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22.09.2026 à 12:49

« Les femmes du Liban-Sud sont aussi les gardiennes de la terre, de la culture et de la mémoire »

Amélie David, Assil Fares, Francesca El Asmar

Assil Fares et Francesca El Asmar, deux chercheuses libanaises, cosignent le livre All That We Carry : A Collection of Life Stories by Women from South Lebanon. Ce recueil est le fruit de plusieurs mois de travail où les deux femmes ont écouté les histoires de huit femmes originaires du Liban-Sud entre 2024 et 2025. Le livre a été publié quelques jours avant la nouvelle escalade meurtrière qui frappe le Liban, depuis le 2 mars dernier, et qui a tué plus de 4000 personnes, plus de 16 000 blessés et forcé à l'exil plus d'un million de personnes au plus fort de la guerre, dont de nombreuses femmes.

Tiré du journal d'Alter.quebec Photo :Assil Fares et Francesca El Asmar, autrices @ crédit photo Améie David

Par Amélie David -10 septembre 2026

JDA : Pourquoi avoir consacré un livre aux récits de femmes du Liban-Sud ?

Assil Fares : L'idée est née d'une conversation entre nous, après la première guerre et le premier cessez-le-feu. [NDLR La guerre au Liban a commencé en octobre 2023, après l'ouverture par le Hezbollah, parti politique chiite pro-iranien doté d'une puissante milice, d'un front de soutien au Hamas, dans la foulée des attaques du 7 octobre à Gaza. En réponse, l'armée israélienne a d'abord concentré ses attaques sur le sud du Liban, jusqu'à l'attaque des bipers en septembre 2024, où tout le pays a été bombardé. Un premier cessez-le-feu est entré en vigueur le 27 novembre 2024, mais il a été régulièrement violé par l'armée israélienne, jusqu'à cette nouvelle escalade militaire le 2 mars dernier. Depuis, plusieurs cessez-le-feu ont été annoncés, mais les attaques se poursuivent dans le sud du Liban].

Nous avons évidemment parlé du deuil, de la douleur, de la colère que nous ressentions. Nous sommes toutes les deux féministes et nous avons aussi commencé à parler de notre rapport au Liban-Sud et des femmes de nos vies. Nous nous sommes rendu compte que les récits sur le Sud sont très souvent centrés sur les événements politiques, la guerre, l'occupation, les affrontements. La vie quotidienne, les expériences ordinaires et, surtout, le rôle des femmes sont beaucoup moins présents. Nous avons alors pensé qu'il fallait documenter ces histoires et laisser les femmes écrire leurs propres récits.

Francesca El Asmar : Il y avait aussi une autre forme d'effacement qui nous préoccupait : celle du patrimoine. Les villages et les villes du Sud voient leur paysage et leur patrimoine disparaître, tout comme leurs récits. En tant que femmes, nous connaissons intimement ce phénomène d'effacement de l'histoire. Nous avons donc voulu documenter les vies, les expériences et les histoires des femmes, mais aussi leur contribution à l'histoire des villages, à notre culture, notre langue, notre cuisine ou encore nos chansons.

JDA : Vous avez recueilli les récits de huit femmes. Que racontent-ils du Liban-Sud ?

Assil Fares : Il est important de préciser que ces huit récits ne prétendent pas représenter toutes les expériences des femmes du Sud. Ils sont plutôt une invitation à commencer à écouter les histoires qui nous entourent et à les préserver. Nous voulions aussi préserver ce qui est rarement documenté : la culture, l'écologie, la langue, les dialectes. Les femmes viennent de villages différents et nous avons essayé de conserver autant que possible leur manière de parler. Ces éléments font partie de la mémoire collective et de l'identité collective.

JDA : Vous parlez aussi de plantes, d'arbres, de chansons ou de dialectes. Pourquoi cette attention à ces détails ?

Francesca El Asmar : Notre volonté est de donner une image plus complète et plus nuancée du Sud. Les récits ne portent pas uniquement sur des événements historiques. Ils parlent aussi des plantes et des arbres qui poussent ou poussaient dans la région, des chansons, des mots et des accents, de l'apparence des villages. L'un des récits revient par exemple sur Saïda [NDLR Ville moyenne du sud du Liban] avant la construction de l'autoroute et sur ce qu'est devenue la ville depuis. Ces détails sont importants parce qu'ils sont parfois les seules traces qui restent d'un lieu ou d'une époque. Ils permettent aussi de préserver une mémoire qui n'est pas forcément conservée dans les archives officielles.

JDA : Pourquoi était-il important d'adopter une méthodologie féministe, et pas seulement de recueillir des témoignages de femmes ?

Assil Fares : Nous pensons que la production de connaissances n'est jamais neutre. Elle est politique. Depuis toujours, certaines connaissances sont considérées comme légitimes et dignes d'être documentées, tandis que d'autres sont ignorées. Nous voulions utiliser notre travail pour affirmer nos propres valeurs et notre vision féministe. Nous sommes aussi attachées à une approche intersectionnelle : les différentes formes d'oppression se croisent et influencent les vies. Le féminisme n'est donc pas simplement le fait de parler des femmes. C'est aussi réfléchir aux systèmes qui structurent leurs expériences.

Francesca El Asmar : Nous appliquons ces principes dans notre travail en général. Nous sommes attachées à l'idée d'un avenir plus féministe et plus juste. Pour nous, produire des connaissances peut aussi être une manière de reprendre du pouvoir et de résister.

JDA : Quelle place occupe la résistance dans ces récits ?

Francesca El Asmar : Nous voulions justement élargir ce que l'on entend par « résistance ». Dans l'histoire, les femmes sont souvent soit complètement absentes, soit réduites à un événement spectaculaire qui aurait marqué leur vie. Nous voulions montrer leur travail quotidien, leur résistance quotidienne, leur manière de contribuer à faire et à préserver l'histoire. Cela peut être une femme qui refuse de quitter sa maison jusqu'au dernier moment, une autre qui continue à préparer un plat traditionnel, à transmettre une coutume ou à prendre soin de sa famille. Ces gestes sont souvent invisibilisés, alors qu'ils permettent aussi à une société de continuer à vivre.

Assil Fares : La résistance a aussi été largement associée aux groupes armés. On parle beaucoup moins des formes quotidiennes de résistance : maintenir une famille, préserver une terre, transmettre une culture, faire fonctionner la vie malgré la guerre, le patriarcat, le colonialisme ou la marginalisation. Les femmes jouent un rôle immense dans cette continuité de la vie au Sud.

JDA : La guerre est-elle, pour vous, une expérience particulièrement genrée ?

Assil Fares : Absolument. La guerre est patriarcale en elle-même, mais ce qui nous intéresse surtout, c'est la manière dont plusieurs systèmes d'oppression se combinent. Pendant une guerre, le colonialisme, l'occupation, le patriarcat et les inégalités existantes peuvent agir ensemble et intensifier la violence qui pèse déjà sur certaines populations.

Francesca El Asmar : Les femmes sont disproportionnellement touchées par les guerres. Et, dans les conflits, les corps des femmes deviennent souvent des lieux de contrôle et de pouvoir. On retrouve aussi cette idée très ancienne qui associe le corps des femmes, leur honneur, à celui de la nation. Certains récits du livre montrent d'ailleurs comment l'occupation israélienne a influencé les comportements et les identités des femmes. Par exemple, Manife [NDLR Une des femmes qui racontent son histoire] raconte que certaines femmes ont commencé à porter le voile après la première occupation israélienne, notamment par peur des violences. Mais ce geste pouvait aussi être une manière d'affirmer leur identité et leur existence.

JDA : Dans votre livre, avez-vous souhaité éviter une vision romantique du Liban-Sud ?

Francesca El Asmar : Oui. Nous aimons profondément le Sud et nous voulons le protéger et le préserver. Mais cela ne signifie pas qu'il faut effacer les difficultés, les contradictions ou les systèmes d'oppression qui existent dans cette région. Certaines histoires parlent du patriarcat et des normes imposées aux femmes selon les générations. Les récits évoquent aussi, de manière plus implicite, les différences de classe. Pour nous, appartenir à un lieu ne signifie pas le considérer comme parfait. C'est pouvoir l'aimer, reconnaître ses problèmes et vouloir contribuer à le rendre meilleur et plus juste.

JDA : Votre livre a été publié au moment où la guerre reprenait. Comment avez-vous vécu ce télescopage entre le projet et la réalité ?

Assil Fares : Nous l'avons mis de côté pendant un moment, parce que j'étais très affectée par la situation. Francesca m'a encouragée à poursuivre. Mais cela a aussi donné au livre une résonance différente. Nous avions commencé ce travail pour préserver des récits dans un contexte de guerre. Puis, au moment où le livre sortait, la guerre recommençait.

JDA : Qu'aimeriez-vous faire maintenant ?

Assil Fares : Nous avons toujours considéré ce livre comme un début, pas comme une conclusion. Nous aimerions recueillir beaucoup plus de récits, dans d'autres régions du Liban et dans la région. Notre idée est de créer une sorte d'archive vivante des histoires, des expériences et des vies qui restent souvent inconnues.

Francesca El Asmar : Nous aimerions aussi explorer d'autres formats, notamment le multimédia, la photographie ou le documentaire, même si ce n'est pas notre domaine d'expertise. Nous avons déjà les voix enregistrées des femmes, leurs cartes et leurs récits. Nous sommes ouvertes à des collaborations pour prolonger le projet. Notre objectif reste le même : documenter les histoires des femmes et faire de cette pratique une véritable méthode de travail, qui puisse être reproduite ailleurs, au Liban, dans la région et au-delà.

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22.09.2026 à 12:48

Comptes rendus de lecture du mardi 22 septembre 2026

Bruno Marquis

Gouvernance
Alain Deneault

Même s'il gagnerait à être quelque peu vulgarisé, « Gouvernance » est un autre de ces bons bouquins d'Alain Deneault que l'on se doit de lire. J'ai aussi lu de nombreux autres livres de ce brillant essayiste, dont le fameux « Noir Canada » (avec Delphine Abadie et William Sacher), « Offshore », « Faire l'économie de la haine » et « Paradis sous terre » (avec William Sacher)...

Un extrait :

On feint de penser sous le vocable de la gouvernance des modalités pour lesquelles un vivre-ensemble serait possible... précisément sur un mode qui contredit cette possibilité. La gouvernance désigne ce qu'il reste d'envie de partage dans le contexte de la privatisation économique. Le collectif à l'état de fantasme. Un mirage. Car la privatisation du bien public ne procède de rien d'autre que de la privation.

Une ville en flammes
Raymond Ouimet

J'ai lu ce livre d'une traite. « Une ville en flammes », qui relate l'histoire de Hull à travers ses incendies, est un livre incontournable pour tous ceux et celles qui aiment l'histoire - et particulièrement l'histoire de l'Outaouais. J'ai lu plusieurs autres bouquins de cet excellent historien de la région qui porte chaque fois un regard honnête et sans complaisance sur les événements et les gens qui ont fait notre histoire. Ce bouquin, écrit il y a près de vingt ans et qui a été suivi d'une foule d'autres bons bouquins, est un livre qui ne vieillit pas. Je vous souhaite vraiment de mettre la main sur ce bouquin. Vous allez l'aimer.

Extrait :

Au même moment, Derouin fermait la porte de son étable et Joseph Cloutier puisait de l'eau dans son puits. Alors, une explosion assourdissante de produisit... Norbert Martin et son contremaître furent catapultés dans les airs et retombèrent lourdement sur le sol, 15 mètres plus loin. Martin mourut sur le coup. Séguin chez lui deux heures plus tard. Des pierres furent projetées à la vitesse de boulets de canon dans toutes les directions. L'une qui arracha la moitié gauche de la tête d'Honoré Larouche le tua instantanément. Une volée de petits cailloux transperça le crâne d'Eugène Barbeau en plusieurs endroits, comme des balles de fusil. Des pierres cassèrent le bras et les jambes de Joseph Beauchamp. Une vingtaine de personnes furent blessées, sans compter celles qui avaient perdu connaissance chez elles.

La Montagne magique

Thomas Mann
Traduit de l'allemand

C'est le roman le plus connu de Thomas Mann et l'un des romans les plus influents de la littérature allemande du dernier siècle. Le jeune Hans Castorp quitte sa ville de Hambourg en 1907 pour aller rejoindre son cousin Joachim Ziemssen en cure au sanatorium Berghof, à la station alpine de Davos. Ce qui ne devait être qu'une visite de quelques mois durera en fait sept ans et se terminera avec l'appel sous les drapeaux lors de la Grande Guerre. Comptant plus de mille pages, ce roman nous fait découvrir une foule de personnages et nous permet de pénétrer en profondeur les différentes mentalités, théories et tendances sociales et connaissances scientifiques et technologiques de l'époque. Une fort longue et fort belle lecture en somme.

Extrait :

Adieu, Hans Castorp, brave enfant gâté de la vie ! Ton histoire est finie. Nous avons achevé de la conter. Elle n'a été ni brève ni longue, c'est une histoire hermétique. Nous l'avons narrée pour elle-même, non pour l'amour de toi, car tu étais simple. Mais en somme, c'était ton histoire, à toi. Puisque tu l'as vécue, tu devais sans doute avoir l'étoffe nécessaire, et nous ne renions pas la sympathie de pédagogue qu'au cours de cette histoire nous avons conçue pour toi et qui pourrait nous porter à toucher délicatement de la pointe du doigt le coin de l'œil, à la pensée que nous ne te verrons ni ne t'entendrons plus désormais.

Qui a dit que nous avions besoin de vous ?
Jacques Claessens

Ces récits de Jacques Claessens ont été pour moi de superbes voyages dans le monde de l'aide au développement et de la coopération internationale. J'y ai découvert un monde que je ne connaissais que de loin, même si j'ai, au cours des années, écrit de nombreuses lettres aux journaux et aux politiciens pour que l'on cesse de sabrer dans les budgets ciblés d'aide aux plus démunis. Les projets dont il est question dans ces récits ont été établis au Burkina Faso, mais Claessens nous laisse entendre que la réalité est un peu la même ailleurs. Sa vision des choses dans le domaine rejoint parfois un peu celle de Jacques B. Gélinas dans son « Et si le Tiers Monde s'autofinançait ».

Extrait :

La plupart des ressortissants de ces hôtels ou de ces quartiers cossus ne connaissent que le chemin entre leur résidence et leur lieu de travail, parfois celui qui mène au magasin d'alimentation ou au marché de légumes et de fruits. Bien souvent, ces Blancs, une fois revenus au pays, ont bien des choses à dire sur l'Afrique en général et sur les Africains du pays en voie de développement qu'ils ont habité en particulier ; leurs sourires entendus, auxquels s'ajoute un zeste de condescendance, cachent une ignorance profonde...

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22.09.2026 à 12:46

Iran. Le fantasme du « D-Day économique » de Donald Trump

Abdelrahim Shalaby

Après l'Irak (dans les années 1990) et la Syrie (dans les années 2010), c'est le tour de l'Iran de subir une vague de sanctions des États-Unis sans précédent. Annoncées de manière fracassante par le président états-unien, elles ne risquent cependant pas de faire tomber le régime, et renforcent plutôt ses éléments les plus radicaux.

Tiré de orientxxi
17 septembre 2026

https://orientxxi.info/Iran-Le-fantasme-du-D-Day-economique-de-Donald-Trump

Par Abdelrahim Shalaby

Homme en costume bleu, assis, regarde un événement sportif en direct.
Washington DC, 14 juin 2026. Le président états-unien Donald Trump assiste à l'UFC Freedom 250, un événement d'arts martiaux mixtes organisé par l'Ultimate Fighting Championship sur la pelouse de la Maison Blanche pour commémorer le 250e anniversaire des États-Unis.
Photo officielle de la Maison Blanche prise par Daniel Torok

Le président états-unien Donald Trump aime les formules tonitruantes, et surtout les formules définitives. Le 20 août, sur son réseau Truth Social, il a présenté sa nouvelle campagne de sanctions contre l'Iran comme un « ECONOMIC D-DAY », en référence au débarquement allié du 6 juin 1944 en Normandie, et comme « l'opération économique la plus écrasante » de l'histoire états-unienne. Le message est clair : un coup unique, décisif, qui doit faire plier le régime iranien. C'est le langage du combat de boxe, celui du knock-out au premier round.

Asphyxie ou victoire par KO ?

Mais très vite, un autre discours s'est fait entendre, émanant de son propre gouvernement. Le vice-président J. D. Vance, dans plusieurs interviews données au moment du lancement des sanctions, a choisi un ton très différent. Il a parlé d'une « pression calibrée », d'un effort pour changer, petit à petit, les calculs stratégiques de Téhéran, sans aller jusqu'à une confrontation militaire immédiate. Ce n'est plus le langage du coup final, mais celui d'une stratégie plus longue, plus prudente, presque l'inverse du « D-Day » annoncé par Trump.

Une autre voix est venue confirmer ce glissement. Lors d'une conférence de presse à la Maison Blanche le 24 août 2026, le secrétaire au Trésor Scott Bessent a employé des mots que ni Trump ni Vance n'avaient utilisés : « asphyxie économique de ce régime », « suffocation économique ». Asphyxier, faire suffoquer, ce n'est pas assommer d'un coup. C'est un processus lent, qui suppose que l'adversaire continue, pendant longtemps, à respirer difficilement plutôt que de mourir tout de suite. En quelques jours, le « D-Day » promis par Trump s'était transformé, dans la bouche de son propre secrétaire au Trésor, en long étranglement économique.

Trois discours, trois registres, venant du même gouvernement, à quelques jours d'intervalle : ce genre de glissement de vocabulaire n'est jamais innocent.

Cinq secteurs visés

Sur le fond, l'Operation Economic Outcast ( « Opération Paria économique ») a été lancée le 24 août 2026, par le décret présidentiel 13902. Les mesures visent cinq secteurs précis : les actifs numériques, la technologie, l'or, l'aviation et le transport maritime. Tout acteur non états-unien — banque étrangère, registre maritime, entreprise — opérant dans ces secteurs s'expose désormais à des sanctions secondaires automatiques. Près de soixante entités, individus et navires de la « flotte fantôme » ont été ajoutés à la liste noire du Trésor états-unien, touchant Hong Kong, la Chine, les Émirats arabes unis, Singapour, l'Égypte et la Suisse. L'inclusion de l'Égypte illustre la portée limitée de ces mesures : les avertissements de Washington ont visé exclusivement les succursales de la Banque Misr aux Émirats arabes unis, et non le siège au Caire. La Banque centrale d'Égypte est d'ailleurs en contact avec le Trésor états-unien pour régler ce différend réglementaire.

Washington a même suspendu des licences humanitaires qui autorisaient jusque-là les transferts d'argent personnels, les échanges universitaires et certains événements sportifs. La cible principale reste claire : les circuits non bancaires, les bureaux de change basés aux Émirats arabes unis, les sociétés-écrans, les plateformes de cryptomonnaies — tout ce qui permet de contourner le dollar.

L'histoire récente nous enseigne pourtant pourquoi ce genre de dispositif produit rarement le résultat annoncé. Les sanctions économiques, même très dures, ne font presque jamais tomber un régime. Elles changent parfois ceux qui, à l'intérieur du régime visé, tiennent le pouvoir — et ce sont le plus souvent les acteurs les plus durs qui en sortent renforcés. Et quand les régimes tombent, comme en Irak ou en Syrie, c'est pour d'autres raisons, et ils laissent une société et un État affaiblis et privés de nombreux moyens d'action.

Irak, Cuba, Syrie, trois échecs

Ainsi en a-t-il été de l'Irak des années 1990. Les sanctions internationales ont duré plus de dix ans, détruit l'économie du pays et fait souffrir d'abord la population civile, sans l'aider à renverser Saddam Hussein. Elles ont renforcé le contrôle de l'État sur les ressources rares, et donné plus de pouvoir aux cercles proches du régime qui savaient comment contourner les sanctions. Il a fallu en fin de compte l'intervention états-unienne de 2003 pour renverser Saddam Hussein, alors que l'État était détruit, favorisant la guerre civile des années 2000.

Le deuxième exemple est celui de Cuba. Depuis plus de soixante ans, l'embargo économique états-unien n'a pas provoqué le changement fondamental recherché. Il a seulement donné au pouvoir cubain un argument, une excuse pour toutes ses difficultés, et une raison de rester uni face à un ennemi extérieur.

Le troisième exemple, sans doute le plus pertinent, est la Syrie. Pendant des années, la loi César (1) et les sanctions états-uniennes ont visé le régime de Bachar Al-Assad. Elles n'ont pas provoqué sa chute par asphyxie économique. C'est finalement une offensive militaire sur le terrain qui a fait tomber le régime. Mais l'effet le plus durable des sanctions a été ailleurs, un peu comme en Irak. Après plus de dix ans à vider l'État syrien de ses moyens — son système bancaire, ses douanes, sa fonction publique — il ne restait presque plus d'institutions capables de gérer une transition. Le vide a été rempli par des groupes armés, souvent les plus radicaux, et non par les forces favorables à une transition ordonnée. La Syrie d'après-Assad a hérité d'un pouvoir fragmenté, où les logiques les plus dures dominent.

Le refus de la Chine et de la Russie

D'autant qu'il existe de nombreux mécanismes de contournement des sanctions. Pour l'Iran, les choses se jouent déjà, à ciel ouvert, avec les partenaires commerciaux de Téhéran. La Chine a dénoncé ces sanctions comme du « harcèlement économique unilatéral », mais sa politique reste à géométrie variable : ses grandes banques d'État respectent les règles pour ne pas perdre l'accès au système SWIFT (2), tandis que le pétrole iranien continue d'entrer sur son territoire, à travers des banques régionales et de petites raffineries, réglées en yuans plutôt qu'en dollars.

La Russie constitue l'autre pilier stratégique du contournement : Moscou et Téhéran ont interconnecté leurs systèmes bancaires nationaux (Mir et Shetab) pour se passer totalement du réseau SWIFT, tout en développant les routes à travers la Caspienne et le couloir Nord-Sud (International North-South Transport Corridor, INSTC) afin d'acheminer marchandises et pétrole à l'abri des contrôles occidentaux.

L'Inde, elle, a choisi la conformité totale, redirigeant ses achats vers le Golfe et la Russie. L'Union européenne applique les règles à la lettre, ses banques étant trop exposées au système financier états-unien pour prendre des risques. Les monarchies du Golfe, enfin, resserrent leurs contrôles tout en laissant filer, dans les zones grises maritimes, des réseaux de transbordement pétrolier difficiles à arrêter totalement. Ici aussi la même règle s'applique : plus le système est verrouillé, plus il profite à ceux qui savent déjà comment le contourner.

En Iran même, ce mécanisme est déjà bien connu. Chaque nouvelle vague de sanctions a renforcé le rôle économique des Gardiens de la révolution, le corps des Pasdaran, qui contrôlent une grande partie des réseaux de contournement, du marché noir du pétrole et des circuits financiers parallèles.

Voix discordantes à Téhéran

Les discours iraniens de ces derniers jours illustrent bien cette dynamique, et montrent aussi que Téhéran ne reste pas passif. Le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, a été l'un des premiers à fixer le ton, le 18 août, en affirmant que le détroit d'Ormuz « ne sera pas ouvert tant que les engagements américains prévus dans le mémorandum d'entente ne seront pas mis en œuvre ». Trois jours plus tard, à Bagdad, il ajoutait : « Si vous regardez les ressources et les matières premières des pays musulmans, vous comprendrez que nos ennemis viennent pour les piller… nous devons donc nous organiser face à des sanctions injustes pour les surmonter. »

Le président Massoud Pezeshkian, pourtant présenté comme la voix la plus modérée du système, a d'abord tenu un ton tout aussi ferme, le 21 août, devant l'Association islamique du corps médical iranien : « Il vaut mieux mettre fin à la guerre maintenant, alors que nous sommes en position de force et de dignité… le monde entier reconnaît notre victoire. » Une semaine plus tard, dans une interview télévisée, le ton s'est fait plus mesuré : « Il faut savoir raison garder… La poursuite des sanctions signifie la poursuite de la hausse des prix, c'est pourquoi la négociation reste une priorité. » Même l'homme le plus modéré du système doit naviguer entre deux registres, sans jamais paraître faible.

Le ministre de l'Économie, Seyed Ali Madanizadeh, a été plus direct encore, le 24 août, sur la télévision d'État : « Ils veulent lancer une attaque économique terroriste contre nous. Nous avons aussi nos propres outils, et nous connaissons les règles de ce jeu... ils ne devraient pas penser que notre approche sera purement défensive ; ils devraient aussi s'attendre à une attaque de notre part. » Ce n'est pas le langage d'un pays qui subit sans réagir.

Note

1. NDLR. Votée au Congrès états-unien en décembre 2019, cette loi étendait les sanctions aux sociétés étrangères impliquées plus ou moins directement dans des secteurs de l'économie syrienne liés au régime, notamment dans l'énergie et le BTP.

2. NDLR. Le système SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) est un réseau mondial de messagerie utilisé par les institutions financières pour communiquer entre elles de manière sécurisée.

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