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20.06.2026 à 08:46

À quoi sert la géopolitique ?

Ramona Bloj

Le fondateur de la revue Hérodote retrace l’histoire d’une discipline longtemps marginalisée, aujourd’hui centrale.

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Texte intégral (1429 mots)

Durant mes années étudiantes, je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu parler de géopolitique. C’était un mot absolument honni. L’usage qu’en avaient fait les nazis l’avait rendu suspect, si bien qu’on ne l’employait pas.

Au fond et avant même la Seconde Guerre mondiale, les géographes français étaient de toute façon mal à l’aise avec les questions politiques. Ils se référaient toujours à Vidal de la Blache, dont l’ouvrage majeur, le Tableau géographique de la France (1903), excluait tout à fait les phénomènes politiques. Vidal était l’initiateur d’une géographie rurale et régionale qui, appliquée à la France, n’accordait qu’une place dérisoire à Paris, ce qui contribuait à son désintérêt pour les enjeux politiques. 

Pour ma part, bien que formé dans cette atmosphère vidalienne, je me suis très tôt intéressé aux rapports entre géographie et politique. Je me souviens d’ailleurs que, lorsque j’ai passé l’agrégation de géographie, nous avions à travailler une question d’histoire qui portait sur Charles Quint. La plupart de mes camarades géographes trouvaient cela sans intérêt et se demandaient en quoi l’étude de cette question pourrait bien leur être utile. Je m’empressais de les détromper en leur faisant remarquer que Charles Quint était roi d’Espagne et empereur d’Allemagne et prenait donc la France en étau. Aujourd’hui, on dirait que Charles Quint déployait une géopolitique !

L’autre raison de la longue exclusion de la politique du champ des études géographiques tenait au poids longtemps prééminent du communisme. Pour les communistes, ce n’est pas seulement la géopolitique, mais la géographie en général qui était regardée avec suspicion. Dans le monde communiste, la géographie était considérée comme une manière sournoise de faire de la géopolitique. Plus généralement, la géographie était tenue pour une discipline fondamentalement réactionnaire. Les seuls à avoir conservé un enseignement géographique digne de ce nom dans le monde communiste étaient les Polonais. 

Mon ami cubain, Juan Pérez de la Riva, dont j’avais fait la connaissance lors du Congrès culturel de La Havane de 1968, m’avait rapporté un témoignage direct de ce discrédit de la géographie en terre communiste. Petit-fils du dernier gouverneur espagnol de Cuba, il avait dû s’exiler en raison de son implication dans une tentative de coup d’État. Il avait finalement atterri à Grenoble où il avait été formé à la géographie par Raoul Blanchard. Revenu à Cuba après 1959, il y enseigna l’histoire et la géographie. Une nuit, alors que nous étions tous les deux dans la Sierra Maestra, il m’a fait part de ses envies de suicide. Il était écœuré d’avoir reçu pour consigne des autorités castristes, elles-mêmes sous influence soviétique, de ne plus enseigner la géographie. 

Les choses n’étaient guère différentes en Europe. Je me souviens encore de mon premier cours de géographie dispensé à Vincennes. Alors que l’amphi était plein à craquer, une délégation d’étudiants, pour la plupart des historiens, était venue m’interpeller. Ils exprimaient haut et fort leur refus de faire de la géographie, une discipline qu’ils assimilaient à la « réaction ». Je leur ai répondu qu’ils n’avaient pas tort, que certains discours géographiques étaient tout à fait réactionnaires. Il n’y avait de ma part rien de démagogique à le reconnaître. Mais je leur ai dit que ce n’était ni une généralité ni une fatalité. Et que d’ailleurs, le plus grand des géographes français, Élisée Reclus, avait été condamné à mort pour son engagement communard. La géographie ne se réduisait donc pas à la la version conservatrice dominante héritée de Paul Vidal de la Blache.

Le rapport à la politique de Vidal était d’ailleurs plus complexe que je ne le pensais alors. Un jour, dans une librairie anglophone de Paris, je suis tombé sur un livre en anglais intitulé Un siècle de géographie. Quelle ne fut pas ma surprise d’y voir présenté Vidal de la Blache comme un « géographe politique ». Une affirmation que l’auteur étayait par une référence à un livre de Vidal dont j’ignorais jusqu’alors complètement l’existence : La France de l’Est. J’ai filé derechef à l’Institut de géographie où j’ai découvert que ce livre n’était pas référencé dans le fichier ! Après quelques recherches, la bibliothécaire m’apprit qu’il avait été descendu à la cave, « faute de place ». Elle l’en a finalement exhumé et j’ai immédiatement commencé la lecture de cette étude géographique des conséquences politiques de l’annexion de l’Alsace-Lorraine en 1870. C’était extraordinaire. J’en ai été éberlué. Cela m’a conduit à revenir sur mes critiques à l’encontre de Vidal de la Blache. 

Plus récemment, il m’est arrivé la même expérience à propos d’Emmanuel de Martonne, ce grand maître de la géographie physique française, que je tenais, plus encore que Vidal, pour responsable de l’exclusion de la géographie politique. J’ai récemment découvert un gros article de janvier 1914, tiré d’une conférence qu’il a donnée à l’École libre de géographie de Bruxelles. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir qu’il y parle certes de géographie physique, mais aussi, et en des termes positifs, de géographie humaine. 

Si, à rebours de la tradition géographique française dominante, je me suis très tôt engagé dans une approche politique de la géographie, ce n’est que vers 1980, que je me suis décidé à utiliser le mot « géopolitique ». Longtemps, cela ne m’était au demeurant pas venu à l’esprit. Et puis la création d’Hérodote avait suscité un tel scandale dans la corporation des géographes que je ne voulais pas en rajouter en utilisant un mot aussi lourdement connoté que celui de « géopolitique ». J’aurais fait trop plaisir à un certain nombre de gens qui m’étaient hostiles en y ayant recours. 

Les choses ont commencé à changer au moment de la guerre qui opposa le  Vietnam au Cambodge en 1979. Le Monde avait publié un édito pour déplorer ce conflit : que des communistes se fassent la guerre entre eux pour du territoire était incompréhensible à son auteur, qui y voyait une manifestation de la « géopolitique ». Je m’attendais à ce que le recours à cet adjectif dans ce quotidien respecté suscite un tollé général, notamment du côté des communistes. Or à mon grand étonnement, il n’en fut rien. Au contraire, cet article sembla favoriser le retour en grâce du mot « géopolitique ». 

Voyant que le mot recommençait à circuler sans susciter de tollé, j’ai finalement décidé de franchir le pas. J’en ai parlé à mon éditeur François Maspero, qui m’a donné son accord. En 1982, nous avons ainsi changé le sous-titre d’Hérodote pour y introduire le mot « géopolitique ». J’en suis ainsi progressivement venu à faire mien ce terme que j’avais longtemps appris à proscrire.

C’est donc pour moi à la fois une surprise et un grand plaisir que d’apprendre qu’un Institut géopolitique d’études avancées puisse voir le jour à l’École normale supérieure, là même où Paul Vidal de la Blache posa les bases de l’École française de géographie qui négligea longtemps cette approche. J’y vois une forme de reconnaissance et de continuation du travail accompli par la revue Hérodote, qui a fêté ses cinquante ans d’existence en 2026.

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19.06.2026 à 19:19

En Iran, un changement de régime a eu lieu

Ramona Bloj

Le régime des mollahs est-il en passe de prendre fin au profit d'un tournant brutalement pragmatique des Gardiens de la Révolution ?

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Texte intégral (1829 mots)

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Le 24 mars, dans le Bureau ovale, près d’un mois après le déclenchement de la guerre, Donald Trump affirmait que les États-Unis avaient déjà obtenu un « changement de régime » en Iran.

Le président américain est revenu sur ses déclarations, affirmant à la mi-juin que le changement de régime ne l’avait jamais intéressé (I never cared about regime change). Mais derrière ces affirmations contradictoires, typiquement trumpiennes, se cache peut-être une vérité plus profonde : le régime iranien est sorti de la guerre transformé, même s’il est resté en place.

C’est du moins l’analyse que livre une jeune intellectuelle iranienne, qui a vécu toute la guerre en Iran avant de rejoindre récemment la France, et qui ne nourrit pourtant aucune sympathie particulière pour Donald Trump. Shirin, dont le prénom a été modifié, cette artiste de renommée internationale devant prochainement retourner à Téhéran, estime en effet que les frappes américaines ont décapité le cœur idéologique du régime. Si le fils d’Ali Khamenei a bien été désigné pour succéder à son père, le pouvoir réel est désormais exercé par les Gardiens de la révolution, dont l’approche est avant tout pragmatique et sécuritaire. À ses yeux, l’Iran connaît ainsi une forme de changement de régime sans renversement du régime : une transformation interne du pouvoir, qui est aussi un changement de génération.

Selon elle, les nouveaux dirigeants ne sont pas tant idéologiques que pragmatiques et affichent une posture résolument nationaliste. Toute opposition politique continuera d’être réprimée dans le sang, comme ce fut déjà le cas pour les soulèvements de masse de janvier, au cours desquels des milliers de personnes ont trouvé la mort. En revanche, face aux revendications sociétales, les Gardiens de la révolution feraient preuve d’un pragmatisme inédit. Ainsi, depuis janvier, la plupart des femmes circuleraient sans voile à Téhéran, et hommes et femmes porteraient souvent des vêtements légers sans être inquiétés par les Corps des gardiens de la révolution, les Pasdaran.

Elle ajoute : « Je suis moi-même allée à l’aéroport en T-shirt à manches courtes sans être inquiétée, pas même par la police. Je pense qu’il n’y aura plus de retour en arrière en ce qui concerne le statut des femmes. Les manifestations de 2025 ont montré que la grande majorité des Iraniens, hommes et femmes, ne souhaitent plus revenir à la répression imposée par les mollahs. » Ce récit concorde avec celui de nombreux Iraniens, qui ont quitté Téhéran pour se mettre à l’abri dans d’autres régions et qui racontent que, aux nombreux points de contrôle, les membres des Gardiens de la révolution, ainsi que leurs supplétifs étrangers, se montraient très polis et respectueux, ce qui leur semblait également impensable avant la guerre.

Selon Shirin, depuis le cessez-le-feu, la société civile connaît une véritable effervescence dans les domaines de l’art, de la culture et du divertissement. Les concerts se multiplient à Téhéran et les cafés sont pleins, malgré une situation économique extrêmement difficile : « Les Iraniens veulent vivre à 2 000 kilomètres à l’heure. Les Gardiens de la révolution tolèrent tout cela parce qu’ils cherchent peut-être à établir un nouveau contrat social. Ils ont montré qu’ils étaient capables de défendre efficacement l’Iran contre les États-Unis, contre Israël et contre le risque d’un chaos total, tout en administrant efficacement le pays ». 

Si l’inflation est importante et que les prix ont quadruplé, l’approvisionnement en médicaments et en denrées alimentaires a été assuré, et les services postaux, hospitaliers et bancaires ont continué à fonctionner. Shirin résume : « L’État est resté debout. » Le gardien révolutionnaire veut démontrer qu’il sait administrer efficacement, contrairement aux idéologues.

De larges pans de la société civile ont également exprimé leur soutien à la défense du pays en formant notamment des chaînes humaines autour des hôpitaux et des centrales électriques.

Plusieurs spécialistes de l’Iran dressent le même constat. Ainsi, selon Narges Bajoghli et Vali Nasr, « Ce qui est désormais proposé est un compromis nationaliste-technocratique, dans lequel la légitimité de l’État repose sur sa capacité à défendre et à reconstruire le pays. Les termes de ce nouveau contrat sont nationaux et non plus islamiques. Les médias d’État produisent désormais des contenus qui normalisent l’image de femmes avec et sans hijab côte à côte, présentent l’identité iranienne comme avant tout culturelle plutôt que strictement religieuse et cherchent à renouer avec les segments de la société qui avaient le plus massivement rejeté la République islamique, notamment la jeunesse et les classes moyennes urbaines. » 4

Mais pour conserver l’adhésion de ces groupes de population, les nouveaux dirigeants à Téhéran doivent surtout obtenir les résultats escomptés grâce à leur radicalité en politique étrangère, notamment en brisant certains tabous, comme la fermeture du détroit d’Ormuz ou des attaques contre les États arabes du golfe Persique. Ils doivent désormais obtenir le déblocage de leurs avoirs et la levée des sanctions.

C’est notamment ce qui attend la jeunesse, qui représente un peu plus de la moitié de la population âgée de moins de 35 ans dans un Iran comptant désormais près de 100 millions d’habitants. Largement urbaine, elle constitue un facteur déterminant de l’évolution sociale et politique du pays et veut surtout des résultats concrets de l’accord conclu avec l’administration Trump et un véritable progrès économique. « La jeunesse iranienne est dans la ligne de départ. Elle a faim de progrès économique et technologique, et elle est extrêmement bien éduquée. » Dans ces conditions, elle pourrait mettre temporairement entre parenthèses ses revendications politiques, si l’Iran progressait dans cette direction.

Il s’agit là d’un paradoxe. La société iranienne est profondément politique. Comme le dit Shirin, « même boire un verre d’eau est un acte politique », mais elle peut, pour l’instant, accepter de temporiser.

La grande question pour les Iraniens reste celle de la forme que prendra cette nouvelle gouvernance. Narges Bajoghli et Vali Nasr ajoutent : « Il ne s’agit pas d’une libéralisation ; au contraire, le régime continue de réprimer sévèrement toute dissidence politique. Mais il reconnaît désormais qu’il a besoin d’une base sociale bien plus large que celle que peut lui fournir la seule idéologie islamique. Progressivement, la République islamique ressemble moins à une théocratie qu’à un État autoritaire nationaliste de droite. » L’idéologie islamique est toujours présente, mais elle est désormais subordonnée à l’impératif de cohésion nationale. Le critère de loyauté politique n’est plus : « Êtes-vous suffisamment islamique ? », mais plutôt : « Êtes-vous suffisamment iranien ? ». La mosquée est toujours là, mais le symbole politique dominant, que l’on retrouve aujourd’hui sur les colliers et les pin’s portés aussi bien par les jeunes que par les plus âgés, est désormais la carte du pays. »

Pour imaginer à quoi pourrait ressembler cette transformation, on cite souvent l’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane, où un contrôle politique total est échangé contre une libéralisation sociétale relativement élevée. Toutefois, les nouveaux dirigeants iraniens sont des militaires aguerris qui souhaitent également devenir des acteurs militaires régionaux majeurs.

D’autres parallèles peuvent être établis : la Turquie kémaliste, même si les Gardiens de la révolution ne souhaiteront certainement pas aller aussi loin dans la sécularisation ; la Russie après l’effondrement de l’Union soviétique, où l’idéologie a disparu pendant un temps ; ou encore le Pakistan, autre république islamique dans laquelle les élites traditionnelles et l’armée se partagent ou se disputent férocement le pouvoir.

Ces parallèles restent toutefois limités et ne permettent que d’esquisser quelques pistes de réflexion. L’Iran suivra sans doute sa propre trajectoire sous un gouvernement dominé par les Gardiens de la révolution.

Pour beaucoup d’Iraniens, il semble néanmoins évident que le régime continuera d’évoluer à mesure que ses nouveaux hommes forts chercheront à préserver et à étendre leur puissance régionale, non seulement dans le golfe Persique, mais aussi dans l’Asie occidentale. Pour y parvenir, ils devront préserver un minimum de la nouvelle cohésion nationale qui semble émerger de la guerre. 

Certains Iraniens mettent en garde contre toute conclusion hâtive selon laquelle l’islam politique, le Velayat-e Faqih (la tutelle du juriste-théologien des ayatollahs) serait définitivement mort.

Le 19 juin, la chanteuse iranienne Parastoo Ahmadi a ainsi été condamnée à 74 coups de fouet pour avoir chanté sans hijab sur YouTube en 2024 à Qom, capitale religieuse et principal centre théologique de l’Iran. Ce jugement peut encore faire l’objet d’un appel.

Cette décision est-elle une réaffirmation du pouvoir de l’établissement religieux, qui démontre ainsi son influence, ou les Gardiens de la révolution ont-ils voulu montrer qu’ils conservent un certain attachement à l’autorité religieuse qui dominait jusqu’à présent le système ? 

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19.06.2026 à 06:44

Le philosophe normalien du moment géopolitique

Ramona Bloj

Pourquoi lire Pierre Hassner est plus urgent que jamais.

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Texte intégral (1691 mots)

« En tout cas, il est de plus en plus clair que, pour comprendre la relation entre guerre et politique, il faut élargir à la fois notre conception de l’une et de l’autre » 

Pierre Hassner, La violence et la paix, Esprit ed, 1995 , Introduction, p. 15

On assiste aujourd’hui au retour de la géopolitique. Mais, s’il y a un penseur de la géopolitique, c’est-à-dire de la dialectique parfois terrible qui se cache derrière ce mot composé apparemment si simple, c’est Pierre Hassner. C’est pourquoi il est, n’ayons pas peur de le dire, le penseur de notre temps, et ce volume le confirme, dont la deuxième partie interprète notre temps à travers sa pensée, tandis que la première présente celle-ci, dont nous dirons donc un mot nous aussi, avant de reconduire à notre époque et à ses défis 5.

Depuis le début de son œuvre, dans une formation mais aussi des textes philosophiques décisifs, on peut dire en effet que Pierre Hassner a posé une seule question, mais simple, radicale et qu’on pourrait formuler ainsi : la géopolitique est-elle une politique ? 

Ou, si l’on veut être plus précis : la géopolitique est-elle vraiment une politique si, par « politique » on entend, comme on doit inévitablement le faire, la conduite rationnelle de son destin par une société humaine ? Ce n’est pas un hasard si Pierre Hassner, qui était allé étudier auprès de lui à Chicago, a contribué à la monumentale Histoire de la philosophie politique de Leo Strauss par deux essais décisifs sur Kant et sur Hegel qu’il faut absolument et rapidement réunir dans un volume spécifique. Dans chacune de ces deux pensées, Pierre Hassner voit un effort pour penser la politique sous le signe de la raison et pour l’étendre à l’ensemble de l’histoire humaine et un échec qui bute en particulier sur la relation entre les sociétés ou les États sur la Terre, ce que l’on appelle, en fait, aujourd’hui, la géopolitique. Qu’il s’agisse de la tentative de Kant fondée sur la raison « pratique » — le droit et la morale en tant qu’ils régissent les actions des êtres libres – ou de la tentative de Hegel fondée sur la rationalité de l’État qui organise le « tout » d’une société humaine, elles butent sur la même réalité : non seulement des contradictions humaines internes à ces sociétés mais aussi et de toute façon, leurs conflits externes sur la terre, et pour la terre ou le territoire. Bref, la géopolitique, disons le mot, c’est la guerre, et la guerre, contrairement à ce que croyait un autre célèbre rationaliste méconnu (le général Clausewitz), ne « continue » pas la politique, mais l’ébranle toujours, jusque dans le corps et le cœur des êtres humains, ravivant ainsi toutes leurs contradictions internes. Dans le corps des humains : et ce sont les souffrances par exemple des réfugiés, des exilés, des « migrants », dont Pierre Hassner n’a jamais oublié qu’il avait fait partie. Dans le cœur des humains : et ce sont les « passions » par exemple des révoltés, sinon des révolutionnaires, dont Pierre Hassner n’a jamais pensé qu’elles disparaîtraient de l’histoire.

Ainsi le dualisme de Pierre Hassner est-il plus profond qu’on ne croit. Ce n’est pas celui auquel certains ont voulu réduire nos générations entre un idéalisme du droit (nous avons pourtant rencontré Pierre Hassner en 1989 autour des « droits de l’homme ») et un supposé « réalisme » de la force. Car ces réalistes veulent nous faire croire à une rationalité ou en tout cas à un équilibre de la force et l’expression a même été réinventée aujourd’hui d’une « paix par la force ». Certes, il ne remplaça jamais la géopolitique par une « cosmopolitique » comme si celle-ci était devenue, avec la supposée « communauté internationale » une réalité du jour au lendemain. Mais, pour Pierre Hassner, la passion et la puissance de la guerre ne se laissent pas dompter non plus par aucun calcul et aucun rapport rationnel entre les forces, et c’est ce qui explique les désillusions ou les « déceptions » de tous ceux qui ont pu y croire. Pierre Hassner met lui-même son premier recueil d’études, enfin paru grâce à ses amis de la revue Esprit (La Violence et la paix, donc, qui sera suivi de deux autres) sous le signe de deux « déceptions », post-45, dit-il, et post-89, après de grands espoirs. Mais déception n’est pas surprise et en tout cas il ne se faisait pas d’illusions. C’est pourquoi il fut notre éducateur (autant que notre ami). Et il ne serait pas plus surpris aujourd’hui par les retours pour nous sidérants de la guerre, sous les pires de ses formes et presque partout sur la Terre, et pas plus que ceux qui, de ce côté de sa pensée, furent ses propres maîtres (Raymond Aron lui-même inspiré par Elie Halévy).

Mais il y a un autre côté dans la profonde dialectique de Pierre Hassner, et qui permet de situer la politique dans la géopolitique car elle n’y disparaît certes pas et surgit peut-être de la même origine. On n’écrit pas par hasard sur Hegel et peut-être surtout sur Kant, et Rousseau, on ne dialogue pas par hasard, toute sa vie, avec les plus grands penseurs du « mal » et par exemple son ami Emmanuel Doucy, lui-même introducteur inlassable de la pensée du mal de Jean Nabert, ou sur Simone Weil qui ne cessa d’inspirer Pierre Hassner, par sa pensée du malheur d’abord. Or, que trouve-t-on de ce côté ? C’est, si l’on veut, la passion inverse de la guerre, celle de la justice, bien sûr, mais en tant qu’elle surgit, elle aussi, de l’expérience de l’injustice et au fond de la guerre, qui est donc première. Tout se passe comme si, de l’expérience de ce que Nabert appelait quant à lui « l’injustifiable » tout surgissait à la fois : les passions guerrières, la raison fragile, mais aussi un sentiment d’injustice qui en appelle à une justice, que la raison ne peut jamais suffire à atteindre, mais à laquelle elle doit constamment se rapporter ! 

La politique, ce n’est donc pas tout, mais ce n’est pas rien : c’est comme une première digue, celle de la raison et de la loi, contre un mal qui la débordera toujours mais qui suscite aussi une révolte et une résistance qui ne céderont pas non plus la place et sur laquelle la raison doit savoir s’appuyer. Tel est le point sans doute le plus intime de la pensée de Pierre Hassner, de ses lectures des textes et de sa lecture du monde, de ses conversations, avec Doucy par exemple et bien d’autres, dont nous ne cessons de nous nourrir à notre tour : comme si la guerre était malgré tout encore une violation (et peut-être la première des violations), qui ne peut donc se penser que par ce qu’elle brise, que comme brisant quelque chose, que du même coup elle révèle, sans que rien pour autant nous garantisse d’y revenir. Il est certain en tout cas que, chez Pierre Hassner, il y a une genèse de la raison, dans le sentiment d’injustice, ou dans une épreuve du négatif, à laquelle la « politique » ne suffira jamais à répondre, mais à laquelle pourtant elle ne doit jamais cesser de se rapporter, comme si la politique, en tout cas, devait toujours rester normée par la guerre, sur son retour, son refus, ses limites, comme la santé l’est, selon d’autres, par la maladie, ses épreuves et sa prévention. 

Telle est la clef ou si l’on veut la définition de la géopolitique, dont on doit s’inspirer, et comment ne pas voir qu’elle s’applique, sans reste, à notre temps ?

Personne ne retrouvera l’unité que seul Pierre Hassner savait réaliser, non seulement entre les deux versants de la géopolitique, la guerre et la politique mais entre la philosophie et l’histoire, l’une dans ses plus profonds principes, l’autre dans sa plus brûlante actualité. Mais il nous appartient de garder cette dualité comme orientation, dans les principes qui restent les nôtres et dans l’actualité qui est la nôtre. 

Ce livre issu des « Conférences Pierre Hassner » de l’École normale supérieure, dont nous remercions toutes et tous les partenaires et les participants, illustre donc, dans ses deux parties, les tensions, les ruptures, mais aussi les ressources, d’une géopolitique qui n’est rien d’autre que le plus haut degré de la politique des humains, en tant qu’elle affronte les plus hauts risques vitaux et mortels qui sont les leurs.

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