LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
REGROUPEMENT DES MÉDIAS CRITIQUES DE GAUCHE (QUEBEC)

▸ Les 10 dernières parutions

23.09.2026 à 15:00

1941 à l'Alcan d'Arvida : grève illégale en pleine guerre mondiale

Rédaction

Quand on m'a suggéré d'étudier la grève de 1941 à l'Alcan d'Arvida, je n'en connaissais rien. Je me suis découvert après coup un lien personnel avec ces événements quand j'ai cherché des informations sur l'emploi de mon arrière-grand-père, Lucien Fortin. Ses deux frères Roland et Albéric et Lucien ont bel et bien participé à cette grève, mais je n'en sais pas plus. On m'en a parlé comme d'un homme dur, notamment avec sa femme, et silencieux. Ma grand-mère m'a souvent évoqué la scène de son père revenant de travailler de son shift de 16 heures, au moment du départ vers l'école, les yeux fatigués et cernés de noir typiques des traces laissées par les lunettes des ouvriers[1] de l'aluminium. Ses mains énormes et son dur travail ainsi que celui de sa compagne, mon arrière-grand-mère, m'ont certainement payé un accès à la petite bourgeoisie et à l'université. À sa mort, on lui a découvert trois cancers, poumons, prostate et intestin, qui avaient certainement à voir avec son travail.

Je remercie ma grand-mère Françoise Fortin et son frère André pour les informations et les souvenirs qu'ils ont partagés avec moi.

Des ouvriers de la cuve 26 à l'Alcan d'Arvida en 1940. On voit Lucien Fortin, arrière-grand-père de l'auteur, sur la première rangée (en bas), le quatrième à partir de la gauche. Crédit : Société historique du Saguenay [2]. L'Alcan d'Arvida avant 1941

L'aluminium est l'un des piliers de l'économie du Saguenay au début du XXe siècle. Les cours d'eau et les infrastructures hydroélectriques construites après les années 1920 sont particulièrement propices à cette industrie. Au début de la décennie, de grands industriels américains entrent en compétition au sujet de l'achat de droits sur des terrains et des cours d'eau. Finalement, c'est l'Aluminum Company of America (Alcoa) qui signe des accords. Parmi les terrains obtenus au Saguenay, on compte ceux de la future ville d'Arvida, où les maisons et l'usine commencent à se construire en 1926. Première usine d'aluminium de la région et deuxième au pays, elle emploie beaucoup d'ouvriers, environ 1 650 en 1927. L'Alcoa crée en 1928 une compagnie canadienne, Aluminum Limited, qui allait devenir l'Aluminum Company of Canada (Alcan). En 1932, le capital et l'administration sont surtout canadiens, puis, en 1949, ils deviennent plus internationaux. Grâce au développement rapide de l'usine d'Arvida et de la compagnie, le Canada devient le deuxième producteur mondial d'aluminium en 1927 et le restera jusqu'en 1934, avant de le redevenir pendant la Seconde Guerre mondiale. La stratégie de l'Alcan, différente de celle de l'Alcoa, consiste à conquérir de nouveaux marchés, particulièrement dans l'Empire britannique, en proposant un prix plus bas que celui de ses concurrents européens. Grâce à cet avantage et à sa place sur le marché mondial, l'Alcan force ses concurrents à passer des accords et à partager les marchés. En 1931, ces compagnies forment un cartel afin notamment de maitriser les prix[3]. Au Canada, des chaines de production et plusieurs industries dépendent à divers degrés de l'industrie de l'aluminium[4]. En somme, avant la Deuxième Guerre mondiale, l'Alcan a déjà une importance particulière dans l'économie canadienne en général, mais aussi dans l'économie internationale dans le marché de l'aluminium.

L'importance de l'Alcan s'accroit avant et durant la Deuxième Guerre mondiale, principalement parce qu'à l'époque, l'aluminium sert à la production d'avions et d'armes. En effet, le nombre d'employés passe de 440 à 1 760 entre 1933 et 1939. En 1937, la capacité de production d'Arvida a triplé depuis sa fondation et elle augmentera encore plus jusqu'en 1939. À l'approche de la guerre, la dépendance des Alliés envers l'aluminium canadien augmente. En 1940-1941 – année de la grève –, la Grande-Bretagne, les États-Unis et l'Australie passent plusieurs commandes importantes à l'Alcan, ce qui oblige la compagnie à quadrupler sa capacité productive et à construire une nouvelle centrale électrique. Les gouvernements canadien, britannique et américain financent par des prêts le développement des infrastructures régionales d'Alcan[5]. Pour comprendre la participation à la grève à l'Alcan des travailleurs de la construction, il faut savoir que la nouvelle centrale électrique nécessite divers travaux, ce qui amènera l'entreprise montréalaise Foundation Company of Canada à embaucher environ 10 000 travailleurs, surtout manuels, dont une minorité seulement vient du Saguenay. Ces travailleurs sont très majoritairement canadiens-français[6]. Clarence Decatur Howe, à la tête de plusieurs ministères fédéraux de 1935 à 1948 et surtout ministre des Munitions et des Approvisionnements de 1940 à 1945, s'activa beaucoup pour faire du Canada un centre industriel de guerre des Alliés et ainsi créer de nouvelles industries[7]. Au cours de la guerre, l'État canadien déclare l'Alcan d'Arvida une « industrie de guerre ». Dès 1939, il en fait un des endroits les plus défendus au pays et y installe des artilleurs, des soldats et une « batterie [de canons] antiaérienne pour protéger les installations industrielles[8] ». Peu avant la grève d'Arvida, le ministère du Travail à Ottawa déclare que toute grève ou tout lockout est illégal à moins qu'une Commission de conciliation n'ait été mise sur pied et qu'elle n'ait déposé son rapport[9]. Ainsi, grâce à la guerre, les usines de l'Alcan, et particulièrement celle d'Arvida en raison de sa capacité de production, prennent-elles une importance considérable pour l'État et le capital canadiens, pour l'armée du pays, mais aussi pour celles des Alliés. En fin de compte, elles rendent possible la mainmise de tous ces pays sur le partage du monde et des marchés au cœur de cette guerre.

Des policiers contrôlent l'accès à l'usine d'Alcan à Arvida, une usine de haute importance pour l'État et le capital canadiens, pendant la Deuxième Guerre mondiale [10]. Crédit : Société historique du Saguenay, Fonds Alcan.

Du côté des ouvriers de l'Alcan, les conditions sont réunies en faveur de la lutte. En 1936, le Syndicat National Catholique de l'Industrie de l'Aluminium d'Arvida, affilié à la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), qui deviendra la Confédération des syndicats nationaux (CSN), se forme et signe une première convention collective. Cette syndicalisation se fait à partir de revendications salariales et sous l'impulsion de l'abbé Philippe Bergeron qui, comme tout le mouvement syndical catholique canadien-français, prône et pratique un syndicalisme de concertation empreint de nationalisme. Si la CTCC s'éloigne peu à peu de la doctrine sociale de l'Église, notamment en 1943, et respecte l'autonomie de ses syndicats locaux, cette doctrine transparait encore à l'Alcan[11]. En effet, bien que l'on sache peu de choses sur les pratiques syndicales à l'Alcan avant la grève de 1941, l'orientation générale du syndicalisme après la guerre et jusqu'à aujourd'hui en est une de constante « recherche de coopération syndicale-patronale » selon Patricia Maltais-Tremblay[12]. Les dirigeants de la compagnie ont, de façon habile, aidé à la construction de ce syndicalisme de concertation car ils « ont su très tôt comprendre et s'intégrer [sic] à la culture canadienne-française au point que le fait français est devenu une part de l'ADN de cette multinationale[13] » ; ils ont aussi cherché à maintenir une harmonie sociale dans l'usine. Toutefois, on sait que la plupart des ouvriers de l'usine, dont ceux travaillant dans les salles de cuves, qui commenceront la grève, ne sont pas membres du syndicat en 1941[14]. La formule Rand, qui oblige encore aujourd'hui tous les employés d'un milieu de travail à faire partie d'un syndicat si l'adhésion est votée à la majorité, n'est adoptée qu'en 1946. Par ailleurs, les ouvriers aux cuves sont soumis à des chaleurs extrêmes : la fusion du mélange fondu d'alumine anhydre et de cryolithe se fait à 1000 °C dans les cuves[15] et occupe continuellement 500 ouvriers en 1941[16].

La grève

Les mois précédant la grève qui s'est déroulée du 24 au 29 juillet 1941, l'employeur ne remplit pas ses promesses et ne répond pas aux demandes relatives au salaire, ce qui augmente le mécontentement des ouvriers. Fin juin, plusieurs faits se combinent. D'abord, le boni régulier, qui varie chaque mois, n'est pas annoncé à temps pour faire partie de la paye du 23 juillet. Ensuite, deux nouvelles retenues sur le salaire s'ajoutent, dont une taxe pour la Défense nationale. Enfin, il manque l'indemnité de vie chère promise. Donc, la veille de la grève, la paye est bien moins bonne que prévu. Par ailleurs, le président du syndicat, Alexis Davis, qui avait transmis à l'employeur les demandes des ouvriers, notamment celles du mois de mai, n'avait toujours pas reçu de réponse au moment de la grève. Autrement dit, les rencontres entre le syndicat et l'employeur se poursuivaient, mais restaient sans suite[17].

Le 23 juillet, la période estivale de grande chaleur se poursuit ; la température atteint les 34 °C, ce qui s'ajoute à la chaleur extrême de la fusion dans les cuves. Plusieurs cuvistes perdent connaissance en raison de cette chaleur et des produits inhalés[18]. Un nombre anormal d'ouvriers manquent à l'appel, dont l'un d'eux aux cuves. Trois jeunes ouvriers qui ont écopé de la surcharge de travail aux cuves, décident, sur l'heure du diner, qu'il est temps d'aller revendiquer les dix sous de l'heure supplémentaires attendus depuis longtemps. Ils convainquent des ouvriers des lignes voisines d'aller ensemble demander ces hausses le lendemain. À ce moment-là, il n'est pas question de grève et le syndicat n'est pas au courant de cette initiative[19].

Le 24 juillet, à 16 heures, au changement d'équipes, le défilé des cuvistes porte la revendication salariale initiale et convainc de plus en plus de collègues de se joindre à lui quand il se dirige vers l'entrée principale des ouvriers. Deux cents hommes et une demande salariale dix fois supérieure à celle de départ y arrivent. Au bureau de Johnston, le gérant des travaux de la compagnie à Arvida, cinq cadres de la compagnie somment le comité des délégués ouvriers de retourner au travail, sans quoi il n'y aura pas de discussion, ce que les manifestants refusent. Johnston met alors le comité de délégués au courant du récent avis fédéral sur l'illégalité des grèves. Le département du Travail lui avait bien demandé d'afficher l'avis lorsqu'il le lui avait envoyé plusieurs jours auparavant, mais Johnston n'en avait rien fait[20]. Par conséquent, un ou deux membres du comité retournent travailler. Malgré cela, et malgré la menace de l'illégalité brandie devant le rassemblement des ouvriers par un autre gérant, ceux-ci persistent et se retrouvent bientôt au moins 700. Johnston rend visite au président du syndicat vers 19h30. Ce dernier souhaite également un retour au travail au plus vite et propose soit de satisfaire les demandes, soit de les soumettre à une commission d'arbitrage, ce que refuse la direction[21]. En soirée, les grandes usines deviennent inactives et la grève s'élargit à environ 5 100 employés. Des centaines de grévistes passent la nuit dehors sur le site[22]. Les médias n'ont aucun accès à l'information car le gouvernement la censure[23].

Le 25 juillet, à 8 heures du matin, presque tous les départements sont en grève. Les piquets sont en place. La compagnie fait appel au procureur général du Québec, à la police provinciale et aux départements (ministères) du Travail du Québec et du Canada qui envoient des conciliateurs. L'après-midi, les ouvriers des départements de l'usine forment des comités et formulent des demandes spécifiques à chacun[24]. Plus tard, Alexis Daris, président du syndicat, et Gérard Picard, secrétaire de la CTCC, rencontrent les ouvriers et discutent ensuite avec le conciliateur officiel. Ce dernier rappelle l'illégalité de la grève et propose le retour au travail contre de l'aide pour un arbitrage ; la compagnie promet les maigres augmentations déjà prévues depuis des mois[25].

Le samedi 26, à 7 heures du matin, 2 600 ouvriers de la construction de la Foundation Company of Canada, qui faisaient des travaux non loin de l'usine, se mettent en grève. Ils demandent des augmentations de salaire et organisent un piquetage[26]. On en arrive donc à au moins 7 800 ouvriers en grève, voire 10 600 selon certaines sources[27]. À partir de 11 heures, Johnston et le procureur général du Québec préparent l'évacuation de l'usine et envoient l'armée. Le dimanche 27, vers 11 heures, des agents de la police provinciale et des soldats de Valcartier, soit quelques centaines d'hommes, reçoivent l'ordre d'évacuer les lieux[28]. Le secrétaire de la CTCC et quelques autres arrivent à franchir la ligne de piquetage et entrent dans l'usine pour la première fois. Ils en viennent à convaincre les grévistes qui occupaient l'usine depuis le début de l'évacuer vers midi ; on maintient néanmoins le piquetage à l'extérieur[29].

Le lundi 28 au matin, la grève des ouvriers de la construction prend fin. Une centaine de militaires du Centre d'entrainement de Chicoutimi s'ajoutent aux forces de l'ordre déjà sur place. Du côté de l'usine, un nouveau comité de 11 représentants des grévistes ne peut négocier avec la compagnie et le conciliateur qui ne parlent que de retour au travail[30]. Vers midi, plus de 2 500 ouvriers, réunis dans les salles du syndicat, votent presque unanimement la poursuite de la grève. Les forces policières et militaires profitent de l'absence de ces ouvriers pour lire un Acte d'émeute aux ouvriers restés sur la ligne de piquetage. Le piquetage cesse et les forces de l'ordre font évacuer les lieux. Une source indique que les artères qui mènent aux terrains de l'usine et des bureaux sont barrées par des soldats et des chars d'assaut[31]. Le syndicat et l'employeur s'activent pour ramener les employés au travail, si bien que le 29, le président du syndicat annonce à la compagnie que « le Syndicat a le contrôle et va prendre l'affaire en main[32] ». Une source affirme que les dirigeants syndicaux utilisent des affiches et demandent aux chefs cuvistes, responsables des équipes de travail, de convaincre les ouvriers de retourner au travail. Le syndicat organise un nouveau vote sur la grève. Seuls deux ou trois discours sont prononcés, dont celui du secrétaire de la CTCC. Le syndicat incite à la reprise du travail et promet la poursuite prochaine des négociations[33]. Le retour au travail est voté presque unanimement et à 16 heures, tous reprennent le travail [34]. Le 29 et le 30, Radio-Canada rapporte la conférence de presse du ministre Howe selon qui l'ennemi aurait saboté l'effort de guerre à l'Alcan[35] et qu'une bataille aurait opposé les ouvriers à des policiers et à des dirigeants de la compagnie. En raison de la censure, ce sont les premières informations que reçoivent les médias et la population au sujet de cette grève[36]. Le 30, le président du syndicat et le secrétaire de la CTCC protestent contre ces accusations. Le syndicat négocie avec la compagnie[37].

Le 31, le député de Chicoutimi, Antonio Talbot, publie dans le Progrès du Saguenay, un journal régional catholique, un communiqué où il proteste contre ces accusations[38]. Le 31 juillet et le 1er août, d'autres articles d'enquête et d'opinion (du Droit[39], du Progrès du Saguenay[40] ou encore du Devoir[41]) démentent et critiquent les accusations de Howe, parfois d'un point de vue nationaliste canadien-français. La plupart réaffirment surtout le respect du légalisme par le syndicat et le statut strictement économique de cette grève. Certains voient les accusations comme une attaque anti-Canadiens-français. Tous ont tendance à défendre les revendications ouvrières – l'un d'eux défend même l'illégalité de la grève[42] –, à mettre la faute sur la compagnie, voire à critiquer d'autres industriels, et à valoriser l'effort de guerre. Certains reprennent la métaphore de la zone libre en France pour déclarer « libéré » le terrain de l'usine après l'évacuation des grévistes. Entre le 29 juillet et le 5 août, une partie de la presse anglophone, dont le Montreal Gazette et le Financial Post de Toronto, reprend les accusations de Howe et se déclare contre la lutte des ouvriers car elle nuit à l'effort de guerre[43]. Le sujet est abordé dans les journaux à travers le pays et même aux États-Unis[44].

Le 1er août, les gains des ouvriers sont minimes. La compagnie accorde l'indemnité de vie chère déjà prévue. L'augmentation promise depuis longtemps aux cuvistes est octroyée à tous, peu importe l'ancienneté[45]. Le métal figé dans les cuves les empêchera de fonctionner complètement durant 10 à 12 jours, le temps de le ramener à son point de fusion. La grève aura en tout fait perdre 6,4 millions de dollars de ventes à la compagnie, ce qui équivaut à au moins 120 millions de dollars d'aujourd'hui ![46] Le 15 août, une Commission royale reçoit le mandat d'enquêter sur la légalité des événements et de se pencher notamment sur la responsabilité de quatre ouvriers. Finalement, elle infirmera les accusations de Howe[47].

Comprendre Arvida pour refaire Arvida, pour le mieux

La panique de l'État canadien devant une lutte ouvrière de cinq jours se comprend d'abord par l'extrême importance de l'aluminium pour son économie capitaliste-impérialiste, et ensuite par le repartage des marchés mondiaux que promet la victoire des Alliés. D'autres causes l'expliquent, comme la paranoïa de l'État fédéral et des médias anglophones : la peur d'un sabotage ennemi semble authentique. Des incompréhensions l'expliquent. Un commentaire du président du syndicat sur une « influence extérieure au syndicat » à l'origine de la grève devient, chez le conciliateur gouvernemental, « une influence étrangère[48] ». Mais les incompréhensions et la paranoïa ne sont pas sans fondement. Howe était particulièrement préoccupé par le rôle de l'industrie de guerre du Canada, qui découle de sa vision et de la politique de son ministère. Du fait de son poste de ministre et de son expérience d'homme d'affaires, Howe était aux premières loges pour comprendre l'importance de cette industrie pour la place du Canada dans le monde capitaliste, place qui allait déterminer la part qui lui reviendrait lorsqu'à la fin de la guerre les marchés seraient repartagés. L'obstination des ouvriers à faire une grève illégale qui nuisait à l'effort de guerre a fait craindre une grève antimilitariste et des « idées subversives[49] ». Cependant, il y avait au Canada, au même moment, d'autres grèves dans des industries importantes pour la guerre. Ces grèves n'ont pas subi le même traitement médiatique ni la même répression étatique, notamment à la National Steel Car à Hamilton, où il y a cependant eu intervention de l'État[50]. La grève d'Arvida représentait donc une contradiction nationale. Elle témoignait du peu d'intérêt de ces ouvriers, majoritairement canadiens-français, envers la place du Canada dans la guerre mondiale ainsi que de la position dominante de la nation canadienne-anglaise à l'époque. La nation canadienne-française semblait privilégier les luttes ouvrières à la guerre canadienne : le syndicat, la confédération, les députés et les journaux ont appuyé les ouvriers. Mais ils ont valorisé l'effort de guerre et systématiquement tenté de ramener la lutte à sa seule dimension économique. Il y avait donc aussi une contradiction de classe au sein de la nation. Ainsi cette grève a-t-elle participé à la montée d'un mouvement antimilitariste au Québec et au sein de la classe ouvrière, ce qui a amené l'État canadien à censurer l'information, à envoyer ses troupes et à ouvrir une enquête. En effet, en 1940, le maire de Montréal Camilien Houde avait été emprisonné pour avoir recommandé à ses concitoyens de ne pas s'enrôler[51]. En 1942, le Québec a voté à 73 % contre la conscription, et le Canada anglais pour à 80 %[52]. On sait aussi qu'en général, les Canadiennes et Canadiens à revenus élevés étaient plus favorables à la conscription que la classe ouvrière[53]. Cette grève illustre bien l'idée marxiste de la lutte des classes, selon laquelle toute lutte économique qui s'attaque à un groupe de capitalistes a une dimension politique, c'est-à-dire qu'elle s'attaque à la bourgeoisie en général et à son État. Dans ce cas-ci, les bas salaires des ouvriers et leurs mauvaises conditions de travail, en particulier la chaleur, les ont amenés à affronter directement l'État. Ils ont pu voir la nature capitaliste de l'État et de la guerre.

Bien que les conditions de travail aient été particulièrement difficiles, elles ne permettent pas à elles seules de comprendre pourquoi une grève illégale et nuisible à l'effort de guerre est survenue et a pu se poursuivre. Selon nous, il faut comprendre pourquoi le rapport de concertation employeur-syndicat-ouvriers n'a pas su à ce moment-là canaliser le mécontentement, puis la mobilisation des ouvriers syndiqués et non syndiqués. Rappelons avant tout que le syndicat ne comptait qu'une minorité de membres dans l'usine. Les cuvistes, dont la plupart n'étaient pas syndiqués, n'ont donc pas respecté la ligne du syndicalisme de concertation, à savoir la négociation de la convention collective par la bureaucratie syndicale plutôt que la mobilisation des membres, et le légalisme, c'est-à-dire travailler maintenant et négocier ensuite.

Mais cela n'explique pas pourquoi les syndiqués ont fait grève. D'autant que le syndicat s'intéressait aux problèmes vécus par les non-membres comme les cuvistes et a souvent négocié à ce sujet avec l'employeur. Selon nous, la « jeunesse » du syndicat, qui avait signé sa première convention collective en 1937, a limité son influence sur les ouvriers. De plus, le rapport de concertation général s'est rompu. D'une part, le non-respect de plusieurs engagements de l'employeur et son refus de la négociation pendant la grève ont miné son rapport d'harmonie sociale avec les travailleurs. La contradiction nationale est apparue clairement à cause de la complicité entre l'État canadien et l'entreprise ainsi que l'envoi important de troupes, ce qui a contredit la valorisation habituelle de la culture canadienne-française par l'Alcan. D'autre part, les négociations et demandes répétées du syndicat, totalement infructueuses, avant et pendant la grève, ont montré les limites de ce syndicalisme et de ses méthodes. De fait, le syndicat a d'abord nourri la grève avant d'y mettre fin. Il a tenté de se dissocier du mouvement dans un premier temps, puis il a tenté de favoriser le retour au travail à condition que des revendications soient acceptées immédiatement. Enfin, sa proximité avec les conciliateurs officiels a pu le pousser à organiser une assemblée où il a proposé le retour au travail sans condition. Pour influencer les ouvriers, il a dû prendre la direction du mouvement de diverses manières : tenir les assemblées et les discussions dans les locaux syndicaux, éloigner les ouvriers de l'usine plutôt que de faire des piquets et d'occuper l'usine. Mis à l'écart au début, le syndicat s'est mis à prendre l'initiative des assemblées et de l'organisation, par exemple, de la création du deuxième comité représentant les ouvriers, le « comité des onze ». Il a empêché un affrontement entre les ouvriers et l'armée et la police qui préparaient l'évacuation forcée, en faisant évacuer lui-même l'usine le dimanche. Il a remplacé les délégués ouvriers lors des rencontres avec l'employeur et le conciliateur, ce qui lui a permis de monopoliser l'information et de décider de sa transmission aux ouvriers. Le peu d'expérience syndicale et politique des ouvriers ainsi que l'absence d'organisateurs ont pu les empêcher de proposer rapidement une direction différente de celle du syndicat, ce qui était d'autant plus nécessaire que le rapport de force et la mobilisation leur étaient de plus en plus défavorables. En effet, la grève de la construction avait pris fin le 28 juillet, les militaires étaient de plus en plus nombreux et l'absence des ouvriers de l'usine pendant l'assemblée leur avait perdre les avantages de l'occupation de l'usine et du piquetage.

En somme, les conditions étaient réunies pour que les ouvriers de l'Alcan délaissent la forme de conscience « corporatiste » selon laquelle les intérêts de l'employeur et ceux ouvriers sont liés. Les ouvriers de l'Alcan sont dès lors passés à une conscience de classe qui reconnait la divergence d'intérêts entre eux et leur capitaliste (non la classe capitaliste en entier) ainsi que la nécessité de lutter pour des revendications économiques. Les léninistes considèrent cette deuxième forme de conscience comme « trade-unioniste » : ce n'est pas une conscience révolutionnaire, qui admet l'antagonisme entre les deux classes et la nécessité de la prise du pouvoir et du renversement de l'État. Cela explique pourquoi les ouvriers de l'Alcan ne s'opposaient pas consciemment à la guerre. Mais on peut se demander s'ils n'auraient pas pu, par la suite, développer une conscience révolutionnaire et antimilitariste, grâce à un bilan de la grève qui aurait souligné le rôle de l'État et de la guerre dans l'économie. Ils auraient pu se lier au mouvement ouvrier et organiser des campagnes politiques à partir de leur place dans l'économie canadienne.

Cette analyse des rapports entre conscience de classe, syndicalisme et lutte démontre la centralité du travail de la classe ouvrière industrielle et productive dans l'économie capitaliste. Cela implique que l'organisation de cette classe et de secteurs spécifiques par des militants révolutionnaires est stratégiquement prioritaire. Enfin, l'analyse du développement d'une conscience de classe pendant cette grève montre une fois de plus que les militants et militantes doivent lutter au quotidien aux côtés des ouvriers et ouvrières, appliquer les bonnes méthodes, rendre les syndicats plus démocratiques et combatifs et développer la capacité à faire des grèves illégales ouvertement politiques.

Par Raphaël Simard, travailleur de la construction

Le masculin sera utilisé parce que l'industrie de l'aluminium d'alors n'emploie pas de femmes. Voir Benoît Brouillette, « L'aluminium au Saguenay », L'Actualité Économique, vol. 22, n° 3, 1946, p. 21. ↑ La photo est tirée de l'article d'Émilie Dubreuil, « L'Amérique et nous : “Un barrage, ça s'déménage pas !” », Radio-Canada info, février 2025. ↑ Brouillette, 1946, op. cit., p. 4-8. ↑ Ibid., p. 16-18. ↑ Myriam Gauthier, La propagande de guerre au service de l'aluminium : Alcan et la mobilisation de ses travailleurs pendant la Seconde Guerre mondiale, mémoire de maitrise, Chicoutimi, Université du Québec à Chicoutimi, 2021, p. 21. ↑ Brouillette, 1946, op. cit., p. 10-14. ↑ Musée canadien de la guerre, L'économie de guerre et les contrôles : munitions. ↑ Jean Martin, « La présence militaire au Saguenay-Lac-Saint-Jean », Saguenayensia, revue de la société historique du Saguenay, vol. 31, n° 1, 1989, p. 18 ; et Myriam Gauthier, 2021, op. cit., p. 23. ↑ Commission royale chargée d'enquêter sur les événements qui se sont produits à Arvida, P.Q., en juillet 1941. Rapport des commissaires, Canada, Bureau du conseil privé, octobre 1941, p. 5. ↑ Source : Ville de Saguenay, Histoire et portrait d'Arvida. La Deuxième Guerre mondiale. ↑ Patricia Maltais-Tremblay, « L'évolution du syndicalisme et des relations du travail chez Alcan au Saguenay-Lac-Saint-Jean de 1937 à 2007 : l'implantation progressive d'une culture de concertation syndicale-patronale », Revue française d'histoire économique, n° 4-5, 2015, p. 169-171. ↑ Ibid., p. 179. ↑ David M. Culver, président de l'Alcan, cité dans Maltais-Tremblay, 2015, op .cit. ↑ Le Droit, vendredi 1er août 1941, n° 178, p. 1, 6 et 11. ↑ Brouillette, 1946, op. cit., p. 17. ↑ Commission royale chargée d'enquêter sur les événements qui se sont produits à Arvida, 1941, op. cit., p. 4. ↑ Ibid., p. 7-8 et 10. ↑ Le Progrès du Saguenay, jeudi 31 juillet 1941, vol. 54, n° 50, p. 1. ↑ Commission royale chargée d'enquêter sur les événements qui se sont produits à Arvida, 1941, op. cit., p. 8 et 13. ↑ Ibid., p. 10-11. ↑ Ibid., p. 4-5. ↑ Le Progrès du Saguenay, jeudi 31 juillet 1941, op. cit. ↑ Le Devoir, 21 octobre 1941, vol. 32, n° 244, p. 1. ↑ Le Progrès du Saguenay, jeudi 31 juillet 1941, op. cit. ↑ Ibid. ↑ Ibid. ↑ Gauthier, 2021, op. cit., p. 21. ↑ Le Progrès du Saguenay, jeudi 31 juillet 1941, op. cit. ↑ Commission royale chargée d'enquêter sur les événements qui se sont produits à Arvida, 1941, op. cit., p. 5-6. ↑ Le Progrès du Saguenay, jeudi 31 juillet 1941, op. cit. ↑ Ibid. ↑ Commission royale chargée d'enquêter sur les événements qui se sont produits à Arvida, 1941, op. cit., p. 7. ↑ Le Progrès du Saguenay, jeudi 31 juillet 1941, op. cit. ↑ Commission royale chargée d'enquêter sur les événements qui se sont produits à Arvida, 1941, op. cit., p. 4 et 6-7. ↑ Le Droit, vendredi 1er août 1941, n° 178, p. 3. ↑ Le Devoir, 21 octobre 1941, op. cit. ↑ Le Progrès du Saguenay, jeudi 31 juillet 1941, op. cit., p. 1. ↑ Ibid, p. 10. ↑ Le Droit, vendredi 1er août 194, op. cit., p. 1-16. ↑ Le Progrès du Saguenay. jeudi 31 juillet 1941, op. cit. ↑ Le Devoir, vendredi 1er août 1941, vol. 32, n° 176. ↑ Le Progrès du Saguenay, jeudi 7 août 1941, vol. 54, n° 51, p. 1. ↑ Le Devoir, 21 octobre 1941, op. cit. ↑ Gauthier, 2021, op. cit., p. 22. ↑ Commission royale chargée d'enquêter sur les événements qui se sont produits à Arvida, 1941, op. cit., p. 10. ↑ Ibid., p. 14. ↑ Ibid., p. 1 et 11-12. ↑ Ibid., p. 13. ↑ Ibid., p. 11. ↑ Le Droit, vendredi 1er août 1941, op., cit., p. 1. ↑ Musée canadien de la guerre, La vie sur le front intérieur : Montréal, ville québécoise en guerre. ↑ Musée canadien de la guerre, La politique et le gouvernement : La conscription. ↑ Jack Lawrence Granatstein, « Le Québec et le plébiscite de 1942 sur la conscription », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 27, n° 1, juin 1973, p. 57. ↑

 

PDF

23.09.2026 à 14:02

Le Sommet canadien de l'investissement livre le pays aux oligarques

Southern Ontario Committee

La semaine dernière s'est tenu à Toronto le Sommet canadien de l'investissement. Les 14 et 15 septembre, le gouvernement fédéral a invité les plus grands oligarques du monde entier à…

PDF

22.09.2026 à 16:44

Les bébés lalla de la démocratie (Partie 1 et 2)

Mohamed Lotfi

« Voter, ça ne change pas quelque chose, sinon ça serait interdit », disait Coluche. Il faudrait peut-être compléter la formule par une deuxième partie, moins drôle mais beaucoup plus sérieuse. Ne pas voter, ça change encore moins.

Aller voter, c'est devenu pour certains une corvée. Comment leur rappeler que des générations entières se sont battues pour obtenir ce droit. Des peuples ont affronté la ségrégation, la colonisation, les dictatures et les régimes autoritaires pour obtenir une chose qui nous paraît désormais presque banale, le droit de participer au choix de ceux qui nous gouvernent. Et nous, parfois, nous regardons une élection comme une invitation que nous pouvons tranquillement décliner.

« Mon vote ne changera rien » C'est probablement la phrase la plus confortable et la plus irresponsable de la démocratie. Elle permet de se croire lucide sans prendre le moindre risque. On ne choisit personne, on ne se trompe pas, on ne s'engage pas. Et si le résultat nous déplaît, on pourra toujours expliquer que ce sont les autres qui ont mal voté. Bienvenue dans la démocratie des bébés lalla.

Le bébé lalla veut tout. La liberté, les droits, les services publics, la liberté d'expression, le droit de manifester, la possibilité de critiquer le gouvernement et de le remplacer sans prendre les armes. Mais lorsqu'arrive le moment de déposer un bulletin dans une urne, il croise les bras et dit. « Ça ne changera rien. »

Il faudrait pourtant se rappeler d'où vient ce droit. Le droit de vote n'est pas tombé du ciel. Les parlements et le suffrage se sont construits au fil des siècles, souvent contre ceux qui considéraient que le peuple n'avait rien à faire dans les affaires du pouvoir. Dans différents pays, des monarchies ont dû accepter des parlements, le droit de vote a été élargi et des populations longtemps exclues de la décision politique ont fini par obtenir une voix.

Ce processus a pris des siècles, avec des avancées et des reculs. Pour ceux qui ont vécu ces combats, voter n'était pas une banalité administrative. C'était une conquête politique, une liberté concrète obtenue parce que des générations avaient refusé de rester spectatrices du pouvoir. Ce qui nous paraît aujourd'hui banal a donc été, pour beaucoup, une victoire.

Voilà pourquoi le « à quoi bon voter » me paraît si fragile. Non, notre bulletin ne décide pas à lui seul d'une élection. Mais une élection n'est jamais faite d'un seul bulletin. Une goutte d'eau ne fait pas une rivière, mais retirez toutes les gouttes et vous n'avez plus de rivière.

Une voix peut sembler dérisoire. Des millions de voix ne le sont pas. Personne ne sait à l'avance quelle voix fera la différence, et une élection peut se jouer à quelques milliers de voix, à quelques centaines, parfois à beaucoup moins. Dire « mon vote ne changera rien », c'est donc prétendre connaître le résultat avant même que les voix soient comptées.

Le problème est encore plus grand lorsque ce raisonnement vient de ceux qui se disent progressistes. Beaucoup dénoncent, avec raison, les imperfections du système électoral. Le scrutin ne représente pas suffisamment la diversité des opinions, les institutions sont vieillissantes et les partis traditionnels ne répondent plus aux attentes. Ils réclament une représentation proportionnelle, davantage de démocratie directe et davantage de pouvoir citoyen.

Pour la plupart de ces bébés lalla de la démocratie, il y a pourtant une autre raison, peut-être la principale, derrière leur refus de voter. Tous les politiciens n'ont aucun pouvoir. Comme s'ils tombaient d'une autre planète. Comme s'ils n'étaient pas issus de nous, comme s'ils n'étaient pas, eux aussi, à notre image. Cette conception de la politique révèle une inculture, et même une inconscience politique, qui peut devenir dangereuse. Les élus ne sont pas une espèce étrangère qui nous gouverne de l'extérieur. Ils sont le produit de notre société, de nos choix, de nos institutions et, en démocratie, de notre participation.

Très bien. Mais si le système est mauvais, pourquoi lui abandonner volontairement une partie de notre pouvoir ? Ici, le raisonnement devient contradictoire. On veut une démocratie plus représentative, mais on retire sa propre voix du calcul. On veut changer les règles, mais on refuse d'utiliser les règles existantes pour commencer à les changer.

On ne transforme pas une institution en désertant systématiquement ses leviers. La politique n'est pas une affaire de pureté. C'est une affaire de rapport de force. Et dans un rapport de force, l'absence ne pèse pas lourd.

Imaginons cent personnes dans une salle. Cinquante veulent imposer une décision qui nous déplaît. Les cinquante autres sont déçues du fonctionnement de l'assemblée et décident de partir parce que le vote est biaisé et que leur présence ne changera rien. Qui gagne ? Ceux qui restent. Pas parce qu'ils ont raison, pas parce que le système est juste, mais parce qu'ils sont là. C'est exactement le problème de l'abstention.

Ne pas voter ne signifie donc pas automatiquement résister. Cela signifie simplement laisser ceux qui votent décider. Et lorsque le résultat nous déplaît, dire « ce n'est pas mon gouvernement, je n'ai pas voté pour lui » ne change rien à la réalité. Un gouvernement élu gouverne aussi ceux qui n'ont pas voté pour lui, et ses décisions auront des conséquences sur tous.

On peut refuser de participer au choix collectif. Mais il faut alors accepter une vérité peu confortable. Quand nous ne choisissons pas, quelqu'un d'autre choisit à notre place.

Cela ne signifie pas qu'il faut aimer les candidats. Une élection n'est pas un mariage. On ne nous demande pas de choisir l'homme ou la femme de nos rêves, mais de déterminer, parmi les choix disponibles, quelle orientation nous voulons favoriser et laquelle nous voulons empêcher. C'est moins romantique. C'est beaucoup plus politique.

La démocratie n'est pas le royaume de l'idéal. C'est le royaume du possible. Si aucun candidat ne correspond parfaitement à nos convictions, il reste possible de voter pour celui qui s'en approche le plus ou pour celui qui permettra d'éviter ce que nous jugeons pire.

Et surtout, voter n'interdit rien après le vote. On peut voter et continuer de contester, manifester, militer ou désobéir. On peut voter aujourd'hui contre une politique que l'on rejette et travailler demain à construire une véritable alternative. Voter n'est pas donner un chèque en blanc. Le bulletin de vote n'est pas une déclaration d'amour. C'est un outil. Et un outil imparfait reste un outil.

Bien sûr, il existe des situations où l'abstention peut être une arme politique. Une élection truquée, illégitime ou organisée par un régime autoritaire ne mérite pas nécessairement notre participation. Dans certaines circonstances, boycotter une consultation peut constituer une forme de résistance.

Mais dans une démocratie où le vote est libre, secret et accessible, refuser de voter parce que le système n'est pas parfait ressemble davantage à une démission qu'à une révolution. Si nous appliquons cette logique partout, nous ne faisons plus rien. La justice est imparfaite, donc nous ne la sollicitons plus. Les médias sont imparfaits, donc nous ne nous informons plus. Les syndicats sont imparfaits, donc nous ne nous organisons plus.

À force d'attendre le système parfait, on finit par abandonner le système réel à ceux qui, eux, sont prêts à s'en servir.

C'est là le paradoxe ultime des bébés lalla de la démocratie. Ils veulent que leur vote compte avant de voter. Ils veulent que le système soit représentatif avant de le rendre représentatif. Ils veulent changer les règles avant d'entrer dans le jeu. Mais la démocratie ne fonctionne pas comme ça. On joue avec les cartes que l'on a, puis on se bat pour en obtenir de meilleures.

C'est précisément pour cela que voter et contester ne sont pas contradictoires. Ils sont complémentaires. On peut voter pour empêcher le pire et militer pour obtenir le meilleur. On peut déposer un bulletin dans une urne sans renoncer à ses convictions. On peut choisir sans approuver. On peut voter sans se soumettre.

Et si ceux qui veulent transformer la société abandonnent le vote parce qu'il n'est pas parfait, ils ne font pas nécessairement preuve de radicalité. Ils risquent simplement de laisser le pouvoir à ceux qui ont compris une chose très simple. Il suffit parfois que les autres restent chez eux pour gagner.

Les derniers sondages placent le Parti conservateur du Québec à 18 %, Québec solidaire à peine à 12 %. On parle déjà, dans les coulisses, d'une coalition possible entre le PCQ et le PQ advenant un gouvernement minoritaire. L'échiquier politique québécois n'a jamais semblé aussi près de basculer. Et c'est précisément dans ces moments-là que l'abstention pèse le plus lourd. Rester chez soi, aujourd'hui, ce n'est pas rester neutre. C'est laisser la droite occuper tout l'espace.

Mohamed Lotfi 22 septembre 2026

— Les bébés Lala de la démocratie (Partie 2)

« La pire des démocraties est de loin préférable à la meilleure des dictatures. » Ruy Barbosa

Je n'arrive pas à m'imaginer une seconde ne pas aller voter le 5 octobre prochain. Ne pas voter me donnerait certainement cette désagréable impression de trahir quelque chose. Pas un parti, encore moins un candidat, mais quelque chose de beaucoup plus précieux, le droit de participer, même imparfaitement, à la vie démocratique. J'aurais l'impression d'être devenu, moi aussi, un bébé Lala de la démocratie.

Je viens d'un pays où la démocratie n'a jamais été une évidence.

J'écris ces lignes le 22 septembre. Demain, le 23 septembre 2026, les Marocains sont appelés aux urnes pour élire les membres de la Chambre des représentants. Dans quelques heures à peine, pendant que je termine ce texte, la campagne électorale s'achève déjà à Rabat, à Casablanca, à Marrakech. Ce scrutin illustre précisément cette différence entre voter et pouvoir réellement choisir. Si l'on se fie aux pronostics avancés par certains journalistes indépendants et à certaines déclarations publiques, le résultat semble déjà connu avant même que les électeurs ne se présentent aux urnes. Le spectacle électoral peut continuer, les bulletins peuvent être imprimés, les bureaux peuvent ouvrir demain matin et les citoyens peuvent voter. Mais lorsque le citoyen semble déjà savoir qui gouvernera après-demain, une question autrement plus troublante s'impose. Que reste-t-il de la démocratie lorsque le citoyen conserve le bulletin, mais perd la possibilité réelle de changer le pouvoir ? L'urne demeure, le rituel électoral aussi, mais le choix, lui, semble avoir été confisqué avant même que le premier bulletin n'y soit déposé.

Le chef du Parlement lui-même a récemment déclaré devant des membres de son parti que l'actuel ministre délégué au Budget, également président de la Fédération royale marocaine de football, ne deviendrait pas ministre des Finances. « Je jure qu'il ne l'aura pas », a-t-il lancé — avant même l'ouverture des bureaux de vote. Voilà qui donne à la démocratie électorale marocaine toutes les apparences d'une comédie écrite d'avance, dont on connaît la distribution avant le lever du rideau. Il s'agit donc bien là d'une démocratie de façade destinée à l'étranger, « une enseigne exhibée aux touristes », comme disait Mehdi Ben Barka, pour mieux masquer la réalité d'un pouvoir qui décide en coulisses ce que l'urne devrait, en théorie, trancher.

Il existe une différence fondamentale entre une élection où le citoyen peut réellement modifier le rapport de force et une élection où les marges de choix sont déjà largement déterminées par ceux qui détiennent le pouvoir. Dans le premier cas, le bulletin peut provoquer une alternance. Dans le second, il risque de devenir le décor d'une mise en scène. C'est toute la différence entre une élection et une élection véritablement démocratique.

Et pourtant. Je ne vis pas au Maroc, je n'irai donc pas voter demain. Mais si j'y étais, j'irais quand même, malgré toute la critique que je peux formuler sur le système électoral marocain. La raison en est simple. D'autres avant moi, avant nous, ont donné leur vie pour qu'un jour cela s'améliore. Les quelque quinze millions de Marocains qui se mobiliseront ce 23 septembre 2026 savent, pour la plupart, qu'ils le font aussi pour l'avenir, et pour ne pas insulter la mémoire de ceux qui ont résisté pour la liberté au Maroc. Le Maroc est une démocratie en construction. Elle est imparfaite, parfois verrouillée d'avance, souvent frustrante. Mais ne pas aller voter serait encore plus irresponsable, là-bas comme ici. On ne bâtit rien en désertant le chantier, même quand le chantier avance lentement, même quand certains y travaillent contre nous.

Et c'est précisément cette différence qui devrait nous frapper, nous qui voterons le 5 octobre. Dans treize jours, au Québec, personne ne connaît le nom du prochain premier ministre. Aucun chef de parti ne peut jurer, la veille du scrutin, que tel candidat n'obtiendra pas tel poste. Le résultat reste incertain, disputé, ouvert. C'est ce que nous risquons d'oublier lorsque nous traitons notre bulletin de vote comme un geste sans conséquence. Ailleurs, au même moment, des citoyens se rendent aux urnes en sachant d'avance que leur choix ne changera presque rien, et ils y vont quand même.

À quelques milliers de kilomètres de nous, des hommes et des femmes paient encore très cher le simple fait de réclamer davantage de liberté. Des journalistes sont emprisonnés. Des opposants sont poursuivis. Des manifestants sont arrêtés. Raif Badawi, ça vous dit quelque chose ? Il en existe beaucoup comme lui, là où la démocratie a de la misère à se faire une place.

Et nous, ici, nous pouvons entrer dans un bureau de scrutin, prendre un bulletin, faire une croix et ressortir librement, en sachant que ce geste compte réellement. C'est ce privilège précis, et non un devoir abstrait, que j'ai en tête chaque fois qu'approche une élection, et plus encore cette semaine, où les deux calendriers électoraux, marocain et québécois, se croisent à quelques jours d'intervalle.

Je ne vis plus au Maroc. Mais cette distance me fait peut-être mesurer davantage ce que représente le privilège de voter là où le résultat d'une élection peut réellement changer le pouvoir. Ici, malgré toutes nos imperfections, nous disposons encore d'un espace où le citoyen peut exercer une influence réelle sur le rapport de force politique. C'est précisément pour cela que je ne veux pas le mépriser.

Le 5 octobre, j'irai voter au Québec. J'aurai une pensée particulière pour un homme que j'ai croisé le 14 avril 2003 dans un bureau de scrutin à Montréal. Il faisait la file comme tout le monde. Mais une larme coulait sur son visage. Il allait voter pour la première fois de sa vie. Il me racontait que, dans le pays d'où il venait, la seule fois où il avait failli voter, une vague de violence l'avait empêché de sortir de chez lui.

Je ne sais pas pour qui cet homme a voté ce jour-là. Je sais seulement qu'il venait de rencontrer quelque chose que nous risquons de perdre, ce qui reste de nos libertés.

Depuis mes 45 ans au Québec, je n'ai jamais raté un scrutin. Je continuerai donc à voter, même déçu, même critique, même en colère. Je voterai précisément parce que la démocratie est imparfaite. Je voterai parce que je veux conserver une voix dans le rapport de force. Je voterai parce que mon désenchantement n'est pas une raison de disparaître. Et surtout, je voterai en pensant à ceux qui, demain, se rendront aux urnes ailleurs sans pouvoir vraiment choisir, et à ceux qui, plus loin encore, ont payé de leur liberté, de leur exil ou de leur vie pour obtenir ce que nous considérons parfois comme une corvée.

Nous avons parfois la mémoire courte lorsqu'un droit devient une habitude. Nous finissons par trouver ordinaire ce qui fut extraordinaire pour d'autres. Nous transformons une conquête en corvée, une liberté en routine, un pouvoir en geste mécanique. Peut-être est-ce cela, au fond, le véritable danger. Non pas devenir mécontent de la démocratie, mais devenir indifférent à ce qu'elle nous permet encore de faire.

Je voterai donc. Puis je continuerai à lutter. Je voterai avec mes convictions, mes doutes et mes déceptions, sans illusion, mais pas sans espoir, en sachant que mon bulletin ne changera peut-être pas le monde, mais qu'il représente quelque chose que des millions d'hommes et de femmes n'ont pas toujours eu la possibilité d'exercer librement, et que d'autres, demain encore, ne pourront exercer que dans l'apparence.

Je ne veux pas être un bébé Lala de la démocratie. Je préfère être un citoyen imparfait, parfois déçu, souvent critique, mais suffisamment reconnaissant pour ne pas confondre l'imperfection de la démocratie avec son absence.

Mohamed Lotfi 22 Septembre 2026

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

PDF
5 / 10
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
✝ Période
 
  ARTS
Actualitté
Autre Quotidien (L')
Beaux Arts
Collateral
Recours au poème
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓