12.03.2026 à 18:45
Comment réussir un regime change en Iran ? Les leçons d’un néoconservateur pour Donald Trump
Sous George W. Bush, Michael Rubin a été une figure clef de l'occupation américaine en Irak en tant que conseiller politique de l'Autorité provisoire de la coalition.
Douze jours après le début de l'opération Epic Fury, il fait partie des personnes que l’on écoute à Washington pour essayer de déterminer — ou simplement de comprendre — quelle sera la suite.
Entretien.
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Texte intégral (4586 mots)
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Aux premiers jours de la guerre, Donald Trump et Pete Hegseth ont déclaré que les États-Unis voulaient parvenir au changement de régime en Iran. Essayons de les prendre au sérieux : pensez-vous qu’ils sont sur le bon chemin ?
Nous ne savons à ce jour toujours pas ce que cherchent à obtenir Donald Trump et son administration.
Le Président des États-Unis s’est gardé d’articuler ses objectifs — ou du moins de le faire de manière cohérente. Il n’est d’ailleurs pas le genre de personnalité politique à se sentir contraint par ses précédentes déclarations. Les objectifs finaux et la patience stratégique des États-Unis pour les atteindre demeurent donc une question ouverte.
Si l’ancien prince héritier Reza Pahlavi a un temps été envisagé dans le cas d’un changement de régime, il semble avoir raté son test. Les excentricités de son équipe et son incapacité à travailler sérieusement ont conduit Donald Trump à l’écarter.
Vous pensez donc que Trump recherche une personnalité sur laquelle s’appuyer pour gérer l’Iran ?
Le modèle vénézuélien, à mon avis, demeure son obsession.
La question est de savoir s’il existe quelqu’un au sein de la hiérarchie actuelle de la République islamique qui accepterait de traiter avec lui dans ce contexte à la manière de Delcy Rodriguez au Venezuela.
Et quelle est votre réponse ?
Je pense qu’un tel candidat n’existe pas — pour deux raisons.
D’abord, Donald Trump est un promoteur immobilier, pour qui tout peut se comprendre au fond comme un projet de développement. Il ne saisit pas le rôle de l’idéologie en politique et tend à projeter ses propres valeurs sur les dirigeants de la République islamique : l’idée même que des personnes comme Ali Larijani ou Mohammad Bagher Ghalibaf puissent avoir des convictions religieuses sincères lui échappe totalement.
Il y a ensuite une raison stratégique de fond : les Iraniens sont convaincus qu’ils peuvent endurer cette guerre plus longtemps que les États-Unis. Leur théorie de la victoire est simple : survivre le plus longtemps possible. Dans ces conditions, pourquoi feraient-ils des compromis à court terme ?
Pour l’instant, diriez-vous que la guerre est un échec pour Trump et son administration ?
Non, car il faut reconnaître que les États-Unis ont atteint bon nombre de leurs objectifs.
Le programme nucléaire iranien est retardé, et plusieurs personnalités ayant mené ou projeté des attaques terroristes contre des Américains par le passé ont été éliminées. Si Donald Trump décide que c’est là l’effet final recherché, alors il pourra revendiquer cette opération comme un succès.
Il est clair cependant que l’objectif de changement de régime n’a pas été atteint.
Le peuple iranien n’est pas descendu dans la rue. À Téhéran, des paramilitaires et des Gardiens de la révolution défilent, brandissant des armes, scandant des slogans et menaçant les Iraniens ordinaires. Ils montrent que le régime est toujours là.
Il est difficile — même pour Trump — d’ignorer complètement cela.
La théorie de la victoire des Iraniens est simple : survivre le plus longtemps possible. Pourquoi feraient-ils alors des compromis ?
Michael Rubin
Les États-Unis viennent-ils donc de se lancer, comme en Irak ou en Afghanistan, dans une nouvelle guerre sans fin ?
Je ne le crois pas non plus.
La situation en Iran me fait plutôt penser au conflit serbe de 1999, qui a essentiellement consisté en une campagne de bombardements jusqu’à la fin. Or ce qui est intéressant dans ce cas, c’est que la campagne de bombardements en elle-même n’a pas mis fin au régime de Slobodan Milošević. Cela n’est arrivé que l’année suivante, en 2000, lorsqu’il a tenté de rester au pouvoir après une élection frauduleuse.
On a l’impression que vous considérez que la guerre en Iran pourrait être limitée.
Je le pense. Les conflits en Irak et en Afghanistan étaient, dès le départ, d’une ampleur bien plus grande : le changement de régime a eu lieu — au moins dans un cas. Toute personne se rendant en Irak aujourd’hui constatera que le pays qui s’est développé est très différent de celui d’avant 2003. Le modèle afghan est plus frustrant : la présence américaine dans ce pays sur les cinq dernières années d’occupation ressemble peu ou prou à la présence américaine au Japon et en Corée. En 2020, le coût et l’ampleur des déploiements américains au Japon et en Corée étaient du même ordre que ceux du déploiement en Afghanistan la même année.
La formule magique que les États-Unis avaient trouvée en Afghanistan consistait à équilibrer leur présence et leurs finances tout en abandonnant les notions de « nation-building » ou de développement national. De même pour les pertes humaines : les pertes subies par les États-Unis dans ce pays, jusqu’à un ou deux ans avant la décision de se retirer, étaient inférieures aux pertes humaines causées par les accidents de la route à Bethesda, dans le Maryland, d’où je vous parle en ce moment même.
La principale différence entre l’Iran d’un côté et l’Irak et l’Afghanistan de l’autre serait donc essentiellement l’absence de nation building ?
Absolument, Washington n’a actuellement aucun désir de faire le moindre effort de reconstruction nationale en Iran.
Pourtant, cette guerre a commencé par l’assassinat du Guide suprême : que vise Washington sinon l’effondrement du régime actuel ?
Au départ, Donald Trump ne voulait pas tuer Khamenei.
Lors de la guerre de 12 jours en juin 2025, il avait demandé aux Israéliens de ne pas le prendre pour cible. La logique de Trump était de chercher à conclure un accord et il fallait que quelqu’un soit là pour le négocier. Il ne voulait pas qu’un vide se crée.
Or quelque chose s’est produit entre juin 2025 et février 2026, qui a poussé Donald Trump à décider de prendre Ali Khamenei pour cible.
Les stratèges américains espéraient que la disparition du Guide Suprême entraînerait un soulèvement populaire. Cela ne s’est pas produit. Un successeur, son fils, a été élu.
Était-ce une bonne idée de commencer par tuer Khamenei ?
J’aurais préféré qu’il s’effondre sous son propre poids, sans intervention extérieure, plutôt que d’être tué par une frappe israélo-américaine. Il eut été préférable que les Iraniens eux-mêmes ou ses propres gardes du corps se retournent contre lui et le traînent de force hors de son complexe.
Si Trump déclare victoire et se retire aujourd’hui, il faudra s’attendre à une guerre avec la République islamique d’Iran tous les trois ou quatre ans au minimum, pour « tondre la pelouse ».
Michael Rubin
Le régime semble toujours fonctionner dans la mesure où l’Iran continue de frapper. Comment les États-Unis peuvent-ils s’en sortir à ce stade ?
Le bon fonctionnement du régime iranien n’est pas si certain.
Le Corps des Gardiens de la révolution islamique fonctionne, certes, mais de nombreuses vidéos circulent montrant certains de ses membres — par exemple ceux maniant des lance-missiles ou des drones — se rendant ou refusant d’exécuter les ordres.
Les frappes contre le dépôt de stockage de pétrole de Téhéran étaient sans doute une erreur. Si le but était de détruire le dépôt d’approvisionnement du Corps des Gardiens de la révolution islamique, c’est raté : le régime va simplement détourner le carburant destiné à des fins civiles pour donner la priorité aux Pasdaran. Cela dit, le carburant commence à manquer. Si les États-Unis s’emparaient du terminal pétrolier de l’île de Kharg, cela porterait un coup à la capacité de fonctionnement du régime.
Un autre point que je prendrais en considération est l’approche de Norouz — le Nouvel An du calendrier persan. À cette période de l’année, il est d’usage de descendre dans la rue. Si le régime tentait d’empêcher ces manifestations de fête, cela pourrait se retourner contre lui.
En quel sens ?
C’est une leçon à tirer du Kurdistan irakien pendant le règne de Saddam Hussein.
Pour célébrer Norouz, les Kurdes avaient l’habitude de mettre le feu à des piles de pneus — puisque Norouz est une fête où l’on allume des feux. Très difficiles à éteindre, ces feux de pneus sont devenus un symbole de protestation autant que de commémoration. Partout dans la région, le sentiment de solidarité des Kurdes dans leur opposition au régime s’en trouvait renforcé.
Je ne serais pas surpris de voir quelque chose de similaire se produire en Iran pendant Norouz…
À Ormuz, que devraient faire les États-Unis ou Israël si le régime iranien a effectivement posé des mines marines dans le détroit ?
Il faut d’abord rappeler que les Iraniens ont déjà conduit des opérations similaires au cours des années 1980. Cela avait conduit les États-Unis à prendre le contrôle de plusieurs installations pétrolières iraniennes au cours de l’opération Praying Mantis en avril 1988.
Si l’Iran mine le détroit, les États-Unis auraient une bonne occasion et une bonne excuse pour prendre le contrôle du terminal pétrolier de l’île de Kharg à 15 kilomètres des côtes iraniennes, terminal qui fournit actuellement 96 % des exportations de pétrole de l’Iran. Je soupçonne également les États-Unis de vouloir prendre des mesures contre d’autres ports iraniens le long du détroit d’Ormuz, tels que Bandar Abbas. D’ailleurs, je me demande pourquoi les Émirats arabes unis n’ont pas encore tenté de prendre les îles d’Abu Musa et de la Petite et Grande Tunb — trois îles disputées dont s’était emparé le Shah en 1971 lors du retrait britannique pour empêcher ces derniers de les céder aux Émirats. L’impact du minage du détroit sur la capacité de nombreux États de la région à exporter du pétrole pourrait pousser les Émirats arabes unis à prendre des mesures.
Notons enfin que le régime lui-même se retrouve sous pression à cause de la fermeture du détroit. En raison de la dégradation progressive de ses raffineries et de ses champs pétrolifères, Téhéran n’a pas eu la capacité de raffiner suffisamment d’essence pour assurer ses besoins intérieurs. Cela concerne aussi bien l’alimentation des véhicules que l’injection dans les champs pétrolifères afin de favoriser l’extraction du pétrole.
L’Iran a beau vouloir interdire l’accès au détroit pour le contrôler, sans importations d’essence raffinées, les rouages de l’économie iranienne s’arrêtent.
L’île de Kharg est donc l’un des points les plus vulnérables du régime. S’il en dépend autant, ne pensez-vous pas que sa prise conduirait à des représailles massives ?
Certes, mais la question est de savoir ce qu’on entend par « massives ».
Depuis le début de la guerre, les fréquences de lancement de missiles balistiques et de drones ont rapidement diminué — tant contre Israël que contre les États arabes. Il y a deux hypothèses possibles pour expliquer ce ralentissement de la cadence des frappes iraniennes. Soit le rythme diminue parce que l’Iran cherche à conserver ses arsenaux pour les lancer à nouveau au moment opportun. Soit les Iraniens lancent aussi vite qu’ils le peuvent mais obtiennent simplement moins de succès avec le temps en raison des frappes militaires sur leurs lancements et de la diminution de leurs munitions.
Toutes les personnes à qui j’ai parlé ayant accès aux données et aux images affirment que la deuxième hypothèse est la bonne. Autrement dit, les Iraniens perdent rapidement leur capacité à lancer leurs armes les plus puissantes.
Mais vous avez raison, l’île de Kharg est proche et les Iraniens seraient donc en capacité de la viser avec leur artillerie, des bateaux-drones suicide, des drones plus petits, ou des drones à portée visuelle. Mais ces capacités sont en déclin.
À bien des égards, le centre du conflit s’est déplacé de Tel Aviv et Dubaï vers une zone de plus en plus restreinte — autour du détroit d’Ormuz, de l’île de Qeshm et de Bandar Abbas.
Au-delà de l’échec du regime change, comment évalueriez-vous le succès de la campagne quant aux autres objectifs : le recul du programme nucléaire et du programme de missiles balistiques ?
Les États-Unis et Israël peuvent revendiquer un succès évident.
Leur domination aérienne sur l’Iran est désormais incontestable, bien que des installations subsistent à Ispahan. Restent aux responsables politiques israéliens de décider si la situation iranienne sera similaire à celle qu’ils ont mise en place Gaza — cette fameuse doctrine dite du « grass mowing » (« tondre la pelouse ») qui consiste, face à l’incapacité d’éradiquer complètement une menace d’un seul coup, à recourir périodiquement aux bombardements.
Est-ce donc une victoire apparente ?
Je pense que si Donald Trump déclare victoire et se retire aujourd’hui, il faudra s’attendre à une guerre avec la République islamique d’Iran tous les trois ou quatre ans au minimum, pour « tondre la pelouse ».
Vous préconisez des troupes au sol pour éviter cela ?
À titre personnel, je soutiens le changement de régime en Iran — mais en tant qu’analyste, je suis beaucoup moins convaincu. Ma plus grande crainte avec les troupes au sol est celle d’une dérive de nos objectifs.
L’action militaire ne se résume pas aux bombardements.
Michael Rubin
C’est-à-dire ?
Je serais sans doute en désaccord avec une grande partie de vos lecteurs, mais je pense que la guerre d’Irak a été un succès. Winston Churchill disait que les Américains font toujours ce qu’il faut — mais qu’ils essaient d’abord tout le reste.
L’Irak est un pays fondamentalement changé parce que nous avons envoyé des troupes au sol.
Mais en Iran, l’envoi de troupes au sol ne serait pas reçu favorablement. Le terminal pétrolier de l’île de Kharg et l’intervention des forces spéciales pourraient représenter des exceptions, mais je ne pense pas qu’une occupation majeure du territoire réussisse.
D’un point de vue historique, si de nombreux nationalistes iraniens déplorent le coup contre Mossadegh en 1953 mené par les États-Unis et la Grande-Bretagne, très peu se souviennent que des troupes au sol étrangères ont occupé le pays avant cette date — comme les forces britanniques huit ans avant la réinstallation du shah.
Parler d’occupation à l’ère des réseaux sociaux est une pente glissante que les États-Unis ne devraient pas emprunter — ils ne sont d’ailleurs pas prêts à le faire. Ils pourraient cependant s’en sortir en menant des actions ciblées tout en continuant à convaincre les Iraniens ordinaires que Washington est de leur côté.
Autrement dit, pour réussir le regime change, vous pensez que la campagne américaine pourrait prendre une forme plus irrégulière ?
L’action militaire ne se résume pas aux bombardements. Je pense que les États-Unis doivent montrer au peuple iranien que leurs intentions sont bienveillantes.
Nous pourrions par exemple déployer nos navires-hôpitaux — l’USNS Mercy et l’USNS Comfort — dans le golfe Persique pour offrir des soins médicaux gratuits aux Iraniens blessés dans la guerre — y compris des membres du Corps des Gardiens de la révolution ou de l’armée iranienne. Des opérations similaires de secours à certains Iraniens en mer ont eu par le passé une valeur importante — à la fois en termes de renseignement humain et de propagande.
Pour moi, un changement de régime en Iran ne pourra se produire qu’à la suite de fractures au sein du Corps des Gardiens de la révolution. La République islamique est probablement le pire pays au monde en matière de services aux anciens combattants, c’est une source de beaucoup de frustration au sein du pays. Par conséquent, fournir des soins médicaux gratuits serait un moyen efficace de fracturer les Pasdaran. Signaler aux Iraniens qu’ils peuvent bénéficier de soins médicaux gratuits serait donc très utile — et une obstruction par le régime ne ferait qu’attiser le mécontentement interne.
Poursuivons dans cette logique. La vague actuelle de protestations a commencé avec l’effondrement d’une banque dû à la corruption de politiciens iraniens : leur pillage de cette banque a précipité l’effondrement de la monnaie. C’est pourquoi les États-Unis devraient en produire une nouvelle — ne serait-ce que pour montrer psychologiquement aux Iraniens leur intérêt pour la reconstruction.
Enfin, la prise du terminal pétrolier de Kharg devrait s’accompagner de la création par les États-Unis — pourquoi pas avec une gestion française ou européenne — d’un fonds souverain utilisant l’argent iranien dans lequel les recettes des exportations du terminal pétrolier de Kharg seraient versées.
Cet argent iranien serait ensuite réinvesti dans le seul but de développer et de reconstruire l’Iran. Il n’y a aucune raison pour que l’Iran demeure un pays pauvre.
Un fonds souverain, une monnaie, des hôpitaux de campagne en mer… Vous dites que vous ne parlez pas de nation-building mais la trajectoire que vous préconisez s’en rapproche beaucoup. Comment ne pas se retrouver avec un Irak bis ?
Je vois où vous voulez m’emmener et je ne reculerai pas devant le parallèle avec l’Irak — mais pour mieux en exposer les limites.
En Irak, le secrétaire à la Défense Don Rumsfeld avait réussi — malgré le cynisme de l’époque — à défendre les champs pétroliers irakiens : l’idée était d’utiliser les recettes irakiennes pour reconstruire le pays. Et cela a fonctionné.
Cela étant dit, l’Irak n’est pas l’Iran. Et un tel type d’occupation est tout simplement hors de question sur le territoire continental iranien…
La prise du terminal pétrolier de Kharg devrait s’accompagner de la création par les États-Unis d’un fonds souverain.
Michael Rubin
Mais en mer ?
En mer, c’est différent : je vais me répéter mais je pense que les États-Unis pourraient très utilement prendre Kharg.
Le terminal pétrolier de l’île a en effet le double avantage de se trouver à 15 kilomètres des côtes iraniennes et de faire transiter 96 % des exportations pétrolières iraniennes. C’est un véritable hub, une clef stratégique qui permet de contourner la nécessité d’envoyer des troupes ailleurs dans le pays.
Mais vous dites aussi que les États-Unis devraient émettre une monnaie en Iran…
Il s’agit surtout de montrer aux Iraniens que c’est une possibilité, sans battre monnaie à leur place, bien sûr.
Là encore, la leçon des sanctions et de la destruction de l’Irak pendant des décennies est qu’il est malavisé de détruire un pays que l’on souhaite avoir comme allié le lendemain de la chute du dictateur : l’erreur commise en Irak au fil des ans est d’avoir étouffé l’économie par des sanctions à un point tel qu’il était tout simplement impossible de la reconstruire.
Méfions-nous d’un tel résultat en Iran.
Les infrastructures doivent être laissées suffisamment intactes pour qu’un nouveau gouvernement iranien — que l’on fonctionne dans un « modèle vénézuélien », qui selon moi ne serait pas viable pour les raisons déjà évoquées ou que l’on mise sur le Congrès pour la liberté en Iran, qui gagne du terrain — puisse utiliser ces infrastructures pour se développer.
Vous soutenez que pour réussir un changement de régime, les États-Unis devraient parvenir à fracturer les Gardiens. Ne pensez-vous pas que casser un groupe doté de telles capacités tactiques et d’armements ferait peser un risque d’instabilité et d’insécurité encore plus grand ?
C’est plus qu’un risque, c’est une certitude — c’est pourquoi je pense que l’idée initiale de Donald Trump d’un changement de régime était un peu trop simpliste.
Là où l’armée iranienne est chargée de la défense du territoire, les Pasdaran sont chargés de la défense de la révolution face à ses ennemis aussi bien internes qu’externes. Or lorsque Mohammad Ali Jafari a pris la tête du Corps des Gardiens de la révolution islamique en 2007, il a estimé que la plus grande menace pour la République islamique viendrait de l’intérieur de l’Iran. Dans son raisonnement, Saddam Hussein était mort, les talibans avaient été repoussés, les Israéliens n’étaient qu’un tigre de papier et, je le cite, « les Américains ne pouvaient rien faire ».
Qu’a fait Jafari ?
Il a réorganisé les unités des Gardiens de la révolution afin d’en placer une dans chaque province iranienne — et deux à Téhéran en raison de la taille de la ville.
Si je n’ai pas d’informations précises à fournir, il y a fort à parier que chacune de ces unités provinciales dispose de son propre dépôt d’armes. En Libye, les États-Unis, la France et l’OTAN ont rencontré de grands problèmes car leur refus d’envoyer des troupes — bien que je ne préconise pas l’envoi de troupes ici — les a empêchés de sécuriser les dépôts d’armes libyens. Le flux d’armes qui en a résulté a amené la Libye, mais aussi de nombreux pays du Sahel — le Mali, le Burkina Faso, le Niger — à être en proie au chaos.
Aux États-Unis, nous aimons l’idée de dire qu’un dossier peut être classé. Que tout ce qui se passe en Iran reste en Iran. Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne le monde — et nous l’avons vu avec la Libye. Mais aussi en Irak dans les années 2000.
À quoi pensez-vous ?
Aux États-Unis, il existe un phénomène appelé la « surprise d’octobre ». Comme nos élections présidentielles ont toujours lieu en novembre, il arrive souvent que les candidats de l’opposition divulguent une affaire scandaleuse dans le New York Times ou d’autres grands journaux la semaine précédente, dans les derniers jours d’octobre, afin que le président sortant n’ait pas le temps de réagir. En 2004, le sénateur John Kerry, alors rival de George W. Bush, a révélé en octobre que les États-Unis avaient négligé de sécuriser un dépôt d’armes dans un endroit appelé Al Qa’qaa, ce qui avait permis à des insurgés de s’emparer d’explosifs qui avaient été utilisés pour tuer des Américains.
Si un seul dépôt irakien a pu permettre une « surprise d’octobre », il existe suffisamment de dépôts d’armes en Iran pour en concocter pendant un siècle.
Il y a un fait que Donald Trump a, selon moi, bien trop négligé dans son opération : le scénario où se joue en Iran des guerres par procuration.
C’est-à-dire ?
Même si une autorité bienveillante à l’égard des États-Unis prenait le pouvoir à Téhéran, cela pourrait théoriquement mener à la formation de plusieurs groupes — chacun ayant saisi et pillé des dépôts d’armes — opérant dans différentes parties du pays. Et cela ne résout même pas le problème des États voisins — l’Azerbaïdjan, la Turquie, l’Arabie saoudite, Israël, le Pakistan. Tous essaient d’interférer avec leurs propres proxies à l’intérieur de l’Iran.
Les Iraniens sont épuisés par la situation actuelle, et ils sont capables de faire émerger une démocratie. Ils l’ont brièvement connue après la révolution constitutionnelle de 1909 — avant qu’elle ne s’effondre. Contrairement peut-être aux Irakiens ou aux Afghans, ils ne supporteraient pas qu’elle soit imposée de l’extérieure. Tout reste à inventer. Mais avant d’en arriver là, l’Iran devra faire face à encore beaucoup de difficultés.
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12.03.2026 à 06:00
La garde prétorienne de l’Empereur : Trump et la russification de l’armée américaine
La guerre en Iran est en train d’exposer un problème fondamental : que peut faire une armée lorsque le pouvoir civil choisit de sortir de la démocratie ?
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt signent une pièce de doctrine pour comprendre la « russification » des armées américaines sous Donald Trump et Pete Hegseth — et ses conséquences pour nous.
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Texte intégral (8663 mots)
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Il y a quelques mois, un débat a émergé dans les milieux de défense et les cercles stratégiques américains, qui aurait été impossible à imaginer dix ans auparavant. En octobre 2025, un officier en service dans l’armée américaine, Peter Mitchell, a publié un essai dans lequel il s’interrogeait sur ce que pourrait devenir l’armée de métier si l’ordre politique libéral qui l’avait produite venait à s’affaiblir ou à s’effondrer. Il esquissait des modèles d’armées « post-libérales », présentés comme des expériences de pensée 17.
Quelques semaines plus tard, Carrie A. Lee, éminente spécialiste des relations civilo-militaires — la seule personne aux États-Unis à porter le titre de « professeure de relations civilo-militaires » —, lui répondait que le cadre théorique de son approche était, en soi, un problème : les officiers n’étaient pas, et n’avaient jamais été, des spectateurs innocents de l’ordre politique dans lequel ils évoluent, et la bonne question n’était pas de savoir à quoi ressemblerait l’armée de métier après le libéralisme, mais quelles étaient les obligations des officiers alors que la démocratie libérale est activement attaqué 18.
Les deux interlocuteurs réagissaient à une même réalité de fond.
Depuis début 2025, le corps des officiers supérieurs américains a été systématiquement purgé des personnalités jugées insuffisamment loyales à l’administration. Donald Trump a partiellement décapité le haut commandement en licenciant le président afro-américain du Comité des chefs d’état-major, le général CQ Brown Jr. ; la chef des gardes-côtes, l’amiral Linda Fagan ; le chef du Cyber Command, le général Timothy Haugh ; le chef de l’armée de l’air, le général David Allvin, et son adjoint le général James Slife. Le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth a prolongé ce mouvement en ordonnant le licenciement de 20 % supplémentaires de tous les généraux « quatre étoiles » dans l’ensemble des armées. L’indépendance institutionnelle du système judiciaire militaire a été remise en cause, avec le licenciement des meilleurs avocats de l’armée de terre, de la marine et de l’armée de l’air. Les déploiements nationaux ont été étendus de manière à tester les limites normatives qui séparent les fonctions militaires des fonctions de maintien de l’ordre. Et début mars 2026, à la suite des frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, des rapports ont fait état de commandants d’unités présentant cette guerre en termes explicitement eschatologiques à leurs subordonnés : non pas comme un choix politique, mais comme un événement d’ordre divin, avec plus d’une centaine de plaintes par des subordonnées contre des discours similaires tenus par leurs supérieurs dans au moins trente bases militaires de toutes les branches des forces armées 19.
Il ne s’agit pas d’épisodes isolés. Ensemble, ils décrivent une institution dont les structures d’incitation professionnelle sont délibérément réorientées par le président.
Le débat entre Mitchell et Lee est symptomatique d’une insuffisance théorique plus profonde. Les cadres dominants de la recherche sur les relations civilo-militaires aux États-Unis — la théorie de Huntington sur un corps d’officiers apolitique et le modèle principal-agent de Feaver sur le contrôle civil — ont été construits pour répondre à une question spécifique : comment les sociétés démocratiques maintiennent-elles des forces armées à la fois compétentes et subordonnées à l’autorité élue 20 ? Ils n’ont pas été élaborés pour répondre à la question que pose l’administration actuelle : que doivent faire les officiers lorsque l’autorité civile à laquelle ils sont subordonnés est elle-même à l’origine d’atteintes à la démocratie ?
Dans la littérature existante, cette question reste largement sans réponse, car les hypothèses fondamentales des modèles dominants empêchent de la théoriser de manière adéquate.
Une approche différente est pourtant possible. Il s’agit de reconnaître que les officiers militaires sont des acteurs politiques, qu’ils l’ont toujours été, et que la question de la santé démocratique ne dépend pas de leur engagement politique, mais de la forme que prend cet engagement et des conditions institutionnelles dans lesquelles il reste démocratiquement productif.
Cela a des implications qui vont bien au-delà des États-Unis.
Les alliés européens ont des raisons légitimes de réfléchir attentivement à ce que la transformation institutionnelle de l’armée américaine signifie pour les relations d’alliance et les hypothèses de planification sur lesquelles reposent leurs propres dispositifs de sécurité, mais ils devraient également tenir compte de l’arrivée au pouvoir de partis proches du mouvement MAGA dans les pays européens — ce qui soulèvera des questions difficiles pour le corps des officiers dans ces pays.
L’armée américaine est devenue une institution dont les structures d’incitation professionnelle sont délibérément réorientées par le président.
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt
Théorie des relations civilo-militaires aux États-Unis
Le cadre des relations civilo-militaires qui s’est consolidé aux États-Unis pendant la Guerre froide s’est organisé autour d’un problème qui était à l’origine un problème de théorie démocratique.
La logique était peu ou prou la suivante. L’État moderne a besoin d’une armée capable de vaincre ses ennemis extérieurs ; cette même armée, précisément en raison des capacités qu’elle concentre, constitue une menace potentielle pour l’autorité civile qu’elle est censée servir. La manière dont les sociétés démocratiques gèrent cette tension — en veillant à ce que leurs forces armées soient à la fois efficaces et subordonnées — est la question fondamentale à partir de laquelle tout le domaine se développe 21.
La difficulté liée à cette question du reste importante réside dans le fait que les réponses élaborées par le champ pour y répondre se sont figées, au cours des six dernières décennies, en hypothèses qui limitent aujourd’hui l’analyse plutôt que de l’éclairer — et restreignent donc les options que les officiers américains estiment à leur disposition.
Les limites de la normativité huntingtonienne
La première réponse — et la plus influente — fut celle de Samuel Huntington.
Dans The Soldier and the State (1957), Huntington utilisait la théorie des professions comme principale explication du fait que certaines armées parviennent à être à la fois compétentes et politiquement subordonnées 22. Son argument reposait sur un idéal-type tridimensionnel, emprunté à la sociologie des professions : l’expertise (le monopole des connaissances nécessaires pour gérer la violence), la responsabilité (une obligation intériorisée de servir l’État, exprimée par le serment prêté par tous les militaires à la Constitution américaine) et l’esprit d’entreprise (une identité collective régie par des normes communes d’appartenance). Plus un corps d’officiers se rapprochait de cet idéal-type, plus il devenait, selon la formulation de Huntington, « immunisé contre la politique » : un « contrepoids stabilisateur dans la conduite de la politique » 23.
Les outils que ce cadre offre à l’officier pour naviguer dans les relations entre civils et militaires sont donc en fait assez minimes : expliquer, conseiller et mettre en œuvre. Rien de plus n’est requis, car l’éthique professionnelle suffit en soi à garantir la subordination.
L’attrait de cette vision n’est pas difficile à comprendre. Elle offre une solution claire à la tension fondamentale : un corps d’officiers suffisamment professionnel n’a pas besoin d’être contraint à la subordination ni tenté par l’autonomie. Il intériorise simplement la relation appropriée avec l’autorité civile comme faisant partie intégrante de ce que signifie être un professionnel.
Des générations d’officiers américains ont été formées dans cette tradition huntingtonienne, qui continue de façonner la conception normative que l’armée américaine a d’elle-même 24.
Le problème est que l’argument de Huntington est, comme Peter Feaver l’a très bien identifié, circulaire. Son raisonnement peut en effet se résumer à la logique suivante.
Pourquoi certaines armées parviennent-elles à être à la fois efficaces et subordonnées ? Parce qu’elles sont professionnelles.
Que signifie « professionnel » ? Être expert et responsable.
Et que signifie être expert et responsable ? Être efficace et subordonné 25.
Autrement dit, cet argument n’explique en rien comment un corps d’officiers devient professionnel au départ, ni ce qui se passe lorsque l’éthique professionnelle est soumise à des pressions extérieures. Plus important encore pour notre propos, il ne fournit aucune ressource analytique à l’officier dont le supérieur civil n’agit pas, en fait, de bonne foi constitutionnelle. Le cadre de Huntington a été conçu pour un type particulier de relation, dans laquelle l’État et le corps des officiers professionnels sont fondamentalement orientés vers les mêmes fins. Lorsque cette orientation s’effondre, le cadre n’offre aucune explication analytique.
Risa Brooks a montré que le cadre de Huntington génère trois paradoxes qui sapent ses propres prescriptions : l’identité apolitique qu’il impose est en soi une position politique ; la séparation des sphères qu’il exige sape plutôt qu’elle ne garantit un contrôle civil efficace ; et l’efficacité professionnelle qu’il promet est obtenue au détriment de l’efficacité stratégique, produisant ce qu’elle appelle un « trou noir stratégique » dans lequel les conseils militaires parviennent aux décideurs civils après avoir été filtrés par des incitations institutionnelles 26.
Des « serviteurs armés » : la réponse de Feaver à Huntington
Dans le champ des études sur les relations civilo-militaires, le modèle « principal-agent » de Feaver, développé dans son ouvrage Armed Servants (2003), a été explicitement conçu pour répondre aux insuffisances théoriques de l’analyse de Huntington 27.
Abandonnant l’éthique professionnelle comme variable explicative, Feaver s’appuie sur la théorie principal-agent pour reformuler les relations entre civils et militaires comme un problème d’asymétrie d’information et de gestion des incitations. Dans ce modèle, les agents militaires travaillent — c’est-à-dire qu’ils se conforment aux instructions de leur mandant civil — lorsqu’ils sont soumis à une surveillance crédible et lorsque le coût prévu de la sanction en cas de non-conformité est suffisamment élevé. Ils se dérobent — c’est-à-dire qu’ils s’écartent des préférences civiles par des manœuvres dilatoires, des fuites, une résistance bureaucratique ou une non-conformité pure et simple — lorsque la surveillance est faible ou que les coûts de la sanction sont insuffisants 28.
Dans ce cas de figure, le contrôle civil n’est pas le produit d’une culture professionnelle, mais d’une architecture institutionnelle : c’est la mise en place de mécanismes de surveillance et de régimes de sanctions qui font du respect de la primauté du civil sur le militaire le choix rationnel pour les agents concernés.
Ce cadre permet d’expliquer des phénomènes — rivalité entre les services, fuites stratégiques, manipulation des évaluations des menaces — que la théorie de Huntington rendait invisibles. Il a également l’avantage de ne pas dépendre de l’existence préalable de ce qu’il tente d’expliquer. Ses limites sont toutefois tout aussi importantes.
On entre littéralement dans une dynamique prétorienne : non pas une armée agissant contre l’autorité civile, mais une armée agissant comme sa courroie de transmission idéologique.
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt
L’angle mort de la dissidence civile
Le modèle de Feaver repose en effet sur l’hypothèse fondamentale selon laquelle les responsables civils agissent dans l’intérêt de la société et sont capables d’identifier correctement comment utiliser l’outil militaire pour assurer la sécurité de l’État 29. En l’absence de cette hypothèse, toute la structure normative du cadre s’effondre.
Feaver lui-même reconnaît cette tension et la résout en déclarant, dans la dernière phrase de Armed Servants, que « la république serait mieux servie par une obéissance insensée que par une dérobade éclairée » 30. Cette formulation est révélatrice. Feaver admet au fond que la primauté d’un civil infidèle à la république ne relève pas du champ d’application de la théorie : quels que soient les dommages que pourrait causer une autorité malhonnête ou transgressive, cela reste préférable à l’alternative d’une armée qui s’arroge le droit de juger quand l’autorité civile mérite d’être respectée.
Cette affirmation était défendable dans le contexte dans lequel Feaver écrivait. En tant que principe général pour la gouvernance des relations entre civils et militaires dans une démocratie fonctionnelle, la primauté accordée à l’autorité civile par rapport au jugement militaire reflète une bonne compréhension des risques que l’action politique militaire a historiquement posés. La difficulté ne vient pas du principe de cette primauté mais de son application en tant qu’hypothèse analytique plutôt qu’en tant qu’engagement normatif.
Lorsque le responsable civil récompense la loyauté idéologique plutôt que la compétence professionnelle, sélectionne des officiers qui ne donneront pas de conseils honnêtes et utilise les mécanismes de contrôle que Feaver identifie comme des instruments de contrôle civil pour imposer la conformité partisane plutôt que la responsabilité constitutionnelle, le cadre ne se contente pas de ne pas fournir d’orientation : il déforme activement la situation. Ce que Feaver appelle « travailler » devient, dans ces conditions, une description de la complicité. Ce qu’il appelle « se dérober » devient, dans certains scénarios, la seule forme disponible d’autoconservation institutionnelle 31.
Ensemble, Huntington et Feaver ont développé ce que l’on pourrait qualifier d’allergie commune à l’action politique militaire.
Pour Huntington, l’engagement politique des officiers est un symptôme d’échec professionnel : il relèverait d’une forme de contamination de l’armée par un monde civil qu’elle est censée tenir à distance. Pour Feaver, il s’agirait d’une forme d’intérêt bureaucratique qui menacerait le contrôle civil : l’agent militaire fait valoir ses propres préférences au détriment de son mandant. Aucun de ces deux cadres ne prévoit la possibilité que l’engagement politique de l’armée puisse être non seulement inévitable mais, dans certaines conditions, démocratiquement nécessaire. Aucun des deux ne peut théoriser la situation dans laquelle la menace la plus importante pour la gouvernance démocratique de la république ne provient pas d’une armée trop ambitieuse, mais d’une autorité civile qui a instrumentalisé l’armée à des fins antidémocratiques 32.
Ce qui manque donc aux travaux universitaires existants, ce n’est pas une meilleure version de Huntington ou une version plus sophistiquée de Feaver, c’est la volonté de partir d’un postulat différent que l’on pourrait construire à partir de trois constats :
- les officiers sont déjà des acteurs politiques,
- l’armée est une institution politiquement active composée de multiples factions aux orientations potentiellement divergentes, et
- les sphères civile et militaire ne sont pas des domaines distincts, mais des champs qui se chevauchent et sont co-construits par l’interaction continue de multiples acteurs 33.
Un autre cadre pertinent : de la politique militaire en Amérique
Les ouvrages sur la politique militaire en Indonésie, en Russie et en Amérique latine partent depuis longtemps du principe que les militaires professionnels sont des acteurs politiques : la littérature dresse ce constat non pas comme une déviation pathologique par rapport à une norme apolitique mais comme une caractéristique structurelle inhérente aux grandes organisations riches en ressources et capables de violence au sein des systèmes politiques dans lesquels elles évoluent.
À la lecture comparative, ce qui frappe n’est pas tant que ces ouvrages parviennent à cette conclusion sur leurs cas respectifs, mais qu’ils le font sans que cela ait de conséquences pour le champ académique américain — qui a continué à traiter toute action politique des officiers comme un échec professionnel ou une menace bureaucratique 34.
Trois enseignements directement pertinents pour la situation américaine se dégagent de cette analyse comparative.
Le premier est que les armées professionnelles modernes sont des acteurs politiques, indépendamment de la façon dont elles se perçoivent elles-mêmes ou dont les chercheurs préfèrent les décrire. Un corps d’officiers conditionné à considérer tout engagement politique comme une forme de « contamination » ne dissout pas pour autant son action politique ; il la rend simplement moins visible, moins réfléchie et plus facilement instrumentalisée par des acteurs externes désireux d’agir politiquement en son nom.
La deuxième leçon est qu’il vaut mieux considérer les armées comme des acteurs pluriels que comme des monolithes institutionnels. Le corps des officiers de toute grande armée comprend de multiples factions — différenciées par armées, génération, expérience opérationnelle et orientation politique — dont les intérêts et les engagements divergents façonnent le comportement institutionnel d’une manière que les modèles unitaires ne permettent pas de saisir.
La troisième leçon est que les sphères civilo-stratégique d’un côté et militaro-opérationnelle de l’autre ne sont pas des domaines distincts séparés par une ligne claire, mais des ensembles qui se chevauchent, co-construits par l’interaction continue de multiples acteurs. Pour le dire encore plus clairement, on n’atteint pas d’objectifs stratégiques par la simple définition de lignes directrices côté civil et leur mise en œuvre par l’armée. C’est au contraire la recette pour des accusations mutuelles de trahison et d’incompétence. Les résultats stratégiques sont obtenus par 1°) la collaboration, 2°) la concurrence et 3°) les conflits entre des factions qui comprennent de multiples groupements militaires ainsi que de multiples groupements civils. C’est dans cette triple friction que se noue l’action décisive.
Ces trois modes d’interaction constituent le fondement de ce que Thomas Crosbie a appelé l’approche « politique militaire » (military politics), qui prend au sérieux l’action politique des officiers en tant qu’objet d’analyse plutôt que de la traiter comme un problème à supprimer 35.
La virtù du combattant
Cette approche ne prétend pas que tout engagement politique des militaires serait intrinsèquement bénéfique. L’histoire de l’implication des militaires dans la politique contient suffisamment d’exemples d’échecs professionnels, d’abus institutionnels et d’autoritarisme pur et simple pour rendre une telle affirmation indéfendable.
Elle soutient plutôt que la question pertinente n’est pas de savoir si les officiers s’engagent politiquement — ils le font et le feront toujours — mais ce qui distingue au fond les formes plus ou moins démocratiques de cet engagement — et quelles conditions institutionnelles rendent les premières plus probables que les secondes.
Ce recadrage théorique a des conséquences analytiques immédiates pour le cas américain.
La plus importante est qu’il met en évidence une distinction que ni Huntington ni Feaver ne permettent d’établir : la distinction entre un corps d’officiers engagé politiquement de manière à soutenir les valeurs démocratiques et un corps d’officiers engagé politiquement de manière à les saper.
Les officiers américains ont intériorisé le registre politique et religieux de l’administration comme leur propre cadre professionnel.
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt
Pour Huntington, les deux cas constituent des exemples d’échecs professionnels. Pour Feaver, les deux cas constituent des exemples de dérobade.
Notre approche fondée sur une compréhension politico-militaire, en revanche, permet de reconnaître qu’un officier qui fournit des conseils francs et politiquement avisés dans le cadre des canaux institutionnels, qui résiste à l’instrumentalisation de l’armée à des fins partisanes et qui entretient des relations latérales avec des acteurs constitutionnels en dehors de la chaîne de commandement exécutive, agit de manière fondamentalement différente d’un officier qui soutient publiquement le programme politique de l’administration, impose la conformité idéologique au sein de son unité — ou présente les opérations militaires en termes d’eschatologie divine.
Le premier exerce ce que Damon Coletta et Thomas Crosbie ont décrit, en s’inspirant d’Aristote et de Machiavel, comme une sagesse pratique combinée à la virtù : la capacité d’agir efficacement et avec intégrité institutionnelle dans un environnement politique complexe 36.
Le second est complice de la destruction de l’ordre démocratique.
Selon Coletta et Crosbie, les officiers qui combinent la phronesis — entendue comme une sagesse pratique, une capacité à bien réfléchir à ce qu’il faut faire dans des situations politiquement complexes — à la virtù — la combinaison de qualités personnelles telles que l’adaptabilité, la résilience et la perspicacité politique qui permettent d’agir efficacement dans des environnements incertains — seraient les plus aptes à fournir des conseils et une résistance démocratiquement productifs. Ceux qui manquent de ces deux qualités seraient les plus facilement instrumentalisés par un pouvoir civil à la dérive.
L’armée américaine à l’âge de sa russification
La taxonomie hirschmanienne dite de l’« EVLN » qui analyse les options de sortie (exits), de voix, de loyauté et de négligence dont disposent les acteurs au sein d’organisations complexes offre un vocabulaire utile pour réfléchir à ce qui arrive à chacune de ces options dans des conditions de violation par le mandant de son engagement démocratique 37.
Dans des conditions normales, l’option de sortie (la démission) fonctionne comme un signal de dissidence fondée sur des principes ; la voix (conseiller, défendre, insister, dialoguer) fonctionne comme le principal mécanisme par lequel le jugement professionnel est transmis aux décideurs civils ; la loyauté (mettre en œuvre, travailler, rester neutre) soutient la relation institutionnelle ; et la négligence (ralentissement, conformité minimale) offre une forme de résistance passive lorsque les autres options sont épuisées.
Le problème, c’est qu’en cas de violation fondamentale de l’engagement démocratique, chacune de ces options est systématiquement déformée : la sortie élimine de l’institution précisément les officiers les plus attachés aux normes constitutionnelles, tandis que ceux qui sont prêts à rester bénéficient des opportunités de promotion qui en résultent ; la culture professionnelle de l’institution est dégradée par le mécanisme même qui est censé la préserver. La voix est soit supprimée lorsque les officiers qui donnent des conseils honnêtes sont relevés de leurs fonctions, soit capturée lorsque les canaux de conseil professionnels sont remplacés par une loyauté performative. La loyauté, dépouillée du cadre constitutionnel qui lui donnait son contenu démocratique, devient indiscernable de la complicité. Et la négligence — l’option que Feaver identifie comme la forme paradigmatique de mauvaise conduite militaire — devient, paradoxalement, le seul instrument disponible d’autoconservation institutionnelle pour les officiers qui ne peuvent pas démissionner, ne peuvent pas s’exprimer et ne se contentent pas de se conformer.
Les officiers européens pourraient devoir envisager de trouver un point d’équilibre entre leur loyauté envers la chaîne de commandement et leur loyauté envers la protection de l’ordre démocratique.
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt
Cette inversion des catégories EVLN sous la rubrique de « violation de la primauté » décrit la situation dans laquelle se trouve actuellement une partie importante du corps des officiers américains, compte tenu de la « russification » en cours de l’armée américaine 38. Les rapports des commandants d’unité qui présentent la campagne en Iran en termes eschatologiques, les promotions conditionnées par l’alignement idéologique démontré, les officiers supérieurs démis de leurs fonctions sont les symptômes d’une institution dans laquelle les mécanismes normaux de transmission du jugement professionnel à l’autorité civile ont été démantelés et dans laquelle les officiers les plus susceptibles d’exercer ces mécanismes sont fortement incités à quitter l’armée ou à se conformer.
Si ce processus suit sa logique jusqu’au bout, il ne restera pas une armée apolitique au sens où l’entend Huntington, mais quelque chose de plus inquiétant : une armée rendue politiquement passive vis-à-vis de l’exécutif mais politiquement active vis-à-vis de tout ce contre quoi l’exécutif souhaite la mobiliser.
En bref, une garde prétorienne.
Les prétoriens et les Européens : l’Alliance atlantique après la démocratie
L’opération Epic Fury, lancée le 28 février 2026, offre une illustration préliminaire mais déjà instructive de ce à quoi peuvent ressembler les relations entre les civils et les militaires lorsque l’érosion des normes analysée ci-dessus commence à produire des conséquences stratégiques observables.
Au premières heures de l’opération, la personne qui se tenait à la tribune du Pentagone pour informer la presse était le général Dan Caine : rappelé de sa retraite, il est le premier chefs d’état-major interarmées à n’avoir jamais détenu le grade de quatre étoiles avant sa nomination, faite après que Trump eut remplacé son prédécesseur à la suite des critiques conservatrices sur les opinions de ce dernier en matière de diversité.
Dans les semaines qui ont précédé les frappes, Caine aurait exprimé ouvertement, lors de réunions internes, ses inquiétudes quant aux risques d’une campagne prolongée contre l’Iran — pénurie de munitions essentielles, absence de soutien des alliés, danger d’enlisement — et aurait remis en mains propres au secrétaire à la Guerre une note exposant ses désaccords avec la nouvelle stratégie de défense nationale.
Pourtant, des sources l’ont décrit comme « ménageant ses coups » lorsqu’il s’adressait directement à Trump, donnant au président une version atténuée des préoccupations qu’il avait exprimées à ses collègues militaires 39. C’est à cela que ressemble la catégorie de la « voix » lorsque l’espace institutionnel pour des conseils francs a été réduit au point qu’un officier supérieur calibre son honnêteté en fonction de ce que son autorité civile suprême tolérera.
La campagne contre l’Iran révèle également que cette violation des principes s’est propagée vers le bas, jusque dans la chaîne de commandement opérationnelle et tactique.
Les rapports des commandants d’unité qui présentent les frappes en termes eschatologiques dans plus de trente installations militaires ne sont pas des anomalies pouvant s’expliquer par des échecs professionnels individuels : ils sont le résultat de la disparition de la frontière entre la communication militaire professionnelle et la mobilisation politique, qui n’est plus maintenue de manière fiable par les membres de la chaîne de commandement.
Ces officiers ont intériorisé le registre politique et religieux de l’administration comme leur propre cadre professionnel. Ils ne se dérobent pas de manière significative, mais étendent activement le projet du principal aux espaces institutionnels qu’ils commandent 40.
On entre littéralement dans une dynamique prétorienne : non pas une armée agissant contre l’autorité civile, mais une armée agissant comme sa courroie de transmission idéologique.
Bien sûr, la transformation complète des forces armées américaines en un instrument du mouvement MAGA est loin d’être achevée — et l’impopularité actuelle de Donald Trump pourrait conduire à une alternance démocratique.
Comme souvent aujourd’hui, ne rien faire, c’est faire le choix de l’Europe de Trump.
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt
Mais il s’agit néanmoins d’un avertissement pour les forces armées européennes, et ce pour plusieurs raisons.
Premièrement, l’architecture de sécurité de l’Alliance atlantique reposait sur une hypothèse si profondément ancrée qu’il était rarement nécessaire de la formuler : la fiabilité de l’armée américaine en tant que partenaire institutionnel découlait de normes professionnelles et de la continuité institutionnelle plutôt que de l’alignement politique avec l’administration en place. Les engagements pris dans le cadre du traité seraient honorés parce que l’institution qui les honorerait était constitutionnellement orientée vers l’État plutôt que vers l’exécutif.
La transformation en cours des relations entre les civils et les militaires aux États-Unis met cette hypothèse sous pression d’une manière qui est structurellement différente des précédents cas de tensions au sein de l’Alliance. Les désaccords sur le partage des charges, les priorités stratégiques ou l’usage de la force sont des différends entre des partenaires qui partagent un engagement normatif sous-jacent tel qu’il est inscrit dans l’article 2 du traité de l’OTAN : « Les Parties contribueront au développement de relations internationales pacifiques et amicales en renforçant leurs institutions libres, en favorisant une meilleure compréhension des principes sur lesquels ces institutions sont fondées et en promouvant les conditions de stabilité et de bien-être. » La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si cet engagement normatif démocratique peut continuer à être assumé.
Dans leur planification et leurs évaluations du renseignement, les institutions européennes de défense ont des raisons de se demander si les conseils militaires américains qu’elles reçoivent reflètent un jugement professionnel ou une conformité politique à l’agenda MAGA : non pas comme une accusation, mais comme une question structurelle que la situation rend inévitable.
Cela est d’autant plus pertinent que de nombreux rapports indiquent que le mouvement MAGA tente de favoriser les partis idéologiquement alignés en Europe : le Rassemblement National en France, l’AfD en Allemagne, Reform au Royaume-Uni, etc. Ces partis ont des programmes explicitement antidémocratiques : l’AfD joue de manière explicite avec l’héritage nazi et le projet du Rassemblement National, malgré son exercice de dédiabolisation, repose en fin de compte sur une rupture fondamentale explicitement reconnue avec l’ordre constitutionnel démocratique actuel de la France 41.
Dans les années à venir, il existe des scénarios réalistes dans lesquels les officiers européens pourraient devoir envisager de trouver un point d’équilibre entre leur loyauté envers la chaîne de commandement et leur loyauté envers la protection de l’ordre démocratique.
S’il y a une leçon à tirer du cas américain, c’est que le mythe du « professionnalisme militaire » et de l’obéissance technique à la primauté du politique ne fournira pas les ressources intellectuelles et morales nécessaires pour faire face à de tels choix.
Il reste à voir comment les nations peuvent mieux préparer leurs officiers à affronter les réalités politiques déplaisantes qu’ils préféreraient ignorer. Mais choisir de ne rien faire et d’ignorer le problème serait aussi un choix. En l’occurrence, un choix malheureux : comme souvent aujourd’hui, ne rien faire, c’est faire le choix de l’Europe de Trump.
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11.03.2026 à 19:22
La puissance navale américaine : le « Sea Power » en 4 classiques et 8 livres contemporains
Trump vient-il de mettre en jeu le fondement de la puissance américaine ?
L’hégémonie maritime se définit par la capacité à garder les routes commerciales ouvertes.
À Ormuz se joue une bataille historique, qui définira les États-Unis au XXIe siècle.
Pour comprendre son grand contexte, il faut se replonger dans la littérature d’un concept : le Sea Power.
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Texte intégral (4613 mots)
Le Sea Power a suscité une ample littérature historique et critique, notamment aux États-Unis — pays qui a méthodiquement construit, à partir de l’extrême fin du XIXe siècle, une marine propre à dominer les mers du monde.
Alors que le détroit d’Ormuz est bloqué, menaçant de provoquer une crise mondiale à l’issue incertaine, nous proposons une sélection de dix ouvrages pour comprendre la généalogie de la notion de puissance maritime et ses manifestations contemporaines.
Si vous nous lisez et que vous souhaitez soutenir une rédaction mobilisée pour suivre une crise historique, découvrez nos offres pour s’abonner au Grand Continent
Quatre classiques
Alfred Thayer Mahan, The Influence of Sea Power upon History, 1660–1783, Cambridge University Press, 2010 (1890)
« Officier de marine américain, Alfred Thayer Mahan (1840-1914) est considéré comme l’un des plus importants stratèges navals du XIXe siècle. En 1885, il fut nommé maître de conférences en histoire et tactique navales à l’US Naval War College, dont il devint président entre 1886 et 1889.
Cet ouvrage très influent, publié pour la première fois en 1890, contient l’analyse de Mahan sur la guerre et les tactiques navales entre 1660 et 1783. Mahan examine et analyse les facteurs qui ont conduit à la domination navale britannique au XVIIIe siècle et recommande diverses stratégies s’en inspirant.
Son ouvrage a été étudié de près par les puissances militaires contemporaines, et ses tactiques ont été adoptées par de nombreuses marines importantes dans les années qui ont précédé la Première Guerre mondiale. Ce livre est considéré comme l’un des ouvrages les plus influents sur la stratégie navale et est inestimable pour l’étude de la guerre navale avant et pendant la Première Guerre mondiale. »
Sir Walter Raleigh, Judicious and select essayes and observations upon the first invention of shipping, invasive war, the Navy Royal and sea-service : with his apologie for his voyage to Guiana (1650)
« For whosoever commands the Sea, Commands the Trade : whosoever Commands the Trade of the world : Commands the Riches of the world and consequently the world it self. » 42
Cette formule — l’une des maximes géopolitiques les plus marquantes de l’histoire — a été écrite par un homme en prison.
Sir Walter Raleigh incarne à lui seul toutes les contradictions de l’Angleterre élisabéthaine : corsaire et poète, explorateur et législateur, colonisateur de la Virginie et condamné à mort par le successeur de la reine qu’il avait servie. Emprisonné dans la Tour de Londres de 1603 à 1616, il rédigea ces quatre essais. Il fut exécuté en 1618.
Ce volume posthume rassemble les quatre grands textes de sa pensée maritime : l’Invention of Shipping, méditation sur la puissance navale comme condition de toute domination mondiale ; la Misery of Invasive Warre, réflexion sur les limites de la force ; le Navy Royall and Sea-Service, programme systématique pour une marine impériale ; et l’Apologie, plaidoyer bouleversant adressé à Jacques Ier pour justifier son dernier voyage en Guyane.
Trois siècles avant Mahan, et deux siècles avant que la Royal Navy ne soit à son apogée, Raleigh avait compris ce que nos contemporains redécouvrent douloureusement : la mer n’est pas un simple contour de la géopolitique, c’est son essence même.
Carl Schmitt, Land und Meer. Eine weltgeschichtliche Betrachtung, Reclam, 1942
« La terre et la mer : les conditions élémentaires de l’existence et de l’action humaines déterminent le caractère des ordres du droit international et des guerres. Les différentes conceptions des nations et des hommes d’État en matière de politique, de guerre, d’hostilité, de droit et d’humanité trouvent leur origine dans leur propre rapport à l’espace.
Publié pour la première fois en 1942, cet ouvrage inaugure l’œuvre tardive de Carl Schmitt. Qu’est-ce que le « nomos de la terre » et une paix mondiale est-elle possible ? L’histoire nous est ici présentée comme un conflit entre les « marchands de terre » et les « moussaillons ». Elle atteint son apogée dans la lutte entre l’Angleterre et la France sous Napoléon. »
Hervé Coutau-Bégarie, La Puissance maritime : Castex et la stratégie navale, Fayard, 1985
Protection des routes pétrolières, guerre des Malouines, avenir de la Nouvelle-Calédonie, multiplication des sous-marins nucléaires : à l’évidence, la course aux armements autant que la sécurité internationale n’ont pas épargné la mer. Les Etats-Unis sont aujourd’hui tentés par un désengagement vis-à-vis de l’Europe et un retour à une stratégie océanique, tandis que la flotte soviétique qu’on ne voyait jamais en haute mer il y a vingt ans, croise sur tous les océans. Plus que jamais s’impose une réflexion sur la stratégie et la géopolitique navale.
Cet effort n’a guère été fait par les analystes actuels ; il convient donc, à leur suite, de redécouvrir les précurseurs, particulièrement l’amiral français Castex (1878-1968). Castex a, dans ses Théories stratégiques, synthétisé tous les aspects de la stratégie et de la géopolitique navales. Au-delà de la partie périssable de l’oeuvre, demeure aujourd’hui une pensée d’une extraordinaire richesse qui apporte des éléments de réponse aux préoccupations du présent et ouvre la voie à une théorie à la fois stratégique et géopolitique de la puissance maritime à l’âge nucléaire.
Huit études contemporaines
Nicholas A. Lambert, The Neptune Factor : Alfred Thayer Mahan and the Concept of Sea Power, Naval Institute Press, 2024
« The Neptune Factor est la biographie d’une idée, celle de « puissance maritime » (Sea Power), concept inventé par le capitaine Alfred T. Mahan et fil conducteur de son œuvre. Son argument central était que l’issue des rivalités maritimes a façonné de manière décisive le cours de l’histoire moderne. Bien que les travaux de Mahan aient longtemps été considérés comme fondamentaux pour toute étude systématique de la puissance navale, The Neptune Factor est la première tentative d’expliquer comment la définition de la puissance maritime donnée par Mahan a évolué au fil du temps.
Loin de présenter la puissance maritime en termes de combat, comme on le pense souvent, Mahan l’a conceptualisée en termes économiques. Partant de la conviction que le commerce international transitant à travers les océans du monde était le plus grand moteur de la richesse nationale, et donc de la puissance, dans l’histoire, Mahan a expliqué la puissance maritime en termes de régulation de l’accès au « bien commun » et d’influence sur les flux du commerce transocéanique. Une nation possédant la puissance maritime pouvait non seulement protéger son propre commerce et celui de ses alliés, mais aussi s’efforcer de refuser l’accès au bien commun à ses ennemis et concurrents.
Pionnier de ce que l’on appelle aujourd’hui la première ère de la mondialisation, qui s’est étendue de la fin du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale, Mahan a également identifié la dépendance croissante des économies nationales à l’égard d’un accès ininterrompu à un système commercial mondial interconnecté.
La compréhension de la relation cruciale entre les marines et l’économie internationale n’est pas la seule raison pour laquelle les idées de Mahan restent — ou plutôt sont redevenues — si importantes. Il écrivait dans et sur un monde multipolaire, où l’hégémon régnant était confronté à de nouveaux challengers et où la confusion et l’incertitude régnaient en raison des changements technologiques rapides et des bouleversements sociaux profonds. Mahan estimait que la marine américaine devait au peuple américain une explication convaincante des raisons pour lesquelles elle méritait son soutien et son argent. Son œuvre vaste, très documentée et extrêmement sophistiquée sur la puissance maritime constituait sa tentative d’apporter cette explication. Mahan reste aujourd’hui aussi pertinent et nécessaire qu’il l’était il y a plus d’un siècle. »
James Stavridis, Sea Power : The History and Geopolitics of the World’s Oceans, New York, Penguin, 2017
« Depuis l’époque où les Grecs et les Perses s’affrontaient en Méditerranée, la puissance maritime a déterminé la puissance mondiale. Bien qu’on le sous-estime souvent, c’est toujours le cas aujourd’hui. Dans Sea Power, l’amiral James Stavridis nous emmène dans un tour du monde des océans depuis son fauteuil d’amiral, nous montrant comment la géographie des océans a façonné le destin des nations, et comment la puissance navale a, dans un sens réel, façonné le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui et façonnera le monde dans lequel nous vivrons demain.
Sea Power est avant tout une histoire navale, qui nous offre un regard neuf sur les grandes batailles navales, de Salamine et Lépante à Trafalgar, en passant par la bataille de l’Atlantique et les conflits sous-marins de la guerre froide. C’est également une analyse des sites susceptibles d’accueillir nos prochains conflits navals majeurs, en particulier l’océan Arctique, la Méditerranée orientale et la mer de Chine méridionale. Enfin, Sea Power prend du recul pour offrir une vision globale des fléaux qui touchent nos océans, de la piraterie à la pollution.
Lorsque la plupart d’entre nous regardons un globe terrestre, nous nous concentrons sur la forme des sept continents. L’amiral Stavridis voit les formes des sept mers. Après avoir lu Sea Power, vous les verrez aussi. »
Colin Flint, Near and Far Waters : The Geopolitics of Seapower, Stanford University Press, 2024
« Colin Flint met en évidence la géographie de la puissance maritime comme une lutte dynamique et continue pour obtenir le contrôle des eaux proches (les parties des océans proches du littoral d’un pays) et des eaux lointaines (les parties des océans au-delà de l’horizon et qui bordent les côtes d’autres pays). Remettant en question les récits conventionnels de la géopolitique, Near and Far Waters offre une introduction accessible à la combinaison des relations économiques et politiques qui sont à l’origine et au débouché du développement de la puissance maritime pour contrôler les eaux proches et projeter sa force dans les eaux lointaines.
En examinant l’histoire de trois puissances navales (les Pays-Bas, la Grande-Bretagne et les États-Unis), cet ouvrage résume les modèles passés et présents de la puissance maritime et leur tendance à déclencher des conflits et des guerres en chaîne. Il éclaire le fonctionnement de la géopolitique, l’importance de la puissance maritime dans la concurrence économique, les motivations qui sous-tendent la volonté de la Chine de devenir une puissance navale mondiale et les risques de guerres actuelles et futures. Colin Flint exhorte les lecteurs à prendre au sérieux le dilemme des eaux proches et lointaines comme une clé de compréhension alternative de la politique mondiale. »
Arnaud Orain, Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIᵉ – XXIᵉ siècle), Flammarion, 2025
« L’utopie néolibérale d’une croissance globale et continue des richesses est désormais derrière nous. Mais le capitalisme n’est pas mort pour autant. Sa forme actuelle n’est ni réellement nouvelle ni totalement inconnue, car elle est propre à tous les âges où domine le sentiment angoissant d’un monde « fini », borné et limité, qu’il faut s’accaparer dans la précipitation. Ce capitalisme se caractérise par la privatisation et la militarisation des mers, un « commerce » monopolistique et rentier qui s’exerce au sein d’empires territoriaux, l’appropriation des espaces physiques et cyber par de gigantesques compagnies privées aux prérogatives souveraines, qui dictent leurs rythmes.
Dans cet essai, Arnaud Orain dévoile ce « capitalisme de la finitude » et en éclaire les mécanismes aux trois périodes où il s’épanouit : XVIᵉ – XVIIIᵉ siècle, 1880-1945, 2010 à nos jours. L’auteur offre une toute nouvelle perspective sur l’histoire mondiale et éclaire les grands enjeux de notre temps. »
Lire la pièce de doctrine d’Arnaud Orain dans la revue
Lire le compte rendu de Branko Milanovic dans la revue
Thibault Lavernhe et François-Olivier Corman, Vaincre en mer au XXIe siècle, Les Équateurs, 2024
« À l’heure où le combat naval entre marines de guerre redevient une « hypothèse de travail » plausible, force est de constater qu’il n’existe aucun ouvrage récent pour en cerner les enjeux tactiques, alors même que le besoin d’investissement intellectuel dans ce domaine n’a jamais été aussi pressant.
C’est à cette tâche, à la fois théorique et pratique, que deux officiers de marine s’attèlent. Théoriciens, ils identifient un cinquième âge de la conflictualité navale qui succède, sans les effacer totalement, aux âges de la voile, du canon, de l’avion et du missile. Cet âge, c’est celui de la robotique, irrigué par le numérique, où les machines remplacent toujours plus les hommes. Praticiens du combat naval, ils démêlent les invariants et les inflexions de la guerre sur mer, en puisant largement dans l’histoire navale universelle et en rappelant nombre d’épisodes parfois oubliés.
Les deux auteurs délivrent ainsi un traité de tactique navale générale, nourri par l’histoire, adapté au présent des flottes de guerre modernes et résolument tourné vers l’avenir de la conflictualité en mer. »
Nicolas Vaujour, Les guerres des mers : la Marine française au cœur des nouveaux enjeux du monde, Tallandier, 2026
« Pour la première fois, un chef d’état-major de la Marine en exercice prend la plume. Il dresse un état des lieux des nouvelles menaces et explique le rôle essentiel de la Marine nationale dans cette nouvelle ère d’affirmation des puissances.
Disposant du deuxième domaine maritime mondial, la France tient son rang au sein des marines internationales et de l’OTAN. Alors que plus de 90 % des échanges commerciaux et des flux de communication passent aujourd’hui par les mers, les défis sont considérables. Défis technologiques et humains d’abord, avec des navires et des équipements exigeant des compétences nucléaires, numériques et de cybersécurité de plus en plus sophistiquées. Défis géopolitiques aussi, car les démonstrations de forces navales russes et chinoises en mer sont quotidiennes.
Défis environnementaux enfin, car l’intensité des événements climatiques augmente tandis que le réchauffement ouvre de nouvelles voies de navigation, notamment en Arctique. La Marine nationale est aux avant-postes de toutes ces mutations pour protéger les intérêts de la France et des Français. »
Bruce A. Elleman, Principles of Maritime Power, Bloomsbury, 2022
« Les puissances maritimes dominent la planète, depuis l’empire britannique du XIXe siècle jusqu’à la domination américaine après la Seconde Guerre mondiale. Dans une large mesure, leur contrôle du globe repose sur leur contrôle des mers.
Cet ouvrage cherche à examiner les forces et les faiblesses de la puissance maritime, avec des chapitres spécifiques consacrés aux mutineries, aux blocus, aux coalitions, à la piraterie, aux guerres expéditionnaires, aux raids commerciaux et aux opérations de soft power, mais aussi une discussion plus large sur les caractéristiques de la puissance maritime telles que le contrôle des mers, le déni d’accès maritime et la concurrence entre les puissances terrestres et maritimes.
Les conclusions examinent comment de nombreux autres pays, notamment la Russie pendant la guerre froide et la République populaire de Chine aujourd’hui, ont utilisé ou cherchent à utiliser la puissance maritime pour revendiquer l’hégémonie régionale, puis finalement mondiale. »
Geoffrey Till, How to Grow a Navy The Development of Maritime Power, Routledge, 2023
« Les marines n’ont jamais été aussi importantes qu’aujourd’hui. La concurrence croissante entre la Chine et la Russie d’une part, et les États-Unis et leurs alliés et partenaires dans le monde entier d’autre part, se joue essentiellement en mer. La mer est également au cœur du système commercial mondialisé et de la lutte environnementale. La plupart des crises actuelles sont soit liées à la mer ou comportent un élément maritime essentiel. Ce qui se passe en mer contribuera à façonner notre avenir.
Dans ce contexte, cet ouvrage s’appuie à la fois sur l’histoire et sur l’actualité pour analyser comment la puissance maritime et la force navale se sont développées et continuent de se développer. Dans un style accessible, il cherche à montrer ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné, et à mettre en évidence les schémas récurrents dans le développement maritime et naval qui expliquent les succès et les échecs passés, présents et futurs. Il s’appuie sur l’expérience historique de toutes les marines, mais pose en particulier la question de savoir si la Chine suit le même modèle de développement naval que celui illustré par la Grande-Bretagne au début du XVIIIe siècle, qui a conduit à deux siècles de domination navale. »
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09.03.2026 à 20:28
La mini guerre mondiale pour le nouveau Moyen-Orient
Dans un affrontement préparé depuis quarante ans, la guerre d’Iran s’est étendue.
Elle est aussi devenue celle du Liban.
Depuis Beyrouth, l’autrice de Black Wave (Henry Holt, 2020) propose de qualifier le moment intense et plein d’incertitudes qui se déploie au Moyen-Orient : une mini guerre mondiale.
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Texte intégral (5101 mots)
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Depuis le début des opérations Epic Fury et Roaring Lion le 28 février 2026, la guerre a changé d’échelle. D’une campagne israélo-américaine contre l’Iran, elle est devenue régionale et s’étend désormais à seize pays. Depuis dix jours, elle a également commencé à entrer en profondeur dans un autre pays voisin : avec l’attaque du Hezbollah et la réponse d’Israël, cette guerre est aussi devenue celle du Liban.
Si certains parlent de « Troisième guerre du Golfe », on assiste plutôt à ce qu’il serait plus juste d’appeler une « mini guerre mondiale ». Le conflit implique d’ailleurs également désormais la Russie, qui aurait partagé avec l’Iran des renseignements concernant des cibles états-uniennes dans la région du Golfe 43.
Mais au moins deux autres caractéristiques distinguent la guerre actuelle de celle de 1990-1991. Au-delà des coûts humains et matériels pour les acteurs locaux et régionaux belligérants directement touchés — comme l’Iran, les pays du Golfe, Israël et les États-Unis — les retombées économiques sont de bien plus grande envergure que celles observées durant la guerre du Golfe. La raison principale de ce choc d’échelle est la capacité militaire de l’Iran — bien plus grande que celle de l’Irak à l’époque — armée de missiles balistiques et de drones et son désir de faire payer la région un prix élevé pour cette guerre. L’autre différence est le rôle joué désormais par Israël : spectateur il y a trente-six ans, l’État hébreu mène aujourd’hui la guerre.
La différence est donc de nature plus que de degré : le conflit actuel entraîne des changements radicaux dans la trajectoire de la région, qu’il est possible de remettre dans une perspective historique.
Avec l’attaque du Hezbollah et la réponse d’Israël, cette guerre est aussi devenue celle du Liban.
Kim Ghattas
Façonner le destin d’une région : aux origines de la violence
Sans surprise, cette histoire commence en 1979. Cette année est bien sûr celle de la révolution iranienne qui donne naissance à la République islamique, mais c’est aussi le début d’une rivalité qui va structurer la géopolitique régionale pendant plus de quarante ans. Jadis alliés entre eux et alliés tous deux aux États-Unis, l’Iran et l’Arabie saoudite configurent à partir de cette date la carte du Moyen-Orient 44. L’animosité entre Riyad et Téhéran finira par tourner à la violence sectaire entre sunnites et chiites et cette confrontation des modèles transformera la région non seulement sur le plan géopolitique, mais aussi sur les plans culturel, social et religieux.
En exposant une confrontation nouvelle, l’année 1979 met aussi en branle l’idée qu’une nouvelle architecture régionale — découlant du « projet expansionniste » de l’Iran — pourrait voir le jour. Si cette ère stratégique a connu plusieurs noms et plusieurs formes — de ce que l’on a appelé le « croissant chiite » jusqu’à « l’axe de la Résistance » — elle passait constamment par l’arsenalisation des milices chiites armées au Liban, en Irak, au Yémen et en Syrie.
Par idéologie et par pragmatisme politique, la doctrine iranienne de la domination régionale par proxy entrait en confrontation directe avec la vision israélienne de la région.
Il ne fallut attendre que trois ans pour que l’incompatibilité de ces modèles conduise à l’embrasement.
En juin 1982, Israël envahit le Liban jusqu’à faire le siège de Beyrouth même. Cette opération naît du désir d’Ariel Sharon, alors ministre de la Défense, de transformer la région. Son plan est rodé et cohérent : il consiste à expulser les guérillas palestiniennes du Liban, à imposer un président pro-israélien à Beyrouth et à affaiblir le régime syrien de Hafez al-Assad en s’en prenant directement à son armée qui occupe une partie du Liban.
Mais deux jours après le début de l’invasion terrestre, un acteur imprévu vient perturber l’opération : la République islamique envoie un contingent de Gardiens de la Révolution au Liban via Damas. C’est l’acte de naissance du Hezbollah.
Le reste de l’histoire est connu : contre Israël, l’Iran exploitera désormais partout où il le pourra la présence chiite ; l’État hébreu usera quant à lui de tous les moyens à sa disposition pour atteindre la République islamique indirectement dans les pays voisins.
La doctrine iranienne de la domination régionale par proxy est entrée en confrontation directe avec la vision israélienne de la région.
Kim Ghattas
Quarante ans plus tard : une « confrontation finale » préparée et attendue
Dans mon prochain livre, qui paraîtra à la rentrée aux éditions Holt à New York, je retrace la rivalité triangulaire entre les États-Unis, l’Iran et Israël — ce même Israël qui, jusqu’à la fin des années 1980, livrait des armes à Téhéran.
Dans cette décennie tragique pour le Liban, le pays fut le théâtre d’une confrontation qui prit rapidement une forme meurtrière : attentats contre les Marines américains et l’ambassade américaine en 1983, attentat du Drakkar contre les soldats français, prise d’otages français, dont le chercheur et politologue Michel Seurat, qui mourra en captivité.
Du choc historique entre la révolution iranienne de 1979 et l’invasion israélienne du Liban en 1982 émergea le projet régional de l’Iran — et la décision américaine d’engager les Marines au Liban, qui en firent aussitôt une cible pour Téhéran, marquant la première fois que les États-Unis soient pris pour cible pour un attentat au Moyen-Orient.
Sous le Shah, l’Iran nourrissait déjà des ambitions régionales, mais d’une nature fondamentalement différente. Elles ne reposaient pas sur des milices armées érigées en État dans l’État mais sur une délocalisation de l’influence. Nombre de révolutionnaires iraniens avaient d’ailleurs été formés au Liban, dans les camps palestiniens — islamistes, certes, mais aussi laïques et séculiers 45 — avant de rentrer en Iran pour participer au renversement du Shah.
On assiste aujourd’hui à l’aboutissement de cette longue confrontation.
Ce qui fut pendant des décennies une guerre par procuration — conduite à travers des milices interposées — est devenu un affrontement qui implique directement les armées des trois protagonistes.
Cette confrontation oppose d’ailleurs peu ou prou les mêmes personnes.
En 1982, Ali Khamenei n’était pas encore Guide suprême, mais il était déjà au pouvoir en tant que président de la République islamique quand l’ayatollah Khomeini était Guide suprême. Cette même année, Benjamin Netanyahou n’était pas encore Premier ministre d’Israël, mais il était numéro deux de l’ambassade israélienne à Washington. Or jusqu’à la mort le 1er mars 2026 de Khamenei, Guide suprême iranien depuis 1989, ces deux figures furent les deux seuls protagonistes de cette époque encore aux commandes. Comme l’a déclaré Netanyahou lui-même, il prépare cette guerre depuis quarante ans ; du côté iranien, la propagande du régime fait entendre le même son de cloche.
Mais ce à quoi nous assistons dépasse bien sûr une rivalité de chefs ou le règlement d’un contentieux historique. Benjamin Netanyahou entend façonner un nouveau Moyen-Orient pour Israël — à quel prix humain, nul ne peut encore le mesurer. Pour partenaire, il a réussi à s’adjoindre une figure en apparence contradictoire : Donald Trump, le président républicain qui fut pourtant le plus hostile aux néoconservateurs qui appelaient précisément de leurs vœux ce nouveau Moyen-Orient depuis des décennies.
Il faut sans doute voir là l’effet d’une opportunité historique, que le dirigeant israélien entend saisir à tout prix.
Quarante-quatre ans après la naissance de cette rivalité, le régime du fils d’Hafez el-Assad est tombé en Syrie ; au Liban, le Hezbollah a été décapité de son chef ; en Iran, le Guide suprême vient d’être tué.
L’Axe de la résistance n’est plus. Mais on assiste aujourd’hui à encore autre chose encore : la fin du projet iranien visant à casser le projet israélien d’imposer un nouveau Moyen-Orient.
Car avec la guerre lancée par Israël et les États-Unis, le projet régional de la République islamique se transforme devant nos yeux. Certes, le régime n’est pas mort en même temps qu’Ali Khamenei. Si sa décomposition politique est bel et bien enclenchée par les frappes israélo-américaines, l’avènement de Mojtaba Khamenei, fils de l’ayatollah, comme nouveau guide suprême, pourrait même achever de radicaliser ce qu’il en reste.
S’il pourrait peut-être se retrouver forcé de se retrancher un peu plus à l’intérieur de ses frontières, le régime iranien restera capable de nuire à son voisinage comme il l’a fait dans les dix premiers jours de la guerre. Dans un scénario plus optimiste, l’intensité des frappes sur l’Iran pourrait diminuer. Celles-ci pourraient devenir plus ciblées, permettant à la population iranienne de respirer, peut-être de se soulever — si elle bénéficie en parallèle d’un soutien tactique ou au moins des messages clairs de la région en appui au peuple iranien, qui avait attendu l’aide des États-Unis durant son soulèvement en janvier avant de se retrouver écrasé dans la répression sanglante. Car la meilleure alternative au régime et la plus grande menace pour la République islamique reste bien la société iranienne.
L’Axe de la résistance n’est plus. Mais on assiste aujourd’hui à encore autre chose encore : la fin du projet iranien visant à casser le projet israélien d’imposer un nouveau Moyen-Orient.
Kim Ghattas
Le Golfe pourrait déterminer le futur de cette guerre
Ce moment porte une autre dimension structurante : la rivalité entre l’Iran et l’Arabie Saoudite continue de se jouer sous nos yeux.
Par sa stratégie de riposte, la République islamique a clairement décidé de contrer le projet de Trump de rapprocher les pays du Golfe et Israël dans le cadre des Accords d’Abraham initiés lors de son premier mandat.
Pour l’instant, les frappes iraniennes n’ont pas réussi à diviser le Golfe, ni même à ébranler la confiance des États de la péninsule après la panique initiale. Le différend entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite est mis de côté. Ils font actuellement face ensemble à cette situation avec leurs alliés du Golfe et les États-Unis. Il y a fort à parier que des discussions stratégiques en coulisses avec les Israéliens ont eu lieu dans le cadre du CENTCOM, le commandement central de l’armée américaine 46.
Lors de son discours en Arabie Saoudite en mai de l’année dernière, Trump avait déclaré que ses prédécesseurs avaient tenté de changer la région par des projets de démocratie et de changement régional par la guerre, et qu’il allait faire les choses différemment. Benjamin Netanyahou est parvenu à le convaincre qu’il était possible d’obtenir un succès dans la région — un succès bien plus grand, selon lui, que n’importe quel accord nucléaire qui pourrait être obtenu à la suite de négociations. Un deal circonscrit qui aurait mentionné quelques concessions nucléaires — voire d’autres petites concessions — ne serait pas assez spectaculaire pour Trump.
Il a donc succombé à la tentation que lui a fait miroiter Netanyahou d’un projet de plus grande envergure, bien plus spectaculaire : tuer le leader suprême de l’Iran, Ali Khamenei et faire capituler le régime iranien.
En ayant frappé des cibles non seulement américaines, mais aussi civiles dans les pays du Golfe, l’Iran tente de frustrer ce projet économique, mais aussi de forcer les pays du Golfe à faire pression sur Donald Trump pour accélérer le retour à la diplomatie. Le coût économique est toutefois démesurément élevé pour les pays du Golfe et se fera sentir dans la durée — surtout si le régime de Téhéran survit, même blessé et affaibli, à cette guerre.
Les pays du Golfe vont-ils demander à Trump de trouver une issue diplomatique, de mettre fin à cette guerre et de déclarer une victoire parce qu’ils ont tué Khamenei et détruit de nombreux missiles balistiques, ainsi que des infrastructures militaires et nucléaires iraniennes ? Face à la flambée des prix du pétrole, Donald Trump pourrait être tenté de soudainement déclarer victoire en faisant une liste des leaders Iraniens qui ont déjà été tués et des infrastructures détruites.
Ce ne serait certainement pas une victoire pour le peuple iranien qui se trouverait toujours en république islamique mais avec un régime encore plus revanchiste, encore plus destiné à s’accrocher au pouvoir.
Car il est douteux qu’une démocratie naisse sous les bombes en Iran. Ni les États-Unis ni Israël ne se préoccupent vraiment d’aider le peuple iranien.
D’ailleurs Trump a rejeté l’idée de travailler avec Reza Pahlavi — qui aurait en tout état de cause été un « choix » très imparfait — et a déclaré préférer travailler avec des personnes de l’intérieur, des membres du régime peut-être un peu plus pragmatiques, un peu moins anti-américains, et d’accord pour réduire le programme nucléaire. Certains analystes pensaient que Mojtaba Khamenei pourrait, ou aurait pu, être un bon candidat pour Trump, de même qu’Ali Larijani. Mais après la mort de son père et dans la férocité de la guerre telle qu’elle se déploie ces jours-ci, il est difficile de l’imaginer trouver un terrain de compromis avec Trump.
À tel point que l’on pourrait aussi se retrouver dans la situation inverse : dans l’interrègne iranien, l’accélération de la construction d’une bombe nucléaire.
La stratégie iranienne passe toujours par le Liban
Le 2 mars, le journal L’Orient-Le Jour a publié un titre à la Une époustouflant : « Le Hezbollah suicide le Liban. »
Il témoigne d’un constat aujourd’hui très clair pour tous les Libanais : le choix du Hezbollah d’attaquer Israël en soutien à l’Iran, qui a provoqué sans surprise une riposte massive de l’État hébreu, semble difficilement compréhensible.
Au début de la guerre, nombre d’observateurs misaient sur le fait que le Hezbollah aurait considéré qu’il y avait trop à perdre en impliquant le Liban dans cette guerre régionale. Il avait déjà beaucoup perdu durant la guerre de 2024. Sa communauté — la communauté chiite, mais aussi le Liban tout entier — avait beaucoup perdu. Depuis le cessez-le-feu mis en place fin novembre 2024, plus de 2 000 frappes israéliennes ont été dirigées contre le Liban, faisant des dizaines de morts à la fois dans les rangs du Hezbollah mais aussi des civils et des enfants. Pourtant, jusqu’ici, le Hezbollah avait choisi de ne pas riposter.
La décision du groupe terroriste de venger la mort de Khamenei montre deux choses.
Soit la milice chiite est contrôlée par des membres radicaux et jusqu’au-boutistes ; soit elle est de facto dirigée par les membres des Gardiens de la Révolution iraniens présents au Liban. Ce tournant dans la guerre laisse à penser que c’est le cas.
Si le Corps des Pasdaran contrôle les décisions du Hezbollah, ses stratèges ont décidé qu’il était temps de faire participer le Liban à cette guerre. Le Liban étant en effet le seul pays où ils sont présents et qui a une frontière avec Israël, cette stratégie est cohérente avec la stratégie iranienne depuis 1982.
Fort de ses succès militaires, Benjamin Netanyahou pourra continuer d’appliquer sa stratégie : le moins il précisera ses buts de guerre, le plus il les réalisera.
Kim Ghattas
Dès les premières heures de sa campagne au Liban dans le cadre de cette nouvelle guerre, Israël a donné un ultimatum aux Gardiens de la Révolution présents dans le pays de le quitter sans délai. Des mouvements très clairs ont été observés de la part des Pasdaran à travers le Liban et certains d’entre eux ont été tués dans les bombardements israéliens. Le samedi 7 mars à l’aube, une frappe israélienne a ainsi touché le cœur de Beyrouth, à la Corniche de Raouché : elle visait directement une chambre d’un hôtel de haut standing dont on sait qu’elle abritait quatre Gardiens de la Révolution. Le même jour, un avion russe aurait atterri à l’aéroport de Beyrouth pour embarquer au moins cent Iraniens — soi-disant des diplomates avec leurs familles, et quatre corps d’Iraniens d’une même famille.
Dans cette guerre dévastatrice, le président et le gouvernement ont tenté d’imposer la souveraineté libanaise en déclarant que les activités sécuritaires et militaires du Hezbollah sont illégales. Même si mieux vaut tard que jamais, ils auraient gagné à le faire avant. Il reste maintenant non seulement à appliquer la loi mais à surmonter les pressions et menaces qu’exerce le Hezbollah et à vaincre une attitude permissive qui sévit dans plusieurs milieux politiques, judiciaires et sécuritaires.
Plusieurs membres du Hezbollah ont d’ores et déjà été arrêtés. Lundi, trois d’entre eux ont été jugés au tribunal militaire… mais n’ont reçu que des amendes minimes — au grand dam de nombreux Libanais.
*
Les prochaines semaines s’annoncent difficiles pour plusieurs raisons.
Premièrement, comme le montre l’extension de la guerre au territoire libanais, le problème n’est plus simplement une question du désarmement du Hezbollah mais de la présence au Liban d’acteurs iraniens qui font fi de la souveraineté du pays et l’utilisent comme une arme dans sa stratégie de riposte contre Israël, les États-Unis et leurs alliés du Golfe.
D’autre part, la guerre et le feu des bombardements israéliens adviennent dans un contexte où les tensions sociales et politiques au Liban s’accélèrent. Ce marasme social rend difficile toute action du gouvernement. Le président Libanais Joseph Aoun a proposé de mener des pourparlers directs avec Israël pour obtenir un cessez-le-feu mais sa proposition n’a pour l’instant pas été reçue avec beaucoup
d’enthousiasme pour Washington et Tel Aviv — alors qu’Israël tentait pourtant depuis plus d’un an de forcer le Liban à accepter ce genre négociations directes.
Enfin, cette extension du conflit a un effet particulièrement pervers : même si la guerre avec l’Iran s’arrêtait demain — si, pour l’instant, Netanyahou insiste sur le fait que la campagne militaire est loin d’être terminée, certains militaires israéliens se posent la question de savoir quel sera l’état final recherché — Israël continuera très probablement sa campagne militaire contre le Hezbollah et le Liban jusqu’à la fin. Jusqu’à quelle fin ? Fort de ses succès militaires, Benjamin Netanyahou pourra continuer d’appliquer sa stratégie : le moins il précisera ses buts de guerre, le plus il les réalisera. Le Liban, quant à lui, n’est pas au bout de ses peines.
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