23.09.2026 à 15:00
1941 à l'Alcan d'Arvida : grève illégale en pleine guerre mondiale

Quand on m'a suggéré d'étudier la grève de 1941 à l'Alcan d'Arvida, je n'en connaissais rien. Je me suis découvert après coup un lien personnel avec ces événements quand j'ai cherché des informations sur l'emploi de mon arrière-grand-père, Lucien Fortin. Ses deux frères Roland et Albéric et Lucien ont bel et bien participé à cette grève, mais je n'en sais pas plus. On m'en a parlé comme d'un homme dur, notamment avec sa femme, et silencieux. Ma grand-mère m'a souvent évoqué la scène de son père revenant de travailler de son shift de 16 heures, au moment du départ vers l'école, les yeux fatigués et cernés de noir typiques des traces laissées par les lunettes des ouvriers[1] de l'aluminium. Ses mains énormes et son dur travail ainsi que celui de sa compagne, mon arrière-grand-mère, m'ont certainement payé un accès à la petite bourgeoisie et à l'université. À sa mort, on lui a découvert trois cancers, poumons, prostate et intestin, qui avaient certainement à voir avec son travail.
Je remercie ma grand-mère Françoise Fortin et son frère André pour les informations et les souvenirs qu'ils ont partagés avec moi.

L'Alcan d'Arvida avant 1941
L'aluminium est l'un des piliers de l'économie du Saguenay au début du XXe siècle. Les cours d'eau et les infrastructures hydroélectriques construites après les années 1920 sont particulièrement propices à cette industrie. Au début de la décennie, de grands industriels américains entrent en compétition au sujet de l'achat de droits sur des terrains et des cours d'eau. Finalement, c'est l'Aluminum Company of America (Alcoa) qui signe des accords. Parmi les terrains obtenus au Saguenay, on compte ceux de la future ville d'Arvida, où les maisons et l'usine commencent à se construire en 1926. Première usine d'aluminium de la région et deuxième au pays, elle emploie beaucoup d'ouvriers, environ 1 650 en 1927. L'Alcoa crée en 1928 une compagnie canadienne, Aluminum Limited, qui allait devenir l'Aluminum Company of Canada (Alcan). En 1932, le capital et l'administration sont surtout canadiens, puis, en 1949, ils deviennent plus internationaux. Grâce au développement rapide de l'usine d'Arvida et de la compagnie, le Canada devient le deuxième producteur mondial d'aluminium en 1927 et le restera jusqu'en 1934, avant de le redevenir pendant la Seconde Guerre mondiale. La stratégie de l'Alcan, différente de celle de l'Alcoa, consiste à conquérir de nouveaux marchés, particulièrement dans l'Empire britannique, en proposant un prix plus bas que celui de ses concurrents européens. Grâce à cet avantage et à sa place sur le marché mondial, l'Alcan force ses concurrents à passer des accords et à partager les marchés. En 1931, ces compagnies forment un cartel afin notamment de maitriser les prix[3]. Au Canada, des chaines de production et plusieurs industries dépendent à divers degrés de l'industrie de l'aluminium[4]. En somme, avant la Deuxième Guerre mondiale, l'Alcan a déjà une importance particulière dans l'économie canadienne en général, mais aussi dans l'économie internationale dans le marché de l'aluminium.
L'importance de l'Alcan s'accroit avant et durant la Deuxième Guerre mondiale, principalement parce qu'à l'époque, l'aluminium sert à la production d'avions et d'armes. En effet, le nombre d'employés passe de 440 à 1 760 entre 1933 et 1939. En 1937, la capacité de production d'Arvida a triplé depuis sa fondation et elle augmentera encore plus jusqu'en 1939. À l'approche de la guerre, la dépendance des Alliés envers l'aluminium canadien augmente. En 1940-1941 – année de la grève –, la Grande-Bretagne, les États-Unis et l'Australie passent plusieurs commandes importantes à l'Alcan, ce qui oblige la compagnie à quadrupler sa capacité productive et à construire une nouvelle centrale électrique. Les gouvernements canadien, britannique et américain financent par des prêts le développement des infrastructures régionales d'Alcan[5]. Pour comprendre la participation à la grève à l'Alcan des travailleurs de la construction, il faut savoir que la nouvelle centrale électrique nécessite divers travaux, ce qui amènera l'entreprise montréalaise Foundation Company of Canada à embaucher environ 10 000 travailleurs, surtout manuels, dont une minorité seulement vient du Saguenay. Ces travailleurs sont très majoritairement canadiens-français[6]. Clarence Decatur Howe, à la tête de plusieurs ministères fédéraux de 1935 à 1948 et surtout ministre des Munitions et des Approvisionnements de 1940 à 1945, s'activa beaucoup pour faire du Canada un centre industriel de guerre des Alliés et ainsi créer de nouvelles industries[7]. Au cours de la guerre, l'État canadien déclare l'Alcan d'Arvida une « industrie de guerre ». Dès 1939, il en fait un des endroits les plus défendus au pays et y installe des artilleurs, des soldats et une « batterie [de canons] antiaérienne pour protéger les installations industrielles[8] ». Peu avant la grève d'Arvida, le ministère du Travail à Ottawa déclare que toute grève ou tout lockout est illégal à moins qu'une Commission de conciliation n'ait été mise sur pied et qu'elle n'ait déposé son rapport[9]. Ainsi, grâce à la guerre, les usines de l'Alcan, et particulièrement celle d'Arvida en raison de sa capacité de production, prennent-elles une importance considérable pour l'État et le capital canadiens, pour l'armée du pays, mais aussi pour celles des Alliés. En fin de compte, elles rendent possible la mainmise de tous ces pays sur le partage du monde et des marchés au cœur de cette guerre.

Du côté des ouvriers de l'Alcan, les conditions sont réunies en faveur de la lutte. En 1936, le Syndicat National Catholique de l'Industrie de l'Aluminium d'Arvida, affilié à la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), qui deviendra la Confédération des syndicats nationaux (CSN), se forme et signe une première convention collective. Cette syndicalisation se fait à partir de revendications salariales et sous l'impulsion de l'abbé Philippe Bergeron qui, comme tout le mouvement syndical catholique canadien-français, prône et pratique un syndicalisme de concertation empreint de nationalisme. Si la CTCC s'éloigne peu à peu de la doctrine sociale de l'Église, notamment en 1943, et respecte l'autonomie de ses syndicats locaux, cette doctrine transparait encore à l'Alcan[11]. En effet, bien que l'on sache peu de choses sur les pratiques syndicales à l'Alcan avant la grève de 1941, l'orientation générale du syndicalisme après la guerre et jusqu'à aujourd'hui en est une de constante « recherche de coopération syndicale-patronale » selon Patricia Maltais-Tremblay[12]. Les dirigeants de la compagnie ont, de façon habile, aidé à la construction de ce syndicalisme de concertation car ils « ont su très tôt comprendre et s'intégrer [sic] à la culture canadienne-française au point que le fait français est devenu une part de l'ADN de cette multinationale[13] » ; ils ont aussi cherché à maintenir une harmonie sociale dans l'usine. Toutefois, on sait que la plupart des ouvriers de l'usine, dont ceux travaillant dans les salles de cuves, qui commenceront la grève, ne sont pas membres du syndicat en 1941[14]. La formule Rand, qui oblige encore aujourd'hui tous les employés d'un milieu de travail à faire partie d'un syndicat si l'adhésion est votée à la majorité, n'est adoptée qu'en 1946. Par ailleurs, les ouvriers aux cuves sont soumis à des chaleurs extrêmes : la fusion du mélange fondu d'alumine anhydre et de cryolithe se fait à 1000 °C dans les cuves[15] et occupe continuellement 500 ouvriers en 1941[16].
La grève
Les mois précédant la grève qui s'est déroulée du 24 au 29 juillet 1941, l'employeur ne remplit pas ses promesses et ne répond pas aux demandes relatives au salaire, ce qui augmente le mécontentement des ouvriers. Fin juin, plusieurs faits se combinent. D'abord, le boni régulier, qui varie chaque mois, n'est pas annoncé à temps pour faire partie de la paye du 23 juillet. Ensuite, deux nouvelles retenues sur le salaire s'ajoutent, dont une taxe pour la Défense nationale. Enfin, il manque l'indemnité de vie chère promise. Donc, la veille de la grève, la paye est bien moins bonne que prévu. Par ailleurs, le président du syndicat, Alexis Davis, qui avait transmis à l'employeur les demandes des ouvriers, notamment celles du mois de mai, n'avait toujours pas reçu de réponse au moment de la grève. Autrement dit, les rencontres entre le syndicat et l'employeur se poursuivaient, mais restaient sans suite[17].
Le 23 juillet, la période estivale de grande chaleur se poursuit ; la température atteint les 34 °C, ce qui s'ajoute à la chaleur extrême de la fusion dans les cuves. Plusieurs cuvistes perdent connaissance en raison de cette chaleur et des produits inhalés[18]. Un nombre anormal d'ouvriers manquent à l'appel, dont l'un d'eux aux cuves. Trois jeunes ouvriers qui ont écopé de la surcharge de travail aux cuves, décident, sur l'heure du diner, qu'il est temps d'aller revendiquer les dix sous de l'heure supplémentaires attendus depuis longtemps. Ils convainquent des ouvriers des lignes voisines d'aller ensemble demander ces hausses le lendemain. À ce moment-là, il n'est pas question de grève et le syndicat n'est pas au courant de cette initiative[19].
Le 24 juillet, à 16 heures, au changement d'équipes, le défilé des cuvistes porte la revendication salariale initiale et convainc de plus en plus de collègues de se joindre à lui quand il se dirige vers l'entrée principale des ouvriers. Deux cents hommes et une demande salariale dix fois supérieure à celle de départ y arrivent. Au bureau de Johnston, le gérant des travaux de la compagnie à Arvida, cinq cadres de la compagnie somment le comité des délégués ouvriers de retourner au travail, sans quoi il n'y aura pas de discussion, ce que les manifestants refusent. Johnston met alors le comité de délégués au courant du récent avis fédéral sur l'illégalité des grèves. Le département du Travail lui avait bien demandé d'afficher l'avis lorsqu'il le lui avait envoyé plusieurs jours auparavant, mais Johnston n'en avait rien fait[20]. Par conséquent, un ou deux membres du comité retournent travailler. Malgré cela, et malgré la menace de l'illégalité brandie devant le rassemblement des ouvriers par un autre gérant, ceux-ci persistent et se retrouvent bientôt au moins 700. Johnston rend visite au président du syndicat vers 19h30. Ce dernier souhaite également un retour au travail au plus vite et propose soit de satisfaire les demandes, soit de les soumettre à une commission d'arbitrage, ce que refuse la direction[21]. En soirée, les grandes usines deviennent inactives et la grève s'élargit à environ 5 100 employés. Des centaines de grévistes passent la nuit dehors sur le site[22]. Les médias n'ont aucun accès à l'information car le gouvernement la censure[23].
Le 25 juillet, à 8 heures du matin, presque tous les départements sont en grève. Les piquets sont en place. La compagnie fait appel au procureur général du Québec, à la police provinciale et aux départements (ministères) du Travail du Québec et du Canada qui envoient des conciliateurs. L'après-midi, les ouvriers des départements de l'usine forment des comités et formulent des demandes spécifiques à chacun[24]. Plus tard, Alexis Daris, président du syndicat, et Gérard Picard, secrétaire de la CTCC, rencontrent les ouvriers et discutent ensuite avec le conciliateur officiel. Ce dernier rappelle l'illégalité de la grève et propose le retour au travail contre de l'aide pour un arbitrage ; la compagnie promet les maigres augmentations déjà prévues depuis des mois[25].
Le samedi 26, à 7 heures du matin, 2 600 ouvriers de la construction de la Foundation Company of Canada, qui faisaient des travaux non loin de l'usine, se mettent en grève. Ils demandent des augmentations de salaire et organisent un piquetage[26]. On en arrive donc à au moins 7 800 ouvriers en grève, voire 10 600 selon certaines sources[27]. À partir de 11 heures, Johnston et le procureur général du Québec préparent l'évacuation de l'usine et envoient l'armée. Le dimanche 27, vers 11 heures, des agents de la police provinciale et des soldats de Valcartier, soit quelques centaines d'hommes, reçoivent l'ordre d'évacuer les lieux[28]. Le secrétaire de la CTCC et quelques autres arrivent à franchir la ligne de piquetage et entrent dans l'usine pour la première fois. Ils en viennent à convaincre les grévistes qui occupaient l'usine depuis le début de l'évacuer vers midi ; on maintient néanmoins le piquetage à l'extérieur[29].
Le lundi 28 au matin, la grève des ouvriers de la construction prend fin. Une centaine de militaires du Centre d'entrainement de Chicoutimi s'ajoutent aux forces de l'ordre déjà sur place. Du côté de l'usine, un nouveau comité de 11 représentants des grévistes ne peut négocier avec la compagnie et le conciliateur qui ne parlent que de retour au travail[30]. Vers midi, plus de 2 500 ouvriers, réunis dans les salles du syndicat, votent presque unanimement la poursuite de la grève. Les forces policières et militaires profitent de l'absence de ces ouvriers pour lire un Acte d'émeute aux ouvriers restés sur la ligne de piquetage. Le piquetage cesse et les forces de l'ordre font évacuer les lieux. Une source indique que les artères qui mènent aux terrains de l'usine et des bureaux sont barrées par des soldats et des chars d'assaut[31]. Le syndicat et l'employeur s'activent pour ramener les employés au travail, si bien que le 29, le président du syndicat annonce à la compagnie que « le Syndicat a le contrôle et va prendre l'affaire en main[32] ». Une source affirme que les dirigeants syndicaux utilisent des affiches et demandent aux chefs cuvistes, responsables des équipes de travail, de convaincre les ouvriers de retourner au travail. Le syndicat organise un nouveau vote sur la grève. Seuls deux ou trois discours sont prononcés, dont celui du secrétaire de la CTCC. Le syndicat incite à la reprise du travail et promet la poursuite prochaine des négociations[33]. Le retour au travail est voté presque unanimement et à 16 heures, tous reprennent le travail [34]. Le 29 et le 30, Radio-Canada rapporte la conférence de presse du ministre Howe selon qui l'ennemi aurait saboté l'effort de guerre à l'Alcan[35] et qu'une bataille aurait opposé les ouvriers à des policiers et à des dirigeants de la compagnie. En raison de la censure, ce sont les premières informations que reçoivent les médias et la population au sujet de cette grève[36]. Le 30, le président du syndicat et le secrétaire de la CTCC protestent contre ces accusations. Le syndicat négocie avec la compagnie[37].
Le 31, le député de Chicoutimi, Antonio Talbot, publie dans le Progrès du Saguenay, un journal régional catholique, un communiqué où il proteste contre ces accusations[38]. Le 31 juillet et le 1er août, d'autres articles d'enquête et d'opinion (du Droit[39], du Progrès du Saguenay[40] ou encore du Devoir[41]) démentent et critiquent les accusations de Howe, parfois d'un point de vue nationaliste canadien-français. La plupart réaffirment surtout le respect du légalisme par le syndicat et le statut strictement économique de cette grève. Certains voient les accusations comme une attaque anti-Canadiens-français. Tous ont tendance à défendre les revendications ouvrières – l'un d'eux défend même l'illégalité de la grève[42] –, à mettre la faute sur la compagnie, voire à critiquer d'autres industriels, et à valoriser l'effort de guerre. Certains reprennent la métaphore de la zone libre en France pour déclarer « libéré » le terrain de l'usine après l'évacuation des grévistes. Entre le 29 juillet et le 5 août, une partie de la presse anglophone, dont le Montreal Gazette et le Financial Post de Toronto, reprend les accusations de Howe et se déclare contre la lutte des ouvriers car elle nuit à l'effort de guerre[43]. Le sujet est abordé dans les journaux à travers le pays et même aux États-Unis[44].
Le 1er août, les gains des ouvriers sont minimes. La compagnie accorde l'indemnité de vie chère déjà prévue. L'augmentation promise depuis longtemps aux cuvistes est octroyée à tous, peu importe l'ancienneté[45]. Le métal figé dans les cuves les empêchera de fonctionner complètement durant 10 à 12 jours, le temps de le ramener à son point de fusion. La grève aura en tout fait perdre 6,4 millions de dollars de ventes à la compagnie, ce qui équivaut à au moins 120 millions de dollars d'aujourd'hui ![46] Le 15 août, une Commission royale reçoit le mandat d'enquêter sur la légalité des événements et de se pencher notamment sur la responsabilité de quatre ouvriers. Finalement, elle infirmera les accusations de Howe[47].
Comprendre Arvida pour refaire Arvida, pour le mieux
La panique de l'État canadien devant une lutte ouvrière de cinq jours se comprend d'abord par l'extrême importance de l'aluminium pour son économie capitaliste-impérialiste, et ensuite par le repartage des marchés mondiaux que promet la victoire des Alliés. D'autres causes l'expliquent, comme la paranoïa de l'État fédéral et des médias anglophones : la peur d'un sabotage ennemi semble authentique. Des incompréhensions l'expliquent. Un commentaire du président du syndicat sur une « influence extérieure au syndicat » à l'origine de la grève devient, chez le conciliateur gouvernemental, « une influence étrangère[48] ». Mais les incompréhensions et la paranoïa ne sont pas sans fondement. Howe était particulièrement préoccupé par le rôle de l'industrie de guerre du Canada, qui découle de sa vision et de la politique de son ministère. Du fait de son poste de ministre et de son expérience d'homme d'affaires, Howe était aux premières loges pour comprendre l'importance de cette industrie pour la place du Canada dans le monde capitaliste, place qui allait déterminer la part qui lui reviendrait lorsqu'à la fin de la guerre les marchés seraient repartagés. L'obstination des ouvriers à faire une grève illégale qui nuisait à l'effort de guerre a fait craindre une grève antimilitariste et des « idées subversives[49] ». Cependant, il y avait au Canada, au même moment, d'autres grèves dans des industries importantes pour la guerre. Ces grèves n'ont pas subi le même traitement médiatique ni la même répression étatique, notamment à la National Steel Car à Hamilton, où il y a cependant eu intervention de l'État[50]. La grève d'Arvida représentait donc une contradiction nationale. Elle témoignait du peu d'intérêt de ces ouvriers, majoritairement canadiens-français, envers la place du Canada dans la guerre mondiale ainsi que de la position dominante de la nation canadienne-anglaise à l'époque. La nation canadienne-française semblait privilégier les luttes ouvrières à la guerre canadienne : le syndicat, la confédération, les députés et les journaux ont appuyé les ouvriers. Mais ils ont valorisé l'effort de guerre et systématiquement tenté de ramener la lutte à sa seule dimension économique. Il y avait donc aussi une contradiction de classe au sein de la nation. Ainsi cette grève a-t-elle participé à la montée d'un mouvement antimilitariste au Québec et au sein de la classe ouvrière, ce qui a amené l'État canadien à censurer l'information, à envoyer ses troupes et à ouvrir une enquête. En effet, en 1940, le maire de Montréal Camilien Houde avait été emprisonné pour avoir recommandé à ses concitoyens de ne pas s'enrôler[51]. En 1942, le Québec a voté à 73 % contre la conscription, et le Canada anglais pour à 80 %[52]. On sait aussi qu'en général, les Canadiennes et Canadiens à revenus élevés étaient plus favorables à la conscription que la classe ouvrière[53]. Cette grève illustre bien l'idée marxiste de la lutte des classes, selon laquelle toute lutte économique qui s'attaque à un groupe de capitalistes a une dimension politique, c'est-à-dire qu'elle s'attaque à la bourgeoisie en général et à son État. Dans ce cas-ci, les bas salaires des ouvriers et leurs mauvaises conditions de travail, en particulier la chaleur, les ont amenés à affronter directement l'État. Ils ont pu voir la nature capitaliste de l'État et de la guerre.
Bien que les conditions de travail aient été particulièrement difficiles, elles ne permettent pas à elles seules de comprendre pourquoi une grève illégale et nuisible à l'effort de guerre est survenue et a pu se poursuivre. Selon nous, il faut comprendre pourquoi le rapport de concertation employeur-syndicat-ouvriers n'a pas su à ce moment-là canaliser le mécontentement, puis la mobilisation des ouvriers syndiqués et non syndiqués. Rappelons avant tout que le syndicat ne comptait qu'une minorité de membres dans l'usine. Les cuvistes, dont la plupart n'étaient pas syndiqués, n'ont donc pas respecté la ligne du syndicalisme de concertation, à savoir la négociation de la convention collective par la bureaucratie syndicale plutôt que la mobilisation des membres, et le légalisme, c'est-à-dire travailler maintenant et négocier ensuite.
Mais cela n'explique pas pourquoi les syndiqués ont fait grève. D'autant que le syndicat s'intéressait aux problèmes vécus par les non-membres comme les cuvistes et a souvent négocié à ce sujet avec l'employeur. Selon nous, la « jeunesse » du syndicat, qui avait signé sa première convention collective en 1937, a limité son influence sur les ouvriers. De plus, le rapport de concertation général s'est rompu. D'une part, le non-respect de plusieurs engagements de l'employeur et son refus de la négociation pendant la grève ont miné son rapport d'harmonie sociale avec les travailleurs. La contradiction nationale est apparue clairement à cause de la complicité entre l'État canadien et l'entreprise ainsi que l'envoi important de troupes, ce qui a contredit la valorisation habituelle de la culture canadienne-française par l'Alcan. D'autre part, les négociations et demandes répétées du syndicat, totalement infructueuses, avant et pendant la grève, ont montré les limites de ce syndicalisme et de ses méthodes. De fait, le syndicat a d'abord nourri la grève avant d'y mettre fin. Il a tenté de se dissocier du mouvement dans un premier temps, puis il a tenté de favoriser le retour au travail à condition que des revendications soient acceptées immédiatement. Enfin, sa proximité avec les conciliateurs officiels a pu le pousser à organiser une assemblée où il a proposé le retour au travail sans condition. Pour influencer les ouvriers, il a dû prendre la direction du mouvement de diverses manières : tenir les assemblées et les discussions dans les locaux syndicaux, éloigner les ouvriers de l'usine plutôt que de faire des piquets et d'occuper l'usine. Mis à l'écart au début, le syndicat s'est mis à prendre l'initiative des assemblées et de l'organisation, par exemple, de la création du deuxième comité représentant les ouvriers, le « comité des onze ». Il a empêché un affrontement entre les ouvriers et l'armée et la police qui préparaient l'évacuation forcée, en faisant évacuer lui-même l'usine le dimanche. Il a remplacé les délégués ouvriers lors des rencontres avec l'employeur et le conciliateur, ce qui lui a permis de monopoliser l'information et de décider de sa transmission aux ouvriers. Le peu d'expérience syndicale et politique des ouvriers ainsi que l'absence d'organisateurs ont pu les empêcher de proposer rapidement une direction différente de celle du syndicat, ce qui était d'autant plus nécessaire que le rapport de force et la mobilisation leur étaient de plus en plus défavorables. En effet, la grève de la construction avait pris fin le 28 juillet, les militaires étaient de plus en plus nombreux et l'absence des ouvriers de l'usine pendant l'assemblée leur avait perdre les avantages de l'occupation de l'usine et du piquetage.
En somme, les conditions étaient réunies pour que les ouvriers de l'Alcan délaissent la forme de conscience « corporatiste » selon laquelle les intérêts de l'employeur et ceux ouvriers sont liés. Les ouvriers de l'Alcan sont dès lors passés à une conscience de classe qui reconnait la divergence d'intérêts entre eux et leur capitaliste (non la classe capitaliste en entier) ainsi que la nécessité de lutter pour des revendications économiques. Les léninistes considèrent cette deuxième forme de conscience comme « trade-unioniste » : ce n'est pas une conscience révolutionnaire, qui admet l'antagonisme entre les deux classes et la nécessité de la prise du pouvoir et du renversement de l'État. Cela explique pourquoi les ouvriers de l'Alcan ne s'opposaient pas consciemment à la guerre. Mais on peut se demander s'ils n'auraient pas pu, par la suite, développer une conscience révolutionnaire et antimilitariste, grâce à un bilan de la grève qui aurait souligné le rôle de l'État et de la guerre dans l'économie. Ils auraient pu se lier au mouvement ouvrier et organiser des campagnes politiques à partir de leur place dans l'économie canadienne.
Cette analyse des rapports entre conscience de classe, syndicalisme et lutte démontre la centralité du travail de la classe ouvrière industrielle et productive dans l'économie capitaliste. Cela implique que l'organisation de cette classe et de secteurs spécifiques par des militants révolutionnaires est stratégiquement prioritaire. Enfin, l'analyse du développement d'une conscience de classe pendant cette grève montre une fois de plus que les militants et militantes doivent lutter au quotidien aux côtés des ouvriers et ouvrières, appliquer les bonnes méthodes, rendre les syndicats plus démocratiques et combatifs et développer la capacité à faire des grèves illégales ouvertement politiques.
Par Raphaël Simard, travailleur de la construction
- Le masculin sera utilisé parce que l'industrie de l'aluminium d'alors n'emploie pas de femmes. Voir Benoît Brouillette, « L'aluminium au Saguenay », L'Actualité Économique, vol. 22, n° 3, 1946, p. 21. ↑
- La photo est tirée de l'article d'Émilie Dubreuil, « L'Amérique et nous : “Un barrage, ça s'déménage pas !” », Radio-Canada info, février 2025. ↑
- Brouillette, 1946, op. cit., p. 4-8. ↑
- Ibid., p. 16-18. ↑
- Myriam Gauthier, La propagande de guerre au service de l'aluminium : Alcan et la mobilisation de ses travailleurs pendant la Seconde Guerre mondiale, mémoire de maitrise, Chicoutimi, Université du Québec à Chicoutimi, 2021, p. 21. ↑
- Brouillette, 1946, op. cit., p. 10-14. ↑
- Musée canadien de la guerre, L'économie de guerre et les contrôles : munitions. ↑
- Jean Martin, « La présence militaire au Saguenay-Lac-Saint-Jean », Saguenayensia, revue de la société historique du Saguenay, vol. 31, n° 1, 1989, p. 18 ; et Myriam Gauthier, 2021, op. cit., p. 23. ↑
- Commission royale chargée d'enquêter sur les événements qui se sont produits à Arvida, P.Q., en juillet 1941. Rapport des commissaires, Canada, Bureau du conseil privé, octobre 1941, p. 5. ↑
- Source : Ville de Saguenay, Histoire et portrait d'Arvida. La Deuxième Guerre mondiale. ↑
- Patricia Maltais-Tremblay, « L'évolution du syndicalisme et des relations du travail chez Alcan au Saguenay-Lac-Saint-Jean de 1937 à 2007 : l'implantation progressive d'une culture de concertation syndicale-patronale », Revue française d'histoire économique, n° 4-5, 2015, p. 169-171. ↑
- Ibid., p. 179. ↑
- David M. Culver, président de l'Alcan, cité dans Maltais-Tremblay, 2015, op .cit. ↑
- Le Droit, vendredi 1er août 1941, n° 178, p. 1, 6 et 11. ↑
- Brouillette, 1946, op. cit., p. 17. ↑
- Commission royale chargée d'enquêter sur les événements qui se sont produits à Arvida, 1941, op. cit., p. 4. ↑
- Ibid., p. 7-8 et 10. ↑
- Le Progrès du Saguenay, jeudi 31 juillet 1941, vol. 54, n° 50, p. 1. ↑
- Commission royale chargée d'enquêter sur les événements qui se sont produits à Arvida, 1941, op. cit., p. 8 et 13. ↑
- Ibid., p. 10-11. ↑
- Ibid., p. 4-5. ↑
- Le Progrès du Saguenay, jeudi 31 juillet 1941, op. cit. ↑
- Le Devoir, 21 octobre 1941, vol. 32, n° 244, p. 1. ↑
- Le Progrès du Saguenay, jeudi 31 juillet 1941, op. cit. ↑
- Ibid. ↑
- Ibid. ↑
- Gauthier, 2021, op. cit., p. 21. ↑
- Le Progrès du Saguenay, jeudi 31 juillet 1941, op. cit. ↑
- Commission royale chargée d'enquêter sur les événements qui se sont produits à Arvida, 1941, op. cit., p. 5-6. ↑
- Le Progrès du Saguenay, jeudi 31 juillet 1941, op. cit. ↑
- Ibid. ↑
- Commission royale chargée d'enquêter sur les événements qui se sont produits à Arvida, 1941, op. cit., p. 7. ↑
- Le Progrès du Saguenay, jeudi 31 juillet 1941, op. cit. ↑
- Commission royale chargée d'enquêter sur les événements qui se sont produits à Arvida, 1941, op. cit., p. 4 et 6-7. ↑
- Le Droit, vendredi 1er août 1941, n° 178, p. 3. ↑
- Le Devoir, 21 octobre 1941, op. cit. ↑
- Le Progrès du Saguenay, jeudi 31 juillet 1941, op. cit., p. 1. ↑
- Ibid, p. 10. ↑
- Le Droit, vendredi 1er août 194, op. cit., p. 1-16. ↑
- Le Progrès du Saguenay. jeudi 31 juillet 1941, op. cit. ↑
- Le Devoir, vendredi 1er août 1941, vol. 32, n° 176. ↑
- Le Progrès du Saguenay, jeudi 7 août 1941, vol. 54, n° 51, p. 1. ↑
- Le Devoir, 21 octobre 1941, op. cit. ↑
- Gauthier, 2021, op. cit., p. 22. ↑
- Commission royale chargée d'enquêter sur les événements qui se sont produits à Arvida, 1941, op. cit., p. 10. ↑
- Ibid., p. 14. ↑
- Ibid., p. 1 et 11-12. ↑
- Ibid., p. 13. ↑
- Ibid., p. 11. ↑
- Le Droit, vendredi 1er août 1941, op., cit., p. 1. ↑
- Musée canadien de la guerre, La vie sur le front intérieur : Montréal, ville québécoise en guerre. ↑
- Musée canadien de la guerre, La politique et le gouvernement : La conscription. ↑
- Jack Lawrence Granatstein, « Le Québec et le plébiscite de 1942 sur la conscription », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 27, n° 1, juin 1973, p. 57. ↑
23.09.2026 à 14:02
Le Sommet canadien de l'investissement livre le pays aux oligarques
La semaine dernière s'est tenu à Toronto le Sommet canadien de l'investissement. Les 14 et 15 septembre, le gouvernement fédéral a invité les plus grands oligarques du monde entier à…
22.09.2026 à 16:44
Les bébés lalla de la démocratie (Partie 1 et 2)

« Voter, ça ne change pas quelque chose, sinon ça serait interdit », disait Coluche. Il faudrait peut-être compléter la formule par une deuxième partie, moins drôle mais beaucoup plus sérieuse. Ne pas voter, ça change encore moins.
Aller voter, c'est devenu pour certains une corvée. Comment leur rappeler que des générations entières se sont battues pour obtenir ce droit. Des peuples ont affronté la ségrégation, la colonisation, les dictatures et les régimes autoritaires pour obtenir une chose qui nous paraît désormais presque banale, le droit de participer au choix de ceux qui nous gouvernent. Et nous, parfois, nous regardons une élection comme une invitation que nous pouvons tranquillement décliner.
« Mon vote ne changera rien » C'est probablement la phrase la plus confortable et la plus irresponsable de la démocratie. Elle permet de se croire lucide sans prendre le moindre risque. On ne choisit personne, on ne se trompe pas, on ne s'engage pas. Et si le résultat nous déplaît, on pourra toujours expliquer que ce sont les autres qui ont mal voté. Bienvenue dans la démocratie des bébés lalla.
Le bébé lalla veut tout. La liberté, les droits, les services publics, la liberté d'expression, le droit de manifester, la possibilité de critiquer le gouvernement et de le remplacer sans prendre les armes. Mais lorsqu'arrive le moment de déposer un bulletin dans une urne, il croise les bras et dit. « Ça ne changera rien. »
Il faudrait pourtant se rappeler d'où vient ce droit. Le droit de vote n'est pas tombé du ciel. Les parlements et le suffrage se sont construits au fil des siècles, souvent contre ceux qui considéraient que le peuple n'avait rien à faire dans les affaires du pouvoir. Dans différents pays, des monarchies ont dû accepter des parlements, le droit de vote a été élargi et des populations longtemps exclues de la décision politique ont fini par obtenir une voix.
Ce processus a pris des siècles, avec des avancées et des reculs. Pour ceux qui ont vécu ces combats, voter n'était pas une banalité administrative. C'était une conquête politique, une liberté concrète obtenue parce que des générations avaient refusé de rester spectatrices du pouvoir. Ce qui nous paraît aujourd'hui banal a donc été, pour beaucoup, une victoire.
Voilà pourquoi le « à quoi bon voter » me paraît si fragile. Non, notre bulletin ne décide pas à lui seul d'une élection. Mais une élection n'est jamais faite d'un seul bulletin. Une goutte d'eau ne fait pas une rivière, mais retirez toutes les gouttes et vous n'avez plus de rivière.
Une voix peut sembler dérisoire. Des millions de voix ne le sont pas. Personne ne sait à l'avance quelle voix fera la différence, et une élection peut se jouer à quelques milliers de voix, à quelques centaines, parfois à beaucoup moins. Dire « mon vote ne changera rien », c'est donc prétendre connaître le résultat avant même que les voix soient comptées.
Le problème est encore plus grand lorsque ce raisonnement vient de ceux qui se disent progressistes. Beaucoup dénoncent, avec raison, les imperfections du système électoral. Le scrutin ne représente pas suffisamment la diversité des opinions, les institutions sont vieillissantes et les partis traditionnels ne répondent plus aux attentes. Ils réclament une représentation proportionnelle, davantage de démocratie directe et davantage de pouvoir citoyen.
Pour la plupart de ces bébés lalla de la démocratie, il y a pourtant une autre raison, peut-être la principale, derrière leur refus de voter. Tous les politiciens n'ont aucun pouvoir. Comme s'ils tombaient d'une autre planète. Comme s'ils n'étaient pas issus de nous, comme s'ils n'étaient pas, eux aussi, à notre image. Cette conception de la politique révèle une inculture, et même une inconscience politique, qui peut devenir dangereuse. Les élus ne sont pas une espèce étrangère qui nous gouverne de l'extérieur. Ils sont le produit de notre société, de nos choix, de nos institutions et, en démocratie, de notre participation.
Très bien. Mais si le système est mauvais, pourquoi lui abandonner volontairement une partie de notre pouvoir ? Ici, le raisonnement devient contradictoire. On veut une démocratie plus représentative, mais on retire sa propre voix du calcul. On veut changer les règles, mais on refuse d'utiliser les règles existantes pour commencer à les changer.
On ne transforme pas une institution en désertant systématiquement ses leviers. La politique n'est pas une affaire de pureté. C'est une affaire de rapport de force. Et dans un rapport de force, l'absence ne pèse pas lourd.
Imaginons cent personnes dans une salle. Cinquante veulent imposer une décision qui nous déplaît. Les cinquante autres sont déçues du fonctionnement de l'assemblée et décident de partir parce que le vote est biaisé et que leur présence ne changera rien. Qui gagne ? Ceux qui restent. Pas parce qu'ils ont raison, pas parce que le système est juste, mais parce qu'ils sont là. C'est exactement le problème de l'abstention.
Ne pas voter ne signifie donc pas automatiquement résister. Cela signifie simplement laisser ceux qui votent décider. Et lorsque le résultat nous déplaît, dire « ce n'est pas mon gouvernement, je n'ai pas voté pour lui » ne change rien à la réalité. Un gouvernement élu gouverne aussi ceux qui n'ont pas voté pour lui, et ses décisions auront des conséquences sur tous.
On peut refuser de participer au choix collectif. Mais il faut alors accepter une vérité peu confortable. Quand nous ne choisissons pas, quelqu'un d'autre choisit à notre place.
Cela ne signifie pas qu'il faut aimer les candidats. Une élection n'est pas un mariage. On ne nous demande pas de choisir l'homme ou la femme de nos rêves, mais de déterminer, parmi les choix disponibles, quelle orientation nous voulons favoriser et laquelle nous voulons empêcher. C'est moins romantique. C'est beaucoup plus politique.
La démocratie n'est pas le royaume de l'idéal. C'est le royaume du possible. Si aucun candidat ne correspond parfaitement à nos convictions, il reste possible de voter pour celui qui s'en approche le plus ou pour celui qui permettra d'éviter ce que nous jugeons pire.
Et surtout, voter n'interdit rien après le vote. On peut voter et continuer de contester, manifester, militer ou désobéir. On peut voter aujourd'hui contre une politique que l'on rejette et travailler demain à construire une véritable alternative. Voter n'est pas donner un chèque en blanc. Le bulletin de vote n'est pas une déclaration d'amour. C'est un outil. Et un outil imparfait reste un outil.
Bien sûr, il existe des situations où l'abstention peut être une arme politique. Une élection truquée, illégitime ou organisée par un régime autoritaire ne mérite pas nécessairement notre participation. Dans certaines circonstances, boycotter une consultation peut constituer une forme de résistance.
Mais dans une démocratie où le vote est libre, secret et accessible, refuser de voter parce que le système n'est pas parfait ressemble davantage à une démission qu'à une révolution. Si nous appliquons cette logique partout, nous ne faisons plus rien. La justice est imparfaite, donc nous ne la sollicitons plus. Les médias sont imparfaits, donc nous ne nous informons plus. Les syndicats sont imparfaits, donc nous ne nous organisons plus.
À force d'attendre le système parfait, on finit par abandonner le système réel à ceux qui, eux, sont prêts à s'en servir.
C'est là le paradoxe ultime des bébés lalla de la démocratie. Ils veulent que leur vote compte avant de voter. Ils veulent que le système soit représentatif avant de le rendre représentatif. Ils veulent changer les règles avant d'entrer dans le jeu. Mais la démocratie ne fonctionne pas comme ça. On joue avec les cartes que l'on a, puis on se bat pour en obtenir de meilleures.
C'est précisément pour cela que voter et contester ne sont pas contradictoires. Ils sont complémentaires. On peut voter pour empêcher le pire et militer pour obtenir le meilleur. On peut déposer un bulletin dans une urne sans renoncer à ses convictions. On peut choisir sans approuver. On peut voter sans se soumettre.
Et si ceux qui veulent transformer la société abandonnent le vote parce qu'il n'est pas parfait, ils ne font pas nécessairement preuve de radicalité. Ils risquent simplement de laisser le pouvoir à ceux qui ont compris une chose très simple. Il suffit parfois que les autres restent chez eux pour gagner.
Les derniers sondages placent le Parti conservateur du Québec à 18 %, Québec solidaire à peine à 12 %. On parle déjà, dans les coulisses, d'une coalition possible entre le PCQ et le PQ advenant un gouvernement minoritaire. L'échiquier politique québécois n'a jamais semblé aussi près de basculer. Et c'est précisément dans ces moments-là que l'abstention pèse le plus lourd. Rester chez soi, aujourd'hui, ce n'est pas rester neutre. C'est laisser la droite occuper tout l'espace.
Mohamed Lotfi
22 septembre 2026
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Les bébés Lala de la démocratie (Partie 2)
« La pire des démocraties est de loin préférable à la meilleure des dictatures. » Ruy Barbosa
Je n'arrive pas à m'imaginer une seconde ne pas aller voter le 5 octobre prochain. Ne pas voter me donnerait certainement cette désagréable impression de trahir quelque chose. Pas un parti, encore moins un candidat, mais quelque chose de beaucoup plus précieux, le droit de participer, même imparfaitement, à la vie démocratique. J'aurais l'impression d'être devenu, moi aussi, un bébé Lala de la démocratie.
Je viens d'un pays où la démocratie n'a jamais été une évidence.
J'écris ces lignes le 22 septembre. Demain, le 23 septembre 2026, les Marocains sont appelés aux urnes pour élire les membres de la Chambre des représentants. Dans quelques heures à peine, pendant que je termine ce texte, la campagne électorale s'achève déjà à Rabat, à Casablanca, à Marrakech. Ce scrutin illustre précisément cette différence entre voter et pouvoir réellement choisir. Si l'on se fie aux pronostics avancés par certains journalistes indépendants et à certaines déclarations publiques, le résultat semble déjà connu avant même que les électeurs ne se présentent aux urnes. Le spectacle électoral peut continuer, les bulletins peuvent être imprimés, les bureaux peuvent ouvrir demain matin et les citoyens peuvent voter. Mais lorsque le citoyen semble déjà savoir qui gouvernera après-demain, une question autrement plus troublante s'impose. Que reste-t-il de la démocratie lorsque le citoyen conserve le bulletin, mais perd la possibilité réelle de changer le pouvoir ? L'urne demeure, le rituel électoral aussi, mais le choix, lui, semble avoir été confisqué avant même que le premier bulletin n'y soit déposé.
Le chef du Parlement lui-même a récemment déclaré devant des membres de son parti que l'actuel ministre délégué au Budget, également président de la Fédération royale marocaine de football, ne deviendrait pas ministre des Finances. « Je jure qu'il ne l'aura pas », a-t-il lancé — avant même l'ouverture des bureaux de vote. Voilà qui donne à la démocratie électorale marocaine toutes les apparences d'une comédie écrite d'avance, dont on connaît la distribution avant le lever du rideau. Il s'agit donc bien là d'une démocratie de façade destinée à l'étranger, « une enseigne exhibée aux touristes », comme disait Mehdi Ben Barka, pour mieux masquer la réalité d'un pouvoir qui décide en coulisses ce que l'urne devrait, en théorie, trancher.
Il existe une différence fondamentale entre une élection où le citoyen peut réellement modifier le rapport de force et une élection où les marges de choix sont déjà largement déterminées par ceux qui détiennent le pouvoir. Dans le premier cas, le bulletin peut provoquer une alternance. Dans le second, il risque de devenir le décor d'une mise en scène. C'est toute la différence entre une élection et une élection véritablement démocratique.
Et pourtant. Je ne vis pas au Maroc, je n'irai donc pas voter demain. Mais si j'y étais, j'irais quand même, malgré toute la critique que je peux formuler sur le système électoral marocain. La raison en est simple. D'autres avant moi, avant nous, ont donné leur vie pour qu'un jour cela s'améliore. Les quelque quinze millions de Marocains qui se mobiliseront ce 23 septembre 2026 savent, pour la plupart, qu'ils le font aussi pour l'avenir, et pour ne pas insulter la mémoire de ceux qui ont résisté pour la liberté au Maroc. Le Maroc est une démocratie en construction. Elle est imparfaite, parfois verrouillée d'avance, souvent frustrante. Mais ne pas aller voter serait encore plus irresponsable, là-bas comme ici. On ne bâtit rien en désertant le chantier, même quand le chantier avance lentement, même quand certains y travaillent contre nous.
Et c'est précisément cette différence qui devrait nous frapper, nous qui voterons le 5 octobre. Dans treize jours, au Québec, personne ne connaît le nom du prochain premier ministre. Aucun chef de parti ne peut jurer, la veille du scrutin, que tel candidat n'obtiendra pas tel poste. Le résultat reste incertain, disputé, ouvert. C'est ce que nous risquons d'oublier lorsque nous traitons notre bulletin de vote comme un geste sans conséquence. Ailleurs, au même moment, des citoyens se rendent aux urnes en sachant d'avance que leur choix ne changera presque rien, et ils y vont quand même.
À quelques milliers de kilomètres de nous, des hommes et des femmes paient encore très cher le simple fait de réclamer davantage de liberté. Des journalistes sont emprisonnés. Des opposants sont poursuivis. Des manifestants sont arrêtés. Raif Badawi, ça vous dit quelque chose ? Il en existe beaucoup comme lui, là où la démocratie a de la misère à se faire une place.
Et nous, ici, nous pouvons entrer dans un bureau de scrutin, prendre un bulletin, faire une croix et ressortir librement, en sachant que ce geste compte réellement. C'est ce privilège précis, et non un devoir abstrait, que j'ai en tête chaque fois qu'approche une élection, et plus encore cette semaine, où les deux calendriers électoraux, marocain et québécois, se croisent à quelques jours d'intervalle.
Je ne vis plus au Maroc. Mais cette distance me fait peut-être mesurer davantage ce que représente le privilège de voter là où le résultat d'une élection peut réellement changer le pouvoir. Ici, malgré toutes nos imperfections, nous disposons encore d'un espace où le citoyen peut exercer une influence réelle sur le rapport de force politique. C'est précisément pour cela que je ne veux pas le mépriser.
Le 5 octobre, j'irai voter au Québec. J'aurai une pensée particulière pour un homme que j'ai croisé le 14 avril 2003 dans un bureau de scrutin à Montréal. Il faisait la file comme tout le monde. Mais une larme coulait sur son visage. Il allait voter pour la première fois de sa vie. Il me racontait que, dans le pays d'où il venait, la seule fois où il avait failli voter, une vague de violence l'avait empêché de sortir de chez lui.
Je ne sais pas pour qui cet homme a voté ce jour-là. Je sais seulement qu'il venait de rencontrer quelque chose que nous risquons de perdre, ce qui reste de nos libertés.
Depuis mes 45 ans au Québec, je n'ai jamais raté un scrutin. Je continuerai donc à voter, même déçu, même critique, même en colère. Je voterai précisément parce que la démocratie est imparfaite. Je voterai parce que je veux conserver une voix dans le rapport de force. Je voterai parce que mon désenchantement n'est pas une raison de disparaître. Et surtout, je voterai en pensant à ceux qui, demain, se rendront aux urnes ailleurs sans pouvoir vraiment choisir, et à ceux qui, plus loin encore, ont payé de leur liberté, de leur exil ou de leur vie pour obtenir ce que nous considérons parfois comme une corvée.
Nous avons parfois la mémoire courte lorsqu'un droit devient une habitude. Nous finissons par trouver ordinaire ce qui fut extraordinaire pour d'autres. Nous transformons une conquête en corvée, une liberté en routine, un pouvoir en geste mécanique. Peut-être est-ce cela, au fond, le véritable danger. Non pas devenir mécontent de la démocratie, mais devenir indifférent à ce qu'elle nous permet encore de faire.
Je voterai donc. Puis je continuerai à lutter. Je voterai avec mes convictions, mes doutes et mes déceptions, sans illusion, mais pas sans espoir, en sachant que mon bulletin ne changera peut-être pas le monde, mais qu'il représente quelque chose que des millions d'hommes et de femmes n'ont pas toujours eu la possibilité d'exercer librement, et que d'autres, demain encore, ne pourront exercer que dans l'apparence.
Je ne veux pas être un bébé Lala de la démocratie. Je préfère être un citoyen imparfait, parfois déçu, souvent critique, mais suffisamment reconnaissant pour ne pas confondre l'imperfection de la démocratie avec son absence.
Mohamed Lotfi
22 Septembre 2026
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22.09.2026 à 16:21
Campagne électorale, quelque observations et réflexions

Il est étonnant de voir l'alignement physique et matériel des partis dans cette campagne. Tous dans un autobus bien identifié, tous avec des tournées d'une certaine ampleur sauf les conservateurs de M. Duhaime et tous avec des points de presse ou conférences de presse à un moment donné de la journée et un slogan bien affiché.
Alexandra Cyr, 6 septembre 2026
Avant-propos
Même modèle sinon mêmes propos, avec annonces d'engagements, de promesses etc. et prises de bec en garniture.
Qu'est-ce qui nous vaut une telle uniformité dans la présentation ? Les exigences de diffusion ? Les réseaux sociaux ? Une même analyse du corps électoral qui serait plus accessible avec ce format ?
Il faut souligner le traitement tout aussi uniforme que fait Radio-Canada de la campagne. Cela à la vertu de rendre QS tout aussi visible que les autres partis malgré sa situation dans les sondages.
La CAQ-équipe Fréchette
Elle s'affiche avec M. Carney, participe aux annonces d'ouvertures de contrats venant du fédéral. Elle a commencé cela avant le déclenchement de la campagne : à Terre-Neuve-Labrador, à Lévis, à La Pocatière etc. Ce qui fait dire au P.Q. qu'il y a connivence entre les deux capitales, une connivence qui profiterait à la CAQ au pouvoir, qui se bat pour y demeurer minoritaire ou majoritaire peu importe, c'est le pouvoir qui compte.
Il faut comprendre que le nationalisme de la CAQ ne lui a jamais imposé de voir le fédéral, peu importe le parti au pouvoir, comme l'ennemi du Québec. Elle s'est toujours située comme la meilleure avocate des intérêts québécois auprès d'Ottawa et ailleurs au Canada. Comme le parti libéral d'ailleurs. Ce qui n'est pas le cas du P.Q. En proposant la séparation avec le Canada, il ne peut que le voir comme un adversaire sérieux, même un ennemi, l'ennemi à repousser en dehors de nos talles. D'où la réaction soupçonneuse de P. St-Pierre Plamondon. On peut l'excuser si on se rappelle le comportement du fédéral à l'égard de son parti depuis sa fondation pour ainsi dire et les lourdes infiltrations d'Ottawa dans le processus démocratique devant mener à l'indépendance. Mais, maintenant, avec ou sans les menaces Trump, le gouvernement Carney est-il aussi « politique » ?
Dans les annonces et promesse, Mme Fréchette se farcit d'un milliard de dollars pour le soutien à domicile. Et une claque dans la face avec ça ? Il est révoltant d'entendre une telle prise de position quand son gouvernement, au pouvoir depuis 8 ans avec des majorités plus qu'écrasantes, n'a rien fait de sérieux dans ce domaine, que toute une partie de la population âgée et handicapée qui veut vivre chez-elle, n'arrive pas à avoir un minimum de services décents quand ce n'est pas rien du tout. Avec toute la souffrance que ça suppose pour les personnes à capacités amoindries et pour leur entourage, particulièrement les femmes proches aidantes. Soulignons que c'est au Québec que le taux d'hébergement est le plus élevé au pays.
Le P.Q.
Il semble bien que le fameux référendum soit reporté à des temps meilleurs, un jour ou l'autre. En tous cas après le départ de D. Trump du bureau ovale de la Maison blanche. Mais qu'est-ce que ça peut signifier ? Quel parti sera au pouvoir aux États-Unis dans deux ans ? Est-ce que les Démocrates seraient plus conciliants avec nous ? Et si c'était à nouveau les Républicains mais avec J.D.Vance à la présidence ? On peut penser que son programme serait proche de celui en vigueur en ce moment mais avec plus de sérieux, beaucoup mieux organisé et dirigé. Possiblement plus radical. Alors, à quand une consultation populaire sur l'avenir du Québec qui veuille dire quelque chose ?
En immigration, que des reculs, que des manières de discréditer les travailleurs.euses étrangers.ères quel que soit leur statut. Même manière de leur faire porter le poids des crises existantes pour lesquelles ils et elles ne jouent aucun rôle déterminant. C'est une position honteuse qui nourrit les préjugés, le rejet de l'autre, la haine raciale et empoisonne nos rapports sociaux. Construire un pays avec de tels handicaps dans son sac…..
Et ce parti ose en plus, mettre dans le débat la langue parlée à la maison par les immigrants.es, en déplorant que ce n'est pas le Français. Allons-nous arriver au point de vouloir surveiller à domicile, la langue qui s'y parle ? La Stasie ne faisait pas mieux ! Toutes les études un tant soit peu sérieuses, partout dans le monde ont démontré qu'il faut de deux à trois générations pour que l'usage courant de la langue d'origine s'atténue sérieusement. Est-ce qu'on peut imaginer la pression psychologique que soulèverait l'interdiction de s'exprimer dans une nouvelle langue dont on ne maitrise pas toutes les subtilités, qui ne permet pas d'exprimer justement des sentiments, de décrire des situations complexes ou chargées émotivement ? C'est pour cela qu'il y a des interprètes dans les tribunaux, les hôpitaux et autres lieux de services aux personnes.
Les conservateurs
Ils ont posé le diagnostic : tout va mal, le modèle Québec Inc est pourri à l'os, il faut tout défaire et tout refaire. Mais on ne nous dit pas vraiment comment cette opération de démolition-reconstruction peut se faire ni clairement quel en serait le résultat.
Il faut avoir peur de ce genre de parti qui, sans le dire vraiment, veut tout renvoyer aux entreprises privées sous prétexte de remettre de l'argent dans les poches des citoyens.nes. Mais, il faudra bien payer pour les services que l'État ne dispensera plus. Les plus riches le feront facilement, d'autres s'endetteront et le plus pauvres seront renvoyés.es à la charité. C'est une incitation à se priver de soins et prestations dans la foulée. Au Québec, la lutte pour les droits sociaux et médicaux et d'éducation a durée pendant des décennies avant et durant la Révolution tranquille. Les arguments contre étaient du même acabit à l'époque. Que valent des réductions d'impôt de quelques dollars par année si cela exige que vous achetiez vos services au prix fort. Et est-ce qu'on mesure les effets sur les individus et les familles de devoir s'en remettre à la charité ?
Leur catéchisme est la libéralisation des activités de production et des finances. On a compris. C'est une recette prônée depuis l'introduction du néo-libéralisme et de la mondialisation débridée, depuis le consensus de Washington. On voit ce que cela donne : des inégalités abyssales partout dans le monde, la crise du logement, des soins de santé etc. etc. C'est un programme qui enrichit à outrance les riches, appauvri d'autant les pauvres et mène la fameuse classe moyenne au dépérissement.
C'est dans ce contexte que le parti ose proposer de renvoyer les femmes à la maison !!! Cessons d'étendre les capacités des CPE et donnons 100$ par semaine au parent qui restera à la maison pour garder ses enfants. Or, dans notre régime d'inégalités, ce sont les femmes qui, gagnant moins que leurs conjoints, seront assignée à cette tâche. Quel bonheur ! Alors qu'il est démontré depuis longtemps que la garde des enfants dans des milieux compétents et sécuritaires sont bénéfiques aux mère de famille qui peuvent gagner un peu plus d'indépendance financière et sociale, bénéfices qui les suivent toute leur vie. Leurs revenus à la cinquantaine sont 20% plus élevés que les autres femmes hors travail, nous révélait une étude récente.
Et rien n'est dit des bienfaits pour les enfants, eux-aussi démontrés depuis longtemps. Les apprentissages liés à la fréquentation de milieux éducatifs où on doit vivre avec des inconnus.es, socialiser, développer des habitudes et des attitudes respectueuses et positives, des aptitudes qui persisteront toute la vie, sont sans comparaison. Le meilleur cocon familial n'apporte pas cela.
Conclusion
Les élections libres sont une institution fondamentale dans nos sociétés démocratiques, malgré toutes les lacunes qui peuvent persister. Mais, il faut être lucides : nous vivons dans une société capitaliste qui encadre les actions et décisions de nos gouvernements. Parfois sévèrement. Ceux et celles qui veulent nous représenter, former le gouvernement à la fin du processus électoral, deviennent les administrateurs.trices dans ce système. L'itinérance par exemple, n'est pas le fait des itinérants.es c'est celle de système. Mais les gouvernements successifs, à tous les niveaux, n'ont pas pu/su, jusqu'ici, contraindre les capitalistes à agir, entre autre, en faveur du logement pour tous et toutes. Il faudra donc, que nos élus.es naviguent en tenant compte des intérêts des entreprises, surtout les grandes, en déterminant la position la plus favorable malgré tout pour la population dans son ensemble ou pour des segments plus précis.
La base de l'existence du capitalisme est l'accumulation, le profit. La demande fondamentale des capitalistes est donc de pouvoir exploiter tout ce qui est exploitable à souhait sans entrave : territoires, ressources naturelles, populations, travailleurs.euses. Il arrive qu'étant donné l'objectif, il soit avantageux d'accorder des droits, des avantages par ailleurs revendiqués de haute lutte et souvent pendant des périodes très longues. Il faut savoir repérer ces conjonctures, les utiliser pour faire progresser toute la société sans exception.
C'est la tâche que nous confions à ceux et celles que nous élirons à la fin du cycle. Elle est énorme.
Québec Solidaire s'est présenté dans l'actuelle campagne comme un parti de pouvoir. Il agit comme les autres en parlant de son programme de gouvernement. C'est un peu osé si on s'en remet aux résultats des sondages successifs, mais de bonne guerre. Il est temps, de sortir de cette fiction et d'admettre la réalité : il restera un parti d'opposition, et le seul parti d'opposition de gauche, ce n'est pas rien. L'expérience nous montre la qualité d'opposition qu'il a pu exercer. C'est précieux et indispensable dans notre démocratie. Les candidats.es de QS ont le talent de cerner les enjeux prioritaires, de les faire valoir et de proposer des réponses intelligentes et réalistes. Il ne faut pas perdre ces atouts.
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22.09.2026 à 15:16
Le championnat cycliste perturbé par les cols bleus du parc Jean-Drapeau
Lundi matin, environ 300 ouvriers du parc Jean-Drapeau à Montréal sont entrés en grève, alors que les négociations avec la mairie sont dans une impasse. Les employés du parc sont…
22.09.2026 à 14:30
Mondes postcapitalistes

Le capitalisme est l'imposition et l'extension de la normativité économique à toutes les sphères sociales. Il repose sur l'investissement pour le profit et sur la production pour elle-même plutôt que pour répondre aux besoins. Aussi les problèmes qu'identifient les gauches – injustice, inégalités, habitabilité de la Terre, vie meilleure pour tous – ne peuvent-ils être résolus que si l'on renverse le primat, qu'on ré-encastre l'économie dans le tissu des relations sociales. Les pratiques qui échappent en partie à la marchandise rassemblent déjà des centaines de millions de personnes.
14 septembre 2026 | tiré d'AOC media
https://aoc.media/opinion/2026/09/13/postcapitalisme/
Les gauches n'ont pas seulement besoin d'idées neuves pour lutter contre le glissement vers les droites extrêmes et autoritaires qui gagnent du terrain en France et à l'échelle de la planète. Il leur faut aussi un idéal régulateur général, un horizon de moyen ou long terme, à la fois désirable et réaliste, vers lequel les politiques qu'elles entendent conduire puissent converger.
Un tel horizon a existé par le passé : les idéaux révolutionnaires d'égalité, de liberté et de fraternité ; le principe communiste de justice « de chacun selon ses capacités » et « à chacun selon ses besoins ». Ces aspirations sont aujourd'hui bouleversées par le dépassement incontrôlé des limites planétaires qui menace à moyen terme l'habitabilité de la terre et la survie des espèces. L'horizon normatif des gauches s'en trouve redéfini.
À l'égalité, la solidarité ou l'entraide, et à l'autonomie individuelle et collective, s'ajoute l'exigence d'une vie digne pour toutes et tous, d'un bien-vivre minimal en matière de couverture des besoins, de santé et d'environnement, et dans le respect des milieux de vie et des autres vivants non humains sans lesquels la vie des humains n'est pas possible. Aussi impensable puisse-t-il paraître, le dépassement du capitalisme n'est pas, dans ce contexte, une simple lubie de révolutionnaires sans attaches ou désespérés, il est la condition de possibilité ultime de l'exigence éthique des gauches[1].
Le terme même de « postcapitalisme » rencontre immédiatement des objections, à droite mais aussi à gauche. On a déjà essayé, dit-on : les expériences soviétique, chinoise ou cubaine ont échoué et conduit à des régimes autoritaires, à des catastrophes humaines et environnementales. Un objectif aussi massif est écrasant : il affaiblit plutôt qu'il ne donne de l'espoir. Il préempterait le futur, alors que celui-ci demeure incertain et que l'on ne peut anticiper les effets en cascade des événements de rupture qui se multiplient en temps de crise. Il serait, enfin, trop utopique. On peut répondre qu'il ne s'agit pas de recommencer les erreurs du passé : la critique des expériences révolutionnaires du siècle dernier est une condition de la pensée actuelle du postcapitalisme. Ensuite, ne pas avoir d'horizon paralyse davantage encore.
La critique des pathologies et des maux du présent ne suffit pas. Il faut produire une image de ce qui est désirable, sans irénisme ni naïveté, parce que c'est la condition pour penser une stratégie politique d'ensemble et pas seulement des mesures sectorielles détachées les unes des autres. Le postcapitalisme n'est pas non plus une idée détachée de la réalité : les formes de vie militantes ou expérimentales qui échappent en partie à la marchandise, l'agriculture paysanne, qui regroupe des centaines de millions de personnes dans le monde, les secteurs non lucratifs, les coopératives, et tout le continent méconnu des pratiques populaires et ordinaires qui échappent encore à l'échange économique et à la simple exploitation indiquent que ces manières de vivre ou bien n'ont jamais été complètement effacées, ou bien sont déjà en germe[2].
En outre, comme celle de « post-croissance[3] », l'idée de « postcapitalisme » n'est pas un simple idéal théorique ou fantasmatique, elle fait déjà l'objet d'une somme de savoirs qu'il s'agit de fédérer et de faire dialoguer ; un travail de figuration raisonnée du postcapitalisme et des chemins qui y conduisent a commencé[4]. Dans le seul domaine de l'économie écologique, il est déjà établi que la croissance – horizon normatif propre au capitalisme – n'améliore pas la qualité de vie au-delà d'un certain seuil et qu'elle n'est pas découplable d'une utilisation non soutenable des ressources naturelles. Une croissance continue et respectueuse des limites planétaires est structurellement impossible.
Parler de postcapitalisme, c'est donc reconnaître que les problèmes qu'identifient les gauches, à commencer par les questions sociales classiques d'injustice et d'inégalités, mais aussi d'habitabilité de la Terre et de survie des espèces, ne peuvent être résolus que si le capitalisme n'existe plus.
L'anti-civilisation capitaliste
Le capitalisme n'est pas seulement un mode de production, ni la logique de la seule sphère économique, il est le règne de cette sphère de l'économie sur la vie : l'imposition et l'extension de la normativité économique à l'ensemble des autres sphères sociales. Cela commence avec ce que Karl Polanyi a nommé le désencastrement de l'économie : la production et l'échange y répondent à une logique propre, sans considération des relations sociales ni des normes éthiques, en particulier religieuses, qui les subordonnaient[5]. L'autonomisation de l'économie repose sur l'investissement pour le profit et sur la production pour elle-même plutôt que pour répondre aux besoins.
Ce règne de l'économie n'a pas été une création spontanée, il s'est appuyé sur d'autres institutions qui lui préexistent et que le capitalisme a reconfigurées. Des structures coloniales et raciales, d'abord, qui assignent les racisés non blancs à des tâches subalternes et organisent l'exploitation des ressources terrestres et humaines des pays autrefois colonisés ou non occidentaux. Des structures patriarcales, ensuite, qui ont pour effet d'assigner les femmes aux tâches reproductives considérées comme sans valeur d'échange, part occultée sans laquelle la sphère productive ne pourrait exister. Des structures spécistes, enfin, que le capitalisme le plus contemporain reconfigure en favorisant une exploitation animale industrialisée.
Dire ainsi que le capitalisme est un système d'institutions, une formation historique totale, une forme de « civilisation », ou plutôt d'« anti-civilisation », ne signifie pourtant pas qu'il est la source de toutes les injustices vécues, de toutes les violences observées, ni qu'il doit constituer l'objet principal de toutes les idées pertinentes des gauches, ni non plus que son dépassement serait la seule cause qui vaille. Il s'agit plutôt de réfléchir à la contribution des luttes, des expérimentations et de l'action publique se réclamant des gauches depuis cet horizon normatif d'une vie meilleure pour toutes et tous dégagée peu à peu du capitalisme.
Postcapitalismes sans sobriété
Il faut, pour cela, commencer par accepter l'idée que le postcapitalisme sera fait d'une pluralité de mondes, renoncer à penser cet après comme un univers homogène découlant d'un projet universalisant, comme ce fut le cas aux XIXe et XXe siècles.
Il faut par ailleurs écarter les versions du dépassement qui ont dominé les imaginaires. Ancrées dans une vision progressiste assumée, elles conçoivent le postcapitalisme comme l'aboutissement de l'essor des forces productives permis par le capitalisme lui-même : l'automatisation et la révolution numérique conduiraient d'elles-mêmes à une société d'abondance, libérant l'humanité du règne de la nécessité et de l'obligation du travail[6]. Les accélérationnistes portent ce schéma à la caricature en prônant l'intensification de toutes les tendances du capitalisme pour se projeter plus vite vers son dépassement[7]. En reproduisant l'exaltation de l'innovation technologique et l'exigence d'essor des forces productives, un tel postcapitalisme a toutes les chances de s'avérer aussi productiviste que le capitalisme, comme le furent les expériences révolutionnaires du siècle passé, qui n'ont fait qu'imiter le productivisme des puissances capitalistes pour tenter de les rattraper.
Critères du postcapitalisme
On peut alors tenter de définir un socle minimal commun à tous les postcapitalismes viables écologiquement. Si le capitalisme est le désencastrement de l'économie, l'autonomisation d'une sphère de la production et de l'échange répondant à sa seule logique, alors le postcapitalisme sera d'abord le ré-encastrement progressif des activités dans le tissu des relations sociales qu'elles concernent. Les décisions relatives à ce qu'il est pertinent de produire cessent d'être des décisions économiques pour devenir des choix de vie, élaborés dans les instances où se décide l'organisation de la vie collective. La séparation entre producteurs et usagers s'efface au profit d'usagers-producteurs : l'usage d'un bien est associé à la connaissance de ce que sa production implique, soit que l'on y ait contribué, soit que l'on ait été associé aux décisions concluant à sa pertinence[8]. Et la dissociation entre production et reproduction laisse place à une réarticulation où le primat revient à la seconde : il ne s'agit plus d'assurer la reproduction pour alimenter la production en force de travail, mais de produire dans le seul but de garantir la reproduction de la vie digne pour toutes et tous.
Là où le capitalisme produit pour la production, sous la mesure abstraite de la valeur, les mondes postcapitalistes se caractérisent par la recherche collective, démocratiquement constituée, de la couverture des besoins et d'un seuil de bien-être partagé. Ce seuil ne peut être fixé du dehors, par des experts ou seulement par un calcul : il relève de choix qualitatifs et éthiques, mettant en balance ce que l'on estime pertinent de produire pour le bien-vivre collectif et les implications de chaque production, en matériaux, en énergie, en déchets, en impacts écologiques et sanitaires comme en temps d'activité. Les travaux d'économie écologique montrent déjà qu'il serait possible de satisfaire les besoins essentiels, alimentation, santé, accès à l'énergie, éradication de l'extrême pauvreté, sans dépasser plus avant les limites planétaires[9].
Cette définition du postcapitalisme est minimale à dessein. Elle ne tranche ni la question de l'État, ni celle des techniques, ni celle des échelles de la coordination : ce sont là des clivages ouverts, par lesquels la diversité des mondes postcapitalistes a toutes les chances de se manifester.
Composition politique
Qui, dans les sociétés contemporaines, pourrait porter cette aspiration et aurait intérêt à un monde débarrassé du capitalisme ? La réponse héritée du mouvement ouvrier désignait une classe définie par sa place dans la production, dont l'émancipation devait coïncider avec celle de la société entière. Elle est aujourd'hui affaiblie, et pas seulement par le déclin des organisations de masse : dans des sociétés (des pays du Nord global) où les collectifs de travail sont devenus difficiles à politiser et où l'emploi est fragmenté, sous-traité, dispersé, le lieu de travail a cessé d'être le site principal où se problématise la domination capitaliste. Si le capitalisme est le règne de l'économie sur la vie, le conflit se joue partout où la vie est soumise à la normativité économique. Et si le postcapitalisme se caractérise par le renversement du primat de la production sur la reproduction, alors ceux et celles qui sont susceptibles de le porter sont d'abord celles et ceux qui assurent la reproduction.
Le travail reproductif, réalisé pour l'essentiel par les femmes, est la part occulte sans laquelle la sphère productive ne pourrait exister, et son invisibilisation est une dimension essentielle des rapports sociaux capitalistes[10]. L'historienne Stefania Barca a proposé de nommer « forces de reproduction » celles et ceux qui, sans figurer dans le récit héroïque du développement des forces productives, entretiennent la vie et les milieux dont ce développement se nourrit[11].
On peut étendre cette notion au-delà des seules dimensions environnementales. Appelons forces de reproduction l'ensemble des individus stigmatisés et dépossédés, plus souvent des femmes, des racisées, des pauvres, mais aussi des vivants non humains ou plus qu'humains, qui reproduisent l'humanité et les autres vivants en prenant soin des milieux et des pratiques, et rendent envisageable une vie plus digne[12]. Outre les plus vulnérables, elles comprennent notamment une partie des paysannes, des soignantes, des enseignantes, des ouvriers et ouvrières du bâtiment et des transports, ainsi que des communautés indigènes. Il ne s'agit ni d'une classe au sens sociologique ni d'un sujet historique constitué, mais d'une composition politique possible, dont le périmètre varie selon les territoires et les communautés de vie.
Dans des sociétés où les services publics n'ont jamais été développés de manière suffisante ou dans celles où ils sont démantelés à grande échelle, comme la société française, la sphère de la reproduction est devenue le site où s'éprouve en première ligne la crise du capitalisme néolibéral contemporain. Les privatisations et les profits élevés dans la santé, l'éducation, le logement, les transports et l'extraction en témoignent : c'est là que les forces capitalistes et leurs adversaires s'affrontent avec le plus de vigueur. Et les mobilisations sociales les plus vigoureuses des quinze dernières années, comme celle des gilets jaunes en France, sont parties des difficultés les plus concrètes rencontrées par les fractions les plus fragiles de la population, en matière de subsistance, de reproduction sociale — dette, logement, eau, énergie, alimentation, soin, éducation, transports — et d'habitabilité.
Ce terrain n'appartient à personne : la dégradation des conditions matérielles d'existence nourrit aussi les droites extrêmes, qui offrent aux mêmes populations une explication et des cibles, l'étranger, l'assisté, la norme environnementale. Les forces de reproduction ne sont pas un sujet à mobiliser mais une alliance à construire, et cette construction est sans doute le premier chantier des gauches. Elle suppose de cesser de traiter le soin, la subsistance (dont l'alimentation, l'eau, l'énergie) et l'entretien des milieux mais aussi l'éducation comme des questions secondes pour en faire le centre depuis lequel tout se reformule.
Combinaison stratégique
Reste la question la plus lourde : comment faire ? L'examen de l'histoire des socialismes et l'analyse des rapports de forces actuels conduisent à une observation simple : aucune des stratégies existantes n'a été ni n'est en mesure de parvenir seule à une sortie du capitalisme. C'est vrai des stratégies dites « de rupture » qui envisagent la transition depuis une confrontation décisive, insurrectionnelle (ou électorale) avec les institutions existantes ; des transformations « interstitielles » qui tentent de faire exister des espaces en partie libérés des logiques capitalistes ; des transformations « symbiotiques » qui font usage des institutions existantes, en particulier de l'État, pour corriger les dommages du capitalisme et parfois y introduire des éléments d'une alternative. Ces trois logiques correspondent aux trois grandes traditions de la gauche, le marxisme révolutionnaire, l'anarchisme et la social-démocratie[13]. Toute pensée stratégique conséquente doit être une pensée de leur combinaison, là où la discussion des deux derniers siècles, à gauche, a favorisé l'opposition, souvent féroce, entre les partisans de chacune des logiques.
Notes
[1] Jérôme Baschet, Laurent Jeanpierre (dir.), Mondes postcapitalistes, La Découverte, 2026.
[2] J. K. Gibson-Graham, A Postcapitalist Politics, University of Minnesota Press, 2006 ; Erik Olin Wright, Utopies réelles, La Découverte, 2017 [2010].
[3] Timothée Parrique, La Science de la post-croissance, Actes Sud, coll. Système Terre – climat, biosphère, société, 2026.
[4] Jérome Baschet, Laurent Jeanpierre (dir.), Mondes postcapitalistes. Parmi de nombreuses autres publications reprenant le terme depuis une quinzaine d'années, voir par exemple Audrey Laurin-Lamothe, Frédéric Legault, Simon Tremblay-Pépin, Construire l'économie postcapitaliste, Lux, 2023.
[5] Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1983 [1944] ; Serge Latouche, L'Invention de l'économie, Albin Michel, 2005.
[6] Paul Mason, Postcapitalisme. Le guide de notre futur, Diateino, 2021 [2015] ; Nick Srnicek, Alex Williams, Inventing the Future. Postcapitalism and a World Without Work, Verso, 2015 ; Aaron Bastani, Fully Automated Luxury Communism. A Manifesto, Verso, 2019.
[7] Alex Williams, Nick Srnicek, « Manifeste accélérationniste », dans Laurent de Sutter (dir.), Accélération !, PUF, 2016.
[8] Voir l'entrée « Production », dans Mondes postcapitalistes.
[9] Daniel W. O'Neill, Andrew L. Fanning, William F Lamb, Julia K. Steinberger, « A good life for all within planetary boundaries », Nature Sustainability, vol. 1, n° 2, 2018.
[10] Silvia Federici, Caliban et la Sorcière, Femmes, corps et accumulation primitive », Entremonde/Senonevero, 2014 ; Mariarosa Dalla Costa, Selma James, The Power of Women and the Subversion of the Community, Falling Wall Press, 1972 ; Tithi Bhattacharya (dir.), Social Reproduction Theory. Remapping Class, Recentering Oppression, Pluto Press, 2017.
[11] Stefania Barca, Forces of Reproduction. Notes for a Counter-Hegemonic Anthropocene, Cambridge University Press, 2020.
[12] On étend ici, au-delà des questions environnementales, la définition proposée par S. Barca ; voir l'entrée « Stratégies transitionnelles », dans Mondes postcapitalistes.
[13] On reprend ici, avec de légères modifications, Erik Olin Wright, Utopies réelles, voir note 2.
[14] Tomasz Konicz, « La vue sur l'apocalypse ne doit pas devenir un luxe ! », Palim Psao, 16 août 2026. La polémique vise la gauche allemande, et en particulier Die Linke ; on en retient ici la caractérisation générale.
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22.09.2026 à 14:21
Voter pour Québec solidaire pour bloquer la droite et ouvrir les horizons

Dans un paysage politique québécois où les quatre autres partis politiques proposent des baisses d'impôts, des privatisations partielles ou un désengagement de l'État, le programme de Québec solidaire se distingue par une orientation inverse. Celle-ci repose sur l'idée que les problèmes sociaux contemporains ne viennent pas d'un État trop présent, mais d'un État insuffisamment outillé et d'une richesse trop concentrée entre les mains des plus riches de la société. Ce simple renversement du diagnostic a une portée politique qui dépasse le contenu de chaque mesure prise isolément. Il maintient vivante, dans le débat public, l'hypothèse qu'une intervention publique plus large est non seulement possible, mais souhaitable.
L'importance, pour la gauche sociale, de voter pour Québec solidaire malgré les limites de la définition de son projet de société
Ce refus de la logique de réduction de l'État social se voit d'abord dans la fiscalité. L'impôt sur les grandes fortunes, visant les patrimoines de plus de 25 millions de dollars, réaffirme le principe d'une redistribution de la richesse à un moment où les autres partis proposent plutôt d'alléger le fardeau fiscal des contribuables les mieux nantis ou des entreprises. Même si le rendement réel de cette taxe dépendra de l'importance des stratégies d'évitement fiscal, son existence même dans le débat électoral empêche que la question de la répartition des richesses disparaisse de l'agenda politique.
En proposant le plafonnement des hausses de loyer à l'inflation, sans jamais excéder 3 %, un moratoire sur les évictions, la lutte contre la spéculation et la pénalisation des propriétaires abusifs, ainsi que l'acquisition de milliers de propriétés pour les offrir sous le prix du marché, entre autres mesures, Québec solidaire ne se contente pas d'atténuer les effets d'un marché jugé défaillant. Il affirme que l'État peut redevenir un acteur direct — propriétaire, régulateur, voire concurrent — plutôt qu'un simple arbitre. C'est exactement la même logique qui sous-tend le projet d'épiceries publiques à but non lucratif : en plafonnant les marges des grandes chaînes et en créant des points de vente publics, QS propose que l'État concurrence directement le secteur privé plutôt que de se limiter à le réglementer de l'extérieur.
En santé, le retour massif aux CLSC et à la première ligne va dans le même sens : il réaffirme le principe d'un système public universel à un moment où le recours croissant au privé n'est condamné ni par la CAQ, ni par le Parti libéral du Québec, ni surtout par le Parti conservateur du Québec, qui présente le privé comme une solution au renforcement de l'accès au système de santé. La gratuité de la contraception, des soins oculaires et dentaires pour les mineurs, ou encore l'alimentation scolaire universelle participent d'une même philosophie : élargir, plutôt que contenir, le périmètre de ce que la collectivité prend en charge collectivement.
Québec solidaire propose également toute une série de mesures visant tant à lutter contre la pauvreté des femmes qu'à combattre les violences conjugales et à donner aux personnes victimes de violence conjugale davantage de moyens pour se mettre en sécurité et retrouver leur autonomie.
Ce qui distingue toutefois ce programme d'une simple politique de résistance défensive, c'est qu'il ne se limite pas à protéger les acquis : il ouvre des chantiers qui, une fois entamés, peuvent créer leurs propres dynamiques de transformation. La réforme du mode de scrutin et les référendums d'initiative populaire ne sont pas de simples mesures administratives : ils modifient les règles du jeu démocratique elles-mêmes, ce qui peut faciliter, par la suite, l'adoption de réformes plus ambitieuses que celles inscrites au programme actuel. De même, l'assemblée constituante coconstruite avec les Premiers Peuples inscrit le projet indépendantiste dans une démarche participative qui dépasse le cadre électoral traditionnel et laisse la porte ouverte à une refondation plus large du contrat social.
Le financement à la mission des organismes communautaires, le fonds d'urgence climatique, la sortie progressive des infrastructures pétrolières et gazières, ou encore le développement massif du transport collectif gratuit pour les jeunes et les aînés dessinent ensemble une trajectoire cohérente : chaque mesure, prise seule, corrige une iniquité précise, mais l'ensemble installe une infrastructure institutionnelle — fiscale, démocratique et énergétique — sur laquelle des transformations plus profondes pourraient ensuite s'appuyer. C'est en ce sens que le programme de Québec solidaire peut être lu comme un frein au glissement néolibéral du champ politique québécois.
Face aux politiques de droite défendues par les autres grands partis politiques, un vote pour Québec solidaire constitue donc un vote en défense des intérêts de la majorité populaire. C'est d'autant plus important pour les militantes et militants des différents mouvements sociaux — syndical, féministe, populaire, étudiant, etc. Une déclaration commune de militantes et militants issus de ces différents mouvements sociaux pourrait constituer un apport important à la défense des acquis de la majorité populaire.
Les limites des revendications défensives incapables de présenter un projet de société alternatif au capitalisme
Le programme de Québec solidaire opère un déplacement par rapport au discours de droite dominant des autres partis. Il réaffirme la légitimité de l'intervention publique, de la redistribution fiscale et de la régulation des marchés. Mais ce déplacement, aussi réel soit-il, s'effectue presque entièrement à l'intérieur du cadre existant des rapports de propriété et de pouvoir économique capitalistes. Le problème est constamment posé en termes de résultats insuffisants ou injustes produits par le marché, mais rarement en termes de savoir qui contrôle les moyens de production et qui détient, de ce fait, le pouvoir de décision.
Cette absence a des effets concrets sur la nature des solutions proposées. Prenons l'exemple le plus révélateur : la « provision Trump » de 2 milliards de dollars destinée à soutenir les entreprises touchées par la guerre tarifaire. Il s'agit d'un transfert de fonds publics vers le secteur privé pour l'aider à maintenir ses emplois et à transformer sa production, sans qu'aucune contrepartie en matière de propriété, de gouvernance ou de contrôle des travailleurs et des travailleuses sur ces entreprises ne soit évoquée. L'État finance ainsi la survie et la reconversion du capital plutôt que d'envisager, par exemple, la nationalisation d'entreprises stratégiques ou la mise en place de coopératives de travailleurs et de travailleuses comme alternatives.
Le Plan de transition 2035 constitue, par rapport à l'inaction climatique dominante et au refus des autres partis de rompre clairement avec l'exploitation des hydrocarbures, un ensemble de mesures redistributives et réglementaires importantes. Mais, si on analyse ces propositions à partir des bases systémiques de la crise, elles restent en deçà des nécessités posées par l'urgence climatique et la perte de biodiversité.
La crise y est davantage décrite comme un problème de gouvernance et de mauvais choix que comme le résultat d'un système économique capitaliste accroché à une croissance incapable de respecter les limites planétaires. Ainsi le Plan de Transition pour 2035 affirme : « En réalité la crise climatique est le résultat de mauvais choix économiques ainsi que de politiques inefficaces et mal ciblées. ». Les cibles climatiques proposées restent en deçà de l'urgence scientifique soulignée par le GIEC. La nationalisation des énergies renouvelables n'est pas présentée comme une priorité. La politique industrielle mise sur le partenariat avec le patronat plutôt que sur une planification publique et démocratique. Les transports publics demeurent partiellement marchandisés, puisque la gratuité est restreinte aux jeunes et aux aînés. La construction des infrastructures de transport collectif est laissée au secteur privé. La protection du territoire repose principalement sur un encadrement réglementaire, alors que l'exploitation des ressources minières et forestières demeure largement entre les mains de grandes entreprises multinationales canadiennes et américaines. Le plan vise le renforcement de l'autonomie alimentaire sans remettre en question une agriculture agroexportatrice dont une part importante est centrée sur la production animale.
Quant au projet indépendantiste, le texte le présente principalement à travers le prisme d'une démarche constituante et participative, coconstruite avec les Premiers Peuples — ce qui le distingue du Parti québécois sur le plan de la méthode. Mais aucune articulation suffisamment développée n'apparaît entre l'indépendance et une critique de la dépendance structurelle du Québec à l'égard des capitaux étrangers, des chaînes de valeur continentales ou des institutions financières internationales.
L'indépendance y est donc pensée principalement comme une réforme institutionnelle et comme une reconnaissance nationale, plutôt que comme une rupture avec des rapports de domination économique qui dépassent le seul cadre canadien. Pour une lecture anti-impérialiste de la souveraineté, cela laisse intacte la question de savoir à qui appartiendrait réellement un Québec indépendant et quels seraient ses rapports avec les alliances militaristes comme l'OTAN et le NORAD. Ces questions sont d'autant plus importantes lorsqu'on les confronte au projet péquiste, défini dans son Livre bleu comme un projet d'indépendance qui, dans cette analyse, demeure marqué par une orientation néocoloniale.
Enfin, sur le terrain du travail lui-même, le programme reste largement à l'intérieur des paramètres du salariat existant : hausse du salaire minimum, amélioration des conditions dans le secteur communautaire, embauche de personnel dans les services publics. Ce sont des gains réels pour les travailleurs et les travailleuses, mais aucune mesure ne touche à la démocratie économique au sens fort : pas de mention d'une représentation accrue des travailleurs et des travailleuses dans les conseils d'administration, de droit de veto syndical sur les fermetures et les délocalisations, d'expansion du secteur coopératif ou autogéré, ou encore d'un plan de nationalisation démocratiquement contrôlé par celles et ceux qui y travaillent.
On peut donc soutenir que Québec solidaire agit comme un frein au glissement néolibéral en réaffirmant le rôle de l'État redistributeur. C'est pourquoi la mobilisation pour élargir son électorat constitue un enjeu important pour la gauche. Mais ce choix stratégique ne doit pas nous empêcher de comprendre que les propositions de QS ne fournissent pas, à elles seules, une boussole stratégique permettant d'engager la transformation radicale nécessaire pour déplacer le pouvoir de décision économique hors des mains du capital.
Une telle transformation est pourtant indispensable pour faire face aux crises économiques, sociales et écologiques auxquelles le peuple québécois, comme le reste de l'humanité, est confronté.
Voter pour QS peut ainsi contribuer à bloquer le recul social et le glissement vers la droite, tout en laissant ouverte la nécessité de construire, au-delà de son programme actuel, une véritable alternative écosocialiste au capitalisme.
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22.09.2026 à 14:20
La privatisation des aéroports par Carney est un désastre annoncé

Mark Carney a franchi mardi une nouvelle étape majeure dans sa croisade de droite en annonçant un plan visant à privatiser de fait quatre des plus grands aéroports du Canada, situés à Toronto, Montréal, Vancouver et Calgary. Les commentateurs libéraux — toujours prompts à changer de discours — sont passés de l'affirmation selon laquelle Carney ne mettrait jamais en œuvre une telle politique à la Poilievre à sa défense immédiate, insistant sur le fait que les médias et le NPD font de l'alarmisme et que Carney ne fait que privatiser l'exploitation des grands aéroports, et non les aéroports eux-mêmes.
Image tirée de canadiandimension.com
16 septembre 2026
Mais même en supposant que cela soit vrai, le plan de Carney brade nos biens publics au profit du secteur privé, tout comme l'autoroute 407 a été privatisée il y a des années en Ontario, avec des conséquences catastrophiques pour la population de la province. Comme l'a fait remarquer Jim Stanford, ancien économiste d'Unifor : « Que le terrain lui-même appartienne toujours à l'État ou non est presque sans importance. Ce sera l'autoroute 407 des airs. »
Lorsque les progressistes-conservateurs de Mike Harris ont pris le pouvoir, ils ont mis en œuvre une série de mesures de droite. L'une d'entre elles consistait à céder l'autoroute 407, récemment construite, à des sociétés privées en 1999, lesquelles ont versé à la province une redevance unique en échange d'un bail de 99 ans sur le bien. Comme dans le projet proposé par Carney, l'Ontario n'a en réalité jamais vendu le bien purement et simplement. D'un point de vue juridique, l'autoroute 407 demeure un bien public, tout comme les aéroports qui seront bientôt privatisés.
Mais qu'en est-il dans la réalité ? L'entente constituait une cession de faveur aux capitalistes, qui se sont enrichis à grande vitesse tandis que la population continue d'être lésée par des frais élevés et par la perte de revenus que cette autoroute aurait pu générer pour la province. Non seulement le bail a été vendu pour des milliards de moins que sa valeur estimative courante, mais Linda McQuaig souligne que cette entente a privé les Ontariens et les Ontariennes de centaines de milliards de dollars :
Depuis sa privatisation en 1999, la 407 a coûté aux automobilistes environ 25 milliards de dollars en péages. Et ce n'est qu'un début ! L'entente de privatisation s'étend sur 99 ans, et à la fin de cette période, les automobilistes ontariens auront probablement payé des péages totalisant la somme ahurissante de 150 milliards de dollars. La Banque Nationale du Canada a décrit la 407 comme « un monstre générateur de valeur ».
McQuaig a expressément présenté cette catastrophe comme un avertissement de ce que les plans de Carney risquent d'entraîner : si nous ne parvenons pas à arrêter « Mike Harris 2.0 », il se passera à peu près la même chose avec le projet de Carney. La débâcle de la 407 est presque légendaire tant elle a lésé les Ontariens et les Ontariennes, certains la qualifiant même de pire entente de l'histoire de ce pays. Mais il ne s'agissait là que d'une seule autoroute. Carney vise à provoquer un désastre générationnel dans quatre des plus grandes villes du Canada, portant préjudice à des millions de personnes au passage. Ce phénomène pourrait être encore amplifié par le fait que la 407 est plus facile à contourner que ces grands aéroports, qui constituent de véritables monopoles régionaux. Les occasions pour les capitalistes d'exploiter les Canadiens et les Canadiennes ne manqueront pas.
Carney est, à tout le moins, un homme brillant doté d'une vision claire. Mais cela signifie que lorsqu'il prend des mesures à la manière de la 407, il ne commet pas une erreur maladroite : il mène une manœuvre froide et calculée visant à dépouiller le public au profit du secteur privé, même si cela va à l'encontre de ses objectifs déclarés. Comme l'a également souligné Stanford, « La proposition de privatiser l'exploitation des grands aéroports au profit d'investisseurs privés […] brouille le message du premier ministre Carney sur la “construction du Canada”. Cela ne construit rien, mais impose de nouveaux risques et coûts aux Canadiens et aux Canadiennes. » Même celles et ceux qui appuient globalement les efforts d'investissement de Carney ont remis en question cette décision. Comme l'a formulé Adam Radwanski, chroniqueur au Toronto Star : « Je pense que Carney a eu tort d'utiliser son discours de ce matin pour annoncer la privatisation des aéroports. Cela détourne vraiment l'attention du thème principal de ce sommet, qui est d'investir dans la construction de nouvelles infrastructures, et cela suscite de l'opposition. »
C'est tout à fait vrai. Les syndicats canadiens s'y opposent largement, menés par le Congrès du travail du Canada, qui fait valoir que cela ne fera que privatiser les gains tandis que les risques resteront publics. Le chef du NPD, Avi Lewis, a clairement indiqué que les seuls gagnants dans cette affaire seront les grandes entreprises, et l'économiste progressiste Armine Yalnizyan a averti que le plan de Carney risque de mettre encore davantage en péril la souveraineté du Canada, car l'afflux de capitaux américains à travers la frontière signifie : « nous sommes en fait le 51e État enveloppé dans un drapeau canadien, puisque nous appartenons aux Américains. »
Carney est arrivé au pouvoir avec pour vision de tenir tête à Trump et de défendre le mode de vie canadien. Les électeurs et électrices lui ont accordé une grande confiance pour mener à bien cette mission. Mais en promouvant des projets de privatisation de droite, Carney agit bien plus à la manière de Ronald Reagan que les électrices et électeurs libéraux ne veulent l'admettre.
On ne bat pas la droite américaine en devenant la droite américaine.
Christo Aivalis, ancien rédacteur en chef d'Active History, est un commentateur politique et historien titulaire d'un doctorat en histoire canadienne de l'Université Queen's. Ses articles ont été publiés dans Jacobin, The Breach, Canadian Dimension, Ricochet, Maclean's, The Globe and Mail et The Washington Post.
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