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16.09.2026 à 18:29

« Amalgamer la question du voile en Iran et en France est une escroquerie absolue »

Chirinne Ardakani
Depuis le 16 septembre 2022, jour de la mort de Jina Mahsa Amini, le corps des Iraniennes – les mortes autant que les vivantes – a fait l’objet de toutes sortes de projections, […]
Texte intégral (954 mots)

Depuis le 16 septembre 2022, jour de la mort de Jina Mahsa Amini, le corps des Iraniennes – les mortes autant que les vivantes – a fait l’objet de toutes sortes de projections, d’instrumentalisations et de fantasmes, bien au-delà des frontières de leur pays.

L’infâme proposition, le 30 août 2026, du Rassemblement national (RN) d’interdire le voile dans l’espace public n’en est que la plus navrante déclinaison. C’est une proposition, qui plus est, misogyne, liberticide et contraire aux droits et aux libertés fondamentales constitutionnellement garantis.

Prendre une femme, iranienne ou afghane, pour « taper », en France, sur une musulmane et sur « les féministes » est une rhétorique désormais bien rodée, bien au-delà des rangs du RN. Sur BFM-TV en cette rentrée, c’est au nom des Iraniennes que la journaliste Sonia Mabrouk s’en est prise à Sara El Attar, une entrepreneuse portant le voile. En février 2025 sur LCI, l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau invoquait déjà « le courage des Iraniennes » pour donner la contradiction à une étudiante musulmane.

En réalité, Jina Mahsa Amini et les milliers de victimes de la théocratie militaire iranienne ont été tuées deux fois : par le régime de Téhéran, puis, à nouveau, en Occident, sous le poids des récits qui les ont dépossédées de leur lutte contre l’oppression totalitaire, en la vidant continuellement de sa substance.

Dans le débat public français, de l’extrême droite aux libéraux autoritaires, les Iraniennes ont sans cesse été réduites à leur refus du voile obligatoire. Elles ont tantôt servi à agiter la « menace islamiste » en mobilisant la figure orientaliste et raciste du musulman « barbare », tantôt de contre-modèle pour stigmatiser les femmes portant le voile en France.

Amalgamer le refus du voile forcé dans une théocratie qui pratique l’apartheid de genre par l’effet des lois et des pratiques discriminatoires avec le port du voile en France, où les femmes jouissent – en théorie du moins – de la liberté de culte, d’expression et du droit à disposer de leurs corps, relève d’une escroquerie intellectuelle absolue.

Mensonge de destruction massive

Pire, c’est au nom de la défense de la liberté des Iraniennes que les gouvernements d’extrême droite de Donald Trump aux États-Unis et de Benyamin Nétanyahou en Israël ont justifié les bombardements de 2025 et 2026 sur l’Iran et, en définitive, la mort de ces femmes. Ils renouent ainsi avec une tradition de mensonge de destruction massive qui rappelle l’invasion étasunienne de l’Afghanistan en 2001 et la guerre illégale menée par les Occidentaux en Irak en 2003.


« Les Iraniennes ne sont pas réductibles aux modèles de féminité sur lesquels les forces conservatrices projettent leurs peurs politiques »


Au fil des décennies, l’entreprise concertée de réification du corps des Iraniennes connaît quantité de responsables. Au premier chef, le pouvoir patriarcal iranien qui, tous régimes confondus, leur a enjoint, par la force de la loi et de la police chargée de contrôler et de surveiller les moindres de leurs faits et gestes, de se conformer à une représentation patriotique uniformisée de la femme modèle. Celle de la « femme moderne » occidentalisée et dévoilée de force pour le roi Reza Shah qui, imitant la Turquie kémaliste, interdisait le port du voile le 8 janvier 1936. Puis, celle de la « femme islamique » nécessairement voilée, depuis la loi promulguée en 1983 sous la République de l’ayatollah Khomeini.

Caillou dans la chaussure

Depuis bientôt cinquante ans, les femmes iraniennes doivent leur condition d’opprimées aux ingérences politiques du bloc de l’Ouest, autoproclamé « libérateur ». À la fin des années 1970, obnubilés par la menace soviétique, ses représentants ont, pour rallier l’Iran à leur cause, financé et armé les islamistes et permis leur victoire, contre les forces de gauche laïques, en 1979.

L’histoire de leur asservissement par des forces politiques conservatrices aux intérêts d’apparence contradictoire fait apparaître que les Iraniennes ne sont réductibles à aucun des modèles ni à aucun des contre-modèles de féminité sur lesquels ces forces conservatrices projettent leurs peurs politiques. Bien au contraire, elles sont le caillou dans la chaussure des extrêmes droites.

Depuis quatre ans, par leur lutte à mort pour l’autodétermination et l’exercice de leur pleine souveraineté politique à travers le mouvement Femme, vie liberté, les Iraniennes travaillent à la défaite des forces patriarcales qui, de Washington à Téhéran en passant par Paris, oppriment les femmes : l’État coercitif et despotique, les fondamentalismes religieux et les puissances impérialistes militarisées.

10.09.2026 à 16:11

Evars : l’heure d’un premier bilan

LE CORRE MAELLE
Après les manœuvres des mouvements réactionnaires et complotistes pour peser sur la rédaction du programme Evars, on aurait pu s’attendre à un climat scolaire mouvementé depuis son entrée en vigueur […]
Texte intégral (1208 mots)

Après les manœuvres des mouvements réactionnaires et complotistes pour peser sur la rédaction du programme Evars, on aurait pu s’attendre à un climat scolaire mouvementé depuis son entrée en vigueur officielle en septembre 2025.

Pourtant, « peu de réactions hostiles nous ont été remontées », constate Mélanie Mermoz, administratrice de la Fédération des conseils de parents d’élèves en Seine-Saint-Denis (FCPE93). Sans doute parce que « les agitateurs, Parents vigilants et le reste de la galaxie de l’extrême droite, notamment les partisan⋅nes d’Éric Zemmour, sont peu présents sur notre territoire », reconnaît-elle. Ces derniers mois, au détour de conversations avec des parents d’élèves ou lors d’échanges sur WhatsApp, elle a bien eu vent d’inquiétudes sur le caractère supposément « trop sexualisé » du programme, parfois jugé peu adapté aux élèves de maternelle et d’élémentaire. Alors, pour rassurer ces familles, la FCPE a mis en place des webinaires ouverts à tous·tes : « Ça a été une occasion d’expliquer ce qu’il y avait dans le programme, de discuter. » En particulier dans le contexte des révélations sur les violences sexuelles dans le périscolaire puis de l’affaire Lyhanna, « ça a estompé très fortement les craintes [sur l’enseignement de l’Evars] », se félicite Mélanie Mermoz.

Selon une étude publiée par le Collectif éducation contre les LGBTIphobies en milieu scolaire et universitaire, au niveau national, seulement la moitié des établissements avaient mis en œuvre le programme Evars au printemps 2026. La représentante FCPE93 note que l’Evars reste une matière suspecte, dont les difficultés de mise en place questionnent les rapports entre l’école et les familles : « Nous, parents, ne demandons pas des comptes aux enseignant·es sur la façon dont ils vont enseigner les fractions ou l’histoire des Gaulois, pourquoi cela devrait-il être le cas pour l’Evars ? »

« C’est la loi »

Au sein des écoles, collèges et lycées, c’est parfois l’encadrement qu’il faut convaincre de la nécessité de sensibiliser les élèves aux enjeux relationnels et à la sexualité. Sur ce point, l’arrivée du programme scolaire Evars a changé la donne :
« On avait une hiérarchie très récalcitrante et peureuse sur le sujet, qui nous mettait beaucoup en garde, car elle craignait des réactions comme en Belgique [où certaines écoles ont été incendiées à la suite de campagnes de désinformation] rapporte Valéri, professeur·e d’histoire-géographie dans l’Aisne et membre de l’association Queer Éducation. Cette année, on a pu rappeler à la direction que c’était la loi. » Cette dernière a obtempéré, mais sans assumer totalement : « Dans les emplois du temps, les séances d’Evars ne sont jamais indiquées comme telles. » Une stratégie courante des établissements pour éviter la réprobation de certain·es parents.

Bien au-delà de rares réactions hostiles, le frein majeur au déploiement de l’Evars réside dans le fait que cet enseignement ne dispose d’aucun créneau horaire réservé dans les emplois du temps. L’année dernière, Valeri et ses collègues avaient préparé des séances mais n’ont pu les présenter aux élèves, faute de temps : « Six heures sur une année, c’est énorme lorsqu’on doit prendre sur l’enseignement d’une autre matière. Celles et ceux qui se portent volontaires pour enseigner l’Evars doivent prendre sur leurs heures de cours ou faire des heures supplémentaires qui ne sont pas rémunérées. »

Toujours selon l’étude du Collectif éducation contre les LGBTphobies, seul un tiers des établissements primaires et secondaires comptaient des enseignant·es formé·es à l’Evars en mars 2026. Un chiffre surprenant au regard de l’ambition de l’Éducation nationale d’internaliser l’éducation à la vie affective et à la sexualité.


Seul un tiers des établissements primaires et secondaires comptaient des enseignant·es formé·es à l’Evars en mars 2026


Dans le même temps, des associations expertes, autrefois très sollicitées pour assurer ces séances, sont aujourd’hui écartées des écoles. Le Planning familial de l’Isère a, par exemple, connu une baisse brutale de son activité sur l’année scolaire 2025–2026 : moins 83 % d’interventions par rapport à l’année précédente. En cause, une mention sur le site Éduscol, une plateforme destinée aux professionnel·les de l’Éducation nationale, qui laissait entendre que les associations ne seraient plus autorisées à intervenir dans les écoles primaires. Malgré une mobilisation et un rétropédalage du ministère, le mal est fait : « Aujourd’hui, des inspecteur·ices continuent de dire à des directeur·ices d’école qu’on ne peut pas intervenir, alors que c’est faux », explique Léa Delahaye, une salariée du Planning familial.

« Pas tout à fait prêt⋅es »

Comble de l’ironie, tant que tout le personnel enseignant n’a pas été formé, les associations sont priées de ne pas trop s’éloigner : « En sous-texte, la direction académique nous dit : “Si vous pouviez rester là encore quelques années, parce qu’on n’est pas tout à fait prêt⋅es, ce serait pas mal” », confirme Léa Delahaye, qui regrette que le principe de coconstruction des séances n’ait pas été préservé. Selon elle, « c’est la complémentarité entre équipe éducative et association extérieure qui fait qu’une séance est de qualité ».

Si le ministère est resté muet sur ce bilan et n’a pas annoncé de nouvelles mesures facilitant l’application du programme Evars à la rentrée 2026, il a en revanche fait part de la mise en place d’un questionnaire sur les violences sexuelles à destination de l’ensemble des élèves de France. Une mesure qui pose à nouveau la question des moyens financiers que la rue de Grenelle accepte d’allouer à la prévention aussi bien qu’à la formation des enseignant·es à l’accueil des té

04.09.2026 à 11:32

🤿🪶La rentrée littéraire de La Déferlante

La Déferlante
C’est ainsi que, en plein cœur de l’été puis dès son retour au travail, notre équipe a compulsivement tourné, corné, annoté des pages, dans l’espoir de vous proposer une sélection […]
Texte intégral (2359 mots)

C’est ainsi que, en plein cœur de l’été puis dès son retour au travail, notre équipe a compulsivement tourné, corné, annoté des pages, dans l’espoir de vous proposer une sélection digne des meilleures chroniques littéraires du Masque et la Plume. En un poil plus woke, vous verrez…

Promis – même si ce n’est pas l’envie qui nous manque – on ne fera pas ici la promo de Les mauvais jours finiront, le passionnant recueil de six mois de correspondance entre Alice Zeniter et Phœbe Hadjimarkos Clarke, à paraître dans quelques semaines à La Déferlante Éditions 😆.


Mais on vous parlera d’ouvrages (romans, essai, bande dessinée) qu’on a lus cet été et qui valent, selon nous, que vous vous dérobiez quelques heures aux impératifs de la rentrée. Quitte à répondre à celles et ceux qui vous dérangent : « Débrouillez-vous, je ne suis là pour personne ! »

Très bonne(s) lecture(s),
Signé 🖊 : toute l’équipe de La Déferlante

🕳 Le Livre des souterrains

Avec un art consommé du pastiche et grâce à une prodigieuse construction romanesque, Phœbe Hadjimarkos Clarke livre un récit féministe d’une grande force, qui fait du corps féminin un territoire de fiction, de désir et de puissance. Tout en saisissant avec acuité les grands maux de notre monde contemporain (surchauffe de la planète, technofascisme et racisme antimigrants), son Livre des souterrains nous fait perdre nos repères et traverser bien des frontières. Affreusement jubilatoire.

Le Livre des souterrains, Phœbe Hadjimarkos Clarke, Éditions du sous-sol, 2026. 21,50 euros.

🕵️‍♀️ Toute une vie à chercher

Rothko Taylor a longtemps été tenu⋅e éloigné⋅e de la petite station balnéaire qui l’a vu⋅e grandir. À sa sortie de prison, iel a 36 ans et n’est plus l’adolescent⋅e qui marchait à côté de sa vie. Dans ce deuxième roman, le poète et rappeur britannique Kae Tempest raconte l’âpreté d’une adolescence trans dans l’Angleterre du début des années 2000, les liens familiaux contrariés, la découverte de soi dans les yeux d’une aimée et, peu à peu, la douceur d’un retour à la vie. Truffé de citations musicales, hanté par le flow mondialement célèbre de son auteur, ce récit écrit à la serpe nous jette sans ménagement dans les montagnes russes émotionnelles de son antihéros. Un voyage dont on sort étonnamment apaisé⋅e.

Toute une vie à chercher, Kae Tempest, trad. Madeleine Nasalik, Éditions de l’Olivier, 2026. 23 euros.

⛪ Possédés

Dans ce premier roman, Laetitia Faure raconte sa propre histoire : celle d’une femme qui cherche désespérément à soigner les blessures de son enfance.

Elle entremêle les souvenirs de sa vie de petite fille, dans une villa cossue de Cannes où tout n’est qu’apparences, et ses consultations de thérapeutes en tous genres (du magnétiseur en visio au kinésiologue). Avec beaucoup d’autodérision et de subtilité, l’autrice raconte ses errements dans le développement personnel, mais aussi le poids de la religion et des silences familiaux. On plonge avec elle dans les années 1980 pour découvrir la violence d’une éducation soumise à la loi de Dieu et du père, qui décident de tout – y compris des vacances obligatoires dans les lieux saints et les retraites spirituelles. Possédés raconte l’histoire d’une évasion, que l’on suit avec intérêt.

Possédés, Laetitia Faure, Seuil, 2026. 21,50 euros.

🗽 En attendant Marky Moon

Mark est mort. Mais ce qui rend Renata inconsolable, c’est que son meilleur ami ne vienne pas lui rendre visite sous forme de fantôme. Car des fantômes, Renata en croise partout, tout le temps. Et encore plus depuis que la communauté queer de New York, dans laquelle elle évolue, est décimée par une épidémie qui n’a pas encore de nom.

Natalie Adler, dont c’est le premier roman, nous entraîne dans le New York du début des années 1980. Le sida et la gentrification galopante sont en train d’abîmer de manière irréversible des modes de vie alternatifs, héritages des décennies précédentes. Le chagrin et la dérision se mêlent dans ce magnifique portrait de communautés qui tentent de déjouer la catastrophe avec un certain panache.

En attendant Marky Moon, Natalie Adler, trad. Caroline Bouet, Phébus. 23,50 euros.

🧕🏼 Petit Manuel de lutte contre l’islamophobie

Pourquoi le racisme antimusulman est-il souvent nié, au point de disqualifier le concept d’islamophobie ? Comment réagir et comprendre les effets de cette discrimination spécifique ? Quels liens entretient-il avec le complotisme ? Le Petit Manuel de lutte contre l’islamophobie d’Hanane Karimi est une boîte à outils très utile pour comprendre et lutter. En posant un cadre historique clair, la sociologue démontre comment l’islamophobie d’État peut basculer dans des pratiques autoritaires. Un livre à garder dans sa poche pour les jours où on a besoin de prendre du recul et d’agir.

Petit Manuel de lutte contre l’islamophobie, Hanane Karimi, Éditions du commun, 18 euros. À paraître le 18 septembre.

🩺 Une grossesse sur quatre

Dès les premières pages, l’enquête de Camille Drouet Chades, illustrée par Manon Mugnier, nous met face à un problème de société majeur : l’invisibilisation médicale et politique des arrêts spontanés de grossesse (autrement appelés « fausses couches »). La journaliste a elle-même expérimenté l’indifférence de certain⋅es de ses proches et du monde médical lors de plusieurs de ces épisodes. Avec, comme pour des centaines de milliers de femmes chaque année, des conséquences graves sur sa santé physique et mentale. Poussant au-delà du récit intime, l’enquête dévoile l’indifférence politique à l’égard de la santé des femmes, mais également l’indigence d’un système de santé, forcé, par manque de moyens, de négliger certain⋅es patientes. Une bande dessinée à mettre entre toutes les mains !

Une grossesse sur quatre. Enquête sur le tabou de la « fausse » couche, Camille Drouet Chades et Manon Mugnier, La Revue dessinée/Casterman. À paraître le 9 septembre. 25 euros.

Erratum

À propos de l’article « Non-représentation d’enfants, le combat des mères protectrices », publié dans le n° 23 de la revue La Déferlante, à paraître ce vendredi 4 septembre 2026.

Des erreurs concernant plusieurs éléments factuels et judiciaires nous conduisent à publier le présent erratum. Dans la version papier de l’article, des informations relatives à la situation d’une mère – qui témoigne sous le nom de Cynthia – et de son fils ont été rapportées de manière inexacte ou incomplète.

Nous précisons que, contrairement à ce qu’expose l’article, le père du fils de Cynthia n’a fait l’objet d’aucune condamnation pénale pour violences conjugales. La procédure correspondante s’est conclue par un non-lieu. L’article affirme par ailleurs que, concernant les faits dénoncés par le fils de Cynthia, « la plainte avait été immédiatement classée sans suite ». C’est une erreur, puisqu’une information judiciaire, portant notamment sur des faits qualifiés de viol sur mineur, est actuellement en cours. L’article attribue à « un expert » la recommandation de ne pas remettre le fils de Cynthia à son père. Cette formulation est inexacte : la non-remise de l’enfant faisait suite à des instructions écrites des services de police demandant à Cynthia de ne pas remettre l’enfant à son père. La chronologie des faits rapportée dans l’article est également incomplète et susceptible d’en fausser la compréhension : la décision du juge aux affaires familiales du 29 août 2023 de placer l’enfant au domicile du père aurait dû faire apparaître qu’une information judiciaire concernant les faits de violence dénoncés à propos du fils de Cynthia était alors en cours. Enfin, l’article évoque une « contre-expertise » psychiatrique concernant Cynthia sans préciser que deux expertises psychiatriques indépendantes ultérieures ont conclu à l’absence de toute pathologie, dont l’une avait été ordonnée judiciairement.

La version de cet article disponible en ligne sur notre site a été corrigée le
27 août 2026, à partir des précisions apportées par Cynthia. Nous la remercions et lui présentons nos excuses sincères pour les erreurs présentes dans la version initiale de l’article.

26.08.2026 à 14:24

« Qu’est-ce qu’on fait de cette violence qu’on prend dans la gueule ? »

Manal Fkihi
Pendant six mois, entre l’automne 2025 et le début de l’année 2026, à l’invitation du média épistolaire La Disparition, Alice Zeniter et Phoebe Hadjimarkos Clarke se sont écrit une lettre […]
Texte intégral (1002 mots)

Pendant six mois, entre l’automne 2025 et le début de l’année 2026, à l’invitation du média épistolaire La Disparition, Alice Zeniter et Phoebe Hadjimarkos Clarke se sont écrit une lettre par mois, tentant de saisir l’actualité d’un monde qui ne cesse de s’effondrer.

Qu’est-ce que #MeToo a fait des rapports femmes-hommes ? Qu’ont l’écrivain Jules Vallès et la chanteuse Alizée à nous apprendre sur l’adultisme ? Que raconte la série Urgences des backlashs antiféministes et racistes des trente dernières années ?

Toutes deux nous écrivent depuis leur place d’écrivaine, mais aussi et surtout avec leur regard de femme, d’intellectuelle, d’artiste, de mère ou belle-mère, d’amie et d’amante. Au fil de leur conversation, avec leur sensibilité propre, les deux autrices interrogent les basculements réactionnaires à l’œuvre et invitent avec sincérité et générosité à continuer de chercher des moyens de résister au quotidien. « Comment faire pour détourner nos vies de l’horizon qu’ont prévu pour nous les forces réactionnaires ? », s’interroge Phoebe Hadjimarkos Clarke. « Si je veux laisser de la place à d’autres récits que les récits dominants qui me parviennent, il faut que je consacre moins d’attention à ceux-ci. Je n’ai plus le temps de regarder sans cesse les garçons, j’ai plein de choses à faire », lui répond Alice Zeniter.

Alice et Phœbe, en tant qu’autrices, vous vous lisiez mutuellement mais vous n’aviez jamais échangé. Comment avez-vous abordé cette correspondance ?

PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : Au tout début, j’étais hyper stressée parce qu’Alice est une star. J’ai commencé à lui écrire alors que j’étais en train de traduire un recueil de l’écrivaine Maggie Nelson, ce qui a beaucoup nourri mon écriture. Je me suis autorisée à aller loin dans l’intime comme dans les questions théoriques.

ALICE ZENITER : J’aimais le travail de Phœbe, qui a une manière d’écrire qui n’est pas du tout la mienne, donc j’étais heureuse de pouvoir en parler avec elle. Cette correspondance nous a permis de renouer avec le plaisir d’écrire à quelqu’un sur le temps long. Pendant des jours, je pouvais reprendre la lettre que j’avais écrite, supprimer ou ajouter des sujets.

PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : J’ai aussi aimé cette temporalité. L’actualité a également joué un rôle important. On a beaucoup parlé d’articles qu’on lisait ou d’émissions qu’on écoutait, qui ont nourri nos réflexions.

Selon vous, qu’est-ce que la correspondance permet par rapport aux autres formes d’écriture que vous pratiquez telles que le roman ?

ALICE ZENITER : Une correspondance donne le temps de formuler le mieux possible une opinion naissante, elle permet de recevoir la réponse et d’en être bougée.

PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : Elle permet de mettre en jeu ses convictions et de les voir pour ce qu’elles sont : des pensées qui nous traversent et peuvent se métamorphoser au contact d’autres pens


« Une correspondance donne le temps de formuler une opinion naissante, elle permet de recevoir la réponse et d’en être bougée. »
Alice Zeniter


Tout au long de cette correspondance, vous avez beaucoup évoqué l’adultisme : la domination des adultes à l’égard des enfants. Pourquoi ?

PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : J’ai parlé de mon expérience de parentalité, Alice a rebondi sur son expérience avec sa belle-fille et, de fil en aiguille, on en est venues à parler d’adultisme et d’enfantisme.

ALICE ZENITER : La forme de cette correspondance se décidait toute seule parce que j’avais envie de réagir à ce que Phœbe disait, parce que certains sujets se faisaient écho en fonction de l’actualité.

Vous vous intéressez de près aux backlashsréactionnaires. Que disent-ils de notre époque ?

ALICE ZENITER : On voit bien qu’en dix ans il y a eu une formidable avancée avec #MeToo puis un backlash. On peut se demander : « Qu’est-ce qu’on fait de cette violence qu’on prend dans la gueule ? » Est-ce qu’il y a encore moyen de l’analyser en ayant de l’espoir et en n’oubliant pas les victoires passées?

PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : S’il y a un backlash, c’est qu’il y a eu des avancées tellement significatives qu’elles mettent en danger le statu quo réactionnaire. Cela étant, je pense que ce n’est pas le moment de se reposer sur nos lauriers. Il faut continuer à lutter.

→ Phœbe Hadjimarkos Clarke et Alice Zeniter, Les mauvais jours finiront, 128 pages, 17 euros, La Déferlante Éditions. À paraître le 2 octobre et en précommande sur revueladeferlante.fr/editions/.

20.08.2026 à 18:00

Épisode 3/3. « Le travail domestique des femmes rend la crise écologique palpable »

Marion Pillas
Dans ce troisième et dernier épisode, nous donnons la parole à la sociologue Massilia Ourabah. Autrice d’une thèse sur l’impact des pratiques écologiques individuelles (souvent qualifiés de « petits gestes » dans […]
Texte intégral (1049 mots)

Dans ce troisième et dernier épisode, nous donnons la parole à la sociologue Massilia Ourabah.

Autrice d’une thèse sur l’impact des pratiques écologiques individuelles (souvent qualifiés de « petits gestes » dans les discours publics), elle interroge le rôle du travail domestique réalisé par les femmes dans la prise de conscience des enjeux climatiques.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux liens entre travail domestique et fin du monde ?

Un jour, alors que je rentrais du supermarché, je me suis rendu compte qu’une fois les courses déballées, ma poubelle était plus pleine que mon frigo : en d’autres termes, que la quantité de ce qui détruit la planète – les déchets – dépassait de loin celle des aliments qui allaient me nourrir. C’est un constat, à vrai dire, que peuvent faire la plupart des personnes en charge de préparer les repas pour leur famille. Comment fait-on ce travail censé reproduire la vie dans un monde qui la détruit ?

Je m’intéresse également beaucoup aux pratiques écologiques à bas bruit, celles qui passent en dessous du radar de l’écologie dite sérieuse. Je viens d’une famille kabyle algérienne qui, lorsqu’elle est arrivée en France, vivait avec presque rien dans un tout petit appartement. À une époque où ça n’était pas encore à la mode, ma mère faisait fermenter ses yaourts sur le radiateur, puis les mettait sur le rebord de la fenêtre pour les conserver au frais. J’ai longtemps été frustrée qu’on ne s’intéresse à ces soi-disant petits gestes qu’à travers l’impact qu’ils ont sur la crise écologique. Considérer que la solution est uniquement dans ces pratiques individuelles est une approche dépolitisante qui aplatit les inégalités sociales et de genre, mais les mépriser, c’est ignorer l’importance du travail reproductif majoritairement réalisé par les femmes. J’ai donc voulu poser la question à l’envers : quel impact la crise climatique a‑t-elle sur le travail domestique ?

Qui a répondu à votre enquête ?

Principalement des femmes ! Quand j’ai commencé mes recherches, en 2020, nous étions en pleine épidémie de Covid. J’ai donc passé des annonces sur des groupes Facebook intéressés par les pratiques « zéro déchet » et le do it yourself [qui consiste à créer, fabriquer et réparer soi-même des produits du quotidien]. La plupart de celles qui m’ont répondu ne disposaient pas forcément de revenus importants. Et beaucoup ne tenaient pas un discours politique sur l’écologie.

Leur préoccupation principale, était de préparer à dîner à leurs enfants en faisant en sorte que ce soit bon, pas cher, local, que cela ne produise pas trop de déchets et que ce ne soit pas bourré de pesticides. Elles étaient pleinement conscientes de l’impact très marginal de leurs gestes. Mais en recyclant l’eau de la vaisselle, en se souciant de la provenance de l’alimentation ou en raccommodant les vêtements de leurs enfants, elles se sont mises à faire exister la question écologique au sein de leur foyer et souvent à embarquer – au prix, parfois, de longues négociations – leur conjoint et leurs proches dans ces pratiques.


« Ces femmes ne changent pas le monde mais transforment leur rapport à la planète »


Et justement, les hommes là-dedans ?

Les rares que j’ai eu l’occasion d’interroger n’étaient pas moteurs dans l’adoption de ces petits gestes. Quand les femmes me parlaient volontiers de préoccupations matérielles et quotidiennes, leur discours à eux montait systématiquement en généralité, dans un registre technoscientifique. Pour eux, les solutions à la crise climatique étaient plutôt à chercher dans le développement de techniques de décarbonation ou dans la conception de matériaux biodégradables.

Comment ce travail sur les petits gestes peut-il nous permettre d’imaginer des solutions à la crise écologique ?

La crise environnementale est une crise matérielle qui pose des questions telles que : que faire des déchets ? Comment vivre sous des températures extrêmes ? Comment utiliser les ressources qu’on a à sa disposition ? Pourtant, elle n’est pas toujours ressentie dans sa dimension concrète. S’intéresser aux « petits gestes » réalisés au quotidien dans le cadre du travail domestique permet de la rendre physiquement palpable, y compris quand il n’y a pas de canicule.

Ces gestes ne sont pas suffisants pour faire changement mais ils permettent de mettre à portée de main et à portée de réflexion les enjeux écologiques. Dans un monde où l’argent est dématérialisé, où Internet permet d’accéder d’un clic à des milliards de contenus et où des intelligences artificielles nous proposent de réfléchir à notre place, les petits gestes écologiques fonctionnent comme une piqûre de rappel.

Si les ressources matérielles nécessaires à notre existence nous paraissent aller de soi – par exemple, l’eau potable qui coule du robinet –, cette évidence est en réalité à problématiser. Et cela permet de développer un autre rapport au monde. Ces femmes ne changent pas le monde mais transforment leur rapport à la planète. Pour moi, cela a une valeur en soi, au-delà de la question de l’impact.

06.08.2026 à 16:41

« À force d’aller vite, nous perdons ce qui constitue l’épaisseur de nos vies »

ANNE LAURE PINEAU
Dans ce deuxième épisode, nous avons interrogé Olivier Hamant, chercheur en biologie et directeur de l’institut Michel-Serres – pour les ressources et les biens communs, à Lyon. S’inspirant de l’observation […]
Texte intégral (1185 mots)

Dans ce deuxième épisode, nous avons interrogé Olivier Hamant, chercheur en biologie et directeur de l’institut Michel-Serres – pour les ressources et les biens communs, à Lyon. S’inspirant de l’observation des arbres, il préconise, pour survivre aux crises, de renoncer à la performance.

Et de développer des organisations moins cohérentes, plus lentes, mais plus résistantes aux turbulences climatiques et politiques.

Dans Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant (Gallimard, collection « Tracts », 2023), vous affirmez que le développement durable et la sobriété sont aujourd’hui des concepts dépassés. Pourquoi ?

Le développement durable est une notion qui apparaît en 1987 dans le « rapport Brundtland », publié par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’ONU. En se popularisant, dans les années 1990, elle a permis de penser le développement économique de manière intergénérationnelle. Mais quand on parle de développement, on parle toujours de croissance, même si elle est verte !

Quant à la sobriété, c’est une belle valeur pour une humanité qui a déjà consommé les ressources planétaires. Mais si l’on ne questionne pas le culte de la performance, cela reste un mot flottant vidé de son sens. Car pour atteindre la sobriété, on mise encore trop souvent sur la seule efficacité énergétique, avec à la clé de possibles effets rebonds. Il est par exemple absurde de mettre en service des avions « propres » si c’est pour assurer des liaisons low cost et acheminer des touristes vers un week-end à l’autre bout du monde ou pour transporter de la fast-fashion.

En quoi l’observation de la nature peut-elle nous aider à survivre à cette époque ?

En réalité, il ne s’agit pas de survivre, mais plus simplement de vivre avec les irrégularités du climat et les turbulences de la nature et de la société.

Le mois de juin 2026 a connu une moyenne de températures de + 3,8 °C par rapport aux normales depuis 1947 et des pics de chaleur qui, dans certaines régions, ont atteint les + 15 °C. Cet été, nous allons vivre sous des températures que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) prévoyait initialement pour 2100.

Lors des crises, le vivant privilégie la robustesse (être stable et viable dans les fluctuations) à la performance (atteindre son objectif avec le moins de moyens possible). L’arbre est un bel exemple de ce fonctionnement, car sa robustesse tient précisément à ses contre-performances : redondance des feuilles, hétérogénéité des fleurs, croissance extrêmement lente, déperdition d’énergie. Lors de la photosynthèse, les plantes utilisent seulement 1 % de l’énergie solaire qu’elles ont absorbée, le reste est perdu. Donc ce n’est pas du tout performant. Ces faiblesses apparentes donnent des marges de manœuvre qui permettent d’absorber les chocs, tels que les fluctuations lumineuses, les sécheresses, les maladies, les incendies…


« Pour nous, humain⋅es qui nous développons dans la collaboration, la performance est une philosophie de vie mortifère. »


Pourquoi ces contre-performances sont-elles également indispensables dans les organisations humaines ?

Ce que dit Hartmut Rosa, un sociologue allemand penseur de l’accélération, c’est que les membres d’une société performante n’interagissent plus entre elles et eux. C’est la société de l’expert, du self-made man, de l’autoroute. À force de tout optimiser, d’aller vite, nous perdons ce qui constitue l’épaisseur de nos vies : les discussions, les surprises, les chemins de traverse. Pour nous, humain⋅es qui nous développons dans la collaboration, la performance est une philosophie de vie mortifère.

Dans un monde en polycrise, la leçon à retenir est simple : il va falloir donner le primat à la robustesse, car optimiser fragilise. Il ne s’agit plus d’avoir des objectifs de croissance, mais de construire des structures pérennes qui résistent aux turbulences. Il ne s’agit pas de s’adapter (c’est un objectif bien trop prétentieux dans un monde imprévisible), mais d’être adaptables.

Concrètement, comment nos organisations peuvent-elles, dès aujourd’hui, gagner en robustesse ?

En réalité, la robustesse est déjà partout : en matière d’innovation, par exemple, on a montré qu’une molécule abondante dans le bois (la lignine) permet de stocker l’électricité aussi efficacement que le lithium. Nous pouvons aussi remplacer presque tous nos plastiques issus du pétrole fossile par du plastique compostable fabriqué à base de champignons. Certes, la bioéconomie est moins performante que l’extraction minière ou pétrolière, mais, en retour, elle est plus robuste socialement et écologiquement, parce qu’elle dépend de ressources locales, peu polluantes et biodégradables.

Dans les organisations humaines, c’est la même chose. Des collectifs citoyens, des entreprises ou associations, ou encore certains territoires développent d’ores et déjà la robustesse. Par exemple, la petite commune de Saint-Martin‑d’Auxigny (Cher) a rendu à la rivière ses méandres pour que la zone humide qu’elle irrigue puisse servir de tampon en cas de crue. À Clermont-Ferrand, la librairie Les Volcans a résisté à la fermeture en choisissant le statut de SCOP [société coopérative et participative], qui peut survivre en dehors d’une rentabilité forcenée.

En matière d’organisation politique, la démocratie participative est peut-être plus lente à obtenir des résultats que le système représentatif, mais elle est plus robuste dans la durée, car les contre-pouvoirs jouent un rôle stabilisateur.

Sur le plan politique, la course à la performance se nécrose pour former un système ultracapitaliste et autoritaire, incarné à l’international par des personnes comme Donald Trump, Elon Musk, Vladimir Poutine ou Benyamin Nétanyahou. Et, à l’inverse des initiatives vertueuses qu’on vient de citer, les catastrophes que cette course engendre [guerres, génocides, destructions d’écosystèmes, etc.] font les gros titres des chaînes d’information en continu. On le sait bien : un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse.

27.07.2026 à 15:15

Les luttes antifascistes face au gouvernement Meloni

Malwenn Cailliau
Le 18 décembre 2025, à l’aube, près de deux cents policier·es sont déployé·es sur ordre du ministère de l’Intérieur du gouvernement de Giorgia Meloni, dans le quartier de Vanchiglia à Turin, […]
Texte intégral (2787 mots)

Le 18 décembre 2025, à l’aube, près de deux cents policier·es sont déployé·es sur ordre du ministère de l’Intérieur du gouvernement de Giorgia Meloni, dans le quartier de Vanchiglia à Turin, dans le nord de l’Italie. En quelques heures, le centro sociale autogéré Askatasuna, fondé en 1996, est évacué.

Les autorités ont décidé sa fermeture en raison de son illégalité alors que des négociations avec la mairie étaient en cours pour régulariser la situation. Au printemps 2026, le quartier était encore sous occupation militaire.

Un centro sociale, en Italie, est un lieu occupé sans autorisation légale : des personnes s’y installent pour vivre et pour mener des actions sociales et politiques. Askatasuna était un centro sociale emblématique. Askatasuna signifie « liberté » en basque, un nom choisi pour revendiquer son positionnement antifasciste et anarchiste. « C’était un lieu géré collectivement. On y faisait des repas solidaires, des activités pour les enfants, du sport, des cours de langue ou encore des concerts à prix accessibles, raconte Valeria*, ancienne activiste du lieu. On était impliqué·es dès le début dans les luttes internationales et antifascistes : la Palestine, la question kurde, les féminismes… Beaucoup de sujets marginalisés ont été portés là pendant des années. »

Dans les jours qui suivent l’expulsion d’Askatasuna, des rassemblements de protestation ont lieu à Turin. Marqués par des affrontements avec la police, ils se soldent par 100 interpellations, 30 mises en examen et des saisies de matériel. À la fin de janvier 2026, une grande manifestation de soutien rassemble entre 20 000 et 50 000 personnes dans les rues de la ville, expression d’un ras-le-bol du durcissement policier et d’une opposition à la nouvelle loi de « sécurité publique ».

Passée en urgence par décret en avril 2025, puis votée définitivement par le Parlement en juin 2025, cette loi marque un tournant sécuritaire assumé. Pour Amnesty International, elle porte atteinte à la liberté de réunion et au droit à un procès équitable tout en criminalisant la solidarité. Dans un contexte de remobilisation collective depuis l’automne 2025, marqué par des grèves nationales et des manifestations de soutien à la Palestine dont l’ampleur ne s’était plus vue depuis les mobilisations contre la guerre en Irak au début des années 2000, cette loi nourrit les craintes d’une dérive autoritaire et d’un recul des libertés publiques. Claudio Novaro, avocat de militant·es d’Askatasuna depuis l’époque des contestations NO TAV, souligne que le parquet italien décrit aujourd’hui les manifestant·es comme « des personnes guidées par un instinct de violence. On retrouve là une catégorie typiquement lombrosienne du XIXe siècle : celle des “ennemi·es de l’État”. »

Aujourd’hui, l’État italien tend à assimiler toute expression de dissensus à une forme de résistance illégale. La critique des autorités devient illégitime et justifie le recours aux violences policière et judiciaire. La désobéissance prend ainsi deux significations : pour les citoyen·nes qui s’opposent aux politiques autoritaires, elle relève d’une responsabilité démocratique ; pour le gouvernement, il s’agit d’un acte portant atteinte à l’unité nationale.

Toute-puissance policière

À Turin, ce processus de criminalisation s’applique à des actes ponctuels, non coordonnés, attribués à une minorité de militant·es. En novembre 2025, une trentaine d’activistes proches d’Askatasuna et de collectifs étudiants font irruption dans les locaux du quotidien socialiste La Stampa, dont le traitement du génocide en Palestine est jugé biaisé et accusé de stigmatiser les personnes musulmanes. Les dégradations sont dénoncées par les autorités. Elles font également polémique au sein du mouvement. Al*, membre du collectif transféministe Non Una Di Meno, d’assemblées antifascistes turinoises et de l’Osservatorio contro i femminicidi, critique « l’action spectaculaire, désorganisée », qui met en danger les personnes minorisées, soulignant que celles-ci « finissent souvent par être tenu·es pour responsables des actions des autres ». Elle oppose à ce recours à la violence le principe de soin collectif sur lequel se basent les mouvements transféministes.

Pour Claudio Novaro, l’action à La Stampa a servi de prétexte aux autorités pour attaquer le centro sociale et faire de Turin un laboratoire de gestion « musclée » du conflit social. Les manifestant·es arrêté·es en 2025 ont « été qualifié·es de terroristes », une criminalisation qui s’accompagne d’amendes administratives, de résidences surveillées et même d’arrestations préventives. « Le rapport entre la police et les procureurs a été complètement inversé : normalement, c’est le parquet qui mène les enquêtes et la police qui exécute les investigations. Là, c’est la police qui sélectionne les personnes mises en examen, qui décide des qualifications juridiques et de ce qu’il faut faire, avant de transmettre le dossier au parquet. Le parquet agit désormais comme l’avocat de la police », souligne M. Novaro.

Un cortège d'une manifestation pro-Palestine passe sur un pont à Gênes, en Italie.
Parmi les mouvements sociaux réprimés en Italie, on compte celui des docker·euses de Gênes, qui empêchent le transit d’armes depuis le port pour résister au génocide en Palestine. Ici, le 22 septembre 2025, des membres de Free Palestine et des ouvrier·es portuaires bloquent le port.
Crédit : R. Arata / IPA / Fotogramma / ABACAPRESS

Épicentre urbain du mouvement NO TAV, le centro sociale Askatasuna était depuis longtemps dans le viseur de la droite et de l’extrême droite locales. Les raisons avancées pour justifier son expulsion masquent mal le fait que cette offensive s’inscrit dans une volonté plus large de surveiller et de criminaliser les foyers de désobéissance civile. Comme l’explique la conseillère municipale turinoise Alice Ravinale (AVS, coalition politique écologiste), l’évacuation d’Askatasuna était prévisible : « Peu de temps après son installation, [Matteo] Piantedosi [ministre de l’Intérieur depuis 2022] a demandé aux préfectures de lui donner le nom de tous les immeubles occupés d’Italie. » L’extrême droite jubile : après le Leoncavallo de Milan, fermé en août 2025, Askatasuna est le deuxième centro sociale de portée nationale à être verrouillé par le gouvernement Meloni. Quelques mois plus tard, en avril 2026, c’est un autre centro sociale, le L38 Squat, à Rome, qui est expulsé par les forces de l’ordre.

Al, bien que critique des modes d’action utilisés par certain·es militant·es, insiste sur le rôle essentiel de la désobéissance civile : « C’est notre responsabilité historique de désobéir au fascisme. » Elle souligne la souffrance de la jeunesse italienne, qui manque d’espaces politiques et ne peut plus « nourrir ses propres idées ». « Les mouvements sociaux sont en danger car l’État vient saper la jeunesse, l’avenir de nos luttes, et tout espace de dissension, y compris les espaces plutôt centristes et modérés. »

« Le rapport entre la police et les procureurs a été complètement inversé. Le parquet agit désormais comme l’avocat de la police. »
Claudio Novaro, avocat

Les habitant·es du quartier, quant à elles et eux, remettent les choses en perspective. « Lorsqu’il y avait des initiatives à mettre en place, les membres d’Askatasuna ont toujours été un soutien important, plus que les institutions », estime Leonardo, propriétaire d’un magasin. Pendant la pandémie de Covid-19, ajoute-t-il, « les occupant·es rendaient de nombreux services aux habitant·es, notamment aux personnes âgées : elles et ils faisaient les courses pour celles et ceux qui ne pouvaient pas se déplacer et les accompagnaient pour retirer l’argent de leur retraite ». Pour Marco, libraire, c’était à Askatasuna qu’on pouvait faire les premiers tests de dépistage, dès 2020, et se procurer les masques chirurgicaux introuvables dans les pharmacies. Des actions d’aide et de soutien étaient organisées avec les écoles du quartier.

Après l’évacuation du centro sociale, les habitant·es ont vu leur quartier complètement militarisé. Gestionnaire d’un café à quelques minutes du centre-ville, Eleonora se rappelle l’atmosphère des journées durant lesquelles la police s’est installée : « C’était absurde, on se sentait assiégé·es. Les gens ne sortaient pas, effrayé·es par cette présence excessive des forces de l’ordre. On nous demandait nos papiers, on vérifiait notre adresse avant de nous laisser passer. »

Un autre mouvement social emblématique a fait l’objet d’une forte répression en Italie ces dernières années : celui des docker·euses de Gênes qui, depuis une décennie, sabotent le transit d’armes via le port de la ville. José Nivoi, leur porte-parole (CALP-USB), a participé à ces actions : « En août et en septembre 2025, nous avons organisé des blocages au port de Gênes en lien avec les luttes internationales contre le génocide en Palestine », raconte celui qui a également participé à la flottille Global Sumud. Un engagement qu’il ancre dans une tradition antifasciste, antimilitariste et pacifiste de plusieurs années.

Le contre-pouvoir judiciaire menacé

Le mouvement d’opposition des docker·euses à l’accostage des navires de guerre commence en 2018, explique-t-il, quand la flotte saoudienne fait escale dans les ports européens pour charger du matériel d’armement pour sa guerre contre le Yémen. Quelques années plus tard, les travailleur·euses portuaires sont accusé·es d’association de malfaiteur·ices par le parquet de Gênes : le juge estime que leur engagement est avant tout issu d’une activité syndicale et classe l’affaire sans suite en 2023. Depuis, la militarisation du port et la répression des docker·euses n’ont fait que s’intensifier. Perla Sardella, enseignante, militante et réalisatrice de Portuali (2024), un documentaire consacré à cette mobilisation, explique ainsi que les travailleur·euses reçoivent régulièrement des amendes exorbitantes (payées par le collectif) : « Les blocages que nous avons menés au port pour la Palestine ont été sanctionnés comme une “atteinte au service public”, comme si l’exportation d’armes en était un ! »

Des personnes font voler de grandes bannières arc-en-ciel les lesquelles il est écrit "Pace".
En 2026, la victoire du « non » au référendum sur la justice a marqué la vie politique italienne. C’est la présidente du Conseil, Giorgia Meloni, accusée de dérive autoritaire par les opposant·es à ce référendum, qui a proposé ce vote. Ici, à Rome, le 18 mars 2026, lors de la cérémonie de clôture de la campagne pour le « non ».
Crédit : Francesco Fotia / AGF via ZUMA Press ABACA

En mars 2026, les Italien·nes ont été invité·es par le gouvernement de Giorgia Meloni à se prononcer par référendum sur son projet de réforme constitutionnelle de la magistrature. Celui-ci visait entre autres à modifier le fonctionnement du Conseil supérieur de la magistrature et à introduire une séparation stricte des carrières entre les magistrat·es du siège (les juges qui rendent les décisions) et les magistrat·es du parquet (les procureur·es qui requièrent l’application de la loi). Bien que présentée comme technique, cette réforme permettait de renforcer le pouvoir de sanction sur les magistrat·es. Dans un pays attaché à une Constitution issue de la résistance au fascisme, ses opposant·es y ont vu une attaque de l’indépendance des juges et de l’équilibre des pouvoirs.

Pendant la campagne, les mobilisations sociales à Turin, à Gênes et ailleurs, ont été largement instrumentalisées par la droite et l’extrême droite pour alimenter un discours fustigeant une prétendue « culture de l’impunité » qui régnerait au sein des tribunaux. Matteo Salvini, membre de la Ligue du Nord (extrême droite) et ministre des Infrastructures et des Transports, a par exemple dénoncé la décision du tribunal de Turin de ne pas maintenir en détention trois militant·es arrêté·es après les affrontements dans la ville. Le référendum s’est soldé par un cinglant échec pour le gouvernement Meloni : le « non » l’a emporté avec 53,7 % des suffrages. Environ 61 % des 18–34 ans ont voté contre la réforme. Beaucoup y ont vu un signe d’opposition aux dérives répressives du gouvernement Meloni.

Le renouveau des mobilisations en Italie rappelle que la désobéissance civile et l’activisme peuvent prendre la forme de coalitions mouvantes, où différents éléments (syndicats, collectifs écologistes ou féministes, réseaux antifascistes…) convergent de manière temporaire autour de causes communes. Comme l’écrit la sociologue et politiste Donatella Della Porta, « la politique contestataire naît lorsque des personnes ordinaires, souvent en alliance avec des acteur·ices plus organisé·es, défient les élites, les autorités ou les codes culturels dominants ». Les alliances instables, sans cesse en recomposition, sont capables de produire des effets politiques durables : malgré la répression sécuritaire en cours, une contestation antimilitariste et antifasciste renouvelée réapparaît en Italie et semble avoir de beaux jours devant elle.

La répression des mouvements sociaux, symptôme de la persistance du fascisme

En Italie, fascisme et antifascisme ont toujours évolué conjointement. Après la Seconde Guerre mondiale et la chute de Benito Mussolini, en 1945, le fascisme ne disparaît pas totalement : dès 1946, une amnistie permet la réintégration d’ancien·nes cadres du régime, tandis que certaines pratiques autoritaires se maintiennent au sein des institutions. À partir des années 1960, les mouvements ouvriers, étudiants et antifascistes se mobilisent. En réponse, l’extrême droite néofasciste met en œuvre sa « stratégie de la tension » : attentats et massacres visant à créer
un climat de peur et à justifier le durcissement de la répression étatique. Ces années dites « de plomb » s’achèvent dans les années 1980, mais la lecture sécuritaire du conflit politique perdure.

Les manifestations contre la réunion du G8 à Gênes en 2001 en constituent un moment clé : les violences policières, qui font un mort et de nombreux blessé·es, deviennent une des formes de répression des mobilisations sociales.

Peu à peu et jusqu’à aujourd’hui, la moindre contestation politique est assimilée à une prise de position extrémiste. Cette dynamique s’accompagne d’une criminalisation croissante de la désobéissance civile. Dans les années 2010, le mouvement NO TAV en est un exemple éclatant : surveillance renforcée, poursuites répétées, et accusations de terrorisme contre certains militant·es – qui seront finalement rejetées par la justice.

27.07.2026 à 14:58

Houria Aouimeur : « J’ai obéi à ma conscience »

SALIHA MHADHBI
Gérée par des organisations patronales, l’AGS (l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés) a versé 26 milliards d’euros à 3,2 millions de salarié·es ces quinze dernières années. […]
Texte intégral (1033 mots)

Gérée par des organisations patronales, l’AGS (l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés) a versé 26 milliards d’euros à 3,2 millions de salarié·es ces quinze dernières années. Dès qu’elle arrive à sa tête, en 2018, Houria Aouimeur découvre de possibles détournements de fonds dont le montant s’élèverait à plusieurs milliards d’euros.

En 2023, elle est licenciée. Pour la Défenseure des droits, il s’agit de « représailles intervenant en conséquence directe de [ses] alertes ». Fin 2023, le conseil des prud’hommes de Paris, saisi en référé, considère qu’elle ne peut bénéficier du statut de lanceuse d’alerte (lire l’encadré ci-dessous) car elle n’aurait fait qu’exécuter son contrat de travail en mettant au jour des irrégularités sur lesquelles son employeur lui avait demandé d’enquêter. Alors qu’en 2024, la Maison des lanceurs d’alerte et la Défenseure des droits l’ont pourtant reconnue comme telle, la cour d’appel confirme en juillet 2025 qu’elle ne peut revendiquer ce statut. Elle se pourvoit en cassation. Aujourd’hui en arrêt pour maladie professionnelle, Houria Aouimeur continue de livrer bataille.

Quand je prends le poste de directrice de l’AGS, cet organisme incarne pour moi la valeur républicaine d’égalité de traitement : les salariés doivent avoir les mêmes droits, quelle que soit l’entreprise. Mais je me rends rapidement compte que j’ai idéalisé les choses. Des lettres anonymes très bien documentées commencent à arriver, qui dénoncent un fonctionnement permettant à certains mandataires de justice de gérer des sommes colossales sans contrôle. Quand je demande les comptes, je découvre notamment des montants classés en perte sans explication. Les enjeux financiers sont énormes, de l’ordre de 7,5 milliards. Là je ne peux plus croire à de simples erreurs, le problème est systémique.

J’aurais pu démissionner. Ça aurait certes été une forme de désertion, mais ça aurait aussi été un moyen de ne pas vivre ce que je vis depuis. Je me suis dit alors que je n’arriverais pas à trouver du travail ailleurs, parce que mes patrons me bloqueraient. Je suis donc restée, avec la ferme intention de remettre les choses en ordre. Dès mon arrivée, je commande deux audits qui révèlent le “favoritisme” mis en place précédemment. En mars 2019, je convaincs ma hiérarchie de déposer plainte pour abus de confiance, corruption et prise illégale d’intérêts.

Très vite, on tente de m’intimider. La porte de mon domicile est dégradée, je reçois des menaces. J’ai peur. Mon fils est hébergé par mon avocat, et mon compagnon et moi devons vivre à l’hôtel, puis déménager à trois reprises. Chaque fois, je porte plainte. Pendant près d’un an, ma hiérarchie me fait protéger par une équipe de sécurité. Ces hommes sont nuit et jour avec moi. Sur le moment ça me rassure, mais avec le recul, je réalise que c’était aussi une façon de me surveiller.
Je commande un second audit pour contrôler les flux financiers anormaux et tenter de savoir où sont passés les milliards d’euros évaporés. En octobre 2019, avec mon équipe, nous déposons de nouvelles plaintes pour abus de confiance, faux et usage de faux. Je mets aussi en place des contrôles. En réaction, la pression s’intensifie : des hommes me suivent à moto, me photographient au restaurant. Je les prends également en photo. Après mon licenciement, j’ai eu honte de m’être tue si longtemps.

Quand je comprends que je vais être licenciée parce que je suis allée trop loin dans mes investigations, je consulte un avocat qui me fait prendre conscience que je suis une lanceuse d’alerte. En février 2023, alors que je n’ai jamais fait l’objet d’un avertissement ou de sanction disciplinaire, je suis licenciée pour faute lourde, soit la faute la plus grave en droit du travail, une faute qui suppose une intention de nuire.

J’ai obéi à ma conscience, à la loi, à l’intérêt général. J’ai fait de la désobéissance institutionnelle en refusant de céder à des institutions qui avaient pour règle tacite : “Ne pas chercher, ne pas parler et savoir s’arrêter.” Et je continuerai à pratiquer ce que j’appelle la désobéissance existentielle : on voudrait me voir disparaître, me taire, mais je continuerai à exister pour mener ce combat. Les investigations poussées de la Maison des lanceurs d’alerte et de la Défenseure des droits aboutissent à deux avis très documentés qui me reconnaissent comme “lanceuse d’alerte victime de représailles”. J’attends que la justice française soit à son tour au rendez-vous. » •

Propos recueillis le 19 mai 2026 par Lucie Tourette, journaliste indépendante.

Lanceur·euse d’alerte, un statut protecteur

Le statut de lanceur ou lanceuse d’alerte s’applique à « une personne physique qui signale ou divulgue, sans contrepartie financière directe et de bonne foi, des informations portant sur un crime, un délit, une menace ou un préjudice pour l’intérêt général ». Défini par la loi Waserman du 21 mars 2022, qui vient élargir le principe posé par la loi Sapin II de 2016, il ouvre une protection légale, dont l’interdiction des représailles, la protection de la dignité personnelle et du droit au travail. L’employeur ne peut ni sanctionner, ni discriminer, ni menacer un·e collaborateur·ice
en raison d’un signalement.

27.07.2026 à 14:53

Sarah Schulman : « Désobéir ne suffit pas »

Malwenn Cailliau
Autrice de romans lesbiens – surtout des polars – et journaliste bénévole pour la presse gay et lesbienne new-yorkaise dans les années 1980, Sarah Schulman a documenté l’épidémie de VIH-sida bien avant la création […]
Texte intégral (4123 mots)

Autrice de romans lesbiens – surtout des polars – et journaliste bénévole pour la presse gay et lesbienne new-yorkaise dans les années 1980, Sarah Schulman a documenté l’épidémie de VIH-sida bien avant la création d’ACT UP New York, tout en étant serveuse pour payer son loyer. Aux premières loges de l’hécatombe, elle rejoint les rangs du mouvement dès ses débuts, en 1987.

Quelques années plus tard, elle cofonde le groupe d’action Lesbian Avengers (lire « Lesbian Avengers. Allumer la mèche » dans le numéro 17 de La Déferlante, février 2025) avant de se lancer dans l’écriture d’essais, d’autres romans et de pièces de théâtre, ainsi que dans l’enseignement de l’écriture créative à l’université. En 2010, elle rejoint le conseil scientifique de Jewish Voice for Peace (la plus grande organisation juive antisioniste au monde) puis coproduit, en 2012, un documentaire intitulé United in Anger, sur l’histoire d’ACT UP New York.

Avec son essai Let the record show. Une histoire politique d’ACT UP New York (1987–1993), qui vient de paraître en France aux éditions Libertalia, la militante rend accessible l’histoire dense, conflictuelle et stratégique d’un mouvement de désobéissance civile qui, bien que très minoritaire, a forcé de puissantes institutions à agir, en usant de méthodes d’action directe qui influencent encore de nombreuses luttes pour la justice et l’égalité. Sans nostalgie, la sexagénaire se veut passeuse de cette aventure façonnée par la colère, l’urgence ou la célébration des liens, et invite à s’en inspirer pour faire face aux défis politiques actuels.

Des centaines de militants sont allongé·es sur le sol en pleine ville, certains avec des pancartes.
Die-in d’ACT UP lors de la Marche des fiertés, en juin 1993 à New York.
L’essayiste et activiste étasunienne Sarah Schulman a milité activement pour cette association.
Crédit : Donna Binder

Y a‑t-il un moment précis de votre vie où vous vous souvenez d’avoir sciemment désobéi ?

En 1981, avec un groupe de militantes lesbiennes, la Women’s Liberation Zap Action Brigade, nous avons interrompu une audition parlementaire contre l’avortement qui avait lieu au Sénat [à Washington], ce qui nous a valu d’être poursuivies en justice pour « perturbation des travaux du Congrès ». Quelques années auparavant, j’avais déjà été arrêtée par la police avec ma mère lors d’une action contre la guerre du Vietnam. Mais, comme la majorité des gens, c’est sans vraiment le choisir que, toute ma vie, j’ai désobéi.

Quitter sa maison, son pays ou sa petite ville parce qu’on est homosexuel·e, maltraité·e, ou pour s’ouvrir des perspectives, ça passe pour de la désobéissance. Pourtant, c’est juste une manière de refuser que sa vie soit réduite ou détruite. C’est choisir de vivre. Parfois, on dit ou on fait quelque chose qui nous semble évident et nécessaire mais qui provoque de la colère chez les autres, voire des représailles. Aujourd’hui, je travaille avec mes étudiant·es sur des ouvrages palestiniens et je soutiens la lutte pour la libération de la Palestine. Je parle politique avec les étudiant·es, et, même si ce n’est pas mon objectif, cela met en colère certaines personnes de l’université.

Selon vous, la désobéissance, c’est un tempérament davantage qu’une stratégie politique ?

Je pense que la désobéissance, chez moi, est un héritage familial. Dans les années 1970, ma mère nous emmenait, ma sœur et moi, aux manifestations contre la guerre du Vietnam. Son père – mon grand-père – avait fui la Russie à 13 ans par ses propres moyens pour échapper à la violence familiale et à la ségrégation antisémite. Une fois établi aux États-Unis, il a été emprisonné pour avoir refusé de faire son service militaire pendant la Première Guerre mondiale.

Pour écrire mon livre sur l’histoire d’ACT UP, j’ai analysé les interviews de 188 militant·es en me demandant quels étaient leurs points communs. Ce n’était ni l’expérience militante ni la formation politique. Ces personnes partageaient, en revanche, un trait de personnalité : elles ne pouvaient s’empêcher de réagir face à l’injustice. Dans les années 1980, personne ne s’attendait à ce que des homosexuels malades du sida s’organisent politiquement et qu’ils osent, par exemple, intervenir dans une cathédrale pour exiger que l’Église catholique change de discours sur le préservatif, l’homosexualité, l’avortement et l’éducation sexuelle ! Cette poignée de gays et de lesbiennes qui ont fondé ACT UP ne se sont pas dit : « On va désobéir. » Ils et elles étaient surtout très en colère et se sont organisé·es pour exiger ce qui était juste et nécessaire : des traitements, le respect et l’écoute des malades, l’aide médicale universelle et des politiques d’éducation, de prévention et de réduction des risques. Ils et elles ont dénoncé l’abandon de l’État, des familles et du monde de la recherche en refusant de mourir discrètement.

Pourquoi, selon vous, cette minorité dans la minorité homosexuelle a‑t-elle choisi la stratégie de la désobéissance civile ?

À la fin des années 1980, la majorité des jeunes gays qui mouraient en masse n’avaient pas
d’expérience militante : c’était les années disco ! Et même si beaucoup de militant·es de la lutte contre le sida étaient très imprégnés·es de culture révolutionnaire – celle du mouvement de libération gay, des féministes lesbiennes radicales et des étudiant·es sud-américain·es qui avaient fui les dictatures –, ce sont eux, ces jeunes inexpérimentés, qui ont constitué le plus gros des troupes d’ACT UP. Ils étaient malades, désespérés, et luttaient d’abord pour leur vie.

Comme moi, ces jeunes gays étaient nés dans les années 1940 et 1950 et avaient observé la résistance des activistes noir·es que des flics blancs arrêtaient et tabassaient. À cette époque, personne n’imaginait qu’il existait des enfants homosexuel·les. Pourtant, nous savions déjà que quelque chose clochait, et beaucoup d’entre nous, seul·es dans leurs familles, se sont identifié·es à ces militant·es : nous sentions que, nous aussi, nous allions devoir lutter pour avoir le droit d’exister.

« La poignée de gays et de lesbiennes qui ont fondé ACT UP ne se sont pas dit : “On va désobéir.” Ils et elles étaient surtout très en colère et se sont organisé·es pour exiger ce qui était juste et nécessaire. »
Sarah Schulman

Au début de l’écriture de Let the record show, j’ai relu la célèbre Lettre de la prison de Birmingham que Martin Luther King a rédigée en avril 1963 et dans laquelle il expliquait sa théorie de la désobéissance civile non violente : il décrivait exactement ce qu’ACT UP a mis en place [vingt ans après, sans le savoir], ça m’a marquée.

D’où vient ce choix de l’action directe à ACT UP ?

Il vient de la colère et de l’urgence. On se battait pour faire bouger de grosses institutions, et l’omniprésence de la mort nous obligeait à faire vite. Il faut rappeler ce que signifiait mourir du sida : à moins de 25 ans, devenir brutalement aveugle ou dément, avoir ses organes vitaux qui lâchent les uns après les autres. Et c’était assister à cette déchéance, aussi, de ses proches. Ce n’était pas uniquement des gens qui mouraient mais tout un monde qui agonisait atrocement. Des jeunes homosexuels ont refusé de mourir en masse dans la honte : leur désobéissance naît de cette révolte.

À quelles conditions l’action directe permet-elle aux groupes particulièrement vulnérables d’agir ?

Créer du chaos ou crier sa colère sans revendication claire, c’est voué à l’échec et ça met en danger : c’est du gaspillage de temps et d’énergie. C’est un des principaux enseignements de l’expérience d’ACT UP. Le groupe comptait 700 militant·es au plus fort du mouvement mais, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, nous étions extrêmement organisé·es. On savait qui prenait quels médicaments et, donc, combien de temps tiendraient les personnes si elles étaient interpellées par les forces de l’ordre ; on faisait des trainings pour parler aux médias, on avait des avocat·es, on connaissait les risques judiciaires. Et, surtout, nos revendications étaient très précises. Par exemple : dès 1989, ACT UP New York obtient l’accès à des molécules expérimentales pour les malades du sida exclus des essais cliniques.

De nos jours, il y a une demande formulée sur les campus pour que les universités étasuniennes se désinvestissent des entreprises et des universités israéliennes. C’est politiquement difficile à atteindre mais techniquement faisable. Des institutions adoptent ce type de démarche depuis l’époque de l’apartheid en Afrique du Sud, et des universités l’ont fait encore plus récemment contre les énergies fossiles. C’est donc, selon moi, une bonne revendication, une demande gagnable. À l’inverse, un mouvement comme Occupy Wall Street s’est effondré parce qu’il n’avait pas de revendication claire.

Pas besoin d’être en grand nombre pour commencer à agir efficacement. Même en étant deux, on peut organiser des actions qui font la différence et mobiliser plus largement. On peut aussi s’allier avec d’autres personnes sur un point précis alors qu’on n’est pas d’accord avec elles sur le reste. Ces alliances tactiques sont encore plus nécessaires aujourd’hui : tellement de groupes sociaux subissent des oppressions qu’il est impossible d’élaborer une analyse ou une stratégie unique. Il faut une méthode qui permette d’être flexible et de former des alliances efficaces. Notre force repose sur notre capacité à nouer des alliances ponctuelles plutôt que des coalitions politiques : il est vain de chercher à mettre tout le monde d’accord. Plus il y a de personnes qui s’efforcent d’agir depuis l’endroit où elles se trouvent, plus le mouvement gagne en puissance. La démocratie radicale consiste à accepter les différences tout en partageant une vision qui exige la justice pour toutes et tous. Par exemple, aux États-Unis, on peut faire alliance avec les prêtres catholiques contre la police de l’immigration [l’ICE] et contre Donald Trump, même si, probablement, on ne sera pas d’accord sur les droits des femmes et des personnes queers.

ACT UP était très hétérogène politiquement. On partageait une même vision stratégique, tout comme la conviction que le VIH-sida était davantage qu’une simple maladie, une crise politique. Dans un livre publié en 1989, une figure d’ACT UP, Larry Kramer, faisait référence à l’Irgoun, une milice sioniste terroriste d’extrême droite, comme inspiration pour l’action collective des gays contre le VIH-sida. Il ignorait, évidemment, que l’Irgoun était d’extrême droite, mais il considérait leur combat contre « les Arabes » comme une lutte de libération contre l’antisémitisme. Cela n’a pas empêché que, en janvier 1991, ACT UP organise une grande action contre la guerre du Golfe en occupant la gare centrale de New York et en interrompant un programme télé aux cris de : « Fight AIDS, not Arabs ! » (Combattez le sida, pas les Arabes !).

Alors que vous ne vous étiez jamais intéressée à la Palestine, vous avez, à partir de 2009, apporté publiquement votre soutien à la résistance du peuple palestinien. Qu’est-ce qui a fait évoluer votre position ? Est-ce une forme de désobéissance communautaire ?

Cela peut paraître complètement fou aujourd’hui mais j’ai longtemps été très ignorante de l’histoire palestinienne. Au sein d’ACT UP, il y avait nombre de juifs et de juives – le symbole du triangle rose n’est pas apparu par hasard. Comme moi, beaucoup de leadeur·euses du mouvement gay et lesbien étasunien étaient né·es dans des familles rescapées de la Shoah, qui, par homophobie, les avaient rejeté·es. Nous avions grandi dans des environnements qui valorisaient l’action collective et l’engagement contre l’injustice, mais où le sionisme était la norme : nous étions sionistes par défaut, sans même y réfléchir, pensant que c’était une composante de notre judéité.

« Pas besoin d’être en grand nombre pour commencer à agir efficacement. Même en étant deux, on peut organiser des actions qui font la différence et mobiliser plus largement. »
Sarah Schulman

En 2009, à la suite de la parution de mon essai sur l’homophobie familiale, Les Liens qui empêchent (lire notre encadré ci-dessous), j’ai été invitée par une organisation LGBTQ israélienne à donner une conférence à l’université de Tel-Aviv. Je trouvais important de dialoguer dans cet espace que je considérais alors, simplement, comme un espace politique juif. Mais un collègue – lui-même juif, de Turquie – m’a appris l’existence du mouvement Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS) lancé par la société civile palestinienne en 2005. J’ai donc écrit à [mes consœurs essayistes juives de gauche] Judith Butler et Naomi Klein, pour les sonder. Judith Butler m’a répondu très vite, en m’envoyant plein de textes à lire pour que je me fasse ma propre idée. J’ai ouvert les yeux sur une réalité que je n’avais pas appris à questionner et j’ai compris que cet appel était justifié : j’ai décliné l’invitation. À la place, j’ai contacté Al-Qaws, un groupe composé de militant·es queers palestinien·nes et, au lieu d’aller à Tel-Aviv tous frais payés, j’ai acheté un billet d’avion pour les rencontrer à Ramallah, et discuter d’actions communes. Omar Barghouti, cofondateur et coordinateur de la campagne BDS, était là aussi. À ce moment-là ont débuté des relations de travail qui durent, maintenant, depuis dix-sept ans. Grâce à ces personnes engagées depuis longtemps pour la justice en Palestine, j’ai pu changer de perspective. J’étais déjà exclue de la communauté juive : j’avais désobéi en étant lesbienne.

On l’a vu en janvier 2021 lors de l’assaut du Capitole par des émeutiers pro-Trump : l’extrême droite peut, elle aussi, s’emparer des méthodes de désobéissance et d’action directe en faisant valoir le caractère populaire de ce type de mobilisations. Comment la gauche peut-elle s’assurer d’éviter des alliances dangereuses ?

La désobéissance n’est qu’une méthode, elle ne se suffit pas à elle-même. L’extrême droite peut l’utiliser mais nos objectifs ne seront jamais les mêmes. Définir des revendications très précises, être clair·es sur le fait qu’on ne conditionne jamais l’extension des droits d’un groupe à la réduction de ceux d’un autre me paraît être une bonne façon de ne pas faire de mauvaises alliances. Par exemple, quand le Michigan Womyn’s Music Festival a décidé, en 1991, d’exclure les femmes trans, j’ai arrêté d’y aller. Pourtant c’était un grand rassemblement lesbien qui avait lieu chaque année.

Finalement, qu’est-ce qui, selon vous, transforme l’action de quelques individu·es en colère en un mouvement qui fait bouger des lignes et inspire au-delà de ses propres rangs ?

C’est une chose qu’on ne peut jamais prévoir ! Quand on lance un mouvement, il peut se passer des années sans que rien ne se produise, et puis, soudain, ça prend parce que c’est le moment. Souvent, ce ne sont ni les pratiques ni la méthode qui ont changé, seulement le contexte. Par exemple, aux États-Unis, les mobilisations étudiantes pour la Palestine ont pris énormément d’ampleur à partir de 2023 avec l’occupation des campus. Les organisations qui sont à l’origine de ces mobilisations existent parfois depuis plus de trente ans. Patiemment, elles ont construit des réseaux militants, produit des analyses et échafaudé des stratégies : tout était prêt.

Il faut d’ailleurs souligner à quel point la transmission et la construction d’infrastructures de lutte sont importantes. Jewish Voice for Peace s’inspire beaucoup d’ACT UP et reproduit des pratiques militantes que je décris dans le livre. Elle a même organisé une immense action à la gare centrale de New York ! Mon objectif en écrivant ce livre était, précisément, de donner de l’inspiration aux militant·es d’aujourd’hui. Sans ça, j’aurais écrit un roman.

Entretien réalisé à Paris le 18 avril 2026.

Sarah Schulman en 7 dates

1958

Naissance à New York dans une famille juive d’origine russe décimée par la Shoah.

1987

Sarah Schulman rejoint ACT UP New York, qui vient d’être créé.

1989

Après Delores, son troisième roman, reçoit le Gay and Lesbian Book Award de l’American Library Association.

23 janvier 1991

L’écrivaine est arrêtée alors qu’elle participe à une occupation de la gare centrale de New York pour protester contre la guerre du Golfe.

Août 1992

Cofonde les Lesbian Avengers qui participeront à Camp Trans, un camp féministe ouvert à toutes les femmes,
y compris les femmes trans.

Janvier 2012

Participe à la première délégation queer étasunienne en Palestine organisée par Al-Qaws, Aswat et Palestinian Queers for BDS.

Septembre 2026

Parution en France de Solidarité, entre fantasme et nécessité, aux éditions B42, dans lequel elle interroge les stratégies permettant de construire des alliances politiques solides.

Lire Sarah Schulman

Voici trois essais de Sarah Schulman traduits en français qui permettent d’appréhender sa pensée. Se décrivant comme romancière « avant tout », elle a publié onze romans et pièces de théâtre mettant en scène des protagonistes lesbiennes. Seuls Après Delores (trad. Thierry Marignac, Éd. Inculte, 2017) et Rat Bohemia (trad. Valérie Leclercq, H&O Éditions, 2002) ont été traduits en français.

La Gentrification des esprits

À travers ses souvenirs, Sarah Schulman analyse la disparition concomitante, dans les années 1980, de la culture queer radicale et des quartiers populaires du Lower East Side à Manhattan. Les ravages de l’épidémie de VIH-sida ont été, écrit-elle, une occasion de gentrifier ce quartier et d’invisibiliser les imaginaires qui le caractérisaient. C’est ainsi que l’histoire sociale et politique du VIH-sida a été effacée. Cet essai témoigne aussi du niveau de tolérance à la violence homophobe et raciste à New York dans les années 1980 et 1990.

Couverture du livre La Gentrification des esprits de Sarah Schulman aux éditions B42.
Crédit : B42

La Gentrification des esprits. Témoin d’un imaginaire perdu. Paru aux États-Unis en 2012 chez University of California Press, puis en France en 2018 aux éditions B42, traduit par Émilie Notéris.

Le conflit n’est pas une agression

Son essai le plus lu en France, mais aussi le plus « mal lu » selon Sarah Schulman, qui y expose le danger à confondre « conflit » et « agression » et à normaliser l’inversion des responsabilités entre agresseurs et agressé·es. Elle fait référence aux crimes policiers racistes aux États-Unis, à la criminalisation des personnes vivant avec
le VIH ou encore la rhétorique du « droit d’Israël à se défendre » pour justifier la destruction de la Palestine et des Palestinien·nes. « Mes essais sont construits comme des romans, précise-t-elle, il faut les lire en entier pour comprendre mon propos. »

Couverture du livre Le conflit n'est pas une agression de Sarah Schulman aux éditions B42.
Crédit : B42

Le conflit n’est pas une agression. Rhétorique de la souffrance, responsabilité collective et devoir de réparation. Paru aux États-Unis en 2016 chez Arsenal Pulp Press, puis en France en 2021 aux éditions B42, traduit par Julia Burtin Zortea et Joséphine Gross.

Les liens qui empêchent

Partant de sa propre expérience familiale, Sarah Schulman explique dans cet ouvrage comment l’exclusion, la dévalorisation ou le rejet, exercés par la famille produisent de l’isolement, de la précarité affective ainsi qu’une vulnérabilité accrue face aux institutions. L’autrice sort l’homophobie familiale du cercle privé et en fait un sujet collectif et politique.

Couverture du livre LLes liens qui empêchent de Sarah Schulman aux éditions B42.
Crédit : B42

Les Liens qui empêchent. L’homophobie familiale et ses conséquences. Paru aux États-Unis en 2009 chez The New Press, puis en France en 2024 aux éditions B42, traduit par Élodie Leplat.

27.07.2026 à 14:43

Quand désobéir à l’ordre colonial tue

Malwenn Cailliau
27 juin 2023, 8 h 19, place Nelson-Mandela à Nanterre. Nahel Merzouk, un adolescent franco­-algérien de 17 ans est abattu par Florian Menesplier, un policier blanc de 38 ans. Filmée par une passante, la scène […]
Texte intégral (3624 mots)

27 juin 2023, 8 h 19, place Nelson-Mandela à Nanterre. Nahel Merzouk, un adolescent franco­-algérien de 17 ans est abattu par Florian Menesplier, un policier blanc de 38 ans. Filmée par une passante, la scène du tir se diffuse rapidement sur les réseaux sociaux.

C’est le choc et la sidération. Les images le prouvent : il ne présentait aucune menace. Nahel Merzouk avait désobéi, comme tous·tes les adolescent·es qui s’essaient au risque avec gourmandise : il conduisait sans permis. C’est sa seule infraction. Mais, pour les garçons non blancs, franchir ces limites est sanctionné par la prison, voire la mort. Désenfantisés, ils sont ciblés, jugés et punis comme leurs pères, privés du droit à l’insouciance.

Deux jours plus tard, je me rends à la marche blanche organisée à l’initiative de la mère de Nahel. Mes lunettes de soleil cachent les larmes que je ne parviens pas à contenir en voyant les jeunes de son quartier fermer le cortège avec leurs grosses motos bruyantes. Une lumière me traverse : même dans la destruction, nous savons rester dignes et flamboyant·es.

Les images de cette mise à mort ont occupé toutes mes pensées, toutes mes discussions, toutes mes nuits de ce début d’été. Après la marche, somnolant dans mon salon baigné de chaleur, j’entends des détonations dehors. Il est près d’une heure du matin. « Ça y est, ça commence ! », dis-je à mon mari. Je suis certaine que certains de mes anciens élèves courent dans la nuit suffocante d’Aubervilliers, ma ville, située au nord de Paris, en Seine-Saint-Denis. J’écris dans le groupe WhatsApp de la commission antiraciste de Sud Éducation 93. Tous·tes racisé·es, mes camarades vivent dans les villes voisines. Au cœur de la nuit, tous·tes étaient réveillé·es, comme moi, l’esprit inquiet pour ces jeunes qui avaient l’audace de cracher la colère que, tous·tes, nous portions.

J’avais une sensation de déjà-vu. L’automne humide de 2005, lors duquel Zyed Benna et Bouna Traoré étaient morts dans le transformateur électrique où ils s’étaient réfugiés par peur de la police, avait laissé place à l’été caniculaire, et c’était moi qui, dix-huit ans plus tard, envoyais des messages à mes élèves, comme un écho tardif des appels inquiets de ma mère à ses proches habitant Clichy-sous-Bois. Ma politisation était née exactement là : de cette angoisse dans la révolte.

L’été de l’asphyxie raciste

Début juillet 2023, j’assiste à des audiences de comparution immédiate au tribunal de Bobigny. Quelques jours plus tôt, dans une circulaire publiée le 30 juin, le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, a fait passer la consigne : « La réponse pénale [doit être] rapide, ferme et systématique. » Les procédures sont brutales. Face aux violences policières et judiciaires qui s’abattent sur les jeunes révolté·es, la commission antiraciste de Sud Éducation 93 et la Legal Team antiraciste ont pris l’initiative de créer un groupe d’action contre la répression dans le département. Nous observons les juges, levons des fonds pour payer les avocat·es et nous tenons à disposition des familles des interpellé·es. Nous nous donnons les moyens d’archiver et de témoigner de ces violences d’État.

Entre le 27 juin et le 5 juillet 2023, 3 462 personnes ont été interpellées dans tout le pays. Des jeunes sont envoyés au dépôt pour de la nourriture ou des biens volés. À la fin de l’été, le ministère de la Justice a revendiqué près de 2 000 condamnations, dont 1 787 peines d’emprisonnement ferme ou avec sursis.

Si l’agitation s’est cristallisée, bien évidemment, contre des commissariats, elle a aussi ciblé quelques écoles, des banques, des supermarchés et, parfois, des enseignes de grandes marques comme la boutique Nike au forum des Halles, en plein cœur de Paris. Alors que d’ordinaire les audiences n’ont pas lieu le week-end, samedi 1er juillet, 58 personnes comparaissent devant la 17e chambre du tribunal de Bobigny – 18 sont mineures. Les magistrat·es s’inquiètent de ce qui a été qualifié par la presse d’« invasion », de « razzia » ou de « grand pillage » du magasin Carrefour à Saint-Denis. Ce vocabulaire réactive l’imaginaire colonial, transformant les révolté·es en menace.

Banals et accessibles, ces lieux ont été le théâtre d’une revanche de classe et de race nourrie par la colère, pour les uns, ou par l’effet d’opportunité, pour d’autres, dont les conditions de vie ne cessent de se dégrader. Mais colère, conditions d’existence et racisme sont relégués au second plan dans les salles d’audience : la mécanique judiciaire ignore le contexte, exposant sa blanchité et sa nature bourgeoise.

Combattant les violences racistes, sexistes, sexuelles et enfantistes au sein de l’Éducation nationale, j’ai connaissance de tant de faits hautement plus graves ignorés par les hiérarchies ou la justice. Un goût rance monte et s’installe durablement dans ma gorge. C’est le dégoût.

Lors de ces après-midi passées à prendre des notes, je sors régulièrement marcher sur la dalle cabossée qui sert de seuil au tribunal. J’ai besoin de respirer. Je reviens plusieurs jours d’affilée car nous sommes bien peu à faire face à la machine implacable et, à l’exception du Bondy Blog, lorsqu’ils et elles sont présent·es, les journalistes peinent à saisir ce qui se joue dans les verdicts que rendent les juges.

Un jeune homme échappe à la condamnation : nous applaudissons. Le président du tribunal nous rappelle à l’ordre et menace de décréter le huis clos. Nous savons que notre présence compte, qu’elle est déjà une forme de résistance. Nous nous taisons.

Lorsque les manifestations du racisme atteignent des pics, me revient en tête la longue histoire des luttes anticoloniales. C’est comme ça que je reste debout quand les émotions tanguent : en m’accrochant aux traces laissées par celles et ceux qui ont résisté avant nous. Elles habitent des livres, des mémoires et des lieux. Comment traverser le pont Saint-Michel sans penser au massacre du 17 octobre 1961 ? Ici, on a noyé des Algérien·nes.

Postmémoire

Aucune société ne se débarrasse des mort·es qu’elle a causé·es mais qu’elle refuse de reconnaître. Ils et elles reviennent obstinément dans les slogans, les gestes et les chants des rassemblements. Les héritier·es de l’immigration postcoloniale le savent, consciemment ou non : pour elles et eux, désobéir n’est ni un geste anodin, ni un simple choix. Comme leurs aïeux et leurs aïeules, chaque fois qu’ils et elles s’y sont risqué·es, la mort ou la prison sont apparues à l’horizon. Et pourtant ils et elles n’ont pas pu faire autrement. Héritée de siècles de violences coloniales, la désobéissance des non-Blanc·hes n’a rien d’une mise en scène de la radicalité, d’une romantisation politique comme la gauche révolutionnaire aime à en produire.

Alors que la guerre de libération algérienne touchait au but, Frantz Fanon écrivait dans les Damnés de la Terre : « La décolonisation, qui se propose de changer l’ordre du monde, est un programme de désordre absolu. La violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial sera revendiquée et assumée par le colonisé. » Ainsi va le paradoxe : la désobéissance s’impose comme stratégie inévitable alors qu’elle porte en elle un risque mortel pour ceux et celles que l’ordre raciste veut soumettre.

Il existe des violences du passé dont aucune justice n’est venue suturer la blessure. Alors les mort·es demeurent comme des présences inachevées qui continuent de circuler parmi les vivant·es. La chercheuse étasunienne Marianne Hirsch appelle ce phénomène la « postmémoire ». En travaillant sur les enfants de survivant·es de la Shoah, elle décrit la mémoire transmise aux générations qui n’ont pas vécu directement les événements : elle ne passe ni par les récits ni par les archives mais par les silences, les gestes et les peurs des rescapé·es. La postmémoire, c’est grandir dans les effets persistants d’un traumatisme historique.

Rares sont les héritier·es de l’immigration algérienne qui ont appris l’histoire du massacre du 17 octobre 1961 à l’école, et tout aussi rares sont celles et·ceux qui en ont entendu parler dans leur famille. Pourtant, quelque chose de cette mémoire circule dans leur méfiance face à la police, dans leur hypervigilance en manifestation. Le legs du 17 octobre transpire dans les conseils parentaux donnés très tôt aux adolescent·es d’origine maghrébine : ne pas courir, ne pas répondre et laisser ses mains bien visibles lorsqu’on se trouve face à la police. Le silence de la France sur son crime a fait de la mémoire un geste incorporé.

Le coût de la désobéissance des colonisé·es

Mi-octobre 1961, la fédération de France du Front de libération nationale algérien (FLN) avait appelé les Algériens et Algériennes de la région parisienne à manifester pacifiquement dans les rues de la capitale : il s’agissait de dénoncer le couvre-feu raciste qu’avait imposé le 5 octobre le préfet de police Maurice Papon aux dits « Français musulmans d’Algérie », en s’appuyant sur une loi du 3 avril 1955, typique de l’arsenal répressif français déployé contre l’insurrection populaire algérienne, qui autorisait les préfets à mettre en place des couvre-feux locaux. Le 17 octobre, cela faisait douze jours qu’aucun·e Nord-Africain·e ne pouvait circuler librement dans Paris entre 20 h 30 et 5 h 30. L’acte de manifester était politique et réfléchi, s’inspirant des stratégies de désobéissance civile utilisée alors par le mouvement Noir étasunien pour l’obtention des droits civiques et contre la ségrégation raciale.

Ce soir-là, environ 40 000 Algérien·nes quittent les bidonvilles de Nanterre, d’Argenteuil ou d’ailleurs pour rejoindre les grands axes parisiens. Les consignes pour briser le couvre-feu ont été extrêmement strictes : il fallait venir en famille, en habits du dimanche ; interdiction absolue de porter une arme – pas même un canif.

Photo en noir et blanc d'hommes algériens assis à terre, les mains sur la tête, et de policiers avec des matraques en bois qui les surveillent.
Le 17 octobre 1961, à Paris, des manifestant·es algérien·nes sont arrêté·es par la police et mis·es à terre, les mains sur la tête, en marge de la manifestation pacifique contre le couvre-feu instauré le 5 octobre par le préfet de police d’alors, Maurice Papon.
Crédit : Fernand PARIZOT / AFP

La répression est d’une violence extrême. Maurice Papon a obtenu l’aval du général de Gaulle pour user de la terreur. Les forces de l’ordre s’en donnent à cœur joie. C’est un massacre, le plus important d’Europe de l’Ouest depuis la Seconde Guerre mondiale, en plein Paris. La police jette dans la Seine et les canaux de la région parisienne plusieurs dizaines à plusieurs centaines de personnes. Elle en arrête 12 000 autres. Comme en 1942 pour la rafle du Vél d’Hiv, la RATP a mis ses bus à disposition de la préfecture pour transporter les cibles du racisme d’État. Certaines meurent dans le Palais des sports de la porte de Versailles et les casernes du bois de Vincennes, devenues, quelques jours durant, des centres de rétention. Pendant des semaines, on voit jusqu’aux environs de Rouen des corps remonter à la surface de la Seine. La plus jeune des victimes recensées est une collégienne. Fatima Beddar avait 15 ans et son corps a été retrouvé le 31 octobre dans le canal de Saint-Denis. En France, ce massacre occupe une place impossible : c’est un crime d’État dont la République connaît l’existence, mais qu’elle refuse de regarder en face. En 2012, François Hollande a reconnu « une sanglante répression » sans nommer la responsabilité de l’État.

Déni et mensonges coloniaux

Nos fantômes s’épanouissent au creux de ce déni colonial. Ils en ressurgissent régulièrement. Comme ce 9 novembre 2005, lorsque le gouvernement de Dominique de Villepin décrète l’état d’urgence après plus d’une semaine de révoltes urbaines. Il s’appuie sur la loi votée en 1955 contre laquelle les Algérien·nes ont manifesté le 17 octobre 1961. Elle n’avait jamais été appliquée depuis.

À l’été 2023, les longues journées passées au tribunal de Bobigny me ramènent aussi à des moments où j’ai été moi-même exposée à cette répression. Parmi tant d’autres manifestations – contre les crimes policiers, les agressions militaires françaises ou les violences coloniales –, celle du 19 juillet 2014 à Barbès, dans le nord de Paris, est restée gravée dans mon esprit. Depuis onze jours, Israël bombardait Gaza. 343 mort·es, dont 73 enfants, et environ 2 400 blessé·es palestinien·nes étaient déjà recensé·es. Des manifestations contre ce énième massacre commis par l’État israélien s’organisaient dans le monde entier. Mais, le 18 juillet, Manuel Valls, alors Premier ministre, a décidé de les interdire en France, au prétexte d’un supposé assaut de manifestant·es contre la synagogue de la rue de la Roquette (dans le XIe arrondissement) lors d’une marche de soutien aux Gazaoui·es quelques jours plus tôt.

Dans ma vie de jeune militante, c’est la première fois qu’une manifestation est interdite. Mais rien ne pouvait m’empêcher d’y aller. J’avais la même audace que les jeunes d’aujourd’hui. J’ai arpenté mon quartier, le XVIIIe arrondissement de Paris, en contournant les barrages policiers sur les boulevards et en traversant Montmartre à pied pour gagner la station de métro Château-Rouge.

Un·e manifestant·e avec un keffieh brandit devant son visage une pancarte sur laquelle il est écrit "Résister c'est exister" accompagnée de deux drapeaux palestiniens.
Le 9 novembre 2024, à Paris lors d’une manifestation de soutien à la Palestine.
Crédit : Xose Bouzas / Hans Lucas

Nous avons très vite été nombreux·ses à être nassé·es. La chaleur était insupportable. Rapidement, ma bouche s’est asséchée. C’était ramadan et, comme beaucoup d’autres manifestant·es, je jeûnais. Une femme blanche assez âgée marchait difficilement, cherchant un bus. Je me souviens lui expliquer que tout était bloqué. Au même moment, une amie me retrouvait dans la foule soudain secouée d’un mouvement de panique. La pression rendait l’air irrespirable. J’ai saisi la main de la vieille femme pour l’emmener avec nous vers la rue Custine. Nous nous sommes réfugiées, toutes les trois, dans la cour d’un immeuble miraculeusement accessible.

Pendant près d’une heure, nous avons entendu les bruits venus de la rue derrière la porte fermée. Cris, explosions, pas de course résonnant sur le bitume brûlant. Le gaz s’infiltrait jusque dans la cour. J’ai frôlé plusieurs fois le malaise. Contrairement à d’autres, nous avions trouvé un abri et échappé aux arrestations, mais tout est resté comme imprimé dans mon corps.

La rue était à nous

Lorsque mon amie et moi avons quitté cette cour, la manifestation était dispersée. Nous avons rejoint les groupes disséminés aux abords du quartier en marchant vers le Sacré-Cœur avant de redescendre vers la place du Châtelet. Criant des slogans, des mini-cortèges s’étoffaient au gré des rencontres : nous retrouvions toutes celles et ceux qui avaient refusé de disparaître. Ensemble, nous tentions de faire exister, dans les rues, notre refus de ce qui se déroulait injustement à Gaza. À chaque micro-rassemblement, la police rappliquait et nous gazait. Au nord, à l’est et au centre de la capitale, nous avons pourtant formé obstinément des cortèges, jusqu’à l’heure de la rupture du jeûne. La rue était à nous.

Alors que nos vies et nos histoires non blanches constituent, en elles-mêmes, un acte de désobéissance face à l’ordre colonial, nous sommes contraint·es, régulièrement, de braver des interdits très concrets. « To exist is to resist », peut-on lire sur les murs des camps de réfugié·es en Palestine. « La résistance, c’est la voie de l’existence ! », crions-nous aussi.

Neuf ans plus tard, en 2023, c’est encore pour la Palestine que je défie l’ordre raciste qui veut réduire nos voix au silence. Quelques jours après le 7 octobre, le génocide est déjà en germes sous nos yeux. Je suis devenue mère mais, comme en 2014, je n’hésite pas à me joindre aux quelques milliers de personnes qui bravent l’interdiction de manifester, à Paris, le 12 octobre.

Sur la place de la République, je reconnais des visages aimés, dont celui de l’amie de 2014. Nous nous reconnaissons dans la foule. De nouveaux visages sont là aussi : la nouvelle génération, que je contribue à éduquer, est venue, drapeaux palestiniens et keffiehs en main, hurlant sa solidarité avec le peuple palestinien. Sans expérience des manifestations, la majorité ne sait même pas que le rassemblement est interdit. Avec mes amies, je me tiens un peu en retrait pour observer et essayer de guider cette petite foule en cas d’attaque policière. Nous savons ce qui attend les manifestant·es. Nous tentons de transmettre ce que nous savons : placer son keffieh sur sa bouche et son nez pour se protéger du gaz, rester groupé·es et ne jamais céder aux mouvements de panique, garder en vue une rue vers laquelle s’échapper rapidement face à une charge ou pour s’extraire d’une nasse en formation. Finalement la police utilise le canon à eau…

Nous ne sommes pas venu·es par désir d’en découdre mais pour refuser que la solidarité avec le peuple palestinien soit diabolisée et criminalisée. Le 28 octobre 2023, place du Châtelet, le rassemblement exigeant un cessez-le-feu à Gaza est, lui aussi, frappé d’interdiction : 1 359 personnes écopent d’une amende de 135 euros. Ce n’est qu’un mois après le début de la guerre génocidaire qu’une manifestation est finalement autorisée à Paris. Il aura fallu lutter contre le récit politique faisant de tous·tes les Palestinien·nes des terroristes antisémites pour gagner le droit d’être solidaires de leur lutte contre le colonialisme et leur destruction annoncée.

Désobéir nous a permis de tenir la digue. C’est un geste que, comme nos ancêtres, nous n’avons pas le luxe de refuser, un fardeau dont nous n’avons pas la possibilité de nous délester : il est coûteux, risqué, mais nécessaire à notre survie et à notre libération. Il tient à la fois de la stratégie incorporée, de la science et de l’intuition. Il se pratique dans la pleine conscience de nos héritages historiques autant que de nos perspectives futures ; car il s’agit toujours de reconnaître le moment où la prise de ce risque vital en vaut, vraiment, la peine.

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