16.09.2026 à 06:00
L’armée américaine ne sait plus faire la guerre
Comprendre la longue érosion de la première puissance militaire mondiale
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Tout a commencé avec la stratégie du « shock and awe », choc et effroi, qui a accompagné presque toutes les guerres majeures menées par les États-Unis au cours du dernier demi-siècle, et qui a récemment été illustrée par le conflit contre l’Iran.
La démonstration écrasante de force lors de l’attaque initiale menée conjointement par les États-Unis et Israël contre des cibles iraniennes, marquée par les images familières de frappes de précision, de forces ennemies paralysées et de civils sous le choc, a été amplifiée par l’élimination d’une grande partie de l’élite dirigeante, dont le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei. Même si cette attaque a été menée par l’armée de l’air israélienne, l’assaut implacable des forces américaines contre des cibles militaires et des positions de la Garde révolutionnaire a semblé confirmer la position hégémonique incontestée des États-Unis sur le plan militaire.
Six mois plus tard, la situation est bien différente. La guerre que le président Donald Trump espérait voir durer quelques jours, quelques semaines seulement est toujours en cours, sans qu’une issue politique claire se profile. L’Iran a démontré sa capacité à perturber le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz et à menacer les bases américaines et leurs alliés dans la région. Les stocks de défense aérienne et antimissile sont sous pression et les navires et avions sont mobilisés depuis bien plus longtemps que prévu. Des dizaines de milliers de soldats américains restent déployés et les missions sont prolongées jusqu’en 2027, malgré les avertissements des hauts gradés concernant les conséquences sur les autres théâtres d’opérations. L’escale de l’USS Abraham Lincoln à Pattaya, en Thaïlande, après 286 jours de présence en mer, avec un équipage épuisé et une coque rouillée, offre une métaphore inconfortable pour un establishment militaire qui reste immensément puissant, mais à qui l’on demande d’en faire plus que ne le permettent ses fondements institutionnels.
Il est tentant d’attribuer les causes de cette crise aux décisions erratiques de la deuxième administration Trump et aux perturbations infligées au corps des officiers par le secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth. Pourtant, l’état de plus en plus précaire de l’armée américaine ne saurait se réduire aux événements des deux dernières années. Ses origines remontent au « dividende de la paix » du début des années 1990, en passant par les dysfonctionnements causés par la guerre contre le terrorisme après 2001, jusqu’à la réticence, durant les années 2010, à remettre en question les hypothèses fondamentales concernant les acquisitions, la logistique, la doctrine, le rôle des alliés et la nature même de la puissance militaire.
Trump et Hegseth sont donc autant des symptômes que des causes d’une crise qui s’est accumulée au fil des trente dernières années. L’érosion institutionnelle des forces armées les a rendues de plus en plus vulnérables à la subversion politique exercée par une présidence réactionnaire et imprévisible, qui a, au fond, accentué des faiblesses déjà profondément enracinées.
Ces insuffisances se manifestent différemment dans chacune des branches de l’armée. Au sein de la marine, les dysfonctionnements organisationnels ont sapé les fondements matériels de la puissance maritime. Dans l’armée de l’air, la sophistication technologique coexiste avec une rigidité doctrinale quant aux capacités réelles de la puissance aérienne. Enfin, dans l’armée de terre et le Corps des Marines, la mise en avant d’une certaine conception du combattant – renforcée par le prestige acquis par les forces spéciales au cours de vingt années de lutte contre le terrorisme – a favorisé des formes de « prétorianisme » de plus en plus difficiles à concilier avec le professionnalisme militaire démocratique et les exigences pratiques d’une victoire décisive.
Prises ensemble, ces trois crises posent une question qui a de profondes implications pour les alliés de Washington. Alors que les débats sur la fiabilité des États-Unis en tant que partenaire s’intensifient face au leadership erratique de Trump et à son obsession d’imposer des droits de douane, la question centrale concernant la position des États-Unis en tant que puissance mondiale ne se limite plus uniquement à la volonté de Washington d’exercer un leadership mondial. Il s’agit désormais de savoir si, après des décennies d’érosion institutionnelle, le pays continuera à disposer de la capacité militaire nécessaire pour le faire.
L’échec organisationnel : le déclin matériel de la marine américaine
Vu de l’extérieur, la marine américaine reste redoutable. Ses onze porte-avions, sa flotte de sous-marins nucléaires, ses forces opérationnelles interarmées avec le Corps des Marines ainsi que son réseau de bases lui confèrent une présence mondiale sans égale, lui permettant de relier l’océan Atlantique, l’océan Pacifique, la mer Méditerranée, l’océan Indien et le golfe Persique. La marine chinoise, qui connaît actuellement une expansion accélérée, ne dispose pas encore d’une infrastructure mondiale similaire.
Ces capacités impressionnantes masquent toutefois l’état de plus en plus précaire de l’infrastructure maritime américaine. Pour un pays continental dont les intérêts économiques et stratégiques s’étendent à travers le monde, la puissance maritime est la condition préalable à presque toutes les autres capacités. Les avions, l’infanterie, les missiles et les forces d’opérations spéciales ne peuvent mener à bien des opérations militaires qu’avec des navires, des réseaux logistiques et des stocks prépositionnés.
Cette réalité a souvent été occultée par l’admiration portée aux forces d’opérations spéciales et à leurs capacités d’attaque de pointe, la destruction spectaculaire d’une cible étant considérée comme l’essence même de la puissance militaire.
Mais un avion F-35 ou un membre des forces spéciales dépendent en réalité d’un dispositif logistique colossal. Sans une infrastructure d’approvisionnement et de maintenance capable d’assurer le contrôle des voies maritimes mondiales et de garantir la capacité opérationnelle des navires de guerre, une grande partie de ce qui confère aux États-Unis leur supériorité militaire devient rapidement inutilisable.
La crise structurelle qui menace ce système trouve son origine au début des années 1990 après l’effondrement de l’Union soviétique, lorsque la recherche du « dividende de la paix » a conduit à des coupes budgétaires qui ont réduit la flotte de la marine américaine de moitié en vingt ans. Parallèlement, après les attentats terroristes perpétrés par Al-Qaïda en septembre 2001, les principales ressources et l’attention politique ont été orientées vers les guerres terrestres et la lutte contre le terrorisme au Moyen-Orient. En raison de ces pressions financières supplémentaires, les fonctions de maintenance et d’approvisionnement, qui relevaient auparavant de la supervision gouvernementale, ont été externalisées, les capacités de construction navale ont été réduites et la flotte restante a dû maintenir une présence mondiale avec moins de navires et des équipages diminués. Confrontés à cette contradiction, les responsables de la marine ont cherché des solutions technologiques pour pallier les problèmes organisationnels. Le résultat le plus connu a été le programme Littoral Combat Ship 30, qui, au lieu de fournir des navires modulaires et peu coûteux nécessitant de petits équipages, a cumulé défaillances techniques et dérives de coûts.
Les problèmes liés à la modernisation de la flotte, notamment dans le cadre des programmes de porte-avions de classe Ford et de sous-marins de classe Columbia, ont été moins spectaculaires, mais révèlent des difficultés similaires et malgré des augmentations plus récentes des budgets consacrés à la construction navale, la marine n’est toujours pas parvenue à stabiliser la taille de sa flotte.
Cela s’explique notamment par une pénurie de main-d’œuvre qualifiée et par des processus d’acquisition qui prennent régulièrement des risques technologiques avant que les conceptions ne soient au point, ce qui a entraîné des retards dans de nombreux programmes. La crise croissante de la maintenance, qui suscitait déjà des inquiétudes parmi les hauts responsables au début des années 2010, est encore plus préoccupante pour les responsables de la planification navale américaine. En août 2026, le Government Accountability Office a indiqué que les sous-marins nucléaires d’attaque avaient perdu plus de 15 000 jours opérationnels en raison de retards de maintenance et de temps d’immobilisation au cours de la décennie précédente.
Dès lors, il y a un écart croissant entre la puissance théorique et la puissance effective en mer. Un navire immobilisé des mois en attente d’entretien reste inscrit au registre sans être déployable, et les crédits votés ne reconstituent pas au même rythme un vivier de soudeurs et d’ingénieurs ni un parc de cales sèches que des décennies de sous-investissement ont laissé se réduire. Ces dysfonctionnements organisationnels sont tels que la marine américaine peine à pallier les pénuries de pièces de rechange et de personnel de maintenance qualifié, même lorsque le Congrès alloue les fonds nécessaires.
Depuis janvier 2025, la deuxième administration Trump a soumis ce système à des tensions supplémentaires. Le limogeage d’officiers expérimentés, comme l’ancienne cheffe des opérations navales, l’amiral Lisa Franchetti, et l’ancien chef du Commandement Sud, l’amiral Alvin Holsey, a été suivi d’une vague de départs plus large. De plus, des luttes de factions et l’incertitude politique ont entraîné une nouvelle perte de personnel au sein des institutions navales, et la guerre contre l’Iran a davantage exacerbé ces difficultés.
Au cours des années 2010, la pression exercée sur les équipages en sous-effectif pour respecter de longs calendriers de déploiement contribuait déjà à l’épuisement du personnel et à une série d’accidents. Les déploiements de porte-avions, qui durent désormais la majeure partie de l’année, témoignent de la façon dont des engagements politiques dépassant la capacité organisationnelle à les honorer peuvent briser n’importe quelle institution d’État.
L’échec doctrinal : la stagnation intellectuelle de l’armée de l’air américaine
L’armée de l’air est confrontée à un problème plus difficile à cerner. Les États-Unis disposent toujours, et de loin, de la flotte la plus sophistiquée au monde en matière d’avions de combat, de capteurs, d’avions ravitailleurs, de bombardiers et de systèmes de soutien. Sa maîtrise de la frappe de cibles situées à des milliers de kilomètres avec des armes de précision reste unique. Cependant, au cœur de la crise que traverse l’armée de l’air se trouve une tendance persistante à confondre capacité de destruction et capacité à obtenir des victoires stratégiques durables.
Depuis l’émergence de la théorie du bombardement stratégique, la force aérienne américaine s’est systématiquement appuyée sur l’idée que la supériorité technologique permettrait de contourner la réalité complexe et coûteuse de la guerre. Différentes générations ont formulé cette hypothèse de diverses manières, allant du bombardement stratégique et du blocus aérien aux frappes de précision, en passant par les opérations basées sur les effets et la stratégie de « shock and awe ». La priorité institutionnelle est toujours restée centrée sur les éléments vitaux dont dépend l’adversaire, dans le but de les détruire rapidement tout en limitant le recours à des opérations terrestres à grande échelle.
L’expérience en Irak, en Afghanistan et, aujourd’hui, en Iran, illustre les limites d’une conception doctrinale qui avait déjà fait l’objet de critiques virulentes de la part de chercheurs tels que Robert Pape dans les années 1990. Certes, la puissance aérienne peut détruire les centres de commandement et le matériel, mais elle ne permet pas de déterminer de manière fiable comment le régime politique de l’ennemi réagira après la disparition de ces cibles. En effet, un adversaire peut se fragmenter plutôt que de se rendre, ou simplement subir des niveaux de destruction que les planificateurs américains jugent stratégiquement insensés.
Il en résulte un écart flagrant entre l’excellence tactique et la déception stratégique qui caractérise la stratégie américaine. Comme les avions américains démontrent sans cesse leur capacité à dominer des adversaires conventionnels, l’échec peut toujours être imputé aux dirigeants politiques ou à une utilisation insuffisante de la force, et non aux principes fondamentaux de la doctrine elle-même. La supériorité technologique a également contribué à mettre l’accent sur des systèmes sophistiqués, dont le coût et la complexité rendent difficile leur déploiement rapide ou en quantité suffisante. Nous constatons déjà comment la prolifération des drones et des systèmes de missiles bon marché remet en cause un modèle dans lequel la maîtrise de l’espace aérien repose principalement sur un nombre restreint de plates-formes aux performances exceptionnelles, dont l’acquisition et la maintenance peuvent coûter des centaines de millions de dollars.
Il faut également noter que certaines composantes de l’armée de l’air américaine reconnaissent désormais à quel point leur modèle risque de devenir obsolète. Le programme Doctrine 2035 31 identifie explicitement la nécessité d’éviter une « stagnation doctrinale », alors que l’intelligence artificielle, la miniaturisation et les difficultés logistiques transforment l’espace de combat. Les simulations de guerre pour 2026 ont précisément mis l’accent sur les vulnérabilités liées à la logistique et aux communications, que les anciennes conceptions de la suprématie technologique avaient tendance à reléguer au second plan.
Le problème tient donc au fait que l’adaptation institutionnelle doit surmonter des décennies d’investissements, de structures de carrière et d’identités organisationnelles construites autour d’une conception bien établie de la suprématie aérienne. Malgré les efforts considérables de ses réformateurs, le chaos organisationnel et le limogeage arbitraire de dirigeants clefs sous l’administration Trump ont accru le risque que les nouvelles technologies soient intégrées à l’ancien cadre conceptuel plutôt que de forcer son évolution.
L’échec stratégique en Iran est donc le symptôme de ce manque d’adaptation intellectuelle. Si la puissance aérienne américaine a détruit de nombreuses cibles, elle n’a pas réussi à obtenir rapidement des résultats décisifs face à des adversaires capables d’infliger des pertes aux réseaux logistiques et d’épuiser les stocks de missiles américains. Une doctrine militaire centrée sur la capacité de frapper n’importe où perd considérablement de son efficacité lorsque le problème est de pouvoir poursuivre la campagne alors que la millième frappe n’a toujours pas mis fin à la guerre.
L’échec moral : la « prétorianisation » culturelle de l’armée de terre et du Corps des Marines des États-Unis
La crise à laquelle sont confrontées les forces terrestres américaines est différente. L’armée de terre et le Corps des Marines conservent des capacités de combat redoutables et ont jusqu’à présent échappé à certaines des pressions matérielles auxquelles la marine est confrontée. Pourtant, derrière les questions d’approvisionnement et de préparation opérationnelle se cache une transformation potentiellement plus corrosive, qui a permis un glissement de l’idéal culturel à travers lequel certaines branches de l’armée américaine conçoivent la raison d’être d’un soldat.
Ces changements fondamentaux dans la culture institutionnelle découlent de la manière dont vingt ans de « guerre contre le terrorisme » ont considérablement rehaussé le statut social des forces d’opérations spéciales. Les unités chargées de missions extrêmement spécialisées sont devenues un élément central de la force militaire. Plus important encore, dans la culture populaire et dans certaines franges de l’armée elle-même, elles sont considérées comme l’expression la plus pure de l’armée. Depuis 2001, le combattant d’élite a remplacé le « soldat-citoyen » comme idéal de l’identité militaire américaine.
Il en résulte ce que l’on pourrait appeler un « culte des forces spéciales », sous la forme d’un récit semi-mythologique mettant en scène de petits groupes d’hommes dotés d’une puissance destructrice hors du commun, dont l’agressivité et les compétences leur permettent de surmonter les lourdes contraintes des institutions conventionnelles. Ces dynamiques ont été encore renforcées par les médias et les réseaux sociaux, qui présentent ces opérations spéciales de manière spectaculaire. Alors qu’un raid mené par une unité des SEAL offre des images impressionnantes à la télévision, le système d’approvisionnement qui garantit qu’un hélicoptère essentiel à l’accomplissement des missions recevra les pièces nécessaires à son fonctionnement n’a pas le même impact.
Pourtant, l’efficacité militaire a toujours dépendu de ce système, bien plus que ne veulent l’admettre nos sociétés, fascinées par les images de soldats d’élite. L’effondrement de la stratégie militaire américaine en Afghanistan en 2021 a mis en évidence de manière flagrante des leçons stratégiques de longue date. Aucune quantité d’équipements sophistiqués ni aucune unité de commandos bien entraînée n’aurait pu protéger un pays dont les forces armées dépendaient de systèmes logistiques et de maintenance qu’elles ne pouvaient pas assurer elles-mêmes.
La logique morale qui peut accompagner le culte du combattant est encore plus dangereuse. Si la létalité exceptionnelle devient la qualité militaire suprême, alors la retenue juridique, le contrôle civil et le respect des civils non combattants risquent d’être progressivement perçus comme des obstacles bureaucratiques imposés par des personnes qui ne comprennent rien à la guerre. Les militaires peuvent commencer alors à se percevoir comme des professionnels dotés de compétences uniques, appartenant à une caste morale supérieure, dont l’expérience de la violence leur confère une autorité décisive que les civils ne peuvent détenir.
La polémique autour d’Eddie Gallagher 32, membre des Navy SEAL, au milieu des années 2010, illustre bien l’évolution de ces tendances culturelles. L’intervention publique de Hegseth en sa faveur, alors qu’il était encore commentateur chez Fox News en 2019, reflétait une dynamique politique plus large : les accusations de comportement inapproprié sur le champ de bataille pouvaient être perçues comme une preuve de l’authenticité du combattant, tandis que les juristes militaires et les commandants qui tentaient de faire respecter les normes professionnelles étaient présentés comme les ennemis de la létalité. Une fois ce raisonnement établi, la distinction entre une action militaire ciblée et une violence sauvage et aveugle a tendance à s’estomper.
Hegseth a été profondément influencé par cette culture. L’accent qu’il met sur la restauration de l’« éthique guerrière » (warrior ethos), ses attaques contre les initiatives en faveur de la diversité et sa définition de la réforme militaire à travers un langage agressif et masculiniste axé sur la létalité confèrent une légitimité politique à des courants qui se sont développés depuis des décennies au sein des sous-cultures militaires américaines.
Les implications dépassent le cadre des relations entre civils et militaires. Une armée qui glorifie les combattants risque en effet de mépriser les personnes sur lesquelles repose de plus en plus la guerre moderne : ingénieurs, logisticiens, analystes du renseignement, experts en drones, techniciens de maintenance, spécialistes en logiciels et officiers capables de tirer des enseignements des armées étrangères. L’anti-intellectualisme, souvent associé à une culture de combat axée sur la performance, a donc un impact sur le plan opérationnel, notamment parce qu’il encourage la croyance selon laquelle l’agressivité, la détermination et la volonté peuvent se substituer aux compétences institutionnelles.
Pourtant, la guerre entre l’Ukraine et la Russie depuis 2022 enseigne la leçon inverse. La résilience ukrainienne repose en effet sur une capacité d’improvisation exceptionnelle pour mettre en place des réseaux d’approvisionnement, adapter les technologies de drones et intégrer des innovations sur le champ de bataille. Soixante ans plus tôt, les forces vietnamiennes avaient démontré de la même manière qu’aucun acte d’héroïsme sur le champ de bataille, aussi grand soit-il, ne pouvait résister à la puissance américaine sans le soutien de systèmes logistiques sophistiqués.
Ce « prétorianisme » menace donc la puissance militaire américaine sur deux plans simultanément : sur le plan constitutionnel, il encourage les officiers et les soldats à se considérer comme les gardiens d’une certaine conception de la nation plutôt que comme les serviteurs des autorités civiles légitimement élues dans le cadre de l’ordre constitutionnel ; sur le plan opérationnel, il privilégie une conception de la virilité militaire de plus en plus dépassée, précisément à une époque où la guerre exige davantage de sophistication institutionnelle et de curiosité intellectuelle.
Les dilemmes de l’Europe face au déclin des États-Unis
Les États-Unis ne cesseront pas d’être une grande puissance du jour au lendemain. Le pays dispose de ressources économiques considérables, d’une infrastructure militaire sans égale, de réserves exceptionnelles d’expertise technologique, et aucun des processus décrits n’est irréversible.
Les leçons à en tirer pour les Européens et les autres alliés se situent ailleurs : pour inverser cette tendance et éviter le dysfonctionnement stratégique des États-Unis, il faut reconnaître la nature systémique du déclin militaire américain. Les ressources financières ne suffiront pas à elles seules à redonner vie à des chantiers navals dont la main-d’œuvre qualifiée a disparu. De même, des avions plus performants ne peuvent pas pallier une doctrine qui confond destruction et succès stratégique. De plus, la réflexion de Pete Hegseth sur l’« éthique guerrière » ne peut compenser l’érosion des normes professionnelles, des compétences logistiques et de l’ouverture d’esprit.
L’Europe est désormais confrontée à trois dilemmes qui se recoupent. À court terme, elle doit combler le fossé entre la crédibilité américaine et le temps nécessaire à son réarmement, et ce, non seulement face à la Russie, mais aussi dans la région atlantique et en Méditerranée. À moyen terme, les Européens doivent déterminer quels éléments du système de défense américain sont réellement essentiels, lesquels imposeraient une charge financière intenable, et dans quels domaines des partenariats avec le Canada, le Japon et d’autres grandes puissances démocratiques pourraient garantir la résilience mondiale. À plus long terme, ils pourraient être contraints de renégocier les bases d’une relation transatlantique dans une dynamique complètement différente, avec des capacités militaires accrues d’un côté, et des États-Unis affaiblis, mais toujours puissants de l’autre.
Depuis 1945, les Européens ont relevé d’importants défis en matière de sécurité, avec le soutien militaire des États-Unis. La confiance dans cette relation, profondément ancrée, apparaît désormais comme dangereuse et complaisante. La question stratégique à laquelle l’Union européenne et le Royaume-Uni sont confrontés est donc l’inverse de la boutade d’Henry Kissinger qui disait que Washington ne savait pas qui appeler lorsqu’il voulait joindre l’Europe.
Des décennies plus tard, les Européens sont désormais confrontés à la possibilité que, lorsqu’ils feront appel aux États-Unis, il n’y ait peut-être plus d’Amérique capable de répondre à leur appel.
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09.09.2026 à 09:12
La guerre contre Trump sur les murs de Téhéran
Pour tenir la capitale, le régime des ayatollah a intensifié sa propagande
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Depuis la Révolution de 1979, l’espace urbain iranien est un lieu spectaculaire de déploiement de la propagande d’État, dont l’un des thèmes les plus récurrents est l’hostilité à l’égard des États-Unis.
Celle-ci se manifeste sous différentes formes le long des principaux axes de la ville et se renouvelle régulièrement. Il peut s’agir de grandes affiches, de peintures murales, d’expositions temporaires de caricatures dans les grandes stations de métro, ou encore du « Musée de l’arrogance occidentale », l’ancienne ambassade des États-Unis à Téhéran, surnommée le « nid d’espions » (lâneh-ye jâsûsî) dans la terminologie révolutionnaire, et reconvertie en lieu d’explication des « méfaits » causés par les États-Unis au monde et à l’Iran.
La guerre qui a commencé en 2025 et qui s’est intensifiée depuis le 28 février 2026 est le prétexte d’un redéploiement de cet appareil de propagande.
En effet, pour la première fois depuis l’instauration de la République islamique, les États-Unis mènent une guerre directe contre le pays. Pour le régime, qui n’a cessé de présenter ce conflit comme inévitable, cette confrontation valide sa ligne dure, un fait que l’appareil de propagande ne manque pas de souligner.
Désigner l’ennemi
Le premier élément de ces campagnes de propagande est la centralité de Donald Trump.
De nombreuses affiches n’incitent pas à la guerre, mais à l’assassinat pur et simple du président américain.
Ce thème est souvent développé avec une écriture volontairement simple et non calligraphiée, donnant l’impression qu’un individu aurait pu taguer un mur vierge. Le style d’écriture des graffitis rappelle aussi le mur recouvert d’un tableau noir sur lequel les personnes en deuil pouvaient écrire des messages à la craie lors des funérailles d’Ali Khamenei, qui se sont déroulées du 4 au 9 juillet. La foule a alors scandé à plusieurs reprises « Mort à l’Amérique » et appelé à la vengeance.
Plusieurs hypothèses peuvent expliquer pourquoi le régime iranien prend directement pour cible le président américain : la personnalisation permet certes de désigner un coupable, mais elle fait surtout écho à la logique de vendetta ouverte par l’assassinat de Soleimani en 2020, logique qui a été renforcée par l’assassinat du Guide suprême et d’une grande partie de sa famille en février 2026. On peut également lire sur le panneau « À la mémoire des enfants de Minab », en référence à la ville du sud de l’Iran où une frappe a touché une école primaire le 28 février. Le mélange constant des registres — religieux (le martyre, Muharram), nationaliste (Ferdowsi, Delvari) et populaire (typographie de marque, hashtags, usage de l’anglais, références à la musique ou aux mèmes) — indique qu’il s’agit d’une propagande conçue autant pour les rues de Téhéran que pour l’écran et la circulation internationale.
Depuis une quinzaine d’années, le panneau géant de la place Vali-e Asr, le plus photographié du pays, sert en effet de moyen de communication au régime. Chacun fait l’objet d’un dévoilement (ronamayi) annoncé et immédiatement relayé par les agences liées aux Gardiens de la révolution, puis repris par les chaînes anglophones et les relais arabophones, avant d’être capté par les photographes des agences occidentales.
Une affiche à Téhéran devient ainsi, en quelques heures, une image qui circule partout dans le monde, et c’est précisément pour cela qu’elle est conçue : un cadrage horizontal calibré pour la photographie depuis le carrefour, un slogan bilingue, une typographie lisible en vignette et l’absence de détails qui ne seraient pas perceptibles en miniature sur un smartphone.
La plupart de ces panneaux et fresques sont produits par l’organisation artistique et médiatique Owj, une ONG fondée en 2011 et affiliée aux Gardiens de la révolution, en partenariat avec l’organisation d’embellissement urbain de la municipalité de Téhéran. Mais désormais, la génération d’images à l’aide de l’intelligence artificielle fait aussi partie des instruments de propagande du régime.
Le recours à l’anglais sur ces affiches procède de la même logique. Le détroit d’Ormuz, principal levier dont dispose le régime dans le conflit qui l’oppose aux États-Unis, y revient comme un motif central, figuré tour à tour par l’eau ou par une représentation cartographique. L’image de Donald Trump sombrant avec le dollar dans les eaux du détroit illustre ainsi l’idée d’une puissance financière américaine en voie d’érosion, tout en détournant la célèbre image de couverture de Nevermind, l’album du groupe Nirvana. Sa position centrale dans le système financier international serait compromise par la fermeture de cette voie maritime essentielle au commerce mondial.
Cette affiche, à nouveau destinée à un public international, laisse entendre que « le prochain » après Lindsey Graham, décédé subitement cet été, pourrait être « DT », soit Donald Trump.
L’assassinat ciblé constitue une dimension importante du conflit qui oppose les États-Unis et l’Iran, et les deux camps l’ont intégré à leur doctrine. Quatre jours après les frappes du 28 février, Pete Hegseth, le secrétaire à la Guerre, a déclaré, lors d’une réunion au Pentagone : « L’Iran a tenté d’assassiner le président Trump, mais c’est le président Trump qui a eu le dernier mot. »
Alors que Washington et Israël ont procédé depuis février à l’élimination physique d’une part considérable de la haute hiérarchie iranienne, la menace iranienne semble pour l’instant surtout verbale. Elle produit toutefois des effets profonds sur l’appareil sécuritaire américain.
Il suffit de se rappeler du changement d’avion de Donald Trump depuis Ankara, où il participait au sommet de l’OTAN, pour comprendre le sérieux avec lequel la Maison-Blanche prend ces menaces. Les mêmes dynamiques se produisent du côté israélien : le mois dernier, Benjamin Netanyahou a affirmé que l’Iran avait tenté de faire assassiner l’un de ses fils. Le mois dernier, une vidéo intitulée « Où tuer Barron Trump » promettait dix millions de dollars à quiconque assassinerait le fils du président américain, et les médias iraniens ont diffusé un contenu comparable visant Melania Trump ainsi qu’une liste de cibles comprenant plusieurs membres du cabinet américain.
Le croisement des rues Jomhouri (République) et Vali-Asr (Maître du temps, en référence à l’Imam caché du chiisme duodécimain), la plus longue et la plus emblématique rue de la ville, est l’un des carrefours les plus centraux et les plus fréquentés de Téhéran.
Cette affiche est destinée à la propagande intérieure. On voit l’ancien Guide, Ali Khamenei, le poing levé, derrière ce qui semble être une lune de sang, référence à la fois à son « martyre » et à la lune de l’Islam, avec le slogan calligraphié « باید برخاست », « Il faut décoller », le mot désignant aussi le décollage d’un avion.
Le slogan fait référence à la chanson du même titre de Mohsen Mohammadi Panah, interprétée en l’honneur et en hommage à Ali Khamenei lors de ses funérailles nationales.
Cette affiche de Beyrouth met en avant les liens entre l’Iran et le Liban, comme en témoigne le mélange des drapeaux et l’inscription « Merci, Iran » en arabe (l’expression est d’ailleurs transparente en persan). On y voit une foule célébrant Ali Khamenei et son fils Mojtaba Khamenei, tandis qu’en bas à gauche, le décollage de missiles balistiques est représenté.
Une représentation nationaliste plus traditionnelle basée sur le poète médiéval Ferdowsi (940-1020), dont l’épopée du Shâhnâmeh (« Le Livre des rois ») est l’un des ouvrages majeurs de la littérature iranienne. Cet affichage a été mis en place lors des répressions massives des manifestations de janvier 2026.
La propagande des fresques murales en Iran s’accompagne également de suggestions complotistes, comme sur la photo de gauche qui détourne le sceau des États-Unis en y ajoutant une étoile de David, des armes, des vaccins, des dollars et même du LSD.
Une illustration du joueur de football Hamid Estili qui a marqué contre les États-Unis lors de la Coupe du monde de 1998. Qualifiée pour le Mondial de cette année, qui s’est déroulé aux États-Unis, au Mexique et au Canada, l’équipe nationale iranienne n’a pas pu entrer sur le territoire américain pour disputer ses matchs. Elle a ainsi dû établir son quartier général au Mexique
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27.08.2026 à 15:16
Les huit scénarios de la guerre en Ukraine (texte intégral de la note Sberbank)
Une note interne attribuée à la plus grande banque russe révèle la logique et les impasses du conflit.
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Texte intégral (15314 mots)
Fin août 2026, un groupe de hackers se présentant sous le nom de Black Mirror a publié sur Telegram une série de captures d’écran présentées comme des extraits de la correspondance électronique de l’un des principaux personnages du paysage politique et économique russe : German Gref, le PDG de Sberbank, la première banque du pays 33.
Ce document, publié sous l’intitulé « Scénarios de sortie de guerre dans le conflit russo-ukrainien », est présenté comme une note analytique interne de Sberbank datée du mois d’avril. Il dresse huit scénarios de sortie de guerre, en proposant dans chaque cas une estimation de leur probabilité, ainsi que des observations sur le contexte économique et géopolitique susceptible d’aboutir à cette issue.
Les médias d’opposition russes ont immédiatement relayé cette fuite, en soulignant qu’ils n’avaient – naturellement – pu obtenir aucune confirmation de l’authenticité du document. Des journalistes ont toutefois observé que certaines données étaient concordantes avec les déclarations de German Gref en matière de prévisions économiques 34.
Les scénarios passés en revue vont du plus profitable au moins avantageux pour la Russie, en évoquant successivement une victoire aux conditions russes, un épuisement de l’Occident, un accord imposé par Donald Trump, un gel du conflit, une guerre prolongée, une paix de compromis, une paix aux conditions de l’Ukraine ou de l’Europe et, enfin, les scénarios les plus imprévisibles, allant jusqu’à la révolution technologique et l’escalade nucléaire avec l’OTAN.
Le point le plus relevé par les analystes russes reste l’estimation extrêmement basse – 7 % seulement – de la probabilité d’une victoire russe due à un avantage militaire décisif. Bien d’autres éléments mériteraient cependant toute notre attention.
Tout d’abord, le texte évoque constamment des « pertes », en osant d’ailleurs avancer des chiffres que les autorités ne se permettraient jamais de rendre publics, mais sans écrire une seule fois l’expression « pertes humaines ». Pour les analystes de Sberbank, amateurs de simulations abstraites et de « théorie des jeux », la guerre n’est qu’une affaire de chiffres et, à ce compte, la perte de centaines de milliers de vies humaines se place sur le même plan que celle d’un dixième de point de PIB.
Ce document confirme par ailleurs que, dans les sphères les plus proches du pouvoir, les va-t-en-guerre extrémistes tels que Sergueï Karaganov et Nikolaï Patrouchev, qui n’hésitent pas à promouvoir une issue nucléaire à la guerre en Ukraine, sont bel et bien perçus comme des « faucons » au service de la communication stratégique russe – en d’autres termes, comme des spécialistes de l’agitation-propagande.
Enfin, la « fuite de Sberbank » présente un point de vue assez inattendu sur l’état mental du président russe et l’ampleur de son soutien dans l’opinion publique. D’une part, les analystes n’hésitent pas à formuler noir sur blanc une réalité sociologique que le Kremlin voudrait taire : le soutien populaire à Vladimir Poutine s’érode de jour en jour, les sondages tendant pour leur part à le surévaluer, du fait de la peur de la répression qui anime les répondants. D’autre part, les auteurs de ce rapport évoquent longuement le point de vue occidental quant aux conséquences néfastes des « biais cognitifs du dirigeant russe », qui pourraient le pousser à poursuivre des opérations coûteuses dans l’espérance de leur compensation au lieu de prendre acte de la situation réelle de façon objective et rationnelle. La prose des hauts responsables russes ne nous avait pas habitués à cette honnêteté, qui conforte l’hypothèse d’un document à usage interne, à destination sans doute des seuls cercles économiques, sans vocation à circuler au Kremlin.
Signalons enfin que certaines hypothèses évoquées dans ce document d’avril 2026 ont déjà été rendues obsolètes par le déroulement effréné des événements internationaux. La suspension du conflit iranien et la trêve entre l’Ukraine et la Russie sont si loin derrière nous qu’elles se sont peut-être déjà effacées des mémoires surchargées par l’actualité. En revanche, plusieurs facteurs mis en avant, à commencer par les frappes ukrainiennes en profondeur, le calendrier électoral états-unien, les tensions politiques internes en Ukraine, présentent aujourd’hui une actualité décuplée, qui préservent la portée des principaux scénarios évoqués par les analystes de Sberbank.
Une dernière observation mérite d’être soulignée : le document place une très faible probabilité à un affrontement direct entre l’OTAN et la Russie, entre 1 % et 2 %. Selon des sources citées par le Wall Street Journal, la visite du directeur de la CIA, John Ratcliffe, du 25 août, était justement destinée à mettre en garde Poutine contre toute velléité de « tester la détermination de l’OTAN » par des attaques contre l’Alliance, alors que les renseignements américains estiment que la Russie pourrait chercher à escalader sa guerre hybride menée contre l’Europe en lançant des cyberattaques, voire en envoyant des combattants dans un pays du flanc Est.
Ce document présente huit scénarios d’évolution du conflit, de l’issue la plus avantageuse pour la Russie au développement le moins favorable. Chacun de ces scénarios fournit une estimation de sa probabilité, un horizon de mise en œuvre, une note sur les stratégies des parties, des données sociologiques, un cadre juridique, ainsi que des remarques sur les facteurs technologiques et les contraintes en termes de ressources. Les probabilités respectives sont calculées de manière à atteindre un total de 100 %.
À la date d’avril 2026, et d’après les données de la Banque centrale de la Russie, Rosstat et le ministère des Finances, le contexte économique est le suivant : taux directeur à 15 % (abaissé de 15,5 % depuis le 23 mars 2026,), inflation annuelle de 5,9 % (Rosstat, mars 2026), mais perçue par la population à 15,6 % ; taux de change d’un dollar pour 76,97 roubles, un euro pour 90,01 roubles et un yuan pour 11,25 (Banque centrale de Russie, 11 avril) ; taux directeur prévu pour fin 2026 de 12-13 % (Sberbank, Tsifra Broker).
Déficit budgétaire du premier trimestre : 4 580 milliards de roubles (pour un plan annuel de 3 800 milliards) ; recettes pétrogazières de 1 440 milliards, soit une baisse de 45,4 % ; dépenses de 12 890 milliards, soit une augmentation de 17 %. Le ministère des Finances explique ce phénomène par un préfinancement anticipé des contrats. Si le premier trimestre ne peut être extrapolé sur l’ensemble de l’année de manière linéaire, la tendance reste préoccupante.
Au niveau du Fonds de la richesse nationale de la Fédération de Russie, la partie liquide a diminué de 4 000 milliards de roubles (1,7 % du PIB), pour un volume total de 13 600 milliards. Au premier trimestre, 400 milliards ont été prélevés. Au rythme actuel, la partie liquide pourrait être épuisée avant la fin de l’année en cours.
Une alternative consisterait à accroître l’émission d’obligations d’État, sachant que la dette publique s’élève à 31 300 milliards en mars 2026. Le gouvernement envisage d’augmenter le déficit et les dépenses militaires. Le multiplicateur militaire est estimé à 1,5x (chaque rouble de dépense militaire génère donc 1,5 rouble de PIB, mais au détriment du secteur civil).
Le contexte géopolitique présente les caractéristiques suivantes : trêve pascale du 11-12 avril, unilatéralement annoncée par Poutine le 9 avril et acceptée par l’Ukraine ; trêve de deux semaines entre les États-Unis et l’Iran au mois d’avril, avec médiation du Pakistan, ramenant le prix du Brent sous les 100 dollars ; rupture par l’Ukraine de 116 accords avec la Russie, la Biélorussie et la Communauté des États indépendants.
Un élément vital est ici la protection de l’arrière. Avant d’examiner les scénarios stratégiques, nous devons dresser le constat suivant : aucun d’entre eux n’est réalisable sans aborder de front le problème de la protection de l’arrière, tant sur le plan militaire que sur le plan économique.
Au niveau militaire, l’Ukraine mène depuis 2024 une campagne systématique de frappes visant les infrastructures stratégiques russes. Entre 10 et 15 % des capacités de raffinage ont été endommagées : citons ici la raffinerie NORSI de Nijni Novgorod, les usines de Saratov, Volgograd, Kirichi, les plateformes de Lukoil en mer Caspienne, les terminaux de Novorossiïsk, Primorsk et Oust-Louga. Ces frappes par drones ont touché le territoire russe jusqu’à 1 000 km, et même davantage, au-delà de la ligne de front.
L’arsenal ukrainien a vu l’apparition d’un nouveau missile de croisière, le Flamingo (FP-5 de l’entreprise Fire Point, basé sur les avancées du britannique Milanion Group). Ce missile tiré depuis une remorque au sol a une portée allant jusqu’à 3 000 km selon les sources ukrainiennes (les estimations russes penchent plutôt pour 1 000 km), une vitesse de 950 km/h, une charge militaire de 1 000 à 1 150 kg. On estime la production à plus de 50 unités par mois grâce à une conception simplifiée. Le premier emploi au combat a eu lieu en février 2025, avec des frappes contre une usine d’explosifs et une installation nucléaire à 1 500 km de profondeur. À la date d’avril 2026, la défense antiaérienne russe n’a intercepté que quatre de ces missiles, ce qui témoigne de la difficulté de détection (coque composite, vol à basse altitude). Ajoutons enfin que sont actuellement en développement le FP-7 balistique (200-300 km, 1 500 m/s) et le FP-9 (850 km, jusqu’à 800 kg de charge).
Pour sa part, la Russie recourt toujours davantage aux missiles hypersoniques « Tsirkon », avec autant de tirs au mois de février 2026 qu’au cours des deux années précédentes. Le Kindjal continue quant à lui d’être utilisé contre des objectifs stratégiques.
Par ailleurs, on estime que jusqu’à 35 % des composants des systèmes de défense anti-aérienne de l’arrière auraient été perdus. Le rythme de remplacement des S-300/S-400 est plus lent que celui des pertes. Sans reconstitution du bouclier antiaérien protégeant les installations et équipements situés à l’arrière, les frappes continueront de s’intensifier.
En parallèle, l’Ukraine multiplie de manière systématique ses frappes en profondeur contre les aérodromes situés sur le territoire russe, aggravant d’autant les pertes de l’aviation, qui sont pourtant une ressource critique (pour rappel, la production de Su-34 est de 13 à 17 unités par an, avec des pertes importantes).
Sur le plan économique, le taux directeur élevé (15 %) étouffe le secteur civil. Le crédit immobilier a chuté de 45 %, la construction de 8,2 %, la croissance du crédit plafonne à 2,1 %, contre plus de 12 % avant-guerre. L’activité d’investissement se trouve réduite à son strict minimum : ces taux élevés dissuadent les entreprises de se lancer dans de nouveaux projets. La prévision d’un abaissement du taux à 12-13 % d’ici fin 2026 ouvre ainsi une perspective d’allègement, mais il est à prévoir que le secteur civil restera en stagnation au moins jusqu’à l’été.
On enregistre enfin une pénurie de main-d’œuvre dans les entreprises de défense, de l’ordre de 80 000 à 400 000 personnes. En septembre 2025, la production de munitions a connu son premier recul. Trois domaines sont particulièrement critiques : la microélectronique (sans composants occidentaux, la production des armes de précision augmente drastiquement), les munitions (le facteur limitant étant ici la main-d’œuvre, non les finances) et les moteurs (la production est en surcharge dans les secteurs de l’aviation, de la marine et de la balistique).
Le facteur technologique jour ici un rôle primordial. Les drones sont devenus le facteur déterminant de la guerre. Les deux camps accroissent leur production, chacun adoptant des stratégies différentes.
Côté russe, on observe une capacité nominale de 7 à 9 millions de drones FPV par an. Le taux réel de production de drones utilisables est de l’ordre de 60 % à 70 %, pour une efficacité au combat (destruction des cibles) de 30 % à 40 %. Le drone Lancet a acquis une autonomie de base qui lui permet de rechercher et détruire ses cibles sans intervention d’un opérateur. La mise en service des drones à fibre optique, résistants au brouillage électronique, est désormais massive. La stratégie choisie est donc la prédominance quantitative.
Côté ukrainien, FirePoint produit 200 drones d’attaque à longue portée par jour (soit 6 000 par mois), avec sept générations successives en l’espace de quatre ans. Les drones lourds du régiment Nemesis sont en mesure de détruire les systèmes de défense anti-aérienne (Bouk, Tor, Pantsir). La portée des FPV ukrainiens a triplé, atteignant à présent les 150km.
La stratégie privilégiée est donc celle de la supériorité qualitative, avec une navigation indépendante du GPS, un guidage par apprentissage automatique et une résistance au brouillage.
Toutefois, le fossé entre les parties tend à se réduire. Si la Russie conserve l’avantage quantitatif, tandis que l’Ukraine a toujours l’avantage qualitatif, la Russie introduit progressivement l’intelligence artificielle (autonomie du drone Lancet) et l’Ukraine accroît ses volumes de production.
Grâce à l’introduction de l’intelligence artificielle dans la chaîne militaire, le cycle « observation – orientation – décision – action » se resserre, passant de plusieurs heures à quelques minutes. Les opérations d’ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) sont également traitées par l’intelligence artificielle, qui identifie les cibles et transmet automatiquement leurs coordonnées. Face aux essaims de drones, l’humain se retrouve « à la traîne » : c’est l’IA qui impose le tempo opérationnel. Dans ces conditions, le premier camp qui parviendra à créer et employer des essaims de drones entièrement autonomes obtiendra un avantage tactique décisif.
La Russie table sur une production à échelle industrielle, avec des modèles d’IA propres pour ses besoins militaires. L’Ukraine, à l’inverse, emploie des logiciels d’IA occidentaux, avec une intégration plus souple offrant des avantage en matière d’adaptabilité.
Au niveau de la mobilisation et des cadres, la Russie s’est fixé un objectif de 400 000 nouveaux contractuels en 2026. Le recrutement actuel est de 80 000 par trimestre. Les pertes (estimation d’experts avec correction militaire) sont de 20 000 à 25 000 par mois. 90 % des nouveaux contractuels servent à compenser les pertes, non à former de nouvelles unités. Les primes d’engagement s’élèvent désormais à plus de 400 000 roubles. Une mobilisation générale n’est pas envisagée, son risque politique étant jugé inacceptable. Enfin, l’OTAN met en garde contre un risque d’attaques russes sur le territoire de l’Alliance d’ici à 2027-2030.
En Ukraine, la réserve de mobilisation atteint ses limites, à tel point qu’un abaissement de l’âge de mobilisation est à l’étude. Un taux de désertion de 15 % est considéré comme normal dans les conflits prolongés (d’après les sociologues).
Pour poser le cadre juridique, il faut d’abord observer que l’Ukraine a rompu 116 accords avec la Russie, la Biélorussie et la Communauté des États indépendants. De jure, l’ONU et la majorité des États reconnaissent les frontières de 1991. De facto, la Russie contrôle environ 20 % du territoire ukrainien. Le Conseil de sécurité de l’ONU est bloqué par le veto russe. Les options de formalisation juridique sont les suivantes :
- Modèle taïwanais : reconnaissance de facto, mais non de jure (les États-Unis reconnaissent sans reconnaître) ;
- Modèle chypriote : revendication constitutionnelle malgré une partition de fait, adhésion d’une seule partie du territoire à l’Union européenne ;
- Modèle RFA/RDA : deux États, une seule nation.
L’analogie avec le cas chypriote est ici la plus pertinente : crise constitutionnelle (Zelensky se retrouve sans mandat après l’expiration de ses pouvoirs), revendication sur l’ensemble du territoire malgré l’incapacité à en assurer le contrôle. Les États-Unis pourraient reconnaître une partition de facto ; l’Union européenne s’y opposerait catégoriquement, car le processus d’intégration européenne de l’Ukraine exige la reconnaissance de l’intégrité territoriale.
Socialement, le taux d’approbation de Poutine est compris entre 67,8 % et 70, % en Russie en mars-avril 2026, ce qui représente un minimum depuis 2022 – avec, de surcroît, une tendance à la baisse. Aucun sondage portant directement sur le soutien à l’« opération militaire spéciale » n’a été publié en 2026. Les sondages indépendants (2024-2025) indiquaient un soutien de 70-75 %. Les experts indiquent cependant que les sondages surestiment ce soutien de 10 à 15 points en raison de la « spirale du silence », de telle sorte que le soutien réel serait plutôt de l’ordre de 55-65 %. La cote de Russie unie en vue des élections à la Douma de 2026 est quant à elle de 31 %.
Aux États-Unis, les principaux instituts de sondage n’ont pas publié de nouvelles données sur le soutien à l’Ukraine pour l’année 2026. Les dernières données disponibles (2024-2025) montraient un recul de 60 % à 40-50 %. Selon des indices indirects tels que l’effondrement du soutien chez les républicains (18 % en 2025 contre 35 % en mars 2025), cette tendance devrait se poursuivre. Cette configuration donne une « carte blanche sociologique » à Trump pour n’importe quel type d’accord.
Enfin, en Europe, les sondages montrent une stabilisation plutôt qu’un déclin du soutien à l’Ukraine. Il ne s’agit tant pas de lassitude que de structuration d’une nouvelle norme, inspirée par la volonté de soutenir l’Ukraine pour une durée indéterminée, à condition d’éviter toute escalade du conflit.
Premier scénario : avantage militaire décisif de la Russie
Probabilité : 7 %
Horizon : 12-24 mois
Ce scénario prévoit le contrôle intégral des quatre « nouveaux sujets » de la Fédération de Russie (Républiques autonomes de Donetsk et de Louhansk, oblasts de Zaporijjia et de Kherson dans leurs frontières administratives), ainsi que la région de Kharkiv. Il suppose que l’Ukraine soit contrainte à négocier depuis une position de domination militaire absolue. Il n’envisage pas pour autant la prise de Kiev, mais la création de conditions qui rendraient la poursuite de la résistance dépourvue de sens sur le plan militaire.
Les conditions préalables sont une seconde vague de mobilisation en Russie d’au moins 300 000, voire 500 000 personnes. Sans cette mobilisation, les effectifs restent très en deçà des chiffres requis pour une offensive de grande ampleur. Les 80 000 contractuels actuels par trimestre compensent les pertes estimées à 20 000 ou 25 000 par mois, sans permettre pour autant de réelle montée en puissance. 90 % des nouveaux contractuels servent à combler les pertes, non à constituer des groupements d’assaut. En raison des contraintes budgétaires du pays, les primes d’engagement, qui s’élèvent déjà à plus de 400 000 roubles, ne peuvent être relevées.
Les réformes d’Andreï Belooussov [ministre russe de la Défense] mettent l’accent sur la numérisation et la lutte contre la corruption. Elles ont enregistré des résultats concrets : d’un côté, le traitement électronique remplace 2,5 millions de documents papier par an ; de l’autre, les ruptures d’approvisionnement en munitions ont diminué de 40 %. Malgré tout, les problèmes de personnel (à commencer par la rotation des commandants ayant échoué dans leurs missions) se résolvent lentement.
En vue de ce scénario, un accroissement massif de l’appui aérien s’avèrerait nécessaire. La production de kits de bombes UMPK et de bombes planantes reste un goulot d’étranglement pour la production russe. Le coût de l’équivalent russe du JDAM [Joint Direct Attack Munition, bombe guidée produite par Boeing] s’élève à 20 000-30 000 dollars, contre 200 000 dollars pour des systèmes de haute précision : d’où la nécessité d’envisager un basculement vers des munitions guidées bon marché susceptibles d’être produites en masse.
Un autre point nécessaire est la résolution des difficultés liées à la défense anti-aérienne de l’arrière, sans quoi les frappes ukrainiennes contre les raffineries et les aérodromes se poursuivront. Le missile de croisière ukrainien Flamingo (FP-5) est capable de frapper à plus de 1 500 km de profondeur ; il dispose par ailleurs d’une coque composite qui rend plus délicate sa détection radar. Par ailleurs, l’Ukraine développe le FP-7 balistique (200-300 k, 1 500 m/s, précision de 14 mètres) et le FP-9 (850 km, jusqu’à 800 kg de charge), tout en négociant l’acquisition de systèmes SAMP/T de nouvelle génération auprès de la France pour renforcer sa propre défense anti-aérienne.
Une percée dans le domaine des essaims de drones autonomes serait ici déterminante. Le premier camp à réaliser ce saut technologique à l’échelle d’une division, avec des milliers d’unités coordonnées par intelligence artificielle, sans opérateurs, obtiendrait un avantage tactique décisif.
Dans ce scénario, la stratégie russe consisterait à concentrer ses forces sur deux ou trois axes opérationnels : Sloviansk-Kramatorsk, le principal nœud défensif du Donbass ; Zaporijjia, qui contrôle l’accès au centre industriel ; Kharkiv, en tant que symbole politique. Cette option suppose un emploi massif de l’aviation équipée de bombes UMPK, d’essaims de drones pilotés par IA et de frappes en profondeur contre la logistique des forces armées ukrainiennes, ainsi qu’une hausse conséquente des dépenses militaires – le gouvernement russe envisage ainsi d’accroître le déficit budgétaire au-delà du plan de 3 800 milliards de roubles.
L’Ukraine s’appuie de son côté sur une défense en profondeur, à plusieurs échelons et zones fortifiées. Ses frappes massives contre l’arrière (Flamingo contre les raffineries et dépôts, drones FPV à portée de 150 km contre les blindés et le personnel, drones lourds du régiment Nemesis contre les systèmes de défense anti-aérienne) visent à rendre le coût de l’offensive inacceptable pour la Russie. Elle mise essentiellement sur des systèmes de défense anti-aérienne occidentaux de nouvelle génération et sur la supériorité qualitative de ses drones à guidage par apprentissage automatique et navigation indépendante du GPS.
Côté États-Unis et Europe, une pression en faveur des négociations est à prévoir en cas de repli massif des Forces armées ukrainiennes. Trump mettra à profit cette situation pour réaliser son « deal du siècle ». L’Europe accroît sa propre production militaire (investissements tchèques dans les obus, IRIS-T allemands, canons Caesar français) pour un volume cumulé de 50 à 60 milliards de dollars de production militaire d’ici 2027.
Du point de vue de la théorie des jeux, dans une situation de « guerre d’usure » (War of Attrition), le camp qui remporte la victoire est le plus disposé à en supporter les coûts. La Russie dispose d’un avantage démographique et industriel, mais l’Ukraine le compense par son soutien extérieur. D’après l’équilibre de Nash, les deux parties poursuivent tant que le coût marginal des opérations ne dépasse pas leur bénéfice marginal. Pour la Russie, le bénéfice marginal comprend le contrôle territorial et la sécurité stratégique ; pour l’Ukraine, la souveraineté et l’intégrité territoriale. Aucun des deux camps n’est disposé à remettre les compteurs à zéro.
Socialement, la mobilisation représente le principal risque pour la Russie. Les sondages indiquent – bien que de manière indirecte – un recul du taux d’approbation de Poutine : 67,8 % entre le 30 mars et le 5 avril 2026 représente bel et bien un minimum depuis le début de l’opération militaire spéciale en 2022, et la tendance est à la baisse. Les experts corrigent d’ailleurs ces résultats en indiquant que les sondages surestiment cette cote de popularité de 10 à 15 points en raison de la « spirale du silence » qui pousse les répondants à donner des réponses socialement acceptables. Aussi le soutien réel avoisinerait-il plutôt les 55-65 %. Une nouvelle vague de mobilisation pourrait le faire chuter de 10 à 15 points supplémentaires. Cependant, en cas d’offensive réussie, un effet « rally ‘round the flag » pourrait compenser ce recul. L’expérience historique démontre que les premiers mois suivant des mesures de mobilisation s’accompagnent aussi d’une hausse du sentiment patriotique.
Côté ukrainien, si la mobilisation atteint les limites de ses réserves, il faut noter que la motivation défensive est traditionnellement une plus forte que l’incitation offensive. L’Ukraine combat pour sa survie, non pour une expansion territoriale.
Juridiquement, la Russie pourrait invoquer les résultats des référendums de 2022 (non reconnus par la communauté internationale) en cas de contrôle intégral des « quatre sujets » concernés. Les États-Unis pourraient alors reconnaître cet état de fait sur le modèle taïwanais (commercer et interagir, sans reconnaître formellement), tandis que l’Union européenne opposerait un refus catégorique en raison des perspectives d’intégration européenne de l’Ukraine. L’ONU reste bloquée par le veto russe au Conseil de sécurité. L’Assemblée générale pourrait adopter une résolution déclarative, mais celle-ci resterait entièrement dépourvue de force contraignante.
Technologiquement, ce basculement décisif exigerait de la Russie qu’elle soit la première à déployer des essaims de drones autonomes à l’échelle d’une division. Le drone Lancet autonome, capable de rechercher et détruire des cibles sans l’appui d’un opérateur, constitue déjà un premier pas dans cette direction. Les drones à fibre optique, résistants au brouillage, sont déjà massivement mobilisés, mais l’étape suivante consisterait à coordonner cette fois-ci des centaines de drones via un contrôleur IA unique.
Le risque est ici que l’Ukraine riposte plus vite, en s’appuyant sur les logiciels d’intelligence artificielle occidentaux (algorithmes d’apprentissage automatique pour le guidage et vision par ordinateur pour la navigation autonome. Dans tous les cas, le cycle « observation – orientation – décision – action » se contracte de tous les côtés : ce qui représentait plusieurs heures en 2022 se compte en minutes en 2026. C’est désormais l’IA qui impose le tempo opérationnel, reléguant l’humain en bout de chaîne du processus décisionnel.
Du point de vue russe, on envisage une « année du basculement ». Certains experts militaires comme Dmitri Abzalov ou Iouri Podoliaka observent l’ouverture d’une « fenêtre » saisonnière propice à l’offensive. Avec la République autonome de Louhansk, la prise de contrôle par la Russie du premier des quatre « nouveaux sujets » a été achevé le 1ᵉʳ avril. L’objectif suivant est dorénavant la République autonome de Donetsk, avec Sloviansk et Kramatorsk. Toutefois, le rythme de progression (100 à 200 mètres par jour sur les secteurs d’activité intense) reste trop lent. Une percée d’ampleur demanderait une armée d’une tout autre nature, appuyée sur une nouvelle mobilisation et sur une supériorité technologique avérée.
Du point de vue occidental, les analystes ne voient pas comme un scénario réaliste l’obtention par la Russie d’un avantage militaire décisif. Le colonel Robert Hamilton, retraité de l’armée américaine, estime que « la Russie a bâti en l’espace de quatre ans une armée capable de s’adapter, mais incapable de réaliser des percées réelles : son style de combat reste d’ordre industriel plutôt que manœuvrier ». Samuel Charap qualifie quant à lui le conflit de « catastrophe stratégique » pour la Russie, qui se poursuit par pure inertie des coûts irrécupérables (sunk cost fallacy) : plus les investissements sont importants, plus il devient difficile pour un pays de s’arrêter.
Pourquoi n’accordons-nous que 7 % de probabilité à ce scénario ? Sans mobilisation, la Russie n’a pas d’effectifs. Sans résoudre les problèmes de défense anti-aérienne, les frappes contre les infrastructures se poursuivront. Ces conditions rendent ainsi le scénario peu réaliste, sans pour autant l’exclure entièrement. Chacun de ces facteurs pourrait évoluer sur décision du commandant suprême.
Deuxième scénario : l’épuisement de l’Occident et la paix aux conditions russes
Probabilité : 12 %
Horizon : 12-18 mois
L’Ukraine perd son soutien en Occident de manière critique. Dans cette option, la défaite n’est pas tant militaire que politique : les alliés cessent purement et simplement de financer la guerre. La Russie obtient le gel des territoires, la levée d’une partie des sanctions, et des garanties de non-adhésion de l’Ukraine à l’OTAN.
Ce scénario suppose la réunion de trois facteurs :
- Le soutien passe sous la barre des 30 % aux États-Unis (une tendance confirmée, puisqu’il est déjà passé de 60 % en 2022 à 35-40 % en 2025-2026, et jusqu’à 18 % chez les républicains) ;
- Une crise énergétique survient en Europe durant l’hiver 2026-2027 (le gaz naturel liquide américain est coûteux et logistiquement fragile, sans compter que tout incident dans le détroit d’Ormuz ou ouragan dans le golfe du Mexique provoquerait une hausse vertigineuse des prix, comme lorsque le Brent a atteint les 117 dollars avant la trêve du 8 avril avec l’Iran) ;
- Une crise politique intérieure surgit en Ukraine (Zelensky se retrouve sans mandat après l’expiration de son mandat présidentiel, donnant lieu à une impasse constitutionnelle, sur fond d’une légitimité contestée tant à l’intérieur du pays que du point de vue des principaux partenaires internationaux).
La stratégie de la Russie est ici la pression multi-vectorielle, qui comprend :
- Un maintien des territoires occupés et une progression lente sur le front ;
- Le recours au levier énergétique (préparation de l’hiver 2026-2027, période de vulnérabilité accrue de l’Europe) ;
- Une pression diplomatique constante via des « désorganisateurs » au sein de l’Union européenne (Orbán en Hongrie et Fico en Slovaquie), susceptibles d’entraver le consensus sur l’aide à l’Ukraine. Selon certains analystes, Zelensky consacrerait une partie de l’aide occidentale au financement de l’opposition en Hongrie.
En la matière, le facteur temps est l’atout majeur de la Russie. Chaque mois d’attente affaiblit à la fois le soutien occidental, la mobilisation ukrainienne et l’unité européenne.
Dans ce scénario, l’Ukraine tente de reprendre l’initiative avant l’effondrement de son soutien international au moyen de frappes massives en profondeur contre les raffineries adverses, visant à renchérir le coût de la guerre pour le budget fédéral russe. Ses drones FPV à 150 km de portée frappent les dépôts arrière et les blindés, tandis que le régiment Nemesis détruit les systèmes de défense anti-aérienne russes (Bouk, Tor, Pantsir), dégageant ainsi le ciel pour ses drones d’attaque. Enfin, l’Ukraine exerce une pression diplomatique au moyen de l’Union européenne pour obtenir d’autres sources de soutien.
Aux États-Unis, les élections de mi-mandat de 2026 sont la priorité de Trump, qui cherchera donc une occasion d’acter une « victoire ». Or, l’électorat a déjà « lâché » l’Ukraine. Un canal secret entre la Douma russe et Washington pourrait être ouvert, avec une visite d’une délégation américaine prévue pour l’été 2026. La trêve de deux semaines avec l’Iran, obtenue par la médiation pakistanaise, a confirmé une fois de plus que Trump était capable des revirements diplomatiques les plus soudains. Après l’Iran, l’Ukraine serait donc la prochaine cible.
Si l’Europe a prévu 50 à 60 milliards de dollars de production militaire d’ici à 2027, il s’agit (dans le cas des initiatives tchèques, allemandes ou françaises) d’un remplacement des volumes américains, non d’une montée en puissance à proprement parler. Rappelons également qu’Orbán et Fico ne sont pas réellement des alliés de la Russie, mais plutôt d’utiles désorganisateurs du consensus européen. En Allemagne et en France, les sentiments antiguerres progressent, sans pour autant atteindre un seuil critique. La configuration en Europe atteint donc une sorte de « plateau », avec une adaptation des populations à la guerre plutôt qu’une lassitude. 55 à 60 % des Européens continuent de soutenir l’aide à l’Ukraine, tant qu’elle n’entraîne pas de confrontation directe avec la Russie.
En théorie des jeux, on parlerait ici d’un « jeu de la poule mouillée » (chicken game) entre la Russie et l’Occident. Qui cèdera le premier ?
Entre ces deux acteurs, l’Ukraine n’est pas un acteur autonome, mais un objet : la matrice de ses gains est contrôlée par des tiers (les États-Unis à travers le soutien militaire, l’Union européenne à travers l’aide économique). De fait, Trump peut décider unilatéralement de modifier cette matrice en mettant fin à l’aide américaine. Toutefois, ce dispositif d’engagement (commitment device) s’avère peu fiable : les coûts d’image (audience costs) liés à la « trahison d’un allié » restent bien réels, même s’ils diminuent à mesure de l’érosion du soutien à l’Ukraine. Enfin, une dernière mise à jour : si la trêve pascale du 11-12 avril tient, la probabilité d’une issue diplomatique augmente ; si la Russie la respecte, cette probabilité croît encore.
Du point de vue de l’opinion publique, le facteur-clef réside dans la dynamique de l’« adaptation » des sociétés européennes. Les sociologues soulignent que nous ne sommes pas en présence d’un phénomène de « lassitude de guerre » (war fatigue), mais bien plutôt de constitution d’une nouvelle norme dans laquelle l’Europe est prête à soutenir l’Ukraine indéfiniment, à supposer que ce soutien n’entraîne ni escalade, ni hausse significative des dépenses.
En Russie, le taux de soutien à Poutine est tombé à son plus bas niveau depuis 2022, sans compter que la « spirale du silence » masque une opposition bien concrète. Autrement dit, le potentiel de contestation est gelé, mais il ne s’est pas pour autant évaporé. La cote de popularité de Russie unie plafonne à 31 % pour les élections à la Douma de 2026, ce qui signifie que les deux tiers de la population ne s’identifient pas au parti au pouvoir, malgré son contrôle du processus électoral.
Le cadre juridique de ce scénario serait un gel des opérations sans traité formel. L’analogie chypriote est ici la plus proche : la République de Chypre du Nord est sous contrôle turc depuis 1974 – et reconnue seulement par la Turquie – tandis que la République de Chypre est un pays-membre de l’Union européenne. À l’aune de ce précédent, l’Ukraine pourrait donc adhérer à l’Union européenne sans exercer un contrôle de fait sur l’ensemble de son territoire. À l’ONU, la situation serait un statu quo, malgré de possibles résolutions déclaratives de l’Assemblée générale, en vertu du veto russe au Conseil de sécurité. La revendication constitutionnelle de l’Ukraine sur l’intégralité de son territoire ne disparaîtrait pas pour autant : en d’autres termes, la guerre ne prendrait pas fin juridiquement. Enfin, les sanctions pourraient être en partie levées dans le cadre d’un accord sur les sanctions secondaires et autres restrictions financières.
Dans cette hypothèse d’« épuisement de l’Occident », l’Ukraine perdrait l’accès à des ressources critiques : logiciels d’intelligence artificielle occidentaux pour le guidage de drones, données satellitaires de Starlink et autres fournisseurs commerciaux, composants électroniques pour les systèmes de commande. Ainsi privée de l’infrastructure IA occidentale, l’Ukraine n’aurait d’autre choix que de retourner au pilotage manuel des drones. Tout cela aboutirait à l’effondrement de l’avantage qualitatif des drones ukrainiens. La Russie continuerait quant à elle d’accroître sa production industrielle : 7 à 9 millions de drones FPV, drone Lancet autonome, drones à fibre optique.
Il s’agit donc, du point de vue russe, du scénario optimal, « sans effusion de sang ». Ici, le temps joue en faveur de la Russie : chaque mois qui passe affaiblit encore un peu plus la coalition occidentale. Dans les conditions actuelles, l’économie russe pourrait tenir encore 12 à 18 mois. Le parapluie nucléaire reste un instrument efficace de pression sur les « colombes » [on parle en anglais de war doves par opposition aux war hawks] des différents pays d’Europe. Chaque mention publique du facteur nucléaire pousse un peu plus Macron et Scholz au compromis.
Du point de vue occidental, Samuel Charap estime que la Russie est prisonnière des « coûts irrécupérables » (sunk cost fallacy). Selon la théorie des perspectives (Prospect Theory), les individus tendent à prendre davantage de risques, et non moins, lorsqu’ils enregistrent des pertes. Or, Poutine se trouve effectivement dans le domaine des pertes. 1,2 million de pertes selon les experts, une diplomatie en ruine, une économie sous pression : autant d’éléments qui, en toute logique, devraient conduire à une sortie de crise. Mais l’aversion aux pertes (loss aversion) l’empêche d’en prendre la mesure et d’acter l’échec. Les arguments rationnels qui commandent l’arrêt des opérations viennent buter sur les biais cognitifs du dirigeant russe.
Nous estimons donc la probabilité de ce scénario à 12 %, car il exige l’alignement de trois facteurs : effondrement du soutien américain, crise énergétique en Europe et crise en Ukraine. Chacun de ces facteurs reste probable à l’état isolé, mais leur réunion s’avère beaucoup moins vraisemblable. Les tendances récentes confirment toutefois un mouvement dans cette direction et la crise iranienne a mis en évidence la fragilité des équilibres énergétiques.
Troisième scénario : le « Trump Deal » ou conflit gelé avec levée partielle des sanctions
Probabilité : 32 %
Horizon : 6-12 mois
Ce scénario est le plus probable d’entre tous. Trump s’empresse d’obtenir un accord avant les élections de mi-mandat en novembre 2026 en utilisant sa mainmise sur l’aide américaine comme levier de pression sur les deux parties. Le conflit se fige sur les lignes actuelles, une partie des sanctions est levée, l’Ukraine n’intègre pas l’OTAN.
Rappelons ici le précédent iranien du 8 avril 2026 : une trêve de deux semaines obtenue par la médiation du Pakistan. L’Iran a accepté de rouvrir le détroit d’Ormuz en échange d’une suspension des frappes américaines. Les marchés ont instantanément réagi, faisant passer le Brent de 117 dollars à moins de 100 dollars. Trump a indiqué qu’il considérait comme « viable » le plan de paix iranien en dix points. Ainsi, ce modèle est validé
: un ultimatum assorti d’une échéance et d’un médiateur aboutit à un accord. Après l’Iran, l’Ukraine serait la prochaine sur la liste. L’électorat américain y est déjà favorable : les partisans du soutien à l’Ukraine sont de l’ordre de 35-40 % en 2025 et 18 % seulement chez les républicains. Les élections de mi-mandat de 2026 ne font que renforcer la probabilité de ce scénario. Enfin, la perspective d’une reconduction de l’assouplissement des sanctions sur le pétrole russe demeure, tandis que celle d’une visite d’une délégation américaine en Russie à l’été 2026 confirme que le canal de communication reste ouvert.
La stratégie russe consiste ici à maximiser le contrôle territorial avant l’ouverture des négociations en faisant pression sur Sloviansk-Kramatorsk et Zaporijjia afin d’améliorer sa position de départ. En parallèle, des signaux de disponibilité aux négociations doivent être transmis par des canaux discrets. La trêve pascale du 11-12 avril représente de ce point de vue un test efficace de ce type de signaux.
L’Ukraine tâchera de faire traîner en longueur les négociations en vue d’obtenir un maximum de garanties de sécurité. Elle poursuivra ses frappes en profondeur contre la Russie pour démontrer le coût de la poursuite du conflit, tout en continuant à miser sur l’Union européenne comme source alternative de soutien en cas de retrait américain. Zelensky se trouve toutefois dans une position délicate : la crise constitutionnelle liée à l’expiration de son mandat l’oblige à faire preuve à la fois de fermeté pour l’opinion intérieure et d’une disposition à négocier pour ses soutiens occidentaux.
Côté États-Unis et Trump règnent « the Art of the Deal », sous la forme d’une pression simultanée sur les deux parties. Vis-à-vis de la Russie, ils menacent de lever toutes les restrictions sur l’armement de l’Ukraine (y compris les missiles longue portée, les munitions à sous-munitions et les chasseurs F-16) ; vis-à-vis de l’Ukraine, d’arrêter totalement l’aide militaire (comme en Afghanistan en 2021). Selon les termes de l’accord proposé, la Russie conserve les territoires de facto. L’Ukraine obtient des garanties de sécurité : non pas l’article 5 de l’OTAN, mais des garanties bilatérales des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne – une sorte d’OTAN-light. Une partie des sanctions est levée (sanctions secondaires, restrictions bancaires), mais les sanctions sectorielles demeurant.
Dans ce cas de figure, l’Europe se divise. Les intérêts économiques et la dépendance énergétique de la France et de l’Allemagne les poussent aux négociations. À l’inverse, la Pologne, les pays baltes et la Scandinavie, qui perçoivent le voisinage d’une Russie agressive comme une menace existentielle, s’opposent à toute concession. En compensation de la non-adhésion à l’OTAN, l’Union européenne accélère le parcours d’adhésion de l’Ukraine.
Du point de vue de la théorie des jeux, nous sommes en présence d’un cas classique de « médiateur » : un tiers (ici, Trump) modifie la matrice de gains des deux joueurs. Cependant, le dispositif d’engagement de Trump est peu fiable : il peut modifier les termes de l’accord à tout moment. Pour lui, les coûts d’image sont minimes : le risque que son électorat le sanctionne pour une « trahison » de l’Ukraine est minime, avec 18 % de soutien chez les républicains. La principale difficulté est que ni la Russie ni l’Ukraine ne croient à la pérennité des garanties américaines. Le résultat est donc une situation d’équilibre instable : non pas une paix, mais plutôt une pause. Tout changement d’administration aux États-Unis pourrait dégeler aussitôt le conflit. Pérenniser l’accord supposerait un format multilatéral, mais Trump les évite sciemment, préférant toujours les accords bilatéraux.
Pour l’opinion publique russe, l’issue est : « Ni une victoire, ni une défaite ». Le Kremlin pourrait présenter ce résultat comme une « protection de la population russophone » et un « recul forcé de l’OTAN ». La popularité de Poutine se stabiliserait, voire progresserait, grâce à « l’effet de paix » notamment observé après les accords de Khassaviourt de 1996, au Daghestan (avec, cette fois-ci, un maintien des territoires qui change fondamentalement la donne). Toutefois, si la société russe perçoit ce résultat comme une « guerre inachevée », la déception pourrait au contraire alimenter les sentiments d’opposition.
Pour l’Ukraine, cette perte de 20 % du territoire, malgré la revendication constitutionnelle d’intégrité territoriale, représenterait un véritable traumatisme. La société se diviserait probablement entre les « réalistes », prêts à accepter la situation pour reconstruire le pays, et les « irréductibles » ou jusqu’au-boutistes, partisans d’une poursuite des combats jusqu’au retour de l’ensemble du territoire. Zelensky – ou son successeur – ferait face à des accusations de trahison. Un précédent historique est ici la Finlande après la guerre d’Hiver de 1940, qui a conservé sa souveraineté et intégré le camp occidental après avoir perdu 10 % de son territoire.
Aux États-Unis, Trump obtiendrait son « Nobel Prize moment » avant les élections de mi-mandat, avec un fort soutien intérieur. En Europe dominerait plutôt le soulagement – mais un soulagement mêlé d’inquiétude, puisque cette configuration créerait un précédent de redécoupage des frontières par la force.
Juridiquement, le format le plus probable serait l’absence d’accord de paix formel. La ligne de démarcation serait fixée de facto sans être reconnue de jure, sur le modèle taïwanais. Ainsi, les États-Unis acceptent de facto la partition de Taïwan sans la reconnaître de jure : ils échangent, interagissent, assurent des garanties de sécurité, mais Taïwan reste juridiquement considéré comme partie intégrante de la Chine. Par analogie, les États-Unis accepteraient un contrôle russe de facto sur les quatre régions concernées, tout en reconnaissant juridiquement les frontières ukrainiennes de 1991. L’Union européenne, elle, ne pourrait pas reconnaître cette situation. Le parcours d’adhésion de l’Ukraine se poursuivrait, d’après le précédent chypriote.
Reste la question : qui garantirait la ligne de démarcation ? Les Casques bleus de l’ONU seraient bloqués par le veto russe. Des garanties bilatérales (États-Unis, Royaume-Uni, France) seraient plus faibles que l’article 5, mais toujours préférables à une absence de garanties.
Au niveau des technologies et de l’IA, le gel du conflit n’arrêterait pas la course aux armements. Au contraire, il pourrait même l’accélérer. Les deux camps mettraient à profit cette pause pour se réarmer. L’Ukraine intégrerait les systèmes occidentaux avec un saut qualitatif : F-16 pleinement intégrés, SAMP/T de nouvelle génération, essaims de drones autonomes dotés de logiciels d’intelligence artificielle occidentaux. La Russie développerait ses propres systèmes autonomes : drone Lancet de nouvelle génération, drones à fibre optique, IA adaptée au renseignement et à la désignation des cibles. Dans cinq à dix ans, en cas de dégel du conflit, la guerre présenterait donc un tout autre visage technologique. Les investissements en IA à usage militaire deviendraient une priorité stratégique pour les deux camps.
Pour la Russie, il s’agit du meilleur dénouement possible. Elle conserve ses gains territoriaux, tient l’OTAN à l’écart, obtient la levée d’une partie des sanctions et offre un répit à son économie. Le taux directeur pourrait être abaissé plus rapidement grâce à la levée partielle des sanctions et à la stabilisation budgétaire. Le Fonds de la richesse nationale disposerait du temps nécessaire pour se reconstituer. Malgré tout, un problème stratégique demeurerait : dans cinq à dix ans, l’Ukraine se sera réarmée d’après les normes occidentales, l’Union européenne aura renforcé son infrastructure de défense et le contexte d’ensemble deviendra moins favorable à la Russie. Cette « pause coréenne » pourrait ainsi se traduire, à long terme, par une défaite stratégique.
Du point de vue occidental, ce scénario représente une « perte maîtrisable ». L’OTAN ne se serait pas élargie à l’Ukraine, mais elle n’aurait pas non plus flanché face à la Russie. L’Ukraine resterait souveraine – au moins partiellement. Ce précédent serait cependant dangereux : il enverrait un signal à d’autres puissances révisionnistes, à commencer par la Chine vis-à-vis de Taïwan et à l’Iran dans son environnement proche, montrant que le recours à la force permet des gains territoriaux. Cette situation viendrait ainsi miner le système de droit international tel qu’il s’est élaboré après 1945. Observons toutefois que cela ne représenterait pas un problème pour Trump, mais pour l’administration suivante.
La probabilité est ici maximale, car tous les intérêts des acteurs centraux convergent : Trump veut obtenir son deal avant les élections de mi-mandat ; la Russie veut acter le contrôle des territoires ; l’Europe veut la stabilité ; l’électorat américain veut en finir avec cette guerre. Le seul facteur de blocage potentiel est l’Ukraine, mais son levier d’influence se réduit à mesure du déclin du soutien occidental. En cas de refus de Zelensky, Trump pourrait mettre fin unilatéralement à l’aide, le contraignant ainsi à signer l’accord.
Quatrième scénario : le « gel à la coréenne » sans accord formel
Probabilité : 22 %
Horizon : 6-18 mois
Le conflit s’éteint sans accord formel. L’intensité des combats diminue, la ligne de front se stabilise, mais, juridiquement, la guerre se poursuit. Il n’y a ni traité de paix ni armistice ; seulement un arrêt de facto des opérations de grande ampleur. La guerre des drones se poursuit à bas régime.
Ce scénario suppose un épuisement mutuel des capacités sans perspective de percée décisive. La progression russe plafonne à 100-200 mètres par jour ; l’Ukraine est incapable de lancer une contre-attaque comme en 2023. L’aide occidentale ne s’épuise pas, mais s’effrite. Les deux camps basculent vers une stratégie de défense de leurs positions. Trump ne peut – ou ne veut – précipiter un accord, déplaçant plutôt son centre d’attention vers l’Iran, la Chine ou la politique intérieure. Le conflit « sort de l’agenda » des parties : il s’éteint par inertie au lieu d’être gelé par une vraie décision.
La stratégie russe consiste ici à maintenir ses positions actuelles, minimiser les pertes, redéployer les ressources vers la reconstruction des territoires contrôlés et leur réintégration dans l’espace juridique russe. Les dépenses militaires passent alors de 6,3 % à 4-5 % du PIB. L’objectif majeur devient la stabilisation de l’arrière sur le plan économique : baisse du taux directeur, redressement du secteur civil, réduction du déficit budgétaire.
L’Ukraine met l’accent sur la « patience stratégique » : tenir la ligne, renforcer ses armements aux normes occidentales, intégrer l’Union européenne. Les frappes en profondeur des Flamingo et drones FPV longue portée se poursuivent pour maintenir la pression sur la Russie et légitimer la poursuite de l’effort auprès de l’opinion intérieure – selon l’argument : « Nous continuons de résister ».
Les États-Unis décident d’« oublier et passer à autre chose », sur le modèle afghan post-2021. L’Ukraine disparaît de l’horizon de l’actualité. L’aide américaine se maintient autour de 20-30 milliards de dollars par an, par inertie des crédits déjà votés par le Congrès, mais sans attention politique réelle.
L’Europe se retrouve ainsi à assumer l’essentiel de la charge. Des accords de sécurité bilatéraux avec l’Ukraine sont déjà signés, du côté du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne). Le parcours d’adhésion à l’Union européenne est réel et s’accélère. L’adhésion à l’OTAN reste gelée pour une durée indéterminée.
Dans les termes de la théorie des jeux, c’est un équilibre de Nash stable : aucun des deux camps ne peut améliorer sa position par une action unilatérale. Le repli serait pire que le statu quo pour les deux parties. L’offensive serait trop coûteuse au regard du rapport de forces actuel. Les deux camps se retrouvent « enfermés » dans la configuration existante. Mais, au lieu d’une paix stable, il s’agit plutôt d’un armistice instable. Tout choc externe, comme un changement de pouvoir dans l’un des deux pays, une crise économique ou une percée technologique dans le domaine des drones autonomes, pourrait dégeler aussitôt le conflit. L’analogie avec la péninsule coréenne reste donc imparfaite, puisque la situation est réglée par l’armistice de 1953, qui n’existerait pas ici. Ce scénario se rapproche davantage des « conflits gelés » de l’espace post-soviétique, à l’instar de la Transnistrie ou du Haut-Karabakh avant 2020.
Socialement, la Russie voit une « normalisation de la guerre ». La société s’adapte à un conflit de fond, comme Israël face à l’Intifada ou la Turquie face à la question kurde. Les pertes diminuent, l’économie obtient un répit. Les taux d’approbation de Poutine se stabilisent autour de 65-70 %, le soutien réel autour de 55-60 %. La « spirale du silence » persiste, gelant ainsi le potentiel de contestation. Si la cote de Russie unie à 31 % indique une réelle lassitude, elle est toutefois loin de signaler un potentiel révolutionnaire.
En Ukraine, ce scénario de « guerre oubliée » par le reste du monde est le plus éprouvant psychologiquement : ni une victoire, ni une défaite, ni une paix véritable. L’émigration se poursuit et s’intensifie (8 millions de personnes à l’étranger, plus 6 millions de déplacés internes), la crise démographique s’aggrave (la natalité a d’ores et déjà chuté de moitié). Le taux de désertion de 15 % reste la norme, comme dans tout conflit prolongé. L’économie demeure dépendante de l’aide extérieure.
En Occident prédomine la logique de l’« oubli maîtrisé ». La guerre en Ukraine devient un conflit gelé, autrement dit un instrument de pression sur la Russie, mobilisable en cas de besoin.
Il n’en reste pas moins que, juridiquement, la guerre se poursuit. Il n’existe ni ligne de démarcation officielle, ni zone démilitarisée, ni force de maintien de la paix. Les sanctions demeurent, puisqu’il n’y a aucune raison de les lever, faute de traité de paix. La Russie n’obtient pas non plus de reconnaissance juridique des territoires. L’Ukraine ayant rompu 116 accords avec la Russie, la Biélorussie et la Communauté des États indépendants, il ne subsiste plus de lien juridique. On retrouve le modèle chypriote d’une revendication constitutionnelle sur l’ensemble du territoire malgré une partition de fait, une partie de celui-ci étant intégrée à l’Union européenne.
En matière de technologie et d’intelligence artificielle, les deux camps mettraient à profit cette pause pour engager un réarmement d’ampleur. La période critique serait de l’ordre de trois à cinq ans. L’Ukraine intégrerait les systèmes occidentaux ; la Russie accroîtrait sa production et déploierait sa propre intelligence artificielle. Ainsi, la prochaine étape du conflit, si jamais elle survenait, serait une guerre très différente technologiquement. Le risque majeur de cette hypothèse est ici celui d’une course incontrôlée aux armements autonomes, un flash-crash des systèmes militaires.
Du point de vue russe, la principale objection serait : « Ce n’est pas pour cela que nous nous sommes battus. » Les territoires sont conservés, mais les sanctions demeurent, l’OTAN se renforce, l’Ukraine se réarme. La situation stratégique se dégraderait chaque année de gel supplémentaire. En d’autres termes, le temps commencerait, pour la première fois, à jouer contre la Russie.
À l’inverse, les Occidentaux auraient le temps de leur côté. La Russie s’affaiblirait économiquement, avec épuisement du Fonds de la richesse nationale, augmentation de la charge de la dette et stagnation du secteur civil. L’Ukraine se renforcerait sur le plan militaro-technique. Au rythme actuel de consommation, la Russie épuiserait ses réserves de blindés restaurables d’ici à 2027, sans disposer de capacités productives susceptibles de compenser ces pertes. De fait, la croissance industrielle du complexe militaro-industriel n’est plus que de 3 % en 2025, contre 57 % en 2024, ce qui démontre qu’aucun « second souffle » ne s’est produit.
Il s’agit malgré tout du deuxième scénario le plus probable. Si Trump ne précipite pas d’accord, le conflit se fige par pure inertie. Les deux camps sont trop faibles pour l’emporter, mais trop forts pour être vaincus. C’est aussi le scénario le plus « paresseux » : en définitive, il n’exige de décision active de la part d’aucune des parties.
Cinquième scénario : une guerre prolongée
Probabilité : 15 %
Horizon : 24-36 mois
Dans cette configuration, le conflit se poursuit au niveau d’intensité actuel, sans gel, ni percée. La Russie subit des pertes mensuelles de 20 000 à 25 000 hommes, sur fond de progression lente – 100 à 200 mètres par jour – et de poursuite de la guerre des drones, avec des frappes des deux camps contre les infrastructures adverses. Autrement dit, une stratégie d’épuisement.
Pour que ce scénario se matérialise, il faut que toutes les initiatives diplomatiques aient échoué.
Trump se recentre sur d’autres priorités : l’Iran, la Chine, la politique intérieure ou encore les élections de mi-mandat. La trêve pascale du 11-12 avril ne débouche pas sur un élargissement du volet diplomatique. L’Europe maintient son aide au niveau actuel. La Russie ne peut avancer, l’Ukraine ne peut contre-attaquer. Aucun des deux camps n’est prêt à céder et l’aversion aux pertes empêche les deux parties d’envisager une sortie rationnelle.
La stratégie correspondante, côté russe, est celle de « la guerre jusqu’aux dernières limites de l’économie », soit des dépenses militaires de 14 000 à 15 000 milliards de roubles par an (environ 6 % du PIB). Le déficit budgétaire du premier trimestre 2026 atteint déjà 4 580 milliards, contre un plan annuel de 3 800 milliards. Du côté du Fonds de la richesse nationale, la partie liquide a déjà diminué de 4 000 milliards et pourrait être épuisée d’ici fin 2026. On bascule vers un financement par la dette : émission accrue d’obligations d’État (alors que la dette publique atteint les 31 300 milliards en mars 2026), jusqu’à 35-40 % du PIB d’ici à 2028. Avec un taux directeur à 15 %, le service de la dette absorberait plus de 15 % du budget. Le secteur civil s’enfermerait dans la stagnation : crédit immobilier en baisse de 45 %, construction en baisse de 8,2 %, croissance du crédit à 2,1 %. La prévision d’un taux à 12-13 % d’ici fin 2026 pourrait ne pas se réaliser, la pression inflationniste des dépenses militaires empêchant un passage sous les 10-12 % en cas de guerre prolongée.
L’Ukraine entrerait quant à elle dans la « stratégie de survie ». La mobilisation se poursuivrait avec des résistances croissantes. L’aide occidentale se maintiendrait au niveau « juste suffisant pour ne pas perdre ». Les infrastructures continueraient de subir des frappes constantes : 50 % des capacités de production électrique endommagées, des coupures pouvant atteindre 22 heures par jour, des frappes contre les réseaux de chauffage en hiver. L’économie dépendrait de plus en plus des injections extérieures – qu’on peut estimer à 30 à 40 milliards de dollars par an de la part de l’Union européenne et des organisations internationales.
En théorie des jeux, il s’agit donc d’une « guerre d’usure » à l’état pur. Chacun des camps subit des pertes en espérant que l’adversaire cédera le premier. Selon la Prospect Theory de Daniel Kahneman, les acteurs tendent à prendre davantage de risques lorsqu’ils enregistrent déjà des pertes : ils préfèrent « doubler leur mise » plutôt que de prendre acte des pertes. L’issue rationnelle serait naturellement la négociation, mais les biais cognitifs (le piège des coûts irrécupérables et l’aversion aux pertes) bloquent toute sortie rationnelle du jeu. Pour la Russie, c’est la logique : « Nous avons déjà tant perdu, impossible de nous arrêter sans obtenir de gains concrets ». Pour l’Ukraine : « Nous nous sommes tellement sacrifiés que nous ne pouvons reculer sur la question territoriale. »
Socialement, on assiste côté russe à une « lassitude silencieuse » croissante, qui ne prend pas tant la forme de la contestation ouverte (réprimée par les forces de sécurité) que de la désocialisation : hausse de l’alcoolisme, de la dépression, de l’émigration des cadres qualifiés, baisse de la natalité. Le modèle économique du « canon versus beurre » peut fonctionner deux à trois ans, mais pas indéfiniment. L’approbation de Poutine pourrait tomber sous les 60 % d’ici à 2028 – et le soutien réel sous la barre des 50 %. Le seuil critique de la « spirale du silence » serait franchi lorsque les gens cesseraient d’avoir peur de s’exprimer. Par le passé, ce phénomène est survenu en Russie lors des baisses sensibles du niveau de vie, comme pendant la perestroïka de 1986-1991.
Pour l’Ukraine, cela signifierait une véritable catastrophe humanitaire : 8 millions de réfugiés à l’étranger, 6 millions de déplacés internes, un effondrement démographique (avec une natalité chutant de moitié) et la perte d’une génération entière d’hommes âgés de 25 à 45 ans, du fait de la mobilisation, de l’émigration et des pertes au combat.
Le cadre juridique correspondant est celui du statu quo. Sur fond de durcissement des sanctions, l’isolement de la Russie s’accentue, sans toutefois atteindre le niveau de l’Iran ou de la Corée du Nord, puisque la Chine, l’Inde et le Sud global poursuivront leurs échanges.
Technologiquement, cela signifie aussi une accélération de la course aux armements dans le domaine des drones. À l’horizon 2028, les deux camps pourraient disposer de systèmes de combat entièrement autonomes. La cyberguerre, elle aussi, redouble d’intensité, à mesure que l’IA devient l’outil principal de gestion du combat. Le risque est alors celui du flash-crash, lorsque les systèmes autonomes des deux camps entrent en interaction imprévisible sans contrôle humain, provoquant une escalade en quelques minutes et non plus en quelques jours.
Conformément à la logique de 1912 et 1941, la Russie partira du principe : « Nous saurons tenir ; nous sortons toujours vainqueurs des guerres longues ». Les réalités économiques des années 2020 diffèrent pourtant de celle du XXe siècle, du fait de la mondialisation (même dans un contexte de sanctions), de la dépendance technologique (notamment pour l’importation de composants microélectroniques) et du déclin démographique.
L’Occident considèrerait quant à lui que « la Russie s’affaiblit à vue d’œil ». De fait, à la vitesse de consommation actuelle, les blindés susceptibles d’être restaurés seraient épuisés d’ici à 2027. La croissance du complexe militaro-industriel plafonne à 3 % en 2025, contre 57 % en 2024. Les recettes pétrogazières ont chuté de 45,4 % au premier trimestre 2026 et le multiplicateur militaire de 1,5x ne suffirait pas à lui seul à compenser la contraction du secteur civil au-delà d’un horizon de deux ans.
D’où notre estimation de 15 %. En cas d’échec de la diplomatie, la guerre se poursuit tout simplement par inertie. Les deux camps sont trop profondément engagés dans le conflit pour en sortir sans impulsion extérieure. L’aversion aux pertes joue à plein, et des deux côtés.
Sixième scénario : une paix de compromis
Probabilité : 5 %
Horizon : 12-24 mois
Cette configuration suppose un véritable traité de paix comportant des concessions mutuelles. La Russie restituerait une partie des territoires (une partie ou l’intégralité des régions de Kherson et de Zaporijjia) en échange de la reconnaissance de la Crimée et d’une partie du Donbass. L’Ukraine obtiendrait des garanties de sécurité et un parcours vers l’Union européenne, avec un moratoire de 15 à 25 ans sur l’entrée dans l’OTAN.
Pour que ce scénario se réalise, il faut un changement de configuration politique chez l’une des deux parties : soit un affaiblissement significatif de la position de Poutine (fait peu probable vu la structure actuelle de la verticale de pouvoir), soit un changement de gouvernement en Ukraine (avec une crise constitutionnelle liée à l’absence de mandat de Zelensky, l’état-major militaire pouvant présenter ses propres candidats), soit enfin une pression extérieure puissante et simultanée des deux blocs. Cette dernière hypothèse est la plus réaliste :
- Les États-Unis mettent la pression sur la Russie par le levier des sanctions et la menace d’un armement accru de l’Ukraine ;
- La Chine en fait de même avec la Russie par ses leviers économiques (le yuan représentant 52 % du Fonds de la richesse nationale et les échanges commerciaux russo-chinois sont devenus d’une importance vitale) ;
- L’Union européenne agit de façon similaire vis-à-vis de l’Ukraine en négociant les conditions de son aide et de l’intégration du pays à l’Union.
La plupart des analyses tendent à sous-estimer le facteur chinois. Pékin pourrait pourtant exercer une pression aussi discrète qu’efficace vis-à-vis de Moscou par le taux de change du yuan, les conditions des échanges commerciaux et l’accès aux technologies. Xi Jinping a intérêt à la stabilité et ce conflit prolongé détourne la Russie de son rôle d’« arrière stratégique » de la Chine face aux États-Unis, tout en augmentant dangereusement l’instabilité énergétique.
Au niveau des stratégies respectives, la Russie devrait accepter de restituer une partie des territoires. Cette démarche s’annonce extrêmement difficile sur le plan politique compte tenu du récit actuel des « quatre nouveaux sujets, maintenant et pour toujours », inscrit noir sur blanc dans la Constitution depuis les amendements de 2022. Cette stratégie imposerait donc de repenser de fond en comble le récit dominant, au profit de la lecture suivante : « Nous avons protégé la Crimée et le Donbass ; le reste des conditions est le prix de la paix. »
L’Ukraine devrait quant à elle reconnaître la perte de facto de la Crimée et d’une partie du Donbass. La société n’y est clairement pas prête : tous les sondages montrent que plus de 70 % de la population s’opposent aux concessions territoriales. Une crise constitutionnelle ne manquerait pas de survenir. En effet, toute modification constitutionnelle relative à l’intégrité territoriale exige un référendum, lequel demeure impossible en temps de guerre.
En théorie des jeux, on parlerait d’un « marchandage de Nash ». Les deux camps nuancent leurs exigences minimales jusqu’au point où aucun des acteurs ne peut améliorer son résultat par une action unilatérale. L’équilibre ne saurait être atteint que sous contrainte extérieure, par l’intermédiaire d’un médiateur disposant d’un réel levier. Le seul tandem disposant d’un poids suffisant serait le duo Trump et Xi Jinping, mais la coordination entre ces acteurs représenterait en soi un défi géopolitique à part entière.
Socialement, c’est le scénario le plus difficile à admettre pour les deux camps. En Russie, la restitution de territoires après des centaines de milliers de pertes serait perçue comme une « trahison des morts et de leur mémoire ». Pour l’Ukraine, ce scénario de reconnaissance de la perte de territoires et de millions de citoyens serait vécu comme une « capitulation ». Aucune des parties en présence n’est en mesure de faire accepter cette option à sa propre société sans modifier le récit fondamental sur lequel repose son combat. Or, voilà quatre ans que ces récits respectifs sont continûment alimentés.
Juridiquement, cette solution s’appuierait sur un traité de paix ratifié par les parlements des deux pays. De nouvelles frontières seraient inscrites dans le droit international et le maintien de la paix serait probablement assuré non par l’ONU (bloquée par le veto), mais par une coalition de pays neutres comme la Turquie, le Brésil, l’Inde ou les Émirats arabes unis.
Nous tablons donc sur une probabilité de 5 % car ce scénario exige une transformation politique qu’aucun des deux camps n’est prêt à envisager. Les sociétés des deux pays ont fait du conflit une composante à part entière de leur identité nationale.
Septième scénario : une paix aux conditions de l’Ukraine ou de l’Europe
Probabilité : 2 %
Horizon : 24-36 mois ou plus
Dans ce scénario, la Russie serait contrainte de se rabattre sur les frontières de 2014, voire de 1991. La Crimée deviendrait un objet de négociation à part entière, voire serait restituée. L’Ukraine adhérerait à l’OTAN et recevrait des réparations de la Russie. Enfin, un régime de limitation des armements serait aussitôt instauré.
Ce scénario suppose un effondrement économique de la Russie (avec PIB en baisse de plus de 15 %, hyperinflation et défaut sur la dette intérieure), une défaite militaire d’ampleur catastrophique ou un changement de régime porté par des « négociateurs ». Ces trois hypothèses sont hautement improbables. L’économie russe est en stagnation, mais aucun signal ne permet de parler d’effondrement – la croissance se maintient à 0,6-0,8 %. L’armée s’est adaptée et le régime reste stable, au sens où la verticale du pouvoir fonctionne. Ce scénario exigerait un cygne noir de l’ampleur de l’effondrement de l’URSS en 1991, autrement dit un effondrement systémique, et non un affaiblissement graduel.
En théorie des jeux, ce serait un cas de « domination totale », soit une « solution en coin » (angle solution) situation radicale dans laquelle l’un des camps maximise ses gains tandis que l’autre tâche seulement de minimiser ses pertes.
Socialement, l’Ukraine vivrait cette issue comme le triomphe de la justice, un puissant moment de catharsis nationale. Pour la Russie, cela équivaudrait à un traumatisme national de l’ampleur de celui de 1991, entre pertes territoriales, réparations, instabilité politique et risque de fragmentation.
Le cadre juridique correspondant serait ici un traité de paix aux conditions du vainqueur, avec institution d’un tribunal pour crimes de guerre et des réparations estimées à plus de 500 milliards de dollars par la Banque mondiale.
Nous n’accordons à ce scénario qu’une probabilité de 2 % car aucun indicateur ne va dans ce sens à l’heure actuelle. Il exigerait un cygne noir que rien ne laisse présager à l’horizon.
Huitième scénario : « Jokers » et autres « cygnes noirs »
Probabilité : 5 % (pour l’ensemble des options réunies)
Horizon : Imprévisible
Des événements peu probables, mais à l’impact considérable, sont susceptibles de modifier radicalement le cours du conflit. Aucune de ces options n’est prévisible par les méthodes d’analyse classiques, puisqu’elles se situent hors du « cône de probabilité ». Il n’en reste pas moins que leurs conséquences pourraient l’emporter sur l’ensemble des autres scénarios réunis.
La première option est ici l’escalade nucléaire.
La Russie ferait usage d’une arme nucléaire tactique en menant une frappe démonstrative sur une zone inhabitée ou un objectif militaire en Ukraine. La justification théorique de cette décision serait la doctrine de « la désescalade par l’escalade », publiquement mise en avant par Sergueï Karaganov, membre du Conseil de politique étrangère et de défense. La logique sous-jacente postule qu’une frappe nucléaire limitée convaincrait l’Occident que la poursuite du soutien à l’Ukraine conduirait inévitablement à l’apocalypse, ce qui le contraindrait ainsi à se retirer du jeu.
La première conséquence pour la Russie serait un isolement immédiat et total. Des soutiens économiques de la Russie comme la Chine et l’Inde prendraient immédiatement leurs distances avec elle. Le pays subirait du même coup des sanctions totales, de l’ordre de celles qui visent actuellement la Corée du Nord.
Surtout, une riposte conventionnelle de l’OTAN serait envisageable, sous la forme d’une destruction des positions russes en Ukraine sans entrée sur le territoire russe. L’amiral à la retraite Dennis Blair, ancien directeur du renseignement national américain, estime que la réponse serait « disproportionnée ». Et la Russie le comprend fort bien. Financièrement, on obtiendrait un choc d’ampleur mondiale, un pétrole à plus de 200 dollars et une récession globale.
La probabilité de cette option est donc de moins de 1 %. Karaganov est un « faucon attitré ». Il faut bien voir que ses déclarations relèvent de la communication stratégique. Le véritable seuil de recours à l’arme nucléaire tactique serait une menace directe pour l’existence de l’État russe, laquelle ne se matérialise nulle part à l’heure actuelle. Une décision de ce type serait par ailleurs absurde : il y aurait quelque chose de paradoxal à contaminer radioactivement un territoire que la Russie cherche justement à contrôler.
L’option 8.2 est un « nouveau Tchernobyl », qui surviendrait après un accident ou une frappe ciblée contre une installation nucléaire : la centrale de Zaporijjia (la plus grande d’Europe, avec six réacteurs, sous contrôle russe depuis 2022), le sarcophage de Tchernobyl ou encore des sites de stockage de combustible nucléaire usé.
La conséquence immédiate serait une contamination radioactive touchant plusieurs pays voisins, de l’Ukraine et la Biélorussie à la Moldavie et la Roumanie, selon le sens des vents. Un cessez-le-feu immédiat serait alors imposé par l’ensemble de la communauté internationale, Chine comprise, suivi d’une évacuation de millions de personnes. La catastrophe humanitaire prendrait alors le pas sur les objectifs militaires des camps en présence. De fait, l’Agence internationale de l’énergie atomique met régulièrement en garde contre ces risques. La probabilité de cette option n’en reste pas moins faible – moins de 1 %.
L’option 8.3 prendrait la forme d’un affrontement direct entre l’OTAN et la Russie. Il pourrait survenir à la suite d’un incident impliquant un missile ou un drone russe sur le territoire d’un pays membre de l’OTAN comme la Pologne, les pays baltes ou la Roumanie), ou encore d’une provocation en mer Baltique, en mer Noire ou en Arctique. Plusieurs analystes ont conclu à la hausse des « menaces russes » visant les pays baltes en raison du survol de leur espace aérien par des drones ukrainiens. L’OTAN a officiellement averti que la Russie pourrait être en mesure d’attaquer le territoire de l’Alliance à l’horizon 2027-2030.
Les conséquences de ce scénario dépendraient de l’ampleur de l’incident. Un fait isolé produirait au maximum une crise diplomatique : rappelons ici le cas du missile tombé à Przewodów (Pologne) en novembre 2022, identifié par la suite comme provenant de la défense antiaérienne ukrainienne. En revanche, une série d’incidents ou une frappe délibérée pourraient déclencher l’article 5 de l’OTAN et produire une escalade rapide vers un affrontement entre les deux blocs nucléaires.
La probabilité de cette option est de l’ordre de 1 % à 2 %. Elle présente un risque plus élevé que l’escalade nucléaire, car elle pourrait survenir accidentellement, du fait d’une simple erreur de navigation d’un drone, du dysfonctionnement d’un système de guidage ou de tout autre facteur humain imprévisible.
L’option 8.4 se présenterait en cas de changement de régime dans l’un des pays concernés. En Russie, il pourrait s’agir d’un « coup de palais » orchestré par un groupe issu des services de sécurité. Ces acteurs venus du FSB, du ministère de la Défense ou du Conseil de sécurité écarteraient Poutine afin de conclure une paix à des conditions acceptables. Il existe effectivement un précédent historique : la destitution de Khrouchtchev en 1964, sans effusion de sang ni publicité, par simple décision du Politburo. Mais cette hypothèse reste extrêmement improbable dans la verticale de pouvoir telle qu’elle se présente aujourd’hui. Tous les concurrents potentiels ont été neutralisés : Prigojine a été éliminé, Choïgou a été muté, Sourkov a été écarté. Côté ukrainien, il faudrait que la crise constitutionnelle remette définitivement en question la légitimité de Zelensky, dont le mandat présidentiel est expiré. L’état-major militaire (à travers Syrsky, voire Zaloujny, déjà écarté, mais toujours très populaire) pourrait alors proposer sa propre alternative. La probabilité est ici extrêmement faible, tant le mandat populaire en faveur de la poursuite de la résistance demeure. Nous estimons donc la probabilité d’ensemble de cette option à moins de 1 %.
L’option 8.5 repose sur l’effet domino iranien : la trêve américano-iranienne du 8 avril s’effondre, les négociations au Pakistan échouent, Israël poursuit ses frappes contre le Liban et l’Iran en dépit de la trêve – l’aviation israélienne ayant déjà mené des frappes après l’annonce de celle-ci. L’Iran ferme alors le détroit d’Ormuz et le Brent dépasse les 200 dollars, provoquant une récession mondiale.
Pour le conflit, cela signifie une hausse brutale des revenus pétroliers en Russie – celui de l’Oural se négocierait à 150-160 dollars si le Brent atteignait les 200 – qui viendrait alléger d’autant la pression budgétaire. L’Occident subirait aussitôt une crise énergétique et une récession industrielle qui le forceraient à déplacer son attention et ses ressources de l’Ukraine vers le Moyen-Orient. L’Ukraine perdrait donc son statut prioritaire dans l’agenda occidental.
Une variante extrême de cette option supposerait que l’Iran transfère à la Russie de l’uranium enrichi ou des technologies nucléaires, produisant un chantage nucléaire d’un niveau inédit. Une variante peu probable, mais à ne pas exclure en cas d’effondrement du régime iranien.
Dans l’ensemble, cette option présente une probabilité comprise entre 1 % et 2 %, malgré l’extrême fragilité de la trêve iranienne, déjà violée par Israël.
L’option 8.6 serait déclenchée par un coup de théâtre technologique, tel qu’une percée dans le pilotage par IA d’essaims de drones, conférant à l’un des camps un avantage tactique absolu. Ou encore une cyberattaque contre des infrastructures critiques (réseau électrique, système bancaire, commandement militaire), sapant radicalement la capacité de l’un des camps à mener la guerre. Les autres possibilités comprennent une architecture d’intelligence artificielle inédite, l’application de l’informatique quantique au déchiffrement des communications militaires, une arme à énergie dirigée (systèmes laser de défense anti-aérienne capables d’intercepter des drones pour 0,01 dollar le tir, contre 100 000 dollars pour un missile). En toute hypothèse, la probabilité de cette option est de moins de 1 %.
Dans tout scénario de « joker » ou « cygne noir », le Kremlin utiliserait assurément la rhétorique nucléaire comme instrument de pression, et non comme une stratégie réelle. Karaganov et Patrouchev restent des « faucons » au service de la communication stratégique. Le véritable seuil de recours à l’arme nucléaire tactique reste la menace à l’existence même de la Russie, qu’aucun signe ne permet de déceler aujourd’hui.
Vu d’Occident, les « jokers » et autres « cygnes noirs » représentent la principale source d’inquiétude pour les planificateurs de la défense. Ici, le facteur essentiel n’est pas tant la probabilité de chaque événement à l’état isolé que la probabilité cumulée que survienne « un événement imprévisible, quel qu’il soit ». Or, cette probabilité est sensiblement supérieure à 5 %. Comme le rappelle Nassim Taleb, les « cygnes noirs » sont par définition imprévisibles. Dans ce contexte, la meilleure stratégie n’est pas la prévision, mais la résilience aux chocs. Pour les deux camps en présence, cela signifie une diversification des sources d’énergie, la constitution de stocks de ressources critiques, des plans d’évacuation et une attention redoublée à la cybersécurité.
Conclusions stratégiques
1. La fenêtre de négociation maximale pour la Russie se situe à l’été-automne 2026.
Au-delà de cette période, l’équilibre risque de se renverser. La partie liquide du Fonds de la richesse nationale s’épuiserait rapidement, au rythme des ponctions actuelles (environ 400 milliards par trimestre). Le réarmement européen prendrait de l’ampleur (de l’ordre de 50 à 60 milliards de dollars d’ici à 2027) et Trump, entièrement absorbé par les élections de mi-mandat, pourrait perdre tout intérêt pour un quelconque « accord ». La stratégie optimale consisterait à obtenir le maximum par voie diplomatique tout en maintenant en parallèle une pression militaire constante – non pas l’une ou l’autre option, mais les deux à la fois.
2. Le temps est un allié précieux, mais pas indéfiniment.
Au rythme de dépenses actuel, la partie liquide du Fonds de la richesse nationale pourrait être épuisée dès fin 2026 ou début 2027. L’alternative serait un recours accru aux obligations d’État (avec une dette publique s’élevant déjà à 31 300 milliards de roubles en mars 2026). Avec un taux directeur de 15 %, le coût du service de la dette dépasserait cependant 15 % du budget. Le multiplicateur militaire de 1,5x ne compenserait pas la contraction du secteur civil pendant plus de deux ans. La baisse simultanée du crédit immobilier, du secteur de la construction et de la croissance du crédit constituent autant de signes d’une stagnation de l’arrière civil, qui sape les fondements mêmes de l’effort de guerre russe.
Les recettes pétrogazières ont chuté de 45,4 % au premier trimestre 2026 en tombant à 1 440 milliards de roubles et le budget ne parvient pas à s’équilibrer. L’abaissement du taux directeur à 12-13 % avant la fin 2026 (selon la prévision de Sberbank) offrirait un répit au secteur civil, mais la pression inflationniste pourrait lui faire obstacle en cas de guerre prolongée.
3. La protection de l’arrière est une condition sine qua non dans tout cas de figure
Aucun avantage stratégique ne saurait être atteint sans aborder de front le problème de la défense anti-aérienne à l’arrière. Le Flamingo ukrainien (FP-5) frappe à plus de 1 500 km, avec une coque composite qui complique sa détection ; en parallèle, le FP-7 balistique (200-300 km, 1 500 m/s) et le FP-9 (850 km) poursuivent leur développement. Les drones FPV, dont la portée a maintenant triplé (150 km), effectuent des frappes en profondeur sur des installations autrefois jugées sûres. Entre 10 et 15 % des capacités de raffinage sont endommagées et jusqu’à 35 % des composants de défense anti-aérienne ont été perdus.
Au niveau de la vie économique à l’arrière, le taux directeur de 15 % étouffe le secteur civil. Les investissements sont entravés, la construction recule dans tous les domaines, les petites entreprises empruntent à plus de 20 %. La pénurie de main-d’œuvre dans les entreprises de défense (entre 80 000 et 400 000 personnes) limite la montée en puissance de la production. Trois goulots d’étranglement critiques méritent une attention particulière : la microélectronique (sans composants occidentaux, les armes de précision présentent des surcoûts conséquents), les munitions (le facteur limitant étant ici d’ordre humain, non financier, avec un premier recul de production observé en septembre 2025) et enfin les moteurs (où tous les producteurs, de l’aviation à la marine en passant par les missiles, sont en surcharge).
4. Un facteur potentiellement décisif : la supériorité technologique
Le premier camp capable de mettre en opération des essaims de drones entièrement autonomes (des milliers d’unités coordonnées par IA, sans opérateurs) à l’échelle d’une division obtiendrait un avantage tactique déterminant. Dans ce domaine, la Russie enregistre des succès industriels (7 à 9 millions de drones FPV, drone Lancet autonome et drones à fibre optique), tandis que l’Ukraine met l’accent sur la prédominance qualitative (navigation indépendante du GPS, guidage par apprentissage automatique, résistance au brouillage, logiciels d’IA occidentaux). L’écart tend néanmoins à se resserrer, confirmant que les investissements dans l’intelligence artificielle à usage militaire constituent une priorité stratégique.
Le missile Tsirkon est désormais d’un usage courant et massif, avec autant de tirs au cours du seul mois de février 2026 qu’à l’échelle des deux années précédentes réunies. L’Ukraine répond à ces frappes en développant ses propres systèmes longue portée et en négociant l’acquisition de SAMP/T de nouvelle génération auprès de la France.
5. L’issue la plus probable n’est pas une « victoire », mais le « meilleur » scénario parmi ceux disponibles.
Les scénarios 3 et 4 (le Trump deal et le « gel » de la situation sur le modèle coréen) totalisent à eux seuls 54 % de l’espace des probabilités. La préparation aux négociations représente donc une tâche au moins aussi vitale que la pression militaire elle-même. Les volets diplomatique et militaire doivent fonctionner non pas en alternance, mais de concert.
6. Le piège des coûts irrécupérables représente une menace cognitive bien réelle.
Selon la Prospect Theory de Kahneman, les acteurs tendent à prendre davantage de risques en cas de perte ; or les deux parties en présence enregistrent des pertes lourdes : des centaines de milliers de pertes, une diplomatie en ruine, une pression considérable sur les économies. Les conclusions d’un calcul purement rationnel aboutiraient à prendre acte de ces pertes, mais l’aversion aux pertes (loss aversion) favorise au contraire la logique : « Poussons encore un peu et tous ces sacrifices seront compensés ». D’où la nécessité d’un mécanisme d’évaluation objective, indépendant des inerties de la politique du jour.
7. La trêve pascale du 11-12 avril est un signal à prendre en compte.
Le 9 avril, Poutine a annoncé une trêve unilatérale de 32 heures, du 11 avril à 16 heures jusqu’à la fin du 12 avril. Zelensky a accepté en réponse des « mesures symétriques ». Si la trêve est respectée par les deux camps, la probabilité du volet diplomatique augmente, renforçant d’autant le troisième scénario ; en revanche, en cas de rupture, les quatrième et cinquième scénarios gagnent en probabilité. Le ministère russe de la Défense a ordonné à ses troupes de rester en alerte face à d’éventuelles provocations, ce qui confirme bien qu’il s’agit moins d’une trêve de confiance que d’un test.
L’article Les huit scénarios de la guerre en Ukraine (texte intégral de la note Sberbank) est apparu en premier sur Le Grand Continent.
27.08.2026 à 06:00
Dronophobie : enquête sur le mal du XXIe siècle
En Ukraine, soldats et psychiatres découvrent le traumatisme d’une arme qui bouleverse les frontières de la guerre.
L’article Dronophobie : enquête sur le mal du XXIe siècle est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Texte intégral (6481 mots)
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Le fusil à pompe s’est encore enrayé, et l’on se demande si les soldats qui attendent leur tour à l’orée du bois ne se posent pas tous la même question : que se passerait-il si la cible n’était pas une assiette orange vive propulsée dans les airs d’un terrain d’entraînement de la région de Kharkiv, mais un véritable drone russe chargé d’explosifs ? Les quelques secondes que « Rybak » passe à agiter frénétiquement la culasse pour éjecter une cartouche semblent soudain durer une éternité. Quelques semaines plus tôt, le premier contact des recrues avec un drone, alors un simple Mavic lancé pour un entraînement, les avait pris par surprise : peu l’imaginaient aussi rapide et agile, bien loin de la parabole prévisible dessinée dans les airs par le plateau de ball-trap.
Mais le drone domine la guerre, tout le monde cherche des parades à tous les niveaux, et le nuage de grenaille du fusil à pompe a la faveur de nombreux soldats sur le front. Autant alors l’enseigner à ces hommes récemment mobilisés et bientôt destinés au front : il ne leur reste qu’une journée dédiée à la lutte anti-drones, puis une marche de trois jours comme examen final.
Un par un, ils se succèdent donc dans une gorge de ce terrain d’entraînement vallonné et empoignent pour la première fois cette arme de conception israélienne et de fabrication ukrainienne. Les cartouches sont spécifiquement conçues pour la lutte anti-drones. Les boîtes qui les contiennent affichent, avec un certain optimisme, l’image d’un drone russe à longue portée. L’arme est en fait pensée pour abattre ces petits engins à faible portée qui pullulent sur le champ de bataille, plutôt que les Shahed de 2,50 mètres d’envergure qui s’abattent régulièrement sur les villes de l’arrière.
À la manœuvre derrière le lanceur de ball-trap, « Santa » a doctement expliqué aux hommes comment et quand utiliser cette arme. L’enrayement répété est, reconnaît-il, un problème. S’il devait lui-même repartir au front, l’instructeur n’hésiterait pas et garderait sa kalachnikov.
Là où les filets tiennent encore
Avec une lenteur suppliciante, la guerre est arrivée aux portes des deux dernières grandes villes du Donbass encore sous contrôle ukrainien. Il n’y a pas si longtemps, des hommes comme ceux de la 28e brigade s’entraînaient encore dans les carrières noyées des abords de Kramatorsk. L’entraînement se déroule désormais à plusieurs dizaines de kilomètres de là, loin des villes peu à peu transformées en champs de bataille. Le 21 août, l’administration ukrainienne de la région de Donetsk a officiellement classé 35 les villes de Sloviansk et de Kramatorsk comme « zones de combat ». Plusieurs dizaines de milliers de personnes vivent encore à Kramatorsk et dans la ville voisine de Sloviansk. Cafés, restaurants et salons de coiffure continuaient de tourner cet été et de servir une clientèle de plus en plus masculine et militaire. Dans ce purgatoire si particulier, plus vraiment à l’arrière mais pas encore tout à fait au front, la menace du drone domine les esprits.
Elle n’est pourtant peut-être pas, en cet été 2026, la plus potentiellement dévastatrice. Un drone FPV (pour « First Person View », lorsqu’une caméra montée sur le drone permet à l’opérateur de voir le point de vue de l’appareil) est chargé de quelque trois kilos d’explosifs, et peut être détruit de différentes manières : un filet peut l’empêtrer, un système de brouillage peut le mettre au sol et une balle de Kalachnikov ou de fusil à pompe peut l’abattre en vol. Cette menace est bien différente de celle d’une bombe planante de 250 ou 500 kilos, capable de raser un bâtiment entier et contre laquelle aucune défense n’existe pour l’instant. Lancées à plusieurs dizaines de kilomètres du front par des chasseurs russes hors de portée des systèmes anti-aériens ukrainiens, ces bombes s’écrasent tous les jours sur le Donbass, provoquant un grondement régulier et levant des colonnes de fumée à l’horizon.
Mais si la bombe planante est une arme redoutable, le drone est la seule présence permanente. Si la bombe détruit, le drone FPV — et la simple menace de sa présence — transforme immédiatement l’environnement. La toile de filets anti-drones qui s’est étendue dans la ville à partir du printemps, et qui prolonge ses mailles sur plusieurs dizaines de kilomètres le long des axes permettant d’entrer et de sortir de Kramatorsk et Sloviansk, en est l’illustration visuelle la plus flagrante. On trouve un pylône tous les quatre ou cinq mètres et ces filets (souvent des filets de pêche arrivés de Bretagne, d’Italie ou encore des Pays-Bas) sont tendus pour former des tunnels. Les constructions sont fragiles et la routine du conducteur dans la région implique aussi de croiser régulièrement des soldats installés sur des échafaudages pour faire ce que l’un d’entre eux qualifie avec un sourire de « travail d’orfèvre ». Le filet ne cesse de s’abîmer, mais rarement à cause de l’action de l’ennemi : ce sont plutôt le vent, les branchages qui s’accumulent sur la canopée ou une voiture peut-être qui s’est écrasée contre l’un des pylônes. Il faut alors grimper et, à coups de colsons, retisser soigneusement cette immense toile. Au pied de l’échafaudage, un homme scrute le ciel, sa kalachnikov le plus souvent appuyée contre une palissade avoisinante.
Le tunnel du filet anti-drones marque l’entrée d’un espace qui n’est pas celui de la ligne de front. Le drone y est encore, peut-être plus pour longtemps, intermittent.
Le front n’est pas là où les filets anti-drones tiennent et protègent, mais là où ils pendent en lambeaux inutiles, ayant été frappés à de multiples reprises dans des environnements trop exposés pour qu’on puisse y envoyer des soldats les réparer.
Dans cet espace intermédiaire, où le filet anti-drone constitue une protection contre une menace réelle mais pas encore accablante, la présence du drone vient d’abord entraver et étouffer le mouvement. En effet, c’est surtout celui des véhicules que le pilote de drone cherche à contrôler, et c’est donc de celui-ci que découle le risque. Se déplacer devient alors une source de réflexion. Ai-je vraiment besoin de prendre la voiture aujourd’hui ? D’emprunter ces quelques kilomètres de route entre Sloviansk et Kramatorsk, qui sont le plus souvent surveillés par des drones de reconnaissance russes ? Evgueni Pavenko, pasteur protestant de Kramatorsk qui a déjà connu, il y a quelques mois, la frappe d’un drone sur un train, raconte avec un sourire nerveux comment le drone en vient à dominer : croiser les restes calcinés d’une voiture, entendre le bourdonnement d’un drone FPV et courir, courir pour se cacher durant des moments encore suffisamment espacés pour permettre un semblant de vie normale entre deux frappes. La menace ne grandit pas de manière égale et les quartiers les plus proches du front sont aussi les plus exposés. L’administration de Kramatorsk a ainsi cessé la collecte des déchets dans plusieurs zones du sud et de l’est de la ville au cours de l’été, car le risque de frappe de drone y est devenu trop élevé.
Même le filet, devenu symbole visuel de l’emprise du drone sur l’espace et l’esprit, n’est pas une panacée : « Ça n’arrête qu’un FPV, un Lancet va tranquillement passer au travers », grogne un soldat au bord d’une route, occupé à tenir l’échafaudage branlant sur lequel l’un de ses hommes répare un filet. En ville, il faut aussi laisser des ouvertures devant chaque maison, immeuble ou croisement : autant d’endroits par lesquels un drone peut facilement s’introduire. Et un couloir totalement hermétique peut se transformer en piège mortel si un drone parvient malgré tout à y entrer, empêchant alors toute fuite des véhicules sur la route. « Mais enfin, on se sent quand même plus léger en rentrant sur une route avec ces filets », lance un sapeur. À côté de lui, un autre l’interrompt : « Enfin, ça dépend… Certains vont voir le filet et se disent : “Bon, ça veut dire que les drones volent par ici…” ».
Les « petits dieux »
Le silence se fait soudain dans la pénombre du salon, la conversation est interrompue par le mouvement sur l’imposant écran de ce poste de commandement de bataillon installé dans une bicoque anonyme de Kramatorsk. Un flux vidéo unique est venu remplacer la dizaine d’images en direct de drones provenant du front de Kostiantynivka. Confortablement installés sur un divan, « Kuma », un navigateur de 35 ans, « Balkan », un pilote de 26 ans, et « Pasitchnik », un sapeur de 29 ans, observent en professionnels la manœuvre d’un de leurs collègues, sans doute lui aussi installé quelque part dans Kramatorsk.
Sur l’image en noir et blanc, le drone survole une route déserte, puis descend doucement au-dessus d’une rangée d’arbres. On devine le pilote réfléchir quelques instants, son navigateur lui indiquant peut-être la cible de cette mission : une position retranchée russe composée de sable et de rondins de bois qui dépassent légèrement du bosquet. Le drone descend et se pose nonchalamment sur l’un des rondins. Quelques flammes apparaissent avant que l’image ne soit coupée. On n’a vu personne sur ces images d’une position russe et « Balkan » ne pense pas que les pilotes eux-mêmes savaient si la position était occupée ou non. Quoi qu’il en soit, une casemate de détruite, c’est une opportunité en moins de se cacher et de se reposer pour les groupes d’assaut russes tentant de dépasser Kostiantynivka, à 20 kilomètres au sud.
Kuma, Balkan et Pasitchnik (dont le nom de guerre « apiculteur » fait référence à sa profession dans le civil) combattent là où les filets anti-drones ont depuis longtemps perdu toute utilité. Ils vivent lors de ces rotations avec le drone comme présence constante et lancinante. Leur statut de membres d’équipage de drones en fait des cibles privilégiées pour les pilotes russes. Pour se rendre sur leur position, non loin de la ville de Kostiantynivka, ils ont, comme beaucoup, abandonné les véhicules, même blindés et cintrés de cages de métal, que les pilotes visent en priorité. C’est en scooter électrique qu’ils descendent cette route jonchée de carcasses de véhicules calcinés et encore quadrillée de filets anti-drones déchirés et inutiles. Ils doublent régulièrement des robots sur roues chargés de munitions ou de vivres, qu’ils rangent sur le côté pour éviter un véhicule revenant à tombeau ouvert du front. Le scooter a l’avantage d’être plus discret qu’un véhicule à quatre roues, tout en étant bien plus rapide et moins fatigant qu’une marche à pied. Le drone a transformé l’environnement et le mouvement. Il remodèle aussi l’esprit de tous ceux qui vivent sous sa surveillance. Pasitchnik n’hésite pas quand on lui demande s’il considère l’artillerie comme plus ou moins stressante que la frappe de drone : « Beaucoup moins, bien sûr. L’obus est aveugle, il ira s’écraser à une centaine de mètres de vous la plupart du temps, et dans tous les cas, il ne vous poursuivra pas. »
En effet, le drone a industrialisé la traque, une activité guerrière autrefois réservée aux snipers et à de petits groupes de commandos. Il est éminemment personnel, chaque attaque étant menée avec la conscience directe qu’il y a derrière un pilote qui observe, dirige et s’adapte. Le missile ou l’obus ne visent que des coordonnées, alors que le drone et l’homme qui le dirige visent une personne. Un pilote qui n’a pas trouvé sa cible peut, avant de tomber à court de batterie, jeter son drone sur la première voiture venue. Un drone peut pénétrer délicatement par la fenêtre d’un immeuble, regarder à gauche et à droite, prendre le temps de la réflexion. « C’est intéressant, ce moment », me confiait l’année dernière un pilote de drone en mettant sur pause une vidéo montrant l’un de ses vols sur son téléphone — image figée où deux soldats russes dans un champ viennent d’apercevoir le drone ukrainien et commencent à courir dans deux directions opposées. « À ce moment, vous décidez qui vit et qui meurt », continue l’homme. Le pilote de drone, dit-il doucement, est un « petit dieu ».
Sur le front, la menace permanente des drones transforme également les hommes. Ioulia Matvieieva, une professionnelle de santé mentale, réalise régulièrement des formations aux premiers secours psychologiques avec des unités de l’armée ukrainienne : « Dans une situation typique de stress aigu, vous avez d’abord le déclenchement de l’épisode stressant, qui va ensuite culminer avant de prendre fin. » « Mais avec des attaques de drones, il n’y a jamais de début ou de fin clairement définis de l’épisode ; c’est une période prolongée que vous passez dans l’attente d’une attaque. » Les spécialistes évoquent un mélange d’hypervigilance et d’anxiété anticipatoire.
Sur le front, presque tout est d’abord affaire de bruit, raconte Balkan, impressionnante figure de guerrier trapu et barbu. Il faut écouter en permanence pour pouvoir réagir : c’est d’ailleurs l’avantage de ces scooters électriques utilisés par les pilotes, bien plus silencieux qu’un 4×4 qui risquerait de couvrir le bruit d’un drone. Des détecteurs de drones existent, capables même d’intercepter le flux vidéo d’un drone ennemi, mais les appareils à fibre optique sont indétectables par ce biais. La seule solution est donc de détecter ce bourdonnement caractéristique qui peut être isolé ou se transformer en insoutenable ruche lorsque des dizaines de drones opèrent dans la même zone. Il faut écouter pour pouvoir se cacher, explique Balkan : « Parce qu’en tirant, vous risquez de révéler votre position ; le flash d’une rafale de mitrailleuse est très visible sur une caméra. » Mieux vaut alors trouver un fourré et attendre, attendre, jusqu’à ce que le bourdonnement s’estompe ou qu’une explosion retentisse. Et de reprendre alors la marche.
Cette tension constante est épuisante, explique Yuliia Matvieieva : « C’est comme de rouler pied au plancher ; si vous le faites trop longtemps, vous aurez un accident ou vous tomberez à court d’essence, mais c’est simplement impossible de le faire en permanence. » À quelle vitesse ? Sur le front, les hommes perdent environ la moitié de leur efficacité au bout de dix jours dans leurs casemates, estime Balkan. La crainte des drones isole également les hommes de la lumière naturelle (sortir, c’est risquer d’être repéré et donc touché), sans parler du manque de sommeil.
Un trouble mal nommé
La question de la manière dont cette menace et cette peur constantes des drones transforment les hommes n’a pas encore trouvé de réponse. Les exemples et les anecdotes abondent au détour des conversations : un ami de ce sapeur ukrainien qui croit entendre des drones même lorsqu’il n’y en a pas ; un autre traumatisé par un coup de tonnerre ; un soldat incapable de monter dans une voiture après avoir été blessé par une frappe de drone alors qu’il conduisait son véhicule. Il s’agit d’une forme particulière de stress post-traumatique appelée « dronophobie » et qui reste encore sous-étudiée.
Le 9 juin, un séminaire en ligne organisé par « Ti Yak ? » (« Comment tu vas ? »), une initiative de promotion de la santé mentale fondée par la première dame d’Ukraine, tente de dresser un premier état des lieux des connaissances. Face à une audience en ligne de plusieurs centaines de professionnels de santé venus des quatre coins de l’Ukraine, le psychiatre Serhiï Andriïtchenko présente un tour d’horizon de ce qu’il qualifie lui aussi de phénomène « complexe et encore mal étudié ». Il utilise le terme « dronophobie », qu’il qualifie néanmoins d’imparfait : « Il serait plus correct, à l’heure actuelle, de qualifier la dronophobie d’« anxiété liée aux drones ». Pourquoi ? Parce que l’aspect le plus important n’est pas simplement la peur, mais « une réaction psychique pathologique à un stimulus précis. »
Si la réaction à une attaque de drone est différente de celle qui survient lors d’une frappe d’artillerie, c’est d’abord en raison de la « visualisation » de la menace, explique le psychiatre : le soldat ou l’habitant de Kramatorsk peut voir le drone arriver, alors que l’obus est invisible. Les deux armes diffèrent également par le son : le sifflement de l’obus ne se fait entendre qu’à la toute dernière seconde, trop tard pour réagir, alors que le bourdonnement des drones sur le champ de bataille entraîne « une pression acoustique constante ».
« Autrement dit, cette présence est ressentie en permanence, en particulier par les militaires sur le champ de bataille. Ils ne cessent de se dire que le ciel est envahi par une multitude de drones, sans jamais pouvoir vraiment comprendre à qui ils appartiennent. S’agit-il des nôtres ou de ceux de l’ennemi ? Que se passe-t-il ? » Tout cela débouche sur un sentiment d’être constamment pris pour cible, qui, selon le psychiatre, est décuplé par la consommation de vidéos montrant des frappes de drones, et qui peut donner l’impression inconsciente d’une omnipotence du drone, qui touchera toujours sa cible. Or, la majorité des drones FPV échouent à toucher leur cible.
Il n’hésite pas à appeler à la censure des chaînes Telegram qui diffusent ces vidéos et s’inquiète aussi de l’impact psychologique des drones sur les pilotes eux-mêmes. La distance, explique-t-il, peut entraîner un sentiment « d’impunité » chez le pilote, qui peut mener à un « désir d’infliger de la douleur et des blessures ». Une tentation difficile à ignorer dans le « safari humain » perpétré par les forces russes à Kherson : une campagne de frappes de drones contre la population civile de cette ville du sud de l’Ukraine, que l’ONU a dénoncée l’année dernière comme un « crime contre l’humanité » 36.
La menace du drone est personnalisée, rendue plus aiguë par la conscience qu’un homme est à la fois acteur et témoin de cette violence. Même la prévention de la menace ne peut se faire sans nourrir cette anxiété permanente : le détecteur de drones capable d’intercepter les flux vidéo d’appareils pousse ainsi à une surveillance constante, de toute façon indispensable. cas terrible et sans doute unique dans l’histoire de l’humanité d’un outil permettant aussi à la proie de voir le point de vue du chasseur alors que le drone s’abat.
Le psychiatre évoque surtout les effets neurologiques : « On observe une hyperactivité de l’amygdale. Le cerveau est constamment en état d’alerte, ce qui entraîne un type de réaction impulsive : hypervigilance, irritabilité, etc. La surcharge sensorielle et le fait de scruter et d’écouter en permanence épuisent les centres de contrôle du cerveau. Cela entraîne une détresse cognitive. » L’impossibilité pour le cerveau de profiter d’un moment de calme pour assimiler les informations et les replacer dans leur contexte entraîne l’épuisement et peut déboucher sur ce que le psychiatre qualifie d’attitudes « contre-intuitives », par exemple s’exposer au danger au lieu de s’en préserver.
L’élastique qui ne retrouve plus sa forme
Épuisante et intenable à terme, cette hypervigilance à laquelle les soldats sont soumis sur le front est pourtant parfaitement rationnelle. « C’est important de le rappeler », insiste Yuliia Matvieieva. « Face à une menace de mort, il est normal d’être hypervigilant et de constamment scanner son environnement. » La peur du drone n’est pas, à ce stade, « post-traumatique », le traumatisme étant toujours en cours. Lorsqu’elle dure plusieurs semaines ou plusieurs mois, l’épuisement se mêle alors à l’accoutumance.
Mais il arrive toujours un moment où le soldat quitte sa position — à pied, en scooter ou peut-être dans un véhicule blindé —, monte dans une voiture et roule vers l’arrière, d’abord sous des filets anti-drones intacts, puis sur une route sans protection, car celle-ci n’est plus nécessaire. Le silence se fait, mais l’hypervigilance reste présente. « Beaucoup de soldats me disent que plus ils s’éloignent du front, plus ils se sentent anxieux », confie Yuliia Matvieieva. Elle évoque l’image d’un élastique tendu trop longtemps et incapable de retrouver sa forme originelle. C’est alors seulement que l’anxiété devient pathologique. Serhii Andriichenko avertissait dans son séminaire que la « dronophobie » n’est pas pure et se mélange à des formes plus classiques de stress post-traumatique. L’hypervigilance persiste et se transforme en une tentative de garder le contrôle au-delà du rationnel : un homme pourra ainsi, durant une attaque de drones Shahed, se rapprocher des fenêtres pour tenter d’apercevoir le drone, alors même qu’il n’a aucun moyen de l’arrêter, ou éviter de passer par un parc trop exposé à une possible frappe de drone (même si la ville est totalement hors de portée de tout drone FPV). Comme dans les formes plus classiques de PTSD, le son est un déclencheur de traumatismes. Il y a tant de sons qui peuvent rappeler le bourdonnement du drone FPV : une tondeuse dans la cour d’un hôpital militaire, l’accélération d’une voiture électrique, une simple vidéo sur un téléphone.
Le problème ne disparaîtra pas, et l’Ukraine fait déjà face à la perspective d’une nation traumatisée par les drones.
Non loin de Kramatorsk, un psychologue militaire en congé dans une datcha de campagne soupire : « Tout le monde souffrira de PTSD, ce sera juste une question de degré. »
Déjà, une poignée d’incidents donnent un aperçu du traumatisme du moment et des potentiels problèmes futurs. Ainsi, ce jugement d’un tribunal de Kiev, publié l’été dernier pour des faits survenus en avril 2025, relate un incident parmi tant d’autres : « Interrogé à l’audience, le prévenu a pleinement reconnu sa culpabilité, s’est sincèrement repenti et a déclaré au tribunal qu’il avait passé la commission médicale militaire (VLK) le 5 avril de cette année, et qu’il s’était rendu à son unité militaire au volant de son propre véhicule le 6 au matin. Près de la ville d’Ouman, il s’est arrêté pour se reposer et sa voiture a été percutée par un autre véhicule. À la suite de cet incident, une patrouille a été appelée sur les lieux et la voiture a été enlevée par une dépanneuse. Il s’est ensuite rendu à Kiev et a séjourné chez des connaissances. Ce jour-là, il a logé dans l’appartement de ces connaissances. Le matin, il s’est levé et a commencé à consommer de l’alcool — une bouteille de whisky qu’il avait reçue en cadeau. Il a décidé de nettoyer son arme, puis il lui a semblé entendre le bruit d’un drone. Il est sorti sur le balcon et a commencé à tirer. Il s’est alors rendu compte qu’il faisait jour et qu’il n’y avait aucun drone. Il a déclaré avoir participé à la guerre en tant que volontaire et souffrir d’une peur des drones. Il avait assisté à la mort d’un frère d’armes sous ses yeux. Il détient un permis valide pour l’arme avec laquelle il a tiré. »
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19.08.2026 à 15:15
Dans un appel aux Ukrainiens, Fedorov défie Zelensky (texte intégral)
L’ancien ministre de la Défense vient-il de provoquer la plus grave crise politique depuis le limogeage de Zaloujny ?
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Texte intégral (3275 mots)
Le 16 juillet, Volodymyr Zelensky a limogé son ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov, dans le cadre d’un remaniement ministériel controversé. Le départ de cette figure populaire, qui a joué un rôle de premier plan dans la transformation de l’armée, notamment en matière de drones et de technologie, a ouvert en Ukraine la crise politique la plus importante depuis le limogeage de Valery Zaloujny, l’ancien commandant en chef de l’armée.
Plusieurs manifestations ont éclaté à travers le pays, alors qu’un effet domino s’enclenchait dans les institutions de l’armée. Le colonel Pavlo Yelizarov, commandant adjoint de l’armée de l’air, avait dénoncé « un coup dur porté à la défense du pays » et démissionné aux côtés d’influents conseillers dont Serhii Beskrestnov, l’un des experts ukrainiens les plus reconnus en matière de drones, et l’ancien conseiller de Fedorov, Serhii Sternenko.
Le président ukrainien avait expliqué sa décision en déclarant vouloir préserver l’« unité » du commandement militaire. Cette décision avait toutefois été perçue comme une victoire de l’ancienne garde de l’armée, incarnée par le commandant en chef Oleksandr Syrsky, critiqué pour son style de commandement « soviétique », qui provoque des pertes élevées parmi les rangs de l’armée, et pour entretenir un réseau d’officiers fidèles qu’il récompense par des postes de commandement.
L’analyste ukrainien Tatarigami, ancien officier jouissant d’une voix influente dans les cercles militaires, avait déclaré à ce moment : « Le président Zelensky a préféré le confort de l’ancienne garde, incompétente, au changement et à une nouvelle vision ».
Le 21 juillet, sous la pression des manifestants, Zelensky limoge à son tour le commandant en chef de l’armée Syrsky et nomme à son poste Mykhaïlo Drapatyi. Fedorov a refusé plusieurs postes qui lui ont été proposés, dont celui de vice-Premier ministre, et demandait depuis à revenir à la Défense.
Hier, 18 août, le président ukrainien a décidé de nommer définitivement Ievhenii Khmara au poste de ministre de la Défense, fonction qu’il occupait par intérim depuis le 16 juillet. Sa nomination doit désormais être approuvée par la Rada, mais cette annonce a définitivement fermé la porte à un retour de Fedorov.
Le discours que nous traduisons ci-dessous a été publié hier, mardi 18 août dans la soirée, sur Youtube avec le titre « Звернення до українців : про корупцію, кризу управління і Україну, яку ми маємо побудувати » (Appel aux Ukrainiens : sur la corruption, la crise de la gouvernance et l’Ukraine que nous devons construire).
Il s’agit d’une prise de parole inédite dans le débat politique ukrainien : il se présente comme une adresse directe au peuple ukrainien et une remise en question profonde de l’autorité du président Zelensky, dont Fedorov appelle à vérifier son soutien réel dans le pays en organisant des élections.
Fedorov avait été nommé au ministère de la Défense en janvier. Originaire de Zaporijia, une ville située à une trentaine de kilomètres du front, il incarnait l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants dans le domaine de la défense. Avant sa nomination, il avait dirigé le ministère de la Transformation numérique pendant plus de six ans, où il a notamment joué un rôle actif dès 2022 dans la mise en service de terminaux Starlink. Il est la troisième personnalité la plus populaire en Ukraine, derrière Zelensky et Igor Terekhov, le maire de Kharkiv.
Depuis l’entrée en vigueur de la loi martiale en février 2022, il est impossible d’organiser des élections en Ukraine. L’article 108 de la Constitution prévoit que le chef de l’État doit exercer ses fonctions jusqu’à l’élection d’un nouveau président. Au début de cette année, des rumeurs ont circulé selon lesquelles l’Ukraine aurait commencé à préparer l’organisation d’une élection présidentielle et d’un référendum sur un éventuel accord de paix avec la Russie, sous la pression de la Maison-Blanche. Lorsque le président américain Donald Trump avait laissé entendre l’année dernière que Kiev « se servait de la guerre » pour éviter la tenue d’un scrutin, Zelensky avait répondu que l’Ukraine était « prête à organiser des élections » dans un délai de 60 à 90 jours, à condition que ses alliés garantissent leur sécurité.
Si Zelensky jouit toujours d’une grande popularité, elle est en baisse par rapport au début de la guerre. Plusieurs scandales de corruption au sein de son cercle rapproché ont pesé sur son image ces derniers mois, et conduit à la démission de son influent directeur de cabinet, Andriy Yermak. Le président ukrainien a limogé aujourd’hui même l’une de ses principales collaboratrices après qu’un perquisition a été menée à son domicile par les autorités chargées de la lutte anti-corruption.
Selon les quelques sondages disponibles, en cas d’élection, le plus grand défi pour Zelensky ne serait pas Fedorov, mais Zaloujny, qui occupe depuis mars 2024 le poste d’ambassadeur à Londres et qui reste la personnalité la plus populaire du pays avec 66 % de confiance selon un sondage KIIS d’avril. Il est suivi par Fedorov (63 %) et Zelensky (56 %).
La prise de parole de Fedorov ne mentionne pas son avenir politique, et il ne déclare pas vouloir défier Zelensky, mais elle pourrait éloigner certains de ses partisans. Oleksandr Merezhko, député proche de Zelensky, a déclaré avoir soutenu le retour de Fedorov à la tête du ministère de la Défense, mais avoir jugé son idée d’organiser de nouvelles élections « très dangereuse et irréaliste » : « Cela affaiblirait le pays, notre unité et notre résilience. C’est pourquoi je pense que l’idée d’organiser des élections fait malheureusement le jeu de Poutine. ».
Christopher Miller, le correspondant du Financial Times à Kiev a écrit dans une publication sur X : « Les réactions de la part des responsables ukrainiens, des députés et de la société civile sont toutes relativement similaires : choc, consternation face aux critiques extraordinaires de Fedorov à l’égard de l’État, à son défi politique lancé à Zelensky et à son appel controversé à la tenue d’élections alors que les bombes russes continuent de tomber. “Il est pressé parce que les gens risqueraient de l’oublier d’ici un an”, explique une personnalité politique de premier plan à Kiev qui a toujours soutenu Fedorov. Il ajoute : des élections en temps de guerre “enterreraient le pays”. 37 »
Sa prise de parole intervient alors que l’Ukraine connaît des succès importants sur le front. La semaine dernière, Zelensky a annoncé que l’armée avait repris en six mois le contrôle de 745 km² de territoire occupé par la Russie, et libéré 26 villages dans les régions de Dnipropetrovsk, Donetsk et Zaporijia, dans le sud du pays. Les frappes en profondeur sur le territoire russe, visant raffineries et entrepôts, fragilisent de plus en plus la stratégie du Kremlin qui pourrait préparer, après le simulacre de scrutin de septembre, une nouvelle mobilisation.
Nous vivons l’une des périodes les plus difficiles et les plus décisives de notre histoire.
Chaque jour, la Russie nous rappelle à qui nous avons affaire. Elle essaie non seulement de nous briser sur le front, mais aussi de faire de la peur une partie de notre vie quotidienne. Elle cherche à nous forcer à nous habituer aux sirènes, aux explosions, aux pertes, à l’idée que la guerre durera éternellement. Mais nous ne pouvons pas nous y habituer, et nous ne pouvons pas permettre à la Russie de décider de l’avenir de l’Ukraine. C’est précisément à ce moment que l’Ukraine est confrontée à des défis colossaux.
La guerre continue, l’ennemi change de tactique, nous devons produire des armes plus rapidement, introduire de nouvelles technologies, négocier avec nos partenaires et prendre des décisions cruciales chaque jour.
Dans une telle situation, un pays ne peut pas se permettre d’être sans ministre de la Défense pleinement nommé. Ce n’est pas normal. Dans un pays qui se bat chaque jour pour sa survie, la politique de défense ne peut pas être en mode temporaire.
Mais le problème est beaucoup plus large qu’un seul poste ou qu’un seul ministère.
Nous devons répondre à une question fondamentale. Comment l’État doit-il fonctionner si la guerre dure des années ? Si elle dure encore un an, deux ans, trois ans, la Russie peut-elle effectivement avoir le droit de décider quand les Ukrainiens pourront à nouveau élire leur gouvernement ? Je suis convaincu que non.
La démocratie ne saurait être otage de la Russie. Nous nous battons précisément parce que nous voulons rester un État européen libre. C’est pourquoi nous devons trouver un mécanisme légal, sûr et réaliste permettant à l’Ukraine de rétablir un processus démocratique complet, même en cas de guerre prolongée. C’est difficile. Il faut garantir le droit de vote des militaires, des millions d’Ukrainiens à l’étranger et des habitants des régions proches du front. Il faut garantir la sécurité du processus électoral, l’indépendance des institutions et la confiance dans le résultat.
Mais la difficulté ne signifie pas l’impossibilité. L’Ukraine a déjà maintes fois accompli ce que le monde considérait comme impossible. Nous pouvons trouver une solution à cette situation également. Car la démocratie n’est pas un luxe en temps de paix. Elle fait partie de ce pour quoi nous nous battons aujourd’hui.
Il y a une autre raison pour laquelle cette conversation est nécessaire maintenant. Les gens ne peuvent pas vivre indéfiniment dans un État où ils ne comprennent pas pourquoi certaines décisions sont prises, pourquoi certaines réformes avancent et d’autres sont bloquées, ou encore pourquoi les décisions nécessaires sur le front aujourd’hui traînent dans les bureaux pendant des mois.
Il est particulièrement dangereux lorsque la société a le sentiment que le critère principal de nomination d’une personne n’est pas son professionnalisme, les résultats obtenus ou sa capacité à changer le pays, mais sa loyauté personnelle envers le système.
Un État moderne ne peut pas fonctionner ainsi. Et encore moins un pays qui mène une guerre existentielle. Nous devons aussi parler de corruption. Non pas parce que c’est un mot populaire, mais parce qu’en temps de guerre, la corruption prend une toute autre signification.
En temps de paix, l’argent volé signifie une route mal entretenue, un hôpital ou une école en mauvais état.
Pendant la guerre, l’argent volé peut signifier un drone qui n’a pas été acheté, des munitions qui n’ont pas été livrées, un système de défense aérienne qui n’a pas été déployé, une voiture qui n’a pas évacué un blessé. Une technologie qui aurait pu être mise en production, mais qui ne l’a pas été.
La corruption pendant la guerre n’est pas seulement un problème financier. C’est une question de notre capacité à survivre et à vaincre. Chaque hryvnia qui aurait dû servir à la défense doit y servir. Pas à remplir une poche privée, pas à acheter une influence politique, pas à maintenir des schémas personnels, pas à conserver un poste.
La corruption n’est qu’un symptôme. Le problème principal est beaucoup plus profond. Nous avons une crise systémique de gouvernance. L’ancien système fonctionne trop souvent selon ses propres règles. Il se protège, a peur du changement, adopte lentement des décisions, punit l’initiative et récompense la loyauté. Il peut également conserver des structures inefficaces pendant des années simplement parce que tout le monde y est habitué.
Or, l’État est un système qui doit avoir des objectifs clairs, une stratégie et des équipes efficaces. La gestion du Parlement doit être basée sur le programme de la majorité, les valeurs et les principes, et non sur des intérêts privés dans les secteurs de la défense, de la pharmacie, du jeu et de la fiscalité. Le Parlement est le cœur de la démocratie ukrainienne, pas sa bourse. Et la guerre ne pardonne pas cela.
L’Ukraine a besoin d’un principe très simple. Le pouvoir implique la responsabilité. Si vous avez reçu des pouvoirs, assumez la responsabilité des résultats. Si vous avez reçu un budget, montrez ce qui a été fait. Si vous avez reçu un poste, expliquez quels résultats vous avez obtenus. Les gens peuvent traverser des moments extrêmement difficiles. Les Ukrainiens l’ont déjà prouvé. Mais il y a une chose qu’il est très difficile de supporter indéfiniment : Le sentiment d’injustice.
Quand une personne risque sa vie au front et que quelqu’un vole pendant la guerre. Quand une entreprise paie des impôts et subit l’arbitraire des forces de l’ordre. Quand une personne talentueuse ne peut pas changer le système parce qu’elle n’en fait tout simplement pas partie. Quand des décisions sont annoncées à la société, mais que personne n’explique pourquoi elles ont été prises. C’est ainsi que se détruit progressivement le plus important : la confiance entre le citoyen et l’État. Cette confiance doit être restaurée.
Il y a une autre chose dont nous devons parler. L’espoir. L’espoir que demain sera meilleur. L’espoir que ce pays change. L’espoir qu’après tous nos sacrifices, nous ne retomberons pas dans le même système dont nous avons essayé de nous éloigner pendant des années. Nous ne nous battons certainement pas pour un pays sans espoir. Nous nous battons pour un État où chacun sent que sa voix compte.
Les Ukrainiens ont toujours fait confiance à leur gouvernement. Surtout pendant la guerre. Des millions de personnes ont accepté des restrictions, des difficultés et des sacrifices incroyables parce qu’elles comprenaient que le pays devait tenir bon. Et c’est une énorme responsabilité pour tout gouvernement. Ce crédit de confiance ne donne pas le droit d’agir sans explication.
C’est un devoir d’être encore plus honnête avec la société. C’est ici qu’un principe simple de nouveau contrat social doit exister. Le citoyen fait confiance à l’État, l’État est honnête avec le citoyen, le citoyen remplit son devoir, l’État remplit le sien. L’homme protège le pays, le pays protège l’homme. Les gens n’exigent pas que l’État soit infaillible. Ils comprennent à quel point cette guerre est difficile. Ils comprennent qu’il n’y a parfois pas de solutions parfaites, mais ils ont droit à la vérité. C’est ainsi que la confiance est restaurée.
Avec la confiance, l’espoir revient.
L’espoir qu’après cette guerre, l’Ukraine ne sera pas seulement un pays qui a survécu, mais un pays devenu plus fort, plus juste et plus libre. Nous n’avons pas le droit de laisser l’ancien système priver les Ukrainiens de cet espoir.
Nous avons déjà un ennemi. C’est la Russie. La Russie ne cherche pas seulement à nous prendre notre terre, elle veut prouver que le modèle ukrainien de liberté est voué à l’échec. C’est pourquoi l’Ukraine doit prouver le contraire.
L’Ukraine peut à la fois se battre et rester une démocratie. Les élections ne se résument pas à un bulletin de vote. C’est le moment où le gouvernement se tourne vers le citoyen et dit : « Voilà ce que nous avons fait, maintenant vous décidez si vous nous faites encore confiance. » C’est ce principe qui distingue un État démocratique d’un système où le pouvoir décide lui-même du moment où la société peut l’évaluer. Nous ne devons pas permettre à Poutine de décider quand les Ukrainiens peuvent élire leur gouvernement. La démocratie ukrainienne ne doit pas dépendre de la bonne volonté du Kremlin.
Nous avons vu nos militaires faire l’impossible chaque jour. Nous avons vu nos ingénieurs créer en quelques mois des technologies pour le développement desquelles les grandes entreprises internationales ont besoin d’années. Nous avons vu de jeunes Ukrainiens qui n’attendent pas que quelqu’un résolve un problème à leur place. Ils trouvent eux-mêmes des solutions. Nous avons vu des gens qui, après une nuit blanche passée sous les bombardements, se rendent au travail le matin et continuent. Continuent à construire le pays. Nous avons vu des personnes qui ont perdu leur maison, leur entreprise, leurs proches, mais qui n’ont pas perdu la foi en l’Ukraine. Quand nous voyons de telles personnes, nous comprenons que le problème de l’Ukraine ne vient certainement pas des Ukrainiens. Notre peuple est prêt depuis longtemps à construire un autre pays.
Maintenant, notre État doit être digne de son peuple.
Un État où les institutions sont plus fortes que les noms. Où le résultat est plus important que la loyauté. Où la vérité est plus importante que la commodité politique. Où la corruption ne vole pas notre avenir. Où le peuple ukrainien n’est pas un simple observateur, mais la source du pouvoir. L’État existe pour le citoyen. Les institutions existent pour obtenir des résultats. L’armée existe pour défendre le pays. Le pouvoir existe pour servir l’Ukraine. Jamais pour lui-même.
C’est une telle Ukraine que nous devons construire. C’est cette Ukraine que nous devons défendre. Et c’est cette Ukraine que nous devons laisser à ceux qui viendront après nous.
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06.08.2026 à 06:00
L’Ukraine peut-elle gagner la guerre aux entrepôts ?
Pour mesurer le succès de la stratégie de profondeur de Kyiv, il faut comprendre l'importance de Wildberries dans la Russie de Poutine.
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Texte intégral (9431 mots)
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Depuis le 18 juillet 2026, l’Ukraine a étendu sa campagne de « sanctions à longue portée » et, en plus de frapper des sites de raffineries de pétrole russes, a visé plus d’une douzaine de sites logistiques appartenant à l’entreprise Wildberries. Premier acteur du commerce en ligne russe, Wildberries n’est pas seulement un « Amazon russe », mais remplit le rôle de plusieurs entreprises de premier plan en même temps : il s’agit à la fois d’Amazon, du Bon Coin, de FedEx et du Crédit Agricole. Sa chute aurait donc des conséquences bien plus importantes qu’une simple perturbation temporaire de la vente de carburant.
Pour comprendre la manœuvre stratégique ukrainienne, il faut analyser cette entreprise très particulière, conçue sur mesure pour répondre aux défis considérables que posent la géographie et l’espace russes.
Une entreprise unique dans le paysage économique russe
Fondée en 2004 par Tatiana Kim, née à Moscou, issue de la minorité coréenne implantée dans les provinces russes du Pacifique et l’une des rares personnes à avoir fait fortune sans bénéficier de la privatisation sauvage des grands monopoles d’État soviétiques, Wildberries fait partie des quelques entreprises réellement productives de l’économie russe qui n’ont bénéficié d’aucune position dominante, d’aucun passe-droit ou de prébendes, et qui ont su répondre de manière inventive aux immenses besoins de la population après la décennie noire des années 1990.
En effet, Wildberries n’est pas uniquement un détaillant assis sur une logistique et un catalogue ultraperformants, à l’instar du groupe de Jeff Bezos. C’est une « place de marché » virtuelle (ou marketplace) qui relie plus d’un million de vendeurs déposant leurs produits dans les entrepôts de l’entreprise à des centaines de millions de consommateurs. Capable de mettre en contact vendeurs et acheteurs d’un bout à l’autre de cet immense pays de 17 millions de km², l’entreprise s’est rapidement rendue indispensable en Russie (mais aussi en Biélorussie, en Arménie, en Géorgie, au Kazakhstan, au Kirghizistan, au Tadjikistan et en Ouzbékistan), grâce à sa capacité à pallier les lacunes de la logistique traditionnelle héritée de l’Union soviétique.
Grâce à son modèle novateur, la Russie est donc passée, en quelques années, d’un système centralisé inefficace et en ruine à des échanges en ligne généralisés. Ceux-ci permettent aux petites et moyennes entreprises ainsi qu’aux « auto-entrepreneurs » locaux de se connecter à l’ensemble du marché national, voire à une grande partie de l’ancien espace soviétique, et de pratiquer des prix compétitifs.
Avec sept millions de commandes quotidiennes, l’entreprise représente aujourd’hui près de la moitié du marché national du commerce en ligne. Son enseigne violette est présente jusque dans les plus petites localités et symbolise la résilience de l’économie et sa capacité à se réinventer sans copier un modèle occidental, qui n’aurait pas été pertinent dans ce contexte.
Le modèle intégré d’Alibaba plutôt que celui d’Amazon
Grâce à ses succès et à sa proximité avec de nombreuses entreprises russes, Wildberries a cherché à étendre son activité. En février 2021, l’entreprise a ainsi acquis la banque Standard-Crédit, un établissement alors modeste, classé 400e par les actifs, et doté de 302 millions de roubles de fonds propres. Depuis, rebaptisée Wildberries Bank, elle a connu une croissance spectaculaire : ses actifs sont passés de 3,1 à 57,1 milliards de roubles en 2024, et son capital de 483 millions à 21 milliards. Une part substantielle de son bilan est constituée de créances sur des entreprises (dont beaucoup vendent leurs produits sur la plateforme en ligne). Contrôlant à la fois la distribution et le crédit, le conglomérat se rapproche ainsi davantage du modèle d’Alibaba ou de JD.com que de celui d’Amazon.
Ce système est simple et repose sur cinq « mouvements ».
Avant toute chose, le groupe vend des produits sur sa plateforme en ligne, qui se distingue dans le paysage russe par sa clarté et son efficacité logistique. Il propose ensuite des crédits à la consommation, qui encouragent à consommer davantage. Grâce à sa position d’hébergeur privilégié, l’entreprise offre également des crédits aux vendeurs pour qu’ils produisent plus de marchandises, stockées dans les entrepôts de la marque. Via sa filiale bancaire, elle collecte des intérêts sur ces prêts, ainsi que des commissions sur les ventes. Elle contrôle ainsi les paiements et retient les fonds des vendeurs dans son propre système bancaire, augmentant ainsi sa taille de bilan. Grâce à ces « incitations », les vendeurs sont encouragés à adopter l’ensemble de ces services et deviennent dépendants de l’environnement numérique, logistique et financier créé pour les accompagner.
Cette intégration s’est encore renforcée au printemps 2026, lorsque VTB, une banque contrôlée par l’État, a annoncé l’acquisition d’une participation minoritaire dans l’ensemble des actifs fintech du groupe, à commencer par 5 % de la Wildberries Bank, par le biais d’une émission d’actions dont la valeur dépasse 540 milliards de roubles 38.
C’est précisément ce qui rend la campagne ukrainienne particulièrement difficile à gérer pour les autorités russes : l’efficacité de l’entreprise l’a placée en position de force sur le marché, en faisant un géant dont les services sont indispensables aux entreprises russes petites et moyennes et qui ne pourraient être remplacés qu’au prix fort, ce qui entraînerait la faillite des moins compétitifs. Sa chute éventuelle provoquerait donc un raz-de-marée dans l’ensemble du pays, touchant très durement les entrepreneurs dont certains ont déjà perdu l’ensemble de leur marchandise stockée dans les entrepôts visés par Kiev. Elle conduirait également mécaniquement à une hausse du coût de la vie pour l’ensemble de la population et des producteurs. C’est précisément la dernière chose dont le Kremlin a besoin alors que la campagne en Ukraine patine depuis le début de l’année 2026.
Une fusion controversée et inégale
Une faillite de Wildberries aurait des retombées politiques d’autant plus lourdes que le Kremlin est directement impliqué : en poussant l’entreprise à fusionner avec Russ, une firme de publicité numérique ciblée proche du Kremlin, il en a fait un rouage du système. Cette opération avait aussitôt été approuvée et encouragée publiquement par Vladimir Poutine, qui y voit un moyen d’encourager les exportations russes.
L’entité résultant de cette fusion, РВБ (ou RWB, pour Russ Wildberries), est désormais valorisée à environ 12,6 milliards de dollars 39. Cette fusion doit néanmoins être analysée sous l’angle politique autant qu’économique.
Officiellement, ce rapprochement devait permettre de proposer un écosystème réunissant une marketplace, de la publicité, des paiements, de la logistique et des services numériques, mais on peut se demander quelle est la plus-value réelle pour une entreprise déjà très performante. En 2023, Wildberries a réalisé un chiffre d’affaires de 538,7 milliards de roubles et un bénéfice net de 18,9 milliards, contre respectivement 27,9 milliards et 4,86 milliards pour le Russ Group. Malgré cette disproportion (19 fois plus de chiffre d’affaires et 4 fois plus de bénéfices nets), la fusion de 2024 a attribué 65 % de la nouvelle entité à Wildberries et 35 % à Russ, ce qui a provoqué des interrogations et des protestations vives.
Les critiques les plus virulentes sont venues de Vladislav Bakalchuk, alors époux de la fondatrice Tatiana Kim et dirigeant de l’entreprise, qui s’est publiquement opposé à l’opération. Dénonçant ce qu’il a qualifié de « prise de contrôle hostile » de Wildberries par des acteurs extérieurs, Bakalchuk a présenté la fusion comme le résultat de pressions politiques plutôt que comme une décision dictée par des considérations économiques. Le conflit s’est rapidement transformé en une affaire à la fois familiale, économique et politique. Ces contestations ont culminé en septembre 2024 avec une altercation armée devant les bureaux de Wildberries à Moscou, qui a fait plusieurs victimes 40.
Cet épisode est plus généralement symptomatique d’une dégradation des droits de propriété, fondamentaux pour tout système capitaliste régulé. Dans le pays de Vladimir Poutine, conserver un actif, même s’il s’agit de l’un des plus performants de l’après-URSS, suppose de se placer sous la protection d’un patron proche du pouvoir. Avec cette fusion, Wildberries est devenu un rouage du système, redevable et dépendant de lui. Surtout, cette immixtion du pouvoir politique dans la vie d’une des entreprises majeures de l’écosystème russe semble avoir créé les faiblesses que les Ukrainiens sont en train d’exploiter.
Une campagne plus efficace que celle contre l’essence ?
L’ampleur des destructions causées par les forces armées ukrainiennes est désormais mesurable. Plus de 800 000 mètres carrés, soit environ 14 % des capacités logistiques du groupe, ont été détruits ou gravement endommagés, pour une valeur de marchandises estimée à environ 250 milliards de roubles 41. Tatiana Kim a évoqué un montant supérieur à 1,3 milliard de dollars et rappelé, dans une prise de parole récente, que les assurances ne couvrent pas les frappes de drones 42.
Les centres d’Elektrostal (360 000 mètres carrés) et de Kotovsk (ouvert en mai 2025 et contenant près de 54 millions d’articles) ont été les premiers à prendre feu, faisant huit morts et près de quatre-vingt-dix blessés. Les entrepôts de Krasnodar et de Nevinnomyssk ont été incendiés dans la nuit du 21 au 22 juillet, ceux de Chouchary et d’Outkina Zavod, près de Saint-Pétersbourg, le 22 juillet, ceux de Simféropol, le 24 juillet, ceux d’Ekaterinbourg, le 25 juillet, ceux de Riazan, le 28 juillet, ceux de Penza et de Sarapoul, dans la nuit du 29 au 30 juillet, ceux de Volgograd et de Zelenodolsk, dans la nuit du 30 au 31 juillet. Le 2 juillet, le hub de Novossemeïkino (178 600 mètres carrés), qui dessert la Volga et le centre de la Russie européenne, a été à son tour incendié. Une quinzaine de sites ont ainsi été touchés en une quinzaine de jours.
Trois caractéristiques distinguent cette séquence d’une simple accumulation de frappes.
- La profondeur d’abord : Ekaterinbourg se situe à plus de 1 700 kilomètres de la frontière, et Novossemïkino à environ 800 kilomètres des positions ukrainiennes les plus avancées.
- La couverture géographique, ensuite, s’étend de l’oblast de Moscou au Caucase du Nord, de la Baltique à l’Oural et à la Volga. C’est toute la Russie d’Europe qui est sous le feu, ce qui provoque un retournement inédit : alors qu’elle constitue habituellement un atout dans les conflits, l’immensité du territoire russe est désormais un handicap, car il est impossible de protéger l’ensemble des sites sensibles avec des moyens de défense anti-drones et anti-missiles.
- Enfin, la propagation à d’autres entreprises : le 31 juillet, Ozon a dû évacuer son centre logistique à Zelenodolsk, en Tatarstan, situé à proximité immédiate de celui de Wildberries. Le site est resté intact et l’origine de l’incendie reste incertaine 43, mais cet événement pourrait présager une extension de la manœuvre à un autre géant de la distribution qui souffre des mêmes faiblesses systémiques, bien que son modèle soit plus décentralisé.
La cible est-elle licite ? Le point aveugle du droit
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky qualifie ces opérations de « sanctions à longue portée ». Ce vocabulaire n’est pas anodin : le gouvernement ukrainien inscrit ainsi délibérément son action dans le registre de la coercition économique, et non dans celui de la lutte armée. Fin juin, le président avait annoncé une opération de quarante jours visant à contraindre Moscou à négocier. Les raffineries ont été visées en premier lieu, provoquant des pénuries de carburant, puis les plateformes logistiques. La campagne contre Wildberries s’inscrit donc dans la continuité d’un dispositif préexistant et ne constitue pas une réorientation radicale de la stratégie ukrainienne.
Par ailleurs, Zelensky affirme que les entrepôts touchés approvisionnaient l’armée russe en composants de drones, en équipements de navigation et en matériel sous sanctions, et que ces frappes sont une réponse aux attaques russes contre les infrastructures civiles ukrainiennes, notamment électriques 44.
Le droit admet qu’un bien civil apportant une contribution effective à l’action militaire puisse faire l’objet d’une attaque proportionnée. Toute la difficulté réside dans l’appréciation de cette contribution. Des analystes ont documenté la présence de gilets pare-balles et de composants de drones sur la plateforme, ainsi que l’utilisation de celle-ci par des groupes de volontaires équipant des unités. Comme dans beaucoup d’autres forces armées, les procédures d’acquisition officielles du ministère russe de la Défense ne couvrent que l’armement, laissant tout le reste transiter par les circuits marchands ordinaires 45. Pour pallier ces insuffisances, les soldats et les citoyens russes ont, pour une bonne part, recours à Wildberries. La plateforme se contente d’héberger, de stocker et d’acheminer, sans qu’il soit possible de déterminer si elle le fait par complaisance ou par simple indifférence commerciale, alors même que cette activité représente un gain non négligeable.
Au regard du modèle complexe dans lequel l’imputabilité est difficile à établir, on constate que le droit actuel, élaboré dans un monde où l’usine d’armement se distinguait nettement de la minoterie, se heurte à une infrastructure dont la fonction militaire n’est ni vraiment voulue ni réellement organisée, mais qui est tout de même substantielle.
La question dépasse le cas russe, car, si l’argument ukrainien est admis, les entrepôts d’Amazon ou d’Alibaba deviendraient, en cas de conflit majeur, des objectifs potentiels. S’il est écarté, l’adversaire disposerait alors d’un sanctuaire logistique. Aucune de ces réponses n’est satisfaisante et, surtout, ne permettrait de réguler l’intensité de la violence dans un conflit futur. Il est donc nécessaire de réfléchir aux catégories les plus pertinentes, permettant d’arriver à une réduction réelle des souffrances causées aux civils. En cela également, les retours d’expérience et l’interprétation à venir des opérations de la guerre d’Ukraine seront primordiaux pour les autres sociétés européennes au lendemain du conflit.
Une manœuvre indirecte sur l’épine dorsale logistique russe ?
Le tripartisme « force, puissance, pouvoir » permet de situer l’objectif avec exactitude. La force désigne l’instrument militaire. La puissance correspond à la capacité d’un ensemble social à produire et à soutenir la force dans la durée. Le pouvoir renvoie à l’aptitude à obtenir l’obéissance sans recourir à la contrainte. Les frappes n’ont pas atteint la force russe : aucune unité n’a été détruite et aucun système d’armes n’a été neutralisé. Elles touchent la puissance par le provisionnement et visent le pouvoir par l’usure du consentement. Enfin, la désignation de ces opérations par l’Ukraine comme des « sanctions » confirme cette lecture d’une manœuvre indirecte, qui met à profit une faille tactique russe pour attaquer un objectif susceptible d’affaiblir les lignes logistiques et de briser l’effort de guerre.
Sur l’échiquier stratégique, la campagne opère un déplacement oblique. Renonçant à la case militaire, où le rapport de force lui est défavorable, Kiev joue une case adjacente mal gardée.
Selon une grille de lecture que j’ai développée dans mes travaux 46, la nouvelle séquence stratégico-tactique est donc une stratégie défensive indirecte, couplée à une tactique offensive directe. Sur le plan stratégique, l’Ukraine reste sur la défensive et évite l’affrontement direct avec les forces ennemies, qu’elle contourne en visant l’économie qui les sous-tend. Au niveau tactique, les frappes de drones sont offensives et directes, portées sans intermédiaire sur l’objectif. Cette combinaison inverse la séquence classique, dans laquelle l’offensive stratégique commande la manœuvre tactique. Il n’est possible que parce que le drone à longue portée permet de dissocier la profondeur de frappe du rapport de force général : on atteint l’arrière adverse sans avoir pris l’initiative sur le front.
Il ne s’agit donc pas d’une escalade verticale, mais d’une nouvelle séquence stratégico-tactique élaborée grâce à « la libre activité de l’esprit », pour reprendre les termes de Clausewitz.
Le transfert du risque : la véritable onde de choc
L’effet le plus lourd ne pèse donc pas sur les bâtiments, mais sur la répartition des pertes. Le 7 juillet, soit avant le début de la campagne, Wildberries a modifié son contrat de partenariat afin de se décharger de toute responsabilité en cas de force majeure résultant de frappes d’artillerie, de drones ou de missiles 47. Face à l’indignation, l’entreprise a annoncé, le 22 juillet, des indemnisations présentées comme volontaires, promettant de soutenir en priorité les plus petits entrepreneurs 48. De nombreux vendeurs déclarent toutefois n’avoir rien perçu, et les premières prises de parole de Tatiana Kim laissent entendre que l’entreprise ne compensera pas les pertes subies dans ses entrepôts. En a-t-elle seulement les moyens ?
Conséquence décisive : la crise n’est pas absorbée par une entreprise capitalisée et politiquement protégée, mais pulvérisée entre des centaines de milliers de micro-entrepreneurs sans filet de sécurité, souvent endettés pour constituer leur stock. Le risque de guerre a été contractuellement déplacé vers le maillon le moins capable de le supporter. Ce transfert constitue le choc le plus puissant pour le tissu économique russe, bien plus que les incendies.
Il détermine également la nature de la crise à venir. Une faillite de cet acteur « too big to fail » (protégé politiquement et systémique, ce qui interdit à l’État de le laisser disparaître) demeure improbable. Le gouvernement examine des mesures de soutien (prêts bonifiés, allègements fiscaux, subventions) 49, et envisage même la nationalisation totale ou partielle comme solution ultime. Cependant, les finances russes, déjà sous tension en raison de la guerre et des sanctions, ne pourraient pas supporter cette nouvelle charge sans difficulté et devront trouver une solution économiquement viable permettant de distribuer des produits de façon compétitive sur le territoire le plus étendu du globe.
La cible bancaire, véritable objectif de la campagne ?
C’est néanmoins cette brèche financière que Kiev cherche désormais à élargir. Le 27 juillet, Denys Chtilerman, dirigeant de l’industrie de défense ukrainienne, a explicité la logique du ciblage prioritaire de l’entreprise. Selon lui, Wildberries serait le premier emprunteur de Russie et son partenariat avec VTB, banque contrôlée par l’État, en ferait un objectif de premier plan, car son effondrement entraînerait celui de plusieurs autres établissements 50. La plateforme n’est pas seulement un objectif, elle est un vecteur vers le système bancaire. C’est donc en toute connaissance de cause que l’Ukraine a cherché à enfoncer le clou. Notons d’ailleurs que le premier grand sinistre subi par le groupe a été accidentel : l’incendie de l’entrepôt de Chouchary, près de Saint-Pétersbourg, en janvier 2024, précisément frappé par un drone le 24 juillet 2026 51. C’est peut-être l’ampleur des pertes annoncées qui a nourri l’imagination stratégique des Ukrainiens.
Quelques signaux confirment l’exposition du secteur bancaire et financier. Sberbank envisage d’augmenter ses provisions et a abaissé sa prévision de croissance russe pour 2026 à 0 ou 0,5 %, contre 0,5 à 1 % précédemment. La banque surveille particulièrement les petites entreprises 52. À la dette du groupe s’ajoutent les prêts contractés par les vendeurs pour financer leur stock ; un défaut simultané de ces prêts constituerait une seconde vague de créances non honorées.
Un troisième aspect mérite également notre attention. Le taux de chômage en Russie se situe actuellement autour de 2,1 %. Les bâtiments peuvent être reconstruits plus facilement que les employés d’entrepôt peuvent être remplacés. Il faudra désormais rémunérer le risque, car les employés les plus compétents de Wildberries, qui ont contribué à la réussite de l’entreprise, pourront facilement retrouver du travail sur un marché très demandeur de savoir-faire, dans des conditions moins exposées.
Propagation numérique et contrat social
Un multiplicateur doit être ajouté à l’analyse matérielle. Des dizaines de vidéos montrant des colonnes de fumée ont circulé sur les réseaux sociaux russes. S’y ajoutent celles, plus redoutables, de vendeurs qui se filment en larmes pour expliquer que l’incendie a détruit leur marchandise, leur activité, et parfois leur unique source de revenu. La numérisation du sensorium 53 fait que l’effet recherché ne réside plus dans le bâtiment, mais dans le regard : la frappe détruit un hangar ; sa diffusion détruit la certitude que la guerre reste lointaine.
Elle touche au point le plus sensible du dispositif intérieur russe. La stabilité du régime repose en effet sur un échange implicite : l’acceptation des restrictions politiques en échange d’un accès à une consommation moderne et en constante amélioration. Ce contrat a survécu à l’entrée en guerre précisément parce que la vie quotidienne des grandes villes n’avait pas été bouleversée. Le commerce de détail avait déjà connu, en 2026, sa première contraction du nombre de points de vente depuis plus de vingt ans 54.
Les petits entrepreneurs ruinés, qui font partie de la classe moyenne émergente du pays, deviendraient une source de ressentiment d’un nouveau type. Entrés tardivement dans la contestation, ils seraient peu suspects d’anti-poutinisme primaire, ce qui pourrait entraîner d’autres catégories de la population dans la grogne.
Ce que cette campagne enseigne
Frapper la logistique de consommation ne vise pas la capacité de l’État à faire la guerre, mais celle de la société à maintenir une vie normale. Cette coercition touche chaque citoyen et est presque indéfendable. Elle a néanmoins un coût pour l’agresseur, en l’occurrence l’Ukraine. Selon des sources ukrainiennes, les frappes du 18 juillet répondaient à la destruction de terminaux de Nova Poshta, le logisticien postal ukrainien 55. La réciprocité est la seule règle qui semble efficace, mais son efficacité est incertaine. Rien n’indique pour l’instant que la dégradation de la consommation se traduise par une inflexion de la position russe, et l’histoire des campagnes de coercition économique incite à la prudence.
Reste l’enseignement le plus général. Les hubs de tri et les plateformes numériques concentrent une valeur stratégique comparable à celle des dépôts de munitions du siècle dernier, avec cette différence décisive qu’ils sont civils, visibles et immobiles. Toute société qui a confié son approvisionnement quotidien à quelques dizaines de bâtiments en tôle a, sans le savoir, construit un centre de gravité d’une grande vulnérabilité. La campagne de juillet 2026 en apporte la preuve en Russie. Ce n’est pas une exception. Si l’Europe veut prendre au sérieux la perspective d’un conflit avec la Russie, elle doit dresser dès maintenant un inventaire rigoureux de ses faiblesses potentielles en matière d’approvisionnement et d’infrastructure financière, afin d’éviter toute mauvaise surprise stratégique.
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20.07.2026 à 05:30
La Chine a sauvé la junte birmane, et après ?
La Chine a établi un protectorat recalcitrant au Myanmar. Les généraux, ni capables, ni inféodés, rendent ce pari de plus en plus intenable.
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Texte intégral (8963 mots)
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La porte de l’avion s’ouvre sur un couloir en moquette à la forte odeur de moisissure. La climatisation installée n’est plus alimentée en électricité, l’humidité s’attaque aux halls vides de l’aéroport international de Rangoun. Les passagers en provenance de Bangkok sortent difficilement leurs lourds bagages, la toile et les fermetures éclair prêtes à craquer sous le volume de tout ce qui est désormais en pénurie en Birmanie : dentifrice, tampons, mousse à raser, chocolat, médicaments, pilules contraceptives.
À l’immigration, les guichets pour les étrangers et les Birmans sont séparés. Dans la file des étrangers, il y a principalement des Chinois en provenance des provinces du sud-ouest, des entrepreneurs dans l’import-export ou le textile ; on trouve quelques Indiens aussi. Les rares Occidentaux sont diplomates ou employés humanitaires. Les huit files d’attente pour les « nationaux » sont celles qui avancent le plus lentement. S’installe un silence de peur, la nervosité est palpable. Les citoyens birmans craignent que l’ordinateur des officiers de l’immigration affiche ne révèle qu’ils sont inscrits sur les « listes noires » de l’administration militaire, qui vise à réprimer les dissidents. Sur ces listes peuvent se trouver : les militants pour la démocratie, les membres des familles des résistants, les employés démissionnaires du service public, toute personne ayant publiquement critiqué la junte, et les jeunes hommes appelés pour la conscription militaire.
En avril 2024, la junte au pouvoir a réactivé une loi dormante qui imposait la conscription obligatoire pour les jeunes hommes de 18 à 35 ans et les jeunes femmes de 18 à 27 ans, mais la mesure n’est pour l’instant pas appliquée pour ces dernières. La perspective d’être utilisée comme chair à canon par les généraux qui bombardent les villages, cliniques et écoles, est la seule qui s’offre à la jeunesse birmane dans leur pays. Pour répondre aux quotas de conscrits, les officiers n’hésitent pas à se saisir manu militari des jeunes qu’ils arrêtent aux checkpoints, sur les routes ou dans les aéroports, via les services de l’immigration.
Il n’est pas rare que les passagers, en remettant leur passeport aux agents de l’immigration, y glissent à l’occasion plusieurs billets bleus de 10 000 kyats 56, pour acheter leur passage. Ceux qui en sortent s’estiment heureux. La ville de Rangoun souffre de la pollution et affiche 35 degrés au thermomètre en avril. Des taxis jaunes, sortis d’usines japonaises il y a plus de vingt ans, accueillent les arrivants. Énervés, les conducteurs ont dû faire la queue plusieurs heures avant de pouvoir acheter l’essence rationnée qui ramènera les voyageurs chez eux, dans le Rangoun occupé par la junte birmane.
Au pays où la Chine soutient des élections
Cinq ans après le coup d’État du 1er février 2021, le général Min Aung Hlaing a réussi à organiser des élections entre décembre 2025 et janvier 2026, et à se faire élire président. Le scrutin s’est déroulé alors que la prix Nobel de la Paix Aung San Suu Kyi était toujours en détention, et que son parti politique, la Ligue Nationale pour la Démocratie, reste interdit. La population a rechigné à se rendre aux urnes et c’est seulement la menace de la répression en cas d’abstention qui a permis à la propagande 57 du régime d’afficher un taux de participation de 54 %.
Ces élections marquent une victoire pour l’armée birmane, bien au-delà du scrutin. Alors qu’en 2024, la junte semblait sur le point de perdre la guerre civile en cours, le régime a pu organiser le scrutin sans souffrir d’attaques d’envergure de la part des forces révolutionnaires. Ces dernières — divisées en une centaine de groupes, plus ou moins sous l’autorité d’un gouvernement d’unité nationale en exil — sont depuis mi-2025 retranchées dans une position défensive, à court de munitions et dépassées par la puissance de feu des généraux. Un responsable du groupe révolutionnaire des Forces de Défense du Peuple de Mandalay, Ko Phyo déclarait début 2026 que les résistants sont désormais « dans l’impossibilité de rivaliser » avec l’armement et le nombre de combattants déployés par la junte 58.
Ce retournement de situation est dû à l’implication directe de la Chine dans la révolution birmane, depuis 2024. Les élections elles-mêmes ont été soutenues, voire sollicitées par Pékin. L’envoyé spécial chinois pour les affaires asiatiques, Deng Xijun 邓锡军, se félicitait ainsi de la tenue de ce scrutin en décembre 2025 : « La conduite réussie de ces élections reflète les accords et efforts de coopération entre le général Min Aung Hlaing, et le président Xi Jinping » 59. Pékin avait d’ailleurs déjà convié plusieurs partis politiques birmans en Chine, à la faveur de voyages d’étude 60.
Historique des relations Chine-Birmanie
La Chine est initialement restée indécise face au coup d’État de février 2021. Quelques jours après la prise de pouvoir militaire, et alors que les manifestants défilaient devant l’ambassade à Rangoun avec des pancartes accusant Pékin d’avoir directement soutenu le coup d’État, l’ambassadeur Chen Hai 陈海 déclarait dans la presse birmane qu’une telle prise de pouvoir par la force « n’est absolument pas ce que la Chine souhaite voir » 61. En effet, la Chine entretenait des liens étroits de coopération avec le gouvernement d’Aung San Suu Kyi, entre 2016 et 2020.
La prix Nobel de la Paix s’était rendue plusieurs fois en Chine, comme après son élection en 2016, où elle avait rencontré Xi Jinping 62. Le président chinois lui a retourné la visite en janvier 2020, la première effectuée par un président chinois depuis dix-neuf ans 63.
Le gouvernement de la Ligue Nationale pour la Démocratie tranchait surtout avec le précédent gouvernement constitué d’anciens officiers et mené par le président Thein Sein, ancien général qui avait suspendu le mégaprojet de barrage hydroélectrique Myitsone sur le fleuve Irrawaddy en 2011. Ce projet gigantesque, signé en 2009 sous les yeux même de Xi Jinping (alors vice-président) devait fournir de l’électricité à la Chine, moins de 10 % de la production étant laissée à la Birmanie. Les populations locales Kachin se sont opposées, craignant les perturbations liées au barrage, et exigeant la protection des rivières à la source du fleuve Irrawaddy, véritable ligne de vie du pays qui le traverse du Nord au Sud et qui contribue à fertiliser les plaines centrales rizicoles. Fait rare, les anciens généraux ont écouté les populations locales et ont pris la décision de suspendre ce projet. Cette suspension a été perçue comme un affront par Pékin. A contrario, Aung San Suu Kyi, une fois au gouvernement, a exprimé sa volonté de relancer la coopération sino-birmane. La conseillère pour l’État avait créé une commission spéciale pour les projets Chine-Birmanie qu’elle présidait personnellement 64. Aung San Suu Kyi est même allée jusqu’à suggérer la possibilité de relancer le projet de barrage de Myitsone 65. L’ouverture économique de la Birmanie profitait largement à la Chine et à ses entreprises capables de produire à bas coûts les infrastructures et biens de consommation nécessaires à une économie de pays en développement. Entre 2010 et 2020, le commerce bilatéral est passé de 4 à 19 milliards de dollars. La Chine n’avait effectivement pas intérêt à voir le gouvernement d’Aung San Suu Kyi se faire renverser.
De l’attentisme à l’interventionnisme
À la suite du coup d’État, la Chine a adopté une posture attentiste et n’a pas reconnu formellement le régime militaire du général Min Aung Hlaing, tout en refusant systématiquement tout contact officiel avec le gouvernement révolutionnaire en exil. Ces atermoiements ont duré jusqu’en 2023, lorsque Pékin s’est directement impliqué dans le conflit birman à deux reprises et dans des orientations radicalement différentes.
Le 27 octobre 2023, une coalition de groupes ethniques armés menée par l’Armée de libération nationale Ta’ang, l’Armée d’Arakan et l’Armée de l’Alliance nationale démocratique de Birmanie a lancé une offensive d’ampleur contre la frontière sino-birmane, en prenant pour cible des positions tenues par l’armée et des milices affiliées. L’opération dite « 10/27 » visait officiellement à déloger et arrêter les responsables des centres d’arnaques en ligne installés sur la frontière. Les combats ont été marqués par un important usage de drones par les insurgés, et un haut degré de coopération entre ces groupes dont l’équipement était chinois et des jeunes combattants révolutionnaires en quête d’expérience militaire. L’opération a été un succès retentissant : des dizaines de centres d’arnaques ont été démantelés et les employés chinois impliqués remis à leurs autorités nationales. L’armée birmane qui avait réussi de justesse à exfiltrer les responsables des milices en charge de la zone, les a finalement extradés vers la Chine, qui les a condamnés à mort en 2025. Ainsi, frustré par l’inaction de la junte birmane face aux centres d’arnaque, Pékin a montré qu’il était prêt à user de son influence sur les groupes ethniques armés, pour intervenir directement dans une opération de police à grande échelle en Birmanie.
L’opération « 10/27 » a permis une prise de territoire importante au bénéfice des insurgés, et illustré la faiblesse de l’armée birmane, déclenchant une série d’offensives partout dans le pays : des groupes ethniques et révolutionnaires sont parvenus à se saisir de plusieurs villes. Une seconde opération a été lancée à l’été 2024 par les mêmes acteurs, avec un succès retentissant, les insurgés ayant pris le pouvoir dans six villes et le contrôle d’un des 14 centres de commandement régional birman, une première depuis le coup d’État de 1962. Toutefois, cette seconde opération, menée sans son accord, a effrayé la Chine : la junte a menacé de s’effondrer. Anxieuse quant à la stabilité du pays et la sécurité de ses investissements, Pékin est intervenu en faisant pression sur les insurgés pour qu’ils acceptent un cessez-le-feu et a contribué à un blocus de la frontière terrestre, en suspendant l’accès à la nourriture et aux équipements. Le régime chinois a également usé de son influence sur la puissante armée des Was, un groupe ethnique autonome, forcée d’arrêter de vendre des munitions et de renoncer à leur passage sur son territoire. Sous pression, les groupes rebelles ont dû accepter le cessez-le-feu et renoncer symboliquement au contrôle de la ville carrefour de Lashio, rendue à l’armée, alors même qu’elle avait été gagnée au prix de nombreuses pertes dans les deux camps. Le cessez-le-feu sous supervision chinoise, effectif depuis janvier 2025, a été suivi de visites du ministre des Affaires étrangères Wang Yi 王毅 et d’invitations du général Min Aung Hlaing en Chine, notamment pour visiter des usines d’armement et de fabrication de drones 66. Cette intervention chinoise et l’instauration d’une politique de conscription expliquent aujourd’hui l’inversion de la dynamique militaire. Les élections de 2025/2026 marquent la conclusion de ce cycle de sauvetage de la junte birmane par Pékin.
Vulnérabilités chinoises
On peut s’interroger sur l’opportunité de ce sauvetage. Le général Min Aung Hlaing a plongé la Birmanie dans le pire cycle de violences internes depuis l’indépendance. Le conflit a déjà fait plus de 100 000 morts 67, notamment sous le feu des bombardements aériens perpétrés par la junte contre des cibles civiles. Le pays, la population et son économie restent ravagés par la guerre civile. Après une chute de 18 % du PIB en 2021, celui-ci n’a toujours pas retrouvé son niveau d’avant la Covid-19, faisant de lui le seul pays de l’ASEAN dans ce cas 68.
Insécurité rampante
La plateforme ACLED classe la Birmanie au rang de second pays le plus conflictuel dans le monde en 2025, après la Palestine 69. L’insécurité est endémique au-delà du cercle restreint de contrôle direct de l’armée exercé à Naypyidaw, Mandalay et Rangoun. L’armée administre réellement les plus grandes villes dans la plaine centrale du pays, mais les groupes révolutionnaires ou ethniques contrôlent la périphérie et les frontières. Les routes qui relient les villes de ces zones sont dangereuses : celle qui mène de Mandalay à Monywa et Kalay est si périlleuse que les habitants privilégient l’avion. Sur l’ensemble du territoire, le nombre de checkpoints a augmenté, créant de longues files d’attente devant des péages formels et informels. L’extorsion peut être le fait de l’armée, de milices soutenues par cette dernière, appelées Pyusawhti, de groupes ethniques armés ou de groupes révolutionnaires. Autour de Mandalay, entre les villes moyennes de Meikthila et de Kyaukse sous contrôle militaire, différents groupes d’hommes armés, avec ou sans uniforme reconnaissable, peuvent arrêter par surprise des véhicules et extorquer de l’argent. La police est cantonnée à un rôle de gardiennage des bâtiments administratifs et de protection des rares convois d’officiels en déplacement. La junte a partiellement légalisé la détention d‘armes à feu en 2023 70, en partie en réponse aux inquiétudes des familles pro-militaires et fortunées du pays face à l’explosion de la violence. Les jeunes hommes n’osent pas sortir dans la rue à Rangoun par peur d’être kidnappés pour la conscription. L’armée est bien le premier facteur d’insécurité dans un pays qui est entré en révolution. Le soutien chinois aux généraux birmans a certes permis de sauver ces derniers et leur prétention au pouvoir, mais cela ne se traduit pas dans un contrôle effectif du pays.
Dilemme de Malacca
La Birmanie présente une importance stratégique pour Pékin, en tant que point d’accès direct à l’océan Indien. Le pays offre en effet la possibilité à la Chine de réduire sa dépendance au détroit de Malacca, par lequel transitent plus de 75 % des importations de pétrole et un quart du commerce maritime international et qui, en cas de conflit ouvert avec les États-Unis, pourrait être bloqué 71. Dès 2003, le président Hu Jintao faisait référence à ce scénario sous le nom de « dilemme de Malacca ». Le lancement du « Corridor Économique Chine-Birmanie » en 2017 par le ministre des Affaires étrangères Wang Yi, vise à y apporter une solution. La nature des projets regroupés derrière cette entité traduit bien cette conception d’un pays vu avant tout comme un « corridor » : oléoduc, gazoduc, port en eau profonde, ligne de chemin de fer Kunming-Kyaukphyu. La Chine cherche à traverser la Birmanie. Le double pipeline, gazoduc et oléoduc, fonctionnel depuis 2013 pour le gaz et 2017 pour le pétrole, a la capacité de desservir 10 % et 5 % des importations énergétiques chinoises respectives 72. Mais son utilité dépend doublement de la capacité à déployer les infrastructures nécessaires à son exploitation et à garantir leur sécurité.
Plusieurs attaques ont déjà eu lieu le long du pipeline chinois, dont une en mai 2025, qui a consisté en une série de huit attaques coordonnées de la part des troupes révolutionnaires, ayant entraîné une prise de contrôle temporaire de stations de contrôle 73. Début 2026, l’Armée d’Arakan est engagée dans une offensive pour s’emparer de la ville de Kyaukhpyu et de ses alentours, points de départ de l’oléo-gazoduc, ce qui pourrait conférer à cet ennemi juré de la junte un levier de négociation important. D’autres attaques contre le pipeline ne sont pas à exclure de la part des groupes révolutionnaires aujourd’hui menacés dans leur survie par les mesures décrétées par la Chine. Jusqu’en 2026, les attaques n’ont pas intentionnellement visé à endommager l’infrastructure, mais plutôt à s’en saisir pour démontrer une capacité de protection 74. De futures opérations, menées par des acteurs plus désespérés, pourraient être autrement plus destructrices.
Terres rares lourdes
La seconde vulnérabilité chinoise aux chocs birmans se situe dans les sols du nord-est du pays, riches en terres rares lourdes telles que le dysprosium et le terbium. Selon certaines estimations, la Birmanie représente 60 à 80 % des importations de terres rares lourdes en Chine depuis la fin des années 2010 75. Les mines situées côté birman de la frontière sont aujourd’hui placées sous le contrôle de différents groupes ethniques armés. En 2024, l’armée d’Indépendance Kachin s’est emparée d’une zone minière importante précédemment contrôlée par une milice locale qui avait prêté allégeance à l’armée birmane. Grâce à cette prise, les rebelles Kachin ont été capables de forcer la Chine à rouvrir les postes frontières jusqu’alors fermés, illustrant cette nouvelle vulnérabilité de Pékin.
Par l’importance de ses investissements, notamment dans des projets d’infrastructure et l’extraction de matières premières, la Chine est vulnérable aux répercussions du coup d’État de 2021. Le choix de sauver la junte s’explique par ces vulnérabilités. La Chine a cherché à protéger ses intérêts, sur lesquels la chute potentielle du régime pourrait faire planer une menace. La fin de sa neutralité et l’engagement dans le conflit aux côtés de l’armée créent toutefois de nouveaux risques. La question se pose de savoir si l’armée qui a eu besoin d’être sauvée, sera capable de réellement protéger les intérêts chinois, et si les cessez-le-feu imposés de force par Pékin seront durables.
Les généraux birmans sauvés, mais ni capables, ni inféodés
Les élections et victoires militaires récentes de l’armée birmane semblent éloigner la possibilité d’un changement de régime en Birmanie. La fatigue liée à la guerre, perceptible partout dans les villes sous occupation de l’armée, dessine un futur proche de la stabilisation du pouvoir militaire, c’est-à-dire un retour à une Birmanie d’avant 2010. Seulement, à la différence de 2010, où un pouvoir civil avait entamé un processus d’ouverture politique, il n’y a, à l’heure actuelle, aucun signe semblable qui puisse donner espoir.
Jeux de dupes : la difficile « coopération » entre la junte et la Chine
Pour la Chine, les premiers mois du nouveau gouvernement ont été l’occasion d’une célébration de l’amitié sino-birmane, notamment de la part des généraux birmans reconnaissants. Le général Min Aung Hlaing a initié un processus de relance du projet de barrage Myitsone et des consultations publiques ont déjà eu lieu sur place, afin de montrer à quel point ce projet pouvait constituer une véritable opportunité pour les populations locales. Ces visites sont largement mises en scène dans des opérations de propagande, et visent à promouvoir les efforts de coopération des généraux.
L’armée birmane a lancé depuis l’hiver 2025 une campagne de lutte contre les centres d’arnaques, désormais relocalisés sur la frontière thaïlandaise. La junte s’est mise en scène en train de dynamiter divers complexes. Mais ces centres étaient situés sur le territoire de la milice Forces de garde-frontières, un puissant groupe paramilitaire officiellement sous contrôle de la junte. La connivence entre cette milice et les généraux birmans est similaire à celle observée à la frontière sino-birmane, où les responsables des milices locales étaient nommés par l’armée birmane. La campagne intervenait dans le cadre d’un effort régional plus large sous la pression chinoise, comme par ailleurs au Cambodge et au Laos. Le phénomène est en effet particulièrement répandu en Birmanie et au Cambodge, où des mafieux chinois profitent d’accords avec les autorités locales corrompues pour héberger de larges centres d’arnaques en ligne, qui emploient des milliers de jeunes en provenance d’Asie du Sud-Est mais aussi d’Inde et d’Afrique, afin de prendre pour cible des internautes en Amérique du Nord et du Sud, en Europe et en Asie de l’Est. Derrière l’affichage politique, les centres d’arnaques détruits réémergent déjà dans d’autres villes en Birmanie, y compris à Rangoun 76. En mai 2026, la presse birmane affirmait que le général Pyae Son Linn, responsable de la formation des forces armées et ancien commandant militaire de la région de Rangoun, avait été arrêté car il a été révélé qu’il recevait directement les recettes d’un centre d’arnaque, dans un hôtel, en plein centre de la ville 77. La manne financière pour la milice et les officiers locaux, ainsi que la nécessité pour les généraux birmans de préserver leurs relations avec la milice, sans laquelle l’armée ne peut contrôler la frontière thaïlandaise, expliquent la pérennité de ces activités criminelles, malgré la pression chinoise.
La Chine continue toutefois de hausser le ton. En conséquence, la junte birmane a limogé le lieutenant-général Tun Tun Naung, ministre des Affaires intérieures et proche du général Min Aung Hlaing début 2026, après la découverte de preuves montrant l’implication de ce dernier dans la gestion de centres d’arnaques. Selon le journal The Irrawaddy, ces preuves auraient été fournies par la Chine 78. Début mai 2026, l’ambassadrice chinoise en Birmanie s’est rendue à Naypyidaw pour s’informer de l’avancement d’un projet de loi anti-centres d’arnaques prévoyant une condamnation à mort dans certains cas pour les coupables. Mais la coopération ressemble davantage à de la coercition de la part de la Chine.
Dans un scénario similaire, en novembre 2025, l’armée birmane a démantelé une série de laboratoires artisanaux de production de drogue de synthèse. Ces laboratoires auraient été « découverts » à la suite de preuves divulguées par la Chine 79, encore une fois. Impossible de croire que la junte ignorait l’existence de cette usine avant cette « aide » chinoise opportune. Les observateurs notent d’ailleurs que, malgré les saisies, aucun responsable n’a été identifié ou arrêté, la junte suggérant seulement la responsabilité de groupes armés locaux, sans apparaître crédible. La Chine semble déterminée à s’insérer directement dans les affaires birmanes, y compris en enquêtant sur les plus hauts responsables, pour pouvoir exiger l’exécution de ses demandes, notamment en matière de lutte contre le narcotrafic et de lutte contre les centres d’arnaques.
Ces exemples de coopération forcée rappellent la frustration chinoise vis-à-vis des généraux birmans avant l’arrivée au pouvoir d’Aung San Suu Kyi. Le sauvetage de l’armée birmane s’est fait au nom de la protection des intérêts chinois. Mais la situation qui a mené à la menace de ces mêmes intérêts est bien le résultat de l’action des généraux birmans. Miser sur les généraux qui ont perdu le contrôle des frontières terrestres du pays depuis 2023 pour protéger les intérêts chinois semble paradoxal.
Impasse birmane, cessez-le-feu imposés, paix impossible
La coopération des généraux birmans au service des intérêts chinois reste inefficace, voire contre-productive. Pour ce qui est de la construction des infrastructures dans le cadre du Corridor Économique Chine-Birmanie, le projet de ligne de chemin de fer Ruili-Kyaukphyu n’a connu aucune concrétisation depuis son lancement théorique en 2011 80, de même que le port en eau profonde dans la région de Rakhine, qui se situe au milieu de la ligne de front. Le Transnational Institute identifiait, en 2020, quarante-et-un projets officiellement annoncés par la Chine dans le cadre des Nouvelles Routes de la Soie, dont seuls neuf avaient été acceptés par la Birmanie en 2020. Lors de sa visite en Birmanie en janvier 2020, Xi Jinping mentionnait trois « piliers » 81 du corridor économique sino-birman : la zone économique spéciale de Kyaukphyu, les zones économiques spéciales sur la frontière chinoise et le projet de Nouvelle-Rangoun. Le projet à Rangoun a complètement disparu des radars à la suite du coup d’État, les zones économiques spéciales sur la frontière terrestre sont désormais sous contrôle rebelle, et la zone économique de Kyaukphyu est en partie occupée par l’Armée d’Arakan. Le pont birman entre la Chine et l’océan Indien semble sous pression, alors même que le conflit entre les États-Unis et l’Iran a eu pour conséquence directe de rappeler le rôle stratégique du détroit de Malacca. Le ministre des Finances indonésien a évoqué publiquement l’opportunité pour son pays d’y taxer la navigation, avant de se rétracter 82. Le corridor birman, qui devait être une assurance pour la Chine, ressemble fortement à une impasse.
En 2026, la Chine, et notamment les autorités provinciales du Yunnan, désireuses de relancer le commerce transfrontalier à l’arrêt depuis 2023, se retrouvent obligées de coopérer avec le groupe ethnique armé de l’Armée de l’Alliance nationale démocratique pour expulser les autres groupes ethniques armés de la route principale 83. En réaction, les autorités birmanes ont refusé, en mai 2026, l’accès à toute marchandise chinoise en direction de Mandalay depuis la frontière, les généraux cherchant certainement à se réapproprier une partie des profits de ce commerce. Alors que les autorités chinoises organisent de périlleuses opérations militaires inter-ethniques pour favoriser la reprise du commerce, la junte birmane initie une campagne de blocus des importations par la même route. Cette manœuvre illustre de manière claire l’incapacité des généraux à accepter le compromis et leurs positions maximalistes qui retardent cette reprise du commerce souhaitée par la Chine.
Concernant les centres d’arnaques, la tolérance, voire la coopération de l’armée birmane avec les réseaux mafieux, qui permet la fraude à échelle internationale, a motivé en 2025 les États-Unis à installer une unité spéciale de lutte contre les centres d’arnaque en Thaïlande 84. Cette initiative, si proche des frontières chinoises, et dans une zone d’influence de Pékin, est une conséquence de la mauvaise gouvernance birmane. Les intérêts de la Chine s’en trouvent directement contrariés.
Enfin, si la junte birmane a été capable de reprendre du terrain sur les six derniers mois, elle a perdu une part de son contrôle sur le territoire national par rapport à 2020, et ne propose aucun processus de paix crédible. La poursuite de brutales opérations de répression par des frappes aériennes contre des écoles et des hôpitaux participe de la prolongation du conflit. L’armée birmane s’est dite ouverte à des négociations de paix en 2026 avec certains groupes, mais sa longue histoire de trahison des engagements pris depuis 1962 ne montre aucun exemple encourageant. Dans les mots du commandant en chef de l’armée d’Arakan, un groupe rebelle ethnique ayant réussi à s’emparer de toute la façade ouest du pays sur la frontière bangladaise, « tant que l’armée continuera à bombarder les civils, cela sera extrêmement difficile pour nous d’envisager un processus politique » 85. La région d’Arakan est soumise à un blocus total, y compris sur les vivres et médicaments, et elle est privée d’Internet depuis plus de trois ans. L’hôpital général de Mrauk-U a été bombardé en décembre 2025, illustrant le degré de cruauté de l’armée birmane, qui considère la population comme son ennemi. Dans ce contexte, la signature d’un cessez-le-feu, du côté des groupes ethniques armés qui ont subi de lourdes pertes militaires et civiles, paraît difficilement envisageable.
L’Armée de l’Alliance nationale démocratique et l’Armée de libération nationale Ta’ang ont sacrifié des centaines voire des milliers de vies pour se saisir des villes du Nord-Est, dont Lashio, désormais restituées à l’armée birmane. La pérennité des accords conclus est questionnable, autant du point de vue des insurgés que de la junte, qui se sent désormais en position de force. Faire confiance à l’armée birmane pour engager un processus de paix durable relève de l’aveuglement historique.
Pékin a-t-il fait le mauvais choix ?
La collaboration chinoise avec l’armée est une prise de risque, qui pourrait avoir un impact par ricochet sur les projets et sur les citoyens chinois en Birmanie.
En octobre 2024, le consulat chinois à Mandalay a ainsi été pris pour cible par une attaque à la grenade 86. L’ambassade chinoise à Rangoun est désormais encerclée au sein d’un périmètre largement interdit à la circulation, pour la sécurité des personnels. Traçant un parallèle illustratif, le journal en exil The Irrawaddy publiait une analyse 87 du chercheur pakistanais Chandu Doddi, expliquant que les attaques contre les projets chinois au Pakistan se sont multipliées en raison de l’impopularité de la Chine. Le sentiment antichinois en Birmanie est palpable, et entretenu par les conditions de travail dans certaines entreprises chinoises, ainsi que par sa coopération avec l’armée. Incapable de faire confiance à la junte, la Chine paye malgré tout le prix de cette coopération.
Lors de sa visite à Naypyidaw en fin avril 2026, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi 王毅, venu pour célébrer l’avènement du nouveau gouvernement, aurait rencontré Aung San Suu Kyi, selon des sources citées par le journal The Irrawaddy 88. La rencontre n’a pas été confirmée, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois déclarant seulement que la « condition » de cette « vieille amie » est toujours « à l’esprit » de Pékin 89. Directement après la visite de Wang Yi 王毅, l’armée a toutefois publié une rare photo d’Aung San Suu Kyi et a annoncé l’avoir transférée, de la prison jusqu’à une résidence surveillée. Selon le parti de la Ligue Nationale pour la Démocratie, le bureau de liaison international du parti communiste chinois aurait également envoyé ses vœux à Aung San Suu Kyi pour son 81ème anniversaire, passé en détention, le 19 juin 2026. Ironie du parti communiste chinois ayant aidé à organiser des élections dans le contexte d’un coup d’État militaire, et qui, au lendemain du scrutin, réaffirme son attention envers la première prisonnière politique du pays. L’ambiguïté des généraux birmans sauvés, mais ni capables ni inféodés, explique cette diplomatie particulière.
Face à la pression chinoise, les généraux birmans jouent leur partition d’équilibristes en continuant à développer des relations avec la Russie et l’Inde, pays choisi pour la première visite à l’étranger du président nouvellement élu Min Aung Hlaing, fin mai 2026. Après celle-ci, le général birman s’est envolé pour une visite officielle à Pékin, en juin 2026, où Xi Jinping a exprimé son soutien pour que la Birmanie puisse « trouver un modèle de développement adapté à ses caractéristiques nationales et qui soit soutenu par son peuple ». Le communiqué commun de la rencontre appelle encore une fois à « accélérer » les efforts de coopération 90, le même message que lors de la visite de Xi Jinping en Birmanie en 2020, avant le coup d’État. La Chine a sauvé les généraux, mais ces derniers sont-ils vraiment capables de protéger les intérêts chinois ? Et pour combien de temps encore accepteront-ils les ordres de Pékin ?
L’interventionnisme chinois en Birmanie contraste singulièrement avec la posture globale chinoise de neutralité et de non-ingérence dans les affaires internationales. Le cas rappelle à la fois la capacité d’influence de la Chine hors de ses frontières, mais également ses vulnérabilités face aux dynamiques locales d’un pays en révolution.
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