve n’a pas été gagné par l’euro ou le yuan mais par les devises de ces petits pays ouverts, bien gérés et généralement axés sur la lutte contre l’inflation : en Scandinavie, il s’agit de la Norvège, du Danemark et de la Suède, en Asie de l’Est, de Singapour et de la Corée du Sud, et en Océanie, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande.

Les États-Unis semblent de plus en plus conscients des risques qui pèsent sur le dollar. Pour les contenir, le GENIUS Act semble être une stratégie visant à utiliser l’émission de stablecoins comme source alternative de demande internationale de dollars. Or cette évolution est intéressante quand on songe que l’écosystème des cryptomonnaies s’est largement construit en opposition au système financier traditionnel de Wall Street et aux monnaies fiduciaires. Avec le GENIUS Act, on assiste à une tentative de réconciliation entre ces deux mondes dans une relation symbiotique afin d’essayer ensemble de faire progresser la domination mondiale du dollar. Cette stratégie vous semble-t-elle viable dans un monde où l’écosystème des crypto-actifs est sous pression ?

Je mettrais en garde contre l’hypothèse selon laquelle il existerait une stratégie de la part du gouvernement américain. 

En tant qu’universitaires, nous sommes formés pour toujours chercher une stratégie sous-jacente. Or dans ce cas précis, je ne vois aucune preuve d’une approche cohérente visant à renforcer ou à maintenir le rôle international du dollar.

Même de la part du secrétaire au Trésor ?

Scott Bessent a tenu des propos contradictoires quant à savoir s’il souhaitait un dollar plus faible ou plus fort, et s’il serait prêt à sacrifier la position internationale de la monnaie en échange d’un taux de change « plus compétitif ».

Sur la question des stablecoins en dollars, si vous lisez le GENIUS Act et le communiqué de presse associé publié par le Trésor à la signature de Bessent, ils mentionnent diverses raisons de réglementer l’écosystème des stablecoins : protection des consommateurs, intégrité du marché, stabilité financière et… renforcement du rôle international du dollar. 

Mais c’est là essentiellement une approche fourre-tout visant à rationaliser les raisons pour lesquelles, en réponse au lobbying et aux contributions électorales des entreprises crypto, le gouvernement devrait accorder des licences et légitimer les émetteurs. Les stablecoins ont pour avantage secondaire de créer une demande supplémentaire pour les bons du Trésor américain — car ils sont détenus comme garantie par les émetteurs de stablecoins. Pour les États-Unis, c’est assez pratique — et c’est encore mieux si les stablecoins en dollars sont utilisés dans d’autres parties du monde. Mais je ne pense pas que le GENIUS Act soit une stratégie cohérente pour maintenir ou renforcer le rôle international du dollar.

Et quand bien même ce serait le cas, je ne suis pas convaincu qu’une telle stratégie sera couronnée de succès.

Pourquoi ?

En réalité, l’adoption des stablecoins dans le reste du monde n’a pas été si impressionnante. Les stablecoins sont principalement utilisés comme passerelles vers et depuis la sphère des cryptos pour les transferts de fonds et pour les transactions illicites. 

D’ailleurs, d’autres alternatives numériques feront concurrence aux stablecoins et pourraient très bien les dominer à long terme.

À quoi pensez-vous ?

Je pense notamment aux systèmes de paiement instantané interconnectés, très populaires en Asie, aux monnaies numériques des banques centrales, qui peuvent fonctionner sur une seule blockchain ou mBridge 10, et à la tokénisation des dépôts bancaires — sur lesquels SWIFT et les grandes banques misent actuellement.

Les stablecoins posent le problème de leur incompatibilité évidente avec l’unicité de la monnaie : pour schématiser, pourra-t-on utiliser le « Walmart coin » chez Amazon et le « Amazon coin » chez Walmart ? Autrement dit : les stablecoins seront-ils vraiment stables ? 

Leur capacité à conserver leur valeur dépendra de la conception et de l’application des réglementations associées au GENIUS Act — qui n’est en soi qu’un vaste cadre réglementaire.  Nous n’avons pas encore vu les réglementations concrètes, et encore moins leur application. Nous ne savons pas si les courtiers sur le marché des bons du Trésor disposent de la liquidité nécessaire pour faire face aux ventes précipitées des émetteurs de stablecoins, ni si ces rachats se répercuteront sur la sphère crypto, déclenchant une ruée sur les stablecoins.

En Europe, on présente de plus en plus l’euro numérique comme un moyen de renforcer le rôle international de la monnaie commune, dans la mesure où il peut créer un système de paiement véritablement public, souverain et potentiellement international. Mais ce projet se heurte également à une forte résistance de la part du système bancaire européen, qui craint que l’expansion de l’euro numérique à un large usage de détail ne prive les banques européennes d’une grande partie de leurs dépôts à vue. Les monnaies numériques de banques centrales (CBDC) peuvent soulever des questions quasi existentielles sur le système bancaire à réserves fractionnaires 11. Courrons-nous le risque de nous éloigner du système bancaire à réserves fractionnaires si nous nous orientons vers les CBDC ? Et quelles sont, selon vous, les conséquences pour l’évolution du système financier ?

Aux États-Unis également on craint que les stablecoins aient le même effet négatif sur le système bancaire à réserves fractionnaires. Concrètement, on a peur que les épargnants ne se débarrassent de leurs dépôts bancaires au profit de jetons stablecoins — surtout si les bourses sur lesquelles ces jetons sont négociés versent des intérêts.

Pour en revenir à votre question sur les CBDC, je dirais que tout dépendra de leur conception. Les CBDC ne seront probablement pas rémunérées, ce qui donnera aux banques une certaine marge de manœuvre. Il pourrait y avoir ainsi des plafonds sur le montant d’argent numérique que les particuliers peuvent détenir. Les banques seront-elles les intermédiaires entre le consommateur et la banque centrale ? La zone euro optera-t-elle pour une « CBDC de gros » distribuée aux banques commerciales et par celles-ci ou pour une unité de détail qui ira directement dans un portefeuille numérique sur votre téléphone ? À l’heure actuelle, de nombreuses options sont sur la table. 

Toujours est-il qu’une monnaie numérique en euros pourrait tout à fait être conçue de manière à ne pas nuire au système bancaire.

La BCE travaille à une extension de ses lignes de liquidité et de swap bilatérales. Considérez-vous cela comme un élément significatif pour l’expansion du rôle de l’euro ? Et pensez-vous qu’il soit logique que la BCE fasse cette distinction entre les lignes de liquidité et les lignes de swap de devises ?

Je ne pense pas que les risques associés aux lignes de swap en euros soient si importants. 

Elles sont garanties au taux de change en vigueur à la date d’activation de la ligne : l’idée selon laquelle les swaps sont risqués est donc une perception erronée et je pense, en effet, que les swaps sont importants pour renforcer l’attrait de l’euro en tant que monnaie mondiale. Les banques centrales étrangères n’accepteront d’autoriser les entreprises et les banques de leur juridiction à emprunter, détenir et utiliser des euros que si elles peuvent agir en tant que prêteurs de dernier recours dans cette devise. Or pour cela, elles ont besoin de lignes de swap. 

Si je comprends bien, les lignes de liquidité sont conçues pour protéger les marchés de titres de la zone euro contre les chocs extérieurs. Or si les banques centrales étrangères détenant des titres en euros comme réserves ont besoin de liquidités, la vente précipitée de ces titres pourrait déstabiliser les marchés de titres en euros.  Les lignes de liquidité permettent à ces banques centrales étrangères d’obtenir des liquidités auprès de la BCE en lui remettant temporairement leurs titres en garantie, ce qui évite qu’elles soient contraintes de vendre ces actifs sur le marché et contribue ainsi à préserver sa stabilité. La BCE est ainsi plus encline à voir les banques centrales étrangères accumuler des réserves en euros et les banques centrales étrangères sont quant à elles plus rassurées — sachant qu’elles peuvent réellement utiliser ces réserves en euros.

Faut-il se préparer à un moment où les États-Unis commenceraient à traiter les lignes de swap de devises en dollars comme un instrument plus politique que par le passé ? Si l’on y réfléchit, elles ont toujours été un instrument politique : le choix des pays éligibles à ces swaps pendant la crise financière mondiale était une décision politique. Comment se préparer à ce type de risque ?

Je ne prédirais pas que les lignes de swap seront utilisées comme moyen de pression politique. Je ne prédirais pas non plus que les lignes de swap de la Fed disparaîtront. Mais ce sont là deux éventualités auxquelles l’Europe doit se préparer. 

La zone euro devrait rechercher d’autres sources de liquidités en dollars que la Fed, telles que des lignes de crédit auprès de banques commerciales. Elle pourrait détenir davantage de dollars ou d’autres réserves propres et elle pourrait renforcer la réglementation sur l’exposition au dollar des banques et des entreprises européennes.

La possibilité qui m’inquiète — ou du moins qui m’interroge — est l’hypothèse qu’une future Fed subisse des pressions de la Maison-Blanche pour n’accorder des swaps qu’aux « amis les plus chers des États-Unis » comme la Hongrie et l’Argentine.  Et à ce titre je m’inquiète — ou du moins je m’interroge — sur ce que pense Kevin Warsh, l’homme désigné par Trump pour prendre la tête de la Réserve fédérale, des swaps en dollars de la Fed. 

Il a déclaré vouloir réduire le bilan de la Fed. Est-ce compatible avec les swaps en dollars ? 

Il a déclaré vouloir que la Fed se recentre sur sa mission en se concentrant strictement sur son mandat. Les inquiétudes concernant la stabilité des institutions financières européennes sont-elles compatibles avec une concentration stricte sur le mandat de la Fed ? 

C’est une raison de plus pour que la zone euro élabore des plans d’urgence.

Les Européens disposent en réalité d’une quantité assez limitée de dollars dans les bilans de leurs banques centrales : une alternative pourrait être d’envisager des accords avec des banques centrales asiatiques plus favorables, qui disposent justement de beaucoup de dollars dans leurs bilans et en ont un peu moins besoin que le système bancaire européen. Conseilleriez-vous aux Européens de conclure une sorte d’accord avec les banques centrales de Corée, de Taïwan ou même éventuellement de Chine afin d’avoir accès à des liquidités en dollars si nécessaire ?

C’est un autre bon plan d’urgence à envisager.

Mais il faut envisager une autre possibilité : en cas de choc financier réel, ces banques centrales asiatiques ne feraient-elles pas tout pour conserver leurs réserves en dollars pour elles-mêmes ?

Votre hypothèse me rappelle ce qui s’est passé aux États-Unis pendant la Grande Dépression, en 1932-1933. Chaque banque de la Réserve fédérale détenait séparément ses propres réserves d’or. Lorsque les banques de New York ont été prises d’assaut et que la Fed de New York a eu besoin d’or, la Fed de Chicago — qui disposait d’un excédent de lingots — a refusé d’en expédier à New York, craignant d’en avoir besoin elle-même pour soutenir la liquidité et endiguer la ruée vers les banques dans son propre district.

Je peux imaginer le même type de dynamique se produire dans la relation que vous envisagez entre la zone euro et l’Asie.

Cela pourrait donc être le rôle de la BRI ou du FMI d’organiser des mesures de soutien à la liquidité en dollars si nécessaire.

Tout à fait.

L’article Faut-il se préparer à la fin du dollar roi ? Barry Eichengreen sur le futur de la monnaie mondiale est apparu en premier sur Le Grand Continent.

10.02.2026 à 16:16

La nouvelle grande transformation 

guillaumer

En proposant une critique du dernier grand livre de l'économiste Branko Milanovic, Andrea Capussela montre comment une analyse réaliste des origines politiques et économiques de notre temps pourrait ouvrir une brèche vers des temps nouveaux.

L’article La nouvelle grande transformation  est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (7846 mots)

Je ne sais pas par quel miracle il a réussi à le faire poser aussi longtemps — vu les spasmes et les crises qui le secouent — mais le portrait du monde que Branko Milanović vient d’achever est remarquablement réussi. Et c’est bien là le problème : en se reconnaissant un peu trop fidèlement dans la toile, le monde pourrait bien réagir comme le pape Innocent X devant le chef-d’œuvre de Velázquez : « troppo vero ». Il faut dire qu’il ne s’y découvre pas sous son jour le plus flatteur.

Le plus difficile à accepter dans le dernier livre de Milanović est son pessimisme implicite à l’égard de la possibilité d’une réforme ou de tout changement positif. Cependant, avant de critiquer ce que l’ouvrage ne dit pas, il est préférable de dire ce qu’il dit, qui est souvent remarquable.

Il est particulièrement frappant de constater à quel point les dernières offensives de la Maison-Blanche — à l’extérieur : le Groenland, la capture de Maduro et du pétrole vénézuélien ; à l’intérieur : les assassinats de Minneapolis, la pression judiciaire sur la Réserve fédérale et la pression politique sur la Cour suprême — renforcent le cadre analytique proposée par The Great Global Transformations.

Milanović est un contributeur du Grand Continent et un ami, il faut le dire, mais les critiques faites à son livre confirment mes propos favorables ; la seule critique négative consiste à l’accuser de justifier Trump. Il est vrai qu’il ne dit jamais que l’homme orange est mauvais ou qu’il ne l’aime pas, mais fallait-il qu’il ajoute une autre accusation à celles déjà proférées ?

Même Tolstoï ne s’en prend pas à Napoléon ; il préfère le montrer sur le champ de bataille, indifférent au sang qu’il a versé. De même, Milanović explique quelles forces ont déterminé la victoire de Trump en 2017 et en 2024, les raisons de ses choix et pourquoi il est si dangereux. Je ne considère pas non plus comme élogieuse la remarque selon laquelle l’obscénité de Trump aurait permis de révéler la corruption qui restait auparavant hors de portée.

Une autre critique 12, par ailleurs favorable, soutient que Milanović confond capitalisme, mondialisation et néolibéralisme, et dévalorise ainsi la singularité du parcours de la Chine. Je n’entrerai pas dans cette discussion, qui ne concerne ni les thèses principales du livre ni les points que je vais commenter, mais je remarque que Milanović a consacré un autre livre, Capitalism, Alone 13, aux modèles occidental et chinois du capitalisme. Le dernier livre de Milanović, construit sur les bases posées par ce livre et par le précédent, Global Inequality 14, décrit plutôt les tendances qui ont façonné le dernier demi-siècle et qui jettent leur ombre sur les décennies à venir.

Milanović parle beaucoup des États-Unis et de la Chine, moins de la Russie, peu de l’Inde et du reste de l’Asie, très peu du reste de la planète. En décrivant les élites des pays retenus, il explique ainsi ce choix : les deux « géants » sont « paradigmatiques » des transformations mondiales en cours, et leur poids leur permet de les influencer 15. L’argument est donc plus général, et invite à voir dans l’évolution des États-Unis l’annonce de ce qui pourra se produire également en Europe.

La fin d’une hégémonie

La « grande transformation » qui donne son titre au livre résulte de l’essor économique et technologique de l’Asie, et en particulier de la Chine. Milanović rappelle qu’entre 1974 et 2022, la part de la Chine dans le produit mondial est passée de 2 % à 22 %, à pouvoir d’achat égal, avec une croissance annuelle moyenne par habitant de 7,7 %. Parallèlement, la part des États-Unis a chuté de 22 % à 15,5 %. En le rapportant à la durée qu’a exigée le développement d’autres pays — et à la taille de leur population — Milanović montre que ce bond en avant relève d’un tout autre ordre de grandeur que les épisodes jusqu’ici tenus pour exceptionnels (le Japon de 1952 à 1991, les États-Unis de 1865 à 1914).

Le réveil de l’Asie a largement comblé l’écart ouvert par la révolution industrielle, qui, il y a deux siècles, avait rompu un équilibre séculaire en propulsant la productivité, les revenus, la puissance militaire et l’influence politique de l’Europe occidentale — puis de l’Amérique du Nord — bien au-dessus de celles de l’Inde et de la Chine. Pour Milanović, ce rééquilibrage est un événement d’une importance comparable à cette rupture : il inaugure une nouvelle période historique.

Cette rupture relève peut-être moins de l’histoire économique — celle qui met le progrès technique au premier plan — que de l’histoire politique ; or c’est précisément sur ce terrain que Milanović s’aventure. La croissance chinoise a déplacé le centre de gravité de la production et du commerce mondial vers le Pacifique ; elle a créé les conditions d’un face-à-face géopolitique avec les États-Unis, redessiné la distribution mondiale des revenus et nourri, dans les pays occidentaux, un sentiment diffus d’insécurité économique et de mécontentement politique. À ce titre, l’écho du livre de 1944 de Karl Polanyi,  16, semble pour une fois parfaitement justifiée.

Pour Milanović, les sociétés occidentales sont désormais contraintes de choisir entre une droite d’inspiration trumpiste et les élites issues du néolibéralisme.

Andrea Capussela

L’autre phénomène qu’examine Milanović, en parallèle du réveil de l’Asie, est « la formation de nouvelles élites riches dans tous les grands pays du monde », toutes « bénéficiaires des politiques néolibérales » des quatre dernières décennies. Ces élites ont nourri, chez ceux que ces politiques ont laissés de côté, des « sentiments contre-révolutionnaires » croissants ; elles sont aujourd’hui la cible de l’« action rétrograde ou contre-révolutionnaire » menée par Trump, Xi Jinping, Vladimir Poutine et d’autres 17

Ici, Milanović ne fait pas référence au « double mouvement 18 » de Polanyi, mais en parlant de la réaction des classes moyennes et inférieures des pays occidentaux, frappées par « la stagnation des salaires réels, la perte d’emplois et la généralisation de la précarité 19 », il écrit :

« Il fallait peut-être un Polanyi pour rappeler que la question n’était pas seulement affaire d’argent. Il s’agissait de respect de soi : avoir un travail, savoir quoi faire chaque matin, être un modèle pour ses enfants, ne pas dépendre de l’argent des autres 20. »

C’est sur ce deuxième thème que je vais me concentrer, en partant de l’association inhabituelle de ces trois hommes politiques sous l’épithète de « contre-révolutionnaires ». Mais il convient d’abord d’évoquer les liens que Milanović établit entre l’ascension de ces nouvelles élites et le réveil de l’Asie.

La fin du néolibéralisme mondial

L’ascension de nouvelles élites et le réveil de l’Asie. sont la conséquence de la mondialisation néolibérale. Tous deux ont joué contre les classes moyennes et inférieures de l’Occident, dont les revenus et le statut ont perdu du terrain tant par rapport aux élites, qui s’éloignaient de plus en plus d’elles, que par rapport à la nouvelle classe moyenne mondiale, qui les pressait par le bas ; tous deux ont également provoqué « la fin du néolibéralisme mondial 21 ».

D’une part, la croissance chinoise a bouleversé l’ordre international unipolaire qui avait structuré la mondialisation pendant quatre décennies : hiérarchique et dominé par les États-Unis, cet ordre s’est montré incapable d’intégrer une puissance d’une telle ampleur ni d’absorber la tension géopolitique qui en a résulté. D’autre part, la mondialisation, la doctrine néolibérale qui l’a portée et les nouvelles élites qu’elles ont fait naître sont devenues la cible de la révolte populiste et des poussées contre-révolutionnaires évoquées plus haut. Ébranlé de l’extérieur comme de l’intérieur, le néolibéralisme mondial a fini par céder.

En Occident, ce néolibéralisme s’est transformé en « libéralisme national marchand (national market liberalism) ». Ce modèle conserve la matrice néolibérale dans l’organisation de l’économie intérieure, mais renonce à l’internationalisme et au cosmopolitisme pour adopter le nationalisme et le mercantilisme— au prix de l’abandon de plusieurs acquis essentiels du libéralisme classique.

C’est le portrait des politiques de Trump II : à l’extérieur, des droits de douane discriminatoires, des sanctions, des menaces, voire le recours illégal à la force ; à l’intérieur, des baisses d’impôts, la déréglementation, l’usage de la violence contre les indésirables et les opposants, ainsi que des pressions exercées sur toute forme de pouvoir indépendant.

Dans ce contexte, la question est de savoir si la conjonction du repli de la mondialisation et de la régression des régimes nationaux peut être enrayée, ou si elle est appelée à se généraliser — du moins en Occident.

Mondialisation, convergence et conflit

Après avoir illustré la redistribution géographique de la production et des revenus, Milanović aborde dans le deuxième chapitre ses effets sur les relations internationales.

Milanović commence par une revue critique des théories disponibles, en commençant par celles selon lesquelles le libre-échange international favorise la coopération et la paix, comme le « doux commerce » de Montesquieu, pour qui la paix est atteinte par l’interdépendance économique, ou l’idée d’Adam Smith, pour qui le commerce favorise la convergence économique et technologique entre les nations, créant un équilibre des forces et décourageant les conflits non pas par interdépendance, mais par crainte réciproque.

L’auteur aborde ensuite les théories qui affirment, au contraire, que le commerce génère instabilité et conflit : c’est d’abord la thèse de John Hobson, Lénine et Rosa Luxembourg, avancée avant la Grande Guerre puis reprise pour l’expliquer, selon laquelle la cause profonde du conflit était la « concurrence impérialiste », alimentée par la pression d’investir à l’étranger les capitaux que la faiblesse de la consommation intérieure ne rémunérait pas suffisamment. Plus tard, Joseph Schumpeter, bien qu’ayant affirmé l’irrationalité « atavique » de l’impérialisme, a reconnu de manière similaire la potentielle agressivité externe de la forme de capitalisme qu’il jugeait la plus efficace et prévoyait dominante : le capitalisme monopolistique 22.

Dans une large mesure, conclut Milanović, ce sont les conditions contingentes qui déterminent laquelle de ces logiques prévaut. Jusqu’à la première décennie de ce siècle, la Chine et les États-Unis ont coopéré pacifiquement, par intérêt mutuel et interdépendance, mais aussi souvent par aversion commune pour Moscou. Depuis s’est ouverte une phase de « concurrence impérialiste », non pas tant pour la domination des ressources, des marchés et des territoires extérieurs, comme dans la période précédant 1914, mais pour la domination « des règles qui régissent les relations économiques internationales 23 ».

Comme le prédit la seconde catégorie de théories, le passage de la coopération au conflit s’explique moins par la disparition d’un adversaire commun que par l’enchevêtrement de déséquilibres économiques internes : aux États-Unis, la stagnation des salaires réels et la perte d’emplois, largement liées aux importations chinoises et aux délocalisations ; en Chine, la pression exportatrice résultant d’un niveau de consommation intérieure trop faible. Le tournant survient lorsque, aux États-Unis, le mécontentement des classes moyennes commence à menacer le contrôle politique des élites structurées autour du duopole des centristes démocrates et républicains. Si la crise de 2008 en accélère la cristallisation, la victoire de Trump en 2016 en marque l’explosion.

À ce stade, les élites américaines avaient deux options pour se protéger : « changer les règles de la mondialisation afin qu’elle ne touche plus les classes moyennes » ou « augmenter leurs revenus en taxant davantage les riches 24 ». Elles ont choisi la première option, faisant peser sur l’ordre international le poids de leur tentative d’apaiser la révolte électorale à laquelle elles étaient confrontées. Cela explique à la fois les mesures protectionnistes ou hostiles à la Chine des administrations Trump I et Biden, ainsi que le déluge de droits de douane de Trump II et ses autres politiques « anti-mondialisation ».

L’Amérique n’est pas dans le piège de Thucydide

Milanović écarte implicitement une lecture thucydidéenne des relations sino-américaines, selon laquelle l’hégémon ne saurait tolérer l’ascension d’un rival. Il soutient au contraire qu’au moment du basculement de la coopération au conflit, « la Chine ne menaçait pas encore la domination américaine [en Asie] » et que, sans ces facteurs internes, « la rivalité géopolitique entre les États-Unis et la Chine serait apparue beaucoup plus tard — voire jamais 25 ».

Lorsqu’il aborde la perspective du « dépassement » chinois, en revanche, le raisonnement de Milanović change d’échelle. D’ici vingt ou trente ans, non seulement l’économie chinoise devrait représenter le double de celle des États-Unis en parité de pouvoir d’achat, mais le nombre de Chinois riches — en prenant pour seuil le revenu médian américain — excédera celui des « riches » américains. C’est ce second indicateur, précise-t-il, qui est le plus révélateur. Il ajoute aussitôt que la perspective de ce dépassement redonne une « base rationnelle » aux politiques hostiles à la Chine et à la mondialisation : même au prix d’un ralentissement de la croissance américaine, leur objectif est de « provoquer un ralentissement encore plus important de la croissance chinoise et de retarder le dépassement et la remise en cause plus sérieuse de la suprématie économique américaine par la Chine 26 ». Le même raisonnement vaut pour les relations politiques internationales : si rien ne l’entrave, la Chine pourra bientôt revendiquer un statut que Washington ne sera pas disposé à lui reconnaître 27.

Une réaction s’est élevée contre les élites filles du néolibéralisme mondial : selon les mots de Milanović, le ressentiment populaire les a associées à ses « effets sociaux néfastes ».

Andrea Capussela

On retrouve là une lecture éminemment thucydidéenne qui, inversée, s’inscrit assez bien dans la logique d’Adam Smith : en cherchant à ralentir l’ascension chinoise, Washington tenterait d’empêcher l’établissement de cet équilibre des forces qui, une fois stabilisé, fait naître la paix de la crainte réciproque. Milanović ne coordonne pas explicitement ce récit thucydidéen avec celui — que je viens de résumer — centré sur les déséquilibres économiques internes ; mais les deux interprétations ne sont nullement exclusives 28.

La métamorphose des élites : l’esprit du nouveau capitalisme

La seconde moitié du livre, qui examine les élites et régimes nationaux, traite presque exclusivement des États-Unis, de la Chine et de la Russie.

En Occident, Milanović observe l’avènement de « nouvelles classes dirigeantes » et d’un « nouveau capitalisme ». Aux côtés de ceux qui sont riches grâce au capital qu’ils possèdent ou aux salaires qu’ils perçoivent, une figure presque inconnue du capitalisme classique s’est répandue : celle des personnes qui ont à la fois des revenus élevés provenant du capital et des revenus élevés provenant du travail. Ce phénomène apparaissait déjà dans Capitalism, Alone, et fait ici l’objet d’une analyse empirique approfondie : à l’issue d’une longue progression, aux États-Unis, 30 % du décile supérieur de la distribution des revenus est désormais composé de personnes qui appartiennent à la fois au décile supérieur de la distribution des revenus du capital et au décile supérieur de la distribution des revenus du travail.

Pour désigner ce phénomène, Milanović a forgé le terme homoploutia, qui renvoie à la contribution égale des deux sources de richesse. Aux États-Unis, « l’élite homoploutique » représente 3 % de la population (soit 30 % des 10 % les plus riches) ; dans un pays moins développé, le Mexique, « l’homoploutie » est beaucoup plus faible (moins de 10 % [des 10% les plus riches 29]) ». En Europe occidentale, elle atteint un niveau intermédiaire, situé entre 20 % et 25 %, en progression constante.

Milanović reconnaît deux voies vers l’homoploutie. L’une est héréditaire : le capital de la famille d’origine garantit des avantages en termes d’éducation et d’opportunités, qui se traduisent souvent par des salaires élevés. L’autre est la voie du succès individuel : « de bonnes études, de la chance, un travail acharné et un salaire élevé 30 », qui permettent de réaliser des économies substantielles et de percevoir des revenus du capital — ce qui, bien sûr, ouvrira également la voie héréditaire à la génération suivante.

La qualité de l’éducation reçue et les qualifications académiques obtenues jouent un triple rôle. Elles facilitent la reproduction de la nouvelle élite et, en même temps, elles érigent une barrière entre celle-ci et les classes inférieures, d’autant plus haute que l’éducation de qualité est coûteuse 31. L’ascension de cette nouvelle élite semble en effet avoir contribué au déclin de la mobilité sociale observé au cours des dernières décennies.

Associés à des revenus élevés et à la croyance dans le principe méritocratique, leur éducation et leurs qualifications académiques confèrent en outre une confiance en soi aux membres de l’élite homoploutique, convaincus que leur position dans la société « reflète leur grande valeur intellectuelle et morale 32 ». De manière cohérente, leur profil idéologique met en avant les valeurs de l’éducation, du dévouement au travail et de la propriété privée.

Si elle approche les 10 % de la population, conclut Milanović, cette élite sera « imprenable » : protégée des fluctuations des salaires réels et des rendements du capital, car bénéficiaire des deux, vaste, homogène, idéologiquement cuirassée, sûre d’elle-même. Dès à présent pourtant, son ascension marque une rupture, car elle révèle que la classe « professionnelle-managériale » n’a pas supplanté la classe des capitalistes — comme le prédisait la théorie de la société managériale — mais qu’elle s’est « fusionnée » avec son sommet 33. Cette fusion a créé une nouvelle forme de capitalisme, dont la singularité reflète la nature double de l’homoploutie : étant riche en facteurs de production, l’élite issue de cette fusion a « résolu » en son sein le conflit perpétuel entre le capital et le travail : « C’est peut-être la seule évolution du capitalisme moderne qui surprendrait Marx », commente Milanović 34.

En parallèle du cas occidental, la nouvelle élite chinoise, plus restreinte — elle représente environ 1,5 % de la population urbaine — présente des caractéristiques similaires. Contrairement aux élites précédentes, elle tire ses revenus pour partie du secteur privé et pour partie de la corruption, comme elle remplace les qualifications académiques de ses homologues occidentaux par l’appartenance au Parti communiste.

La contre-révolution contre les élites néolibérales

Une réaction s’est levée contre les élites issues du néolibéralisme mondial : le ressentiment populaire les a tenues pour responsables de ses « effets sociaux néfastes » et, avec la mondialisation elle-même, les a placées dans le viseur de trois expressions « contre-révolutionnaires » : Trump, Xi et Poutine.

Bien qu’ils aient fondamentalement grandi dans le même « système d’accumulation de richesse et de pouvoir » qui a produit ces élites, ces trois « contre-révolutionnaires » veulent désormais « les contenir, les repousser, les briser » et « renverser [leur] hégémonie idéologique 35 ». Le caractère défensif de leur réaction — qui mériterait d’être lue pour prolonger l’étude importante d’Arnaud Miranda sur les Lumières sombres — explique à la fois l’épithète que choisit Milanović pour les qualifier et le doute qu’il fait planer sur leurs chances de succès.

L’interprétation que Milanović propose du cas chinois tranche avec celles que l’on rencontre le plus souvent : l’objectif de Xi est d’affirmer le pouvoir du parti sur la nouvelle élite, qui menaçait d’en prendre le contrôle, tout en défendant « l’autonomie de l’État » face au secteur capitaliste de l’économie 36. Xi, lui aussi, mène une bataille « contre l’esprit du temps » : elle explique à la fois la campagne qui a été conduite contre la corruption et les brides imposées aux « nouveaux oligarques », la promotion du rôle des entreprises publiques dans les secteurs de haute technologie et la lutte contre la pauvreté rurale et les inégalités des chances 37.

Aux États-Unis, le ressentiment contre les élites issues du néolibéralisme mondial a nourri deux formes de populisme : l’une de droite, incarnée par Trump ; l’autre de gauche, portée par les principaux perdants des dernières primaires concurrentielles du Parti démocrate — Bernie Sanders en 2016 et 2020, et Elizabeth Warren en 2020.

Ces défaites répétées, l’élection de 2024 devant être comptée comme l’une d’entre elles à titre indirect, expliquent probablement pourquoi Milanović, après l’avoir mentionné, ne dit pas un mot sur le populisme de gauche : dans sa préface, il évoque brièvement 38 des coalitions « vagues » de « mécontents » qui se sont formées dans presque tous les pays occidentaux contre l’ordre néolibéral, sur la vague de la « révolte populiste » : il n’est donc pas fait uniquement référence à la droite démagogique.

Même lorsqu’elles sont parvenues au pouvoir, ces coalitions ont vu leur aspiration au changement se briser sur leur « confusion idéologique et leur incapacité à concevoir et à mettre en œuvre des politiques alternatives [à celles du néolibéralisme] ». Le cas du Mouvement 5 Étoiles italien — et des deux premiers gouvernements auxquels il a participé, l’un avec la droite xénophobe de Matteo Salvini, l’autre avec les centristes et les progressistes — en offre un exemple parlant. Pour Milanović, la pression des « mécontents » n’aura eu, pour l’essentiel, que cette portée : avoir « mis fin à l’hégémonie du néolibéralisme mondial et ébranlé le pouvoir ainsi que les bases idéologiques et culturelles des nouvelles élites ».

Leur pression a contribué à ouvrir la voie à Trump, qui a ensuite recomposé les ruines de l’ancien ordre selon le modèle du « libéralisme national marchand » — alliant dans une logique profondément impériale néolibéralisme à l’intérieur et mercantilisme à l’extérieur.

Les doutes que Milanović exprime quant à la réussite de ce modèle tiennent exclusivement à la force économique, idéologique et culturelle des élites issues du néolibéralisme 39. L’analyse implicite est la suivante : les sociétés occidentales seraient désormais sommées de choisir entre une extrême droite d’inspiration trumpiste et les élites néolibérales, entre le libéralisme national marchand et le retour au néolibéralisme. Aucune troisième voie n’est envisagée — pour reprendre la formule de Margaret Thatcher, there is no alternative.

L’ascension de nouvelles élites et le réveil de l’Asie sont la conséquence de la mondialisation néolibérale. Tous deux ont joué contre les classes moyennes et inférieures de l’Occident.

Andrea Capussela

Cette analyse sonne comme une gifle salutaire pour les progressistes occidentaux, populistes ou non, souvent prisonniers d’une sorte de confuse pureté idéologique et d’une faiblesse conceptuelle nées de leur incapacité à prendre au sérieux le phénomène trumpiste et les transformations géopolitiques en cours. À long terme, toutefois, l’exclusion de toute alternative progressiste paraît discutable : leur inconséquence peut être corrigée 40 et le libéralisme national marchand ne constitue pas un équilibre stable : même s’il résiste à la contre-réaction des élites néolibérales, les causes économiques du mécontentement persisteront, et rien ne dit que les croisades contre des boucs émissaires continueront longtemps de mobiliser l’électorat potentiel des progressistes.

L’exclusion des progressistes — absents de l’horizon analytique du livre — s’explique peut-être par le choix de Milanović, au terme d’une enquête minutieusement ancrée dans les données empiriques et entièrement centrée sur le jeu des forces structurelles, de ne pas faire place aux espoirs que pourrait porter le mouvement des idées.

Cupidité et nationalisme

Le chapitre final, bref et radical, tourne entièrement autour des passions de l’âme. Milanović développe ici un argument qui mène de la propriété à la guerre par le biais de la cupidité et du nationalisme.

L’idée de Milanović est la suivante : sous le régime du libéralisme national marchand promu par Trump, la défense de la propriété aurait pris une importance telle qu’elle a encouragé la cupidité individuelle et sa diffusion dans l’ensemble de la société. Si le passage où il avance cet argument me laisse perplexe, j’en accepte volontiers la conclusion ; il est en effet probable que la cupidité s’intensifie et se généralise lorsque, pendant deux générations, responsables politiques et intellectuels influents répètent chaque jour : « Enrichissez-vous ! »

Les passages suivants, étayés par des exemples éclairants, me semblent en revanche convaincants. Sur la cupidité, Milanović se réfère à Platon. La valeur que nous attribuons aux choses que nous désirons dépasse leur utilité intrinsèque, car elle inclut « l’image de richesse et de pouvoir » que leur possession transmet aux autres 41. Comme le désir de projeter cette image sur les autres est proprement illimité, il se traduit par une cupidité tout aussi illimitée. Dans tous les domaines de la vie, ce désir alimente « notre obsession pour la propriété » : l’acquérir est devenu « l’objectif suprême », non seulement pour le « plaisir hédoniste » que nous en tirons, mais aussi parce qu’elle « démontre la valeur de la personne 42 ». La cupidité, poursuit Milanović, est également la source du nationalisme. Celui-ci naît de la crainte que d’autres communautés aient plus que la nôtre, et du désir que notre relative abondance par rapport à elles se maintienne « pour toujours ».

Comme chez Tacite, les derniers mots du livre tombent comme une lame : « Les guerres sont notre moyen d’atteindre ce ‘pour toujours 43.’ »

Cette phrase éclaire tout ce qui précède. Si la plupart des critiques du livre de Milanović ne s’attardent pas sur ce dernier chapitre, peut-être intimidées par sa dureté calme mais inexorable, il me semble au contraire nécessaire de le commenter : non pas pour le démolir, mais pour ouvrir entre les blocs de granit qui le composent une fissure suffisamment large pour laisser passer un peu de lumière.

Faisons donc un pas en arrière.

Inverser les valeurs

χρήματα δ᾽ ἱμείρω μὲν ἔχειν, ἀδίκως δὲ πεπᾶσθαι | οὐκ ἐθέλω :

(Je désire avoir des richesses, mais je ne veux pas les posséder injustement)

(Solon, VIIe-VIe siècle av. J.-C., Élégie aux Muses, 7-8, trad. Louis Humbert 44)

Dans ses Operette morali, publiées en 1827 45, Giacomo Leopardi met en scène une conversation entre un professeur de lettres et Salluste, historien romain de l’époque de César. Devant ses étudiants, le premier critique un passage du second, qui surgit de nulle part et demande des explications. Sans sourciller, le professeur insiste sur le fait que ce passage viole la règle rhétorique selon laquelle, dans les circonstances données, celui qui invoque une série de valeurs de rang différent doit les disposer dans un ordre ascendant et non descendant.

Salluste objecte que sa série — richesse, honneur, gloire, liberté, patrie — est justement ascendante. Le professeur lui démontre que c’est le contraire qui est vrai : la richesse prime sur l’honneur et la gloire, la liberté « ne compte pas », et la patrie n’existe plus que « dans le vocabulaire ». Entre son époque et 1827, commente alors Salluste, il existe manifestement « un certain écart d’opinions et de mœurs ». Pourtant,  il demande au professeur d’effacer l’ancienne série et lui dicte la nouvelle, réduite et inversée.

Le réveil de l’Asie a largement comblé l’écart creusé par la révolution industrielle qui, il y a deux cents ans, a rompu un équilibre séculaire.

Andrea Capussela

Ici, Leopardi se moque de nous ou critique la désinvolture du très riche Salluste, qui, précisément dans l’œuvre que le professeur commentait — la Conjuration de Catilina, publiée quelques années après que Salluste eut été jugé pour concussion — fustigeait la cupidité et les richesses qui avaient bouleversé l’ancienne échelle des valeurs. Il se moque de même, ou nous invite à réfléchir, lorsqu’il met dans la bouche de son professeur la thèse de Théognis, poète grec du VIe siècle avant J.-C., selon laquelle il faut rechercher la richesse à tout prix.

Théognis soutenait pourtant l’inverse. Membre de l’aristocratie foncière de Mégare, ce poète aujourd’hui méconnu assiste à l’essor de l’économie monétaire et marchande qui érode la domination de sa classe. À la différence de Solon — aristocrate comme lui — il refuse toute médiation entre anciens et nouveaux groupes sociaux : réactionnaire plutôt que simplement conservateur, nostalgique et pessimiste, Théognis déplore la diffusion de la richesse nouvelle, qui mêle déjà le sang noble à celui du peuple. Mais il a la lucidité d’ajouter que la pauvreté est pire encore — et qu’il faut la fuir à tout prix.

La condamnation de la cupidité que fait Théognis est sans appel : nécessairement illimitée, elle ruine la personne et la société. Si, sur ce point, Théognis rejoint Milanović, faut-il soutenir que les deux ont raison ?

Leopardi comme Théognis rappellent que la cupidité est un problème ancien et jamais résolu : la guerre entre les cités grecques était d’ailleurs endémique. Si cette perspective n’a rien de très rassurant, comme le suggère l’épigraphe de Solon — « Je désire avoir des richesses, mais je ne veux pas les posséder injustement » —, il n’en reste pas moins qu’il existe de meilleures et de pires manières de gouverner ce problème.

Si nous la réduisons à ses termes les plus concrets, en effet, la justice à laquelle Solon fait référence dans son vers n’est qu’un ensemble de contraintes que la société impose au citoyen pour contenir sa cupidité, que nous supposons illimitée. Ces contraintes varient au cours de l’histoire, peuvent être plus ou moins efficaces, et sont influencées par d’autres institutions — règles écrites et normes sociales — que les sociétés héritent du passé ou choisissent de se donner.

Ébranlés par des tensions sociales menaçant de tourner à la guerre civile, les Athéniens confièrent à Solon, au début du VIe siècle, la tâche de réformer leurs institutions politiques et économiques — dans un contexte où, comme aujourd’hui, l’avidité des élites comptait parmi les causes de la crise. Solon suivit une voie résolument médiane entre les exigences des puissants et celles des citoyens ordinaires, mais ses réformes n’en furent pas moins radicales : sans doute ne procéda-t-il pas à une redistribution des terres, mais il annula ou allégea les dettes, abolit la servitude pour insolvabilité et ouvrit l’assemblée à l’ensemble des citoyens.

En Occident, à l’inverse, les dix-huit années écoulées depuis la crise de 2008 n’ont produit que peu de réformes — timides et discontinues. Le contraste avec les deux premières décennies de l’ère néolibérale, marquées par des transformations profondes et systématiques, est saisissant.

Alors même que la cupidité s’est intensifiée et diffusée, nous avons manqué de réformes capables de nous doter d’institutions aptes à contenir cette passion de l’âme et à l’orienter vers des fins socialement souhaitables. Autrement dit, le problème n’est peut-être plus tant la cupidité elle-même que la confusion idéologique, la faiblesse conceptuelle des progressistes et leur incapacité à parler aux classes moyennes et défavorisées — ayant peut-être oublié le mot de Talleyrand : « Les mécontents, ce sont des pauvres qui réfléchissent ».

Le pessimisme affiché dans le dernier chapitre de Milanović prolonge ainsi son pessimisme implicite quant à la possibilité d’une alternative progressiste et en fournit la clef. Mais la charge de démontrer la vanité d’une telle alternative incombe à ceux qui la proclament — et Milanović ne s’y est pas même essayé. Dans Capitalism, Alone, pourtant, il esquissait lui-même des pistes de réforme : sceptique quant au réalisme et à l’efficacité d’un relèvement substantiel de la fiscalité, il proposait des mesures destinées à réduire la concentration du capital et les inégalités d’accès à une éducation de qualité 46.

Il faut donc voir dans cette lacune un signe encourageant : tant que cette preuve n’aura pas été apportée, il vaudra la peine de chercher une alternative qui ne soit ni le libéralisme national trumpiste ni le simple retour au néolibéralisme.

L’article La nouvelle grande transformation  est apparu en premier sur Le Grand Continent.

09.02.2026 à 07:00

La nouvelle politique financière de l’extrême droite : une enquête quantitative exclusive

guillaumer

Ni néolibéralisme, ni protectionnisme…

Les catégories les plus utilisées ne permettent pas de cerner précisément la matrice de la doctrine économique des extrêmes droites en Europe et aux États-Unis.

À partir d'une base de données exclusive, Inga Rademacher analyse l'émergence d'un nationalisme financier où la puissance de l'État est mise au service du marché et de la finance globale.

L’article La nouvelle politique financière de l’extrême droite : une enquête quantitative exclusive est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (4328 mots)

Les tentatives de qualification du projet de politique économique de l’extrême droite sont en général dominées par deux points de vue contradictoires. D’un côté, les partis d’extrême droite sont présentés comme menant un projet de résistance contre le néolibéralisme, hostile à la finance, à la mondialisation et à l’orthodoxie du marché. De l’autre, on considère les partis d’extrême droite comme les héritiers du projet néolibéral, poursuivant voire approfondissant le programme politique libéral des quarante dernières années.

Ces deux interprétations simplifient une réalité bien plus complexe : le projet économique de l’extrême droite est bien moins semblable d’un pays à l’autre que nous le supposons actuellement.

Quiconque suit de loin l’actualité financière sait que les politiques de Giorgia Meloni en matière de marchés financiers ne sauraient être plus différentes de celles de Donald Trump. Alors que Meloni prône des réformes « anti-finance » — notamment la protection des entreprises nationales contre les rachats étrangers, la mise en place d’une taxe sur les bénéfices exceptionnels des banques et la recherche d’un contrôle étatique sur le crédit —, Trump a poursuivi la déréglementation financière et les réductions d’impôts afin de soutenir l’expansion du pouvoir des marchés financiers.

Dans un livre en cours d’écriture, j’explore les complexités du projet économique de l’extrême droite en se concentrant sur la politique des marchés financiers. Mes recherches mettent en évidence ces différences dans les programmes politiques d’extrême droite. Celles-ci découlent de visions distinctes développées par l’extrême droite sur la manière de relancer avec succès l’économie nationale, visions qui dépendent de manière cruciale de la position de chaque économie sur les marchés financiers mondiaux.

Afin de démontrer cette thèse, j’ai établi une base de données sur les intentions politiques dans le domaine des politiques des marchés financiers pour neuf partis d’extrême droite dans les économies de marché avancées, sur la période 2010-2024. Les partis inclus sont le Rassemblement national (RN, France), l’Alternative für Deutschland (AfD, Allemagne), la Solution grecque (Grèce), les Fratelli d’Italia (FdI, Italie), le Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ, Autriche), le Partij voor de Vrijheid (PVV, Pays-Bas), l’Union démocratique du centre (UDC, Suisse), Reform UK (Royaume-Uni) et, aux États-Unis, les républicains américains sous la direction de Trump. La base de données analyse le comportement de vote — et les raisons présidant au vote — sur une série d’initiatives législatives liées à la finance.

La conclusion la plus frappante qui ressort des données est la grande diversité des programmes financiers d’extrême droite d’un pays à l’autre.

Tous les partis susmentionnés utilisent une rhétorique nationaliste pour répondre aux initiatives politiques dans le domaine de la finance, mais ils les traduisent en intentions politiques assez différentes. 

Je distingue trois régimes distincts.

Les partisans du marché du crédit (FdI, RN, Solution grecque) prônent un contrôle étatique fort sur le crédit et le secteur bancaire afin de protéger les entreprises nationales des pressions financières étrangères.

Les partisans du marché de capitaux (AfD, FPÖ et PVV) embrassent les marchés mondiaux des capitaux, mais cherchent à ancrer l’épargne nationale dans les marchés boursiers nationaux.

Les mondialistes gestionnaires d’actifs (UDC, Reform UK et les républicains de Trump) poursuivent un nationalisme largement libéral qui soutient les entreprises nationales de gestion d’actifs.

Chaque régime peut être placé sur un spectre politique, selon la façon dont ils considèrent les marchés financiers — depuis un bord envisageant la finance comme fournisseur de capitaux pour l’investissement productif jusqu’à un autre, opposé, autorisant les marchés financiers à opérer de manière largement indépendante de l’économie productive.

À une extrémité de ce spectre se trouve un groupe envisageant une forme d’autoritarisme productif qui cherche à reconstruire la capacité industrielle nationale. Alors que le groupe intermédiaire combine des éléments des deux, l’autre extrémité du spectre rassemble des acteurs poursuivant un autoritarisme extractif qui renforce le pouvoir des gestionnaires d’actifs et des marchés financiers mondiaux, en privilégiant les rendements basés sur les commissions, la liquidité et l’expansion du marché plutôt que les investissements productifs. 

L’opposition entre politique réglementaire et politique néolibérale ne correspond pas aux orientations politiques réelles du nationalisme financier d’extrême droite.

Inga Rademacher

L’extrême droite ne vit plus dans le monde d’Horkheimer 

Si les interprétations courantes — selon lesquelles l’extrême droite serait soit anti-finance, soit néolibérale — ne constituent pas des prismes analytiques utiles pour comprendre ces régimes, le concept de capitalisme autoritaire d’État de Max Horkheimer 47 offre une perspective autrement plus pertinente.

Après avoir étudié les régimes fascistes et nazis de l’entre-deux-guerres, Horkheimer soutenait que l’autoritarisme d’extrême droite était apparu à un moment où le capitalisme était en crise profonde. Après des décennies de concentration du capital par l’intermédiaire du capitalisme monopolistique, l’accumulation du capital par des moyens privés avait atteint ses limites et l’État fasciste était devenu la seule institution capable de sauver le système.

Selon Horkheimer, l’autoritarisme d’extrême droite ne relève pas des catégories courantes de la politique économique d’après-guerre — réglementaire ou néolibérale –, mais constitue un projet entièrement différent dans lequel l’État prend le contrôle du capitalisme pour assurer sa survie. La propriété privée et la recherche du profit restent centrales, mais la plus-value est de plus en plus gérée par un « capitaliste collectif » : un État qui dirige la production, alloue les ressources et discipline la main-d’œuvre tout en protégeant le pouvoir des élites industrielles et financières.

Mais le monde économique esquissé par Horkheimer n’existe plus.

Depuis l’entre-deux-guerres, les économies de marché avancées se sont beaucoup transformées, notamment en raison de l’essor de la finance. Alors que le capitalisme monopolistique concentrait le pouvoir industriel, le capitalisme actuel repose davantage sur une concentration du pouvoir financier. Plus important encore, les marchés financiers ont radicalement changé depuis les années 1990 avec l’essor du capitalisme des gestionnaires d’actifs. Comme l’affirme Ben Braun 48, ce capitalisme a donné naissance à un nouveau régime des marchés financiers dans lequel les gestionnaires d’actifs conventionnels et alternatifs — fonds communs de placement, fonds d’investissement cotés en bourse (ETF), fonds de pension, fonds de capital-investissement et fonds spéculatifs — sont devenus les principaux détenteurs de capitaux, concentrant le contrôle des actifs des entreprises et des flux d’investissement dans un petit nombre d’institutions actives à l’échelle mondiale telles que BlackRock, Vanguard et Blackstone. Ces institutions ont principalement leur siège dans des économies dotées de centres financiers puissants, tels que les États-Unis, le Royaume-Uni et la Suisse.

Aujourd’hui, le capital est donc concentré dans le domaine de la finance — et de manière très inégale entre les pays. C’est cette donnée fondamentale qui façonne les différentes capacités des acteurs d’extrême droite à réaffirmer le contrôle national sur le capitalisme.

Dans le capitalisme des gestionnaires d’actifs, le capital est de plus en plus concentré dans des pools de capitaux institutionnels spécifiques qui tirent leurs rentes des économies nationales de manière très inégale. En d’autres termes, le capitalisme des gestionnaires d’actifs crée des gagnants et des perdants.

Dans une grande partie de l’Europe continentale, le nouveau régime a entraîné une augmentation du nombre de rachats étrangers — en particulier par des sociétés de capital-investissement — et une influence étrangère sur la gouvernance d’entreprises nationales, les fonds spéculatifs et les gestionnaires d’actifs institutionnels s’engageant dans l’activisme actionnarial. Les partis d’extrême droite de ces économies ont exploité les bouleversements sociaux et économiques provoqués par ces évolutions pour en tirer des gains électoraux.

Dans d’autres économies, cependant, le capitalisme des gestionnaires d’actifs a été adopté : si de puissantes sociétés de gestion d’actifs ont leur siège social dans le pays, ces institutions peuvent être présentées, dans une optique nationaliste, comme des champions nationaux qu’il faut soutenir.

Partisans du marché du crédit

Le premier régime de notre typologie, celui des partisans du marché du crédit, est né des griefs suscités par le capitalisme des gestionnaires d’actifs dans les économies qu’il a le plus largement pénalisées.

Dans ces économies, l’épargne nationale a été de plus en plus drainée vers l’étranger, car les gestionnaires d’actifs institutionnels (comme BlackRock) ont attiré l’épargne vers des véhicules d’épargne (par exemple, les ETF), mais ont investi les fonds principalement dans des actions américaines. Dans le cas de l’Italie et de la Grèce, les banques internationales sont considérées comme des acteurs soutirant des rentes au pays, et même si leur siège social est situé dans celui-ci, car elles canalisent les fonds nationaux vers l’étranger par le biais de leurs investissements. De même, les économies italienne et grecque, comme l’économie française, ont souffert d’un nombre croissant de rachats étrangers souvent très visibles sur le plan politique et souvent menés par des sociétés américaines de capital-investissement.

Les mondialistes gestionnaires d’actifs — le Parti républicain de Trump, l’UDC et Reform UK — poursuivent une version libérale du nationalisme financier.

Inga Rademacher

En réponse, les partisans du marché du crédit cherchent à reprendre le contrôle des flux de capitaux. Plus précisément, ils visent à ancrer l’épargne dans l’économie nationale afin de pouvoir la rediriger vers les secteurs productifs de l’économie, c’est-à-dire vers l’industrie. Il est frappant de constater que les partis intègrent cette idée de cycle économique dans une économie morale plus large du financement des entreprises, qui serait censée être construite à travers des « cercles concentriques de financement » : lors d’un débat à l’Assemblée nationale en 2024 49, un député RN a ainsi expliqué que le financement « doit provenir d’abord de la famille, puis des employés, puis des investisseurs régionaux, nationaux, européens et, enfin, internationaux, en dernier recours ».

Afin d’ancrer les fonds au niveau national, les partisans du marché du crédit cherchent à permettre à l’État de reprendre le contrôle sur les flux de crédit – ou du moins de retrouver une autorité significative en la matière. La Solution grecque et le RN prévoient d’y parvenir grâce à des banques de développement solides — la Banque hellénique de développement et la Caisse des dépôts et consignations (CDC), dont il faudrait augmenter les ressources — ces banques étant à même, pour les défenseurs de cette solution, de canaliser l’épargne vers des projets productifs nationaux 50.

Fratelli d’Italia cherche quant à lui à rétablir le contrôle de l’État sur le crédit par le biais d’une consolidation bancaire menée par l’État — fusionnant les banques d’investissement et les banques de détail sous la direction de l’État — afin de faire pression sur les institutions gagnant en importance en Italie pour qu’elles investissent à l’échelle nationale 51.

Comme ces partis ont tendance à considérer les marchés financiers mondiaux comme spéculatifs, ils préconisent une supervision financière forte, des taxes sur les revenus financiers et les banques, ainsi qu’une réglementation stricte des banques et des capitaux spéculatifs. Ces mouvements ont aussi tendance à croire que les fonds spéculatifs et les sociétés de capital-investissement ont facilité l’extraction des rentes nationales par le biais de rachats étrangers et d’ingérence dans la gouvernance d’entreprises nationales. Ainsi, FdI et le RN ont tous deux l’intention de protéger les actifs nationaux contre les rachats étrangers et l’imposition de la valeur actionnariale grâce à de nouvelles lois sur la gouvernance d’entreprise et à des droits de vote multiples qui favorisent les investisseurs nationaux.

Une mise en garde s’impose toutefois avant de regrouper les cas italien, français et grec dans un même groupe : l’économie française a, dans une certaine mesure, connu les deux facettes du capitalisme des gestionnaires d’actifs. D’une part, les marchés financiers sont très développés dans le pays et un nombre important de sociétés de gestion d’actifs ont leur siège en France. En 2024, environ 85 % de l’activité européenne de gestion d’actifs était concentrée dans six pays, le Royaume-Uni étant le plus important, mais la France arrivant en deuxième position.

D’autre part, la France a connu un niveau élevé et constant d’activités de rachat et d’acquisition, y compris plusieurs cas très médiatisés qui ont mobilisé politiquement les nationalistes. Selon les données de l’Institute for Mergers, Acquisitions, and Alliances, depuis 1991, la France a participé à 64 162 opérations de fusion-acquisition d’une valeur totale de 4 300 milliards d’euros — une somme supérieure aux opérations de fusion-acquisition en Italie sur la même période (2 100 milliards d’euros) 52.

Partisans du marché de capitaux

Alors que les partisans du marché du crédit proposent des politiques financières interventionnistes parce que le capitalisme des gestionnaires d’actifs a infligé des pertes nationales importantes à leurs économies, les partisans du marché de capitaux (AfD, FPÖ et PVV), dont les économies ont subi moins de pertes, sont beaucoup moins critiques à l’égard du capitalisme des gestionnaires d’actifs. Si, dans leurs pays également, l’épargne a été de plus en plus canalisée vers l’étranger par le biais des ETF et d’autres véhicules d’investissement institutionnels, et si le capital-investissement a contribué à une augmentation du nombre de rachats étrangers, l’impact a été nettement moins grave. Les partisans du marché de capitaux ont donc adopté une approche hybride qui combine des positions libérales avec certains instruments modérément interventionnistes qui ancrent les capitaux au niveau national.

J’appelle ce groupe celui des partisans du marché de capitaux : ses membres cherchent à canaliser l’épargne nationale vers les marchés financiers nationaux afin de permettre aux petites et moyennes entreprises de se financer sur ces marchés. En raison de l’accent mis sur le développement des marchés de capitaux, les partis de ce groupe poursuivent une orientation politique générale libérale, comprenant une réglementation et une fiscalité limitées des banques et des marchés financiers. Toutefois, pour faciliter l’émergence d’un cycle des marchés de capitaux, un certain degré d’ancrage national reste nécessaire. Par exemple, l’AfD cherche à attirer l’épargne des ménages et des fonds de pension nationaux vers des investissements en actions et en fonds afin de créer une « culture allemande de l’actionnariat ». Toutefois, elle entend favoriser les véhicules d’investissement qui investissent principalement, voire exclusivement, dans des actions allemandes grâce à des incitations fiscales. Cette idée souligne également la dynamique cyclique d’un tel régime.

En protégeant le processus d’accumulation du capital, l’extrême droite ne cherche pas à remettre en cause le capitalisme — mais à l’affermir.

Inga Rademacher

Comme les trois économies allemande, autrichienne et néerlandaise ont connu une augmentation des rachats étrangers, bien que moins importante que dans les économies du premier groupe examiné, celles-ci cherchent à protéger les entreprises dans les domaines clefs de la technologie et des infrastructures par le biais d’un contrôle des investissements directs étrangers. Cet instrument est moins interventionniste que la réforme de la gouvernance d’entreprise et combine donc parfaitement les deux objectifs du libéralisme de marché et de l’ancrage national du capital. À l’issue d’un débat à la deuxième chambre néerlandaise, cette déclaration du PVV illustre bien un tel alliage : « La liberté lorsque cela est possible, la protection lorsque cela est nécessaire. »

Les globalistes gestionnaires d’actifs

Enfin, les mondialistes gestionnaires d’actifs — le Parti républicain de Trump, l’UDC et Reform UK — poursuivent une version libérale du nationalisme financier qui diffère considérablement des deux autres régimes.

Comme leur nom l’indique, les partis de ce groupe ne se concentrent ni sur un cycle économique national des fonds ni sur la protection de leurs économies contre les intrusions étrangères. Au contraire, comme le capital mondial est concentré dans des institutions financières dont le siège social est situé dans leurs économies, les partis de ces pays cherchent à mettre en œuvre des réformes réglementaires et fiscales qui soutiennent les marchés financiers en général et les gestionnaires d’actifs en particulier. L’UDC, par exemple, ne soutient que des restrictions minimales pour le trading haute fréquence ; de même, Trump a abrogé la règle Volcker, permettant aux banques d’investir dans des fonds de capital-risque, des fonds spéculatifs et des fonds de capital-investissement. Enfin, l’UKIP/Reform UK a rejeté les cadres prudentiels de l’Union et de Bâle III, les considérant comme des menaces pour la City de Londres.

En Suisse, aux États-Unis et au Royaume-Uni, ces partis d’extrême droite soutiennent le capitalisme des gestionnaires d’actifs à tel point qu’ils acceptent que cela puisse entraîner une nouvelle baisse des investissements productifs nationaux. Par exemple, l’administration Trump a noté que l’activité considérable de fusions-acquisitions sur les marchés américains depuis les années 1990 avait contribué à un niveau de concentration du capital si élevé que cela avait eu un impact négatif sur le nombre d’introductions en bourse. Malgré ce constat, au lieu de relancer les investissements productifs ou de freiner les fusions-acquisitions, Trump a redoublé d’efforts pour soutenir ces dernières, tout comme les marchés privés — cette politique ayant déjà été menée lors de son premier mandat 53.

Outre la déréglementation, les gestionnaires d’actifs mondialistes se sont concentrés sur des mesures de développement des marchés dans le domaine de la gestion d’actifs : Trump, par exemple, a mobilisé de nouvelles sources d’investissement pour les gestionnaires d’actifs en autorisant les plans de retraite 401(k) à inclure des investissements dans des fonds de capital-investissement et des fonds spéculatifs, canalisant ainsi efficacement l’épargne des ménages vers les marchés privés.

Enfin, si ces partis ne recherchent pas un cycle national de capitaux, ils ont néanmoins intérêt à ancrer les fonds générés à l’étranger. La loi sur les réductions d’impôts et l’emploi (Tax Cuts and Jobs Act) de Trump, adoptée en 2017, a introduit un système d’imposition territoriale qui incite les multinationales et les gestionnaires d’actifs américains à rapatrier leurs bénéfices.

Un nouveau paradigme

Nos recherches montrent que l’opposition couramment appliquée entre politique réglementaire et politique néolibérale ne correspond pas aux orientations politiques réelles du nationalisme financier d’extrême droite. Au contraire, un régime entièrement différent est en cours d’élaboration, dans lequel l’État prend le contrôle du processus d’accumulation afin de préserver le capitalisme.

Selon la position des économies nationales dans le capitalisme des gestionnaires d’actifs — que le pouvoir financier soit concentré au niveau national ou à l’étranger —, différentes voies sont choisies pour parvenir à une telle fin.

Les partisans du marché du crédit considèrent leurs économies comme les perdantes du capitalisme des gestionnaires d’actifs et cherchent donc à reconstruire la capacité de production nationale grâce à des crédits dirigés par l’État.

Les partisans du marché de capitaux ont l’intention d’ancrer l’épargne nationale dans les marchés boursiers, mais ne prévoient pas de rompre avec la finance mondiale pour y parvenir.

Enfin, les mondialistes gestionnaires d’actifs embrassent le capitalisme financier, cherchant à protéger les gestionnaires d’actifs nationaux en en faisant des champions nationaux et en facilitant l’extraction des profits à l’étranger.

Des décennies d’inaction des partis traditionnels face à la concentration croissante du capital dans les pools de gestionnaires d’actifs ont entraîné des inégalités et une érosion de la sécurité économique dans les économies de marché avancées ; aujourd’hui, l’extrême droite comble ce vide.

Alors qu’elle occupe une place laissée vacante, cette extrême droite n’a pas l’intention d’alléger les pressions structurelles subies par les plus vulnérables de la société.

En protégeant le processus d’accumulation du capital, elle ne cherche pas à remettre en cause le capitalisme — mais à l’affermir.

L’article La nouvelle politique financière de l’extrême droite : une enquête quantitative exclusive est apparu en premier sur Le Grand Continent.

4 / 10

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time [Fr]
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞