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27.08.2026 à 06:00

Dronophobie : enquête sur le mal du XXIe siècle

Louis Puel

En Ukraine, soldats et psychiatres découvrent le traumatisme d’une arme qui bouleverse les frontières de la guerre.

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Texte intégral (6481 mots)

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Le fusil à pompe s’est encore enrayé, et l’on se demande si les soldats qui attendent leur tour à l’orée du bois ne se posent pas tous la même question : que se passerait-il si la cible n’était pas une assiette orange vive propulsée dans les airs d’un terrain d’entraînement de la région de Kharkiv, mais un véritable drone russe chargé d’explosifs ? Les quelques secondes que « Rybak » passe à agiter frénétiquement la culasse pour éjecter une cartouche semblent soudain durer une éternité. Quelques semaines plus tôt, le premier contact des recrues avec un drone, alors un simple Mavic lancé pour un entraînement, les avait pris par surprise : peu l’imaginaient aussi rapide et agile, bien loin de la parabole prévisible dessinée dans les airs par le plateau de ball-trap.

Mais le drone domine la guerre, tout le monde cherche des parades à tous les niveaux, et le nuage de grenaille du fusil à pompe a la faveur de nombreux soldats sur le front. Autant alors l’enseigner à ces hommes récemment mobilisés et bientôt destinés au front : il ne leur reste qu’une journée dédiée à la lutte anti-drones, puis une marche de trois jours comme examen final.

Un par un, ils se succèdent donc dans une gorge de ce terrain d’entraînement vallonné et empoignent pour la première fois cette arme de conception israélienne et de fabrication ukrainienne. Les cartouches sont spécifiquement conçues pour la lutte anti-drones. Les boîtes qui les contiennent affichent, avec un certain optimisme, l’image d’un drone russe à longue portée. L’arme est en fait pensée pour abattre ces petits engins à faible portée qui pullulent sur le champ de bataille, plutôt que les Shahed de 2,50 mètres d’envergure qui s’abattent régulièrement sur les villes de l’arrière.

À la manœuvre derrière le lanceur de ball-trap, « Santa » a doctement expliqué aux hommes comment et quand utiliser cette arme. L’enrayement répété est, reconnaît-il, un problème. S’il devait lui-même repartir au front, l’instructeur n’hésiterait pas et garderait sa kalachnikov.

Une recrue de la 28ème brigade mécanisée ouvre le feu sur une cible attachée à un drone – 8 juillet 2026

Là où les filets tiennent encore

Avec une lenteur suppliciante, la guerre est arrivée aux portes des deux dernières grandes villes du Donbass encore sous contrôle ukrainien. Il n’y a pas si longtemps, des hommes comme ceux de la 28e brigade s’entraînaient encore dans les carrières noyées des abords de Kramatorsk. L’entraînement se déroule désormais à plusieurs dizaines de kilomètres de là, loin des villes peu à peu transformées en champs de bataille. Le 21 août, l’administration ukrainienne de la région de Donetsk a officiellement classé 35 les villes de Sloviansk et de Kramatorsk comme « zones de combat ». Plusieurs dizaines de milliers de personnes vivent encore à Kramatorsk et dans la ville voisine de Sloviansk. Cafés, restaurants et salons de coiffure continuaient de tourner cet été et de servir une clientèle de plus en plus masculine et militaire. Dans ce purgatoire si particulier, plus vraiment à l’arrière mais pas encore tout à fait au front, la menace du drone domine les esprits.

Elle n’est pourtant peut-être pas, en cet été 2026, la plus potentiellement dévastatrice. Un drone FPV (pour « First Person View », lorsqu’une caméra montée sur le drone permet à l’opérateur de voir le point de vue de l’appareil) est chargé de quelque trois kilos d’explosifs, et peut être détruit de différentes manières : un filet peut l’empêtrer, un système de brouillage peut le mettre au sol et une balle de Kalachnikov ou de fusil à pompe peut l’abattre en vol. Cette menace est bien différente de celle d’une bombe planante de 250 ou 500 kilos, capable de raser un bâtiment entier et contre laquelle aucune défense n’existe pour l’instant. Lancées à plusieurs dizaines de kilomètres du front par des chasseurs russes hors de portée des systèmes anti-aériens ukrainiens, ces bombes s’écrasent tous les jours sur le Donbass, provoquant un grondement régulier et levant des colonnes de fumée à l’horizon.

Mais si la bombe planante est une arme redoutable, le drone est la seule présence permanente. Si la bombe détruit, le drone FPV — et la simple menace de sa présence — transforme immédiatement l’environnement. La toile de filets anti-drones qui s’est étendue dans la ville à partir du printemps, et qui prolonge ses mailles sur plusieurs dizaines de kilomètres le long des axes permettant d’entrer et de sortir de Kramatorsk et Sloviansk, en est l’illustration visuelle la plus flagrante. On trouve un pylône tous les quatre ou cinq mètres et ces filets (souvent des filets de pêche arrivés de Bretagne, d’Italie ou encore des Pays-Bas) sont tendus pour former des tunnels. Les constructions sont fragiles et la routine du conducteur dans la région implique aussi de croiser régulièrement des soldats installés sur des échafaudages pour faire ce que l’un d’entre eux qualifie avec un sourire de « travail d’orfèvre ». Le filet ne cesse de s’abîmer, mais rarement à cause de l’action de l’ennemi : ce sont plutôt le vent, les branchages qui s’accumulent sur la canopée ou une voiture peut-être qui s’est écrasée contre l’un des pylônes. Il faut alors grimper et, à coups de colsons, retisser soigneusement cette immense toile. Au pied de l’échafaudage, un homme scrute le ciel, sa kalachnikov le plus souvent appuyée contre une palissade avoisinante.

Le tunnel du filet anti-drones marque l’entrée d’un espace qui n’est pas celui de la ligne de front. Le drone y est encore, peut-être plus pour longtemps, intermittent.

Le front n’est pas là où les filets anti-drones tiennent et protègent, mais là où ils pendent en lambeaux inutiles, ayant été frappés à de multiples reprises dans des environnements trop exposés pour qu’on puisse y envoyer des soldats les réparer.

Dans cet espace intermédiaire, où le filet anti-drone constitue une protection contre une menace réelle mais pas encore accablante, la présence du drone vient d’abord entraver et étouffer le mouvement. En effet, c’est surtout celui des véhicules que le pilote de drone cherche à contrôler, et c’est donc de celui-ci que découle le risque. Se déplacer devient alors une source de réflexion. Ai-je vraiment besoin de prendre la voiture aujourd’hui ? D’emprunter ces quelques kilomètres de route entre Sloviansk et Kramatorsk, qui sont le plus souvent surveillés par des drones de reconnaissance russes ? Evgueni Pavenko, pasteur protestant de Kramatorsk qui a déjà connu, il y a quelques mois, la frappe d’un drone sur un train, raconte avec un sourire nerveux comment le drone en vient à dominer : croiser les restes calcinés d’une voiture, entendre le bourdonnement d’un drone FPV et courir, courir pour se cacher durant des moments encore suffisamment espacés pour permettre un semblant de vie normale entre deux frappes. La menace ne grandit pas de manière égale et les quartiers les plus proches du front sont aussi les plus exposés. L’administration de Kramatorsk a ainsi cessé la collecte des déchets dans plusieurs zones du sud et de l’est de la ville au cours de l’été, car le risque de frappe de drone y est devenu trop élevé.

Même le filet, devenu symbole visuel de l’emprise du drone sur l’espace et l’esprit, n’est pas une panacée : « Ça n’arrête qu’un FPV, un Lancet va tranquillement passer au travers », grogne un soldat au bord d’une route, occupé à tenir l’échafaudage branlant sur lequel l’un de ses hommes répare un filet. En ville, il faut aussi laisser des ouvertures devant chaque maison, immeuble ou croisement : autant d’endroits par lesquels un drone peut facilement s’introduire. Et un couloir totalement hermétique peut se transformer en piège mortel si un drone parvient malgré tout à y entrer, empêchant alors toute fuite des véhicules sur la route. « Mais enfin, on se sent quand même plus léger en rentrant sur une route avec ces filets », lance un sapeur. À côté de lui, un autre l’interrompt : « Enfin, ça dépend… Certains vont voir le filet et se disent : “Bon, ça veut dire que les drones volent par ici…” ».

Les « petits dieux »

Le silence se fait soudain dans la pénombre du salon, la conversation est interrompue par le mouvement sur l’imposant écran de ce poste de commandement de bataillon installé dans une bicoque anonyme de Kramatorsk. Un flux vidéo unique est venu remplacer la dizaine d’images en direct de drones provenant du front de Kostiantynivka. Confortablement installés sur un divan, « Kuma », un navigateur de 35 ans, « Balkan », un pilote de 26 ans, et « Pasitchnik », un sapeur de 29 ans, observent en professionnels la manœuvre d’un de leurs collègues, sans doute lui aussi installé quelque part dans Kramatorsk. 

Sur l’image en noir et blanc, le drone survole une route déserte, puis descend doucement au-dessus d’une rangée d’arbres. On devine le pilote réfléchir quelques instants, son navigateur lui indiquant peut-être la cible de cette mission : une position retranchée russe composée de sable et de rondins de bois qui dépassent légèrement du bosquet. Le drone descend et se pose nonchalamment sur l’un des rondins. Quelques flammes apparaissent avant que l’image ne soit coupée. On n’a vu personne sur ces images d’une position russe et « Balkan » ne pense pas que les pilotes eux-mêmes savaient si la position était occupée ou non. Quoi qu’il en soit, une casemate de détruite, c’est une opportunité en moins de se cacher et de se reposer pour les groupes d’assaut russes tentant de dépasser Kostiantynivka, à 20 kilomètres au sud.

Kuma, Balkan et Pasitchnik (dont le nom de guerre « apiculteur » fait référence à sa profession dans le civil) combattent là où les filets anti-drones ont depuis longtemps perdu toute utilité. Ils vivent lors de ces rotations avec le drone comme présence constante et lancinante. Leur statut de membres d’équipage de drones en fait des cibles privilégiées pour les pilotes russes. Pour se rendre sur leur position, non loin de la ville de Kostiantynivka, ils ont, comme beaucoup, abandonné les véhicules, même blindés et cintrés de cages de métal, que les pilotes visent en priorité. C’est en scooter électrique qu’ils descendent cette route jonchée de carcasses de véhicules calcinés et encore quadrillée de filets anti-drones déchirés et inutiles. Ils doublent régulièrement des robots sur roues chargés de munitions ou de vivres, qu’ils rangent sur le côté pour éviter un véhicule revenant à tombeau ouvert du front. Le scooter a l’avantage d’être plus discret qu’un véhicule à quatre roues, tout en étant bien plus rapide et moins fatigant qu’une marche à pied. Le drone a transformé l’environnement et le mouvement. Il remodèle aussi l’esprit de tous ceux qui vivent sous sa surveillance. Pasitchnik n’hésite pas quand on lui demande s’il considère l’artillerie comme plus ou moins stressante que la frappe de drone : « Beaucoup moins, bien sûr. L’obus est aveugle, il ira s’écraser à une centaine de mètres de vous la plupart du temps, et dans tous les cas, il ne vous poursuivra pas. »

En effet, le drone a industrialisé la traque, une activité guerrière autrefois réservée aux snipers et à de petits groupes de commandos. Il est éminemment personnel, chaque attaque étant menée avec la conscience directe qu’il y a derrière un pilote qui observe, dirige et s’adapte. Le missile ou l’obus ne visent que des coordonnées, alors que le drone et l’homme qui le dirige visent une personne. Un pilote qui n’a pas trouvé sa cible peut, avant de tomber à court de batterie, jeter son drone sur la première voiture venue. Un drone peut pénétrer délicatement par la fenêtre d’un immeuble, regarder à gauche et à droite, prendre le temps de la réflexion. « C’est intéressant, ce moment », me confiait l’année dernière un pilote de drone en mettant sur pause une vidéo montrant l’un de ses vols sur son téléphone — image figée où deux soldats russes dans un champ viennent d’apercevoir le drone ukrainien et commencent à courir dans deux directions opposées. « À ce moment, vous décidez qui vit et qui meurt », continue l’homme. Le pilote de drone, dit-il doucement, est un « petit dieu ».

Un détecteur de drone capte le flux vidéo d’un drone en vol au-dessus de Kramatorsk – 9 juillet 2026

Sur le front, la menace permanente des drones transforme également les hommes. Ioulia Matvieieva, une professionnelle de santé mentale, réalise régulièrement des formations aux premiers secours psychologiques avec des unités de l’armée ukrainienne : « Dans une situation typique de stress aigu, vous avez d’abord le déclenchement de l’épisode stressant, qui va ensuite culminer avant de prendre fin. » « Mais avec des attaques de drones, il n’y a jamais de début ou de fin clairement définis de l’épisode ; c’est une période prolongée que vous passez dans l’attente d’une attaque. » Les spécialistes évoquent un mélange d’hypervigilance et d’anxiété anticipatoire.

Sur le front, presque tout est d’abord affaire de bruit, raconte Balkan, impressionnante figure de guerrier trapu et barbu. Il faut écouter en permanence pour pouvoir réagir : c’est d’ailleurs l’avantage de ces scooters électriques utilisés par les pilotes, bien plus silencieux qu’un 4×4 qui risquerait de couvrir le bruit d’un drone. Des détecteurs de drones existent, capables même d’intercepter le flux vidéo d’un drone ennemi, mais les appareils à fibre optique sont indétectables par ce biais. La seule solution est donc de détecter ce bourdonnement caractéristique qui peut être isolé ou se transformer en insoutenable ruche lorsque des dizaines de drones opèrent dans la même zone. Il faut écouter pour pouvoir se cacher, explique Balkan : « Parce qu’en tirant, vous risquez de révéler votre position ; le flash d’une rafale de mitrailleuse est très visible sur une caméra. » Mieux vaut alors trouver un fourré et attendre, attendre, jusqu’à ce que le bourdonnement s’estompe ou qu’une explosion retentisse. Et de reprendre alors la marche.

Cette tension constante est épuisante, explique Yuliia Matvieieva : « C’est comme de rouler pied au plancher ; si vous le faites trop longtemps, vous aurez un accident ou vous tomberez à court d’essence, mais c’est simplement impossible de le faire en permanence. » À quelle vitesse ? Sur le front, les hommes perdent environ la moitié de leur efficacité au bout de dix jours dans leurs casemates, estime Balkan. La crainte des drones isole également les hommes de la lumière naturelle (sortir, c’est risquer d’être repéré et donc touché), sans parler du manque de sommeil.

Un trouble mal nommé

La question de la manière dont cette menace et cette peur constantes des drones transforment les hommes n’a pas encore trouvé de réponse. Les exemples et les anecdotes abondent au détour des conversations : un ami de ce sapeur ukrainien qui croit entendre des drones même lorsqu’il n’y en a pas ; un autre traumatisé par un coup de tonnerre ; un soldat incapable de monter dans une voiture après avoir été blessé par une frappe de drone alors qu’il conduisait son véhicule. Il s’agit d’une forme particulière de stress post-traumatique appelée « dronophobie » et qui reste encore sous-étudiée.

Le 9 juin, un séminaire en ligne organisé par « Ti Yak ? » (« Comment tu vas ? »), une initiative de promotion de la santé mentale fondée par la première dame d’Ukraine, tente de dresser un premier état des lieux des connaissances. Face à une audience en ligne de plusieurs centaines de professionnels de santé venus des quatre coins de l’Ukraine, le psychiatre Serhiï Andriïtchenko présente un tour d’horizon de ce qu’il qualifie lui aussi de phénomène « complexe et encore mal étudié ». Il utilise le terme « dronophobie », qu’il qualifie néanmoins d’imparfait : « Il serait plus correct, à l’heure actuelle, de qualifier la dronophobie d’« anxiété liée aux drones ». Pourquoi ? Parce que l’aspect le plus important n’est pas simplement la peur, mais « une réaction psychique pathologique à un stimulus précis. »

Si la réaction à une attaque de drone est différente de celle qui survient lors d’une frappe d’artillerie, c’est d’abord en raison de la « visualisation » de la menace, explique le psychiatre : le soldat ou l’habitant de Kramatorsk peut voir le drone arriver, alors que l’obus est invisible. Les deux armes diffèrent également par le son : le sifflement de l’obus ne se fait entendre qu’à la toute dernière seconde, trop tard pour réagir, alors que le bourdonnement des drones sur le champ de bataille entraîne « une pression acoustique constante ».

« Autrement dit, cette présence est ressentie en permanence, en particulier par les militaires sur le champ de bataille. Ils ne cessent de se dire que le ciel est envahi par une multitude de drones, sans jamais pouvoir vraiment comprendre à qui ils appartiennent. S’agit-il des nôtres ou de ceux de l’ennemi ? Que se passe-t-il ? » Tout cela débouche sur un sentiment d’être constamment pris pour cible, qui, selon le psychiatre, est décuplé par la consommation de vidéos montrant des frappes de drones, et qui peut donner l’impression inconsciente d’une omnipotence du drone, qui touchera toujours sa cible. Or, la majorité des drones FPV échouent à toucher leur cible. 

Il n’hésite pas à appeler à la censure des chaînes Telegram qui diffusent ces vidéos et s’inquiète aussi de l’impact psychologique des drones sur les pilotes eux-mêmes. La distance, explique-t-il, peut entraîner un sentiment « d’impunité » chez le pilote, qui peut mener à un « désir d’infliger de la douleur et des blessures ». Une tentation difficile à ignorer dans le « safari humain » perpétré par les forces russes à Kherson : une campagne de frappes de drones contre la population civile de cette ville du sud de l’Ukraine, que l’ONU a dénoncée l’année dernière comme un « crime contre l’humanité » 36.

La menace du drone est personnalisée, rendue plus aiguë par la conscience qu’un homme est à la fois acteur et témoin de cette violence. Même la prévention de la menace ne peut se faire sans nourrir cette anxiété permanente : le détecteur de drones capable d’intercepter les flux vidéo d’appareils pousse ainsi à une surveillance constante, de toute façon indispensable. cas terrible et sans doute unique dans l’histoire de l’humanité d’un outil permettant aussi à la proie de voir le point de vue du chasseur alors que le drone s’abat.

Le psychiatre évoque surtout les effets neurologiques : « On observe une hyperactivité de l’amygdale. Le cerveau est constamment en état d’alerte, ce qui entraîne un type de réaction impulsive : hypervigilance, irritabilité, etc. La surcharge sensorielle et le fait de scruter et d’écouter en permanence épuisent les centres de contrôle du cerveau. Cela entraîne une détresse cognitive. » L’impossibilité pour le cerveau de profiter d’un moment de calme pour assimiler les informations et les replacer dans leur contexte entraîne l’épuisement et peut déboucher sur ce que le psychiatre qualifie d’attitudes « contre-intuitives », par exemple s’exposer au danger au lieu de s’en préserver.

L’élastique qui ne retrouve plus sa forme 

Épuisante et intenable à terme, cette hypervigilance à laquelle les soldats sont soumis sur le front est pourtant parfaitement rationnelle. « C’est important de le rappeler », insiste Yuliia Matvieieva. « Face à une menace de mort, il est normal d’être hypervigilant et de constamment scanner son environnement. » La peur du drone n’est pas, à ce stade, « post-traumatique », le traumatisme étant toujours en cours. Lorsqu’elle dure plusieurs semaines ou plusieurs mois, l’épuisement se mêle alors à l’accoutumance.

Mais il arrive toujours un moment où le soldat quitte sa position — à pied, en scooter ou peut-être dans un véhicule blindé —, monte dans une voiture et roule vers l’arrière, d’abord sous des filets anti-drones intacts, puis sur une route sans protection, car celle-ci n’est plus nécessaire. Le silence se fait, mais l’hypervigilance reste présente. « Beaucoup de soldats me disent que plus ils s’éloignent du front, plus ils se sentent anxieux », confie Yuliia Matvieieva. Elle évoque l’image d’un élastique tendu trop longtemps et incapable de retrouver sa forme originelle. C’est alors seulement que l’anxiété devient pathologique. Serhii Andriichenko avertissait dans son séminaire que la « dronophobie » n’est pas pure et se mélange à des formes plus classiques de stress post-traumatique. L’hypervigilance persiste et se transforme en une tentative de garder le contrôle au-delà du rationnel : un homme pourra ainsi, durant une attaque de drones Shahed, se rapprocher des fenêtres pour tenter d’apercevoir le drone, alors même qu’il n’a aucun moyen de l’arrêter, ou éviter de passer par un parc trop exposé à une possible frappe de drone (même si la ville est totalement hors de portée de tout drone FPV). Comme dans les formes plus classiques de PTSD, le son est un déclencheur de traumatismes. Il y a tant de sons qui peuvent rappeler le bourdonnement du drone FPV : une tondeuse dans la cour d’un hôpital militaire, l’accélération d’une voiture électrique, une simple vidéo sur un téléphone.

Sur la route en approche de Sloviansk – 6 juillet 2026

Le problème ne disparaîtra pas, et l’Ukraine fait déjà face à la perspective d’une nation traumatisée par les drones. 

Non loin de Kramatorsk, un psychologue militaire en congé dans une datcha de campagne soupire : « Tout le monde souffrira de PTSD, ce sera juste une question de degré. » 

Déjà, une poignée d’incidents donnent un aperçu du traumatisme du moment et des potentiels problèmes futurs. Ainsi, ce jugement d’un tribunal de Kiev, publié l’été dernier pour des faits survenus en avril 2025, relate un incident parmi tant d’autres : « Interrogé à l’audience, le prévenu a pleinement reconnu sa culpabilité, s’est sincèrement repenti et a déclaré au tribunal qu’il avait passé la commission médicale militaire (VLK) le 5 avril de cette année, et qu’il s’était rendu à son unité militaire au volant de son propre véhicule le 6 au matin. Près de la ville d’Ouman, il s’est arrêté pour se reposer et sa voiture a été percutée par un autre véhicule. À la suite de cet incident, une patrouille a été appelée sur les lieux et la voiture a été enlevée par une dépanneuse. Il s’est ensuite rendu à Kiev et a séjourné chez des connaissances. Ce jour-là, il a logé dans l’appartement de ces connaissances. Le matin, il s’est levé et a commencé à consommer de l’alcool — une bouteille de whisky qu’il avait reçue en cadeau. Il a décidé de nettoyer son arme, puis il lui a semblé entendre le bruit d’un drone. Il est sorti sur le balcon et a commencé à tirer. Il s’est alors rendu compte qu’il faisait jour et qu’il n’y avait aucun drone. Il a déclaré avoir participé à la guerre en tant que volontaire et souffrir d’une peur des drones. Il avait assisté à la mort d’un frère d’armes sous ses yeux. Il détient un permis valide pour l’arme avec laquelle il a tiré. »

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19.08.2026 à 15:15

Dans un appel aux Ukrainiens, Fedorov défie Zelensky (texte intégral)

Louis Puel

L’ancien ministre de la Défense vient-il de provoquer la plus grave crise politique depuis le limogeage de Zaloujny ?

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Texte intégral (3275 mots)

Le 16 juillet, Volodymyr Zelensky a limogé son ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov, dans le cadre d’un remaniement ministériel controversé. Le départ de cette figure populaire, qui a joué un rôle de premier plan dans la transformation de l’armée, notamment en matière de drones et de technologie, a ouvert en Ukraine la crise politique la plus importante depuis le limogeage de Valery Zaloujny, l’ancien commandant en chef de l’armée. 

Plusieurs manifestations ont éclaté à travers le pays, alors qu’un effet domino s’enclenchait dans les institutions de l’armée. Le colonel Pavlo Yelizarov, commandant adjoint de l’armée de l’air, avait dénoncé « un coup dur porté à la défense du pays » et démissionné aux côtés d’influents conseillers dont Serhii Beskrestnov, l’un des experts ukrainiens les plus reconnus en matière de drones, et l’ancien conseiller de Fedorov, Serhii Sternenko.

Le président ukrainien avait expliqué sa décision en déclarant vouloir préserver l’« unité » du commandement militaire. Cette décision avait toutefois été perçue comme une victoire de l’ancienne garde de l’armée, incarnée par le commandant en chef Oleksandr Syrsky, critiqué pour son style de commandement « soviétique », qui provoque des pertes élevées parmi les rangs de l’armée, et pour entretenir un réseau d’officiers fidèles qu’il récompense par des postes de commandement.

L’analyste ukrainien Tatarigami, ancien officier jouissant d’une voix influente dans les cercles militaires, avait déclaré à ce moment : « Le président Zelensky a préféré le confort de l’ancienne garde, incompétente, au changement et à une nouvelle vision ».

Le 21 juillet, sous la pression des manifestants, Zelensky limoge à son tour le commandant en chef de l’armée Syrsky et nomme à son poste Mykhaïlo Drapatyi. Fedorov a refusé plusieurs postes qui lui ont été proposés, dont celui de vice-Premier ministre, et demandait depuis à revenir à la Défense.

Hier, 18 août, le président ukrainien a décidé de nommer définitivement Ievhenii Khmara au poste de ministre de la Défense, fonction qu’il occupait par intérim depuis le 16 juillet. Sa nomination doit désormais être approuvée par la Rada, mais cette annonce a définitivement fermé la porte à un retour de Fedorov.

Le discours que nous traduisons ci-dessous a été publié hier, mardi 18 août dans la soirée, sur Youtube avec le titre « Звернення до українців : про корупцію, кризу управління і Україну, яку ми маємо побудувати » (Appel aux Ukrainiens : sur la corruption, la crise de la gouvernance et l’Ukraine que nous devons construire). 

Il s’agit d’une prise de parole inédite dans le débat politique ukrainien : il se présente comme une adresse directe au peuple ukrainien et une remise en question profonde de l’autorité du président Zelensky, dont Fedorov appelle à vérifier son soutien réel dans le pays en organisant des élections. 

Fedorov avait été nommé au ministère de la Défense en janvier. Originaire de Zaporijia, une ville située à une trentaine de kilomètres du front, il incarnait l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants dans le domaine de la défense. Avant sa nomination, il avait dirigé le ministère de la Transformation numérique pendant plus de six ans, où il a notamment joué un rôle actif dès 2022 dans la mise en service de terminaux Starlink. Il est la troisième personnalité la plus populaire en Ukraine, derrière Zelensky et Igor Terekhov, le maire de Kharkiv. 

Depuis l’entrée en vigueur de la loi martiale en février 2022, il est impossible d’organiser des élections en Ukraine. L’article 108 de la Constitution prévoit que le chef de l’État doit exercer ses fonctions jusqu’à l’élection d’un nouveau président. Au début de cette année, des rumeurs ont circulé selon lesquelles l’Ukraine aurait commencé à préparer l’organisation d’une élection présidentielle et d’un référendum sur un éventuel accord de paix avec la Russie, sous la pression de la Maison-Blanche. Lorsque le président américain Donald Trump avait laissé entendre l’année dernière que Kiev « se servait de la guerre » pour éviter la tenue d’un scrutin, Zelensky avait répondu que l’Ukraine était « prête à organiser des élections » dans un délai de 60 à 90 jours, à condition que ses alliés garantissent leur sécurité.

Si Zelensky jouit toujours d’une grande popularité, elle est en baisse par rapport au début de la guerre. Plusieurs scandales de corruption au sein de son cercle rapproché ont pesé sur son image ces derniers mois, et conduit à la démission de son influent directeur de cabinet, Andriy Yermak. Le président ukrainien a limogé aujourd’hui même l’une de ses principales collaboratrices après qu’un perquisition a été menée à son domicile par les autorités chargées de la lutte anti-corruption.

Selon les quelques sondages disponibles, en cas d’élection, le plus grand défi pour Zelensky ne serait pas Fedorov, mais Zaloujny, qui occupe depuis mars 2024 le poste d’ambassadeur à Londres et qui reste la personnalité la plus populaire du pays avec 66 % de confiance selon un sondage KIIS d’avril. Il est suivi par Fedorov (63 %) et Zelensky (56 %).

La prise de parole de Fedorov ne mentionne pas son avenir politique, et il ne déclare pas vouloir défier Zelensky, mais elle pourrait éloigner certains de ses partisans. Oleksandr Merezhko, député proche de Zelensky, a déclaré avoir soutenu le retour de Fedorov à la tête du ministère de la Défense, mais avoir jugé son idée d’organiser de nouvelles élections « très dangereuse et irréaliste » : « Cela affaiblirait le pays, notre unité et notre résilience. C’est pourquoi je pense que l’idée d’organiser des élections fait malheureusement le jeu de Poutine. ». 

Christopher Miller, le correspondant du Financial Times à Kiev a écrit dans une publication sur X : « Les réactions de la part des responsables ukrainiens, des députés et de la société civile sont toutes relativement similaires : choc, consternation face aux critiques extraordinaires de Fedorov à l’égard de l’État, à son défi politique lancé à Zelensky et à son appel controversé à la tenue d’élections alors que les bombes russes continuent de tomber. “Il est pressé parce que les gens risqueraient de l’oublier d’ici un an”, explique une personnalité politique de premier plan à Kiev qui a toujours soutenu Fedorov. Il ajoute : des élections en temps de guerre “enterreraient le pays”. 37 »

Sa prise de parole intervient alors que l’Ukraine connaît des succès importants sur le front. La semaine dernière, Zelensky a annoncé que l’armée avait repris en six mois le contrôle de 745 km² de territoire occupé par la Russie, et libéré 26 villages dans les régions de Dnipropetrovsk, Donetsk et Zaporijia, dans le sud du pays. Les frappes en profondeur sur le territoire russe, visant raffineries et entrepôts, fragilisent de plus en plus la stratégie du Kremlin qui pourrait préparer, après le simulacre de scrutin de septembre, une nouvelle mobilisation.

Nous vivons l’une des périodes les plus difficiles et les plus décisives de notre histoire. 

Chaque jour, la Russie nous rappelle à qui nous avons affaire. Elle essaie non seulement de nous briser sur le front, mais aussi de faire de la peur une partie de notre vie quotidienne. Elle cherche à nous forcer à nous habituer aux sirènes, aux explosions, aux pertes, à l’idée que la guerre durera éternellement. Mais nous ne pouvons pas nous y habituer, et nous ne pouvons pas permettre à la Russie de décider de l’avenir de l’Ukraine. C’est précisément à ce moment que l’Ukraine est confrontée à des défis colossaux. 

La guerre continue, l’ennemi change de tactique, nous devons produire des armes plus rapidement, introduire de nouvelles technologies, négocier avec nos partenaires et prendre des décisions cruciales chaque jour. 

Dans une telle situation, un pays ne peut pas se permettre d’être sans ministre de la Défense pleinement nommé. Ce n’est pas normal. Dans un pays qui se bat chaque jour pour sa survie, la politique de défense ne peut pas être en mode temporaire. 

Mais le problème est beaucoup plus large qu’un seul poste ou qu’un seul ministère. 

Nous devons répondre à une question fondamentale. Comment l’État doit-il fonctionner si la guerre dure des années ? Si elle dure encore un an, deux ans, trois ans, la Russie peut-elle effectivement avoir le droit de décider quand les Ukrainiens pourront à nouveau élire leur gouvernement ? Je suis convaincu que non. 

La démocratie ne saurait être otage de la Russie. Nous nous battons précisément parce que nous voulons rester un État européen libre. C’est pourquoi nous devons trouver un mécanisme légal, sûr et réaliste permettant à l’Ukraine de rétablir un processus démocratique complet, même en cas de guerre prolongée. C’est difficile. Il faut garantir le droit de vote des militaires, des millions d’Ukrainiens à l’étranger et des habitants des régions proches du front. Il faut garantir la sécurité du processus électoral, l’indépendance des institutions et la confiance dans le résultat. 

Mais la difficulté ne signifie pas l’impossibilité. L’Ukraine a déjà maintes fois accompli ce que le monde considérait comme impossible. Nous pouvons trouver une solution à cette situation également. Car la démocratie n’est pas un luxe en temps de paix. Elle fait partie de ce pour quoi nous nous battons aujourd’hui. 

Il y a une autre raison pour laquelle cette conversation est nécessaire maintenant. Les gens ne peuvent pas vivre indéfiniment dans un État où ils ne comprennent pas pourquoi certaines décisions sont prises, pourquoi certaines réformes avancent et d’autres sont bloquées, ou encore pourquoi les décisions nécessaires sur le front aujourd’hui traînent dans les bureaux pendant des mois. 

Il est particulièrement dangereux lorsque la société a le sentiment que le critère principal de nomination d’une personne n’est pas son professionnalisme, les résultats obtenus ou sa capacité à changer le pays, mais sa loyauté personnelle envers le système. 

Un État moderne ne peut pas fonctionner ainsi. Et encore moins un pays qui mène une guerre existentielle. Nous devons aussi parler de corruption. Non pas parce que c’est un mot populaire, mais parce qu’en temps de guerre, la corruption prend une toute autre signification. 

En temps de paix, l’argent volé signifie une route mal entretenue, un hôpital ou une école en mauvais état. 

Pendant la guerre, l’argent volé peut signifier un drone qui n’a pas été acheté, des munitions qui n’ont pas été livrées, un système de défense aérienne qui n’a pas été déployé, une voiture qui n’a pas évacué un blessé. Une technologie qui aurait pu être mise en production, mais qui ne l’a pas été. 

La corruption pendant la guerre n’est pas seulement un problème financier. C’est une question de notre capacité à survivre et à vaincre. Chaque hryvnia qui aurait dû servir à la défense doit y servir. Pas à remplir une poche privée, pas à acheter une influence politique, pas à maintenir des schémas personnels, pas à conserver un poste.

La corruption n’est qu’un symptôme. Le problème principal est beaucoup plus profond. Nous avons une crise systémique de gouvernance. L’ancien système fonctionne trop souvent selon ses propres règles. Il se protège, a peur du changement, adopte lentement des décisions, punit l’initiative et récompense la loyauté. Il peut également conserver des structures inefficaces pendant des années simplement parce que tout le monde y est habitué. 

Or, l’État est un système qui doit avoir des objectifs clairs, une stratégie et des équipes efficaces. La gestion du Parlement doit être basée sur le programme de la majorité, les valeurs et les principes, et non sur des intérêts privés dans les secteurs de la défense, de la pharmacie, du jeu et de la fiscalité. Le Parlement est le cœur de la démocratie ukrainienne, pas sa bourse. Et la guerre ne pardonne pas cela. 

L’Ukraine a besoin d’un principe très simple. Le pouvoir implique la responsabilité. Si vous avez reçu des pouvoirs, assumez la responsabilité des résultats. Si vous avez reçu un budget, montrez ce qui a été fait. Si vous avez reçu un poste, expliquez quels résultats vous avez obtenus. Les gens peuvent traverser des moments extrêmement difficiles. Les Ukrainiens l’ont déjà prouvé. Mais il y a une chose qu’il est très difficile de supporter indéfiniment : Le sentiment d’injustice. 

Quand une personne risque sa vie au front et que quelqu’un vole pendant la guerre. Quand une entreprise paie des impôts et subit l’arbitraire des forces de l’ordre. Quand une personne talentueuse ne peut pas changer le système parce qu’elle n’en fait tout simplement pas partie. Quand des décisions sont annoncées à la société, mais que personne n’explique pourquoi elles ont été prises. C’est ainsi que se détruit progressivement le plus important : la confiance entre le citoyen et l’État. Cette confiance doit être restaurée.

Il y a une autre chose dont nous devons parler. L’espoir. L’espoir que demain sera meilleur. L’espoir que ce pays change. L’espoir qu’après tous nos sacrifices, nous ne retomberons pas dans le même système dont nous avons essayé de nous éloigner pendant des années. Nous ne nous battons certainement pas pour un pays sans espoir. Nous nous battons pour un État où chacun sent que sa voix compte. 

Les Ukrainiens ont toujours fait confiance à leur gouvernement. Surtout pendant la guerre. Des millions de personnes ont accepté des restrictions, des difficultés et des sacrifices incroyables parce qu’elles comprenaient que le pays devait tenir bon. Et c’est une énorme responsabilité pour tout gouvernement. Ce crédit de confiance ne donne pas le droit d’agir sans explication. 

C’est un devoir d’être encore plus honnête avec la société. C’est ici qu’un principe simple de nouveau contrat social doit exister. Le citoyen fait confiance à l’État, l’État est honnête avec le citoyen, le citoyen remplit son devoir, l’État remplit le sien. L’homme protège le pays, le pays protège l’homme. Les gens n’exigent pas que l’État soit infaillible. Ils comprennent à quel point cette guerre est difficile. Ils comprennent qu’il n’y a parfois pas de solutions parfaites, mais ils ont droit à la vérité. C’est ainsi que la confiance est restaurée. 

Avec la confiance, l’espoir revient. 

L’espoir qu’après cette guerre, l’Ukraine ne sera pas seulement un pays qui a survécu, mais un pays devenu plus fort, plus juste et plus libre. Nous n’avons pas le droit de laisser l’ancien système priver les Ukrainiens de cet espoir. 

Nous avons déjà un ennemi. C’est la Russie. La Russie ne cherche pas seulement à nous prendre notre terre, elle veut prouver que le modèle ukrainien de liberté est voué à l’échec. C’est pourquoi l’Ukraine doit prouver le contraire.

L’Ukraine peut à la fois se battre et rester une démocratie. Les élections ne se résument pas à un bulletin de vote. C’est le moment où le gouvernement se tourne vers le citoyen et dit : « Voilà ce que nous avons fait, maintenant vous décidez si vous nous faites encore confiance. » C’est ce principe qui distingue un État démocratique d’un système où le pouvoir décide lui-même du moment où la société peut l’évaluer. Nous ne devons pas permettre à Poutine de décider quand les Ukrainiens peuvent élire leur gouvernement. La démocratie ukrainienne ne doit pas dépendre de la bonne volonté du Kremlin. 

Nous avons vu nos militaires faire l’impossible chaque jour. Nous avons vu nos ingénieurs créer en quelques mois des technologies pour le développement desquelles les grandes entreprises internationales ont besoin d’années. Nous avons vu de jeunes Ukrainiens qui n’attendent pas que quelqu’un résolve un problème à leur place. Ils trouvent eux-mêmes des solutions. Nous avons vu des gens qui, après une nuit blanche passée sous les bombardements, se rendent au travail le matin et continuent. Continuent à construire le pays. Nous avons vu des personnes qui ont perdu leur maison, leur entreprise, leurs proches, mais qui n’ont pas perdu la foi en l’Ukraine. Quand nous voyons de telles personnes, nous comprenons que le problème de l’Ukraine ne vient certainement pas des Ukrainiens. Notre peuple est prêt depuis longtemps à construire un autre pays. 

Maintenant, notre État doit être digne de son peuple. 

Un État où les institutions sont plus fortes que les noms. Où le résultat est plus important que la loyauté. Où la vérité est plus importante que la commodité politique. Où la corruption ne vole pas notre avenir. Où le peuple ukrainien n’est pas un simple observateur, mais la source du pouvoir. L’État existe pour le citoyen. Les institutions existent pour obtenir des résultats. L’armée existe pour défendre le pays. Le pouvoir existe pour servir l’Ukraine. Jamais pour lui-même. 

C’est une telle Ukraine que nous devons construire. C’est cette Ukraine que nous devons défendre. Et c’est cette Ukraine que nous devons laisser à ceux qui viendront après nous.

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06.08.2026 à 06:00

L’Ukraine peut-elle gagner la guerre aux entrepôts ?

Louis Puel

Pour mesurer le succès de la stratégie de profondeur de Kyiv, il faut comprendre l'importance de Wildberries dans la Russie de Poutine.

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Texte intégral (9431 mots)

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Depuis le 18 juillet 2026, l’Ukraine a étendu sa campagne de « sanctions à longue portée » et, en plus de frapper des sites de raffineries de pétrole russes, a visé plus d’une douzaine de sites logistiques appartenant à l’entreprise Wildberries. Premier acteur du commerce en ligne russe, Wildberries n’est pas seulement un « Amazon russe », mais remplit le rôle de plusieurs entreprises de premier plan en même temps : il s’agit à la fois d’Amazon, du Bon Coin, de FedEx et du Crédit Agricole. Sa chute aurait donc des conséquences bien plus importantes qu’une simple perturbation temporaire de la vente de carburant. 

Pour comprendre la manœuvre stratégique ukrainienne, il faut analyser cette entreprise très particulière, conçue sur mesure pour répondre aux défis considérables que posent la géographie et l’espace russes. 

Une entreprise unique dans le paysage économique russe

Fondée en 2004 par Tatiana Kim, née à Moscou, issue de la minorité coréenne implantée dans les provinces russes du Pacifique et l’une des rares personnes à avoir fait fortune sans bénéficier de la privatisation sauvage des grands monopoles d’État soviétiques, Wildberries fait partie des quelques entreprises réellement productives de l’économie russe qui n’ont bénéficié d’aucune position dominante, d’aucun passe-droit ou de prébendes, et qui ont su répondre de manière inventive aux immenses besoins de la population après la décennie noire des années 1990.

En effet, Wildberries n’est pas uniquement un détaillant assis sur une logistique et un catalogue ultraperformants, à l’instar du groupe de Jeff Bezos. C’est une « place de marché » virtuelle (ou marketplace) qui relie plus d’un million de vendeurs déposant leurs produits dans les entrepôts de l’entreprise à des centaines de millions de consommateurs. Capable de mettre en contact vendeurs et acheteurs d’un bout à l’autre de cet immense pays de 17 millions de km², l’entreprise s’est rapidement rendue indispensable en Russie (mais aussi en Biélorussie, en Arménie, en Géorgie, au Kazakhstan, au Kirghizistan, au Tadjikistan et en Ouzbékistan), grâce à sa capacité à pallier les lacunes de la logistique traditionnelle héritée de l’Union soviétique.

Grâce à son modèle novateur, la Russie est donc passée, en quelques années, d’un système centralisé inefficace et en ruine à des échanges en ligne généralisés. Ceux-ci permettent aux petites et moyennes entreprises ainsi qu’aux « auto-entrepreneurs » locaux de se connecter à l’ensemble du marché national, voire à une grande partie de l’ancien espace soviétique, et de pratiquer des prix compétitifs.

Avec sept millions de commandes quotidiennes, l’entreprise représente aujourd’hui près de la moitié du marché national du commerce en ligne. Son enseigne violette est présente jusque dans les plus petites localités et symbolise la résilience de l’économie et sa capacité à se réinventer sans copier un modèle occidental, qui n’aurait pas été pertinent dans ce contexte.

Le modèle intégré d’Alibaba plutôt que celui d’Amazon

Grâce à ses succès et à sa proximité avec de nombreuses entreprises russes, Wildberries a cherché à étendre son activité. En février 2021, l’entreprise a ainsi acquis la banque Standard-Crédit, un établissement alors modeste, classé 400e par les actifs, et doté de 302 millions de roubles de fonds propres. Depuis, rebaptisée Wildberries Bank, elle a connu une croissance spectaculaire : ses actifs sont passés de 3,1 à 57,1 milliards de roubles en 2024, et son capital de 483 millions à 21 milliards. Une part substantielle de son bilan est constituée de créances sur des entreprises (dont beaucoup vendent leurs produits sur la plateforme en ligne). Contrôlant à la fois la distribution et le crédit, le conglomérat se rapproche ainsi davantage du modèle d’Alibaba ou de JD.com que de celui d’Amazon.

Ce système est simple et repose sur cinq « mouvements ». 

Avant toute chose, le groupe vend des produits sur sa plateforme en ligne, qui se distingue dans le paysage russe par sa clarté et son efficacité logistique. Il propose ensuite des crédits à la consommation, qui encouragent à consommer davantage. Grâce à sa position d’hébergeur privilégié, l’entreprise offre également des crédits aux vendeurs pour qu’ils produisent plus de marchandises, stockées dans les entrepôts de la marque. Via sa filiale bancaire, elle collecte des intérêts sur ces prêts, ainsi que des commissions sur les ventes. Elle contrôle ainsi les paiements et retient les fonds des vendeurs dans son propre système bancaire, augmentant ainsi sa taille de bilan. Grâce à ces « incitations », les vendeurs sont encouragés à adopter l’ensemble de ces services et deviennent dépendants de l’environnement numérique, logistique et financier créé pour les accompagner.

Cette intégration s’est encore renforcée au printemps 2026, lorsque VTB, une banque contrôlée par l’État, a annoncé l’acquisition d’une participation minoritaire dans l’ensemble des actifs fintech du groupe, à commencer par 5 % de la Wildberries Bank, par le biais d’une émission d’actions dont la valeur dépasse 540 milliards de roubles 38.

C’est précisément ce qui rend la campagne ukrainienne particulièrement difficile à gérer pour les autorités russes : l’efficacité de l’entreprise l’a placée en position de force sur le marché, en faisant un géant dont les services sont indispensables aux entreprises russes petites et moyennes et qui ne pourraient être remplacés qu’au prix fort, ce qui entraînerait la faillite des moins compétitifs. Sa chute éventuelle provoquerait donc un raz-de-marée dans l’ensemble du pays, touchant très durement les entrepreneurs dont certains ont déjà perdu l’ensemble de leur marchandise stockée dans les entrepôts visés par Kiev. Elle conduirait également mécaniquement à une hausse du coût de la vie pour l’ensemble de la population et des producteurs. C’est précisément la dernière chose dont le Kremlin a besoin alors que la campagne en Ukraine patine depuis le début de l’année 2026.

Une fusion controversée et inégale

Une faillite de Wildberries aurait des retombées politiques d’autant plus lourdes que le Kremlin est directement impliqué : en poussant l’entreprise à fusionner avec Russ, une firme de publicité numérique ciblée proche du Kremlin, il en a fait un rouage du système. Cette opération avait aussitôt été approuvée et encouragée publiquement par Vladimir Poutine, qui y voit un moyen d’encourager les exportations russes.

L’entité résultant de cette fusion, РВБ (ou RWB, pour Russ Wildberries), est désormais valorisée à environ 12,6 milliards de dollars 39. Cette fusion doit néanmoins être analysée sous l’angle politique autant qu’économique.

Officiellement, ce rapprochement devait permettre de proposer un écosystème réunissant une marketplace, de la publicité, des paiements, de la logistique et des services numériques, mais on peut se demander quelle est la plus-value réelle pour une entreprise déjà très performante. En 2023, Wildberries a réalisé un chiffre d’affaires de 538,7 milliards de roubles et un bénéfice net de 18,9 milliards, contre respectivement 27,9 milliards et 4,86 milliards pour le Russ Group. Malgré cette disproportion (19 fois plus de chiffre d’affaires et 4 fois plus de bénéfices nets), la fusion de 2024 a attribué 65 % de la nouvelle entité à Wildberries et 35 % à Russ, ce qui a provoqué des interrogations et des protestations vives.

Les critiques les plus virulentes sont venues de Vladislav Bakalchuk, alors époux de la fondatrice Tatiana Kim et dirigeant de l’entreprise, qui s’est publiquement opposé à l’opération. Dénonçant ce qu’il a qualifié de « prise de contrôle hostile » de Wildberries par des acteurs extérieurs, Bakalchuk a présenté la fusion comme le résultat de pressions politiques plutôt que comme une décision dictée par des considérations économiques. Le conflit s’est rapidement transformé en une affaire à la fois familiale, économique et politique. Ces contestations ont culminé en septembre 2024 avec une altercation armée devant les bureaux de Wildberries à Moscou, qui a fait plusieurs victimes 40.

Cet épisode est plus généralement symptomatique d’une dégradation des droits de propriété, fondamentaux pour tout système capitaliste régulé. Dans le pays de Vladimir Poutine, conserver un actif, même s’il s’agit de l’un des plus performants de l’après-URSS, suppose de se placer sous la protection d’un patron proche du pouvoir. Avec cette fusion, Wildberries est devenu un rouage du système, redevable et dépendant de lui. Surtout, cette immixtion du pouvoir politique dans la vie d’une des entreprises majeures de l’écosystème russe semble avoir créé les faiblesses que les Ukrainiens sont en train d’exploiter.

Une campagne plus efficace que celle contre l’essence ?

L’ampleur des destructions causées par les forces armées ukrainiennes est désormais mesurable. Plus de 800 000 mètres carrés, soit environ 14 % des capacités logistiques du groupe, ont été détruits ou gravement endommagés, pour une valeur de marchandises estimée à environ 250 milliards de roubles 41. Tatiana Kim a évoqué un montant supérieur à 1,3 milliard de dollars et rappelé, dans une prise de parole récente, que les assurances ne couvrent pas les frappes de drones 42.

Les centres d’Elektrostal (360 000 mètres carrés) et de Kotovsk (ouvert en mai 2025 et contenant près de 54 millions d’articles) ont été les premiers à prendre feu, faisant huit morts et près de quatre-vingt-dix blessés. Les entrepôts de Krasnodar et de Nevinnomyssk ont été incendiés dans la nuit du 21 au 22 juillet, ceux de Chouchary et d’Outkina Zavod, près de Saint-Pétersbourg, le 22 juillet, ceux de Simféropol, le 24 juillet, ceux d’Ekaterinbourg, le 25 juillet, ceux de Riazan, le 28 juillet, ceux de Penza et de Sarapoul, dans la nuit du 29 au 30 juillet, ceux de Volgograd et de Zelenodolsk, dans la nuit du 30 au 31 juillet. Le 2 juillet, le hub de Novossemeïkino (178 600 mètres carrés), qui dessert la Volga et le centre de la Russie européenne, a été à son tour incendié. Une quinzaine de sites ont ainsi été touchés en une quinzaine de jours.

Trois caractéristiques distinguent cette séquence d’une simple accumulation de frappes.

  • La profondeur d’abord : Ekaterinbourg se situe à plus de 1 700 kilomètres de la frontière, et Novossemïkino à environ 800 kilomètres des positions ukrainiennes les plus avancées.
  • La couverture géographique, ensuite, s’étend de l’oblast de Moscou au Caucase du Nord, de la Baltique à l’Oural et à la Volga. C’est toute la Russie d’Europe qui est sous le feu, ce qui provoque un retournement inédit : alors qu’elle constitue habituellement un atout dans les conflits, l’immensité du territoire russe est désormais un handicap, car il est impossible de protéger l’ensemble des sites sensibles avec des moyens de défense anti-drones et anti-missiles.
  • Enfin, la propagation à d’autres entreprises : le 31 juillet, Ozon a dû évacuer son centre logistique à Zelenodolsk, en Tatarstan, situé à proximité immédiate de celui de Wildberries. Le site est resté intact et l’origine de l’incendie reste incertaine 43, mais cet événement pourrait présager une extension de la manœuvre à un autre géant de la distribution qui souffre des mêmes faiblesses systémiques, bien que son modèle soit plus décentralisé.

La cible est-elle licite ? Le point aveugle du droit

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky qualifie ces opérations de « sanctions à longue portée ». Ce vocabulaire n’est pas anodin : le gouvernement ukrainien inscrit ainsi délibérément son action dans le registre de la coercition économique, et non dans celui de la lutte armée. Fin juin, le président avait annoncé une opération de quarante jours visant à contraindre Moscou à négocier. Les raffineries ont été visées en premier lieu, provoquant des pénuries de carburant, puis les plateformes logistiques. La campagne contre Wildberries s’inscrit donc dans la continuité d’un dispositif préexistant et ne constitue pas une réorientation radicale de la stratégie ukrainienne.

Par ailleurs, Zelensky affirme que les entrepôts touchés approvisionnaient l’armée russe en composants de drones, en équipements de navigation et en matériel sous sanctions, et que ces frappes sont une réponse aux attaques russes contre les infrastructures civiles ukrainiennes, notamment électriques 44.

Le droit admet qu’un bien civil apportant une contribution effective à l’action militaire puisse faire l’objet d’une attaque proportionnée. Toute la difficulté réside dans l’appréciation de cette contribution. Des analystes ont documenté la présence de gilets pare-balles et de composants de drones sur la plateforme, ainsi que l’utilisation de celle-ci par des groupes de volontaires équipant des unités. Comme dans beaucoup d’autres forces armées, les procédures d’acquisition officielles du ministère russe de la Défense ne couvrent que l’armement, laissant tout le reste transiter par les circuits marchands ordinaires 45. Pour pallier ces insuffisances, les soldats et les citoyens russes ont, pour une bonne part, recours à Wildberries. La plateforme se contente d’héberger, de stocker et d’acheminer, sans qu’il soit possible de déterminer si elle le fait par complaisance ou par simple indifférence commerciale, alors même que cette activité représente un gain non négligeable.

Au regard du modèle complexe dans lequel l’imputabilité est difficile à établir, on constate que le droit actuel, élaboré dans un monde où l’usine d’armement se distinguait nettement de la minoterie, se heurte à une infrastructure dont la fonction militaire n’est ni vraiment voulue ni réellement organisée, mais qui est tout de même substantielle.

La question dépasse le cas russe, car, si l’argument ukrainien est admis, les entrepôts d’Amazon ou d’Alibaba deviendraient, en cas de conflit majeur, des objectifs potentiels. S’il est écarté, l’adversaire disposerait alors d’un sanctuaire logistique. Aucune de ces réponses n’est satisfaisante et, surtout, ne permettrait de réguler l’intensité de la violence dans un conflit futur. Il est donc nécessaire de réfléchir aux catégories les plus pertinentes, permettant d’arriver à une réduction réelle des souffrances causées aux civils. En cela également, les retours d’expérience et l’interprétation à venir des opérations de la guerre d’Ukraine seront primordiaux pour les autres sociétés européennes au lendemain du conflit. 

Une manœuvre indirecte sur l’épine dorsale logistique russe ?

Le tripartisme « force, puissance, pouvoir » permet de situer l’objectif avec exactitude. La force désigne l’instrument militaire. La puissance correspond à la capacité d’un ensemble social à produire et à soutenir la force dans la durée. Le pouvoir renvoie à l’aptitude à obtenir l’obéissance sans recourir à la contrainte. Les frappes n’ont pas atteint la force russe : aucune unité n’a été détruite et aucun système d’armes n’a été neutralisé. Elles touchent la puissance par le provisionnement et visent le pouvoir par l’usure du consentement. Enfin, la désignation de ces opérations par l’Ukraine comme des « sanctions » confirme cette lecture d’une manœuvre indirecte, qui met à profit une faille tactique russe pour attaquer un objectif susceptible d’affaiblir les lignes logistiques et de briser l’effort de guerre.

Sur l’échiquier stratégique, la campagne opère un déplacement oblique. Renonçant à la case militaire, où le rapport de force lui est défavorable, Kiev joue une case adjacente mal gardée.

Selon une grille de lecture que j’ai développée dans mes travaux 46, la nouvelle séquence stratégico-tactique est donc une stratégie défensive indirecte, couplée à une tactique offensive directe. Sur le plan stratégique, l’Ukraine reste sur la défensive et évite l’affrontement direct avec les forces ennemies, qu’elle contourne en visant l’économie qui les sous-tend. Au niveau tactique, les frappes de drones sont offensives et directes, portées sans intermédiaire sur l’objectif. Cette combinaison inverse la séquence classique, dans laquelle l’offensive stratégique commande la manœuvre tactique. Il n’est possible que parce que le drone à longue portée permet de dissocier la profondeur de frappe du rapport de force général : on atteint l’arrière adverse sans avoir pris l’initiative sur le front.

Il ne s’agit donc pas d’une escalade verticale, mais d’une nouvelle séquence stratégico-tactique élaborée grâce à « la libre activité de l’esprit », pour reprendre les termes de Clausewitz.

Le transfert du risque : la véritable onde de choc

L’effet le plus lourd ne pèse donc pas sur les bâtiments, mais sur la répartition des pertes. Le 7 juillet, soit avant le début de la campagne, Wildberries a modifié son contrat de partenariat afin de se décharger de toute responsabilité en cas de force majeure résultant de frappes d’artillerie, de drones ou de missiles 47. Face à l’indignation, l’entreprise a annoncé, le 22 juillet, des indemnisations présentées comme volontaires, promettant de soutenir en priorité les plus petits entrepreneurs 48. De nombreux vendeurs déclarent toutefois n’avoir rien perçu, et les premières prises de parole de Tatiana Kim laissent entendre que l’entreprise ne compensera pas les pertes subies dans ses entrepôts. En a-t-elle seulement les moyens ?

Conséquence décisive : la crise n’est pas absorbée par une entreprise capitalisée et politiquement protégée, mais pulvérisée entre des centaines de milliers de micro-entrepreneurs sans filet de sécurité, souvent endettés pour constituer leur stock. Le risque de guerre a été contractuellement déplacé vers le maillon le moins capable de le supporter. Ce transfert constitue le choc le plus puissant pour le tissu économique russe, bien plus que les incendies.

Il détermine également la nature de la crise à venir. Une faillite de cet acteur « too big to fail » (protégé politiquement et systémique, ce qui interdit à l’État de le laisser disparaître) demeure improbable. Le gouvernement examine des mesures de soutien (prêts bonifiés, allègements fiscaux, subventions) 49, et envisage même la nationalisation totale ou partielle comme solution ultime. Cependant, les finances russes, déjà sous tension en raison de la guerre et des sanctions, ne pourraient pas supporter cette nouvelle charge sans difficulté et devront trouver une solution économiquement viable permettant de distribuer des produits de façon compétitive sur le territoire le plus étendu du globe.

La cible bancaire, véritable objectif de la campagne  ?

C’est néanmoins cette brèche financière que Kiev cherche désormais à élargir. Le 27 juillet, Denys Chtilerman, dirigeant de l’industrie de défense ukrainienne, a explicité la logique du ciblage prioritaire de l’entreprise. Selon lui, Wildberries serait le premier emprunteur de Russie et son partenariat avec VTB, banque contrôlée par l’État, en ferait un objectif de premier plan, car son effondrement entraînerait celui de plusieurs autres établissements 50. La plateforme n’est pas seulement un objectif, elle est un vecteur vers le système bancaire. C’est donc en toute connaissance de cause que l’Ukraine a cherché à enfoncer le clou. Notons d’ailleurs que le premier grand sinistre subi par le groupe a été accidentel : l’incendie de l’entrepôt de Chouchary, près de Saint-Pétersbourg, en janvier 2024, précisément frappé par un drone le 24 juillet 2026 51. C’est peut-être l’ampleur des pertes annoncées qui a nourri l’imagination stratégique des Ukrainiens.

Quelques signaux confirment l’exposition du secteur bancaire et financier. Sberbank envisage d’augmenter ses provisions et a abaissé sa prévision de croissance russe pour 2026 à 0 ou 0,5 %, contre 0,5 à 1 % précédemment. La banque surveille particulièrement les petites entreprises 52. À la dette du groupe s’ajoutent les prêts contractés par les vendeurs pour financer leur stock ; un défaut simultané de ces prêts constituerait une seconde vague de créances non honorées.

Un troisième aspect mérite également notre attention. Le taux de chômage en Russie se situe actuellement autour de 2,1 %. Les bâtiments peuvent être reconstruits plus facilement que les employés d’entrepôt peuvent être remplacés. Il faudra désormais rémunérer le risque, car les employés les plus compétents de Wildberries, qui ont contribué à la réussite de l’entreprise, pourront facilement retrouver du travail sur un marché très demandeur de savoir-faire, dans des conditions moins exposées.

Propagation numérique et contrat social

Un multiplicateur doit être ajouté à l’analyse matérielle. Des dizaines de vidéos montrant des colonnes de fumée ont circulé sur les réseaux sociaux russes. S’y ajoutent celles, plus redoutables, de vendeurs qui se filment en larmes pour expliquer que l’incendie a détruit leur marchandise, leur activité, et parfois leur unique source de revenu. La numérisation du sensorium 53 fait que l’effet recherché ne réside plus dans le bâtiment, mais dans le regard : la frappe détruit un hangar ; sa diffusion détruit la certitude que la guerre reste lointaine.

Elle touche au point le plus sensible du dispositif intérieur russe. La stabilité du régime repose en effet sur un échange implicite : l’acceptation des restrictions politiques en échange d’un accès à une consommation moderne et en constante amélioration. Ce contrat a survécu à l’entrée en guerre précisément parce que la vie quotidienne des grandes villes n’avait pas été bouleversée. Le commerce de détail avait déjà connu, en 2026, sa première contraction du nombre de points de vente depuis plus de vingt ans 54.

Les petits entrepreneurs ruinés, qui font partie de la classe moyenne émergente du pays, deviendraient une source de ressentiment d’un nouveau type. Entrés tardivement dans la contestation, ils seraient peu suspects d’anti-poutinisme primaire, ce qui pourrait entraîner d’autres catégories de la population dans la grogne.

Ce que cette campagne enseigne

Frapper la logistique de consommation ne vise pas la capacité de l’État à faire la guerre, mais celle de la société à maintenir une vie normale. Cette coercition touche chaque citoyen et est presque indéfendable. Elle a néanmoins un coût pour l’agresseur, en l’occurrence l’Ukraine. Selon des sources ukrainiennes, les frappes du 18 juillet répondaient à la destruction de terminaux de Nova Poshta, le logisticien postal ukrainien 55. La réciprocité est la seule règle qui semble efficace, mais son efficacité est incertaine. Rien n’indique pour l’instant que la dégradation de la consommation se traduise par une inflexion de la position russe, et l’histoire des campagnes de coercition économique incite à la prudence.

Reste l’enseignement le plus général. Les hubs de tri et les plateformes numériques concentrent une valeur stratégique comparable à celle des dépôts de munitions du siècle dernier, avec cette différence décisive qu’ils sont civils, visibles et immobiles. Toute société qui a confié son approvisionnement quotidien à quelques dizaines de bâtiments en tôle a, sans le savoir, construit un centre de gravité d’une grande vulnérabilité. La campagne de juillet 2026 en apporte la preuve en Russie. Ce n’est pas une exception. Si l’Europe veut prendre au sérieux la perspective d’un conflit avec la Russie, elle doit dresser dès maintenant un inventaire rigoureux de ses faiblesses potentielles en matière d’approvisionnement et d’infrastructure financière, afin d’éviter toute mauvaise surprise stratégique.

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