15.03.2026 à 14:29
À qui profite la guerre d’Iran ? Bénéfices et économie politique du choc d’Ormuz
La guerre en Iran et au Moyen-Orient enrichit les plus grandes fortunes — et pénalise les autres.
Dans une étude quantitative exclusive, les économistes Isabella Weber et Gregor Semieniuk s’appuient sur des données inédites de la crise énergétique de 2022 pour quantifier la redistribution cachée de la manne fossile dans la bataille d’Ormuz.
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Points clefs
- Alors que le prix du Brent a dépassé les 100 dollars le baril à la suite du déclenchement de la guerre au Moyen-Orient, de nouvelles recherches révèlent ce qu’on sait déjà : un groupe très restreint de personnes va s’enrichir considérablement.
- Si les populations du monde entier devraient faire bientôt face à une nouvelle crise du coût de la vie — la hausse des prix du pétrole, du gaz et des engrais entraînera bientôt celle de tous les biens qui utilisent ces produits comme intrants —, les bénéfices tirés de la flambée des prix de l’énergie ne s’évaporent pas pour autant : ils atterrissent, principalement, dans les portefeuilles de ceux qui sont déjà riches.
Le Moyen-Orient brûle. La guerre menée par les États-Unis et Israël contre la République islamique d’Iran entraîne mort, destruction et pollution dans toute la région. Dans le même temps, c’est l’ensemble de l’économie mondiale qui se prépare au choc économique que provoquera le conflit.
La fermeture du détroit d’Ormuz à la quasi-totalité du trafic maritime par l’Iran depuis début mars est devenue paradigmatique du goulet d’étranglement généralisé que cette crise est en train de produire.
Avant le début de la guerre, 20 % de l’approvisionnement mondial en pétrole brut transitait par cet étroit passage — large de seulement 55 kilomètres en son point le plus resserré —, de même que 20 % des exportations mondiales de gaz naturel liquéfié (GNL) et près de la moitié de celles de soufre et de produits sulfurés, nécessaires à divers processus de production industrielle. Alors que le trafic maritime à travers le passage s’est tari, les exportations de ces produits sont désormais bloquées.
D’ores et déjà, le prix du baril de pétrole brut a grimpé au-dessus de 100 dollars — contre 60 au début de l’année. En conséquence, les prix de l’essence flambent et les compagnies aériennes annoncent des augmentations de tarifs pour les longs courriers. Pour contenir cette envolée des prix, les gouvernements des pays importateurs de pétrole ont déjà annoncé des mesures allant de la réduction de la semaine de travail pour économiser le carburant à la régulation des prix.
Ce dont ils ne discutent pas encore — et qui pourtant ne saurait être éludé —, c’est de savoir qui pourrait bientôt profiter de la crise pour s’enrichir.
Plusieurs précédents devraient pourtant nous faire pressentir ce phénomène.
La crise pétrolière et gazière de 2022 qui a fait suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie a permis à plusieurs sociétés de réaliser des bénéfices records. La hausse des prix que le monde a alors connue était comparable à celle que nous observons aujourd’hui.
Pour comprendre ce qui se joue autour de la guerre en Iran aujourd’hui, il importe donc de revenir sur les leçons du dernier choc.
L’année du début de la guerre d’Ukraine, le bénéfice net des sociétés pétrolières et gazières cotées en bourse a atteint 916 milliards de dollars à l’échelle mondiale — trois fois plus que celui réalisé en moyenne les années précédentes.
Gregor Semieniuk et Isabella Weber
À qui a bénéficié la crise énergétique de 2022 ?
Dans un article récemment publié dans Energy Research & Social Science 11, nous avons cartographié pour la première fois à ce niveau de détail la répartition des bénéfices tirés de la crise pétrolière et gazière de 2022 consécutive à la guerre à grande échelle lancée en Ukraine par la Russie de Poutine.
Cette redirection des flux financiers permet de tirer des conclusions pertinentes pour l’élaboration de politiques — certes coûteuses — de stabilisation du marché de l’énergie : les crises énergétiques offrent en effet une source potentielle de revenus permettant de compenser une partie des coûts.
En 2022, le bénéfice net des sociétés pétrolières et gazières cotées en bourse a atteint 916 milliards de dollars à l’échelle mondiale, soit plus de trois fois plus que celui réalisé en moyenne les années précédentes — y compris en excluant la disruption de 2020 due au Covid. Sur cette somme, les entreprises dont le siège social est situé aux États-Unis ont engrangé 281 milliards de dollars, auxquels s’ajoute un afflux net de 20 milliards de dollars provenant de participations étrangères, portant le total des gains à 301 milliards de dollars.
Les États-Unis ont donc été le principal bénéficiaire de cette hausse des prix : en 2022 le montant de ces recettes fossiles a dépassé les investissements réalisés par le pays dans l’ensemble de l’économie bas carbone cette année-là (267 milliards de dollars).
Si les chiffres européens font pâle figure en comparaison, les sociétés pétrolières et gazières situées sur le continent ont elles aussi engrangé des dizaines de milliards de dollars de bénéfices supplémentaires par rapport aux années précédentes. Témoin de l’ampleur du phénomène, l’Union a su rassembler 28 milliards d’euros au cours des exercices 2022 et 2023 grâce à la taxation des bénéfices excessifs tirés des combustibles fossiles — taxe qui a par la suite été supprimée 12.
Si, aujourd’hui, la violence du choc iranien dépendra de la durée de la guerre et de l’ampleur de la hausse des prix du pétrole et des autres matières premières, la tendance est claire : le prix du Brent a désormais dépassé les 100 dollars, c’est-à-dire le seuil qui avait déjà permis de générer des bénéfices records en 2022.
La question n’est donc pas de savoir si la guerre au Moyen-Orient permettra de tels bénéfices — mais de savoir à combien ils se chiffreront, qui en bénéficiera, et si les gouvernements auront la volonté d’intervenir.
Aux États-Unis, 50 % des bénéfices tirés des énergies fossiles sont revenus aux 1 % des individus les plus riches.
Gregor Semieniuk et Isabella Weber
Arithmétique des inégalités : la manne fossile et ses bénéficiaires
Notre étude de la crise énergétique de 2022 est l’une des premières à analyser les réseaux d’actionnariat qui, cette année-là, ont relié les bénéfices réalisés à ceux qui les avaient perçus. À partir de données couvrant 252 433 points nodaux — sociétés cotées, holdings de capital-investissement, fonds de pension, family offices —, nous avons pu déterminer qui détenait effectivement, en bout de course, un droit sur la manne fossile.
Le résultat est sans appel. Aux États-Unis, 50 % des bénéfices tirés des énergies fossiles sont revenus aux 1 % des individus les plus riches. Les 50 % citoyens les plus pauvres du pays — soit 66 millions de ménages — n’en ont perçu que 1 %.
Si l’on affine cette décomposition, les 0,1 % les plus riches — soit quelque 131 000 familles — ont reçu vingt-six fois plus de bénéfices que la moitié la plus pauvre des États-Unis. Le diagramme ci-dessous cartographie les flux reliant les comptes de résultats des entreprises d’énergies fossiles, via des intermédiaires des marchés financiers, à la population du pays.
Ces inégalités en recoupent d’autres liées à l’origine ethnique et à l’éducation. Ainsi, aux États-Unis, les ménages blancs (qui représentent 64 % de la population) ont capté 87 % des bénéfices tandis que les ménages noirs (14 % de la population) n’en ont reçu que 3 % et les ménages hispaniques (10 %) 1 %. À eux seuls, les diplômés de l’enseignement supérieur (38 % des ménages) ont capté 79 % du total.
Il ne s’agit pas là d’aléas de marché : ces disparités sont les conséquences structurelles d’un régime de propriété des actifs dans lequel les actions comptent parmi les formes de richesse les plus concentrées qui soient.
Les profits du pétrole et la redistribution cachée de l’inflation
La crise de 2022 a engendré aux États-Unis une inégalité face à l’inflation.
Comme les ménages à faibles revenus consacrent une part plus importante de leur budget à l’énergie — 3,3 % pour l’essence dans le quintile inférieur contre 2,1 % dans le quintile supérieur —, ils ont été touchés de manière disproportionnée par les hausses de prix. Parallèlement, les bénéfices générés par ces mêmes hausses ont pris, pour l’essentiel, la direction opposée.
Pour les 0,1 % les plus riches, les bénéfices supplémentaires tirés des énergies fossiles en 2022 par rapport à 2021 ont presque compensé l’intégralité des coûts engendrés par l’inflation — qui a été de 6,5 % cette année, selon l’indice des prix à la consommation. Pour les 50 % les plus pauvres, cette compensation n’a représenté que 0,05 % du revenu disponible, ce qui est quantitativement insignifiant.
Les 0,1 % les plus riches — soit quelque 131 000 familles — ont reçu vingt-six fois plus de bénéfices que la moitié la plus pauvre des États-Unis.
Gregor Semieniuk et Isabella Weber
Il serait toutefois trompeur de dire que les pauvres ont davantage souffert de l’inflation : plus précisément, les riches ont été presque entièrement dédommagés par le mécanisme même qui appauvrissait tous les autres.
Cette redistribution cachée derrière chaque choc pétrolier n’apparaît pas dans les statistiques salariales, elle ne déclenche pas les stabilisateurs automatiques : elle est parfaitement légale, totalement opaque et structurellement récurrente.
Or avec le choc iranien, un tel mécanisme est en train de se mettre en place.
Depuis le début de la guerre contre l’Iran le 28 février, au moins 16 navires civils — pétroliers, porte-conteneurs et autres cargos — ont été attaqués dans le détroit d’Ormuz.
Iran 2026 : l’approfondissement d’une inégalité redistributive
Les parallèles entre la crise de 2022 et celle que nous connaissons sont aisément traçables.
À l’instar de la guerre en Ukraine, le conflit au Moyen-Orient provoque une rupture brutale de l’offre sur un marché où la demande à court terme est stable. Si les commentateurs divergent quant à l’évolution des prix à laquelle s’attendre et à la rapidité de leur hausse, tous s’accordent sur un point : les prix du pétrole brut atteindront et dépasseront rapidement les 120 dollars le baril, niveau auquel il se négociait à la mi-2022.
Même avec la libération des réserves stratégiques et le réacheminement partiel de la production pétrolière saoudienne, la perte de production de 20 % provoquée par la fermeture du détroit d’Ormuz ne pourra être compensée.
Comme nous l’apprend le précédent de 2022, les flambées des prix génèrent des rentes extraordinaires qui sont distribuées selon la structure de la propriété — et non selon les besoins. Au cours des prochains mois, une dynamique similaire se produira pour les prix du GNL et des engrais, du soufre et, plus généralement, pour les produits énergétiques, alimentaires et industriels dont ils constituent les intrants.
Pour l’Europe, tout cela semblera étrangement familier. En 2022, les gouvernements européens ont dépensé des sommes colossales pour acheter du GNL au prix du marché, excluant ainsi les pays en développement dépendants des importations et acceptant une redistribution politiquement régressive chez eux en échange de la sécurité énergétique.
Cette configuration risque de se reproduire. Une fois de plus, l’Europe se retrouverait alors en position de preneur de prix sur un marché en crise, les coûts étant principalement supportés par les ménages et les gains principalement captés par les détenteurs d’actifs financiers, tandis que les entreprises tenteraient de répercuter la hausse des prix de leurs intrants, alimentant ainsi l’inflation.
Il est nécessaire d’instaurer une taxe permanente sur les bénéfices excédentaires du pétrole et du gaz.
Gregor Semieniuk et Isabella Weber
Si le détroit reste fermé suffisamment longtemps, il ne faudra pas longtemps avant que les banques centrales ne relèvent leurs taux d’intérêt. Elles fragiliseraient ainsi une reprise économique déjà difficile après la crise énergétique et l’inflation de 2022.
La crise a également une dimension climatique. Elle démontre une fois de plus que les sources d’énergie non fossiles offrent une résilience face aux chocs sur les prix des combustibles fossiles.
À l’inverse, les bénéfices records de 2022 ont « réhabilité » l’industrie des combustibles fossiles — stimulant les dépenses d’investissement dans de nouveaux gisements, renversant les engagements pris par les grandes compagnies pétrolières en faveur de la transition énergétique et détournant les flux financiers des énergies renouvelables.
Aujourd’hui, et avant même que la guerre ne donne un nouvel élan à la rentabilité des combustibles fossiles, les gouvernements de l’Union font preuve de laxisme en matière de politique climatique — allant du recul sur le retrait progressif des véhicules à essence à la proposition d’édulcorer le système d’échange de quotas d’émission. Un nouveau choc d’une ampleur similaire risquerait d’accélérer ce recul alors que la transition énergétique est déjà soumise à des pressions géopolitiques.
Une contre-mesure : taxer les bénéfices extraordinaires
La conclusion de notre étude est à la fois simple sur le plan technique et difficile sur le plan politique : il est nécessaire d’instaurer une taxe permanente sur les bénéfices excédentaires du pétrole et du gaz. Ces bénéfices excédentaires seraient définis comme les rendements supérieurs à une proportion spécifiée du capital, avec des dispositions de report sur l’année prochaine pour assurer la symétrie tout au long du cycle.
Des chercheurs du FMI ont en effet constaté que de telles taxes n’entraînaient pas de distorsions et étaient efficaces sur le plan budgétaire 13.
Les recettes qu’elles engendreraient pourraient servir à financer, au moins en partie, des mesures visant à protéger les ménages contre la hausse des prix, comme le « frein aux prix du gaz » allemand de 2022. Elles pourraient également servir à financer des investissements pour renforcer la résilience face à ces chocs — c’est-à-dire faciliter la transition vers une énergie bas-carbone.
Si le détroit reste fermé suffisamment longtemps, il ne faudra pas longtemps avant que les banques centrales ne relèvent leurs taux d’intérêt.
Gregor Semieniuk et Isabella Weber
Pour les États-Unis, nous avons calculé que taxer les seuls bénéfices supplémentaires réalisés par les entreprises du pays en 2022 — ceux de 2021 étaient déjà substantiels — aurait rapporté 225 milliards de dollars au gouvernement, c’est-à-dire une somme suffisante pour presque doubler les investissements états-uniens dans les énergies propres cette année-là, ou pour doubler ceux réalisés, dans le même secteur, sur l’ensemble des marchés émergents à l’exclusion de la Chine.
D’autres chercheurs ont également calculé qu’à l’échelle mondiale, 280 milliards de dollars de bénéfices excédentaires sont allés à des entreprises privées 14.
Le Royaume-Uni et l’Union ont introduit des taxes temporaires sur les bénéfices excédentaires en 2022. Celles de l’Union ont aujourd’hui été supprimées. Les États-Unis, quant à eux, ont débattu de la mesure et refusé d’agir. Autrement dit, la fenêtre politique s’est refermée à mesure que les prix se rééquilibraient.
Cette fenêtre est sur le point de s’ouvrir à nouveau. La question qui se pose aux gouvernements européens est donc de savoir si, cette fois-ci, l’occasion sera saisie.
Nous comprenons désormais mieux et plus finement les mécanismes d’inégalité redistributive. Aujourd’hui, ceux-ci jouent de nouveau à plein régime — et aucune discussion sérieuse sur les répercussions économiques de la fermeture du détroit d’Ormuz ne peut plus les ignorer.
Ce qui nous manque pour agir n’est plus la connaissance — c’est la volonté politique.
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13.03.2026 à 13:04
Les cauchemars de Dubaï et les rêves de Poutine dans la guerre d’Iran
Il est l’une des plumes les plus influentes du Wall Street Journal.
Analyste et écrivain ukrainien, Yaroslav Trofimov est à Dubaï pour suivre de l’épicentre de la crise d’Ormuz sa reconfiguration planétaire.
Entretien.
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Texte intégral (4085 mots)
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Dubaï se présentait comme une sorte de Venise pour le XXIe siècle : une ville-monde attractive, ouverte sur le futur, un lieu de rencontres presque utopique dans les fractures de la mondialisation et face à l’extension de la guerre. Que reste-t-il de ce mythe deux semaines après le début de cette nouvelle guerre du Golfe ?
Ce mythe résiste mieux qu’on ne l’aurait cru — et c’est en soi un fait politique.
Téhéran avait sans doute partagé le préjugé répandu en Occident selon lequel Dubaï n’était qu’un mirage, un décor de cinéma bâti sur le sable, qui s’effondrerait au premier coup. L’Iran a tiré plus de missiles et de drones sur les Émirats arabes unis — qui ne l’avaient pas attaqué — que sur Israël, son ennemi juré. En visant systématiquement des cibles civiles. C’était probablement un calcul stratégique : provoquer la panique et démontrer la fragilité du modèle.
On a vu le régime mobiliser le mot d’ordre « tuer l’idée de Dubaï ». Cela n’a pas marché ?
Le contraire pour le moment s’est produit. Il n’y a pas eu de pillages, pas d’exode massif, pas de pénuries. Dès le cinquième jour de l’attaque, les embouteillages avaient repris sur les grandes artères, les bureaux et les restaurants étaient pleins. L’infrastructure vitale — centrales électriques, usines de dessalement — est restée intacte. L’aéroport a partiellement rouvert.
Au bilan, quatre personnes tuées et plus d’une centaine de blessés selon le ministère de la Défense. Pour un pays de 11 millions d’habitants sous un barrage de 290 missiles et 1550 drones, c’est remarquable.
S’il n’y a pas eu d’exode massif pour le moment, on a toutefois l’impression que ceux qui en avaient les moyens sont déjà partis.
Le coût des évacuations privées a atteint, selon certaines sources, 250 000 dollars par tête.
Mais pour comprendre le modèle Dubaï, il ne faut pas se limiter à ceux que Dubaï chouchoute le plus — les influenceurs, les crypto bros, les exilés fiscaux —, qui ont été les premiers à avoir le réflexe de se délocaliser.
Il faut se pencher sur la complexité de la société qui vit à Dubaï. Seulement 5 % de la population résidant dans la ville est citoyenne des Émirats. Le reste vient littéralement du monde entier — des Pakistanais côte à côte avec des Indiens, des Russes avec des Ukrainiens, des Israéliens avec des Libanais et des Palestiniens. Beaucoup sont nés ou ont grandi ici. Parmi eux : des médecins syriens, des ingénieurs philippins, des livreurs bangladais qui économisent pour envoyer de l’argent à leur famille.
J’ai entendu une hôtesse ougandaise dans un restaurant de City Walk dire : « On vit à Dubaï ou on meurt à Dubaï. » C’est un bon mot, certes, mais c’est aussi la réalité de millions de travailleurs qui maintiennent leur famille dans leur pays d’origine grâce à leurs salaires dubaïotes et pour qui rentrer n’est pas une option économiquement viable.
Dubaï au début du XXIe siècle est un peu comme New York au début du XXe – une ville d’opportunité ouverte au monde entier.
Pour comprendre le modèle Dubaï, il ne faut pas se limiter à ceux que Dubaï chouchoute le plus.
Yaroslav Trofimov
Une ville sans filet de sécurité sociale, sans citoyenneté accessible, sans élections — et pourtant les gens restent. Comment l’expliquez-vous ?
Les Émirats arabes unis ne sont certainement pas une démocratie libérale. Mais Dubaï offre quelque chose que l’Occident refuse de plus en plus : l’accès.
Si vous êtes un professionnel ambitieux dans un pays en développement, vous avez peu de chances d’obtenir rapidement un visa de travail en Europe ou aux États-Unis. Ici, vous pouvez exercer votre métier, souvent avec des salaires supérieurs à ceux d’Europe.
Les Émirats ont aussi compris qu’il fallait ancrer les gens : le visa doré — un titre de séjour de dix ans, renouvelable, accordé aux investisseurs, entrepreneurs et talents, non lié à un employeur — a changé la donne. Comme me l’a dit un intellectuel émirati : « Avant, en cas de crise, certains seraient partis. Aujourd’hui, presque personne ne pense à partir. Ils considèrent que c’est leur maison à long terme. »
Nous sommes à deux semaines du déclenchement de la guerre. La question de l’efficacité réelle de la protection américaine se pose-t-elle dans les pays du Golfe ? On voit clairement que les coûts de la défense sont faramineux et que les risques ne sont pas près de disparaître. S’agit-il d’un changement profond ?
C’est la question la plus douloureuse pour les capitales du Golfe.
Le contrat de sécurité avec Washington reposait sur une promesse simple : en échange de vos bases, de votre pétrole et de votre alignement diplomatique, nous vous protégeons de la menace iranienne, en disposant de la capacité de dissuader l’Iran de vous cibler directement.
Or ce que cette guerre a révélé est troublant à double titre.
D’un côté, les très coûteux systèmes de défense aérienne américains ont fonctionné — le taux d’interception des missiles et drones iraniens a été très élevé, les dommages limités. De l’autre, les Émirats ont quand même été frappés. Des ports, des hôtels de luxe et le consulat américain à Dubaï ont été touchés. Plus grave : Washington parle déjà de sortir de cette guerre alors que le régime iranien est toujours debout et a prouvé sa capacité à bloquer les exportations de pétrole et de gaz naturel des pays du Golfe.
La protection américaine s’est avérée réelle mais incomplète — et surtout peu fiable. C’est ce caractère provisoire qui instille le doute. Les monarchies du Golfe commencent à se demander si elles ont été entraînées dans une guerre qui ne servait pas leurs intérêts et si elles en paieront le prix longtemps après que Washington aura tourné la page.
Les Émirats arabes unis ne sont-ils pas tentés de profiter de l’occasion pour récupérer les îles d’Abou Mousa et de la Grande et la Petite Tunb, occupées par l’Iran depuis 1971 ?
Il s’agit d’une arrière-pensée du gouvernement émirati, qu’il n’exprime pas publiquement, mais dont plusieurs analystes proches de l’État font part.
Ces trois îles du golfe d’Oman sont une blessure nationale émiratie vieille de plus d’un demi-siècle, et leur position stratégique, précisément à l’entrée du détroit, leur confère une valeur militaire et symbolique considérable.
Si l’Iran ressort de cette guerre suffisamment affaibli, la tentation de rouvrir ce dossier sera forte. Mais cela ne pourrait se faire que dans le cadre d’une opération terrestre américaine sur la côte iranienne, ce qui représenterait un risque systémique très élevé pour les Émirats.
Les monarchies du Golfe commencent à se demander si elles ont été entraînées dans une guerre qui ne servait pas leurs intérêts.
Yaroslav Trofimov
Pensez-vous vraiment qu’un retrait des États-Unis est possible à ce stade sans marquer un déclassement profond de leur puissance ?
C’est une question que personne à Washington ne veut formuler aussi crûment — mais que tout le monde pose en privé. Personne ne verrait dans un retrait sans victoire décisive un simple revers tactique : ce serait la démonstration que la puissance américaine a des limites que ses adversaires peuvent désormais cartographier avec précision.
L’Iran, jusqu’à présent, a tenu face aux frappes les plus sophistiquées de l’arsenal américain. Il a frappé des cibles militaires américaines sensibles. Il contrôle toujours le détroit d’Ormuz, ce qui a des conséquences concrètes massives : le régime exporte aujourd’hui plus de pétrole qu’avant la guerre — ce qui bénéficie directement la Chine.
Si Washington sort de cette guerre avec un régime iranien fragilisé, mais toujours en place, un détroit sous menace permanente et des alliés du Golfe qui doutent, ce sera un échec pour Donald Trump. Ce sera également un signal systémique envoyé à Pékin, à Moscou et à tous ceux qui observent les limites de la supériorité aérienne et navale américaine, sans volonté d’aller jusqu’au bout.
Les États-Unis pourraient-ils se retrouver dans la situation paradoxale d’avoir fait la guerre pour affaiblir l’Iran, mais de l’avoir en réalité renforcé ?
C’est le risque central, formulé explicitement par des analystes à Washington. Un Iran blessé, défiant, toujours maître de ses capacités de nuisance sur le détroit, est potentiellement plus dangereux pour les monarchies du Golfe, et pour l’Occident, que l’Iran d’avant-guerre.
Téhéran a désormais démontré au monde entier sa capacité à perturber les flux énergétiques mondiaux. Ce n’est pas une capacité qu’il perdra si les États-Unis s’arrêtent à mi-chemin. Et il a démontré quelque chose de plus inquiétant encore : sa capacité à frapper avec précision des cibles militaires américaines parmi les plus sensibles dans la région — des radars de systèmes de défense aérienne notamment.
Ne pensez-vous pas que la question nucléaire est aujourd’hui mieux maîtrisée ?
Pas vraiment — même si c’est le scénario du pire.
L’Iran possède toujours un stock d’uranium enrichi à 60 %, proche du seuil militaire, et enfoui sous terre après les frappes américaines de juin dernier sur le site de Fordow. Si le régime survit, il aura la matière première, le savoir-faire et une motivation supplémentaire : ne plus jamais se retrouver aussi vulnérable.
Un expert du Nuclear Threat Initiative qui a travaillé dans le domaine du nucléaire à la Maison-Blanche me l’a dit sans détour : non seulement les États-Unis risquent de laisser le régime en position de produire l’arme nucléaire, mais ils finissent par donner au régime de nouvelles raisons de le faire.
Un Iran blessé, défiant, toujours maître de ses capacités de nuisance sur le détroit, est potentiellement plus dangereux pour les monarchies du Golfe, et pour l’Occident, que l’Iran d’avant-guerre.
Yaroslav Trofimov
Vous avez récemment réalisé plusieurs reportages en Asie. Que lisent les alliés des États-Unis dans cette séquence ?
Washington a toutes les raisons d’être inquiet. Si les États-Unis se retirent sans avoir atteint leurs objectifs, Séoul, Tokyo et Taipei en tireront une conclusion simple : en cas de crise existentielle, l’Amérique pourrait manquer de souffle. Ce serait exactement le signal que Pékin attend pour ajuster ses propres ambitions.
Pensez-vous que la guerre en Iran profite à la Chine jusqu’à présent ?
Oui, de manière très évidente. La Chine est le grand gagnant de cette séquence : elle continue de s’approvisionner en pétrole iranien pendant que l’Iran bloque le passage aux autres pays, observe les limites de la puissance aérienne américaine face à un acteur régional de second rang et étudie, dans un test grandeur nature, les tactiques et capacités militaires que les États-Unis utiliseraient lors d’un futur conflit dans la région indo-pacifique.
La Chine constate aussi que Washington a fragilisé l’architecture de sécurité régionale dont elle était jusqu’ici exclue. Cette situation donne à Pékin des marges de manœuvre beaucoup plus importantes pour asseoir sa propre position au Moyen-Orient et dans les pays du Sud en général.
Pour le moment, le bilan est celui d’un échec. Des voix s’élèvent-elles dans les monarchies du Golfe pour critiquer l’intervention des États-Unis ?
Oui, parmi les entrepreneurs et les analystes. Pour le moment, les critiques des gouvernements ne sont pas explicites.
Pourquoi ?
L’Iran représente une menace stratégique et les pays du Golfe ont besoin de systèmes de défense aérienne américains, comme les Patriot ou les Thaad, pour se protéger de la prochaine vague — une protection que ni la Chine ni la Russie ne peuvent leur fournir. C’est pour cette raison que les gouvernements se taisent en public. Mais en coulisses, une question commence à se poser : l’alliance avec Washington est-elle devenue plus un fardeau qu’un avantage ?
Un analyste du Gulf International Forum a résumé la situation de manière crue : militairement, les États-Unis sont en train de gagner. Politiquement, ils n’ont rien obtenu concernant l’Iran.
Un chercheur bahreïni est encore plus direct. Selon lui, la décision d’entrer en guerre a été prise à la hâte et ses répercussions ont été mal évaluées : « Nous sommes coincés entre deux issues, chacune pire que l’autre. La première est que le régime reste intact, et la seconde est le vide politique en Iran. La politique moyen-orientale de l’administration Trump n’a pas été mûrement réfléchie, la décision de mener cette guerre a été prise à la hâte et ses conséquences ont été mal évaluées. »
La Chine continue de s’approvisionner en pétrole iranien pendant que l’Iran bloque le passage aux autres pays.
Yaroslav Trofimov
Quelle image vos sources israéliennes vous donnent-elles ?
Les stratèges israéliens brossent un tableau sombre en privé. Sur le plan tactique, ils estiment avoir détruit davantage de capacités iraniennes que prévu — l’asymétrie militaire et technologique sur le haut niveau est sans doute encore plus importante qu’on ne le pensait. Mais le régime tient bon. La population iranienne ne s’est pas soulevée. Le Hezbollah s’est révélé bien plus efficace qu’anticipé, frappant Israël avec des drones et des missiles, tuant des soldats.
L’aéroport Ben Gourion a dû fermer sous les tirs. Et la guerre coûte cher. Mais la situation d’Israël est très différente de celle des pays du Golfe. Israël est loin de l’Iran et le stock de missiles iraniens de moyenne portée capables de le frapper est bientôt épuisé. En revanche, l’Iran dispose d’une quantité énorme de drones Shahed avec lesquels il continue et peut continuer de frapper le Golfe.
Chez les stratèges israéliens, une phrase circule : « nous gagnons la guerre, mais nous perdons la région. » Pensez-vous qu’elle reflète une réalité ?
Si les pays du Golfe restent sous l’emprise de Téhéran à l’issue de cette guerre, il est probable que les relations entre Israël et des pays comme les Émirats arabes unis et Bahreïn s’en trouvent affectées.
Pensez-vous qu’il y aura une remise en cause des Accords d’Abraham ?
Pas forcément. Il ne s’agira pas d’une rupture, mais d’un coup de froid certain.
Beaucoup de choses dépendent de Trump et de son souhait plus ou moins réel de mettre rapidement fin à la guerre avec l’Iran, ce qui pourrait créer un conflit diplomatique avec Israël.
Mais en réalité, le mécanisme qui s’est mis en marche ne dépend plus — du moins pas fondamentalement — des États-Unis. Se retirer sans avoir atteint les objectifs stratégiques pourrait se traduire par une défaite historique.
Poutine pourrait-il être le grand gagnant de cette guerre ?
La guerre de Trump contre l’Iran est en train de réaliser tous les rêves de Poutine.
Les négociations avec l’Ukraine stagnent, les stocks militaires occidentaux s’épuisent et l’attention se détourne de l’Ukraine. Le pétrole et le gaz russes deviennent à nouveau indispensables aux économies occidentales, et l’étau des sanctions se desserre : le Trésor américain vient en effet de délivrer une licence générale autorisant les pays à acheter du pétrole brut et des produits pétroliers russes déjà en transit.
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12.03.2026 à 20:35
Le premier message de Mojtaba Khamenei, le nouveau Guide suprême iranien
Alors que des incertitudes demeurent sur son état réel, le fils d’Ali Khamenei, Mojtaba, nouveau Guide Suprême de la République islamique d’Iran toujours caché a dévoilé pour la première la stratégie et l'ambition du régime : rétablir la dissuasion.
Nous le traduisons et le commentons.
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Texte intégral (4235 mots)
Dans un texte long, principalement consacré à un éloge funéraire de son père Ali Khamenei, le nouveau Guide suprême iranien Mojtaba Khamenei a délivré un message politique clef. Pour comprendre sa portée, il faut aller au-delà des longs développements théologiques qui constituent le cœur de son message.
Au moment d’évoquer la guerre, Khamenei fils justifie les frappes iraniennes contre les pays alliés des États-Unis dans la région :
« Nous partageons des frontières terrestres ou maritimes avec 15 pays et avons toujours souhaité entretenir des relations chaleureuses et constructives avec tous. Cependant, depuis des années, l’ennemi a progressivement établi des bases militaires et financières dans certains de ces pays pour assurer sa domination régionale. Lors de la récente agression, certaines de ces bases ont été utilisées. Comme nous l’avions clairement averti, nous avons attaqué ces bases sans agresser les pays hôtes. Nous continuerons à le faire si nécessaire, tout en restant ouverts à l’amitié avec nos voisins. »
En assumant une tactique de chantage visant directement le modèle économique des pays du Golfe, il leur demande de fermer les bases américaines sur leurs territoires s’ils veulent pouvoir jouir d’une bonne image internationale.
« Ces pays doivent clarifier leur position vis-à-vis des agressions contre notre patrie et des meurtriers de notre peuple. Je leur recommande de fermer ces bases rapidement, car ils ont désormais compris que les promesses américaines de sécurité et de paix n’étaient que des mensonges. Cela leur permettra de renforcer leurs liens avec leurs propres peuples, souvent mécontents de leur alliance avec le front de l’impiété, et d’accroître leur richesse et leur puissance. »
Enfin, en affirmant désormais contrôler le détroit d’Ormuz, Mojtaba Khamenei cherche à rétablir une forme de dissuasion vis-à-vis des États-Unis :
« Le peuple exige que vous poursuiviez une défense efficace et humiliante pour l’ennemi. Il est également essentiel d’utiliser le levier de la fermeture du détroit d’Ormuz. Des études ont été menées pour ouvrir de nouveaux fronts où l’ennemi a peu d’expérience et sera vulnérable. Ces fronts seront activés si la guerre se poursuit et selon les intérêts supérieurs de la nation. »
Nous traduisons et commentons ligne à ligne cette intervention.
Premier message du Guide suprême de la Révolution islamique, l’ayatollah Seyed Mojtaba Hosseini Khamenei
Au nom d’Allah, le Clément, le Miséricordieux.
« Nous n’abrogeons ou ne faisons oublier un signe [un verset] que pour en apporter un meilleur ou un semblable. » (Sourate Al-Baqarah, 2:106)
Que la paix soit sur toi, ô toi qui appelles à Allah et transmets Ses signes ;
Que la paix soit sur toi, ô porte de Dieu et juge de Sa religion ;
Que la paix soit sur toi, ô successeur de Dieu et défenseur de Sa vérité ;
Que la paix soit sur toi, ô preuve de Dieu et guide de Sa volonté ;
Que la paix soit sur toi, ô toi qui es avancé et digne de confiance ;
Que la paix soit sur toi, avec toutes les formes de paix ;
Que la paix soit sur toi, ô mon maître, compagnon de l’époque.
En début de discours, je dois présenter mes sincères condoléances à notre maître (que Dieu hâte sa réapparition) pour le martyre douloureux du grand Guide de la Révolution, le sage et cher Khamenei, et lui demander de bien vouloir prier pour chaque membre du grand peuple iranien, pour tous les musulmans du monde, pour tous les serviteurs de l’islam et de la Révolution, pour les vétérans et les familles des martyrs du mouvement islamique — en particulier ceux de la dernière guerre — et pour moi-même.
Le discours de Mojtaba Khamenei est davantage théologique et funéraire que politique. Il commence par évoquer le douzième Imam du chiisme duodécimain, l’Imam caché occulté au IXe siècle, dans l’attente du retour duquel se trouvent les croyants chiites. Son message prend aussi la forme d’un hommage funèbre rendu à son père Ali Khamenei.
La deuxième partie de mon discours s’adresse au grand peuple d’Iran. Je dois d’abord expliquer brièvement ma position concernant le vote de l’Assemblée des experts. J’ai appris, en même temps que vous et par le biais de la télévision de la République islamique, que cette Assemblée m’avait choisi.
L’Assemblée des experts, composée de 88 clercs, s’est réunie pour élire un nouveau Guide ce 8 mars 2026. La surprise qu’il exprime à l’annonce de son élection semble difficile à croire, car son nom faisait partie de ceux qui étaient le plus fréquemment mentionnés pour la succession — et sa centralité au sein de l’appareil d’État qui entourait Ali Khamenei est bien documentée.
Pour un serviteur comme moi, s’asseoir à la place où siégeaient deux grands Guides, le très grand Khomeini et le martyr Khamenei, est une tâche ardue. Ce siège porte l’héritage de quelqu’un qui, après plus de 60 ans de lutte sur le chemin de Dieu et de renoncement à tous les plaisirs et confort, est devenu — non seulement à notre époque, mais dans toute l’histoire de ce pays — un joyau inestimable et un visage éminent. Sa vie et sa mort étaient imprégnées d’une grandeur et d’une dignité nées de son attachement à la vérité.
La mention du mode de vie ascétique qu’aurait mené Ali Khamenei occulte de nombreuses enquêtes qui ont documenté sa très grande richesse matérielle et le luxe qu’il a connu au cours de son existence 15. Mojtaba Khamenei a lui-même mis en place des réseaux de contournement de sanctions internationales afin de s’assurer la gestion d’une grande fortune financière et immobilière à l’étranger.
Mojtaba Khamenei désigne Ali Khamenei comme « Khamenei le martyr » خامنهای شهید) tandis que Rouhollah Khomeyni est « le Grand Khomeyni » (خمینی کبیر). Le « martyre » de Khamenei lui donne une caractéristique supplémentaire qui le distingue et le valorise après la mort, quand on le compare à Rouhollah Khomeyni. Mojtaba Khamenei tente ainsi de réactiver la martyrologie chiite en dépit de la très profonde crise du récit religieux dans la République islamique.
J’ai eu l’honneur de visiter son corps après son martyre.
Mojtaba Khamenei poursuit les métaphores religieuses pour dire littéralement « faire un pèlerinage » (زیارت ).
Ce que j’ai vu était une montagne de fermeté, et j’ai entendu dire qu’il avait serré le poing de sa main valide. Les différents aspects de sa personnalité mériteraient des heures de discours de la part de ceux qui le connaissaient bien. Je me contenterai ici de ces quelques mots et laisserai les détails pour une autre occasion. Voici pourquoi il est si difficile de s’asseoir sur le siège du Guide après un tel homme. Combler cet écart n’est possible qu’avec l’aide de Dieu et votre soutien, ô peuple.
La mention de la main valide rappelle l’attentat qu’a subi Ali Khamenei en 1981 et qui lui a ôté l’usage d’un bras. Les blessures que Mojtaba Khamenei a subies dans le bombardement renforceront encore les similarités avec son père.
La République islamique est marquée par la présence à la tête du corps politique de personnalités mutilées par la guerre et les frappes. Ainsi Saïd Jalili, négociateur sur la question du nucléaire lors des mandats de Mahmoud Ahmadinejad, et plusieurs fois candidat malheureux à la présidence de la République iranienne, a perdu une jambe pendant la guerre Iran-Irak, qu’il évoquait régulièrement lors des négociations avec les Occidentaux.
Je dois ensuite souligner un point directement lié à mon propos. L’un des talents du Guide martyr et de son grand prédécesseur était d’impliquer le peuple dans tous les domaines, de l’éclairer en permanence et de s’appuyer sur sa force dans l’action. Ils ont ainsi donné une réalité concrète à la signification de la « république » et y croyaient du fond du cœur.
Mojtaba Khamenei insiste ici sur les mots « جمهور و جمهوریت », c’est-à-dire « la majorité et le système républicain). « جمهور » vient de l’arabe « جُمهُور » (jumhūr), qui signifie « la majorité » et provient de la racine sémitique « ج-م-ه-ر » (J-M-H-R) liée à l’idée de rassemblement, de multitude ou de communauté. Par extension جمهوری désigne la République, comme dans le nom de « République islamique » et « جمهوریت » le concept de République, le républicanisme. La même racine sémitique est à l’origine du mot république en arabe et en turc. Ainsi la République de Turquie est la « Türkiye Cumhuriyeti » et la République libanaise « al-jumhūriyya al-lubnāniyya ».
L’insistance du nouveau Guide sur l’amour que Ali Khamenei aurait porté au concept de République semble en contradiction complète avec la réalité de l’exercice du pouvoir et de la vie d’Ali Khamenei, qui n’a cessé d’affaiblir le pouvoir des présidents élus, a opéré un tournant autoritaire, dictatorial, et sanguinaire de la République islamique et a préparé l’accession au pouvoir de son fils, rétablissant de fait un principe dynastique, 47 ans après le renversement de la monarchie Pahlavi. Ali Khamenei a donc détruit le concept même de République.
La preuve en est visible ces derniers jours, où le pays était sans Guide ni commandant en chef. La perspicacité, la sagesse et le courage du grand peuple iranien dans les événements récents ont impressionné les amis et laissé les ennemis perplexes. C’est vous, le peuple, qui avez garanti la direction et la puissance du pays.
Le verset que j’ai cité en début de discours signifie qu’aucun signe divin n’est abrogé ou oublié sans qu’Allah n’en apporte un meilleur ou un semblable. Ce verset n’est pas cité pour suggérer que je puisse être à la hauteur du Guide martyr, et encore moins son supérieur. Il vise plutôt à souligner le rôle crucial et indélébile que vous, peuple cher, avez joué. Si cette grande bénédiction nous a été retirée, elle a été remplacée par votre présence, à nouveau inspirée par Ammar [Ibn Yasser, compagnon du Prophète, symbole de résistance]. Sachez que si votre force n’apparaît pas sur le terrain, ni le Guide ni aucun des organes de l’État — dont la vocation est de servir le peuple — ne pourront fonctionner efficacement.
La sourate Al-Baqarah (2:106) citée en préambule de ce discours est un verset central dans les discussions sur l’abrogation en sciences coraniques et en jurisprudence islamique, c’est-à-dire sur la possibilité d’interpréter un verset coranique dans le cas où il entrerait en contradiction avec d’autres.
La citation de cette sourate vise, d’après le discours du nouveau Guide à montrer que le peuple dispose de la capacité à prendre le contrôle de son destin de façon autonome en cas de disparition du Guide. On peut à l’inverse l’interpréter comme une justification indirecte de la violation de la Constitution de la République islamique, qui considère que le Guide doit disposer d’une autorité religieuse — autorité dont ne dispose pas Mojtaba Khamenei.
Pour que cette réalité se concrétise, il faut :
Se souvenir de Dieu et placer sa confiance en Lui, en cherchant l’intercession des lumières pures des Immaculés (que les prières d’Allah soient sur eux). C’est un avantage immense que vous possédez et que vos ennemis n’ont pas.
Préserver l’unité entre toutes les couches de la société, en évitant les divisions, surtout en période de crise.
Ici Mojtaba Khamenei réaffirme un des éléments de langage les plus centraux du discours du régime aujourd’hui : la lutte contre les divisions, qui vise notamment la lutte contre le séparatisme kurde et le possible séparatisme baloutche à la faveur de la guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan.
Rester présent sur le terrain, comme vous l’avez montré ces jours et nuits de guerre, et jouer un rôle actif dans les domaines sociaux, politiques, éducatifs, culturels et même sécuritaires. L’important est de comprendre et d’assumer correctement son rôle, sans nuire à l’unité sociale.
Ne pas négliger l’entraide. Heureusement, la plupart des Iraniens ont toujours fait preuve de solidarité, et il est attendu que cette qualité se manifeste davantage en ces temps difficiles. J’appelle les institutions de service à ne pas lésiner sur leur aide aux couches vulnérables de la société et aux structures populaires d’urgence.
Si ces principes sont respectés, la voie vers des jours de grandeur et de gloire vous sera ouverte. Le premier exemple en sera, avec la permission de Dieu, la victoire sur l’ennemi dans la guerre actuelle.
Je tiens à exprimer ma profonde gratitude aux vaillants combattants qui, alors que notre nation et notre patrie étaient attaquées de manière injuste par les chefs du front de l’arrogance, ont repoussé l’ennemi par des coups dévastateurs et l’ont privé de toute illusion de domination ou de partition de notre pays.
Frères combattants ! Le peuple exige que vous poursuiviez une défense efficace et humiliante pour l’ennemi. Il est également essentiel d’utiliser le levier de la fermeture du détroit d’Ormuz. Des études ont été menées pour ouvrir de nouveaux fronts où l’ennemi a peu d’expérience et serait vulnérable. Ces fronts seront activés si la guerre se poursuit et selon les intérêts supérieurs de la nation.
Au sein d’un discours principalement consacré à des questions théologiques et mémorielles, Mojtaba Khamenei fait du blocage du détroit d’Ormuz un élément central de la stratégie iranienne, et assumé désormais au plus haut niveau de l’État.
Je remercie également les combattants du front de la résistance. Nous considérons les pays de ce front comme nos meilleurs amis, et la résistance en fait partie intégrante des valeurs de la Révolution islamique. Sans aucun doute, la coopération entre les membres de ce front accélérera la libération de la menace sioniste. Comme nous l’avons vu, le Yémen courageux et croyant n’a pas cessé de défendre les habitants opprimés de Gaza, le Hezbollah dévoué est venu en aide à la République islamique malgré tous les obstacles, et la résistance irakienne a suivi cette voie avec bravoure.
Le discours de Mojtaba Khamenei semble faire abstraction du délitement complet de l’Axe de la Résistance par les attaques israéliennes des deux dernières années, et la grande faiblesse des réactions des anciens alliés de l’Iran dans la région.
Je m’adresse maintenant à ceux qui ont souffert de quelque manière que ce soit au cours de ces derniers jours : ceux qui ont perdu un être cher, ceux qui ont été blessés, et ceux dont les maisons ou les moyens de subsistance ont été endommagés.
J’exprime ma profonde sympathie aux familles des martyrs. Je partage leur douleur, ayant moi-même perdu mon père (dont le deuil est public), mon épouse dévouée, ma sœur qui s’était consacrée au service de nos parents, ainsi que son jeune enfant et le mari de ma sœur, un homme savant et noble.
Ce qui rend la patience face à ces épreuves possible, voire facile, c’est la promesse divine d’une récompense inestimable pour ceux qui endurent. Il faut donc persévérer et garder confiance en la miséricorde de Dieu.
J’assure à tous que nous ne renoncerons pas à venger le sang de vos martyrs. Chaque martyr de cette nation, qu’il s’agisse du grand Guide ou de tout autre membre du peuple, est le point de départ d’une vengeance distincte. Une partie de cette vengeance a déjà été mise en œuvre, mais tant qu’elle ne sera pas complète, ce dossier restera ouvert. Nous serons particulièrement sensibles au sang des enfants, comme le crime délibéré commis contre l’école Shajareh Tayyebeh de Minab.
Ici Mojtaba Khamenei fait référence au bombardement d’une école de jeunes filles dans le sud de l’Iran, qui a fait plus de 150 morts. Un rapport de l’armée américaine a reconnu qu’un missile des États-Unis avait frappé par erreur cette école car des coordonnées caduques avaient été utilisées pour le guider 16.
Les blessés de ces attaques doivent recevoir des soins médicaux appropriés et gratuits, ainsi que d’autres avantages. Les autorités compétentes ont l’obligation de mettre cela en œuvre et de m’en rendre compte.
Dans la mesure du possible, des mesures doivent être prises pour indemniser les pertes matérielles subies par les personnes et les biens. Je rappelle que nous exigerons des réparations de l’ennemi. S’il refuse, nous prendrons ce qui lui appartient, et s’il nous en empêche, nous détruirons ses biens à hauteur des dommages subis.
Nous partageons des frontières terrestres ou maritimes avec 15 pays et avons toujours souhaité entretenir des relations chaleureuses et constructives avec tous. Cependant, depuis des années, l’ennemi a progressivement établi des bases militaires et financières dans certains de ces pays pour assurer sa domination régionale. Lors de la récente agression, certaines de ces bases ont été utilisées. Comme nous l’avions clairement averti, nous avons attaqué ces bases sans agresser les pays hôtes. Nous continuerons à le faire si nécessaire, tout en restant ouverts à l’amitié avec nos voisins.
Ces pays doivent clarifier leur position vis-à-vis des agressions contre notre patrie et des meurtriers de notre peuple. Je leur recommande de fermer ces bases rapidement, car ils ont désormais compris que les promesses américaines de sécurité et de paix n’étaient que des mensonges. Cela leur permettra de renforcer leurs liens avec leurs propres peuples, souvent mécontents de leur alliance avec le front de l’impiété, et d’accroître leur richesse et leur puissance.
Ici, Khamenei oppose le front de la résistance mentionné plus haut au « front de l’impiété » (جبهه کفر) des États alliés aux États-Unis, et évoque la stratégie mentionnée par plusieurs commentateurs officiels de la République islamique consistant à « tuer l’idée de Dubaï », c’est-à-dire à nuire à la réputation internationale de prospérité et de calme sur laquelle repose le modèle politique et économique des principautés du Golfe.
Je répète que la République islamique, sans chercher à imposer une domination ou un colonialisme régional, est prête à une union et à des relations mutuellement bénéfiques avec tous ses voisins.
Ô Guide ! Votre départ a laissé un lourd fardeau sur nos cœurs. Vous aspiriez toujours à cette fin, et Dieu vous l’a accordée alors que vous récitiez le Coran, au matin du dixième jour du noble mois de Ramadan. Vous avez supporté de nombreuses injustices avec puissance et patience, sans jamais fléchir. Beaucoup n’ont pas reconnu votre vraie valeur, et il faudra peut-être des années pour que les voiles tombent et que certains aspects de votre grandeur soient révélés.
Nous espérons que, depuis la position élevée que vous occupez désormais auprès des lumières pures des Véritables, des martyrs et des saints, vous continuiez à veiller sur le progrès de cette nation et de toutes les nations du front de la résistance, comme vous l’avez fait de votre vivant.
Le discours de prise de pouvoir de Mojtaba Khamenei prend la forme d’un éloge funèbre du Guide précédent, qui est également son père. Ici, Mojtaba Khamenei évoque « مقام قربی », une « position élevée » ou plutôt un « statut de proximité » (avec Dieu), qui désigne la place qu’occupent les Imams (Ali et ses descendants) dans le chiisme duodécimain. « Les lumières pures » désignent le compagnonnage dans l’au-delà de la famille du Prophète.
Mojtaba Khamenei insiste enfin sur une forme de continuité permise par le statut de martyr d’Ali Khamenei. De façon plus prosaïque, cette rhétorique rappelle également le poids prépondérant que, dans un système autoritaire, les morts jouent par rapport aux vivants : dans l’iconographie de la République islamique, le visage de Rouhollah Khomeini peut être aperçu lors de toute intervention publique d’Ali Khamenei.
Nous nous engageons envers vous à œuvrer de tout notre être pour élever ce drapeau — le drapeau principal du front de la vérité — et atteindre vos nobles objectifs.
Enfin, je remercie tous ceux qui m’ont soutenu, y compris les grands marja’ [«sources d’imitation»], les personnalités culturelles, politiques et sociales, ainsi que les membres du peuple qui ont participé aux rassemblements grandioses pour réaffirmer leur allégeance au système. Je remercie également les responsables des trois pouvoirs et du Conseil provisoire de direction pour leur sagesse et leurs actions.
J’espère que les grâces spéciales de Dieu, en ces heures et jours bénis, englobent tout le peuple iranien, tous les musulmans et les opprimés du monde.
Je demande enfin à notre maître (que Dieu hâte sa réapparition) d’intercéder auprès de Dieu pour que, durant les nuits et jours restants du mois béni de Ramadan, Il accorde à notre nation une victoire décisive sur l’ennemi, ainsi que la dignité, la prospérité, la sécurité, et pour leurs défunts, des degrés élevés et la paix dans l’au-delà.
Que la paix, la miséricorde et les bénédictions de Dieu soient sur vous.
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