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14.06.2026 à 06:00

Comment la philosophie française a découvert l’ennemi

Ramona Bloj

Le nom de Julien Freund ne vous dit peut-être rien, et pourtant son travail continue de nous hanter.

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Texte intégral (8842 mots)

Si son nom demeure encore relativement méconnu du grand public, Julien Freund constitue un rouage essentiel et complexe de l’histoire intellectuelle française contemporaine. Élève direct de Raymond Aron, traducteur de Max Weber, Vilfredo Pareto et Georg Simmel qu’il contribua largement à introduire en France, l’auteur de L’Essence du politique a développé une théorie réaliste nourrie par la pensée du juriste nazi Carl Schmitt, dont il fut un lecteur précoce et un correspondant régulier. 

Résistant de la première heure, Freund adhère dès janvier 1941 au mouvement « Libération » dirigé par son maître le philosophe Cavaillès fusillé en 1944, combattant entre le Puy-de-Dôme, la Drôme et la Moselle dont il devient membre du Comité départemental de Libération en 1945. Universitaire attaché sa vie durant à sa Lorraine natale, il était aussi un Alsacien de coeur, enseignant à l’université de Strasbourg et passant la fin de ses jours dans sa maison de Villé (Bas-Rhin) 8. À partir des années 1970, Freund devint un compagnon de route de la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist 9.

Pessimiste radical, il était hanté par la « décadence » de l’Europe 10, une préoccupation qui contribua à en faire une référence de premier plan des extrêmes droites avec lesquelles il n’eut pas peur de se compromettre. Il aurait ainsi accepté de participer à au moins un dîner avec Jean-Marie Le Pen et d’autres cadres du Front national au début des années 1980 11 et exprima, de retour d’un voyage au Chili, son enthousiasme pour le régime de Pinochet 12

Si « le cas Julien Freund » a précisément été analysé par Sylvain Laurens et Alain Bihr comme « inaugurant une tradition de sociologie ultra conservatrice affichant de façon constante une critique des ‘utopies de 68’ [et réinventant] tout au long des années 1980 un lexique réactionnaire » 13, c’est un autre versant de sa pensée qui nous retiendra ici : la manière dont il fit, entre les années 1950 et 1960, entrer avec fracas l’encombrante notion d’ennemi dans un monde des idées qui, traumatisé par les deux guerres mondiales, l’avait largement refoulée.

Une trajectoire intellectuelle 

Comme Raymond Aron, qui déclarait être sorti de « la formation intellectuelle française en bon idéaliste, en bon naïf, inconscient de la politique, de ses rudes nécessités [ne l’ayant découverte qu’]en voyant la montée de l’hitlérisme, ce qui m’a donné ce que d’aucuns appellent mon scepticisme, d’autres mon cynisme, d’autres mon réalisme… », Julien Freund n’a pas toujours été un réaliste. Cette conception du politique ne se serait imposée à lui qu’après une longue maturation : « c’est une expérience d’homme avec des scènes dramatiques qui est à la base de ma recherche intellectuelle » 14

Surmonter la déception résistante

Né le 9 janvier 1921 à Henridorff, en Moselle, Freund grandit dans une famille ouvrière modeste qui l’initie très tôt à la politique. Son père, mineur de fond, est un militant socialiste qui transmet à son fils ses idéaux progressistes. Dès 1940, à tout juste dix-neuf ans, Julien Freund s’engage dans les rangs de la Résistance. Il en ressortira profondément transformé, mais aussi et surtout « déçu » et « écœuré » par les turpitudes de cette expérience formatrice.

Découvrant le cynisme et la cruauté dont étaient capables de faire preuve certains de ses plus proches compagnons d’armes, qui se réclamaient pourtant comme lui de nobles idéaux, le jeune Freund aurait été ébranlé au plus profond de ses convictions. Dans ses écrits, il revient souvent sur l’un des épisodes de la vie résistante qui l’avait heurté de manière irrémédiable : « le chef de notre groupe F.T.P. avait comme maîtresse l’institutrice d’un village proche de notre camp, à côté de Lurs. Cette institutrice, une jolie fille de 23-24 ans, a rompu et notre responsable a voulu se venger en l’accusant d’être passée du côté de la Gestapo. Il a fait croire à la plupart des camarades du groupe que la jeune fille était allée à la Gestapo de Digne pour le dénoncer. On est allé arrêter cette jeune femme à six heures du soir et, aussitôt, on a institué ‘un tribunal du peuple’ pour la juger (…). Elle était innocente et le tribunal la condamna à mort. Il y eut cette nuit d’épouvante où les partisans la violèrent dans une grange à foin. Et, à l’aube, elle fut exécutée sur une petite montagne appelée Stalingrad » 15.

« Le travail que j’ai l’honneur de présenter à votre approbation est né d’une déception surmontée. La déception, dont je ne rends nullement responsable les autres, mais seulement ma capacité d’illusion, a trouvé son aliment dans les expériences de la Résistance. »

Julien Freund

Cette expérience le conduit à abandonner cette « conception ingénue de la politique » qui était la sienne jusqu’alors et qui ne lui « avait apporté que déboires et déceptions ». En lieu et place, il entame un travail réflexif sur son expérience, qui le conduit à développer « une analyse qui peut irriter, mais qui m’a permis de (…) surmonter ma déception » 16

Comme arrière-plan philosophique dans lequel se développera une théorie bâtie sur la figure de l’ennemi, le réalisme freundien est donc d’abord le fruit d’une désillusion, du choc entre des idéaux de jeunesse et une réalité qui vient les contredire. Comme il le déclare durant de sa désormais fameuse soutenance de thèse, l’écriture philosophique sera pour lui une sorte de remède cathartique qui, en permettant un retour réflexif sur son expérience concrète de la politique, lui offre l’opportunité de mettre des mots sur ses incompréhensions et son désenchantement : « le travail que j’ai l’honneur de présenter à votre approbation est né d’une déception surmontée. La déception, dont je ne rends nullement responsable les autres, mais seulement ma capacité d’illusion, a trouvé son aliment dans les expériences de la Résistance » 17.

« Cultiver son jardin » : Freund, Hyppolite et Aron à la Sorbonne

Au début des années 1950, lorsqu’il choisit de se lancer dans un travail de thèse consacré à « l’essence et la signification de la politique », le jeune agrégé de philosophie Julien Freund se tourne naturellement vers son ancien professeur de l’université de Strasbourg, Jean Hyppolite, désormais en poste à la Sorbonne. Mais la relation intellectuelle entre les deux hommes se grippe rapidement. 

Après avoir lu la première centaine de pages rédigée par son doctorant, dans lesquelles était notamment affirmé qu’« il n’y a de politique que là où il y a un ennemi », Hyppolite le convoque pour lui exprimer son effarement : « il ne comprenait pas l’importance que j’attribuais à la violence dans le jeu politique ni surtout le rôle que je donnais à l’ennemi » et « essayait de me persuader de la possibilité d’une politique plus généreuse, qui serait de plus en plus démocratique et confiante, à cause du recul progressif de la violence sous toutes ses formes, sous les effets d’une raison toujours plus puissante » 18

Jean Hyppolite ayant décrété qu’en tant que « socialiste et pacifiste », il ne pouvait « diriger en Sorbonne une thèse dans laquelle on déclare qu’il n’y a de politique que là où il y a un ennemi » 19, Freund doit donc se trouver un nouveau directeur de thèse. C’est alors qu’il entre en relation avec Raymond Aron, qui accepte de prendre le relais.

« Votre position est dramatique et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que de reconnaître que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales »

Raymond Aron

Ce n’est que quinze ans plus tard, le 26 juin 1965, que la thèse de Freund est finalement soutenue en Sorbonne. Jean Hyppolite, désormais professeur au Collège de France, accepte malgré la persistance de ses désaccords avec l’impétrant de faire partie du jury, dans lequel siègent également Raymond Aron, Paul Ricoeur, Raymond Polin et Pierre Grappin. Le jour de la soutenance, il ne se prive pas de réitérer publiquement ses objections contre la vision freundienne du politique. Réaffirmant son désaccord philosophique quant à la place centrale accordée par Freund à l’antagonisme dans la définition du politique, Hyppolite s’emporte et lâche à l’intention de son ancien doctorant : « si vous avez vraiment raison, il ne me reste plus qu’à aller cultiver mon jardin ». 

Sans se laisser impressionner, l’élève d’Aron lui aurait alors répondu : « Je crois que vous êtes en train de commettre une (…) erreur, car vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes. ‘Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en aurons pas’, raisonnez-vous. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitiés. Du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes. Et il vous empêchera même de cultiver votre jardin. » 

Pour Freund, il n’y a aucune échappatoire possible lorsque l’on est désigné comme ennemi. Il n’existe pas de forteresse ou d’espace protégé dans lequel se replier, car une forteresse n’est imprenable et un espace n’est protégé qu’aussi longtemps que ses occupants se donnent les moyens de le défendre contre les assauts de l’ennemi. Ils n’ont donc d’autre alternative que de faire face ou de se soumettre.

Jean Hyppolite aurait conclu l’échange en s’exclamant : « dans ce cas, il ne me reste plus qu’à me suicider » 20. Réagissant au dépit exprimé par son collègue, Raymond Aron lui aurait alors fait part de son étonnement : « votre position est dramatique et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que de reconnaître que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales » 21.

De l’ennemi à l’adversaire

Puisque le conflit est la réalité sociale qu’il tient pour la plus fondamentale, Julien Freund aime à se présenter comme un polémologue : « j’entend par polémologie, non point la science de la guerre et de la paix, mais la science générale du conflit, au sens du polemos héraclitéen » 22.

Tout commence avec la guerre

La conflictualité n’est pas pour lui une anomalie mais la caractéristique inhérente à toute société et même son état normal. Cette conviction lui vient de la lecture de Max Weber, à la traduction duquel était consacrée sa thèse complémentaire. Comme il l’écrit dans le petit opuscule qu’il lui consacre en 1969, toute la pensée de Weber « est centrée sur l’existence d’antagonismes, de tensions ou, comme il dit encore, de collisions dans la vie et dans la société » 23. L’irréductible « polythéisme des valeurs » (Polytheismus der Werte) diagnostiqué par Max Weber permet ainsi à Freund de « comprendre que les remous de la société n’étaient pas des contradictions qu’on pouvait résoudre dans une synthèse intellectuelle ou une société sans classe, mais qu’il s’agissait souvent de contraires inconciliables et d’antagonismes irréductibles » 24

Comme il l’explique dans sa Sociologie du conflit (1983), il ne peut y avoir de conflit qu’en société et il ne peut y avoir de société que conflictuelle. Ce n’est qu’à partir du moment où l’on entre en contact avec autrui que l’on peut se trouver entraîné dans une situation conflictuelle  : le conflit est une relation, qui suppose donc la mise en coprésence de deux individus. Par symétrie, c’est parce que toute société se définit précisément comme une situation de mise en relation entre individus aux intérêts divergents qu’elle est par nature conflictuelle : « la conflictualité ne constitue donc pas un phénomène anormal ou pathologique, que l’on pourrait éliminer définitivement des relations sociales » 25 ou internationales, mais une caractéristique fondamentale de ces dernières. Dès lors, il serait vain pour Freund de prétendre éliminer les conflits et « tout l’effort devrait porter sur les meilleures méthodes de les prévenir et, lorsqu’ils éclatent, de les résoudre » 26.

La conflictualité n’est pas pour Julien Freund une anomalie mais la caractéristique inhérente à toute société et même son état normal.

Florian Louis

Par conséquent, Freund ne considère pas le conflit comme nécessairement néfaste. Au contraire, la conflictualité sociale — dont l’une des variantes possibles est la lutte des classes marxiste — est selon lui le moteur de l’histoire et son principe dynamique. Sans conflit, comment imaginer une révolution ou un progrès ? Pour lui, c’est parce qu’il a toujours existé et qu’il existera toujours de la conflictualité que les sociétés changent et donc, dans le meilleur des cas, progressent. Le conflit est donc une opportunité. 

On décèle ici l’influence de Georg Simmel, dont la lecture fait prendre conscience à Freund que l’inéluctabilité de la conflictualité n’est pas nécessairement délétère mais bien plutôt nécessaire  : « Simmel inverse (…) nos habitudes de pensée  : en général, nous estimons que pour structurer solidement une société, il faut exclure les conflits ou du moins les amortir autant que possible  ; au contraire, à son avis, ils contribuent à l’unité de la vie sociale » 27.

Mais entre Weber et Simmel, c’est la lecture et la fréquentation de Carl Schmitt qui joueront un rôle central dans sa vision du monde. La dialectique ami/ennemi est au coeur de l’essai sur La notion de politique qu’il publie en 1927, mais dont la traduction française ne paraît qu’en 1972 dans la collection dirigée par Raymond Aron aux éditions Calmann-Lévy, avec une préface de Julien Freund 28. Ce dernier a d’ailleurs parfois joué le rôle d’intermédiaire entre Schmitt, qu’il rencontre en 1959, et Raymond Aron, qui tout en trouvant une valeur théorique aux travaux du Kronjurist du IIIe Reich, s’en tiendra toujours à distance. Comme nous a pu le découvrir en consultant ses archives à la BNF, Aron décline en 1967 l’invitation lancée par Freund à contribuer à un ouvrage collectif destiné à célébrer les 80 ans de Schmitt  : « Je ne juge personne et je laisse à d’autres le soin de prononcer des condamnations catégoriques. Tout de même, j’ai vécu la période des années 30 et je ne puis pas oublier le rôle que Carl Schmitt a joué, volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment » 29.

« L’ennemi est la condition de possibilité de la paix »

Dans cette conception du politique informée par la figure de l’ennemi, la paix n’est pas impossible, mais elle n’est jamais l’absence de conflit  : « pas plus que la paix intérieure ne supprime les adversaires, la paix extérieure ne supprime pas les ennemis. L’ennemi est la condition de possibilité de la paix  ; aussi la disparition de toute inimitié impliquerait-elle l’abolition de toute paix. Autrement dit, la paix est liée à la présence d’ennemis, mais à la différence de la guerre elle consiste en l’état politique qui a pour base leur reconnaissance. Supprimer l’ennemi, c’est donc supprimer la paix. » 30 

Pour Freund, la paix n’est rien d’autre que la maîtrise des conflits par l’établissement d’un modus vivendi avec ses ennemis. Elle est une sorte de conciliation dissuasive, un état d’équilibre qui ne dissout en rien les inimitiés  : « établir la paix, c’est reconnaître aux opinions et aux intérêts qui ne sont pas les nôtres le droit d’exister et de s’exprimer. Si nous le leur refusons, c’est la guerre. La paix n’est donc pas l’abolition de l’ennemi, mais un accommodement avec lui (…). La paix qui exclut l’ennemi s’appelle la guerre » 31

Sauf à ouvrir la voie à la tyrannie, dans la conception freundienne, on ne fait pas la paix en éradiquant son ennemi encore moins en refusant de le voir, mais en le transformant en adversaire. C’est un autre avec lequel on apprend à cohabiter, en le tenant en respect et à bonne distance. Pour vivre tout à la fois en paix et en liberté, il faut en conséquence accepter la conflictualité et non chercher à l’éradiquer en niant l’existence même de l’ennemi à la manière d’un Jean Hyppolite  : « la recherche de l’unanimité est suspecte si l’on considère qu’elle a conduit en général, par la suite, à un despotisme totalitaire » 32.

« La paix n’est donc pas l’abolition de l’ennemi, mais un accommodement avec lui… La paix qui exclut l’ennemi s’appelle la guerre ».

Julien Freund

On ne trouve donc pas d’éloge du conflit chez Freund mais la conviction qu’il est à la fois le symptôme et la condition du bon fonctionnement d’une société, un élément même de sa respiration car « seule une société où le conflit est possible est une société libre » 33

Dans ce contexte, le rôle du politique devient précisément d’encadrer ces conflits : c’est « l’activité sociale qui se propose d’assurer par la force, généralement fondée sur le droit, la sécurité extérieure et la concorde intérieure (…) en garantissant l’ordre au milieu de luttes qui naissent de la diversité et de la divergence des opinions et des intérêts » 34

Cette version pacificatrice de la dialectique ami/ennemi ne doit cependant pas faire oublier son ambivalence. La catégorie schmittienne de l’ennemi, dont Freund hérite, naturalise l’antagonisme et fonde le refus de l’universalisme : c’est aussi ce qui la rend disponible pour des usages tout autres que la cohabitation pacifique, comme la désignation d’un ennemi intérieur au premier chef. Si Freund en retient le versant régulateur, le même cadre conceptuel a nourri, chez Schmitt comme dans la Nouvelle Droite qu’il fréquente, une politique de l’exclusion.

L’impasse impolitique et le problème de la paix

En écho à sa querelle avec Jean Hyppolite, Freund s’en prendra régulièrement aux pacifistes en considérant d’une manière paradoxale que la paix est le plus souvent menacée par ceux-là même qui prétendent la défendre. 

Deux ans avant sa soutenance de thèse, il exprimait déjà son opposition au pacifisme de certains de ses contemporains, ces « grands enfants qui s’imaginent que la paix est indépendante de la politique et qu’il suffit de prêcher la fraternité universelle pour faire tomber les dissensions des frères ennemis (États, nations, classes ou races) ». Ce qu’il reprochait aux pacifistes n’était en effet pas leur volonté d’instaurer la paix, mais la naïveté et l’inefficacité des moyens qu’ils mettaient en œuvre pour y parvenir. 

Pour Freund, vouloir la paix est toujours louable mais à la condition de faire preuve de cohérence et donc de désirer aussi les moyens de la faire advenir. Or « est-ce vraiment travailler pour la paix que de s’inscrire au Mouvement de la Paix, participer à ses congrès nationaux et internationaux, signer des pétitions et motions ou encore participer à une marche de protestation contre l’armement nucléaire  ? » Il répondait par la négative pour la simple raison que «  les hommes veulent en général la paix de la même manière qu’ils désirent être riches, heureux ou célèbres ». Mais « qui donc penserait devenir riche, heureux ou célèbre en donnant son adhésion à un Mouvement pour la Richesse, le Bonheur ou la Célébrité  ? » 35

« Un but ne se réalise pas de lui-même simplement parce qu’il est conçu et désiré, mais il exige un effort, une exécution, ce qui suppose toute une série d’intermédiaires : les moyens. »

Julien Freund

Autrement dit, les pacifistes échoueraient généralement à transformer leur désir de paix en une capacité à la faire advenir faute d’en avoir élaboré un savoir adéquat. Ils incarneraient ce que Freund appelait l’« impolitique », à savoir l’illusion de faire de la politique alors même qu’on n’en fait pas réellement et donc efficacement, faute d’avoir préalablement compris ce qu’elle était 36. Cette critique de la propension à vouloir atteindre une fin politique en mobilisant des moyens qui ne le sont pas explique, par exemple, l’opposition de Freund au boycott occidental des Jeux olympiques de Moscou en 1980, au motif qu’« en politique il faut d’abord utiliser les moyens politiques » 37.

Pour avoir la paix et cultiver tranquillement son jardin, il faudrait donc d’abord et avant tout se donner les moyens de tenir ses ennemis en respect : « un but ne se réalise pas de lui-même simplement parce qu’il est conçu et désiré, mais il exige un effort, une exécution, ce qui suppose toute une série d’intermédiaires : les moyens » 38. Or les pacifistes antimilitaristes, parce qu’ils sont aveugles au rôle crucial de la force en politique internationale, se privent des moyens d’atteindre la fin qu’ils prétendent défendre  : «  il n’a servi à rien au petit pays qu’est le Luxembourg, livré à lui-même et sans forces armées, de manifester la volonté la plus pacifique  : Hitler ne s’est pas laissé attendrir par sa faiblesse. De ce point de vue, l’antimilitarisme est politiquement un non-sens » 39

Selon Freund, l’erreur des pacifistes antimilitaristes est double. Elle tient d’abord à ce qu’ils croient que la paix adviendra du simple fait qu’ils se refusent à considérer quiconque comme leur ennemi, ignorant par là même que d’autres ne se privent pas de les considérer comme tels et n’attendent pas leur permission pour les traiter en conséquence. Surtout, ils méconnaissent le fait que la paix n’est pas l’absence d’ennemi mais bien sa reconnaissance, préalable indispensable à l’établissement d’un modus vivendi avec lui. 

Il ne s’agit pour Freund ni de souhaiter la guerre, ni de la considérer comme inéluctable, mais d’être conscient qu’elle n’est évitable qu’à la condition de se donner les moyens de la faire. C’est la raison pour laquelle il ironise sur ces « politologues américains qui croient que la relation d’ami et d’ennemi est dépassée » et feint de s’interroger  : « pourquoi les Américains continuent-ils, dans ces conditions, à fabriquer des bombes thermonucléaires ou même pourquoi les conservent-ils  ? » 40

En 1967, en pleine guerre des Six jours, il renchérit en notant que si « on peut croire en période de relative sécurité que la notion d’ennemi est en train de mourir  », force est de constater que «  chaque crise internationale sérieuse lui redonne une nouvelle vigueur » 41.

Contre la guerre juste

À la suite des philosophies réactionnaires de Joseph de Maistre et Carl Schmitt, Freund élabore une théorie de la guerre qui condamne toute justification au nom d’une cause juste et universelle : « il arrive que les hommes se battent au nom de la paix, chaque camp voulant imposer par la guerre son idée exclusive de la paix.

Le but recherché dans ce cas n’est pas la paix, malgré les apparences, mais une paix purement idéologique et guerrière » 42. Cette position conduit Freund à critiquer tout projet cosmopolitique et toute prétendue « guerre juste », menée au nom des «  droits de l’homme », convaincu qu’il est que « rien n’est plus polémogène que les idées divergentes sur la perfection » 43

Ces positions anti-modernes, qui consistent à critiquer le pacifisme libéral et à se focaliser sur la figure de l’ennemi, ne font pas non plus de Freund un belliciste. Plutôt que de promouvoir le conflit, Freund invite à accepter son inéluctabilité et à le dédramatiser en apprenant à le réguler et à en faire bon usage.

« Rien n’est plus polémogène que les idées divergentes sur la perfection »

Julien Freund

Ce n’est qu’à la condition d’accepter qu’on ne choisit pas toujours ses ennemis ni les combats qu’ils nous imposent qu’il nous est possible d’apprendre à les affronter — et à leur résister.

On peut toutefois distinguer deux niveaux dans cette critique radicale chez Freund. L’une, réaliste, vise l’illusion d’une guerre menée sans tenir compte des moyens et des fins. L’autre, qui récuse les droits de l’homme en en faisant un principe « polémogène », touche aux conditions de possibilité de tout universalisme et répond à une stratégie politique dont on gomme la portée idéologique réactionnaire en la présentant comme pure lucidité.

Penser la « politique réelle » avec Aristote et Machiavel

La « politique réelle » évoquée par Raymond Aron lors de la soutenance de thèse de Freund, pour mieux l’opposer aux « normes idéales » dont il déplore qu’elles soient privilégiées par Jean Hyppolite, constitue en fait le cœur du projet philosophique de Julien Freund. 

Tout au long de son œuvre, il s’est en effet proposé d’étudier la politique telle qu’elle était réellement et non telle qu’elle devrait ou pourrait être idéalement. Il se réclamait ainsi d’une lignée de penseurs réalistes du politique dont les figures de proue seraient Aristote, Machiavel et Carl Schmitt.

« La lecture attentive, crayon en main, de la Politique, fut pour moi un émerveillement tel que je finis par lire et relire entièrement l’œuvre du Stagirite. (…) J’étais devenu aristotélicien et par conséquent méfiant à l’égard de la construction utopique de Platon » 44. Avec Aristote, Freund partage d’abord une conception de l’homme comme « animal politique » : la politique constitue selon lui une essence, une donnée anthropologique fondamentale consubstantielle à toute vie en société et non une simple institution contingente, une convention, comme le veulent les théoriciens du contrat social. Surtout, Aristote permet à Freund de penser une dialectique « ouverte », c’est-à-dire sans dépassement final des contradictions par une Aufhebung hégélienne : « chez Aristote, la dialectique c’est un raisonnement de vraisemblance parce qu’il y a des contraires. Il n’est point de troisième terme qui va les coiffer » 45.

Tout au long de son œuvre, il s’est en effet proposé d’étudier la politique telle qu’elle était réellement et non telle qu’elle devrait ou pourrait être idéalement.

Florian Louis

Chez Machiavel, que Freund lit en divergence avec Claude Lefort et l’interprétation républicaine de Quentin Skinner ou de Philip Pettit, il loue la franchise et l’audace d’« un homme qui a le courage de dire ce qui se passe en politique. La politique telle qu’elle est et non pas telle qu’on se l’imagine » 46. Loin de cacher son jeu, de tromper son monde et de recourir au cynisme pour arriver à ses fins, Machiavel ne dissimule pas mais dévoile au contraire la vérité du politique. Pour Freund, il est donc tout le contraire de ce qu’on qualifie de machiavélique, raison pour laquelle l’auteur de L’Essence du politique se définit pour sa part comme un machiavélien 47 : « si Machiavel avait été machiavélique, il aurait écrit un traité de morale politique, pour mieux duper son monde, et non point Le Prince qui met à nu les supercheries utilisées par divers hommes politiques » pour parvenir à leurs fins 48. Comme le secrétaire de la République de Florence, Freund se veut un démystificateur adepte d’un « style théorique de pensée sans concessions aux comédies moralisatrices d’un quelconque pouvoir ». Il ne fait pas l’éloge du machiavélisme en politique mais prétend décrire de façon machiavélienne, c’est-à-dire sans fard, la réalité machiavélique du monde : « Il appartient au machiavélien de dévoiler les obliquités machiavéliques » du politique 49.

Freund tient donc pour crucial de faire le départ entre le souhaitable et le possible et, ce faisant, d’éviter de sombrer dans les travers de ce qu’il appelle l’utopisme, conçu comme un avatar dévoyé de l’utopie 50

Chez Freund, l’utopisme relève d’une entreprise démiurgique de transformation du réel qui en efface les rigidités et aboutit en conséquence à des catastrophes : c’est un projet dont les concepteurs sont convaincus de détenir une légitimité incontestable et n’hésitent en conséquence pas à recourir à la violence au prétexte de faire le bien de ceux-là mêmes qu’ils répriment. 

Si cette dénonciation de l’utopisme participe d’un plaidoyer anti-totalitaire, elle opère également un amalgame caractéristique de la pensée réactionnaire, rangeant sous un même chef l’aspiration égalitaire, le projet révolutionnaire et la violence ou les crimes de masse 51

C’est dans ce pessimisme anti-moderne, dans cette vision radicalement opposée à toute forme de progressisme libéral et à toute possibilité d’universalité face à l’inexorable émergence de l’ennemi, que l’on trouve sans doute la justification première de la circulation de ses idées et de ses écrits au sein des réseaux d’extrême droite européens, auxquels il contribue proactivement 52. Pour reprendre la formule d’Aron à propos de Carl Schmitt, Julien Freund a joué « volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment » ce rôle paradoxal d’ancien résistant devenu compagnon de route d’Alain de Benoist et de la Nouvelle Droite. 

Rien n’interdit toutefois de lire Freund « à rebrousse-poil » pour mieux donner tort à ses déplorations décadentistes de « l’agonie » d’une Europe dont il doutait de la capacité à peser encore sur les affaires du monde, estimant qu’elle « ne [serait] même plus décidée à se défendre » 53. Parce qu’ils sont aujourd’hui, confrontés à des ennemis qui les désignent, les Européens sont soumis à une inquiétante question que Julien Freund a fait résonner et à laquelle ils devront répondre.

Pour cultiver la paix ou leur jardin, peuvent-ils se permettre d’être candides ?

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10.06.2026 à 16:35

Faire du commerce, c’est à nouveau faire la guerre

Matheo Malik

Ormuz est le symptôme d’un mouvement de fond : nous sommes revenus au temps des corsaires.

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Texte intégral (3351 mots)

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En dehors de l’économie du crime organisé et des films de gangsters, le commerce et la violence vont rarement de pair. À bien des égards pourtant, la phase actuelle du commerce international est une anomalie historique. Faire du commerce « le fusil sur l’épaule » a été le quotidien de la plupart des marchands de derniers siècles, qui quittaient les espaces protégés par un pouvoir politique local en caravanes à travers les terres ou en navire à travers les mers. Ils ne portaient évidemment pas ces armes pour les diriger contre leurs partenaires commerciaux. Mais le plus souvent, ils devaient se prémunir si nécessaire par la force de tiers, concurrents, potentats, corsaires, brigands et autres rançonneurs. Ce faisant, ils « assuraient » leur périple face à des risques qui ne pouvaient plus être assurés autrement.

La mer n’a jamais été calme

Lorsque Marco Polo fait le récit des routes de la soie, il évoque ses infortunes et les violences du voyage. Il parle déjà d’Ormuz, des routes terrestres et maritimes, des jeux de pouvoir et des risques que prennent marchands et missionnaires pour parcourir l’Ancien monde. C’est pour contourner le problème des dangers du commerce par voie de terre et les blocages politiques en chemin que Portugais et Espagnols se lancèrent dans l’aventure maritime par la circumnavigation de l’Afrique puis vers l’ouest, dans l’inconnu.

La mer était alors libre à ceux qui s’y aventuraient mais elle n’était pas sans dangers. Elle était le domaine de l’anarchie au sens premier du terme. Le principe qui prévalait alors était résumé par la formule no peace beyond the line, qu’on retrouve de manière plus polie dans le traité franco-espagnol de Cateau-Cambrésis de 1559  : « À l’ouest du premier méridien et au sud du tropique du Cancer […] la violence exercée par une des parties sur l’autre ne sera pas regardée comme une infraction aux traités ».

Pendant des siècles, il a donc été normal et même indispensable qu’un navire marchand soit armé. C’était l’époque des corsaires, ces capitaines qui, sur un mandat donné par leurs souverains dans une « lettre de marque », menaient une forme de guerre indirecte sur les eaux du globe, consistant à déstabiliser la logistique d’une puissance ennemie en haute mer en s’en prenant à sa marine marchande.  Au sens propre, elle constitue les prémices violentes de la guerre commerciale. D’ailleurs, si l’on utilise en français le terme de « guerre de course » pour désigner l’action des corsaires, l’allemand parle plus littéralement de handelskrieg et l’anglais de commerce raiding.  

Le monde de Suez

Cette époque dure jusqu’en 1856. À cette date, à Paris, après la guerre de Crimée, les puissances européennes adoptent une version formalisée du modus vivendi conclu deux ans plus tôt entre la France et le Royaume-Uni qui annonçait la fin de la guerre de course, des lettres de marque et des corsaires.

L’évolution positive de la relation franco-britannique fut pour beaucoup dans cette première tentative d’organisation « technique » du monde. La liberté de navigation en sécurité devenait un principe cardinal de l’arrangement planétaire que les marines des deux pays occidentaux se faisaient fort de faire respecter. La guerre de course étant abolie, armer un navire de commerce devenait inutile et même suspect. En dehors des conflits armés qui entraînaient le pavillon de leurs navires, les armateurs entreprennent donc progressivement de renoncer à cette pratique. Pour les protéger contre d’éventuelles violences non étatiques, ils peuvent désormais compter sur des « tiers garants » : les marines de guerre européennes, au premier rang desquelles la Royal Navy.

Le mouvement en faveur de mers libres et sûres était lancé. Ce n’est pas un hasard si c’est un an plus tard, en 1857, qu’est aboli le péage danois sur le détroit de l’Oresund qui permet de contrôler l’accès à la mer Baltique. Pendant plus de quatre siècles, les Danois étaient parvenus à imposer un droit de passage de 1 à 2 % de la valeur des cargaisons aux milliers de navires qui transitaient devant leurs côtes. C’est un taux de taxation similaire à celui demandé aujourd’hui par l’Iran pour laisser passer les pétroliers à Ormuz en 2026, soit environ 1 dollar le baril, un peu plus de 1 % au prix du brut actuel. À son abolition, le « droit du Sund » représentait encore le huitième des revenus de la couronne du Danemark mais il était perçu par les autres nations pour ce qu’il était  : un simple racket, dans la mesure où les Danois ne fournissaient aucun service — pas plus que l’Iran à Ormuz. 

Le tournant était pris. À partir de ce moment-là, on commence à considérer qu’il est normal de pouvoir naviguer librement et en sécurité dans les eaux internationales, y compris à travers un détroit, quel que soit son pavillon. Paradoxalement, la mise en service du canal de Suez en 1869 a sans doute contribué à accentuer cette perception  : en construisant une infrastructure coûteuse dont il fallait assurer l’entretien via des droits de passage importants mais parfaitement justifiés, on mettait par contraste en évidence le caractère scandaleux et disproportionné des péages dans les détroits sans service associé.

La protection de l’Atlantique

Au-delà de la date symbolique de 1856, il fallut un siècle, quelques échecs, des reculades et deux conflits mondiaux pour que le système commercial global soit organisé et pleinement pacifié.

Entre la fin de la « première mondialisation » en 1914 et sa refondation à Bretton Woods en 1944, l’instabilité préside en effet au repli sur les empires et leur commerce protectionniste, au chaos monétaire et à l’arrêt de la mise sur les marchés de certaines ressources. Cette situation aboutit à ce que Cordell Hull, le secrétaire d’État américain de 1933 à 1944 résumait ainsi  : « lorsque les marchandises ne franchissent plus les frontières, les armées le font ». Cette analyse libérale et commerciale de la crise mondiale faisait bien entendu peu de cas de la nature profonde des idéologies, mais elle pointait justement l’organisation d’un commerce international sûr, prévisible, assurable et efficace comme instrument indispensable à des rapports internationaux pacifiés. Pour ce faire, il fallait que, sur les mers au moins, liberté et sécurité soient la règle et la violence l’exception. Il fallait acter la fin d’un vieux débat européen sur l’appropriation des espaces maritimes et donner finalement raison à Hugo Grotius contre John Selden  : ce serait un « Mare liberum » et non « Mare clausum ». 

C’est le rôle que joue la Charte de l’Atlantique, véritable « feuille de route pour l’organisation du monde » qui, le 14 août 1941, fixe la liberté de navigation comme l’un des principes cardinaux à établir après la victoire contre le nazisme, à égalité avec l’intangibilité des frontières, l’autodétermination des peuples, la sécurité sociale, la stabilité des monnaies ou l’organisation d’une sécurité collective.

Cette liberté devant pouvoir être assurée en sécurité, la violence anarchique non étatique sur les mers recule, l’acceptation du droit de passage libre et inoffensif même dans les eaux territoriales et les détroits s’universalise et, en surplomb, la présence de l’US Navy sur toutes les mers du globe la fait respecter. En 1981, les États-Unis engagent par exemple une confrontation avec la Libye du colonel Kadhafi pour s’opposer à ses prétentions de « nationaliser » le Golfe de Syrte et font opérer leurs porte-avions dans la zone contestée. En 1995, pendant la crise des détroits, la marine américaine transite entre la Chine continentale et Taïwan. Elle continue d’ailleurs de le faire régulièrement, comme d’autres marines européennes. On peut également lire à cette aune la mobilisation de plusieurs marines dans une série d’opérations pour lutter contre la piraterie dans la Corne de l’Afrique..

Ce maintien de la sécurité sur les mers par l’engagement de « tiers garants » a eu pour conséquence de permettre le développement des « pavillons de complaisance ». Pendant des siècles, battre le pavillon marchand d’un grand pays n’était pas un luxe pour les armateurs mais une nécessité. Un navire porteur de la Red Ensign britannique pouvait compter, au-delà de ses propres armes, sur la garantie qu’une attaque contre lui entraînerait la réponse des navires de guerre battant la White Ensign, la marine anglaise ne répondant alors pas forcément aux attaques sur les autres pavillons. En offrant au monde une liberté de navigation sans contrepartie, en mettant fin à la guerre de course privée et en répondant aux demandes d’assistance en mer de tous les navires, les marines de guerre occidentales ont été un puissant moyen d’organisation du commerce international sans jamais percevoir de taxe de protection.

Bien entendu, c’était dans l’intérêt bien compris des pays occidentaux, et d’abord de l’hégémon américain. L’US Navy était l’un des piliers de la mondialisation qui ont permis de faire sortir du champ du commerce la plupart des risques extrêmes, impossibles à assurer, ce qui rendait possible l’édification de normes communes, la mise en place d’arbitrages et le bon fonctionnement du commerce, sans or ni fusil sur l’épaule, grâce à la compatibilité technique et à la confiance financière. 

Ce système a en outre permis de réduire la part du transport dans le coût des marchandises à échanger, au point qu’il ne représente aujourd’hui que quelques pourcents du prix final. La plupart des échanges mondiaux seraient en effet inabordables si le transport maritime se facturait toujours au prix du XVIe siècle. Avec le système post-1945, les actuaires ont pu donner des prix aux risques résiduels et les assureurs les prendre en charge. Le lien entre le PIB d’un pays et le développement de l’assurance est bien documenté : pouvoir s’assurer permet d’envisager la prise de risques économiques sans mettre en péril ce qui est acquis et sans devoir « s’auto-assurer », ce qui est toujours plus coûteux. 

La mer sans filet

Ce système repose sur la disparition des risques impossibles à assurer financièrement et donc sur l’existence d’un tiers garant pour se charger de ces extrêmes. Lorsque reviennent les risques impossibles à assurer, cet ordre déraille. C’est en partie le cas de ce qui concerne toutes les catastrophes potentielles liées au changement climatique, qui menacent les fondements mêmes de l’assurance. C’est aussi le cas en mer pour d’autres raisons, beaucoup plus politiques.

Le phénomène du retour des risques impossibles à assurer s’est observé dès février 2022 en Mer Noire  : sitôt communiquée la présence possible de mines navales, les armateurs ont déserté les eaux ukrainiennes même si aucun blocus n’avait été proclamé.  Au large d’Ormuz, dès le 1er mars 2026, soit le lendemain de l’offensive israélo-américaine sur l’Iran, le schéma s’est répété.

Dans des conditions où les assureurs ne sont pas capables de faire leur travail, les armateurs partent non pas parce que le risque serait trop élevé mais parce qu’il est devenu trop extrême et aléatoire pour être assurable sur le plan financier. Or nous arrivons manifestement à une situation où les marines occidentales ne sont physiquement plus capables de faire « respecter » la liberté de navigation et de la rétablir le cas échéant par la force.

Aux États-Unis, le pouvoir politique n’a plus la volonté d’employer « bénévolement » la marine américaine par la force ; ce revirement arrive aussi au moment où l’US Navy est confrontée  aux limites de ce qu’elle peut accomplir face au développement des capacités militaires des perturbateurs. Les échanges de l’administration Trump sur Signal qui ont fuité lors des crises de Bab el Mandeb ont été très clairs  : Washington ne voit plus ce rôle comme une mission correspondant à son intérêt et les Européens n’en sont plus capables seuls. Comme le résumait crûment dans l’un des messages de ces fuites le vice-président J. D. Vance : « 3 % du commerce américain passe par le canal de Suez. 40 % du commerce européen également. Il y a un risque réel que le public ne comprenne pas cela ou pourquoi c’est nécessaire. » . Au-delà du tour de force que constitue la sortie de la quasi-totalité de la force d’action navale française autour du porte-avions Charles de Gaulle, la France et ses alliés seraient bien incapables de rétablir seuls, par la force, la liberté de navigation à Ormuz.

La Chine : de l’État ingénieur à l’État corsaire

De manière intéressante, la Chine ne souhaite pas le faire non plus. 

Alors que sa prospérité actuelle repose largement sur un commerce maritime sûr, efficace et libre, Pékin n’a jamais montré un grand intérêt pour la liberté de navigation. Depuis son industrialisation vertigineuse, elle exporte principalement par voie maritime ses produits à ses clients. La Chine produit plus de la moitié de l’acier du monde, largement à partir de minerais de fer et de charbon de cokerie australiens ou sud-américains… Pourtant, chaque fois qu’une crise est survenue — comme lorsque les Houthis ont frappé en Mer Rouge — elle a toujours refusé de s’associer aux opérations internationales de protection du commerce maritime, préférant négocier seule, à son seul profit, le passage des navires qui lui importaient. La montée en puissance de la Chine — qui, sur mer, prend une dimension spectaculaire — ne semble donc pas s’accompagner d’un rôle d’hégémon bienveillant, « tiers de confiance » d’une mondialisation dont elle profite. 

De fait, la pratique chinoise ressemble plutôt à celle des pays européens avant 1856 qu’à celle des États-Unis au XXe siècle : une protection de son propre pavillon, des tendances à l’appropriation des espaces maritimes et une relative décomplexion face aux manœuvres de « corsaires » de la part de navires opérant sous pavillon civil mais en lien direct avec l’État. 

Le commerce est redevenu dangereux

Si les comportements américains et chinois persistent et que la faiblesse européenne perdure, ce ne sera pas la fin du commerce mondial. 

Mais de nouvelles interrogations existentielles émergeront pour les acteurs du fret maritime. Faut-il absolument prendre le pavillon américain pour être protégé  ? La marine française est-elle encore capable de garantir la circulation aux Européens  ? Faut-il créer un « pavillon marchand paneuropéen » confié à un « 28e État » fictif pour bénéficier de la réassurance commune de toutes nos marines  ? Faut-il revenir à « avant 1856 » et armer, de manière défensive, tous les navires marchands  ? 

Si nous n’en sommes pas à devoir répondre aujourd’hui à ces questions aux implications vertigineuses en termes de responsabilité, de loyauté des équipages, de règles d’engagement et de légitime défense, les tendances sont là et deviennent de plus en plus lourdes.

Ce qui se passe sur mer n’est pas une exception. Le moment que nous vivons marque le retour d’une idéologie mercantiliste puissante qui considère que le monde est un jeu à somme nulle dans lequel la coopération est moins intéressante que la confrontation. La tendance est à l’appropriation des structures communes qui ont présidé au bon fonctionnement de la mondialisation et à leur arsenalisation par les puissances qui peuvent prétendre les contrôler — de SWIFT à Logink en passant par Ormuz, le blé, le gaz, le pétrole, les terres rares, le dollar, les puces électroniques et les câbles sous-marins… 

Mais alors que les interdépendances mondiales sont colossales, le repli sur soi ne peut être une option que pour les plus grands empires. Pour tous les autres, il va falloir à nouveau trouver le moyen de naviguer, littéralement, dans des eaux troubles et dangereuses,  de faire face à des violences accrues dans les espaces communs, à des comportements hostiles et à des tentatives de racket. 

Il faudra à nouveau contourner les problèmes quand c’est possible mais aussi accepter que certains risques ne puissent plus être assurés de manière fiable par des moyens financiers et que, pour continuer à commercer, il faille porter son fusil à l’épaule. Dans cette nouvelle ère, qui ressemble beaucoup à un passé pas si lointain, les Européens devraient mettre à profit leur expérience unique.

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09.06.2026 à 19:16

Le régime iranien a une nouvelle doctrine

Matheo Malik

Comment « Meydân, Rue, Diplomatie » sont devenus les piliers d’un système en crise existentielle.

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Texte intégral (3569 mots)

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Le 7 juin 2026, après le tir de dizaines de missiles balistiques contre Israël, le général Majid Mousavi, commandant de la Force aérospatiale des Gardiens de la Révolution islamique, a diffusé une allocution dans laquelle il remercie le peuple révolutionnaire et revient sur les rassemblements pro-régime qui se tiennent en Iran depuis plus de trois mois. Pour lui, le soutien populaire explique l’ampleur des effets du « meydân » 54.

Le meydân et ses limites

Dans la doctrine des Gardiens de la Révolution, ce concept représente le pilier central de la puissance iranienne. Il désigne l’ensemble des actions menées sur le terrain : opérations militaires, frappes de missiles ou de drones, soutien direct aux groupes alliés de l’Axe de la Résistance (Hezbollah, Houthis, milices irakiennes, etc.) et présence militaire durable en Syrie, en Irak ou au Yémen.

Ce concept avait déjà été utilisé par le général Mousavi le 8 avril 2026 : « Deux semaines de vigilance nous attendent pour le meydân, la diplomatie et la rue. Les yeux éveillés du meydân, l’unité dans la rue : tels seront les acquis consolidés » 55. C’est dans ce contexte que la formule est devenue une doctrine à part entière, que les médias officiels n’ont pas tardé à qualifier de « clef du succès » 56 ou de « synergie de la puissance nationale » 57. Selon la propagande officielle, ce slogan définit une stratégie complète : le meydân crée des avantages, la rue les consolide, et la diplomatie les traduit en résultats politiques.

Dans le lexique officiel du régime, il renvoie à la présence opérationnelle des Gardiens. Il ne s’agit pas de la capacité militaire comme potentiel abstrait, mais de la volonté de la mettre en œuvre et d’en accepter les conséquences, à savoir les pertes humaines. Ainsi, dans le cadre de la guerre du printemps 2026, le meydân désigne les opérations de lancement de missiles et de drones, supervisées par la Force aérospatiale, d’une envergure sans précédent. En découle un capital diplomatique et une détermination politique renforcée, deux éléments qui font partie intégrante du meydân et en constituent la suite logique.

Ce capital a pourtant ses revers, que la communication d’État passe sous silence. Les opérations militaires ont un coût pour l’Iran et la population est la première victime de l’instabilité économique, de la pression sécuritaire quotidienne. C’est elle qui pâtit des infrastructures endommagées, sans compter le coût humain d’un régime et d’une guerre que les médias officiels ne cessent de présenter comme de justes sacrifices, mais que la société perçoit de plus en plus comme des dommages qui lui sont directement infligés. 

L’arsenal de la rue

Le deuxième concept de la doctrine, « la rue », est un moyen, pour le régime, de répondre en partie à cette contradiction. Les rassemblements nocturnes qui ont commencé en mars 2026 se sont peu à peu transformés en manifestations dignes des périodes de carnaval : concerts de musique, spectacles de rue, distribution de nourriture à grande échelle, et même célébrations de mariages avec des mariées en robe blanche, le tout aux côtés de récitants religieux, d’orateurs, et de responsables officiels, dont le président Pezechkian lui-même lors de la trentième nuit. 

Cet assouplissement relatif des mesures sécuritaires s’inscrit dans une stratégie politique délibérée : il s’agit de faire de ces rassemblements contraints une expérience sociale vivante et joyeuse, afin d’inonder les médias nationaux et internationaux d’images idéalisées, tout en faisant oublier que, seulement quelques mois plus tôt, ces mêmes places étaient le théâtre d’affrontements sanglants entre la population iranienne et les Gardiens. Certes, ces manifestations rassemblent les plus fidèles au régime, et non l’ensemble des Iraniens, mais il suffit au gouvernement de pouvoir compter sur une base solide pour promouvoir cette idée d’« unité nationale ».

Dans le cadre de ces rassemblements, plusieurs éléments sont mis en avant : la présence délibérée de femmes sans voile ; l’organisation d’un concert par un chanteur censuré, Gheysar, qui, l’année précédente, s’était produit à Tel-Aviv ; l’éventualité d’une libération prochaine du célèbre rappeur, Amir Tataloo, condamné à mort pour inimitié contre Dieu (moharebeh) et blasphème, qui serait désormais autorisé à remonter sur scène. Autant de transformations qui tendent à montrer que ces rassemblements sont utilisés par le régime pour faire croire à une adhésion qui ne concerne plus seulement ses partisans traditionnels. La cible principale de ces images de liesse populaire est évidente : les médias occidentaux, à qui il s’agit de montrer que le régime jouit d’un soutien bien plus large qu’on ne le croit. 

La promotion de la rue comme espace d’expression politique pro-régime intervient également à un moment de transition dans la gestion des affaires de l’État. La mort de Khamenei a créé un vide politique qui, comme dans tout régime fermé, constitue un moment périlleux : c’est au cours de cette période que de nouveaux prétendants émergent, que des coalitions se redéfinissent, et que les revendications sociales, habituellement réprimées, se font plus audibles. En rassemblant dans les rues une base de fidèles et en les autorisant à exprimer des formes contrôlées d’expression publique, comme le deuil, le sentiment d’unité, le soutien aux forces armées, le gouvernement iranien espère s’emparer d’un espace avant que celui-ci ne soit utilisé à d’autres fins par des acteurs concurrents. Ces rassemblements ont donc une fonction préventive. 

La rue est un instrument de consolidation du pouvoir en transition et non l’exhibition d’un pouvoir déjà consolidé. Quelques semaines avant sa mort, Ali Khamenei avait déclaré : « Si un incident survient, Dieu suscitera le peuple iranien » 58. Une fois Khamenei décédé, l’appareil médiatique du régime a fait de cette phrase la preuve d’une « prophétie accomplie », comme si elle annonçait directement sa disparition et les rassemblements du printemps 59. L’appareil idéologique du régime travaille à une articulation entre déclarations politiques et registre de la prophétie divine, afin de transformer la mort du leader religieux — un moment de grande vulnérabilité au sommet de l’État — en événement propre à susciter la mobilisation. 

La doctrine « meydân, rue, diplomatie » passe par ailleurs sous silence la question de la succession : quelle personne, avec quelle autorité, et selon quelle logique de légitimité pourra vraiment prendre sa place, même si Mojtaba Khamenei est désormais le Guide invisible et blessé de la République islamique ? Aucun des trois termes de la doctrine ne répond à cette question : le meydân ne désigne pas le nouveau Guide, la rue ne confère pas la légitimité successorale et le recours à la diplomatie, sans qu’on sache qui en sera le garant à long terme en cas d’accord, est à ce jour incomplet, pour ne pas dire insatisfaisant. 

Pire, il existe des tensions au sein même de la doctrine, entre ses trois mots clefs. Par exemple, la rue et la diplomatie sont par nature antithétiques : lors de ces rassemblements dans la rue, les partisans du régime plaident pour une posture sans compromis ; le jeu de la négociation implique au contraire que des concessions soient faites pour parvenir à un accord, ce que les Iraniens les plus maximalistes considéreraient comme un recul. De quoi opposer les acteurs, les manifestants et les négociateurs, qui ne peuvent s’accorder sur les termes de la victoire. Cette contradiction reste peu visible tant que les négociations demeurent au stade des généralités. Au moment où des choix s’imposeront, l’appareil idéologique du régime devra faire un effort de définition. En ayant transformé la mort de Khamenei en « résurrection populaire », il a montré qu’il en a la capacité. Cependant, cette tendance au grand récit national monté de toutes pièces, selon le contexte géopolitique, peut aussi se retourner contre le régime iranien, dont le crédit narratif n’est pas inépuisable.

L’avenir trouble d’une doctrine

La République islamique a connu, en moins de six mois, un ensemble de crises dont chacune aurait pu la renverser. En fusionnant les sphères militaire, sociale et diplomatique dans un récit ordonné, sa réponse doctrinale tripartite présente l’image d’une cohérence stratégique. Cette capacité à forger des récits communs pour rassembler la nation iranienne ne doit pas être sous-estimée.

Mais la pérennité de cette doctrine se heurte à deux crises structurelles que nulle combinaison de meydân militaire, de rue mobilisée et d’accord diplomatique ne pourrait éliminer.

La première est celle de la légitimité. Les massacres de janvier 2026 ont précédé la mort de Khamenei et toutes les crises ultérieures. Cette antériorité temporelle est clef : la doctrine « meydân, rue, diplomatie », énoncée quelques mois plus tard, s’est construite après les massacres de milliers de civils, réprimés dans un bain de sang. Le régime n’a pas changé : celui qui a répondu aux protestations de janvier 2026 par les armes est le même qui, peu de temps après, au nom de l’« unité dans la rue », a fait de cet espace public un lieu de rassemblements populaires qui constituent aujourd’hui l’un des trois piliers de sa solidité politique. 

Les massacres de janvier 2026 ne sauraient s’inscrire dans la longue généalogie des répressions ordinaires du régime. Cette répression était un choix structurel, non une mesure d’urgence. Un gouffre de plus en plus profond sépare désormais durablement le régime d’une large partie de la société iranienne : nul accord diplomatique, nulle nuit de rassemblement, nul travail de mise en récit ne pourra faire oublier la répression. 

Le mouvement « Femme, Vie, Liberté », en septembre 2022, avait montré que toute une génération pouvait s’émanciper du cadre idéologique du régime. Ce dernier y avait répondu par des massacres, des arrestations massives et des condamnations à mort. Aujourd’hui, les exécutions se poursuivent sans relâche, tandis que les prisons ne désemplissent pas, signes d’un régime qui ne doit sa survie qu’à son seul pouvoir répressif.

La seconde est la crise économique. L’inflation accumulée a réduit la monnaie nationale à une fraction infime de sa valeur, avec pour conséquences la pénurie de biens essentiels, l’effondrement progressif du pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires. Aucun grand récit national ou médiatique ne peut en faire oublier les effets. Cette crise n’est pas un défi passager mais résulte des sanctions accumulées, d’une mauvaise gestion systémique, de l’emprise économique des Gardiens et d’une corruption institutionnalisée. Aucun de ces facteurs ne disparaît avec un accord diplomatique. Pendant ce temps-là, le régime iranien doit simultanément financer ses opérations militaires et son appareil de répression, maintenir la ferveur populaire dans des rues qu’il doit quadriller et occuper tout en jugulant une économie en voie d’effondrement, le tout avec des ressources limitées promises à l’épuisement. 

Ces deux crises travaillent continuellement un régime que la mémoire de la rue menace d’effondrement. Il a beau investir l’espace public de ses manifestations populaires artificielles, de sa musique d’État et de ses discours millimétrés, le souvenir des massacres de janvier 2026 et, avant eux, de septembre 2022, continue de l’habiter.

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