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29.10.2026 à 17:14

« La violence est un langage : il faut écouter ce qu’elle raconte »

Marion Pillas
En quelques semaines, les mobilisations lycéennes lancées en septembre partout en France se sont transformées en un mouvement social d’ampleur. Face à cela, le gouvernement a joué la confrontation, reprenant […]
Texte intégral (1912 mots)

En quelques semaines, les mobilisations lycéennes lancées en septembre partout en France se sont transformées en un mouvement social d’ampleur.

Face à cela, le gouvernement a joué la confrontation, reprenant ouvertement les méthodes autoritaires de l’extrême droite, tout en fermant les yeux sur le déchaînement de propos racistes qui, sur les plateaux des chaînes d’info, ont accompagné la répression. Le sentiment d’assister à un point de bascule fascisante s’est encore accentué le 23 octobre dernier à Trappes, quand un terroriste d’extrême droite a tué Pengo Bossio Wangi, un homme noir de 26 ans, et fait cinq blessé⋅es (dont une enfant de 11 ans).

Dans ce contexte, dont la simple description donne froid dans le dos, nous avons eu envie d’entendre Diaty Diallo. Dans Deux secondes d’air qui brûle (Seuil, 2022), l’écrivaine de 37 ans raconte la révolte d’une cité après la mort d’un adolescent interpellé par la police. Dans Darya & Dounya (Seuil, 2026), la narratrice s’adresse à l’adolescente qu’elle a été et remonte auprès d’elle le fil des violences racistes, sexistes et sexuelles qui ont fait d’elle l’adulte qu’elle est aujourd’hui.

Des adolescent⋅es gazé·es par les CRS, des lycéen⋅nes mutilé·es, des enfants dormant à même le sol de leur cellule en attendant de comparaître devant un juge : comment percevez-vous les images de la répression qui s’abat sur le mouvement social ?

Ces violences n’ont rien de nouveau, et il n’y a que ceux qui n’ont pas ouvert les yeux jusqu’ici qui ne pouvaient pas prévoir ce désastre. N’importe quel jeune homme perçu comme noir, arabe ou musulman fait connaissance avec la police très tôt dans sa vie. Fréquemment, lors de gardes à vue, les petits dorment sur le sol, on leur confisque leur manteau et on les force à dormir les deux bras dans le tee-shirt pour se tenir chaud.

La différence, c’est que maintenant on a des images. Mais à quoi servent-elles vraiment ? En 2020, on a vu tourner partout sur Internet la vidéo de George Floyd plaqué au sol par un policier, répétant « I can’t breathe » (je ne peux pas respirer). Est-ce que ça a changé quelque chose ?

À partir du moment où la violence policière ne se cantonne plus aux banlieues ou aux ZAD et gagne les centres-villes, ses cibles se diversifient, et les gens qui n’étaient pas concernés jusque-là finissent par en prendre conscience. C’est ce qui s’est passé au moment de la répression de la contestation de la loi Travail (2016), puis du mouvement des Gilets jaunes (2018–2019).

Ce qui apparaît de manière plus criante désormais, c’est la violence policière dans les écoles. Depuis de nombreuses années, des enfants dont les familles sont ciblées par des ordres d’expulsion sont arrêté·es par la police à la sortie de leurs écoles. Mais dernièrement à Saint-Denis, c’est un proviseur qui a invité les forces de l’ordre à interpeller un élève au sein de son établissement. On m’a aussi raconté que des collégien·nes de 12 ou 13 ans qui travaillaient dans des salles de classe mal isolées ont été asphyxié·es par des grenades lacrymogènes lancées par des policiers aux abords d’un lycée avoisinant.

Depuis le début du mouvement lycéen, la figure repoussoir du « casseur » domine le cadrage médiatique, au risque d’invisibiliser le mouvement social. Que vous inspire-t-elle ?

Quand j’étais lycéenne et qu’avec mes ami⋅es on manifestait contre la loi Fillon (2004–2005), puis contre le Contrat première embauche (CPE, 2006), elle était déjà utilisée, le plus souvent pour distinguer « bons » et les « mauvais » manifestants.

Moi, j’aime dire qu’il existe des manifestations déclarées et des manifestations non déclarées, mais que, dans les deux cas, la démarche est valide. Ne pas s’attarder sur cette distinction, c’est mettre sur un pied d’égalité les différents outils qu’on peut utiliser pour prendre la parole sur un sujet.

Au début, les lycéen⋅nes ont bloqué leurs établissements de la manière la plus classique qui soit : avec des banderoles, des pancartes et des chaînes humaines. Et puis ils ont fait un petit feu de poubelle ici ou là. Mais on ne les a pas écouté·es. Au lieu de ça, on a parlé d’eux comme d’émeutiers en puissance. C’est devenu une prophétie autoréalisatrice.


« La mort de Nahel Merzouk ou l’attentat de Trappes, ce sont nos vies, pas de la littérature. »


Aux États-Unis, après la mort de George Floyd, il y a eu des pillages et de la casse dans l’espace public. J’ai vu ressurgir une vidéo qui date de 2020, dans laquelle une militante afro-américaine explique pourquoi les gens mettent à sac leurs propres quartiers : « La police est censée nous protéger, mais quand elle se met à nous tuer, le contrat social vole en éclats. Alors si ce contrat social est rompu, pourquoi je devrais me soucier de voir un supermarché partir en fumée ? » C’est peut-être un peu provocateur, et, évidemment, j’espère que les commerçants seront dédommagés par l’État, mais cette violence, c’est un langage. Et tant qu’on refusera d’écouter ce qu’elle raconte, la situation continuera à s’enliser.

Beaucoup d’adultes, dans les médias ou sur les réseaux sociaux, ont relevé la grande créativité langagière du mouvement lycéen. Est-ce que ça vous a également marquée ?

Moi, je suis surtout frappée par la puissance artistique de ces manifestations. Ça faisait très longtemps que je n’avais pas vu des rassemblements avec autant de bouts de carton portés à bout de bras et des messages repris des réseaux sociaux ou de paroles de certaines chansons : « Le monde ou rien », par exemple, c’est un titre de PNL que j’écoutais il y a dix ans. Je ne savais pas que les jeunes l’écoutaient encore. Ce genre de références, c’est de la proximité avec le réel, du lien entre les générations.

Cela étant dit, faisons attention à ne pas plaquer sur ces jeunes nos préoccupations d’adultes. J’ai remarqué sur Instagram plusieurs posts qui appelaient à ce que la lutte des lycéen⋅nes soit une lutte joyeuse, qu’elle garde sa « légèreté ». N’oublions pas que ces jeunes sont maltraité·es par l’institution et que certain⋅es ont été mutilé⋅es. Dans ce contexte, évitons de leur dire quoi faire depuis l’extérieur.

Que ce soit dans vos livres, dans des tribunes de presse ou sur Instagram, vous vous adressez régulièrement à la génération qui se mobilise en ce moment. Qu’est-ce qui vous relie à elle ?

Faire partie d’une société, c’est se sentir responsable des enfants, y compris quand ce ne sont pas les nôtres. Tout le monde est capable, devant un passage piéton, de tendre le bras pour empêcher un enfant de traverser si une voiture arrive. Ce que je voudrais, c’est qu’on adopte cette posture de manière systématique, pour tous les jeunes. Et c’est là que le bât blesse.

Je le dis souvent : la France déteste ses gosses. Ça se voit dans la manière dont notre société peine à protéger les victimes d’inceste. Ça se voit dans les coupes faites dans le budget de la protection de l’enfance. Et quand, en plus, il s’agit d’enfants de banlieue ou d’enfants racialisés, la difficulté à les protéger est encore plus grande.

En 2023, pendant les révoltes qui ont suivi l’assassinat de Nahel Merzouk, j’ai entendu des adultes autour de moi juger l’attitude des jeunes des quartiers avec beaucoup de condescendance. Dire, par exemple : « Ils devraient plutôt se comporter comme ci ou comme ça. » Pourtant, quand je compare la génération qui se mobilise actuellement avec la mienne, je trouve qu’elle est beaucoup plus éduquée qu’on ne l’était sur les questions de racisme et de genre. J’avoue que je n’ai jamais compris d’où venait cette idée que la Gen Z était « teubé ». Pour moi, c’est une génération très articulée intellectuellement qui, en plus de s’informer énormément, fait de la vulgarisation sur les réseaux sociaux. On attend d’eux qu’ils passent le temps la tête dans des gros bouquins, mais, en réalité, ils apprennent aussi autrement.

Comment concevez-vous votre rôle d’écrivaine dans un moment politique comme celui-ci ?

Depuis plusieurs mois, le réel est irrespirable : je suis dépitée, j’ai beaucoup de mal à me concentrer et j’ai perdu beaucoup de mon inspiration. Je ne corresponds pas à l’archétype de l’écrivain français médiatique : vieux, bourgeois, blanc, hétérosexuel. Je fais partie des gens qui sont touchés directement dans leur chair par la montée du racisme et le déchaînement de la violence policière. La mort de Nahel Merzouk ou l’attentat de Trappes [le 23 octobre 2026], ce sont nos vies, pas de la littérature.

Malgré tout, le mouvement lycéen a rallumé une flamme en moi : leurs revendications sont si puissantes ! Je partage mes réflexions sur les réseaux sociaux. Cela permet de continuer à conter, à faire archive, donc d’avancer, sans forcément écrire.

23.10.2026 à 09:30

Il n’y a pas d’âge pour les grandes révoltes

Lucie Geffroy
L’accélération de la bascule de la France ces derniers jours est effroyable. Hier, le président de la République a annoncé l’interdiction des manifestations déposées par « des gens qui n’ont aucune […]
Texte intégral (874 mots)

L’accélération de la bascule de la France ces derniers jours est effroyable. Hier, le président de la République a annoncé l’interdiction des manifestations déposées par « des gens qui n’ont aucune légitimité ». Face à la colère sociale, le pouvoir aux abois impose sa dérive liberticide et malmène davantage un état de droit déjà largement abîmé. La journée de mobilisation demain sera un crash test pour notre démocratie.
Les révoltes lycéennes qui, depuis plusieurs semaines s’expriment dans la rue et bénéficient d’une fort soutien populaire, démontrent à quel point il est fondamental d’écouter les adolescent⋅es. Les mobilisations ne font que s’amplifier, en dépit d’une répression policière d’une ampleur et d’une violence inédites : plusieurs lycéen⋅nes mutilé⋅es et près de 8 000 gardes à vue, auxquelles il faut ajouter près de 2 000 arrestations le week-end dernier.

Bascule sociale et politique, cette semaine semble bien marquer le crépuscule de dix ans de macronisme. Alors que dans plusieurs villes de France, les manifestations du 17 octobre ont été le théâtre de dégradations matérielles et de pillages, les autorités ont choisi de décréter des couvre-feux ciblant principalement les mineur⋅es.

En réponse à un cadrage médiatique et gouvernemental qui réduit déjà ce mouvement social historique à un soulèvement de « factieux » qui menaceraient la République, nous ne pouvons qu’appeler à écouter ce que réclament les plus jeunes de nos concitoyen⋅nes.

Une puissante agentivité

Changer de regard sur les enfants, changer de perspective : c’est tout le propos du dossier « Grandir » publié dans notre nouveau numéro. Vous y croiserez nombre de jeunes qui résistent, qui luttent, qui prennent la parole et font preuve d’une puissante agentivité. Ce sont des membres de l’association Les enfants s’organisent à Lyon, qui interpellent les pouvoirs publics pour obtenir des bancs dans la cour de récréation ; ce sont les mobilisations des adolescent⋅es sans titre de séjour qui, à l’intersection des revendications enfantistes et antiracistes, s’organisent pour faire reconnaître leurs droits. Ce sont aussi, Nour, Noham et Alicia, des élèves marseillais⋅es de primaire et de collège qui, à la faveur d’un groupe de parole entre enfants, réclament le droit de vote.


La Déferlante, jusqu’ici La revue des révolutions féministes, devient La revue féministe des révolutions


Ce numéro inaugure, on l’a dit, notre nouvelle formule. Face à la montée des périls fasciste, capitaliste ou climatique, nous avons souhaité élargir notre focale pour évoquer de manière plus explicite les luttes antiracistes, décoloniales, environnementales, handies ou encore enfantistes.

Signe concret de cette ambition, La Déferlante, jusqu’ici La revue des révolutions féministes, devient La revue féministe des révolutions. Dans une maquette plus inventive et plus aérée, vous lirez davantage d’enquêtes, de littérature, de poésie… Vous découvrirez aussi de nouvelles rubriques : Idées, Parti pris ou Pop culture et un décryptage des mobilisations de Sainte Soline qui, en 2023, ont marqué une rupture historique au sein des mouvements écologistes comme dans la violence de la répression. Un article qui résonne fort avec le désastre sécuritaire en cours.

Dans le contexte politique actuel, nous ne pouvons donc que vous inviter à soutenir la presse indépendante, pilier de la démocratie, et si vous le pouvez à vous abonner à La Déferlante. Et comme le proclame l’affiche de ce nouveau numéro, nous répétons haut et fort : « Il n’y a pas d’âge pour les grandes révoltes ».

Bonne lecture !

21.10.2026 à 17:04

Paroles de lycéen·nes : les « 2009 » de Lucile Novat

Lucile Novat
On dit « les 2009 ». En référence àleur année de naissance bien sûr, mais aussi pour se démarquer des « 2010 » qui furent, de l’avis général, quoique pour d’obscures raisons, une génération […]
Texte intégral (3640 mots)

On dit « les 2009 ». En référence àleur année de naissance bien sûr, mais aussi pour se démarquer des « 2010 » qui furent, de l’avis général, quoique pour d’obscures raisons, une génération damnée.

On peut dire aussi « la classe foot », même si des classes foot il y en a tant et tant, il y en a tous les ans et à chaque niveau. J’étais leur prof de français de la 6e à la 4e. Après on a dit allez, ça suffit comme ça, c’est pas possible sinon, quoi à la fin, faut voir autre chose, couper le cordon.

Anaëlle T’es tombée sur quoi ?

Dado Mémoires de deux jeunes mariées. Toi ?

Là, ils viennent de passer l’oral du bac de français.

Anaëlle Une Vie de Maupassant.

Ils ont grandi.

Anaëlle Madame, j’ai FUMÉ ça.

La veille j’écris à Fatou ma joie qu’ils aient accepté l’invitation.

Une bulle de message téléphonique dans lequel il y a écrit " Non mais madame dès qu'ils ont entendu le mot INTERVIEW ils étaient tous chaud de le faire 😂🙏"

Alors voilà, l’interview, on y va.

Dado L’année dernière franchement j’étais limite en dépression. C’était trop dur la générale, TROP TROP dur.

Sarah En fait, je sais pas comment expliquer. On nous met la pression scolaire. On parle que de Parcoursup, de ce qu’on va faire plus tard. Dans la société actuelle ils veulent juste plus d’employés, plus de personnes qui travaillent. Ils pensent aux finances en fait. C’est tout.

Anaëlle Personnellement cette année, j’ai pas trop ressenti ça. Justement en STMG on est tombés sur des profs très jeunes qui nous rassuraient. Ils nous faisaient comprendre que réussir, c’est bien, mais que l’échec, c’est pas grave.

Youssouf J’pense que ceux qui sont en pro c’est pas pareil. Nous on a fait des stages, on a été dans le milieu du travail et franchement, c’était pas plaisant. Ça te montre la vraie réalité.

Moussa Moi, mon parcours il n’a rien à voir avec le vôtre.

2023. Moussa, dont le défaut principal réside dans sa difficulté à maintenir, sept heures par jour, un contact ininterrompu entre son corps et sa chaise, passe en commission éducative – un genre de réunion sans motif disciplinaire précis, censé alerter en amont de la « vraie » dégringolade. Quelque temps plus tard, on l’envoie étudier en Gambie. Il y restera trois ans.

Asma Quand t’es parti, il y a un moment où je faisais que de rêver de toi. Je faisais tout le temps le même rêve et genre, tu mangeais mon petit frère.

Anaëlle En vrai Moussa, est-ce qu’au début t’as détesté tes parents ?

Moussa  Nan, c’était une bonne décision.

Youssouf T’avais pas le seum ? C’est avec le recul que tu dis « c’était une bonne décision ». Tu vas pas dire que t’étais heureux d’aller là-bas ?

Moussa Nan, pas heureux non plus. Je me suis beaucoup battu en arrivant. On n’a pas la même mentalité, faut comprendre certaines choses, voilà. Faut t’habituer à eux, c’est pas à eux de s’habituer à toi.

Dado Après, Kahil il a voulu lancer une pétition pour que tu reviennes.

Moussa Mais c’était bon, c’était une bonne expérience. Une expérience que vous n’avez pas eue. Ici on a un certain confort mais on s’en rend pas compte. Par exemple s’asseoir comme ça, discuter… les gens de mon âge là-bas ils sont déjà en train de travailler. Ils ont pas la même vie.

Moi Et quelle vie tu t’imagines, toi ?

Moussa Moi ? Je m’imagine riche hein. Wallah je m’imagine pas pauvre, c’est impossible.

Anaëlle Moi aussi madame.

Moussa Pauvre, c’est genre, tu as de l’argent mais même quand tu le dépenses, tu dois le compter. Moi je veux dépenser sans compter. C’est ça être riche.

Arzu Justement les riches c’est en comptant qu’ils deviennent riches…

Youssouf Moi ça m’attire pas. Être riche, courir après toute ta vie. Je pense que même si je deviens riche, c’est pas ça qui va me satisfaire.

Moussa  C’est quoi qui te satisfait alors ? !

Youssouf J’veux avoir une vie paisible, être aligné avec moi-même, avec ma religion, mes convictions tout ça. Parce que dans tous les cas, l’argent pour moi c’est pas une finalité.

Anaëlle En fait, l’argent surtout ça t’ouvre beaucoup de portes.

Sarah Ouais voilà, j’sais pas comment expliquer. Quand les gens ils sont riches ils ont tout. Quand ils sont riches ils ont la gratuité. Même s’ils sont riches, on leur donne. Par exemple les magasins leur donnent, ils ont tout c’qu’ils veulent.

Moussa C’est vrai.

Sarah  Après madame être juste AISÉ financièrement c’est bien hein.

Anaëlle Ouais d’un côté, la vérité, Youssouf il a pas totalement tort. Parce que quand t’as tout, t’as une famille qui t’aime, des enfants qui t’aiment, ça te rajoute un truc que l’argent va pas forcément te donner… Ne serait-ce qu’un 2 000 euros, tu peux très bien vivre ta vie.

Moussa Nan, nan, nan les gens j’suis pas d’accord. Moi j’suis riche, j’vais être riche. Wallah restez branchés.

Asma  En fait moi si je gagne de l’argent c’est très bien, être riche comme Moussa il a dit c’est très bien, mais faut faire quelque chose que j’aime, sinon…

Moussa Ah moi, tant que ça rapporte de l’argent j’m’en fous.

Youssouf Mais l’argent c’est éphémère.

Moussa Mais toi-même t’es éphémère !

Youssouf  Je sais…

Moussa Chaque chose est éphémère ! On peut pas avancer comme ça !

Anaëlle Non mais si tu réfléchis comme ça, Moussa, tu vas tuer quelqu’un. Faut pas TROP aimer l’argent hein.

Youssouf  Tu veux être riche comment, en mode millionnaire ?

Moussa Millionnaire j’m’en fous. J’veux avoir beaucoup d’argent sur mon compte. Faut connaître ses principes. Déjà je mettrais bien ma famille. Et aussi y a beaucoup de personnes, j’vois qu’ils sont dans le besoin. Y a beaucoup de personnes qui quittent leur pays natal pour venir en France, c’est rien d’autre que le besoin.

Moi Donc en fait tu redistribuerais ta richesse ?

Moussa Ouais. Mais j’en garderais aussi. Beaucoup.

Youssouf Moi j’veux la richesse du cœur.

Moussa Toi t’es fou toi.

2022. Sur vitemonprénom.fr on te dit comment tu t’appelleras quand Zemmour sera président. Tout le monde y est allé et chacun m’informe de son nouveau baptême : lucas, jeanne, martin, alice… C’est la grande gaieté matinale. Sauf pour Moussa qui est très fâché, car il va s’appeler Louis – comme le roi décapité.

Vanessa Moi j’trouve on a grave d’la chance de grandir dans le 93, y a moins de racisme ici. Y a beaucoup moins de racisme que dans les villages, dans le seizième et tout. Y a des gens qui vivent dans le 77, c’est dur, genre y a des racistes dans leur classe !

Anaëlle Les Français ils sont chelous hein.

Youssouf Quand j’étais en stage à GiFi, GiFi République, y avait plein de Blancs, de vrais Français, quand ils me voyaient ils me prenaient de haut. Avant même que je parle ils me disaient « Si tu sais pas je vais demander à… » Et quand je parlais bien, j’voyais dans leurs yeux que ça changeait leur regard sur moi. En fait quand ils me voyaient, mon apparence, ils se disaient « Ah c’est sûr lui il sait pas ». Alors que moi j’suis quelqu’un de… je sais très bien m’adapter.

Sarah C’est pour ça madame, on a tous besoin de prouver notre valeur.

Arzu En fait on est OBLIGÉS de réussir.

Sarah Parce qu’on est sous-estimés un peu. On nous voit comme des p’tits jeunes de quartier populaire qui savent pas quoi faire de leur vie. Qui s’expriment mal, qui font n’importe quoi en gros. Qui dégradent la chaussée et tout. Après madame, si y a pas tous les étrangers qu’il y a en France, la France elle vit pas !

Asma  … la France elle TOMBE !

Youssouf Déjà, ils ont pas la Coupe du monde.

Sarah Parce que le pays il vit grâce aux étrangers.

Moi Ce que t’appelles « étrangers » c’est assez large en fait, tu parles aussi des descendants d’immigrés ?

Sarah Exactement. Des descendants d’immigrés surtout. Mais même les autres étrangers. En vrai tout le monde hein.

Anaëlle Vous savez madame, moi j’suis une jeune fille noire, si j’suis dehors à 23 heures et j’croise une voiture de police, j’vais moins me sentir en sécurité que si j’croisais une camionnette blanche.

Moussa C’est la manière. Comment ils le font, j’aime pas, j’valide pas. Ils manquent trop de respect. Parce qu’ils savent qu’ils ont un pouvoir. Alors que dans la vie courante, s’ils te parlent mal comme ça, tu les CABOSSES.

Sarah Ce qui s’est passé après la mort de Nahel madame, j’crois que c’était la pire vague de racisme qui a jamais existé. Parce que vraiment c’était n’importe quoi sur les médias.

Arzu C’était la folie.

Asma  Alors qu’en vrai, cette colère c’est eux qui la suscitent. S’ils font des bavures policières et qu’après, en mode ils sont fiers d’eux…

Sarah Mais en fait madame vous savez pourquoi on s’y prend mal ? Parce que nous, au lieu de… au lieu de s’attaquer, j’sais pas, à un truc utile pour de vrai, en fait on dégrade notre lieu de vie.

Fatou C’est ça. Ils ont dégradé nos commerces.

Dado C’est les garçons… (Le rire se répand chez les filles.)

Sarah En fait ils sont partis voler alors qu’y a leurs parents ils travaillent là-bas.

Fatou Darty !

Sarah Ils ont pas réfléchi en fait !

Vanessa Lidl !

Dado Eh ils sont trop bêtes ! (Elles se marrent.)

Moi C’était de la bêtise ?

Sarah Bien sûr que non. C’était de l’énervement, c’était de la haine.

Moi Vous avez suivi l’affaire « Hamza la Douane » à propos de racisme ?

Sarah Ah ouais mais madame lui aussi… Il est dans une génération matrixée par les réseaux sociaux. Il veut juste faire des vues. Il se rend pas compte de la gravité.

Moi Je comprends pas bien, quelle gravité ?

Sarah Il est dans l’excès. J’ai vu y avait une émission qui parlait de lui, ils disaient « Ouais c’est ça les Arabes ». En fait il donne une mauvaise image.

Moussa Moi j’pense, le comble des combles en France c’est t’es noire, et EN PLUS t’es voilée. Alors là c’est trop, wallah.

Youssouf  Vous voyez à la mairie, les trucs pour faire les papiers tout ça. Quand j’y vais, ils parlent trop mal à ma mère. Ils disent « Allez là-bas », limite ils regardent même pas dans les yeux. Alors qu’avec les autres ils ouvrent bien leur bouche pour faire des grands sourires.

Murmure collectif Mais tellement…

Anaëlle Au lycée tu mets juste un p’tit bandeau on te dit « enlève ton VOILE ».

Sarah En fait le bandeau j’crois que t’as le droit, mais à partir d’un certain nombre de centimètres faut pas dépasser.

Dado Moi j’mettais hein, j’m’en foutais.

Sarah Faut pas dépasser cinq centimètres j’crois.

Anaëlle Tu peux, mais en fait il faut que le chignon soit assez haut.

Dado À la grille dans mon lycée elle te crie dessus devant tout le monde. Elle fait « Enlève ton bandeau ! » Ah non attends, elle dit… « TU-ME‑L’ENLÈVES. »

Asma Une fois j’avais retiré mon voile mais je l’avais autour du cou, pour sortir ma carte. Elle me fait « Ah nan nan nan tu rentres pas avec ça. Tu-me-le-ranges. On sait jamais c’que tu caches en dessous. » Qu’est-ce que j’vais cacher sous mon voile, hein ?

2021. Les enfants ne s’arrêtent plus de glousser derrière leurs masques chirurgicaux. Ils viennent d’apprendre que les prêtres catholiques faisaient vœu de célibat.

Youssouf En fait moi y a que ma mère qui m’a élevé. J’ai pas eu le côté paternel. De base, les gens quand ils sont petits on dit « Ouais il est où leur père », tout ça. Moi j’ai jamais eu… j’ai jamais eu BESOIN d’avoir un père en fait. Genre ma mère elle a su combler ça en moi. Ça veut dire… c’est très bien déjà.


« Moi j’suis une jeune fille noire, si j’suis dehors à 23 heures et j’croise une voiture de police, j’vais moins me sentir en sécurité que si j’croisais une camionnette blanche. »
Anaëlle


Moi L’amour ça prend beaucoup de place dans vos vies ?

Indignation collective NAAAAAN !

Youssouf Ça sert à rien en fait. C’est à perte. Moi j’ai mis l’cœur et, bref.
Ça m’a appris des leçons. En fait c’est bien mais… Eh c’est éphémère, comme tout !

Fatou Mais il faut qu’tu goûtes au moins un goumin dans ta vie !

Anaëlle C’est mauvais d’mettre le cœur.

Moi Ça t’est arrivé ?

Anaëlle Ah nan nan nan, j’ai donné rien à personne moi.

Youssouf Quand j’aime quelqu’un j’peux pas aimer juste un peu. Tous les gens qui disent « Il faut pas s’attacher », c’est faux ! Moi dans tous les cas j’m’attache et… C’est un défaut ou une qualité, j’sais pas.

Sarah Pleure pas hein.

Dado Au collège, Kahil il a vu que Youssouf était triste pour une fille, et Kahil il s’est mis à pleurer. Pourquoi en fait, c’est son fils ??? (À Moussa qui rit avec les autres :) Mais t’étais même pas là toi !

Fatou (dans la rigolade généralisée) Vous vous rappelez quand Rayan il avait failli mettre une fille enceinte ? On disait « Faut acheter des habits pour l’enfant, on va aller à Kiabi » !

Arzu Après le prof de maths il lui avait fait une morale.

Anaëlle Moi j’trouve qu’il faut vraiment attendre d’être à un âge où ton cerveau il est MATURE, pour avoir la conscience de ne pas dépendre émotionnellement d’un garçon.


Moussa Mais quand même y en a… leur couple il commence au lycée et ensuite ça se termine en mariage !

Approbation collective Ouais ! Ouais, c’est vrai !

Youssouf Nan mais ça… Moi aussi j’voulais ça mais… On voulait tous ça ! Vous êtes là au lycée et jusqu’à…Vous vous mariez et tout. Qui ne veut pas ça en vrai ?

2020. Ça part léger puis ça gonfle. Un fou rire pur et contagieux terrasse la classe. Objet de l’hilarité : Christophe Colomb. Dans l’évidence du globe posé sur le bureau, l’Amérique gigantesque occupant sa part du monde, il y a soudain, du haut de leurs onze années de vie, quelque chose d’irrésistiblement drôle. Bien sûr, ils savaient déjà, mais là d’un coup ça les foudroie – l’énormité de l’anecdote, l’absurdité de l’erreur et la gravité de ses conséquences. Après tout, c’est vrai, quoi, comment c’est possible ? Qu’on ait pu ignorer, au milieu de l’océan, ce secret gros comme un continent ? Manquait-il d’imagination, ou était-il juste débile ? Colomb n’a‑t-il jamais envisagé, même après l’avoir foulé de ses pieds, que le vaste monde s’étendait au-delà de ses grandes ambitions et ses petits exploits ?

21.10.2026 à 16:11

La Déferlante, la revue féministe des révolutions

Marie Barbier
Lorsque nous avons créé La Déferlante, nous avions à cœur de mettre en avant les luttes féministes et LGBTQIA+, avec une grille de lecture qui, déjà, se voulait intersectionnelle. Cinq […]
Lire plus (443 mots)

Lorsque nous avons créé La Déferlante, nous avions à cœur de mettre en avant les luttes féministes et LGBTQIA+, avec une grille de lecture qui, déjà, se voulait intersectionnelle.

Cinq ans plus tard, face à la montée des périls – fasciste, capitaliste ou climatique –, nous souhaitons évoquer de manière plus explicite les mouvements émancipateurs de gauche dans leur diversité : luttes antiracistes, décoloniales, environnementales, handies ou encore enfantistes. Entre ces groupes victimes d’injustices multiples s’opèrent des convergences aussi réjouissantes que fragiles : à l’heure où nous écrivons ces lignes, le silence imposé aux voix qui dénoncent le génocide à Gaza ou la violente répression des révoltes lycéennes sont les énièmes manifestations autoritaires d’un système économique et politique sourd à toute revendication de changements.

Pour documenter plus largement les mouvements sociaux en cours, La Déferlante, jusqu’ici revue des révolutions féministes, devient revue féministe des révolutions. Nous gardons à l’esprit que certaines révolutions peuvent aussi être réactionnaires, et méritent, en tant que telles, d’être décryptées.

Aussi, dans cette nouvelle Déferlante, vous pourrez lire davantage d’enquêtes. Nous inaugurons une nouvelle rubrique, Anatomie d’une lutte, pour répertorier les outils de mobilisation dans les mouvements sociaux, riches d’enseignements. Nous vous proposerons également davantage de cartes blanches littéraires, de poésie, et des rubriques Idées et Pop culture pour nourrir nos imaginaires et alimenter notre réflexion en ces temps de multiples crises et de bouleversements intenses.

Enfin, avec une ambition graphique toujours marquée, nous faisons évoluer la maquette de la revue : les pages que vous tenez entre les mains sont plus aérées, et nous y avons intégré une nouvelle typographie baptisée Moulin, créée par la graphiste Sandrine Nugue.

En espérant que la découverte de cette nouvelle formule vous apportera autant de plaisir que celui que nous avons éprouvé lors de son élaboration, nous vous souhaitons une bonne lecture, joyeuse et combative. •

Par Marie Barbier, Lucie Geffroy, Emmanuelle Josse, Marion Pillas,
corédactrices en chef de La Déferlante

21.10.2026 à 14:45

De Romain Lemire à Frédéric Pommier : les médias favorisent-ils les témoignages d’hommes victimes de VSS ?

Sarah Boucault
Dès leur sortie – à six jours d’écart – en avril 2026, les médias ont fait la part belle aux ouvrages de Romain Lemire et de Frédéric Pommier. Dans Clément (Le Cherche Midi, prix […]
Texte intégral (2383 mots)

Dès leur sortie – à six jours d’écart – en avril 2026, les médias ont fait la part belle aux ouvrages de Romain Lemire et de Frédéric Pommier. Dans Clément (Le Cherche Midi, prix Goncourt du premier roman), le premier raconte l’inceste paternel. Derrière les arbres (Flammarion), signé par le second, dénonce les viols subis à différents âges de son enfance.

Romain Lemire qualifie de « merveilleuse » la réception de son ouvrage lors d’un entretien pour La Déferlante. Frédéric Pommier constate aussi que son livre a bénéficié d’un « très bon accueil » lorsque nous l’interrogeons. Les deux auteurs ont chacun été interviewés à de nombreuses reprises, et la coïncidence de ces parutions a également conduit Libération et Le Nouvel Obs à les faire dialoguer.

Quelques mois plus tard, en septembre 2026, les violences sexuelles faites aux garçons sont revenues sur le devant de la scène. D’abord, avec la sortie du film La Frappe, de Julien Gaspar-Oliveri, qui met en scène un garçon tout juste sorti de l’enfance peinant à trouver sa place entre sa sœur, victime comme lui, et leur père agresseur. Ensuite, avec la parution du livre enquête de Julien Chavanes, L’Autre Visage de #MeToo. Une enquête vertigineuse sur les violences sexuelles faites aux hommes. (HarperCollins), dans lequel le journaliste donne la parole à 60 victimes. « L’idée est d’apporter une pierre à l’édifice avec une dimension collective et systémique, nous confiait-il au moment de la parution avant d’ajouter : Les premiers retours sont enthousiastes. »

Trois livres et un film en l’espace de quelques mois : la dernière fois que les violences sexuelles contre les hommes ont connu – toutes proportions gardées – ce type d’exposition médiatique, c’était en 2016. Cette année-là, l’association La Parole libérée réunissait les victimes de Bernard Preynat, un prêtre pédocriminel protégé par l’Église catholique pendant plus de vingt ans. En 2026, France Télévisions a profité de la médiatisation renouvelée des violences sexuelles sur les garçons pour proposer gratuitement, sur sa plateforme VOD, le film adapté de cette histoire, Grâce à Dieu (réalisé par François Ozon, 2018).

Les prises de parole ont toujours existé du côté des hommes, mais, « comme pour les femmes, on a l’impression de découvrir quelque chose », observe Lucie Wicky, sociologue autrice d’une thèse soutenue en 2004 et intitulée « Les violences sexuelles subies par les hommes en France : parcours de violences et rapports d’âge ». « Dans les années 1990, des témoignages d’hommes victimes de pédocriminalité dans leur enfance sont apparus », mais, souligne-t-elle, leur prise en compte a été freinée par l’affaire d’Outreau, avant que « la parole surgi[sse] de nouveau publiquement dans les années 2010 ». Chaque année, un récit vient s’ajouter au précédent. Parmi les plus médiatisés : Tais-toi et pardonne de Laurent de Villiers (Flammarion, 2011) ; Tous les frères font comme ça de Laurent Boyet (Hugo Doc, 2017) ; L’Hospitalité au démon de Constantin Alexandrakis (Verticales, 2025). Entre les sorties de ces ouvrages, les discrets #MeTooGay (2021) et #MeTooGarçons (2024) ont ponctué la médiatisation de ces violences sur les réseaux sociaux.

Les auteurs des ouvrages cités sont nés entre 1971 et 1984 : ils ont aujourd’hui entre 42 et 55 ans. « Plus les générations sont anciennes, plus la période de silenciation est longue, et le besoin est fort de faire reconnaître cette violence et de protéger les générations futures », analyse Lucie Wicky. Dans son livre enquête, Julien Chavanes confirme : pour les hommes, « façonnés par une masculinité qui leur a appris à se taire », parler revêt aujourd’hui un coût social moins élevé qu’avant. « Mais ceux qui parlent le font quand les questions de masculinité ont moins d’importance dans leur vie ou que la paternité s’annonce », ajoute le journaliste.

Des récits plus réalistes

Le récent coup de projecteur sur les violences sexuelles subies par les hommes interroge sur les potentiels biais des journalistes qui traitent ces sujets, imprégnés, au même titre que la société, de stéréotypes de genre. Si la fréquence de la couverture médiatique est plus importante que la part réelle des violences sexuelles contre les hommes – qui ne représentaient que 15 % de plaintes de victimes de crimes et délits à caractère sexuel en 2024 –, on peut aussi remarquer que la manière dont chaque histoire est racontée diffère selon le genre de la victime. « Des journalistes considèrent la violence vis-à-vis des femmes comme un fait divers banal et celle envers les hommes comme originale, observe Lucie Wicky. Cette dernière est l’occasion de dire “les hommes aussi”, et d’effacer les dynamiques de genre. »

Lors de l’émission radio « Zoom Zoom Zen » du 9 septembre 2026, le journaliste Matthieu Noël pose une question à Julien Chavanes : « Est-ce plus dur pour un garçon de dire publiquement qu’il a subi des violences sexuelles ? » Si le journaliste rappelle la réalité de « la masculinité empêchante » qui enjoint aux hommes de contrôler et de taire leurs émotions, la sociologue Lucie Wicky précise de son côté que « les hommes n’ont aucune raison de se taire puisque tout le monde les croit ».

Dans les médias, ils bénéficient en effet d’une présomption de crédibilité. Claire Ruffio, doctorante en science politique à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste de la médiatisation du viol, explique que cette distinction est visible sur les plateaux de télévision : « Les hommes sont présentés comme des victimes et quasiment aucun n’est interrompu [ni ne voit ses propos] remis en question, alors que ceux des femmes, même célèbres, sont souvent mis en doute. En outre, on va commenter le corps ou l’attitude d’une fille, et cette question n’est jamais évoquée à propos des garçons. » Romain Lemire, lui-même, s’interroge : « J’ai été accueilli à bras ouverts, mais quand on voit comment Christine Angot s’en est pris plein la gueule [ces vingt dernières années], je me demande comment aurait été reçu le texte si j’avais été une femme. »


« Les hommes n’ont aucune raison de se taire puisque tout le monde les croit. »
Lucie Wicky, sociologue


La classe sociale joue aussi sur la réception médiatique. À l’instar des fondateurs de l’association La Parole libérée, les auteurices de livres dont la parole est médiatisée sont pour la plupart issu·es de classes sociales privilégié·es et inséré·es dans des réseaux politiques et culturels influents. Élevé dans les mêmes quartiers aisés du centre de Paris que Camille Kouchner (La Familia grande, Seuil, 2021) ou Vanessa Springora (Le Consentement, Grasset, 2023), Romain Lemire conçoit « que le milieu médiatique se soit plus facilement identifié à des gens comme [eux] trois ». Frédéric Pommier, qui a reçu des milliers de messages depuis la sortie de son livre, estime qu’« être un journaliste respecté dans [son] travail a sans doute ajouté au crédit fait à [sa] parole. » Par ailleurs, les hommes « ont plus facilement accès aux médias, y compris en l’absence de capital médiatique préexistant », observe Claire Ruffio. Dans les cas de viols sur des enfants de moins de 15 ans, 40 % des filles qui témoignent à l’âge adulte sont déjà connues du public au moment de leur médiatisation, tandis que les hommes bénéficiant déjà d’une certaine notoriété ne représente que 6 % de ceux témoignant dans les médias.

Paradoxalement, cette médiatisa­tion de la parole des hommes pourrait aider à rappeler la réalité des violences sexuelles et combattre les croyances fausses liées à la culture du viol. En effet, 30 % des récits médiatiques qui impliquent les femmes concernent des viols commis avec violence par des inconnus alors que, dans les faits, 91 % des femmes connaissent leur agresseur. À l’inverse, Claire Ruffio remarque que, lorsque les journalistes relatent des violences sexuelles commises sur des garçons, « les faits se rapprochent davantage de la réalité statistique. Les médias racontent surtout des viols commis par une connaissance dans une institution (école, église, centre de loisirs) », indique-t-elle. Car, de fait, après la famille, ce sont dans ces cercles de socialisation que s’exercent le plus les violences sexuelles contre les enfants, l’Église catholique étant l’institution la plus concernée.

Quel engagement féministe ?

Le privilège de genre nourri par les médias est manifeste, mais il ne s’applique pas à toutes les masculinités : lorsqu’ils témoignent de violences sexuelles, les hommes gays sont « moins crus, plus discrédités, voire stigmatisés », affirme Lucie Wicky. « On les soupçonne de l’avoir cherché, comme pour les femmes, avec une inversion de la culpabilité. » D’ailleurs, si Romain Lemire remarque n’avoir souffert d’aucun « sous-entendu ou remise en question », ni reçu aucun message de haters, Frédéric Pommier constate que des commentaires négatifs à son encontre sont parfois « d’une immonde grossièreté homophobe ».

Pour ces hommes victimes, les mouvements MeToo et les lectures féministes représentent souvent une base théorique sur laquelle ils s’appuient, à l’instar de la majorité des victimes qui témoignent dans le livre de Julien Chavanes. « Ces hommes se positionnent de manière moins inégalitaire dans les rapports de genre que l’ensemble des hommes », confirme Lucie Wicky. À la fin de son roman Clément, Romain Lemire adresse des remerciements à près de quarante figures féministes. « Ce n’est pas de la flagornerie, précise-t-il. Tous ces récits individuels qui m’ont précédé se font la courte échelle, et cela fait un récit collectif et politique. » Dans son livre, il raconte avoir ressenti de la « gratitude » en découvrant, en 2020, un collage de rue affirmant que « les garçons sont aussi victimes d’inceste ». Alors qu’il n’avait pas témoigné jusque-là, la vague #MeTooInceste, en janvier 2021, le convainc de parler : « J’ai twitté car ça avait du sens. » Le journaliste Frédéric Pommier indique quant à lui ne pas avoir été porté, au moment de l’écriture, par un élan politique : « Ce n’est que depuis la sortie du livre que j’ai l’impression de participer à un mouvement collectif. »

Si la conscience féministe infuse progressivement la société et touche de plus en plus d’hommes, les combats enfantistes (lire le glossaire) peinent encore à se se faire entendre. Pourtant, un point crucial réunit la très grande majorité des hommes victimes : ils ont subi ces violences lorsqu’ils étaient enfants. Dès le début de son travail de thèse, Lucie Wicky repère cette évidence : « Quand on parle de VSS [violences sexuelles et sexistes] envers les hommes, la domination est avant tout une domination d’âge. » Elle souligne que 80 % des hommes sont victimes avant 18 ans et 50 % avant 12 ans., alors que les femmes continuent d’être exposées aux violences à l’âge adulte, en particulier dans les relations conjugales ou affectives.

82 % des articles de presse sur des viols contre les garçons concernent des victimes de moins de 15 ans au moment des faits.

Dans Derrière les arbres, Frédéric Pommier se fait l’écho de cette réalité en expliquant pourquoi il nomme « garçons » les hommes qu’il rencontre : « Le mot “homme”, quand il s’agit de sexualité, je ne peux pas m’empêcher de l’associer à mes violeurs. Parce qu’au moment des faits, les hommes c’était eux. » Bien qu’il ait opté pour une narration à hauteur d’enfant, il ne relie néanmoins pas ce choix à un engagement enfantiste, pas davantage que Romain Lemire, qui indique ne pas y avoir « consciemment pensé ».

Selon l’étude de Claire Ruffio, cette surreprésentation de la pédocriminalité dont sont victimes les garçons transparaît bien dans les médias : 82 % des articles portant sur des viols contre les garçons concernent des victimes de moins de 15 ans au moment des faits, contre 38 % pour les filles. Pourtant, remarque la politiste, les journalistes ne relèvent pas la dimension adultiste (lire le glossaire) de ces violences : « Les articles consacrés à la domination adulte demeurent marginaux, et ne sont généralement pas en lien avec des affaires de pédocriminalité ou d’inceste. » Peut-être que les réelles avancées dans le traitement médiatique des violences sexuelles arriveront lorsque l’on réalisera enfin que les violences sur les enfants sont le terreau des violences commises et subies à l’âge adulte.

21.10.2026 à 13:01

Ghislain Leroy : « Les sciences sociales s’intéressent aux enfants comme sujets politiques »

Tal Madesta
Dans le cadre de ce dossier « Grandir », il nous a semblé important de nous pencher sur la manière dont les sciences sociales, en écho aux représentations culturelles dominantes, ont longtemps […]
Texte intégral (2068 mots)

Dans le cadre de ce dossier « Grandir », il nous a semblé important de nous pencher sur la manière dont les sciences sociales, en écho aux représentations culturelles dominantes, ont longtemps dénié aux enfants leur agentivité et leur subjectivité.

Si depuis trente ans, les chercheureuses les envisagent plus volontiers comme des acteurs et actrices sociales à part entière, c’est surtout le mouvement MeToo, et en particulier #MeTooInceste à partir de 2021, qui met en lumière les violences qu’elles et ils subissent de manière systémique, leur condition minoritaire et leurs mobilisations propres.

Historiquement, comment les enfants ont-elles et ils été étudiés par les sciences sociales ?

La place des enfants dans la société est un objet d’études académiques depuis les années 1970. Mais, jusqu’aux années 1990, ces travaux, notamment influencés par le sociologue Pierre Bourdieu, s’intéressent surtout à la question de la reproduction sociale : l’enfant est envisagé·e à travers son processus de socialisation, c’est-à-dire à partir de ce que la société attend et fait de lui ou d’elle. Par ailleurs, ces recherches traitent de l’enfance de façon indirecte, à partir d’un regard d’adulte, sans l’interroger. Par exemple, le chercheur Éric Plaisance, auteur de L’Enfant, la maternelle, la société (Presses universitaires de France, 1986) a travaillé sur l’école maternelle à partir de rapports d’inspection académique. Il s’est intéressé aux modèles éducatifs qui y étaient défendus : qu’attend-on de l’enfant ? Qu’elle ou il fasse preuve de créativité ? Qu’elle ou il soit un·e élève discipliné·e ? Ce sont des questions essentielles, mais elles passent par une analyse de documents produits par des adultes, laissant peu de place à l’étude des enfants réel·les.

Dans les années 1990–2000, les childhood studies naissent dans les universités étasuniennes et se développent dans le monde occidental. Quel nouveau regard portent-elles sur l’enfance ?

La sociologie a tendance à inscrire l’enfant et les normes qui l’entourent dans le monde social auquel elle ou il appartient ; ce monde influencerait directement son devenir et sa personnalité. Les childhood studies sont une des formes spécifiques qu’a prise l’analyse de l’enfance dans la sociologie au tournant des années 2000. La spécificité de cette approche, c’est un changement de focale. Elle déplace l’objet d’étude vers les enfants à travers des observations directes, des entretiens, ou encore l’analyse de leurs interactions entre pair·es. Dans La Cour de récréation. Pour une anthropologie de l’enfance (Presses universitaires de Rennes, 2001), la chercheuse Julie Delalande a par exemple observé les enfants dans leurs jeux et dans les formes de sociabilité qu’elles et ils développent lors des récréations. Elle montre que ces espaces sont organisés selon des règles, des hiérarchies et des logiques qui leurs sont propres. D’autres travaux se sont intéressés au point de vue des enfants sur leur famille ou sur leur éducation. Ils cherchent à comprendre leur rôle dans les échanges familiaux, leur participation aux décisions, ou encore la manière dont elles et ils perçoivent les normes qui leur sont imposées. L’enfant est alors pensé·e comme un ou une actrice sociale à part entière. L’enjeu est de mettre en lumière sa capacité d’agir. Le fait même de recueillir son point de vue et de s’y intéresser contribue à lui accorder une place nouvelle dans l’analyse. Cette approche se différencie d’autres domaines de recherche sur l’enfance, comme la psycho­logie du développement. Celle-ci tend à étudier l’enfant comme un·e individu·e isolé·e en se concentrant sur ses capacités cognitives ou émotionnelles et sur leur évolution, plutôt que sur les contextes sociaux et politiques dans lesquels il ou elle grandit.

Ce développement de la sociologie de l’enfance s’inscrit-il dans un contexte politique ou intellectuel particulier ?

Au cours du temps, la sociologie s’est diversifiée et spécialisée. Aujourd’hui, il existe une multi­tude de sous-champs : sociologie de la santé, de la criminalité, de la jeunesse… L’émergence d’une sociologie spécifique à l’enfance dans les années 1990 s’inscrit dans cette histoire. Mais elle est aussi liée à des éléments plus politiques. Par exemple, l’adoption par ­l’Assemblée générale des Nations unies, en 1989, de la Convention internationale des droits de l’enfant, a participé à une reconnaissance accrue de l’enfant comme sujet de droit. Les États signataires s’en sont inspirés pour promouvoir des politiques publiques spécifiques. Même si ces droits restent en partie abstraits, cela a contribué à créer un environnement favorable à ce type de recherches.


« En France, il existe une tradition républicaine qui insiste fortement sur le fait que les enfants sont des êtres
à “civiliser” et à “dresser” pour en faire des citoyen·nes socialement adapté·es. »

Ghislain Leroy, sociologue


Concrètement, comment ce nouveau regard sur les enfants a fait évoluer la manière de travailler des sociologues, et notamment leur méthodologie de recherche ?

Pour le ou la chercheuse, il s’agit d’abord de s’interroger sur sa position sur le terrain. Dans le cadre de l’observation, faut-il se faire discret·e, au point de se faire oublier ? Ou, au contraire, interagir avec les enfants, jouer avec elles et eux, entrer dans leurs univers ? Chaque décision a des effets différents. Lors des entretiens se pose, par ailleurs, la question des rapports de domination entre adultes et enfants. Il faut réfléchir aux conditions dans lesquelles les enfants s’expriment : toustes ne répondent pas de la même manière aux enquêtes réalisées par des adultes. Certain·es sont plus à l’aise pour verbaliser, se mettre en scène, exprimer des opinions. Le ou la chercheuse doit comprendre cet implicite. Lorsqu’on observe une cour de récréation par exemple, il ne s’agit pas uniquement de recueillir des opinions, mais de comprendre les cultures enfantines, les règles non dites, les formes de sociabilité qui structurent ces microsociétés.

En France, la visibilité donnée aux affaires d’inceste ou les mobilisations #MeToo ont-elles influencé la sociologie de l’enfance ?

La recherche n’est jamais indépendante des évolutions sociales. Cela dit, il existait déjà des travaux antérieurs, comme ceux de ­l’anthropologue Dorothée Dussy, qui ont été en quelque sorte redécouverts à la faveur de ces actualités. Ce que le contexte politique modifie, c’est l’ampleur de la visibilité sur ces questions. Depuis plusieurs années, avec les prises de parole autour des violences sexuelles et de l’inceste – notamment à la suite de publications comme Le Consentement –, on assiste à une prise de conscience importante, largement relayée médiatiquement, même si elle pénètre moins certains milieux, comme les classes populaires ou les classes aisées conservatrices. Dans le champ universitaire, ces sujets commencent à devenir l’objet d’ouvrages collectifs, de thèses, etc. Une nouvelle génération de chercheureuses analyse les inégalités et les violences – notamment sexuelles – subies par les enfants, interroge les rapports de pouvoir entre adultes et enfants, se demande si la condition enfantine est une condition dominée. Ce déplacement conduit à une approche plus directement politique de l’enfance.

La recherche s’intéresse-t-elle également aux luttes enfantines qui émergent dernièrement à travers des collectifs et des associations ?

Les chercheureuses ne sont pas toujours en lien direct avec les mouvements de défense des enfants. Aujourd’hui, la majeure partie des sociologues de l’enfance fournissent, à la suite de Pierre Bourdieu, des clefs pour comprendre la violence entre enfants de différentes classes sociales. Elles et ils ont parfois plus de difficultés ou de réticences à envisager d’autres types de violences, comme les violences sexuelles faites aux enfants, qui ont cours au sein des classes bourgeoises autant qu’ailleurs. Par ailleurs, les luttes des enfants sont peu étudiées par la sociologie de l’enfance : elles relèvent plutôt de l’histoire de l’éducation ou de la pédagogie. Ces disciplines étudient par exemple les expériences pédagogiques qui ont accordé une place importante à l’autonomie des enfants au début du xxe siècle, avec des formes d’autogestion [lire le glossaire] et de participation enfantine diverses. Comme l’histoire de certains ­pensionnats libertaires, où les enfants pouvaient participer aux décisions collectives, voire voter sur l’organisation de la vie quotidienne.

De manière générale, les sociologues proposent des cadres théoriques, mais elles et ils sont parfois en délicatesse pour
penser les dynamiques d’émancipation. Elles et ils décrivent avec finesse ce qui se reproduit, sans toujours théoriser ce qui pourrait transformer l’ordre social. La sociologie n’a pas pour but de fournir des solutions clé en main. Par ailleurs, aujourd’hui, elle a perdu de l’influence dans le débat public et est assez marginalisée, notamment en raison de sa dimension critique des rapports de domination.

Lire aussi : À Lyon, les enfants font campagne.

Cette résistance politique et académique à penser l’enfant comme un sujet politique est-elle une spécificité française ?

Effectivement, notre pays revendique historiquement des normes éducatives exigeantes, qui s’imposent dès le plus jeune âge. Par exemple, dans les années 1950, les attentes autour de la propreté des enfants intervenaient plus tôt que dans d’autres pays, parfois dès 1 an. Plus largement, il existe une tradition républicaine qui insiste fortement sur le fait que les enfants sont des êtres à « civiliser » et à « dresser » pour en faire des citoyen·nes socialement adapté·es. L’école y occupe une place centrale.

Tout cela a peut-être pour conséquence une certaine tolérance vis-à-vis de pratiques comme les violences dites « éducatives » – ­l’expression, qui laisse entendre que la violence peut être utile à l’éducation, est en elle-même révélatrice de cette tradition. En France, les châtiments corporels comme la fessée ont mis du temps à être encadrés juridiquement, et restent encore largement acceptés. Autre exemple plus récent, au niveau institutionnel, cette fois : les difficultés rencontrées par la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants. Il faut s’interroger sur les raisons culturelles et politiques qui ont abouti à la saborder, alors même qu’elle a produit des résultats capitaux et donné un vent d’espoir, en permettant une prise de conscience de l’ampleur de l’inceste et en tentant de le mettre au premier plan de l’agenda politique et médiatique. Mais les violences faites aux enfants ne sont pas propres à notre pays.

Ces phénomènes existent partout, ce qui ouvre des champs d’analyse et de dénonciation pour les chercheurs et les chercheuses. •

Entretien réalisé par téléphone le 22 avril 2026.

21.10.2026 à 09:00

La Déferlante rejoint le portail de La Presse libre

Lucie Geffroy
Nous sommes heureuses de vous annoncer que La Déferlante rejoint le portail de La Presse libre : un bouquet de médias indépendants accessibles à travers un abonnement unique 100 %  numérique. […]
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Nous sommes heureuses de vous annoncer que La Déferlante rejoint le portail de La Presse libre : un bouquet de médias indépendants accessibles à travers un abonnement unique 100 %  numérique. Ce portail créé en 2025 répond au besoin, pour beaucoup de citoyen·nes, de soutenir les médias indépendants sans multiplier les abonnements. Concrètement, en tant qu’abonné·es à La Presse libre, vous pourrez lire sur le site lapresselibre.info des articles de La Déferlante et de huit autres médias engagés parmi lesquels Arrêt sur images, Politis, Next et plusieurs médias locaux d’investigation. 

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Lucie Geffroy, corédactrice en chef de La Déferlante

20.10.2026 à 18:22

Esclavage : quelles réparations ?

Maya Elboudrari
Claudette Duhamel Claudette Duhamel est avocate au barreau de Fort-de-France, en Martinique, et vice-présidente du Mouvement international pour les réparations (MIR). Dans ce cadre, elle a participé à plusieurs actions judiciaires contre […]
Texte intégral (4569 mots)
Claudette Duhamel

Claudette Duhamel est avocate au barreau de Fort-de-France, en Martinique, et vice-présidente du Mouvement international pour les réparations (MIR). Dans ce cadre, elle a participé à plusieurs actions judiciaires contre l’État français pour demander réparation de l’esclavage.

Illustrations de Lucile Gautier pour La Déferlante

Fania Noël

Fania Noël est sociologue et militante. Enseignante-chercheuse en théorie politique et sociale à l’université de la Ville de New York (Cuny), elle est également l’autrice de plusieurs essais afroféministes. Elle intervient régulièrement au sujet des enjeux politiques en Haïti, d’où elle est originaire.

Illustrations de Lucile Gautier pour La Déferlante

Aïssata Seck

Aïssata Seck est directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME), créée en 2019. Elle a aussi fondé l’Association pour la mémoire et l’histoire des tirailleurs sénégalais. Depuis 2021, elle est conseillère régionale d’Île-de-France au sein du groupe Socialiste, écologiste et radical.

Illustrations de Lucile Gautier pour La Déferlante

Du XVe au XIXe siècle, entre 15 à 20 millions d’Africain·es ont été déporté·es, selon l’ONU. Elles et ils furent réduit·es en esclavage par les grandes puissances européennes. Sous le coup de violences et d’une déshumanisation totales, elles et ils étaient légalement considéré·es comme des biens meubles.

En 1804, les Haïtien·nes infligent une défaite aux troupes napoléoniennes, créant le premier État noir indépendant et antiesclavagiste issu d’une révolution. Mais, en 1825, l’État français impose le paiement d’une dette à Haïti pour « dédommager » les anciens colons esclavagistes, ce qui contraint le pays à des prêts octroyés par des banques françaises. En 2022, une enquête du New York Times a chiffré le montant payé par Haïti à la France à 560 millions de dollars actuels, plongeant le jeune État « dans un endettement chronique qui l’a affaibli durablement », selon le Centre international de recherche sur les esclavages et les post-esclavages (Ciresc).

Pourtant, aucune réparation en direction des victimes n’a jamais été mise en place par l’État français. À l’inverse, il a indemnisé les anciens propriétaires esclavagistes. Face aux nombreuses et profondes répercussions actuelles du système esclavagiste et colonial, des États, des peuples et des communautés descendant·es de personnes réduites en esclavage exigent des réparations matérielles, s’appuyant sur le droit international qui accorde le droit à la réparation aux victimes de violations flagrantes des droits humains. Ces demandes de réparations sont aussi vieilles que le système de l’esclavage. Au xviie siècle, par exemple, deux religieux envoyés dans les Caraïbes, Francisco José de Jaca (Espagnol) et Épiphane de Moirans (Français), furent révoltés par la découverte de l’esclavage sur place. Ils luttèrent non seulement pour son abolition auprès du pape, mais aussi pour que les personnes esclavisées obtiennent des dédommagements.

Des États ont déjà versé des indemnités après des crimes contre l’humanité : en 1952, l’Allemagne de l’Ouest s’engage à verser à Israël – considéré, de fait, comme représentant des victimes juives du génocide commis par les nazis et leurs complices européens – 3 milliards de marks (un neuvième du budget fédéral de l’époque). Des descendant·es de familles esclavagistes ont aussi versé une partie de leur richesse à titre de réparations. Loin de constituer de véritables réparations, ces indemnisations individuelles soulèvent la question des chemins possibles pour s’engager dans cette voie.

En 2014, la « Communauté caribéenne » (Caricom) a défini une liste de demandes aux anciennes puissances esclavagistes européennes au titre des réparations. Depuis 2001, la France reconnaît la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité. Pourtant, si le président Emmanuel Macron a assuré, en mai 2026, qu’il ne fallait pas « refuser » la question des réparations, la prise en compte des revendications matérielles patine.

Le 25 mars 2026, l’ONU a adopté la résolution 80/250 qui reconnaît la traite transatlantique et l’esclavage comme les « plus graves crimes contre l’humanité ». Cette résolution encourage également les États membres à répondre aux demandes de réparations. La France, comme beaucoup de pays occidentaux, s’est abstenue. Comment analysez-vous ce vote ?

Aïssata Seck Du côté de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, nous avons évidemment regretté cette abstention, ainsi que celle des autres États européens. D’autant plus que la France a été le premier pays au monde à avoir voté la reconnaissance de l’esclavage comme un crime contre l’humanité en 2001.

On peut comprendre l’excuse donnée, à savoir l’opposition à la hiérarchisation de ces crimes. Mais j’aurais préféré que la France se prononce pour la résolution, qu’elle incite ses voisins à la voter aussi, et indique son objection dans son explication de vote. Au-delà de cette résolution, ce qu’il faut se demander aujourd’hui, c’est comment on mène des actions concrètes sur ces questions-là et comment on incite nos voisins à faire de même.

Fania Noël De mon côté, je constate que la multiplication de résolutions ne se traduit pas en avancées matérielles, c’est-à-dire qu’il n’existe pas d’amélioration des conditions d’existence des personnes qui vivent dans les pays affectés par l’esclavage. Cette question devrait être traitée de la même façon que les syndicats traitent l’opposition avec la bourgeoisie : sous le prisme de l’amélioration des conditions de vie des travailleureuses. Et, dans ce cas précis, de celles des habitant·es des pays d’Afrique ou de la Caraïbe. Les résolutions de l’ONU ne permettent pas de répondre aux attentes de réparations de ces pays. Quelque chose semble spécifique à l’esclavage : on décrie le crime, mais ce crime n’a jamais de coupable.

Certains enjeux ont droit à des résolutions juridiques – « l’esclavage est un crime » – quand d’autres ont droit à des réparations matérielles. La France et les békés ont obtenu des indemnités financières, après la seconde abolition de l’esclavage [1848]. Des pays européens ont également reçu une indemnisation après la Seconde Guerre mondiale. Et cette logique continue jusqu’à aujourd’hui : dans le cadre des négociations de cessez-le-feu avec les États-Unis, l’Iran exige des dédommagements.


« Quelque chose semble spécifique à l’esclavage : on décrie le crime, mais ce crime n’a jamais de coupable. »
Fania Noël


En 2025, une nouvelle commission sur la dette d’Haïti a été créée par Emmanuel Macron, alors que Jacques Chirac en avait déjà ouvert une [en 2003]. C’est ce que les spécialistes appellent le « réflexe des commissions ». Je ne vois pas leur utilité puisque le Comité national haïtien sur les restitutions et réparations a établi une liste très concrète de ses demandes, et il ne s’agit pas uniquement d’argent.

Il y a eu assez de rapports et de résolutions, l’heure est plutôt à réaliser des transferts économiques. Surtout au moment où l’ethno-nationalisme se développe partout dans le monde, et après avoir été témoin des manquements des institutions internationales, notamment sur la Palestine.

Claudette Duhamel Le refus de la France de reconnaître, par son vote à l’ONU, l’esclavage et la traite comme les plus grands crimes contre l’humanité vient à l’appui de ce que nous constatons au sein du Mouvement international pour les réparations (MIR). Alors que la loi Taubira les reconnaît comme des crimes contre l’humanité, donc censés être imprescriptibles, la France s’est toujours farouchement opposée aux réparations. À la place, on nous parle uniquement
de la mémoire – elle aussi, confisquée par l’État français. Je ne suis donc pas étonnée.

J’ai été avocate du MIR, qui a introduit des actions en justice à partir de 2005 pour obtenir réparation des crimes de traite et d’esclavage. Au cours de ces procédures, qui sont allées jusqu’en cassation, l’État a pris position à travers les juges, qui ont considéré que la loi Taubira ne pouvait servir de base pour obtenir ces réparations. Il estime que c’est une loi mémorielle, donc une coquille vide. C’est très hypocrite : l’État a voté une loi pour dire, ensuite, qu’elle n’est pas applicable. La justice française a refusé de considérer l’esclavage et la traite comme imprescriptibles. C’est assez extraordinaire. Au MIR, nous menons donc le combat pour faire reconnaître l’imprescriptibilité sur le plan judiciaire.

Qu’entend-on par « réparations » ? Y a‑t-il débat sur la définition ?

Claudette Duhamel La réparation est une technique juridique bien ancrée dans le droit français. L’article 1240 du Code civil dit qu’à partir du moment où vous avez causé un préjudice à autrui, vous devez le réparer. Pour établir ces réparations dans le cas de l’esclavage, nous nous basons sur la loi Taubira, qui reconnaît qu’il y a eu un crime. Le préjudice, ce sont les quatre siècles d’esclavage, la déshumanisation, tous les retards de développement, etc. Quand un pays a été privé de sa population pendant plusieurs siècles, il y a un préjudice énorme à calculer. Nous sommes des êtres appauvris, alors que la France a bâti sa richesse sur le dos de nos ancêtres. Et même après l’esclavage, nous n’avons pas été « libéré·es » mais « affranchi·es ». Cela signifie que nous avons été acheté·es par l’État, qui a indemnisé les esclavagistes pour la perte de leurs biens. La France nous a embarqué·es dans sa République, nous rendant dépendant·es d’un État qui faisait ce qu’il voulait de nous : nous n’avons jamais bénéficié d’un statut de pleine liberté.

C’est pourquoi nous disons que ce système pèse encore sur tout notre développement. Par exemple, le chlordécone est directement lié au système esclavagiste. Le préjudice économique, psychologique et moral reste prégnant pour tous les peuples qui ont subi l’esclavage.

Aïssata Seck Je rejoins complètement Claudette. L’histoire de l’esclavage a façonné nos sociétés. Les inégalités dans les outre-mer ou le racisme anti-Noir·es en France y sont directement liés. En tant qu’enfant issue de la diaspora sénégalaise, en tant que Noire, je suis quotidiennement confrontée à la négrophobie. Comment fait-on pour mettre en place de réelles politiques publiques pour lutter sur ces fronts-là ? Quels sont les moyens concrets ? Par exemple, le gouvernement met en place un plan national de lutte contre le racisme et les discriminations liées à l’origine.

Avec la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, nous travaillons depuis cinq ans pour que le racisme anti-Noir·es y soit pleinement mentionné. Parce qu’on ne lutte pas de la même manière contre le racisme anti-Noir·es que contre le racisme anti-Roms ou l’antisémitisme.

Les réparations doivent également inclure une politique mémorielle beaucoup plus active. Nous estimons que tous les enfants, quelles que soient leurs origines, doivent connaître cette partie de l’histoire de France, aussi tragique soit-elle. Il s’agit aussi de donner des moyens supplémentaires à la recherche. Dans l’Hexagone ou en outre-mer, nous avons de jeunes chercheureuses qui souhaitent travailler sur ces questions et n’ont pas la possibilité de bénéficier de bourses.

Les lieux dans l’espace public doivent être nommés ou renommés s’il le faut, par exemple avec la pose de plaques commémorant l’histoire de l’esclavage ou en débaptisant des rues aux noms d’esclavagistes. Mais dire que l’on souhaite mettre en place des politiques publiques en lien avec la question des réparations ne peut faire oublier la part économique. Ce sujet doit être mis sur la table des négociations. C’est un point extrêmement important.

Fania Noël Dans le discours public, différentes choses se mêlent à propos des réparations. D’un côté, des États ont des demandes, et, de l’autre, les sociétés civiles, formées par les personnes minorisées à l’intérieur des pays occidentaux, en formulent également. Politiquement, il me semble dangereux de mélanger les désirs des personnes comme moi, Noires de France, avec les demandes d’États-nations comme Haïti. Nos objectifs ne sont pas toujours les mêmes, ils ne portent pas forcément sur le même type de réparations : elles ne peuvent pas être gérées à la même échelle.

Les Noir·es français·es sont peut-être plus attaché·es à des éléments mémoriels, à des questions de représentation ou de manuels scolaires, par exemple. Beaucoup d’organisations antiracistes encouragent au déboulonnement des statues [d’esclavagistes et de colonialistes installées dans l’espace public], font en sorte qu’il y ait des départements d’études noires dans les universités françaises ou se battent afin d’obtenir des bourses pour les doctorant·es qui travaillent sur ces sujets. Ce sont des luttes qui doivent être prises en charge par les personnes noires en France. Mais on peut comprendre que ce qu’il y a dans les manuels des écoles de France ne soit pas le problème des Haïtien·nes et qu’elles et ils demandent déjà à ce qu’on leur rende l’argent pour construire leurs propres écoles. La négrophobie française est bien une conséquence de l’esclavage. Mais la lutte contre le racisme ne peut pas être un substitut à celle des réparations. Cette problématique va au-delà de la condition noire en France. Et les Noir·es qui sont citoyen·nes français·es doivent aussi se mobiliser pour que l’État accepte de payer des réparations aux pays ou aux territoires victimes de l’esclavage, d’où sont originaires leurs parents ou leurs grands-parents.


« Il y a un préjudice de l’esclavage énorme à calculer. Nous sommes des êtres appauvris, alors que la France a bâti sa richesse sur le dos de nos ancêtres. »
Claudette Duhamel


La confusion entre ces différentes demandes permet aux gouvernements de noyer le poisson. Ils font exprès de ne pas comprendre que ce que demandent le Sénégal ou le Cameroun n’est pas similaire à ce que demandent leurs propres citoyen·nes. La question des réparations devient ainsi une question qui se pose surtout lors des périodes électorales, sous l’angle des Noir·es de France qui voudraient un chèque.

Quels types de réparations sont prioritaires et qui doit les mettre en place, selon vous ?

Fania Noël Pour moi, tout le monde doit payer les réparations. Je pense que l’État doit payer, et si, pour payer, il doit aller chercher l’argent chez Renault ou d’autres entreprises, c’est son problème.

Aïssata Seck À mon sens, ce n’est pas à nous de définir les priorités. Nous devons écouter les pays directement concernés par ces questions, ainsi que les descendant·es de personnes mises en esclavage qui militent depuis des décennies. C’est aux structures comme la Caricom et aux États africains d’évaluer et de définir quelles sont les priorités et les formes que doivent prendre les réparations.

Claudette Duhamel Les réparations sont possiblement multiples. La France a eu des esclaves aux États-Unis, en Haïti, en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, à La Réunion. Les peuples de ces territoires subissent encore les conséquences de l’esclavagisme. L’esclavage a abouti au néocolonialisme en Afrique, au fait qu’on ne puisse pas diriger notre propre territoire dans les Antilles, au racisme quotidien contre les Noir·es en France. C’est quelque chose qui a déterminé le rapport au monde de toustes les Noir·es à travers la planète.

Dans notre action en justice, nous demandons une provision de 200 milliards d’euros, ainsi que trois collèges d’expert·es qui pourront intervenir pour détailler le préjudice. Cette évaluation doit se faire sur le plan économique, mais aussi en réfléchissant à ce qui continue de freiner les Antilles. Il faut aussi que les États en Afrique demandent réparation, pour s’être trouvés bloqués dans leur développement. C’est différent de ce que les Antillais·es demandent, parce que nous, nous sommes toujours colonisé·es. La première réparation, c’est que l’on reconnaisse notre souveraineté, notre droit à diriger nos pays. La décolonisation est consubstantielle aux réparations. Cela fait des années qu’on l’exige : c’est le b.a.-ba. Ensuite viendront toutes les autres formes de réparations.

Vous parlez de l’État français, mais au MIR, demandez-vous aussi des réparations aux descendant·es d’esclavagistes ?

Claudette Duhamel L’État est permanent : c’est-à-dire que l’État français sous Louis XIV – qui a promulgué le Code noir rédigé par Colbert –, c’est le même État qu’aujourd’hui. Donc c’est à lui qu’on s’adresse. En ce qui concerne les descendant·es d’esclavagistes, nous considérons qu’ils font du recel de crimes contre l’humanité. Parce qu’elles et ils vivent du produit de la traite et de l’esclavage. En Martinique, le MIR demande la restitution des terres comme première réparation. Ces terres ont fait la richesse des esclavagistes alors que ce ne sont pas les leurs et que ce sont nos ancêtres qui les ont travaillées. Deuxièmement, ces descendant·es ont profité d’une richesse bâtie sur l’exploitation. Nous demandons qu’elles et ils restituent ces richesses. On ne les considère pas comme responsables – car la responsabilité est individuelle – mais comme des profiteurs de ce crime contre l’humanité.

Comment les personnes et les organisations qui se mobilisent sur la question des réparations peuvent-elles réussir à la maintenir à l’agenda ?

Aïssata Seck L’enjeu des réparations doit être à l’agenda national. À la Fondation, nous avons prévu d’interroger chaque candidat·e à la présidentielle sur le sujet. Jusqu’à récemment, ne serait-ce qu’employer le terme dans un discours présidentiel n’existait pas. Et on veut le voir figurer dans l’agenda politique des prochaines élections. On fera le lobbying nécessaire malgré nos moyens restreints.

Il y a aussi une question de rapports de force, politique et militant, pour faire bouger les lignes. Il faut pouvoir s’appuyer sur des élu·es qui sont profondément convaincu·es par ces questions pour porter ces sujets. Elles et ils sont rares aujourd’hui.

Fania Noël Il y a quelque chose d’intéressant en France, c’est que même la gauche est extrêmement réticente sur les réparations. Tout le monde s’accorde à dire que l’esclavage, c’était vraiment triste, mais ce n’est pas à l’agenda politique. La gauche affirme qu’il faut être fier·es de notre diversité et du métissage, mais aucun parti politique ne réfléchit à un chemin vers la décolonisation.

Claudette Duhamel Avec le MIR, chaque année, nous organisons le « convoi pour les réparations ». Nous marchons à travers la Martinique pendant sept jours et nous faisons des conférences sur les différentes formes de réparations. Nous voulons que le peuple martiniquais – de même que toustes les Caribéen·nes – s’approprie cette volonté d’être réparé et que nous parlions d’une seule voix.

Or, en Martinique, il y a encore des gens qui disent : « Mais arrêtez avec les histoires d’esclavage et de réparations, pourquoi vous demandez ça ? C’est fini, nous sommes tous ensemble maintenant. » C’est aussi ce qu’affirment certains partis et l’État français. C’est pour ça que le MIR s’efforce de mener une éducation sur le sujet. Davantage de personnes nous écoutent maintenant. Je fais confiance à la jeunesse de mon pays pour y arriver.

Fania Noël Oui, beaucoup d’organisations participent à ce travail : le MIR, des associations qui luttent contre la négrophobie, des chercheurs et chercheuses qui produisent de nouvelles connaissances… Tous ces groupes permettent d’éviter que les commémorations de mai7 ne soient privatisées par l’Élysée et dépolitisées. Il faut que chacun·e prenne sa part du travail. Et l’un des objectifs de ce travail, comme l’a dit Claudette, c’est la radicalisation de la conscience politique des personnes noires. Pour moi, c’est l’une des priorités, au lieu d’essayer de convaincre l’État et les personnes blanches. Dans l’histoire, les luttes se sont construites via des groupes souvent minoritaires, composés de personnes extrêmement déterminées.

En 2026, en France, émerge ce qui ressemble de plus en plus à une communauté noire. Ça devient plus facile d’organiser les gens autour d’éléments positifs comme notre culture, mais aussi autour de ce qui nous réunit – c’est-à-dire être victimes de tous ces préjudices qui résultent de l’histoire des esclavages – et de demander réparation.


« L’histoire de l’esclavage a façonné nos sociétés. Les inégalités dans les outre-mer ou le racisme anti-Noir·es en France y sont directement liés. »
Aïssata Seck


Est-ce que vous croyez à la voie de la justice pour atteindre les réparations, à l’image des procédures engagées par le MIR ?

Fania Noël Il faut frapper le marteau partout. Le but ultime de la mobilisation politique, c’est certes de gagner. Mais il faut poursuivre les combats, même lorsqu’ils ne sont pas possibles à remporter du vivant d’une personne. Il faut pouvoir l’envisager à l’échelle de longues années, parce que l’État a tout son temps.

Une des victoires de la mobilisation politique, surtout sur des sujets comme celui des réparations, à l’image de la lutte des Palestinien·nes, c’est le fait que la question existe encore. Que chaque génération produise une lignée de personnes prêtes à s’organiser autour de ce combat pour permettre que, longtemps après nous, chacun·e puisse continuer à prendre sa part. La plus grande défaite serait que plus personne ne se mobilise.

Claudette Duhamel Je suis tout à fait d’accord. La reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité a été obtenue en 2001 : c’était hier. Après un combat de deux siècles. Le combat pour la réparation devrait prendre moins de temps, et nous allons le gagner. Je ne vais peut-être pas le voir, j’ai des cheveux blancs (rire), mais j’aurais mis ma pierre. Nous aurons planté les graines nécessaires pour que notre peuple soit, un jour, réparé. Et, finalement, que l’entièreté de la planète le soit parce que ça ne concerne pas seulement les peuples noirs.

Entretien mené par Maya Elboudrari le 6 juillet 2026 en visioconférence et édité par Sarah Benichou

20.10.2026 à 18:21

L’affaire Sarah : redéfinir le consentement des enfants

LE CORRE MAELLE
Tout commence par une affaire judiciaire qui aurait pu rester dans l’ombre en raison de sa terrible et non moins révoltante banalité. Elle constitue pourtant le point de départ d’une mobilisation […]
Texte intégral (4479 mots)

Tout commence par une affaire judiciaire qui aurait pu rester dans l’ombre en raison de sa terrible et non moins révoltante banalité. Elle constitue pourtant le point de départ d’une mobilisation massive et décisive dans la lutte contre les violences sexuelles.

Nous sommes le 24 avril 2017, à Montmagny, dans le Val‑d’Oise. Une collégienne de 11 ans rentre chez elle en passant par le parc de son quartier. C’est le milieu de l’après-midi, les cours ont fini plus tôt que prévu. Elle croise un homme qu’elle a déjà vu dans le voisinage. Il lui a déjà parlé à deux reprises. À nouveau, il entame la conversation, puis lui propose de le suivre chez lui. Elle accepte. L’homme de 28 ans la viole, une première fois dans la cage d’escalier de l’immeuble, puis dans son appartement. En état de choc, l’enfant rentre chez elle et raconte ce qui lui est arrivé à ses parents, qui portent plainte.

Le parquet décide de poursuivre l’homme pour atteinte sexuelle sur mineur·e, une définition juridique vague qui désigne un contact physique « à connotation sexuelle » – hors viol ou agression sexuelle – impliquant une victime de moins de 15 ans et une personne majeure sans violence, contrainte, menace ou surprise. Puisqu’elle a suivi l’homme sans contrainte, l’enfant est considérée comme consentante. Qualifiée de délit dans le Code pénal français, l’atteinte sexuelle sur un enfant de moins de 15 ans est punie de sept ans de prison et de 100 000 euros d’amende, alors que le viol est un crime qui, lorsqu’il est commis sur un·e mineur·e de moins de 15 ans, peut valoir vingt ans de réclusion. Une minimisation intolérable pour les parents de la victime qui se tournent alors vers l’avocate Carine Durrieu Diebolt, spécialiste des dossiers de violences sexuelles. « Ils sont venus me voir dans l’optique qu’on se batte pour obtenir la qualification pour viol », se souvient-elle.

Saisie de l’affaire en juin 2017, elle doit préparer rapidement l’audience prévue en septembre : « Il me fallait une stratégie pour convaincre les magistrats de revenir sur la qualification pour viol, en n’ayant pas le procureur de la République de mon côté. La tâche était difficile. » Elle écrit une tribune pour exprimer sa colère, espérant susciter l’indignation face à l’aberration de la situation  : « Et si la justice disait que votre enfant a consenti à des rapports sexuels avec un adulte ? » paraît sur le site Village juridique le 28 août. L’interpellation fait mouche, un journaliste de Mediapart s’intéresse à l’histoire. Le 25 septembre, veille de l’audience, il publie un article qui déclenche une tempête médiatique. À son arrivée dans la salle des pas perdus du tribunal de Pontoise, Carine Durrieu Diebolt tombe des nues : « Je n’avais jamais vu une nuée pareille de journalistes. Je n’étais pas du tout préparée à ça. Avec l’aide de la greffière, j’ai réussi à faire entrer la famille par-derrière pour les protéger. » Si l’audience est finalement renvoyée à la demande de la défense, cette journée marque le début de ce que les médias appelleront l’« affaire Sarah », du prénom d’emprunt attribué par Mediapart à la victime pour la protéger, qui restera le seul connu du grand public. Après l’interview accordée au journal en ligne, la famille ne parlera plus à la presse.

Une mobilisation portée par les féministes

Quand l’affaire éclate, à l’automne 2017, nous sommes quelques semaines avant les révélations du New York Times sur Harvey Weinstein, point de départ d’un déferlement mondial de témoignages de violences sexistes et sexuelles, porté par le hashtag #MeToo.

Une telle colère n’explose cependant pas sans signes avant-coureurs. En France, il y a eu l’affaire Dominique Strauss Khan (lire « L’affaire DSK, emblématique du sexisme à la française », Rose Lamy, La Déferlante no 1, mars 2021), puis l’affaire Baupin. « Ces couches d’indignation successives ont permis d’arriver à un stade où le changement opère », estime Madeline Da Silva. Cette ancienne élue municipale des Lilas (Seine-Saint-Denis) engagée contre les violences sexistes et sexuelles fait partie des militantes féministes qui ont œuvré, aux côtés d’associations comme Osez le féminisme ou le Collectif féministe contre le viol, pour que l’histoire de Sarah devienne l’objet d’un débat dont s’empare l’opinion. « À l’époque, je portais beaucoup de pétitions et j’ai senti très rapidement que ce scandale pouvait provoquer une vague d’émotions qui nous permettrait – contrairement à ce qui se passe le plus souvent – de sortir du fait divers pour aborder la dimension systémique des violences sexuelles sur les enfants. » Madeline Da Silva voit juste. Sa pétition rassemble en quelques semaines plus de 300 000 signatures (elle en compte aujourd’hui près de 600 000). Au point que, profitant de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le 25 novembre 2017, Emmanuel Macron, fraîchement élu président de la République, improvise une annonce : « J’ai une conviction personnelle que je veux vous partager, nous devons aligner l’âge de consentement sur celui de la majorité sexuelle, à 15 ans, par souci de cohérence et de protection des mineurs. »


« On avait décidé de se servir de l’affaire, de communiquer autour, et ça a joué un rôle dans le premier projet de loi. »
Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol


Le 13 février 2018, le tribunal correctionnel de Pontoise choisit de renvoyer le dossier à l’instruction en vue d’une requalification pour viol. C’est une première victoire pour Sarah et sa famille, qui sont alors épaulées et accompagnées par des militantes du Collectif féministe contre le viol (CFCV). « C’était important d’être là, se remémore sa présidente, Emmanuelle Piet. Le CFCV et d’autres associations féministes se mobilisaient depuis longtemps pour obtenir un changement dans la loi. On avait décidé de se servir de l’affaire, de communiquer autour, et ça a joué un rôle dans le premier projet de loi. »

Changer la loi en deux temps

Le mois suivant, Marlène Schiappa, secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, et Nicole Belloubet, garde des Sceaux, présentent en conseil des ministres leur projet de loi pour renforcer la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Le texte établit une série de mesures, dont l’une prévoit qu’une personne de moins de 15 ans sera présumée – et non reconnue d’office comme – non consentante à un rapport sexuel avec une personne majeure. Pour autant, cette présomption d’absence de consentement ne fixe pas de seuil d’âge de non-consentement. Une « loterie », regrette encore Carine Durrieu Diebolt, puisque c’est le juge qui doit dès lors apprécier le degré de « discernement nécessaire pour ces actes » de l’enfant au moment des faits. Chaque affaire de viol sur mineur·e sera alors jugée au cas par cas, sa maturité discutée à chaque fois. Un projet de loi « alambiqué », selon Emmanuelle Piet. En résumé, rien qui ne réponde véritablement à la demande des associations féministes d’une loi claire qui établisse un âge du consentement sexuel, comme c’est alors déjà le cas dans plusieurs pays, en Espagne ou au Canada.

Pour Alexandra Louis, députée La République en marche (LREM) à l’époque, la loi Schiappa votée en 2018 a eu le mérite d’ouvrir la voie : « Elle pose les premiers jalons, mais, effectivement, le texte en l’état n’était pas satisfaisant. On a dû se contenter d’une version limitée pour ne pas se prendre un mur constitutionnel. » La parlementaire est alors missionnée pour mener le rapport d’évaluation de la loi, à l’issue duquel plusieurs propositions sont déposées pour aller plus loin. Fin 2020, un texte déposé par la sénatrice Union des démocrates et indépendants (UDI) Annick Billon affiche un objectif plus ambitieux : « Le but de cette loi était de dire que c’est le majeur seul qui porte la responsabilité d’une relation sexuelle avec un mineur, insiste Alexandra Louis. Il n’y a pas à chercher la maturité d’un enfant, ni dans sa façon de s’habiller, de parler, ni à se demander s’il a repoussé l’adulte ou s’il a dit non. Cela paraît évident, mais, en réalité, ce n’est pas si simple. Il y avait à l’époque, et il y a encore, beaucoup de stéréotypes sur ce sujet. » Rapporteure de la proposition à l’Assemblée nationale, elle prend en compte les préconisations des associations et s’appuie sur les travaux de recherche en criminologie, en victimologie, en neurosciences pour comprendre la maturité cérébrale des enfants et leur capacité à consentir.

Texte du projet de loi dite « Schiappa », votée en 2018, qui prévoit, entre autres, qu’une personne de moins de 15 ans sera présumée non consentante à un rapport sexuel avec une personne majeure. Ce texte imparfait ouvrira la voie à la loi de 2021 qui fixera le principe du non-consentement avant 15 ans.
Crédit : Assemblée nationale

Si le seuil de l’âge du consente­ment à 15 ans fait rapidement consensus, la clause dite « Roméo et Juliette » va susciter plus de débats chez les parlementaires : elle vise à protéger les relations entre mineur·es et jeunes adultes des sanctions et établit un seuil de cinq ans d’écart d’âge en deçà duquel la question du consentement ne peut se poser, à l’exception des cas d’inceste, d’emprise, de contrainte ou d’exploitation sexuelle. Elle sera conservée dans la loi. Le 15 avril 2021, l’Assemblée nationale adopte en deuxième lecture la proposition de loi Billon, qui sera promulguée quelques jours plus tard.

Une affaire teintée de racisme

Quand Carine Durrieu Diebolt s’est emparée du dossier en 2017, elle a découvert une enquête préliminaire menée en un temps record, mais surtout à charge contre la collégienne, avec des questions « invraisemblables » des policier·es : « On lui a posé des questions fermées, avec plusieurs questions en une, comme “Est-ce que tu étais d’accord pour le suivre dans l’escalier, pour parler avec lui et pour avoir un acte sexuel avec lui ?” À la fin des auditions, on lui a demandé si elle avait pris du plaisir. » L’avocate juge la posture des policier·es « hostile » et considère qu’ils abordent la plainte avec un « biais défavorable, très stéréotypé ». Par exemple en commençant l’interrogatoire par une question sur sa fréquentation des réseaux sociaux.

Tout au long de la procédure, Sarah est victime d’adultification, c’est-à-dire qu’elle est perçue comme plus âgée qu’elle ne l’est réellement (lire le glossaire). Un biais souvent observé à l’égard des enfants racisé·es. Chez les petites filles noires, comme Sarah, cette adultification se traduit notamment par une hypersexualisation, laquelle s’inscrit dans un contexte politique plus large, comme le rappelle la sexologue Anaïs Alachède : « De par l’esclavage et la colonisation, les corps noirs sont fétichisés, exotisés et cela perpétue l’idée selon laquelle les femmes noires auraient des capacités, des compétences supérieures aux autres dans le domaine de la sexualité. » Sarah subit cette hypersexualisation, d’abord de la part de l’homme qui l’a violée, puis de la police et de la justice.


« Il n’y a pas à chercher la maturité d’un enfant, ni dans sa façon de s’habiller, de parler, ni à se demander s’il a repoussé l’adulte ou s’il a dit non. Cela paraît évident, mais en réalité, ce n’est pas si simple. »
Alexandra Louis, députée La République en marche


La dimension raciste du traitement judiciaire de l’affaire Sarah a longtemps été passée sous silence, y compris au sein des réseaux féministes mobilisés à l’époque. Constat ironique, lorsque l’on songe que c’est justement pour dénoncer les violences sexuelles commises sur les enfants noires que la lanceuse d’alerte et travailleuse sociale Tarana Burke a lancé le mouvement MeToo en 2006 – bien avant qu’il ne soit repris et médiatisé en 2017. « Il est évident que la dimension intersectionnelle est fondamentale dans la question des violences sexuelles sur mineurs, reconnaît Madeline Da Silva. On aurait dû travailler beaucoup plus la question du lien entre le racisme et les violences sexuelles sur les enfants, c’est une certitude. »

Pour Carine Durrieu Diebolt, les policier·es comme les magistrat·es ont lu l’affaire avec un biais de race mais aussi de classe : « Je crois que si la victime avait été issue d’un milieu bourgeois et blanc, auquel le procureur aurait pu s’identifier, jamais il n’aurait considéré que c’était une atteinte sexuelle sur mineure. » Sokhna Fall, vice-présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, voit dans ces biais l’absence de reconnaissance du « caractère systémique actif du racisme dans toute la société française ». C’est aussi la difficulté persistante de la justice à envisager son propre racisme qui est en jeu, selon elle : « C’est ce qu’on appelle aussi la fragilité blanche, soit la difficulté ou même l’impossibilité pour les blanc·hes de reconnaître leurs biais racistes, de peur d’apparaître à leurs propres yeux comme de “mauvaises personnes” [lire le glossaire]. Il faut au contraire ouvrir les yeux sur la place du racisme dans plein d’affaires de violences sexuelles, tant du côté des victimes que du côté des auteurs. » Dans l’affaire Sarah, la victime tout comme le violeur sont noir·es.

L’affaire Sarah va aussi permettre d’aborder des notions de psychotraumatismes : « C’est un des premiers procès où on a vraiment parlé de sidération [lire le glossaire] et dissociation traumatique », estime Carine Durrieu Diebolt.

La sidération mise en lumière

Quand elle reçoit le dossier de l’enquête menée après la plainte de Sarah, l’avocate découvre le compte rendu de l’examen mené aux unités médico-judiciaires : « Il est indiqué que la victime mineure est particulièrement dissociée, qu’elle est dans un état de déréalisation. Elle subit des actes, notamment un premier examen gynécologique, en étant complètement anesthésiée émotionnellement. Cela signifie qu’elle a subi un choc traumatique, alors qu’on est quelques heures après les faits. » Un élément capital « ni retenu ni exploité par le procureur de la République », regrette-t-elle. L’interprétation qui est faite de l’attitude de Sarah va jouer en sa défaveur et nourrir le doute sur sa crédibilité.

Pourquoi face à un agresseur sexuel, une victime ne se débat-elle pas ? Et pourquoi ne manifeste-t-elle pas d’émotions ni de tristesse a posteriori ? « Auparavant, que les victimes soient enfants ou adultes, la non-réaction était toujours interprétée comme un signe de consentement, puisqu’elles n’avaient pas réagi », rappelle Sokhna Fall. Or, la sidération est un mécanisme physique et psychique qui empêche justement de réagir face à un événement traumatisant, en l’occurrence « un danger pour la survie physique d’une personne, ou bien un danger pour sa survie psychique, parce que ce qui lui arrive est tellement incohérent, impensable ». Sokhna Fall ajoute un élément capital qui éclaire l’affaire Sarah et tant d’autres : « Le mécanisme de sidération sera d’autant plus fort quand la victime n’aura pas été en capacité de se méfier de l’agresseur : parce qu’elle lui fait confiance, parce que c’est un proche, parce que c’est un adulte et qu’elle est un enfant, soit toutes les raisons qui font que la victime n’identifie pas dès le départ la personne comme un danger. »

La dimension raciste du traitement judiciaire a longtemps été passée sous silence, y compris au sein des réseaux féministes mobilisés à l’époque.

Le 4 novembre 2022, près de cinq ans après les faits, le procès se tient enfin devant la cour criminelle départementale du Val‑d’Oise. La loi Billon, votée un an plus tôt, n’étant pas rétroactive, les débats vont donc se concentrer sur une question : le prévenu pouvait-il avoir conscience de l’âge de la victime ? Carine Durrieu Diebolt se souvient d’une défense déterminée à « salir » Sarah, à montrer que, du haut de ses 11 ans, elle avait déjà une expérience sexuelle. Dylan Slama, l’avocat de la défense, dénonce de son côté la surmédiatisation d’un procès où « l’opinion publique est entrée dans l’enceinte judiciaire ». « La prise de parole d’un ministre, les mouvements militants, tout ça a influé sur une décision de justice », assure-t-il. Son client, intérimaire et père de famille, est condamné à huit ans de détention, et le tribunal reconnaît à Sarah le statut de victime : elle « n’avait pas la maturité et le discernement pour consentir à une relation sexuelle avec un adulte ». Le procès en appel se tient en mars 2024. Cette fois, la presse ne se déplace pas en masse pour suivre l’audience. La défense, assurée cette fois par Gustave Charvet, entend mettre au cœur du débat l’attitude de Sarah ou encore son apparence physique : « Je maintiens qu’on était sur une atteinte sexuelle sur mineur et que le choix initial du parquet était le bon », estime l’avocat. La peine est finalement réduite à six ans d’emprisonnement. Une décision « plus proche d’une peine pour atteinte sexuelle que d’une peine pour viol sur mineur » aux yeux de la défense.

Un jalon dans un long combat

Près de dix ans après le début de cette affaire, Carine Durrieu Diebolt salue le courage de sa cliente, âgée désormais de 20 ans : « Elle a traîné ce poids pendant toute son adolescence et sa vie de jeune fille. Pourtant, elle a fait l’effort de venir à toutes les auditions, à toutes les audiences, à toutes les expertises. Sa parole a été constante. Il faut que la justice traite ces dossiers de manière beaucoup plus rapide. C’est trop long, bien trop long, une procédure de sept ans pour une enfant de 11 ans. » Sept années durant lesquelles l’avocate aura travaillé à protéger l’anonymat de sa cliente face à une médiatisation violente. Ni le véritable nom ni le visage de Sarah n’ont jamais été révélés. Après avoir obtenu la reconnaissance de la justice, Sarah, qui ne souhaite plus évoquer publiquement cette histoire, a pu terminer ses études et travaille aujourd’hui dans les services à la personne.

Le 15 avril 2021, Isabelle Santiago, députée du Parti socialiste, s’adresse à un hémicycle quasiment vide lors de la deuxième séance publique d’examen de la proposition de loi visant à protéger les mineur·es des crimes et délits sexuels. La loi est adoptée le 21 avril 2021.
Crédit : Portail vidéo de l’Assemblée nationale

Avec la loi de 2021, la France a‑t-elle rattrapé son retard sur la question du non-consentement des enfants ? Depuis, l’atteinte sexuelle est moins fréquemment utilisée par les parquets, au profit des caractérisations de viol et d’agressions sexuelles. « C’est une avancée structurelle, assure Madeline Da Silva, mais ça n’est pas du tout suffisant. La loi protège enfin le parcours juridique des mineurs, mais à aucun moment, elle ne va empêcher un pédocriminel d’avoir une relation sexuelle avec un mineur. L’affaire Lyhanna vient de montrer à quel point une loi ne suffit pas. Augmenter ou alourdir les peines de prison ne dissuade pas un pédocriminel de passer à l’acte. » La militante regrette que les effets d’annonce ne soient jamais suivis de moyens concrets : « Les féministes répètent depuis dix ans que pour lutter contre les violences sexuelles sur les mineurs, il faut un plan d’urgence, il faut prévenir, il faut repérer les enfants victimes dans les écoles, il faut traiter les situations quand elles arrivent dans les commissariats. »

Comme un écho à l’affaire Sarah, l’affaire Lyhanna a donné lieu à une réponse législative avec la proposition de loi intégrale contre les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants. Examinée en octobre à l’Assemblée nationale, elle est en passe d’être vidée de sa substance – alors même que le texte était déjà jugé très insuffisant par certaines féministes. À presque une décennie d’intervalle, traversée par MeToo, ces affaires montrent l’une et l’autre comment un fait – qualifié de « fait divers » – porté par les associations féministes peut impulser un changement législatif. Elles démontrent aussi, malheureusement, la persistance de la difficulté des adultes à entendre la parole des enfants victimes. Et à la croire.

L’affaire Sarah en 7 dates

Mars 2016

Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes émet un avis en faveur de l’instauration d’un seuil d’âge en dessous duquel les mineur·es sont présumé·es ne pas avoir consenti à un acte sexuel avec une personne majeure.

Avril 2017

Sarah est violée par un homme de son quartier, alors qu’elle rentre du collège. Ses parents portent plainte. L’homme de 28 ans est poursuivi pour atteinte sexuelle.

Septembre 2017

La veille de l’ouverture du procès, un article de Mediapart déclenche une vague d’indignation. Les associations féministes s’emparent de l’affaire.

Novembre 2017

Emmanuel Macron annonce sa volonté d’établir dans la loi le seuil d’âge de non-consentement à 15 ans.

Août 2018

La loi Schiappa est votée. Elle contient une disposition de présomption de non-consentement dans les relations entre majeur·es et mineur·es de moins de 15 ans.

Avril 2021

La loi visant à protéger les mineur·es des crimes et délits sexuels et de l’inceste est adoptée le 21 avril : aucun adulte ne peut se prévaloir du consentement sexuel d’un enfant de moins de 15 ans, ou de moins de 18 ans en cas d’inceste.

Novembre 2022

Le violeur de Sarah est condamné à huit ans de prison, une peine réduite à six ans lors du procès en appel, en mars 2024.

20.10.2026 à 17:49

Morts au travail : celles qui restent

Manon Boquen
Les photos de Jean-Luc sont encadrées sur une table-autel, dans l’entrée de ce pavillon de la banlieue de Brest (Finistère). Ici et là, des témoignages de son amour pour Corto […]
Texte intégral (4409 mots)

Les photos de Jean-Luc sont encadrées sur une table-autel, dans l’entrée de ce pavillon de la banlieue de Brest (Finistère). Ici et là, des témoignages de son amour pour Corto Maltese s’affichent sur les murs et les étagères, remplies de bandes dessinées du marin.

Ce sont les quelques traces qu’Isabelle et Coline Lousteau, son ex-épouse et sa fille, ont gardées de lui. Jean-Luc Lousteau est mort en 2013 après un accident sur la base navale militaire de l’île Longue (Finistère), où il travaillait. « Pendant longtemps, je n’ai pas pu jeter ses affaires, ses vêtements, ses souvenirs. Et puis, l’année dernière, alors que j’achetais ma maison avec la vente de l’appartement de mon père, je me suis dit qu’il fallait avancer », raconte Coline, 25 ans, les joues inondées de larmes. À ses côtés, Isabelle, l’ex-compagne, aux yeux rougis, enrage : « J’aurais pu accepter un accident de voiture, la faute à pas de chance, quelque part. Mais là, non : on ne va pas au travail pour mourir. »

Le 12 juillet 2013, la terrible nouvelle s’est abattue sur la famille du quinquagénaire. Alors que Jean-Luc Lousteau sécurisait un tube lance-missile sur un sous-marin nucléaire, la chute du garde-corps d’une grue lui a sectionné la moelle épinière. Un accident du travail mortel tel qu’il s’en produit plusieurs centaines en France chaque année, et dont le décompte est très en deçà de la réalité (lire l’encadré). Ils sont en constante augmentation et « concernent à plus de 90 % des hommes dans tous les secteurs », selon l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail dans un rapport sur les accidents du travail de 2022.

Matthieu Lépine, professeur d’histoire-géographie, relève chaque jour les accidents mortels dans la presse locale et diffuse ces chiffres sur les réseaux sociaux. Il a fait de ce travail de recensement un livre, L’Hécatombe invisible. Une enquête sur les morts au travail (Seuil, 2023). Alors que « le BTP, l’industrie, les transports, l’agriculture sont les secteurs les plus touchés et [que] leur main‑d’œuvre est surtout masculine », il observe que, « dans presque 100 % des cas, lorsque des familles [le] contactent, ce sont des femmes qui [lui] écrivent ». Des mères, des sœurs, des filles, qui doivent faire face à la justice et aux employeurs. Ceux-ci sont en effet tenus, selon le Code du travail, à une obligation générale de santé et de sécurité. Si elle n’est pas respectée, ils s’exposent à des condamnations sur le plan pénal et à des indemnisations civiles pour la famille de la victime.

Une photo d'un homme blanc dans un cadre tenue par deux paires de mains.
Coline et Isabelle Lousteau tiennent un portrait de Jean-Luc Lousteau.
Crédit : Louise Quignon pour La Déferlante

« La seule chose que je veux entendre dire, c’est que cette mort n’aurait pas dû avoir lieu et que l’entreprise est responsable », tance Isabelle Lousteau. Treize ans que la comptable attend l’issue du procès et qu’elle se bat avec sa fille, Coline, pour une reconnaissance de la faute de l’employeur, sous-traitant de l’armée, dans l’accident de Jean-Luc Lousteau, qui avait déjà perdu un doigt au travail quelques mois plus tôt.

Les suites de son décès, qui a occasionné des conflits dans la famille, les ont malmenées toutes les deux. Mère et fille se sont finalement retrouvées pour le combat judiciaire alors que le fils est resté à l’écart. Cette répartition genrée des rôles n’étonne guère la sociologue et historienne à l’Iris-Université Sorbonne Paris Nord, Anne Marchand : le combat de ces femmes, « c’est le care : prendre soin, permettre la continuation de la vie, de l’organisation familiale. La charge n’est pas seulement dans le travail à faire, mais également dans le travail émotionnel et dans la responsabilité qui incombe à ces femmes. »

Delphine T.* a elle aussi pris en charge les suites du décès de son fils de 18 ans, Paul*, survenu sur son lieu de travail saisonnier en 2022. La nouvelle l’a « anéantie », confie-t-elle dans son salon, face au guéridon recouvert des photos de son aîné disparu, et lui a « fait perdre le goût à la vie ». Le plus difficile à endurer pour elle, c’est de ne pas pouvoir parler de cet être si cher avec son mari et sa fille, qui préfèrent éviter le sujet. « Je sais qu’il faut avancer, qu’on ne peut pas vivre avec le passé, mais c’est quand même une partie de nous », s’excuse-t-elle, submergée par l’émotion. À la douleur de penser chaque jour à mettre une assiette de moins sur la table s’ajoute le manque d’informations pour mener à bien les démarches en justice. Delphine T. a ainsi appris trop tard qu’il existait un délai de prescription de deux ans pour la reconnaissance des préjudices subis par le pôle social du tribunal judiciaire, cette instance qui verse des dommages et intérêts aux ayants droit de la victime.

Rester debout

En 2023, cherchant de l’aide pour continuer le combat sur le plan pénal, Delphine T. est tombée sur le Collectif familles stop à la mort au travail. Né en 2022, il rassemble une quarantaine de familles – en très grande partie des femmes – dont un·e proche est mort·e au travail. L’objectif ? Se soutenir, s’entraider et alerter l’opinion publique sur l’« hécatombe » documentée par Matthieu Lépine. Delphine T. est alors accompagnée par un cabinet d’avocates spécialisé dans le droit du travail, le cabinet Nicolau, qui propose des rendez-vous collectifs et des permanences individuelles gratuites aux parent·es pour les informer sur les démarches à suivre. « J’ai noté pendant une des dernières réunions qu’il n’y avait que des participantes. Et que, quand il y avait des fratries impliquées, c’était souvent les sœurs que l’on voyait », déclare l’avocate Delphine Sanchez Moreno, du cabinet Nicolau. Les délais des démarches sont dissuasifs, relève-t-elle par ailleurs, mais « lorsque la personne est décédée, il y a une forme de reconnaissance symbolique à gagner pour les proches ».

Delphine T. a donc fait appel au cabinet Nicolau et retrouve un mince espoir après avoir été rongée par la culpabilité. « On m’a imprimé dans le cerveau que c’était la faute de Paul s’il était décédé », raconte-t-elle. « Dans l’imaginaire de beaucoup de gens, l’accident du travail est considéré comme allant de soi, on entend dire que le risque zéro n’existe pas », déplore Matthieu Lépine. Le lanceur d’alerte, comme on le qualifie souvent, dénonce le traitement de cette mortalité au travail « toujours sous l’angle du fait divers, toujours sous l’angle de la faute individuelle ». Alors que, selon lui, il s’agit clairement d’un « fait social majeur ».


« On attend des hommes qu’ils supportent la pression et qu’ils prennent des risques face aux dangers. »
Haude Rivoal, sociologue et autrice


Le secrétaire CGT de la Fédération nationale des salariés de la construction, bois et ameublement, Frédéric Mau, abonde : « C’est bien simple : le prolétariat était sacrifiable hier, il l’est aujourd’hui, il le sera demain. » Selon lui, les employeureuses font courir les risques d’accident à « une population invisibilisée par l’ubérisation du travail », en faisant appel à une « cascade de sous-traitants, quand ce ne sont pas des travailleurs sans papiers ».

Magda, Laura et Ophélye* font le même constat. La mère et ses deux filles ont perdu leur fils et frère, Tennessee, électricien en intérim de 28 ans, en 2022 à Acigné, près de Rennes. « Titi », comme elles l’appellent encore avec tendresse, a été percuté à bord d’une nacelle élévatrice par un convoyeur aérien qui tournait à vide sur un chantier d’extension d’usine. « C’est le rendement au détriment de la santé, on pousse les ouvriers à en faire toujours plus », déplore Magda, un tee-shirt du Stade rennais floqué du nom de son fils ­– un fan du club de foot breton – sur le dos.

Des vies qui pèsent peu face au profit

La tragédie, dont elles ont appris le détail par la presse, a renforcé les liens de ce trio de femmes soudé et encore bouleversé par l’événement. Elle les a également révoltées, quand elles ont découvert les nombreux manquements à la sécurité relevés par l’enquête sur le chantier. À cela s’est ajouté le mépris de l’employeur, « qui n’a même pas osé nous regarder dans les yeux pendant le procès ». « On dirait que ça vaut moins cher de payer une amende que de mettre tout en place pour qu’un accident comme ça n’arrive pas », s’indigne Laura, 30 ans, la cadette. C’est elle qui a pris en charge toutes les démarches administratives après la mort de son frère « car les papiers, ça [la] connaît ».

« L’accident mortel au travail, avance la sociologue Anne Marchand, est l’indice extrême de la faillite du respect du droit du travail. » Pour la chercheuse, plusieurs critères peuvent en partie expliquer ces décès, qui touchent parfois de très jeunes stagiaires ou apprentis de 15 ou 16 ans, à l’image d’Axel Darthenay, stagiaire de seconde écrasé par une palette dans un magasin Gifi à Saint-Lô en 2025, ou de Calvin Simon, un autre adolescent, écrasé par un chariot élévateur lors d’un stage dans une entreprise de BTP à Bagnols-sur-Cèze (Gard) en avril 2026. L’organisme de santé et sécurité au travail INRS indique à ce sujet que « les salariés de 15 à 24 ans ont 1,5 fois plus d’accidents du travail que le reste de la population ». Anne Marchand explique cette surmortalité par des dérogations de plus en plus nombreuses au Code du travail, une inspection du travail elle-même en sous-effectifs et en grande souffrance, des sanctions financières « sans doute pas assez dissuasives ». Sans compter l’externalisation, pratiquée de façon croissante par les entreprises. Ces dernières s’appuient sur des intérimaires, des sous-traitants, voire des autoentrepreneureuses pour effectuer diverses tâches, parmi « les plus exposées au risque », précise-t-elle. Cela dans une « organisation du travail qui oblige à aller vite » et alors que les injonctions à la virilité « amènent les hommes à se dépasser. On attend d’eux qu’ils supportent la pression et qu’ils prennent des risques face aux dangers », souligne la sociologue Haude Rivoal, autrice de La Fabrique des masculinités au travail (La Dispute, 2021).

Morts au travail : des chiffres largement sous-estimés

Le nombre de morts au travail est largement sous-évalué en France, puisqu’il n’existe pas de comptage global de ceux-ci. Le régime général de l’Assurance maladie en recensait 764 en 2025 contre 733 en 2019. Mais il ne prend pas en compte de nombreux secteurs d’activité, dont l’agriculture – un des plus accidentogènes –, la pêche ou la fonction publique. Impossible dès lors de savoir combien de personnes sont victimes d’« employicide » chaque année en France.

Une opacité dénoncée par le Collectif familles stop à la mort au travail, qui déplore l’« invisibilisation » de la mort au travail. C’est aussi ce que Frédéric Mau, représentant fédéral CGT des métiers du bâtiment, constate dans sa branche d’activité, parmi les plus dangereuses en France : « Les intérimaires, les travailleurs détachés, les travailleurs sans papiers… ceux-là ne sont pas comptabilisés. » Le syndicaliste dit recevoir tous les jours des annonces de décès sur les chantiers et voir régulièrement des « vidéos de cercueil qui rentrent dans les pays d’origine des ouvriers ». La première mesure portée par le Collectif familles stop à la mort au travail et les parlementaires européen·nes de La France Insoumise vise d’ailleurs juste : pour endiguer cette surexposition aux risques, elle est de « réviser et systématiser les données récoltées au niveau européen concernant les accidents du travail et l’employicide ».

De quoi déresponsabiliser les employeurs ? Magda et ses filles le croient, elles qui ont fait appel du jugement prononcé par le tribunal correctionnel de Rennes en décembre 2025 à l’égard des deux sociétés impliquées dans la mort de Tennessee, condamnées à verser 800 euros chacune pour le préjudice moral subi par la famille. « C’est largement insuffisant », plaident celles qui ont fait de la disparition de Tennessee un moyen d’alerter sur cette surexposition aux risques d’accidents mortels, qui touche la France plus qu’aucun autre pays de l’Union européenne (UE).

Des morts politiques

« Je me bats pour éviter que ça recommence. Si ça peut sauver ne serait-ce qu’une vie, ce sera déjà bien », avance Magda. La quinquagénaire a rejoint le Collectif familles stop à la mort au travail, a assisté aux procès intentés par d’autres membres de l’association et a participé à une marche blanche en hommage à un homme mort au travail à Concarneau.

L’ex-ouvrière dans le bâtiment fait aussi de la prévention quand l’association a, de son côté, transformé la mort au travail en question politique en alertant élu·es et pouvoirs publics. Elle a récemment obtenu de parlementaires européen·nes de La France insoumise (LFI) une résolution sur le sujet, qui vise à inscrire dans l’agenda politique une lutte plus vigoureuse sur la mortalité au travail dans l’UE. « Dès lors que les familles de victimes se sont saisies du sujet, nous avons pu avancer à petits pas dans l’éradication de ce fléau », décrit Marina Mesure, eurodéputée LFI et ancienne syndicaliste CGT construction, qui se bat contre la mort au travail depuis de longues années.

Trois femmes racisées tiennent la photo encadrée d'un jeune homme racisé.
Dans le cadre tenu par sa famille, une photo de Tennessee, mort à bord d’une nacelle élévatrice à Acigné, près de Rennes, en 2022. Crédit : Louise Quignon pour La Déferlante

La feuille de route que l’élue porte avec d’autres parlementaires européen·nes contient 14 mesures pour combattre « le crime d’employicide », comme ils et elles souhaitent qu’il soit nommé : renforcer les effectifs de l’inspection du travail, écarter les entreprises condamnées des marchés publics, « limiter, voire interdire la sous-traitance », ajoute Marine Mesure, ou encore mettre en place un fonds de soutien aux familles des victimes financé par les employeurs. « Nous voulons que l’action de l’Union européenne sur la santé et la sécurité au travail soit prioritaire », affirme l’eurodéputée, qui a choisi de soumettre chacune des résolutions séparément plutôt que de tenter de faire voter un texte complet, « qui aurait peu de chance de passer ». L’une de ces résolutions, votée en juin 2026, va déjà voir le jour : l’instauration d’une journée en souvenir des victimes des accidents du travail, le 8 août. Une avancée, même si, insiste le lanceur d’alerte Matthieu Lépine : « On ne peut pas se cantonner à des mesures symboliques. »

Rendre l’affaire publique

Pour Takounda et Arnaud Ngangro-Struillou, rendre public le drame doit être systématique pour que les choses changent. Le couple vit encore dans sa maison près de Morlaix (Finistère), entouré des affaires de leur fils, récupérées dans son appartement. Clément a perdu la vie en 2023 après un accident survenu dans une ferme maraîchère à La Roche-Maurice (Finistère). Une machine agricole « de bric et de broc », fabriquée par un garagiste du coin, a happé celui qui, à 28 ans, enchaînait les CDD depuis cinq ans et sortait tout juste d’un arrêt de travail pour une tendinite. « Il m’avait dit que c’était sa dernière saison… », se rappelle la mère de ce garçon « gentil, aimé de tous, grand lecteur ».

Au décès de son fils, Takounda Ngangro-Struillou s’est effondrée au point de ne plus s’alimenter. Elle est désormais déclarée en invalidité au travail. Son mari, Arnaud, et leur fille, Erena, ont maintenu le foyer à flot. Ce n’est que plus tard que la famille s’est tournée vers une avocate pour entamer des démarches judiciaires. « On veut que l’employeur et le fabricant de la machine soient condamnés très sévèrement et que ça se sache ! », explique le père de famille de 53 ans, alors que son épouse, du même âge, regrette le peu d’écho de l’affaire : « Jusqu’ici, c’est comme si les médias et les politiques cachaient ce qu’il s’était passé. » Un premier jugement en mai 2026 a reconnu l’employeur et le mécanicien coupables de la mort de Clément Ngangro-Struillou, décrivant par la même occasion l’absence de formation à la sécurité des ouvrier·es agricoles de la ferme. Le fabricant de la machine a fait appel. Pas de quoi entamer la volonté de Takounda Ngangro-Struillou, qui a apporté une série de photos de son fils au tribunal : « Le procès est éprouvant psychologiquement, mais j’ai dit que j’irais jusqu’au bout. »

Deux gommes et une femmes blanches posent dans un champs breton. L'homme de droite tient dans les bras un gros classeur gris débordant de papiers.
René Louail, Édith Le Goffic et Serge Le Quéau (de gauche à droite) se battent depuis six ans pour faire reconnaître la faute inexcusable de l’employeur pour la mort de Gwenaël Le Goffic, intoxiqué par des insecticides interdits sur son lieu de travail.
Crédit : Louise Quignon pour La Déferlante

Édith Le Goffic a elle aussi accepté de mettre en lumière dans les médias son combat de plus de six ans pour faire reconnaître la faute inexcusable de l’employeur après le décès de son mari, Gwenaël Le Goffic. Un jour de mars 2014, son conjoint s’est donné la mort sur son lieu de travail, l’entreprise de nutrition animale Nutréa de Plouisy (Côtes‑d’Armor). À 41 ans, le chargé de produits médicamenteux pour porcelets, qui enchaînait d’éreintantes journées, avait été intoxiqué deux mois plus tôt par des insecticides interdits sur son lieu de travail, comme d’autres salariés. Gwenaël Le Goffic, à bout, a laissé un mot à sa compagne sur la même étiquette bleue que les poussières des substances nocives qu’il avait inhalées à son poste. Comme une alerte sur les conditions de travail qu’il avait endurées et qui l’ont conduit à ce geste fatal. « Très vite, j’ai voulu aller voir le bâtiment où cela s’était produit », décrit avec émotion Édith Le Goffic. La scène l’a choquée : « Il n’y avait pas d’extracteur de poussières, pas de gants, pas de masque, aucune protection. Je me suis dit que ce n’était pas possible de travailler dans de telles conditions. »

Dès lors, Édith Le Goffic s’est battue. Pour la mémoire de son mari, épuisé par son travail, et pour ses deux enfants, avec les autres salarié·es contaminé·es aux pesticides. Elle a refait toute l’enquête. A pris contact avec d’ancien·nes collègues malades. S’est rapprochée du syndicat Sud Solidaires de Saint-Brieuc, qui menait la bataille judiciaire face à ce géant de l’agroalimentaire breton. Ensemble, et avec le Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest, qui venait de naître, elle est allée devant les tribunaux jusqu’à obtenir la reconnaissance de la faute inexcusable de l’employeur quant au décès de son mari. Elle s’est même rendue à Bruxelles pour plaider leur cause. « Rien ne m’aurait arrêtée », avance-t-elle, quand, à ses côtés, le président du syndicat Sud Solidaires, Serge Le Quéau, la décrit comme une « sentinelle » sur la question de la santé et de la sécurité au travail. « Le combat d’Édith montre qu’on ne peut pas empoisonner les gens impunément », lance son autre voisin de table, le paysan et syndicaliste René Louail, qui a fait partie de cette lutte menée en commun dès les débuts. De cette lutte aussi environnementale que politique, Édith Le Goffic, qui n’ose se dire « fière »,
a conservé minutieusement chaque article. De quoi se souvenir du travail accompli. Et surtout de quoi ne pas oublier les raisons qui l’ont menée jusqu’ici : « Je n’ai pas envie que d’autres personnes vivent ce que j’ai vécu. »

* La famille a souhaité garder l’anonymat.

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