05.10.2026 à 09:19
Le temps des promesses
Un lundisoir avec l'historien Christian Ingrao
- 5 octobre / Avec une grosse photo en haut, lundisoir, 4Texte intégral (5919 mots)
Alors que la jeunesse française embrase le pays, nous avons interviewé Christian Ingrao pour son nouveau livre Le Temps des promesses. La situation présente est le produit d'une lente glaciation de l'espérance qui avait été annoncée non par des prophètes, mais par des historiens, des économistes, des ingénieurs agronomes, et toutes ces littératures grises qui enregistrent, en même temps qu'elles font, l'espérance et ses vacillements. Nous vivons les derniers moments d'une série de promesses nées aux lendemains de la mutation anthropologique des guerres mondiales, et dont la force d'élan et d'entraînement s'est tarie au tournant des années 1980. En réactivant une méthode matérialiste inspirée de Engels et Marx, Ingrao parvient à reconstruire la « sociogenèse de l'espérance », depuis une multitude d'observatoires, dont le temps présent nous dit la fin.
À voir lundi 5 octobre à partir de 20h
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Cancer et pesticides, politiser la colère - Fleur Breteau et Sophie Chapelle
Le sacrifice du ciel. Une Autre histoire de la raison - Mohamed Amer Meziane
L'antispécisme comme lutte sociale - Victor Duran-Le Peuch
« Il faut davantage s'inquiéter d'une classe qui se tient sage, que d'une émeute » - Lucile Novat
De la guerre en Amérique - Catherine Hass
Peut-on se sauver de la psychiatrie ? - Jonathan Boismard
Réflexions sur l'anarchie et la révolution - Maria Kakogianni
« Si l'école est gratuite, c'est que vous êtes le produit ! » - Vincent Legeay
Contrer le rire fasciste - Denis Saint-Amand
Astérix peut-il résister à l'empire Bolloré ? - Un court-bouillon, un lundisoir spécial BD
L'Êtrangère - Eugénie Mérieau en concert au bureau
Mondes postcapitalistes - Laurent Jeanpierre et Jérôm Baschet
Tempus - Laura Perrudin
Antitsiganisme, État-nation et éthique de la révolte - Ritchy Thibault
Féminisme, État punitif et figure de la victime - Elsa Deck Marsault
Cybernétique et techniques de gouvernement - Ivan Bouchardeau
Manuel de management décomplexé ou l'art capitaliste de discipliner le travail - Anthony Galluzzo
Comment nommer les nouvelles formes de pouvoir ? - Ian Alan Paul
Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard
La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj
Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher
Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi
Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer
Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel
Du nazisme quantique - Christian Ingrao
(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)
Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass
Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils
Vivre sans police - Victor Collet
La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier
Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane
Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi
Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat
Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola
Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier
Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier
10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte
Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat
De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis
Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall
Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney
Pour une politique sauvage - Jean Tible
Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili
Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi
Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï
La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste
Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris
Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani
Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel
Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria
Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate
Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel
Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul
Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay
Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes
Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil
Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian
La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine
Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson
Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat
Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer
Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer
Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique
La division politique - Bernard Aspe
Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens
Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol
Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher
Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent
Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires
Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard
10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni
Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand
Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova
Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine
Des kibboutz en Bavière avec Tsedek
Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly
Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber
Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron
Communisme et consolation - Jacques Rancière
Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat
L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie
Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête
Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert
« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury
Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon
Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2
De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)
De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau
Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)
50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol
Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos
Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini
Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães
La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau
Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher
Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre
Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke
Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella
Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari
Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore
Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre
De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou
La littérature working class d'Alberto Prunetti
Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement
La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët
Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn
Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole
De nazisme zombie avec Johann Chapoutot
Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022
Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse
Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique
Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer
L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin
oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live
Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes
Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes
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Silvia Lippi et Patrice Maniglier : Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe
Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry : La rébellion est-elle passée à droite ?
Olivier Lefebvre : Sortir les ingénieurs de leur cage
Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien
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Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez
Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1
Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler
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Retours d'Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig
Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs
Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou
La barbarie n'est jamais finie avec Louisa Yousfi
Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth
Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel
Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota
Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]
Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet
La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen
La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur
Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier
La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost
Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari
Puissance du féminisme, histoires et transmissions
Fondation Luma : l'art qui cache la forêt
L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff
Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français
Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane
LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.
Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.
Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli
Vanessa Codaccioni : La société de vigilance
Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.
05.10.2026 à 09:18
La jeunesse emmerde l'État policier
Texte intégral (2451 mots)
Sébastien Charbonnier, philosophe de l'éducation et auteur de La Fabrique de l'enfance, propose ici d'analyser les ressorts fondamentaux de la répression qui s'abat en ce moment même sur les lycéens.
« Adulte – achevé – mort : nuances d'un même état. On a jeté ses atouts.
La pire critique contre Aristote est encore celle-ci : qu'il était définitivement Aristote.
Avant de mourir, on devient tout os. »
Henri Michaux, « Enfants », Passages
Le titre est vulgaire ? C'est de bonne guerre ! Et puis vulgus est un mot doux, puisque ça veut dire tout le monde. Ce sont des bourgeois comme Flaubert qui ont connoté le mot négativement – par mépris social.
Ce titre n'est qu'un renvoi d'ascenseur, car il est clair que l'Adulte™, celui-là qui décide de la vie des nouvelles venues au monde, nous emmerde : par des programmes, des conseils humiliants, des emplois du temps, des interdictions, des mises en concurrence, etc.
On ne lui avait rien demandé, et il débarque avec ce sourire de Joker flippant : il a les mots « prévoyance » ou « protection » à la bouche pour justifier ses intrusions perpétuelles dans nos vies. Mais, fondamentalement, l'Adulte™ a peur. Il flippe.
Les gris de la bureaucratie sont trop éteints pour avoir un peu de souffle dans la voix, mais ne nous trompons pas : ils emmerdent la jeunesse parce qu'ils veulent briser sa vitalité. C'est ce qui les fait bander : étouffer la vie pour ne plus être les seuls à glapir leurs derniers souffles dans leurs bureaux inutiles. Ils nous chient dessus : déni du travail informel des moins de 16 ans [1] ; SMIC dérogatoire à 80 % pour les moins de 17 ans ; Parcoursup ; autorité parentale contraignante jusqu'à 18 ans ; ineptie statutaire du service civique qui est douze fois moins valorisé que le SMIC [2] (par un montage inepte qui en fait une bourse et aucunement un salaire) ; inventivité prodigieuse dans les promesses à la con [3] ; présupposition de la solidarité familiale par la conditionnalité des aides aux revenus des parents ; etc. Vraiment que des idées de merde pour régenter nos vies !
N'advenons jamais Adulte™ ! De fait, vieillir, est-ce autre chose que se rendre docile à une passivité transmise par plus ancienne que soi, dont la forme de vie est tout engluée dans la passivité ? Zizek parlait d'interpassivité pour désigner cette reproduction typique de la domination par l'ancienneté : « Quelqu'un est actif pour assurer la passivité d'un autre ». Dit autrement : « Cet autre est actif tout en étant passif à travers ce quelqu'un. » [4]
La révolte est une tentative de briser ce cercle infernal – cercle qui désigne en même temps la reproduction et l'interpassivité, puisque c'est la même chose. L'Adulte™, lui-même ancien enfant, impose la passivité parce qu'il ne sait plus faire que ça : se rendre supportable la sienne propre suppose d'infantiliser autrui pour continuer de croire en son titre d'Adulte™.
Donc, c'est la révolte ou la mort par étouffement.
Notre problème : comment ne pas « jeter ses atouts », pour reprendre la belle formule de Michaux, citée en épigraphe. Comment ne pas devenir os ?
Quand le ministre de l'Éducation nationale (acronyme qu'il faut dire à voix haute, pour entendre qu'il est le produit de leur haine à eux) tente de délégitimer les voix opprimées des mineures, en leur désignant les « conseils de la vie lycéenne » (CVL) comme canal naturel de leur colère, on rigole. [5] Ou plutôt : on a la rage ! Il s'agit d'être sincère : comment ne pas avoir envie de devenir méchant et de moquer le physique en voyant une telle gueule proférer des conseils aussi stupides et blessants. Tête à gifles ! On rêve d'un Gaston Lagaffe qui, à ses heures perdues, aurait inventer une mitraillette à baffes pour nous faire revivre les joies de la scène culte des Trois frères avec le notaire.
La violence symbolique du calme mortifère des gens fatigués est inouïe : « Pourquoi sortez-vous dans l'espace public, pourquoi voulez-vous construire votre propre voix, alors qu'on vous a concocté un bon truc consultatif-sans-aucun-pouvoir dans nos écoles bunkérisées ? ». Bêtise de la carence en imaginaire. Pire : ces crétins décérébrés ont dépassé le degré zéro de l'imagination, ils filent vers les abysses, le négatif. On peut mourir noyée par sa connerie, c'est une chose, mais l'Adulte™ ne s'en contente pas : il veut noyer les autres dans son propre naufrage. C'est une sorte de pulsion meurtrière, caliméresque, qui lui rend insupportables nos joies et nos révoltes. « Si j'ai renoncé, vous devez nécessairement le faire aussi », pense-t-il.
La plus grande victoire de la révolte, c'est de ramener les choix politiques de l'Adulte™ à leur contingence, alors que lui fait tout pour se persuader qu'il n'y avait pas d'alternative. Sa critique de la révolte est toujours une jérémiade : le ouin-ouin de la fragilité des privilèges que la suprématie blanche nous sort à chaque fois, que les mascus répètent à longueur de temps, que les bourgeoises assènent aux travailleureuses (leur « charge », leur « coût »).
Le pouvoir est vieux, le pouvoir est définitivement fatigué – l'adjectif utilisé par Rancière est parfait. [6] Il n'arrive même plus à entretenir la dorure de la cage : dans les établissements scolaires, les faux plafonds s'écroulent, les fenêtres ne s'ouvrent plus, les portes des chiottes ne ferment plus, le chauffage est vain, la chaleur inarrêtable. Ce n'est plus une question de « croire en l'école » comme institution égalitaire, puisque la matérialité même de cette promesse fait fuir. On y perd tout : son temps, sa santé, son imaginaire.
L'École nous apparaît enfin pour ce qu'elle est : un funérarium destiné à nous faire zombies, comme l'Adulte™. Mais le rouage de l'infantilisation est grippé, puisque la décence caractéristique du soft power (qu'on appelle baume, de manière poétique, vaseline de manière plus crue) n'est même plus là. C'est finalement une bonne nouvelle que l'institution la plus efficace pour reproduire l'ordre du monde, en s'arrogeant l'exclusivité de la distribution symbolique des places [7], n'arrive plus à faire semblant. Les ventilos du soft power se sont arrêtés : plus de petite brise idéologique pour faire croire en toutes ces conneries – méritocratie, ascension sociale, etc.
Bienvenues alors dans la session de rattrapage : vous n'avez pas voulu suivre les conseils infantilisants (silenciation par le faire dire – ventriloquie), vous aurez droit à la mâchoire cassée (silenciation par le faire taire – ablation des cordes vocales). Dit autrement, l'adultification surgit quand le pouvoir est aux abois. Mais infantilisation et adultification ne sont que les deux faces du même mécanisme de la domination par l'ancienneté.
Ne faisons pas les naïfs : oui, le pouvoir va envoyer ses chiens pour broyer celles et ceux qui tentent de s'exprimer dans des coordonnées non autorisées par les règles du jeu capitaliste. Comme pour les gilets jaunes, une partie de la population découvre alors ce que d'autres connaissent malheureusement par coeur – les prolos, les jeunes hommes racisés, les prostituées, les erranttes, les incarcérées, etc. [8]
Peut-être faut-il alors se réjouir du nivellement par le bas quand on affronte l'État policier : si la jeunesse blanche, si les enfants des classes moyennes, si les filles peuvent découvrir ce que cela fait de devenir les destinataires de « l'aveu d'échec » du pouvoir adultiste, eh bien les masques tomberont. C'est un constat presque tarte à la crème : quand le pouvoir a peur, le pouvoir cogne. Tant que la fable permet le consentement, la force n'est pas requise : délicat équilibre d'une hégémonie culturelle. Or, l'hégémonie culturelle de l'école ne passe désormais plus par la fable enchantée, depuis quelques décennies déjà. Mais ça continue pourtant, en y mettant un peu plus de force pour que tout rentre dans l'ordre : plus d'élèves par classe, plus de surveillances, plus d'interdictions, plus de classements, plus de « frais », etc.
Il faut objecter un immense rire à ces conseils auxquels même l'Adulte™ ne croit plus – mais, à dire vrai, il n'y a jamais cru : c'est la grande tristesse du pouvoir. Notre hoquet de joie sera en même temps une grosse gerbe sur le crâne poussiéreux de l'Homme-os.
L'école est fatiguée. La révolte est comme une grande sieste de ce point de vue là. Remplacer les vieux cons par une bonne sieste, ça fait tellement du bien ! [9]
Se révolter rajeunit.
Sébastien Charbonnier
[1] Voir l'ample étude en cours à propos du travail rémunéré des élèves en France : https://lejournal.cnrs.fr/articles/comment-mieux-evaluer-le-travail-des-eleves.
[2] Si si ! Faisons le calcul. « Coût » employeur : 114,85 €, 24h/sem, soit 104h/mois. Donc, une reconnaissance sociale, en tant que producteurice de valeur, de 1,10€ par heure de travail. Par comparaison, le smic se place à 12,99€ par heure de travail (1974 €, pour 35h/sem, soit 152h).
[3] Voir Florence Ihaddadene, Promesse d'embauche. Comment l'État met l'espoir des jeunes au travail, 2025.
[4] Slavoj Zizek, Le Spectre rôde toujours, p.42. Cf. aussi Slavoj Zizek, « Le sujet interpassif », dans La Subjectivité à venir, 2006.
[5] Sur France Info, le 1er octobree 2026 : https://www.youtube.com/watch?v=ZEMxj6A8Tfo
[6] Titre du recueil de nombre d'entretiens et articles, sorti chez Amsterdam : Et tant pis pour les gens fatigués, 2009.
[7] Voir le travail de Vincent Legeay, interviewé ce printemps dans un lundisoir : https://www.youtube.com/watch?v=hSud_iKguWU
[8] Par ailleurs, ce furent encore d'abord les lycénnes racisées qui furent arrêtées en premier par la police, la semaine dernière, comme me l'ont signifié des élèves lilloises.
[9] Clin d'oeil évident à la magnifique série d'affiches créée par Quentin Faucompré.
04.10.2026 à 10:20
À nos enfants et lycéens
« Merci pour tout. L'audace, le courage et la détermination. »
- 5 octobre / Avec une grosse photo en haut, 2, MouvementTexte intégral (1068 mots)
Des représentants de parents d'élèves inquiets nous ont transmis cette adresse aux élèves, à leurs professeurs mais aussi aux ministres qui orchestrent la répression du mouvement lycéen. Une analyse de la situation autant qu'un témoignage.
À nos enfants et lycéens
Merci pour tout. L'audace, le courage et la détermination.
Merci de nous rappeler qu'il n'y a rien à attendre. Nous avons nous-même tellement attendu que nous savons ce qu'il en coûte à la fin.
Attendre la fin de la journée, la fin de la semaine, le début du mois, le rappel de la CAF. Attendre que ça se tasse, attendre des jours meilleurs, attendre les élections, attendre le bus, le métro. Attendre d'enfin se coucher. De toujours se coucher.
À vous aussi on vous a dit d'attendre. La fin de la journée, le début des vacances, les résultats de Parcoursup. Attendre une formation, pourquoi pas un taf, d'être indépendants et de découvrir que c'est le contraire d'être libres. Attendre que la vie commence là-même où elle finit.
Vous avez vraiment bien fait de cesser d'attendre.
Bravo pour l'humour, les déguisements, les feux d'artifices, la solidarité et tout ce qu'on a vu dans les rues.
Le monde qu'on vous laisse est une ruine, l'avenir qu'on vous prépare un cauchemar, et vous parvenez encore à vous amuser. Vous êtes la meilleure version de nous-mêmes, l'addition de tout ce que l'on a raté, de tout ce à quoi nous avons renoncé.
Vous le savez mais c'est important de vous le répéter. Nous sommes aussi très inquiets. Mais nous le serions davantage encore si vous acceptiez le monde tel qu'il est.
Aux professeurs, surveillants et chefs d'établissements
Mardi, vous étiez en grève pour réclamer de meilleures conditions de travail. Vous avez marché, défilé et scandé et puis vous êtes rentrés. Le gouvernement n'a même pas fait l'effort de vous mépriser.
En deux jours de blocages vos élèves ont déclenché une cellule de crise à l'Élysée, la panique sur les plateaux télé et la fermeture d'une grande partie des lycées français. Il y a une leçon à en tirer.
Toutes leurs revendications, vous les connaissez et vous les partagez : les classes surchargées, les collègues pas remplacés, les locaux insalubres et les couvertures de survies sur les fenêtres pour ne pas cuire dès le mois de mai. Et Parcoursup évidemment, vous en connaissez par cœur les méfaits et les injustices. Cette sale petite machine de sélection et de mise sous pression qui pèse chaque jour sur vos élèves autant que sur vous. Pédagogie de l'humiliation. Et pourtant vos élèves sont venus vous le rappeler : rien de ce qui a été fait ne peut être défait.
Merci à celles et ceux parmi vous qui ont rejoint les blocages, soutenu leurs élèves. L'équation est simple : vous n'avez objectivement rien à perdre et tout à gagner, à commencer par le fait de ne plus vous laisser, vous aussi, humilier.
Si vous refusiez sincèrement votre condition commune, ce serait une autre histoire : c'est moins facile pour un gouvernement d'étrangler un prof de Math ou de tirer au LBD dans la tête de la prof de Français. Peut-être qu'alors tout le monde suivrait.
À Laurent Nuñez, Edouard Geffray et aux préfets
C'est sous vos ordres que depuis plusieurs jours, la police harcèle des enfants. C'est sous vos ordres qu'ils ont été fracassés, traînés sur le sol, étranglés, dégommés à bout portant au LBD. Vous n'avez pas seulement voulu les blesser, vous avez tout fait pour les humilier.
1949 lycéens interpellés, combien de policiers inquiétés ? Quelles leçons en tirer ?
Et pourtant, vous vous enferrez dans le mensonge et l'irresponsabilité.
Il faut vraiment ne pas avoir mis un pied devant un lycée pour croire que la France insoumise aurait la moindre responsabilité dans cette éruption de la jeunesse. Il faut être particulièrement mal informé pour s'imaginer que des « proxys d'ultragauche » téléguideraient souterrainement les poubelles entassées devant les établissements. Seulement et salement, vous mentez.
Alors que les élèves réclament des profs, des moyens et un peu de considération, vous appelez la police à se « désinhiber de l'usage proportionné de la force », quand des syndicats de police réclament de pouvoir leur tirer dessus au LBD vous mettez en garde les préfets contre toute « instruction contraire localement ». On n'invente ou n'extrapole rien, on vous lit dans Le Monde du 2 octobre 2026. Vous appelez et encouragez la violence contre nos enfants. Calfeutrés au milieu de vos bureaux dorés, vous déchaînez la police et décomptez les interpellations et les blessés.
Ce matin, 400 lycées bloqués. Non pas par les élèves mais par vos arrêtés. Les mesures sanitaires élaborées pendant une pandémie deviennent l'arme par laquelle vous confinez la jeunesse. La ficelle est trop grosse : interdiction pour quiconque de se rassembler à proximité d'un lycée. Ceux qui oseront sortir de chez eux pourront être interpelés. Après avoir orchestré la violence, vous organisez maintenant leur séquestration.
À nous tous
Comment prendre au sérieux ce qu'expriment nos enfants, les enfants, dans la joie et malgré les lacrymogènes ? Comment être à la hauteur, c'est-à-dire sans le surplomb de nos propres renoncements ?
La prochaine échéance nationale semble annoncée pour le 6 octobre. Il faudra commencer par y être.
Des parents le 2 octobre 2026
Photo : Bernard Chevalier