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19.01.2026 à 10:51

Suppléance fasciste

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Lire l'actualité avec Fantasmâlgories de Klaus Theweleit

- 19 janvier / , ,
Texte intégral (8520 mots)

En convoquant le travail de Klaus Theweleit, et notamment son ouvrage Fantasmâlgories, nous savons que le fascisme n'est jamais un malentendu historique, mais bien plutôt une force de captation et d'organisation des affects. Ainsi, le combattre sur le terrain de l'idéologie et de la raison, c'est nécessairement passer à côté du caractère libidinal qui le rend si redoutable. Theweleit s'est penché sur la montée du fascisme allemand de l'entre deux-guerre, dans le but de démontrer comment le nazisme, l'organisation politique émergeant de cette idéologie fasciste, ne fut que le résultat logique d'un certain nombres de désirs particuliers ayant trouvés un espace organisationnel pour s'exprimer.

Une vidéo du Monde datant du 14 janvier dernier commence ainsi : « Les habitants du Groenland ont un message pour Donald Trump. » S'en suit la diffusion d'une autre vidéo datant, elle, du 7 janvier, diffusion justifiée par ses plus de 6 millions de visionnages et ses nombreuses reprises. On y découvre une jeune fille, face caméra, défiant le Président américain dans ces termes : « Hello Mister Trump ; I'm an ordinary girl from Greenland. I will fight you to the death you mother fucker. » On y découvre ensuite tout un tas de jeunes hommes et femmes, prêts à en découdre mano a mano avec le patron des US. Ce n'est pas sans faire écho à l'élan patriote ukrainien du début de la guerre avec la Russie, et avec la difficulté de positionnement politique que cela a pu poser à certain.es d'entre nous. Sommes-nous, en effet, censés nous réjouir des velléités guerrières visant à protéger des entités qui, au fond, nous dépassent un peu ; une Nation, un territoire, une culture ? Devons-nous nous sentir émus devant l'entrée de citoyen.nes dans le jeu d'une géopolitique branchée avant tout sur des questions de pouvoir et d'argent ? En réalité, cette situation du Groenland, comme celle du Venezuela, n'apparaît que comme la radicalisation d'une question qui nous traverse déjà au quotidien quand on assume que l'État, quel qu'il soit, est le fond du problème. Devons-nous nous réjouir quand même de l'émeute si celle-ci est portée par l'ultra-droite ? Les structures étatiques deviennent-elles, de fait, nos alliées de circonstance ? Ce qui devient emmerdant au fond, avec ces dernières semaines, c'est que les nouveaux méchants assument tellement d'être méchants qu'ils font passer les anciens méchants pour des potes en qui on finirait presque par avoir de l'espoir. L'OTAN, l'armée française, l'élan citoyen, Macron, tout ceux-là deviennent le rempart au désir de conquête américain, et nous restons médusés devant une dépossession quasi-totale de notre propension à nous raconter l'histoire d'un rôle historique que nous aurions à jouer.

Ceci étant dit, les événements déjà mentionnés, auxquels nous pouvons rajouter sans problème la situation en Iran et en Palestine, laissent peu de place au déni de la croissance d'une appétence flottante pour la guerre, qu'elle soit au fond le fait des Nations, ou qu'il s'agisse de réactions de défense des habitants. Le combat à mort annoncé par cette jeune groenlandaise s'inscrit dans le continuum d'un renouveau occidental du culte de la défense d'un territoire à n'importe quel prix, fut-ce t-il être sa propre vie, que le front ukrainien semble avoir déclenché sur les cendres du fantasme de la fraternité occidentale. L'ennemi, qui pendant un petit laps de temps fut seulement intérieur ou infiltré, menace de nouveau directement à nos portes. Et il est difficile de ne pas réaliser qu'une forme d'excitation parsème les analyses de l'époque, qu'elles soient le fait des médias de droite devant la magnifique manœuvre militaire de capture de Maduro, mais aussi en amont des élections législatives de 2024 où on témoignait volontiers, dans les milieux de gauche, d'une certitude quant à la victoire du RN et la future nomination de Bardella au poste de Premier Ministre. Il semble de plus en plus évident qu'un désir guerrier traverse les subjectivités de l'époque, y compris dans notre propre camp ; et on y parle volontiers de la montée d'un néo-fascisme, voire même on comprend qu'il est déjà à l'œuvre à travers, notamment, la démultiplication des opérations policières et militaires.

En convoquant le travail de Klaus Theweleit, et notamment son ouvrage Fantasmâlgories, nous savons que le fascisme n'est jamais un malentendu historique, mais bien plutôt une force de captation et d'organisation des affects. Ainsi, le combattre sur le terrain de l'idéologie et de la raison, c'est nécessairement passer à côté du caractère libidinal qui le rend si redoutable. Theweleit s'est penché sur la montée du fascisme allemand de l'entre deux-guerre, dans le but de démontrer comment le nazisme, l'organisation politique émergeant de cette idéologie fasciste, ne fut que le résultat logique d'un certain nombres de désirs particuliers ayant trouvés un espace organisationnel pour s'exprimer.

Aujourd'hui, au-delà des institutions en elles-mêmes, la médiatisation du travail policier et militaire tend à permettre la constitution d'une idéologie sécuritaire et policière qui, là-encore, fonctionne par captation et organisation. Dépassant le cadre d'un emploi et d'une institution, nous sommes à même de nous demander si le néo-fascisme n'est pas à analyser comme la constitution d'un état d'esprit militaro-policier qui, se diffusant au-delà des cadres officiels, menace chaque Sujet d'une tentation d'y brancher ses désirs de contrôle, de violence et de défense, mais aussi de quête identitaire, de voyage, de sens, etc.

Fascisme et féminité

Un des points fondamentaux du bouquin de Theweleit est la sur-valorisation, chez le fasciste allemand de l'entre deux-guerre, du masculin sur le féminin. Sur-valorisation paraît encore trop faible : en réalité, pour le fascisme, il n'y a que le masculin qui est important – digne - et tout ce qui est associé au féminin est à rejeter, et tout ce qui est à rejeter va également l'être pour son caractère féminisé. « La femme prolétaire est une putain. L'homme prolétaire, le ‘Jupp', peut à la rigueur être un camarade, à condition qu'il trouve sa place dans la société masculine qu'est l'armée. Il perd alors l'ombre de la menace que la femme des quartiers sombres de la banlieue fait peser sur lui. La menace de ces femmes provient entre autres de leur non-virginité. L'expérience sexuelle que le soldat nationaliste soupçonne en elles déclenche manifestement une angoisse particulièrement intense. Et cette angoisse est associée au mot ‘communiste' [1]. »

Il est difficile de déterminer la nature de cette angoisse. Nous le verrons, il y a de toute façon chez le fasciste une peur profonde de l'intimité et de la sexualité. C'est pour cette raison que la femme, lorsqu'elle est associée à une pratique sexuelle, renvoie à la saleté et à la contamination. Au signifiant « communisme », a succédé aujourd'hui celui de « gauchiste ». Pour les fascistes contemporains, il existe également toute une rhétorique autour de la femme gauchiste, sale, impure, poilue, dévergondée, etc. ; en somme, qui ne serait pas une vraie femme. Sans compter les insultes homophobes visant, au fond, à féminiser ceux considérés comme trop à gauche. L'importance du masculin dans le fascisme ne peut se résumer à une éloge de la force et de l'homme, mais à une déconsidération, à un rejet total de tout ce qu'il ne l'est pas ; la femme en premier lieu. Pour l'auteur, la haine de la femme communiste, de la femme sexuelle, vient de son potentiel castratrice. Avec la figure de la flingueuse, le fasciste construit un fantasme qui vient étayer son angoisse de la femme sexuelle qui castre, et par-là, il manifeste indirectement sa peur de la sexualité. La flingueuse, c'est l'image de cette femme prolétaire, rouge, communiste, qui charme par ses attributs féminins, par la promesse de la sexualité, pour finalement tuer en sortant son arme. Pour expliquer ce rejet de l'intime, cette peur de la sexualité, Theweleit parle, à propos des fascistes, de « leur investissement de la grande politique (…), cet investissement des destinées de la race et de l'humanité suppose la négation de la petite, de la proche, de la micro-histoire. Dans leur aspiration au lointain, en politique, pour la société, c'est la proximité, le privé, l'individuel, voire le singulier qu'ils cherchent à éviter. » Autrement dit, l'intimité est avant tout le singulier, l'individuel ; et c'est de ça dont il faut se débarrasser pour être à la hauteur du projet politique collectif, global, qui dépasse de loin l'intérêt de l'individu en lui-même.

L'idée n'est pas de dire que le fascisme a construit un rapport particulier à la sexualité, au masculin et au féminin, mais bien plutôt de se demander comment le fascisme a fait office de réponse à certaines réalités partagées autour de ces questions. Ou, pour le dire autrement, comment le fascisme a réussi à capter certains affects masculinistes. « Jusqu'à quel point une certaine organisation masculine de la vie a t-elle recherché les conditions de sa survie dans le fascisme ? » se demande l'auteur. Là-encore, nous pourrions faire un parallèle avec la montée récente d'un renouveau fasciste qui fait au fond office, chronologiquement, de réponse vis-à-vis d'une avancée franche dans la révolution féministe (à partir notamment du mouvement #MeToo). Le progressisme des dernières années, l'augmentation constante des droits LGBTQI+, la démocratisation en Occident des mouvements Queer, les combats féministes de plus en plus populaires, etc., sont autant de coups portés à une logique organisationnelle masculiniste. Autrement dit, la montée d'un néo-fascisme à l'échelle internationale (Trump, Zemour, Melonni, Milei, Poutine, etc.) pourrait s'expliquer notamment par la recherche de survie d'une organisation masculine de la vie, d'une organisation patriarcale. Le patriarcat, attaqué culturellement depuis des années, se brancherait au fascisme pour survivre.

La peur de la femme s'exprime donc à travers le dégout et la volonté d'extermination des communistes. La communiste, c'est la femme sexualisée ; la femme sexualisée, c'est la menace de la castration. La femme acceptée, c'est la femme non-sexuelle. La veuve par exemple, l'infirmière, la mère. Ceci dit, on n'est pas si à l'aise avec la mère, puisque celle-ci renvoie inévitablement à la question de la procréation du Sujet. L'image idéale, c'est donc bien entendu la vierge Marie, l'immaculée conception, fantasme absolu du fasciste. « Dans le fascisme, le patriarcat assure sa domination sous forme de ‘juniorat » - voilà ce qu'on peut avancer à ce stade. Tous des fils, rien que des fils, Hitler compris. » Et la mère de tous ces fils, c'est la Nation allemande. Ici, nous pourrions faire un parallèle avec l'utilisation massive de l'insulte « fils de pute » des flics de Sainte-Soline. En effet, dans les récentes vidéos publiées par Médiapart [2], on constate à de nombreuses reprises l'utilisation de l'insulte envers les manifestant.es. Les gauchistes ne sont pas des filles et fils d'une entité qu'on respecte, ils sont le fruit de la sexualité : donc de putes. On retrouve la même logique fasciste où la sexualité est dégradante et de laquelle il faut se dégager pour être fort. Ceux d'en face, les ennemis, sont le fruit de cette sexualité honteuse, de ce qui répugne. L'exemple paradigmatique étant la sortie d'un policier en particulier : « Ils sont ravagés, c'est des pue la pisse, c'est des résidus de capote, faut les éliminer j'sais pas. » Ici, il n'y a plus vraiment de doute quant au caractère de répugnance que le flic associe aux manifestant.es. Le terme « ravagés » renvoie à une logique de pathologisation, une dévalorisation du caractère d'égal. Les manifestants sont nécessairement fous (ravagés) parce qu'ils sont sales (pue la pisse), et ils sont sales parce qu'ils sont le résultats de la sexualité (résidus de capote) ; ils faut donc les éliminer. L'enchainement réthorique est, ici, particulièrement parlant.

D'une certaine manière, c'est l'acte de blesser, voire de tuer, qui vient remplacer l'acte sexuel : la libido est captée par la haine de la femme sexualisée, plutôt que par le désir de la rencontrer. On comprend donc comment le fascisme, d'un point de vue libidinal, capte en réalité la difficulté de faire avec l'Autre, que la sexualité convoque. Si pour Lacan, « il n'y a pas de rapport sexuel », c'est bien pour faire réaliser que la sexualité échoue à créer un rapport entre un Sujet et un autre ; un écart, voire un vide, subsiste entre eux et ce, peu importe l'intensité de la pratique sexuelle. Derrière toute cette idée, la leçon de la psychanalyse : le Sujet est inévitablement manquant, et se constitue à partir de ce manque. Le fantasme, et la sexualité, ne sont que des avatars des tentatives désespérées de tout Sujet à faire avec ce trou constitutif : c'est sa propre division que le Sujet est amené à gérer.
Autrement dit, le fascisme serait une modalité de gestion libidinale de cette division, une manière de rejeter la recherche d'une complétude dans l'Autre, voire un rejet plus général du Sujet divisé lui-même, en se branchant plus volontiers à la haine, l'épuration, le meurtre.

Theweleit fait référence à ce qu'il nomme la zone du défaut fondamental pour désigner un échec précoce dans la constitution du Moi. Il y aurait donc, chez certains sujets, un défaut structural, antérieur à la mise en place des opérations névrotiques classiques, qui renseignerait sur la constitution des limites du sujet : limites entre dedans et dehors, entre Moi et non-Moi, entre le corps et ce qui l'affecte. Dans cette zone, c'est ce qui nous intéresse particulièrement avec les fascistes, le Moi ne se serait pas constitué comme surface suffisamment stable pour contenir les excitations, les affects et les images. Le corps y serait alors vécu comme ouvert, traversé, menacé de dissolution, et les images ne fonctionneraient non pas comme des représentations symboliques, mais plutôt comme des présences agissantes, envahissantes. Les sujets organisés autour d'un tel défaut ne seraient pas structurés par la conflictualité liée au désir, mais par la crainte permanente de l'effondrement, et leur fonctionnement psychique ne reposerait donc pas sur le refoulement, mais sur des mécanismes de blocage, de rigidification et de fermeture. Le fantasme, chez eux, n'est pas un scénario inconscient à interpréter, mais un dispositif matériel de protection, une sorte d'armature destinée à colmater la zone du défaut fondamental et à empêcher la liquéfaction du Moi. Tout ce qui est perçu comme fluide, mobile, ambivalent ou chargé d'affect — et en particulier le féminin — est vécu comme une menace directe contre l'intégrité psychique et produit, nous l'avons vu, une véritable angoisse/peur, dont le fasciste veut absolument se protéger.

Le fascisme fonctionnerait donc comme une solution politique et collective qui rencontre et organise particulièrement un certain type de structure psychique déjà existante. Là où le Moi interne est fragile, le fascisme fournit des formes externes de clôture et de consistance : discipline corporelle, hiérarchie, uniformité, ordre total, idéal de dureté et de sécheresse. Ces dispositifs fonctionnent comme des prothèses pour le Moi, venant suppléer une enveloppe psychique défaillante. La violence fasciste s'apparente donc à une opération défensive. Ce qui ne peut être contenu à l'intérieur est projeté vers l'extérieur, puis détruit, afin de préserver l'intégrité du Moi. La guerre, dans cette perspective, est vécue comme structurante, tandis que la paix, l'ambivalence et la différenciation subjective deviennent dangereuses. Au fond, c'est un des points importants du livre : le fascisme n'est pas à combattre à l'endroit de l'idéologie, mais bien plutôt au niveau de son opérativité. C'est pour cela que pour Theweleit, il est impossible de ne pas partir du principe que les masses ont d'une manière ou d'une autre désiré le fascisme, que celui-ci n'a pas été efficace du point de vue libidinal. Il a répondu à un besoin, a organisé un rapport spécifique au désir. « Par conséquent, le fascisme promet à l'homme l'assemblage des parties ennemies sous des conditions supportables, promet la domination de l'homme sur l'hostile ‘féminin' qui est en lui. »

Une histoire de flux

Ce qui serait donc en jeu dans la psychologie fasciste, c'est l'empêchement de la liquéfaction du Moi par tout un appareillage visant à contenir et à fermer. La femme, de par la sexualité qu'elle charrie, est source d'angoisse par la symbiose qui plane derrière le coït. La vitalité, de par le flux d'imprévus qu'elle charrie, est toujours remplacée par l'ordre et la sécurité associés à la mort. Au fond, c'est le flot – le flux – qui est pour le fasciste un danger. Au même titre que la flingueuse fait office d'avatar des dangers représentés par la sexualité féminisée, la métaphore des « flots rouges » vient rendre compte de l'angoisse du mouvant et du désordre chez les fascistes. Les soldats communistes sont décrits comme une marée rouge qui s'insinue partout, dont on ne peut prévoir l'avancée. A cela, le soldat répond par la raideur, le sec et la solidité. « Il se défend par une sorte d'érection prolongée de tout son corps, de toutes les villes, de toutes les troupes (…). Qu'il s'agisse de l'homme lui-même, d'une ville, d'une falaise, d'une berge, ce qui importe pour se défendre contre les flots c'est d'être saillant. »

Toute cette rhétorique n'est pas du tout un second point, mais plutôt la continuité de tout ce qui nous occupe depuis le début de cet article. La maintenance du Moi nécessite un endiguement de tout ce qui pourrait s'écouler du corps. Ce corps sur-investi, corps-carapace duquel rien ne doit s'échapper sous peine de menacer tout le système de s'écrouler. Ce n'est qu'à condition d'une fermeture complète, de l'érection d'une barricade totale qui canalise ce qui cherche à couler, que le Moi fasciste peut se maintenir opérationnel. « Les flux dont nous parlons ne doivent pas couler chez l'homme-mâle soldat. Il va tout mettre en œuvre pour les empêcher de couler : flux réels et ‘imaginaires', flux de sperme et flux de désir ; il n'y a pas jusqu'au plaisir des flux mauvais (…) qui ne doivent être endigués. Ces fleuves sont fermés, mais avant tout : aucune goutte ne doit exfiltrer l'enveloppe corporelle… La moindre gouttelette de plaisir, un seul et minuscule autocollant sur le mur d'une maison, le moindre évadé d'un camp de concentration fait vaciller le système (le système d'endiguement) et prélude à la défaite : ‘nous sombrons !' - et pas juste métaphoriquement. »

Cela paraît évident en somme que l'enjeu dépasse bien évidemment la guerre à proprement dit ; les flots rouges ne sont pas une construction de propagande, mais bien l'expression d'un dégoût – dégoût lié à une angoisse d'envahissement qui viendrait faire exploser le Moi – de tout ce qui vient menacer la structure même du fascisme, c'est-à-dire un système politique efficace à organiser la clôture nécessaire à la survie psychique de ses composants. Il n'y a pas de marge d'erreur possible, car l'objectif n'est pas militaire au sens propre ; il est avant tout un objectif de structuration.

Pour toutes ces raisons, nous pouvons comprendre le fascisme comme une organisation guerrière contre la vitalité elle-même, la femme en étant la représentante paradigmatique. Ce serait une erreur d'imaginer que le fascisme est une organisation politique spécifiquement pensée contre les femmes ; en réalité, en s'organisant contre toute forme de vitalité, le fascisme s'attaque au féminin, et féminise ce qu'il associe à la vitalité, aux flux, etc. Ainsi, il s'agit de mettre en avant deux choses fondamentales.

Premièrement, le territoire est un espace qui ne fait pas exception dans la logique fasciste de contenir. Ou pour le dire autrement : il y a un continuum entre le(s) corps et le(s) territoire(s). C'est ainsi que Theweleit parle de dé-territorialisation ou de re-territorialisation. Le territoire n'est jamais simplement un espace purement géographique. Il est pensé comme une projection extérieure du corps, ou plus exactement comme une tentative de stabilisation externe d'un corps vécu comme instable par le fasciste. On a ainsi une association entre la terre, la Nation, et le corps individuel du fasciste, ce qui fait de tout projet de conquête et de solidification des frontières un projet collectif venant résonner avec des velléités individuelles. Nous avons là un très bon exemple de comment le fascisme organise des réalités psychiques et comment des affects particuliers se branchent à un projet politique. A travers l'encouragement de la construction d'un mur pour renforcer une frontière de la menace d'une masse, d'un flot de migrants, de violeurs ou meurtriers, c'est son corps troué que le néo-fasciste tente de renforcer. Mais toute défense de territoire n'est pas, en soi, fasciste. Ainsi, quand l'Europe déploie ses troupes au Groenland, c'est au regard de logiques du droit international, de souveraineté du peuple, etc. ; de questions politiques en somme. Ceci étant dit, il apparaît tout de même que le spectre de solutions fascistes se manifeste à travers ce genre de manœuvre militaire, qui s'apparente au fond à une situation politique créant des conditions favorables à un branchement fascisant. La menace d'invasion active une angoisse d'irruption dans son propre corps, et la mobilisation protectrice, en amont de l'invasion rend au fond celle-ci plus tangible, plus réelle. C'est précisément à l'endroit de cette imbrication entre psychisme et situation géopolitique que le fascisme peut apparaître comme une solution à l'organisation particulièrement complexe et sensible des affects. Autrement dit, une situation de réaction à la menace n'est pas anodine et participe d'une certaine manière à la fascisation libidinale.

Deuxièmement donc, le corps des femmes devient ainsi un espace qui menace de dé-territorialisation par sa propension à brouiller les bords, les frontières, à favoriser l'écoulement des flux. Le corps de la femme représente la vie de manière paradigmatique : porter la vie est non seulement une histoire de flux, mais aussi et surtout une histoire de mouvement, de transformation, d'abolition des frontières. C'est tout ce qui dégoûte et angoisse le soldat fasciste. Ainsi, Theweleit développe toute une idée selon laquelle le fascisme est l'aboutissement – radicalisé – d'une économie sexuelle bourgeoise-patriarcale. Cette économie particulière vise en somme à cliver le féminin entre un versant acceptable (la mère, la femme désérotisée, en charge de la reproduction de la famille et de la morale, etc.), et la putain, la prolétaire chargée d'un capital érotique, etc. « Au ‘Dieu intérieur' s'ajoute la ‘femme de l'intérieur', active dans la maisonnée, le prolongement de la limite du moi masculin, démarcation d'avec le monde de l'autre chair, d'avec l'autre flux du monde. » Le fascisme, pour Theweleit, pousse à son paroxysme cette peur de la vitalité féminine qui, au fond, traverse les siècles.

Vitalité donc, incarnée dans les flux. Ce qui peut être considéré, avec la psychanalyse, comme une source de plaisir - l'extériorisation des flux corporels - semble représenter pour le fasciste une source d'angoisse terrible, un danger de dé-territorialisation, de dissolution du Moi. « Tout ça fait penser à un renversement des affects originellement liés à l'excrétion des différentes substances du corps humains et qui sont source de plaisir. Sauf qu'en lieu et place de l'éventuel plaisir éclate une défense panique. » Le flux, l'humide, le liquide, symbolisent les périphéries du corps du soldat, et menacent de faire tomber les frontières, à tel point qu'il s'agit pour lui de les « négativiser, jusqu'à devenir la manifestation sensible de tout ce qui est exécré. » Les fluides sont associés à la saleté, ou plutôt la gestion des fluides est en grande partie le travail, infantile, d'apprentissage de la propreté. Ce qui sort du corps est sale, l'endiguer est nécessaire, et un sentiment de culpabilité est associé au fait de ne pas le faire, ou de ne pas y arriver. Dans la continuité de la zone du défaut fondamental, le fasciste serait un sujet pour lequel la culpabilité liée aux flux de son propre corps ne vient pas après le plaisir, mais est préalable au désir même, c'est-à-dire au fond qu'il n'est pas, comme le névrosé, empêtré dans l'ambiguïté du désir, mais au contraire radicalement du côté de l'anti-production, de l'empêchement de toute culpabilité. L'explication que donne Theweleit est que le jeune sujet fasciste aurait rencontré trop tôt, dans son environnement socio-familial, la politique d'assainissement de son corps : « Que se passe-t-il maintenant si l'enfant ne parvient pas à atteindre cette différence centrale parce que le plaisir qu'il tire à déborder ne lui est pas suffisamment accordé ? » se demande-t-il.

Nous pouvons ainsi comprendre l'obsession de la pureté dans le fascisme qui commence avec le corps individuel pour s'attaquer ensuite au corps de la Nation. La pureté est bien plus qu'une question esthétique : elle est au fondement même de la raison d'être fasciste. La pureté, c'est la gestion des flux, et donc la réassurance d'un contrôle sur les corps traversés, troués, menaçant sans cesse de se percer, de déborder, etc. La pureté n'est pas tant une valeur morale, mais bien plus un fantasme d'intégrité du Moi. La saleté est inévitablement associée à la contamination, à la fissure d'une totalité et est donc une source d'angoisse majeure de laquelle il faut se protéger. Les fascistes se voient ainsi comme ceux qui purifient : la race, la terre, le territoire, la Nation. L'objectif n'est pas de détruire ou de tuer : il est de nettoyer.
Ici, les vidéos de Sainte-Soline sont tout aussi parlantes : « des merdes comme ça faut les brûler ».

Au fond, c'est bien un désir de purification qui semble être au coeur du projet exprimé par l'agent. C'est la merde, la saleté, qu'il s'agit de repousser, de nettoyer, non pas avec de l'eau, mais avec le feu, qui n'est pas sans évoquer la mort et la dévitalisation. Le feu purifie par la mort qu'il sème sur son passage. Dans le même ordre d'idée, la sortie « il communie avec la nature. C'est vrai que je lui enverrais bien une grenade dans la gueule mais bon… » témoigne de la même volonté de purification par la mort (le feu, l'explosion) ; en l'occurence le manifestant en face ne présente aucun danger et ne s'adresse même pas à la police en place. Cette pseudo « communion avec la nature » semble n'être qu'une interprétation nécessaire au policier pour y brancher son désir de violence sous l'angle de la purification. De manière plus générale, l'utilisation constante de l'acronyme PLP, pour pue la pisse (outre le fait de son caractère probablement massif justifiant la création d'un acronyme), vient rendre manifeste cette obsession de la pureté chez des agents pour qui l'autre en face menace par la saleté qui le caractérise.

Embrasser la mort

Chez le fasciste, la mort des autres autour de lui provoque un plaisir, un sentiment de jouissance, surtout parce qu'elle implique en miroir sa propre survie. Dans un univers hostile, mortifère, lui seul se tient debout, solide et droit, survivant au-dessus du lot, au dessus du commun des mortels. « Cet homme n'aime pas tant les cadavres que sa propre vie » explique l'auteur, mettant en avant l'idée que le fasciste veut se voir comme un vainqueur, notamment vis-à-vis de la mort elle-même, qu'il aurait réussi à extérioriser. Les autres meurent, mais pas lui, car il est puissant et qu'il s'est éloigné de la vitalité du désir. « Survivre/demeurer dans la lumière comme la joie d'avoir échappé à la masse du mort, à ses propres ténèbres. »

Pour Theweleit, un des angles importants de l'idéologie fasciste se situe précisément au point de distinction entre un « moi » et « eux », et plus généralement au niveau d'une bipolarisation du monde ; le bien/le mal, le conscient/l'inconscient, le haut/le bas, etc. Ceux qui survivent à la mort sont supérieurs, et il n'y a pas à penser la mort comme un problème. Au contraire, la présence permanente de la mort est utile au fasciste pour hiérarchiser. Dans cette perspective, le fasciste veut absolument se distinguer de la masse qu'il juge impure et sale, nous l'avons vu. Cependant, la masse joue un rôle primordial dans la libido fasciste. « Pour que la masse et ce qui en elle vit, grouille ou pourrit deviennent l'incarnation de son propre ‘intérieur', il faut que l'intérieur de l'homme, l'état de ses pulsions, lui apparaisse à lui-même comme quelque chose d'absolument détaché, et donc aussi comme un être détachable : ce qui parfois sort de lui, cherche à faire éruption, est le totalement inconnu, l'homme primitif » nous dit l'auteur. Il s'agit ainsi de comprendre que la masse représente au fond, pour le soldat fasciste de la zone du défaut fondamental, ce qu'il n'arrive pas à symboliser de son intérieur corporel. L'intérieur du corps représente en effet tout ce qui angoisse le soldat et que nous avons déjà mis en valeur : les fluides, le grouillement, l'incompréhensible, le chaos au fond, et tout cela est invivable pour le soldat. C'est donc sur la masse qu'est projeté cet invivable avec lequel il n'arrive de toute façon pas à composer autrement. La masse représente ainsi cet intérieur expulsé, matérialisé ailleurs ; c'est ce qui grouille sans détruire (directement) le sujet, mais qui le menace – et qui doit donc être nettoyé. Ceci étant dit, l'homme primitif dont parle Theweleit n'est pas une fois pour toute extérieur au soldat, ou pour le dire simplement, la masse ne représente pas cet intérieur bestial de manière définitive, et son éradication ne règle pas le problème de l'homme primitif. On décèle ici toute l'ambiguïté autour de l'homme primitif à l'intérieur du soldat : c'est à la fois l'autre inférieur, de la masse, celui qui préfère le chaos de la vie sur l'ordre de la mort, mais aussi cette part de lui dont il ne peut pas vraiment se débarrasser, mais plutôt a laquelle il doit permettre continuellement de s'expulser. C'est ici qu'intervient la guerre, ou plutôt, l'apologie de la guerre comme processus de stabilisation psychique. « On aspire ardemment à la guerre parce qu'elle seule permet à l'homme ainsi structuré d'être en conformité avec lui-même, avec son intérieur ‘bestial' et ‘primitif' sans que ce dernier l'engloutisse. » La guerre à une double utilité : elle purge (de) la masse (et donc de la part animale) tout en faisant office de licence à son expression. C'est d'ailleurs, au fond, en l'exprimant que le soldat l'extériorise. Comme pour le défilé, la guerre cadre et ordonne une libido qui pourrait, autrement, liquéfier le Moi du sujet fasciste.

Évidemment, la masse doit se percevoir comme une entité de sujets inférieurs au soldat, pour justifier sa domination, voire son éradication. L'animalité vient jouer un rôle important, tout comme le concept de culture. La culture fasciste produit le soldat, la hiérarchisation militaire jusqu'au Führer, et l'impure, l'inférieur. Tout cela est nécessaire au fonctionnement du corps social, de la Nation. « L'individu ‘surélevé' se revendiquant d'une ‘culture supérieure' a besoin d'un ‘en bas' à opprimer pour toucher à la totalité bienheureuse, pour atteindre la complétude corporelle. » Il y a une nécessité de produire une hiérarchisation permanente, la race n'étant qu'une porte d'entrée. La race allemande est supérieure aux autres races, mais celle-ci n'est pas exempte de sa propre hiérarchisation interne. L'utilisation de la race vient permettre une opposition culturelle et idéologique, avec la masse : « là où l'armée apparaît comme le type d'organisation extérieure conforme à la culture masculine (lui étant quasi naturelle), la ‘race' semble désigner la forme d'organisation équivalente rapportée au corps de l'homme soldat. » Autrement dit, la focalisation sur la race est une manière pour le soldat fasciste de se distinguer de la masse, et d'extérioriser à sa façon la masse en lui.

A partir de cette distinction se construit l'idée de Nation et de Peuple. « Le peuple s'édifie sur la nature domptée : c'est en cela qu'il diffère de la ‘masse', laquelle pousse la nature à l'émeute et aux débordements. Le peuple est plus que la ‘masse' mais moins que la Nation. » La Nation semble être une construction opposée à la notion d'égalité qui est associée à la masse ; l'égalité c'est la multiplicité, le flot. Au contraire, la Nation est bâtie sur un ordre hiérarchique, le peuple étant sa matière première que la Nation doit mettre en forme. « L'unité dont parle le fasciste est par conséquent un assemblage clairement violent d'oppresseurs et d'opprimés dans une structure de domination qui est tout sauf un rapport d'égalité. » Make America Great Again semble, dans cette perspective, la parfaite synthèse du branchement fascisant du parti Républicain.

Dresser

Pour s'intéresser au dressage, Theweleit va spécifiquement traiter de l'institution militaire. C'est notamment dans ce cadre que le soldat va se soumettre à une loi forte plutôt qu'à l'arbitraire de la vie. Le chaos des possibles laisse sa place à l'ordre, au prévisible et à la répétition. On va tuer l'individu en soi pour n'être plus qu'un membre d'un collectif, une partie d'un tout.Tout devient public, dans une logique panoptique, dans le sens où aucun espace d'intimité n'est permis. L'oubli de soi, de son individualité, prend forme dans le dressage militaire et la vie rude et hostile en collectif. Endurer, se débarrasser des attentes, espoirs et désirs, pour n'être plus qu'un corps dur et résistant : « le corps encaisse agression sur agression jusqu'à l'accoutumance. » Cette notion d'accoutumance n'est pas sans rappeler les entrainements, documentés, de corps policiers tentant de s'habituer aux gaz lacrymogènes dans leurs propres casernes [3]. Les bruits de toux et des crachats des élèves policiers sont dilués sous les hurlements répétés des chefs qui ordonnent tantôt de ne pas se toucher les yeux, tantôt de « ne pas les gonfler ».

En avançant l'idée que le soldat « devient lui-même une pièce de la machine – elle a arrêté de le broyer », l'auteur montre qu'à travers la violence du dressage, que les soldats exercent les uns sur les autres, l'idée est bien de devenir une partie d'un Tout, d'un corps militaire violent qui broie la masse. Le soldat, en étant du côté de l'oppresseur, s'assure de ne pas être du côté de l'opprimé ; mais c'est bien en accumulant de la violence à son égard que le soldat, en se solidifiant, devient apte à l'exercer lui-même. « Et petit à petit, le corps accepte la douleur administrée à sa périphérie pour toute réponse à la recherche de plaisir. Il la prend pour argent comptant. On l'éloigne du principe de plaisir, on le remet au pas, réorganise le tout en un corps qui maîtrise le ‘principe de douleur' : ce qui fait mal est bon... »

Bien entendu, tout ceci conduit à l'érection d'un homme nouveau, d'un sur-homme débarrassé de son caractère humain ; c'est bien la machine qui devient le nouvel idéal corporel. L'homme doit se concevoir comme une machine, et l'homme dirige sa libido vers les machines de guerre, celles-là même qui ordonne le monde en diffusant la mort. Ce n'est d'ailleurs pas anodin qu'une des figures majeures du néo-fascisme – Elon Musk – soit un transhumaniste convaincu ayant fait fortune grâce à ses machines sophistiquées. Nous avons donc un homme nouveau dont le physique est mécanisé, l'intérieur expulsé, le psychisme éliminé. De manière générale, le dressage par les sévices permet à l'homme soldat de s'approprier un corps qui l'angoisse : c'est une expérience du corps. Pour Freud, « la façon dont on acquiert à l'occasion de maladies douloureuses une nouvelle connaissance de ses organes est peut-être prototypique de la façon dont on arrive d'une manière générale à la représentation de son corps propre » ; autrement dit, cela semble être par la douleur que l'homme-soldat acquiert une connaissance de son propre corps. Par la constitution d'un corps-cuirasse, d'un corps apte à la douleur, le soldat fasciste trouve une substitution à un Moi défaillant ; « ainsi, la cuirasse corporelle des hommes ferait avant tout office de moi. » Dans cette logique, la défaillance est analysée comme un moment de dépassement de soi louable. La confrontation avec les limites fait office de tri, entre les vrais et les faibles ; la défaillance, quand elle suit un épisode de forte tension physique, est éprouvée comme un signe de passage à un niveau supérieur. La structure libidinale se branche sur la tension et la résistance, mettant à distance le relâchement. Plus le corps-cuirasse est dressé, plus le relâchement s'éloigne. « Le dressage pousse véritablement l'homme à la limite de la dissolution. Dans le coma, une nouvelle structure lui échoit : son nouveau corps. Celui qui, au réveil, a passé ce stade est, d'un point de vue psychique et physique, un autre : un Homme nouveau. »

Cet homme nouveau est donc un homme machinique, corps-cuirasse qui dépasse largement l'humain. Mais c'est aussi en se branchant aux machines, aux armes en général, que le soldat oriente sa libido. Ainsi, tirer, faire exploser, et tout ce champ lexical du combat, traduisent une extériorisation de la pulsion : « sortir en trombe du canon (qui reste sauf) et pénétrer dans d'autres corps, c'est sa seule pulsion. » C'est, grâce aux armes, que le soldat peut enfin décharger : l'explosion du pistolet vient faire office d'ouverture du corps-cuirasse, de décharge libidinale. « Les fusils peuvent faire quelque chose qu'il n'est pas possible aux soldats en temps normal : décharger et rester malgré tout entier. » L'utilisation massive du flash-ball, lors des différentes manifs des quinze dernières années, et la jouissance exprimée au moment du tir dans bon nombres de vidéos, témoigne d'un même rapport libidinal à l'arme et au fait de décharger. Au fond, nous dit Theweleit, seul le sang a le droit de couler chez le fasciste. « Le sang se substitue quasiment à tout l'appareil psychique ; il est sa force de production de l'inconscient », c'est-à-dire qu'au fond, c'est par le sang que le renouveau et la renaissance peut avoir lieu. Le fascisme apparaît dès lors comme une organisation particulière d'un désir de grandeur où, au contraire d'autres idéologies libérales qui ne garantissaient rien en-dehors d'un flot permanent de possibles, une certaine assurance de résurrection prend forme dans l'épuration et la charge libidinale du sang.

Ce qui semble important finalement, c'est que le Moi du soldat fasciste semble rechercher une suppléance, qu'il trouve dans l'érection de formation-totalité. C'est ainsi qu'il faut comprendre, de nouveau, comment l'organisation est désirée pour son efficacité libidinale, psychique avant tout. « Toujours le moi repose sur un de ces étais ; s'ils viennent à fléchir, lui s'ébrèche et doit recourir aux ‘mécanismes de maintien' pour échapper à l'éruption/irruption submergeante : dédifférenciation et dévitalisation. » C'est pour cela que le soldat entretient, vis-à-vis de la structure, un rapport de docilité et que son travail lui apparaît comme une question de vie ou de mort : la structure de suppléance lui est nécessaire. Le travail vient suppléer la structure psychique ; comme la guerre, il fait office de combat contre les menaces d'effondrement. Dans cette perspective, nous pouvons interpréter quelques sorties des flics de Sainte-Soline : « C'est la guerre, ça me régale, j'ai attendu tout ce temps depuis un moment » ; « J'suis au nirvana, là on est sur l'Everest de la mobile » ; « Oh champions, faites vous plaisir ! » ; « Je m'attendais à ce que ce soit bien, mais pas autant, là c'est la guerre civile. » Ici, le plaisir n'est même pas minimisé. Le travail demandé aux forces de l'ordre prend des allures d'expression d'une jouissance qui vient trahir un intérêt pour un objectif qui n'est pas officialisé : ce qui est en jeu, derrière le maintien de l'ordre politique semble être le maintien d'un ordre psychique nécessitant une suppléance. L'affect guerrier, l'expression pulsionnelle d'un anéantissement de la masse et de l'extériorisation - chez le policier - de l'homme primitif en lui, trouve sa justification dans le travail, ou pour le dire autrement, l'idéologie policière vient capter ces affects qui se branchent à l'idéologie d'un travail de maintien de l'ordre agressif. Un agent de conclure : « J'ai signé pour ça. » Il semble raisonnablement peu probable que le « ça » en question soit de protéger une méga-bassine ; en l'occurrence, il apparaît plus crédible qu'il s'agisse bien plutôt d'un « ça » faisant référence à une certaine organisation masculine, guerrière de la libido.

En dernière instance, la violence de la correction vient jouer un rôle éducatif certain pour les soldats fascistes. L'éducation de leur propre corps-cuirasse ayant été longue et douloureuse, il leur semble légitime et logique de le faire subir à leur tour. Dans une logique de rendu, le soldat fasciste rend les coups qu'il a reçu, transformant une ancienne douleur en plaisir de la faire subir. La construction de la Nation passe donc par l'éducation de la masse prolétaire : « Le prolétariat apparaît alors comme une grande bande d'enfant ou d'écolier ; les soldats, eux, comme leurs instituteurs et éducateurs préposés, ou du moins comme leurs frères aînés chargés de transmettre aux plus petits les enseignements de la vie. » Evidemment, tout ceci n'est pas sans rappeler la position régulière de la police vis-à-vis du rôle informel qu'elle s'octroie [4]. C'est au fond ce que tente de dire, à sa façon, l'agent ici : « la prochaine fois il restera à faire son scrabble », ou là : « cinquante blessés parmi les manifestants, ce que disait BFM ; et quelques urgences vitales. Ça leur fait la bite. » La « bite » en question semble être le signifiant choisi pour exprimer l'idée de « leçon », car en effet, un des objectifs secondaires de la mission policière semble s'articuler autour d'une éducation par la violence. Ce qui compte, au fond, ce n'est pas la recherche d'une vérité ou bien même de justifier le bienfondé des actions violentes. L'important semble être la capacité à démontrer qu'avoir le pouvoir c'est en disposer comme on veut. « La punition a toujours raison d'être » nous dit l'auteur, dans le sens où elle est à minima éducative.

Dans le chapitre Dans le maelström des désirs fascistes de son livre Les désirs guerriers de la modernité, Deborah Brosteaux invite ses lecteurs et lectrices à trouver des formes efficaces de lutte contre le fascisme. Nous savons que celui-ci répond à un désir, capte des affects, et est producteur de subjectivité. La guerre n'est pas qu'un objet historico-politique matériel, c'est-à-dire qu'on pourrait facilement circonscrire à une époque et un lieu donnés, mais bien une machine productrice qui s'inscrit et s'incarne dans les corps et les subjectivités d'un ensemble d'individus – pendant et après l'événement.

Au fond, essayer de comprendre comment le fascisme émerge sans être désiré ne présente aucune forme d'efficience : au contraire, c'est bien le désir fasciste qui explique son apparition. Une position anti-fasciste efficace doit s'émanciper de toute tentative de rationnellement expliquer et critiquer la position ennemie, pour plutôt tenter de la prendre au sérieux en tant que réussite d'une captation d'un désir, et de penser à produire des situations plus désirables à même de capter elles-aussi ces désirs. Pour expliquer le fascisme, le réflexe est souvent de partir d'un postulat de manque de connaissance, d'irrationalité, de biais inconscients, etc. On le voit même aujourd'hui avec les électeurs et électrices de l'extrême droite auprès de qui, pour certain.es, il faudrait s'acharner à faire de la pédagogie, et leur expliquer qu'ils ont rationnellement plus intérêt à voter ailleurs : « c'est le réflexe rationaliste de la critique par excellence » nous rappelle Brosteaux.

Il apparaît évident qu'en faisant cela, nous ne faisons que nous protéger de ce que nous considérons être un problème, sans le prendre au sérieux, avec la condescendance de celui qui sait et qui observe l'ignorant. Nous faisons l'impasse sur la possibilité que le fascisme soit désiré pour ce qu'il est et qu'il réponde à une situation. En réalité, il s'agit de comprendre que le désir fasciste est une possibilité plus qu'une nécessité ou une erreur historique. C'est bien un travail de production d'une idéologie, d'une vision du monde qui capte les affects et charrie la possibilité du fascisme. « Les désirs ne s'attisent ou ne se contrôlent pas par simple décret raisonné de la conscience. Les désirs sont pris dans des devenirs : ils se cultivent ou se réfrènent, peuvent se réinventer dans la joie ou sombrer dans des passions tristes [5]. »

Reste à comprendre précisément quels sont les désirs contemporains qui se branchent de plus en plus à la fermeture, à la conflictualité et à la guerre, pour construire une autre forme d'organisation opérative de ceux-ci, comprenant que pour se protéger du fascisme, « il ne s'agit pas de nier les désirs de vie intense ou d'expériences qui nous font marcher, mais d'en chercher d'autres expérimentations, d'autres quêtes de transformation qui soient d'autant plus enthousiasmantes qu'elles nous libèrent des monstres d'appauvrissement [6]. »

Molluscum Contagiosum


[1] Toutes les citations sans référence sont extraites de Fantasmâlgories de Klaus Theweleit

[4] Voir notamment le travail de Matthieu Rigouste, La domination policière

[5] Deborah Brosteaux, Les désirs guerriers de la modernité

[6] Ibid

19.01.2026 à 10:51

« En Europe, il y a des positions à défendre »

dev

À propos de Walter Benjamin en exil : entre expérience et pauvreté

- 19 janvier / , ,
Texte intégral (2023 mots)

Encore un livre autour de Walter Benjamin ? Mais c'est que les réflexions de celui-ci, tout particulièrement celles sur l'expérience et la pauvreté, l'exil et l'antifascisme, comme ici, résonnent singulièrement avec le temps présent.

Cet épais volume de près de 800 pages, Walter Benjamin en exil : entre expérience et pauvreté, publié par les éditions Pontcerq à Rennes, rassemble une trentaine d'interventions de diverses conférences autour de l'œuvre du penseur allemand. Plusieurs textes reviennent sur le travail de traduction de Walter Benjamin, ainsi que sur sa « méthode » originale : son attention aux détails, au microcosme quotidien, aux faits banals qui, par le prisme du montage, donnent (mieux) à voir les dynamiques historiques et le cristal de l'événement total. Michèle Riot-Sarcey revient pour sa part sur l'analyse benjaminienne à rebrousse-poil de l'histoire – « les autorités dominantes dessinent leurs visions du passé après avoir effacé les traces des antagonismes d'hier au cœur desquels les vaincus étaient identifiables » (page 192) – tandis qu'Alexandre Costanzo voit dans Sens unique, ouvrage paru en 1928 et ayant des affinités avec le surréalisme, « l'affirmation d'une circularité nouvelle entre le modèle poétique (…), une métaphysique (…) et le matérialisme » (page 127). De son côté, Jean-Christophe Bailly met en avant « cette étroite collaboration entre le devenir et l'arrêt, ou entre la progressivité et la césure », au cœur de la tentative de Benjamin de trouver, selon ses propres termes, « la constellation du réveil ». Démarche qui appelle à « la dissolution de la mythologie (qui est ici [dans le Livre des Passages] apparentée aux rêves) dans l'histoire – celui du lent réveil du passé par lequel cette dissolution s'opère » (pages 76 et suivantes).

Plusieurs auteurs et autrices s'intéressent à quelques unes des personnes – Adrienne Monnier, Gisèle Freund, André Malraux, qui, au Congrès des écrivains à Londres, en juin 1936, rendit hommage à son article « L'œuvre d'art à l'époque de sa reproduction mécanisée » –, revues – dont les Cahiers du Sud – ou groupes – tel que le Collège de sociologie, envers lequel l'auteur des Thèses sur le concept d'histoire se montre très critique – qui croisèrent le parcours de Benjamin en France dans les années d'exil. Marc Sagnol, lui, étudie les relations complexes et parfois tendues avec Adorno et surtout Horkheimer au sein de l'École de Francfort. Les tensions témoignaient à la fois de situations divergentes et de rapports inégalitaires : alors que les premiers s'étaient installés aux États-Unis, Benjamin, exilé en France, vivait dans une situation tous les jours plus précaire et dépendait matériellement de l'institution, dont Horkheimer était le directeur. De plus, la menace du fascisme pesait plus directement et lourdement sur Benjamin. L'urgence et la détresse étaient ainsi inégalement réparties. Par ailleurs, l'originalité des écrits de Benjamin, son amitié avec Bertold Brecht et sa proximité avec la gauche communiste allemande étaient, au mieux, incomprises, au pire, vues avec défiance par Adorno et Horkheimer.

Alexandre Costanzo trace les contours de la « constellation intellectuelle et amicale » de Benjamin, à laquelle participent, outre Brecht et les membres de l'École de Francfort, le livre de Lukacs, Histoire et conscience de classe, publié en 1923, le surréalisme et Ernst Bloch, ainsi qu'Asja Lacis et son frère communiste ; la première serait arrêtée en 1938 et envoyée pour dix ans au goulag ; le second assassiné par les nazis à Mauthausen en 1942. Cette constellation éclaire en retour le marxisme « atypique » et « à retardement » de Walter Benjamin. En effet, à l'encontre de nombre d'intellectuels – mais à l'instar des surréalistes –, il découvrit et s'intéressa aux écrits de Marx non à la faveur de 1917 et de la révolution allemande, mais quelques années plus tard, en 1924-1925.

Si Walter Benjamin s'est toujours montré critique envers le régime soviétique, cette critique paraît également avoir fonctionné « à retardement ». Ainsi, dans une lettre d'août 1938, il continue de considérer l'URSS comme « une puissance anti-impérialiste » et, « même avec les réserves les plus graves, (…) comme un agent de nos intérêts dans une future guerre comme dans le retardement de cette guerre » (lettre citée pages 543-544). Il semble bien qu'il faille attendre les années 1939-1940 et les Thèses sur le concept d'histoire pour que la rupture soit définitivement consommée.

D'autres textes opèrent des rapprochements avec l'expérience de personnes non contemporaines de Walter Benjamin : notamment des hommes et des femmes en situation de rue aujourd'hui, Fernand Deligny et les Damnés de la terre. Sonia Dayan-Herzbrun estime en effet que Benjamin et Fanon partagent « une réflexion radicale sur des expériences historiques (…) une même urgence à découvrir ou à inventer des moyens permettant à l'humanité de survivre à la barbarie de ce qui s'est donné comme civilisation, provoquant effroi et stupeur » (page 395).

Expérience et pauvreté

Une partie importante du livre est consacrée au fameux texte (reproduit ici), « Expérience et pauvreté ». Ce texte qui, selon Stefano Marchesoni, « apparaît daté et, en même temps, actuel » (page 151), a été écrit à un moment charnière, en 1933 ; date qui marque la prise de pouvoir d'Hitler en Allemagne et, en conséquence, l'exil du penseur. Dans ces quelques pages denses et complexes, Benjamin montre les hommes de retour de la Première guerre mondiale, « en proie à un sentiment de dénuement qu'ils ont, en outre, du mal à communiquer » (Christophe David, page 330) et décrit « la dégradation matérielle et spirituelle de l'expérience sociale » (Vincent Chanson, page 141). Ce texte est d'autant plus troublant au vu de son caractère prémonitoire – « Dans l'embrasure de la porte se tient la crise économique, derrière elle, une ombre, la guerre qui vient » – et de l'expérience personnelle d'appauvrissement, puis de dépossession de son auteur au fil des années 1930 (Catherine Coquio, page 49). Que nous dit Walter Benjamin dans « Expérience et pauvreté » ?

le cours de l'expérience a chuté et ce en une génération (Génération) qui a fait de 1914-1918 l'une des expériences les plus terrifiantes de l'histoire mondiale. Peut-être n'est-ce pas aussi étonnant que cela paraît. Ne pouvait-on le constater alors : les gens revenaient muets du champ de bataille ? Non pas plus riches, mais plus pauvres en expérience communicable. (...) Non, cela n'était pas du tout étonnant. Car jamais expériences ne se sont révélées plus profondément mensongères que les expériences stratégiques à travers la guerre de position, les expériences économiques à travers l'inflation, les expériences corporelles à travers la faim, les expériences morales au travers des puissants.

Cette pauvreté affecte non seulement les expériences personnelles, privées, mais aussi, de manière générale, ce que Benjamin nomme les « expériences-de-l'humanité ». Et le penseur d'annoncer « une sorte de nouvelle barbarie ». « Expérience et pauvreté » interroge donc, selon Vincent Chanson, l'expérience elle-même, mais aussi sa médiation et sa transmission, ainsi que la crise « de l'expérience sociale traditionnelle », son appauvrissement singulier, au double prisme de la forme marchandise et de la modernité (pages 144 et suivantes).

Mais cet appauvrissement est aussi une chance, opérant un recodage de l'expérience moderne où se dessinent l'ouverture utopique et la rupture historique. Ainsi, Benjamin oppose deux modes de la barbarie, deux sortes de barbares : le « petit nombre des puissants (…) ; en majorité plus barbares, mais pas de la bonne manière », d'un côté ; « un concept nouveau et positif de la barbarie » que l'auteur cherche à introduire, de l'autre. Il appelle dès lors « à bâtir sur du Neuf ; à s'en tirer avec Peu ; à construire à partir de Peu ». Il faut se libérer du trop-plein idéologique, saturé de discours sur la « culture » et sur « l'homme » ; discours démentis dans les faits et les principes, et qu'on a « ‘bouffé' (…) jusqu'à en être rassasiés et fatigués », écrit Benjamin. Il convient au contraire de se dégager du rêve de la modernité en (se) riant de la culture (et) des puissants. Et Benjamin de reconnaître dans le caractère destructeur des mouvements historiques d'avant-gardes, particulièrement dans Dada, une « barbarie positive », décidée « à s'en tirer avec Peu », en ayant recours à « une pauvreté féconde » (Gaëlle Périot-Bled, page 245). Il est cependant dommage que les ambiguïtés et inflexions du texte – notamment son éloge de la maison de verre et de certains traits de la société communiste – n'aient pas été davantage discutées dans les contributions.

Antifascisme

Ce que Walter Benjamin disait de son Baudelaire (textes rassemblés et publiés après sa mort dans Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l'apogée du capitalisme), à savoir qu'il fut écrit comme « une course contre la guerre », peut s'appliquer à l'ensemble de ses écrits à partir de 1935. Dans un contexte de délitement du Front populaire, des intellectuels français et de l'émigration allemande, Benjamin se montre davantage pressé et acerbe. Y compris et surtout dans son travail de circonstance que constituait la critique littéraire. Celle-ci prend un tour « guerrier » (Anne Roche, page 489), voire un caractère destructeur, s'apparentant pratiquement à un jeu de massacre.

Parfois injuste et outrancière, cette critique doit aussi se lire au revers de la menace qui grandit et se précise et oriente la plume de Benjamin : il est, en réalité, moins question de littérature que de culture ; d'une culture chargée d'historicité et de connotations politiques. Dès lors, les jugements de Benjamin prennent leur sens au regard de la critique des intellectuels allemands qui n'ont pas suffisamment étudié les œuvres ayant contribué à « l'acceptabilité du fascisme » et des intellectuels français incapables, selon Benjamin, de se mesurer à la montée de l'extrême droite (Anne Roche, page 491). « Et si les romanciers français d'aujourd'hui, écrit alors Benjamin, ne parviennent pas à peindre la France contemporaine, c'est parce qu'ils sont finalement disposés à tout accepter d'elle ».

Témoignant de ce que fut, dans les années 1930, son compagnonnage parisien avec Walter Benjamin, Günther Anders rappelle ce qui déterminait alors leur état d'esprit :

Je ne peux pas dire qu'à Paris, nous ayons fait de la philosophie ensemble. Car nous étions en premier lieu des antifascistes, en deuxième lieu des antifascistes, en troisième lieu des antifascistes et il se peut, en outre, que nous ayons parlé philosophie » (page 645).

Exil

Le livre se clôt par un beau texte de Nathalie Raoux qui fait justice du cliché de martyr parfois attaché à Benjamin. Le « chemin de croix » de celui-ci, interné d'abord en tant que ressortissant allemand lorsque la guerre éclata, bloqué en France et menacé d'être remis aux autorités nazies, ne relève pas de perspectives théologiques, mais bien de l'absence très matérielle d'un passeport ou d'un quelconque sauf-conduit formel qui lui étaient refusés. Benjamin fut victime « des crimes de bureau, froids et hautement administrés » qui lui interdirent de quitter la France via l'Espagne (Nathalie Raoux, page 689). « Les pensées se fracassent sur des frontières fermées » écrivait-il dans son journal intime. Le 26 septembre 1940, Benjamin se suicida dans la petite ville de Portbou, à la frontière espagnole.

À Theodor Adorno qui le pressait, en 1937, de s'exiler comme lui aux États-Unis, Walter Benjamin aurait répondu : « En Europe, il y a des positions à défendre ». Et il les défendit jusqu'au bout.

Frédéric Thomas

19.01.2026 à 10:51

Notes sur la littérature et l'intelligence artificielle

dev

(et sur les corps, à partir de polémiques récentes)
Wu Ming1

- 19 janvier / , ,
Texte intégral (2540 mots)

Chez les ravis de la crèche technologique, qu'ils soient dans le comble de la plouquerie consistant à avoir peur de passer pour des ploucs en ratant la dernière innovation technique ou qu'ils soient de la tendance houëllbecquienne (« tout ce que la science permet sera réalisé ») de la soumission absolue à la technoscience, sévit le fantasme d'une « amélioration » de la production littéraire par l'IA, dont l'horizon ne pourrait être que le grand remplacement de la totalité de la littérature par une « version améliorée » artificielle. Comme il nous intéresse peu d'en savoir davantage à ce sujet, nous ne savons pas à laquelle des deux espèces appartiennent les apologètes des performances de l'IA en littérature que Wu Ming 1 critique ici, avec l'aide décisive de Cesarano, Camatte et Biffo. Mais ses notes critiques nous paraissent toucher juste, en visant ce qui manquera toujours aux robots : la chair.

Nous publierons ce texte en deux fois : la première partie, ce lundi, traite de la question en général, tandis que la deuxième partie, dans le lundimatin suivant, démontera la pseudo expérience d'« amélioration » d'un texte littéraire rapportée par le New Yorker, qui a fait fantasmer certains en Italie, et, n'en doutons pas, en France.

« Quand ça restitue le corps : voilà, c'est ça la poésie »
Ottavio Fatica, Lost in translation

« Le capital est le cancer dont l'espèce risque de mourir avant de commencer à vivre réellement. En ce sens, la révolution est biologique. »
Giorgio Cesarano, Manuel de survie

« Tandis que l'intelligence artificielle hyper-aplatit la culture de masse, toute chose manifestant une évidence d'humanité devient quelque chose à quoi aspirer. »
ANU, Aspirational Humanity

Ici pourraient m'arriver des accusations d'« anthropocentrisme », saugrenues mais très en vogue parmi les actuels apologètes de l'I.A. Des gens qui, au « mieux » donnent des lectures réductrices des énormes problèmes écologiques et climatiques que ce modèle exaspère, et qui, au pire – presque toujours- les écarte carrément du tableau.

La critique de l'anthropocentrisme est incontournable, mais n'a de sens que si elle est déclinée en termes écologiques, en défense des écosystèmes vivants. L'anthropocentrisme n'est rien d'autre que du spécisme, idéologie du primat de l'Homo Sapiens sur les autres espèces. Le critiquer, donc, sert à reconnaître le vivant au-delà de l'humain.

Si au contraire, on adopte une posture anti-anthropocentrique pour défendre une entité non-vivante, une pseudo-suggestivité inorganique, en pratique, d'un point de vue marxien, du travail mort – autour de laquelle s'est construit avec arrogance un modèle industriel parmi les plus énergivores, gaspilleurs de ressources et écodidaires qui aient jamais existé dans le capitalisme, lequel à son tour est le mode de production le plus écocidaire qui aie jamais existé… Eh bien, alors, on abuse de la posture.

Par « évidences d'humanité » j'entends : manifestations de résistance du vivant. D'une corporéité qui, en dépit de sa fragilité ou peut-être justement grâce à elle, continue à représenter une limite, mais qui pour être vraiment une limite devra inclure la corporéité non humaine. Pour commencer à vivre réellement, notre espèce – comme dit le Dr. Stegnano – doit enfin se penser comme telle, c'est-à-dire une espèce parmi les autres. L'homme qui fera ce saut et aura pleine expérience de la communauté entre les espèces est celui que Jacques Camatte appelle Homo Gemeinwesen, être commun, autre terme marxien.

Il est vrai que les accusations d' « anthropocentrisme » trouvent des cibles faciles dans le débat courant sur l'IA, presque toujours mal placées et plus mal développées encore. Les humanistes déchirent leurs vêtements : que deviendra l'Auteur si l'IA peut désormais « induire en erreur » en imitant le « style » de n'importe qui, même le plus génial prix Nobel ?

Ah, l'Auteur, ce héros du suprématisme dans le suprématisme… Son inspiration sacrée que l'IA désacralise… Ses res gestae si imporantes…

La préoccupation, naturellement, est plus vénale : et si un jour lectrices et lecteurs préféraient les livres écrits par les IA que ceux écrits par des êtres humains, et que les éditeurs n'avaient plus besoin de ces derniers ? En somme, une série de prémisses erronées, de fausses questions et de logiques fallacieuses, alimentées par un article sorti il y a quelques jours sur le New Yorker.

Quoi qu'il en soit de la réalité de ces problèmes-là, dans la liste de ceux que pose l'IA, ils seraient à ranger derrière beaucoup d'autres : combustibles fossiles et même centrales nucléaires pour produire l'énorme quantité d'énergie nécessaire ; guerres et viols de territoires pour s'accaparer terres rares et minéraux critiques ; kilomètres carrés de sol consommés pour de gigantesques centres de données ; colossales quantités d'eau pour empêcher la surchauffe ; dévastation des écosystèmes environnants, etc. Par chance, il y a une réaction, un peu partout dans le monde se multiplient les luttes contre les data centers – et elles gagnent, même, jusqu'aux Etats Unis.

En tout cas, pondérons la question. Je pense que les vraies demandes, c'est : qu'est-ce que nous cherchons dans la littérature ? Et qu'est-ce qu'elle nous donne ? Et quel décalage y a-t-il entre ce que nous cherchons et ce qu'elle nous donne ?

Soyons clairs : il existe depuis longtemps une production – romanesque aussi bien qu'essayiste – qui paraît écrite par des machines, parce qu'elle est fabriquée en série par des humains réduits à fonctionner comme des machines. Une grande partie de ce que nous voyons dans les vitrines de certaines chaînes de librairies aurait pu être écrite par l'IA, et c'est ainsi depuis de nombreuses années. Pour citer quelques noms, « James Patterson » peut bien être un type en chair et en os, mais en pratique, c'est une machine. Et çui-là, l'est encore vivant, mais que dire de « Robert Ludlum » qui continue à « cosigner » de nouveaux titres alors qu'il est mort en 2001 ? De même, la récente inflation de romance et de romantasy fait penser à des créations d'esprits artificiels.

Si nous demandons à la littérature toujours la même chose, alors, oui, très vite, il n'y aura plus besoin d'humains pour l'écrire. Mais à ce moment, on n'aura plus besoin non plus d'éditeurs pour la publier : n'importe qui pourra s'en générer soi-même. Et si cela ne correspondait pas à un gigantesque, un inimaginable gaspillage de ressources, on aurait envie de dire : qu'ils le fassent.

Et puis, il y a aussi la question, elle aussi mal posée, du « style ». Une approche erronée de la lecture et du rapport avec le personnage-écrivain, unie à la onstante pression d'impératifs commerciaux nous a fait croire, ou prétendre, qu'un auteur ou une autrice a un style, un seul, le sien et aucun autre. Si nous achetons un livre de, par exemple, Zsigmond Hátszeghy – nom que j'ai inventé il y a quelques secondes, nous nous attendons chaque fois à un livre écrit « à la Hátszeghy ». S'il n'est pas écrit de cette manière, nous sommes déçus : comment est-ce possible ? Eh bien, pour ça, il y a l'IA : « écris-moi quelque chose de Zsigmond Hátszeghy ».

Qui écrit n'a pas forcément toujours le même style, si par style on entend la « voix », le phrasé, le recours fréquent à certaines techniques et figures de rhétoriques. A moins que chaque livre ne soit qu'un épisode d'une unique grand livre ou des aventures d'un personnage unique, que sais-je, Montalbano, Henry Chinasky… Mais en dehors de cette sérialité, chaque livre requiert sa voix propre, son style propre. Gabriel Garcia Marquez le dit très bien :

« On ne choisit pas le style. On peut enquêter et essayer de découvrir quel est le meilleur style pour un thème. Mais le style est déterminé par le thème, par l'âme du moment. Si on essaie d'utiliser quelque chose qui n'est pas adapté, ça ne fonctionnera pas, tout simplement. Après ça, les critiques construisent des théories autour de ça et voient des choses que je n'avais pas vues. Moi, je ne réponds que de notre style de vie, la vie des Caraïbes. »

La dernière phrase n'est pas qu'une plaisanterie. On confond le style – qui peut varier selon les projets et les exigences expressives – avec le monde d'un auteur ou d'une autrice, avec son Umwelt, c'est-à-dire, paraphrasant le biologiste Jacob von Uexkül , « le fondement biologique qui se trouve dans l'épicentre exact de la communication et de la signification de l'animal-écrivain » (Uexkül disait « anima-homme »). Bref, l'univers subjectif d'une autrice ou d'un auteur, qui reste dans son corps, perdure aussi dans les variations des techniques adoptées et ne peut se déduire d'une seule phrase imitée par une IA, comme dans l'expérience rapportée par le New Yorker.

Si vous demandez à une IA un « texte à la Marquez », elle devrait vous répondre par une question « Quel Marquez ? ». L'automne du patriarche, par exemple, est écrit dans un style très différent de Cent ans de solitude. Néanmoins, l'univers subjectif est là. Ce que, en simplifiant, il a appelé la « vie des Caraïbes ». Nota Bene : pas la biographie individuelle, dont celui qui lit ses romans pourrait ignorer le détail ; non, « nôtre style de vie », il y a un « nous », un être commun. L'être commun que Marquez a porté en lui pendant toute sa vie. Sa version de cet être commun.

Ce Gemeinwesen, une machine ne peut le reproduire, parce que c'est, justement, une expérience vécue, alors que la machine – il est bon de ne jamais l'oublier – est non-vivante. Tout au plus peut-elle imiter, produire des simulacres, mais on s'en fout, non ? Si ce sont les simulacres et les imitations qui nous intéressent, on est mal barrés. Demander au premier perroquet-robot venu de singer un auteur que nous avons aimé ? Si notre rapport avec la littérature est si dégradé, alors, le problème, avant le perroquet, c'est nous.

Ça ne vaut pas seulement pour les romans, mais aussi pour les essais. Quand, en mars dernier, est sorti Ipnocrazia [en français Hypnocratie], signé par un certain Jianwei Xun mais en réalité écrit par une IA « nourrie » par Andrea Colamedici, nous avons compris tout de suite que l'auteur chinois n'existait pas, l'expérience n'éveilla guère notre curiosité et – bien que certains nous aient mis en cause, en nous citant mal à propos, nous décidâmes de ne rien écrire. Comme nous, Bifo comprit lui aussi tout de suite, mais lui il écrivit à ce sujet, et sur son bulletin il disertore, posa la question d'une manière que je trouvai impeccable :

« Xun décrit la surface comportementale de la mutation linguistique et cognitive, mais n'apparaît jamais, pas même une fois si je ne me trompe, le mot « corps ».

Pourquoi Xun ne sait-il rien du corps ? Il me vient presque le soupçon qu'il e parle jamais du corps parce qu'il n'en sait rien. Probablement n'en a-t-il pas. Mais qui est alors Xun, s'il ne possède pas de corps ? Dans le livre, nous ne trouvons jamais ni le mot « sensibilité », ni le mot « douleur » (…) dans le petit livre de Xun, je suis désolé de le dire, il manque le mal aux dents. L'automate linguistique sait tout du mal aux dents, comprenons-nous, et aussi l'adresse d'un bon dentiste près de chez vous. Mais le mal aux dents, il ne sait pas ce que c'est, et si par malheur il vous vient mal aux dents, toute la perfection hypnocratique dont parle Xun peut aller se faire foutre. Et le mal de dents n'est pas le pire des mots dont l'automate sait tout mais n'expérimente rien. De la même manière, l'automate n'expérimente ni la solitude ni la violence, ni la faim, ni le froid, ni la guerre. C'est pourquoi le livre de Xun nous explique tout mais ne sert à rien. »

On revient donc au début. Si nous demandons à la littérature des évidences d'humanité, c'est-à-dire des traces du fait qu'elle a été écrite avec le corps, avec l'interaction des corps, avec les souvenirs du corps, si nous lui demandons la fête des neurones-miroirs, s'ils s'activent quand nous voyons – ou lisons, ou imaginons – d'autres humains accomplir des actions auxquelles nous pouvons nous identifier ; si nous lui demandons des conjonctions plutôt que des connexions, si nous lui demandons de remplir de sens nouveau les lieux, qui ne sont pas de simples espaces et moins encore des espaces virtuels

Si c'est encore cela que nous demandons, il est probable que cette littérature continuera à le donner à des gens qui ont un corps vivant, comme nous.

Wu Ming 1
Introduction et traduction : Serge Quadruppani

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