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27.07.2026 à 09:08

À Strasbourg, Un van contre les inégalités menstruelles

Malwenn Cailliau
Il est un peu plus de 13 heures à la cafétéria du centre social et culturel (CSC) du Neuhof. Dans sa longue robe à fleurs rouges, roses et bleues, Camille Michel […]
Texte intégral (2752 mots)

Il est un peu plus de 13 heures à la cafétéria du centre social et culturel (CSC) du Neuhof. Dans sa longue robe à fleurs rouges, roses et bleues, Camille Michel peaufine les éléments nécessaires à la sortie du van de l’association dont elle est membre.

Une boîte de culottes menstruelles noires entre les mains, elle explique la façon dont les sous-vêtements sont rangés : « Là, il y a un point bleu pour les flux modérés, et là, c’est rouge pour les flux abondants. » Face à elle, Estelle Hilt, infirmière et intervenante à ses côtés aujourd’hui, prend note. Ce lundi 27 avril, c’est la deuxième sortie du mois pour le van : un camion blanc de 30 mètres carrés, spécialement conçu et aménagé pour l’association Hugeia – du nom de la déesse grecque de la santé – dans le but d’aller à la rencontre des habitant·es pour parler de santé et de précarité menstruelles. À 13 h 15, les thermos de café sont chargés, les affiches et les flyers, roulés dans un coin. C’est parti, direction la place Marschallhof, à quelques rues du CSC.

Sur cette place, une petite aire de jeux, un city-stade désert et deS tours HLM de cinq, six ou huit étages, comme l’emblématique « Demi-lune » du Neuhof, un immense bâtiment construit à la fin des années 1960 et rénové en 2021. Nous sommes en plein cœur d’un quartier prioritaire de la ville (QPV), où 51 % des 16 000 habitant·es vivent sous le seuil de pauvreté et où plus d’un tiers des familles sont monoparentales.

La prévention de proximité

« L’idée, c’est d’être là pendant le temps de l’école, comme ça les mamans peuvent passer avant d’aller chercher leurs enfants », explique Camille Michel, la travailleuse sociale de 45 ans à l’origine du projet Hugeia, qui a vu le jour en 2024. Porté par une structure d’incubation sociale strasbourgeoise (Edifis), il a reçu le soutien financier de fondations privées et des subventions publiques à hauteur de 200 000 euros par an. « Ces dernières années, j’ai eu des échanges avec des mamans et des jeunes filles au CSC, poursuit la travailleuse sociale. J’ai réalisé qu’il y avait une immense méconnaissance des règles, et une grande précarité. J’ai par exemple rencontré des jeunes femmes qui ne portaient qu’une seule protection hygiénique toute la journée pour des raisons financières. » Camille Michel se lance alors dans le projet du van itinérant, pour parler précarité menstruelle aux habitant·es.

En 2023 en France, 31 % des personnes menstruées – soit 4 millions de personnes – étaient concernées par la précarité menstruelle selon l’association Règles élémentaires. Un chiffre qui grimpait à 44 % pour les 18–24 ans, mais qui devrait baisser avec la mise en application, à partir de septembre 2026, d’une loi promulguée il y a trois ans sur le remboursement par l’Assurance-maladie, partiel ou intégral, des protections périodiques réutilisables (coupes ou culottes menstruelles) pour les moins de 26 ans et pour les bénéficiaires de la complémentaire santé solidaire.

A gauche, Estelle Hilt, une femme blanche, montre des culottes mentruelles à Shiam Ozzine, une femme voilée, à droite. Elles sont dans un van.
Estelle Hilt, bénévole de l’association Hugeia, discute avec Siham Ozzine, qui « aime l’échange avec les autres femmes » que permet la présence du van, notamment autour de la ménopause.
Crédit : Mathilde Cybulski pour La Déferlante

Les protections réutilisables, Camille Michel en est une fervente ambassadrice. Courant 2025, la quadragénaire scelle un accord avec le fabricant JHO pour la fourniture de culottes menstruelles bio. Et, dès l’automne, le van aménagé sillonne le quartier. « On sait que le prix d’achat de ces culottes est un frein [entre 35 et 45 euros l’unité, selon les marques]. On en offre une et on accompagne les personnes dans ce changement de pratique, souvent source d’appréhension », détaille la travailleuse sociale. En six mois, 90 culottes ont été distribuées, et une centaine de femmes rencontrées.

Parmi elles, Siham Ozzine, 43 ans, mère de trois enfants, de 13, 16 et 17 ans. Cette Marocaine installée à Strasbourg depuis ses 11 ans vient saluer l’équipe, qu’elle connaît déjà. Elle ne voulait pas « reproduire le tabou instauré par [s]es parents autour des règles ». Alors le van d’Hugeia, elle trouve ça « génial » : « Moi, ce que j’aime, c’est l’échange avec les autres femmes. La dernière fois, j’ai parlé de la ménopause avec une autre maman. Je m’en approche, et ça m’a fait du bien d’en discuter. » La quadragénaire est pourtant suivie par un médecin généraliste et un gynécologue en centre-ville, ce qui est loin d’être le cas pour la majorité des habitantes du quartier. « Mais ici, dit-elle, c’est pas pareil, c’est pas un lieu de santé, je ne suis pas seule face au médecin, on est entre femmes, et c’est en bas de chez nous ! »

Un van blanc, dont le auvent est déplié et sur lequel des affiches sont collées, est garé devant une pelouse.
Le van aménagé de l’association Hugeia s’installe sur la place Marschallhof, à Strasbourg. Il y restera tout l’après-midi pour que les habitant·es puissent s’informer sur la santé menstruelle.
Crédit : Mathilde Cybulski pour La Déferlante

Une passante s’approche lentement. « Vous donnez quoi, vous ? Des kebabs ? » Camille Michel sourit et commence son topo de présentation d’Hugeia. « Les règles ? Ah, mais moi, ça fait longtemps que c’est fini ! » répond en riant l’élégante septuagénaire, en veste cintrée rouge. « D’accord, et vous allez bien ? » interroge subtilement la travailleuse sociale. Janillia* se met alors à parler, sans s’arrêter. Elle raconte ses premières règles, vécues comme un drame sur son île natale en Guadeloupe, celles de ses filles, moins taboues, et enfin sa ménopause, survenue alors qu’elle travaillait encore dans une crèche à Strasbourg : « Au début on est contentes de ne plus avoir ses règles, mais après c’est difficile, on a chaud, on déprime… » Estelle Hilt, l’infirmière, écoute avec attention la conversation.

Lutter contre les inégalités de santé

Après le passage de deux femmes venues se renseigner sur les perturbateurs endocriniens présents dans les serviettes hygiéniques, la jeune femme prend quelques minutes pour répondre à nos questions. « Il serait temps que l’État comprenne : c’est évident que plus on est précaires, moins on est en bonne santé ! » s’insurge l’infirmière de 36 ans, qui affirme voir ces inégalités lors de chaque sortie du van : « Ici, les gens ont plus de maladies chroniques, plus de diabète, plus de troubles de santé mentale, plus de maladies métaboliques… » Des affirmations confirmées par la sociologue Maud Gelly, chercheuse au CNRS, qui travaille depuis quinze ans sur les inégalités sociales et territoriales de santé : « Les problèmes de santé sont plus fréquents et plus graves dans les classes populaires et parmi les personnes d’origine étrangère », rappelle la chercheuse, qui fut également médecin généraliste dans un centre du Planning familial en Seine-Saint-Denis pendant vingt ans. Là encore, les chiffres sont sans appel : un ouvrier sur quatre meurt avant 65 ans, contre un cadre sur huit. « Ensuite, il y a ce que le sociologue Luc Boltanski décrit comme “les usages sociaux du corps”, c’est-à-dire que les classes populaires perçoivent les symptômes de la maladie plus tardivement que les autres, uniquement quand la maladie empêche vraiment le fonctionnement du corps au travail. » Enfin, souligne Maud Gelly, « de plus en plus de travaux en sociologie montrent que les professionnel·les de santé, notamment les médecins, délivrent des soins en quantité et en qualité inégales aux patient·es, selon leur position dans les rapports de classe, de race et de genre ».

Estelle Hilt illustre l’utilité plus large du van : « Être ici, à proximité des habitant·es, nous permet d’être dans l’écoute. Je vais parfois parler de santé mentale à une femme. C’est un sujet tabou, donc il faut l’aider à déculpabiliser, lui dire que c’est banal de prendre des antidépresseurs, et que c’est parfois nécessaire. » L’infirmière informe également les habitant·es sur certaines pathologies peu connues, telles que les maladies hormonodépendantes : le syndrome prémenstruel (SPM), ou encore le trouble dysphorique prémenstruel (TDPM), qui entraîne une atteinte fonctionnelle et une détresse significative.

Rosetta, une femme blanche d'une cinquantaine d'année, dans le van d'Hugeia.
Rosetta*, habitante du quartier du Neuhof, à Strasbourg, visite le van d’Hugeia et récupère une culotte menstruelle.
Crédit : Mathilde Cybulski pour La Déferlante

« Je me retrouve souvent face à des femmes qui me confient avoir extrêmement mal pendant leurs règles. C’est le moment où j’aborde le sujet de l’endométriose. » Cette maladie inflammatoire chronique cause des douleurs intenses pendant les menstruations, des saignements très abondants et des douleurs pelviennes. Elle est largement sous-diagnostiquée et constitue l’un des angles morts les plus criants de la santé des femmes en France, en particulier dans les QPV. « Je sais que le parcours de soin qui les attend est long et compliqué, glisse l’infirmière, mais je leur dis de ne pas lâcher l’affaire, et, évidemment, je réoriente vers un médecin généraliste – faute de cabinets gynécologiques dans le quartier. » D’après le ministère de la Santé, les personnes touchées par l’endométriose – environ 10 % des personnes menstruées – attendent en moyenne sept ans avant qu’un diagnostic soit posé.

L’endométriose, c’est justement ce dont souffrirait la fille aînée de Rosetta*. Assise sur un banc un peu plus loin sur la place, cette jeune grand-mère de 50 ans regarde sa petite-fille de 4 ans jouer. Camille Michel est venue jusqu’à elles, pour leur donner un flyer Hugeia ainsi qu’un coloriage pour la petite Ceylan. « Ma fille pense avoir cette maladie, lâche brusquement la quinquagénaire. Parfois elle a tellement mal qu’elle ne peut pas aller travailler. Elle fait des malaises. » Alors, Rosetta aide comme elle peut : garde-malade et baby-sitteuse à la fois. Comme aujourd’hui, où sa fille n’a pas pu aller à l’usine d’Obernai, à trente kilomètres de là, où elle répare des machines.

Informer les plus vulnérables

Une discussion d’une quinzaine de minutes sur le quartier, la santé, les enfants prend forme entre les deux femmes. « Notre projet, explique plus tard Camille Michel, c’est le “aller vers”, toucher les publics les plus fragilisés, notamment les femmes qui sont invisibilisées dans ce quartier, pour leur redonner la parole. » Au Neuhof, les femmes sont souvent celles qui cumulent les vulnérabilités : pauvreté, chômage, monoparentalité, etc. Siham Ozzine, par exemple, s’occupe de ses trois enfants pendant que son mari travaille comme boucher six jours sur sept à l’autre bout de la ville. Rosetta n’a pas d’activité rémunérée non plus, tout comme l’une de ses filles. Funda*, 55 ans, croisée un peu plus tard en pleine discussion avec Estelle Hilt, ne peut pas non plus travailler à l’extérieur parce qu’elle doit s’occuper de ses deux filles handicapées, de 19 et 32 ans.

Il est 16 heures. Un homme s’approche du van. C’est le premier – et le seul de la journée. Curieux, il jette un œil à l’intérieur, entraperçoit les petites banquettes en tissu, la table, les boîtes de culottes menstruelles. Miango Lobota sort du travail, il est maçon et conducteur d’engins de travaux, installé à Strasbourg depuis cinq ans. « On vient ici pour parler des règles ! » lui lance joyeusement Camille Michel. « Ah ! C’est bien de parler de ça entre vous, les femmes », répond le quadragénaire, qui botte en touche : « J’ai trois filles au Gabon, mais c’est pas moi qui leur parle de ça, c’est leur maman. »

Camille Michel confie que, dans le quartier, chaque personne a son approche du sujet, et qu’Hugeia est aussi là pour ça : « Pour les gens du voyage sédentarisés qui habitent juste à côté, c’est ultra tabou, par exemple, mais comme je travaille ici depuis quinze ans, certain·es me connaissent bien, et j’ai réussi à faire venir une maman qui avait plein de questions. »

« C’est bien que vous veniez, lance Miango Lobota avant de partir. On est dans un coin reculé dans ce quartier, parfois on a l’impression qu’on nous a oublié·es. »

Des initiatives itinérantes pour la santé des femmes

Depuis plusieurs années fleurissent en France des initiatives locales qui s’adressent aux femmes précaires et éloignées du système de santé.

Dans le Var, l’association Santé pour tous a créé en 2018 le Gynécobus pour permettre un accès aux soins gynécologiques dans les zones rurales. Des médecins et des sages-femmes assurent des consultations quotidiennes, dans une cinquantaine de communes.

Dans les Hauts-de-Seine et les Yvelines, c’est un partenariat inédit entre la RATP, l’Institut des Hauts-de-Seine, la Région et les départements qui a permis en 2019 la création du Bus Santé Femmes. Un ancien bus réaménagé sillonne plusieurs jours par semaine les quartiers populaires des deux départements, pour proposer des consultations gratuites, anonymes et sans rendez-vous.

À Paris et à Lille, l’association Agir pour la santé des femmes organise des maraudes à bord du Frottis Truck depuis 2020. Les femmes en grande précarité peuvent y être auscultées (frottis de dépistage du cancer du col de l’utérus, dépistage des infections sexuellement transmissibles…). L’association nationale Agir pour le cœur des femmes a également lancé son Bus du Cœur des femmes, qui se déplace depuis 2021 dans toute la France, afin de proposer des dépistages cardiovasculaires et gynécologiques gratuits.

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