26.10.2026 à 07:11
Macron est un homme mort
Ce titre n'est pas une provocation. Il est un simple constat, un énoncé descriptif, comme on dit en sciences humaines, et non prescriptif. Nulle menace, donc, ni même d'appel au meurtre, bien sûr. La mort sociale de Macron est un fait : cet homme ne peut plus vivre avec les autres ni sortir dans la rue ; il s'est construit plus terrible sort que le bracelet électronique, car il s'est auto-infligé une peine de mort sociale, dont les effets relèvent de la mise en danger de son intégrité (…)
- 26 octobre / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 2Texte intégral (1815 mots)
Ce titre n'est pas une provocation. Il est un simple constat, un énoncé descriptif, comme on dit en sciences humaines, et non prescriptif. Nulle menace, donc, ni même d'appel au meurtre, bien sûr. La mort sociale de Macron est un fait : cet homme ne peut plus vivre avec les autres ni sortir dans la rue ; il s'est construit plus terrible sort que le bracelet électronique, car il s'est auto-infligé une peine de mort sociale, dont les effets relèvent de la mise en danger de son intégrité physique. Latente, potentielle, cette menace pourrait surgir du face à face avec n'importe quelle citoyenne française. Justice implacable de la sanction immanente !
« …la tentative de suppression brutale d'un tyran est vaine,
à moins que l'on ne supprime les causes, par ailleurs,
dont est résultée la tyrannie du prince. »
Spinoza, Traité de l'autorité politique, V, § 7
(abondant Machiavel)
Le pouvoir est toujours deux choses à la fois : politiquement, il est détestable par sa brutalité et sa nocivité ; épistémologiquement, il est misérable par sa bêtise et son incompétence. Être dominante ou parvenue, c'est opérer dans un monde fait pour soi, où tout coule au service de soi ; on est donc forcément amenée à ne pas avoir besoin de comprendre les autres et les milieux dont on jouit. Alors, comme dirait Bourdieu, à force de ne jamais avoir à comprendre les nécessités du social, on ne comprend rien à rien. Macron est un pur produit de cela : il est complètement crétin et dangereux à la fois.
Mais cette infinie misère n'invite à aucune commisération : elle est la part d'ombre, nullement enviable, du pouvoir. Ne perdons pas une miette de notre temps à les plaindre, car on a mieux à faire : combattre les nuisances innombrables que l'extorsion de leurs privilèges abat sur nous, et la stupidité subséquente de leur réponse à notre révolte – taper, mater, mutiler, tuer.
Justement : parlons de cette mort qui hante l'exercice du pouvoir ! Sa létalité intrinsèque suinte de toute part : mort psychique des exécutantes (le ou la policière-zombie ; la ou le politicien-vampire : toujours dévitaliser la puissance), meurtrissures des opprimées (nos esprits traumatisés et nos corps abîmés par leur violence institutionnelle, jusqu'à la mort « premier degré » : féminicides, mortes au travail, suicides dès l'adolescence, mortes de froid ou de faim, etc.). Et dans ce ballet de la mort, il y a, à côté de la contre-violence nécessaire des luttes, une chose bien étrange qui rôde comme un spectre : le fantasme, de la part des opprimées, de la mort des oppresseures…
Prenons un exemple, à partir d'un texte percutant de Barbara Deming sur son père mourant, cité dans les premières pages de La Volonté de changer de bell hooks : « je savais déjà que sa mort me permettrait de me sentir plus libre. Je me lamentais qu'il en soit ainsi. C'est un chagrin dont il m'est difficile de parler. Qu'il ait fallu qu'il soit étendu mort pour que je puisse me sentir libre de le toucher sans me sentir menacée par le pouvoir qu'il exerçait sur moi – cela m'est insupportable. » Et bell hooks ajoute, depuis sa propre expérience : « À l'époque où j'étais une jeune femme d'une vingtaine d'années qui ne comptait pas encore sur ses propres forces, j'ai souvent souhaité la mort des hommes qui m'entouraient. J'ai désiré la mort de mon père dès mon enfance. C'était ma manière de répondre à sa rage, à sa violence. Je rêvais qu'il parte, qu'il meure, qu'il parte pour toujours. La mort, c'était le moyen de conjurer la peur… »
Voilà ce que cela fait d'occuper une position de pouvoir : toutes celles et ceux que vous opprimez rêvent de votre mort comme d'une délivrance. Ainsi, combien de Françaises se couchent chaque soir en se berçant de la douce idée que « Macron mort » seraient les plus doux des mots entendables à la radio, son café chaud à la main ? Combien fomentent imaginairement de s'en débarrasser, comme un rituel doudou, sachant pertinemment qu'ils et elles ne le feront jamais (par manque de compétence ou par intelligence politique – sachant que ça n'atteindrait pas les vraies causes qui sont toujours structurelles, comme l'expliquent Machiavel et Spinoza) ?
Car Macron n'est rien, il est parfaitement remplaçable. L'anonymat des rapports de pouvoir explique les « deux corps du roi » : un parvenu mort, la parvenue survit à travers un nouveau parvenu, etc. (« Le roi est mort, vive le roi »). [1] Par la force des institutions, les nuisibles renaissent perpétuellement de leurs cendres.
Paradoxalement, Macron est en même temps le point de fuite où nos perspectives de révolte convergent, tant il concentre sur lui les haines populaires. Car penser politiquement en termes de causalité n'empêche pas de saisir les incarnations d'une époque, comme point d'accroche. On aura beau penser en termes de structures, la personnalisation est un moment nécessaire de la compréhension : si l'on accepte l'idée « l'homme, fruit des conséquences », encore faut-il « ne pas broncher aux conséquences », comme le suggère avec force Aimé Césaire, citant l'implication fulgurante qu'en tire Marx dans La Sainte Famille : « Si l'homme est formé par les circonstances, il en résulte qu'il faut donner aux circonstances une figure humaine. » [2] Il est donc juste que la colère populaire se cristallise sur quelques figures, bien que celles-ci ne soient pas le tout des causes de ses souffrances.
Revenons maintenant au sens de notre titre. Parler de la mort sociale de Macron signifie que cet homme est en danger où qu'il aille. Il s'est mis lui-même dans cette situation à force de servir les pouvoirs les plus hostiles à la vie. Il faut avoir été aveuglé par l'entre-soi social et le microcosme des flagorneries (la fable définitive à ce sujet reste Les Habits neufs de l'empereur, d'Andersen) pour ne pas comprendre qu'il a signé son arrêt de mort social à tant vouloir servir les pires.
Et ce n'est pas rien d'habiter une époque et un espace où la très grande majorité des humaines vous souhaitent mort plutôt que vivant – en rêve ou en projet. De fait, Macron ne peut plus se déplacer dans quelque espace public sans une armée de garde du corps, voire sans vider littéralement les lieux de tout humain – à coup de militaires. Il existe de nombreux articles qui ont documenté comment des parties entières de villes sont confinées pour préparer un déplacement du chef de l'État. On est loin d'un président de l'Islande qui pouvait recevoir à domicile (après la crise des subprimes, alors même que le pays était dans une phase critique entre 2008 et 2012) ! Par contraste, la monarchie française suppose un niveau d'étanchéité géographique et de blindage social pour demeurer. Depuis l'automne 2026, nous savons que ce sont des dizaines de mètres de béton symbolique qu'il va falloir entretenir à un prix logistique et sécuritaire hallucinant pour que ces gens, Macron en tête, continuent de vivre et de nuire.
Macron et son monde vivent donc avec une épée de Damoclès qui n'est rien d'autre que la forme de vie la plus joyeuse et la plus spontanée, ordinairement : croiser des gens. Ce qui est le plus beau dans l'existence, à savoir les rencontres humaines, l'altérité dans toute sa splendeur, l'hospitalité coûtumière et le gîte partagé, tout cela leur est une expérience devenue impossible.
Toquer à une porte, au hasard, c'est risquer de se voir accueilli à la manière dont Budd « reçoit » la Mariée dans Kill Bill 2 : un bon coup de fusil direct. Pour pasticher Rémi Gaillard, on pourrait dire que Macron a réalisé cette prophétie sombre : c'est en se faisant détester de n'importe qui qu'on peut mourir de n'importe quoi.
Reste la bunkérisation de son existence, le transit perpétuel d'un espace sécurisé à un autre espace sécurisé. Macron a décidé de faire la guerre aux Françaises, il vit désormais sur Mars. Cosmonaute à vie, sur Terre. Le moindre souffle d'air, la moindre brèche de vie l'aspirerait dans le vide et disloquerait ses chairs.
Héloïse
[1] Voir l'ouvrage classique d'Ernst Kantorowicz, Les Deux corps du roi, Gallimard, 1989 [1957].
[2] Karl Marx, La Sainte Famille ; cité par Aimé Césaire, « Discours d'inauguration de la place de l'Abbé-Grégoire » (1950), reproduit en guise de préface pour Abbé Grégoire, De la traite et de l'esclavage des noirs, Paris, Arléa, 2005 [1815], p.15-16.
26.10.2026 à 07:09
Instructions pour une prise d'ânes
(Pour une vraie réforme de l'éducation)
Groupe Fernand Illich
Texte intégral (4718 mots)
Après son brillant manifeste du lumpen-scoletariat qui exposait les mécanismes socio-économiques, historiques et éthiques à l'œuvre dans le soulèvement lycéen, le Groupe Fernand Illich s'attelle cette semaine à répondre à la plus épineuse des questions : « mais alors qu'est-ce que vous proposez ? ». Principes généraux d'éducation, organisation et restructuration des enseignements, un programme en 26 points à la hauteur de l'audace et de la mobilisation lycéenne.
« Comme vous me plaisez bien maintenant, – depuis que vous êtes redevenus joyeux. Vous êtes en vérité tous épanouis : il me semble que pour des fleurs comme vous il faut des fêtes nouvelles, – une brave petite folie, un culte ou une fête de l'âne… »
F. Nietzsche, « La fête de l'âne »
Préambule. L'institution scolaire n'a plus pour mission de préparer les enfants à entrer dans le monde tel qu'il est, mais de leur donner les moyens de rendre ce monde suffisamment étrange pour qu'il ne puisse plus continuer comme avant, ou plus aussi vite qu'avant. Ceci est donc un programme-cadre de déprogrammation ou de dyscolarisation raisonnée, dont les principes découlent des leçons générales d'Octobre 26.
I. Principes généraux de l'« école-blocus »
1. Le maître zen demande à son disciple : « Imagine que tu sois entièrement prisonnier dans un bloc de pierre, comment en sors-tu ? » Le disciple réfléchit. Il cherche une énigme à résoudre dans la question de son maître. Il devient nerveux, tracassé par l'énigme. Finalement il revient voir son maître, honteux de n'avoir pas trouvé la solution. Le maître répond : « On sort du bloc en faisant un pas en avant ou sur le côté. » Le disciple est illuminé [1].
(Réhabiliter l'illumination comme principe d'enseignement. L'illumination n'est pas seulement de maître à disciple. Les illuminations sont aussi collectives et imprévues, offertes par les occasions critiques. Il suffit de construire des situations qui rendent de telles occasions possibles. Octobre 26 a été une illumination pour beaucoup : accélération paradoxale de l'intelligence politique, par et dans le ralentissement qu'instaure le blocus. Des jeunes filles en débardeur blanc et aux cheveux lisses sont devenues conscientes, politiquement conscientes des faits de répression et de brutalité policière qui, la veille du 1er ou du 8 octobre 26, ne les concernaient pas.)
2. Bienvenue dans l'« école-blocus ». Elle repose sur la prise de conscience – sur la conscience renversée – que le blocage n'est pas un état exceptionnel de la vie scolaire, mais qu'il en est au contraire l'état normal inconscient. Tout le monde est par avance bloqué à l'école. Les maîtres et les maîtresses bloquent doucement les enfants sur des chaises, dans des salles, 6h par jour. Les professeurs sont eux-mêmes bloqués par les programmes, par le temps métrique des emplois du temps, par les copies, par les échéances. L'école bloque l'imagination. Elle bloque la pensée en dialectique, en dissertation, en protocoles. Elle bloque le présent par l'avenir (« Qu'est-ce que tu veux faire plus tard ? ») L'architecture bloque les corps dans des couloirs et des itinéraires centralisés, inévitables, répétés sans fin. Etc. Mais tous ces blocages sont acceptés comme s'ils étaient naturels.
Le principe de l'école-blocus est simple : le blocus conscient et visible est un droit strictement relatif à l'état de blocage normal (naturalisé, invisible) dont il est le contrecoup vital, le sursaut, la résistance. Dans l'école réformée, le blocus sera un recours possible permanent, tenu pour légitime et honorable. Ainsi tout élève pourra interrompre un cours en déclarant par exemple l'état d'urgence onirique. On devra alors, dans les minutes qui suivent immédiatement ce recours, produire la preuve de la valeur onirico-politique du contenu enseigné. (L'onirico-politique est l'une des nouvelles matières de l'école réformée, qui remplace la géopolitique en HGGSP.)
(Le recours demeurera cependant exceptionnel et son abus sera puni d'heures de travail onirique. L'état d'urgence onirique ne sera déclaré comme régime normal quotidien que dans les cas les plus avérés de blocage majeur par principe-de-réalité.)
3. Nul ne pourra être interrogé sur ce qu'il ignore sans que l'on interroge d'abord le monde sur ce qu'il lui cache.
4. Nous destituons les tables. Nous destituons l'algorithme. Nous destituons la question et la main levée. Nous destituons le texte. Nous destituons les disciplines. Nous destituons les portes. Nous destituons l'après-midi.
5. Chaque classe disposera désormais d'une chaise vide symbolique, au premier rang, pour les absents. Interdit de s'assoir sur la chaise d'un Grand Absent. (Profanation intolérable, qui sera punie d'heures de khôl.) Nul ne pourra commencer un cours tant que personne ne se sera demandé qui manque, qui n'est pas sur les listes, de qui les présents ont pris la place. Des rituels pour l'Absent devront ensuite être observés avant que l'on puisse commencer le cours prévu.
6. Toc toc toc. Les murs de l'école appartiennent à ceux qui sont hors de l'école. (Les journées de blocus d'octobre 26 se sont passées aux grilles, aux portes des lycées, à la limite, sur le seuil.) Nous nommons ce principe le principe liminal ou le principe de l'intermédiaire : ce qui sépare est ce qui relie. L'école doit ainsi multiplier les intermédiaires, faire en sorte que les zones de séparation deviennent des zones liminales de contact. Enseigner par le dehors : les exclus, les sans-abri, les oubliés seront des maîtres occasionnels et particulièrement respectés, ils pourront enseigner ce que signifie vraiment habiter le monde.
7. Nous instituons la parole. Nous instituons les matières (multiples, texturées, pensantes). Nous instituons le sommeil, nous instituons le rêve. Nous instituons le matin. Nous instituons l'amitié, nous instituons la profondeur. Nous instituons le problème. Nous instituons l'écriture. Nous instituons les règles en lieu et place de la loi. Nous instituons les jeux.
Scolie. Si vous vous demandez pourquoi diable il faudrait instituer des choses qui existent déjà, telles que la parole ou le matin, c'est précisément que vous n'avez pas compris ce que « institution » veut dire. Il n'y a pas de réalité, même naturelle, qui ne doive être instituée pour valoir comme désirable (leçon d'Oury). L'Institution doit être démajusculée, profanée, multipliée, convertie en rites illocutoires collectifs : les institutions à la place de l'Institution, mille institutions en train de se faire, se défaire et se refaire par assemblées et conseils, comme des groupes actifs se forment sporadiquement dans un mouvement d'insurrection urbaine au gré de l'évolution des fronts. On peut instituer quelque chose pour une année, pour un trimestre, pour une journée ou pour une heure. Les institutions génèrent le désir. On peut changer.
(Même les pillages du 17 octobre 26 ont fonctionné comme une institution soudaine et éphémère : magasins ouverts. Ce n'était pas une pulsion consumériste capricieuse et chaotique, comme l'ont dit en chœur les ayants solidaires des commerçants pillés et de l'économie établie : c'était une utopie économique en acte. La preuve : les partages de biens entre les pilleurs en fonction de leur utilité, leur besoin de justice entre eux. Une institution, même dans l'euphorie de la violence, ne peut pas se passer de règles, par exemple des règles de répartition.)
8. Bismillah c'est les ténèbres : tout langage est un code secret pour initiés. Jusqu'à présent l'école a conservé ses codes voilés, réservés à ses héritiers tacites. Les élèves qui possédaient le code étaient des infiltrés – conscients ou non, peu importe. Mais ça ne marche plus : lalangue n'existe pas, il n'existe que des jeux de langage. Tout le monde joue au langage, sans savoir qu'il joue. (Jusqu'à présent l'école a été essentiellement un système ventriloque, les professeurs des poupées qu'on enfile, les élèves des poupées, les chefs d'établissement des poupées maximales. Je ne parle pas, on me parle. Chacun doit dorénavant travailler à apprendre qui le parle et l'école doit être le lieu de cet apprentissage.) Nous décrétons l'égalité absolue des jeux de langage entre eux. Wesh ma chère. On intervertira les jeux, on les croisera, on les tirera au sort chaque jour (parler chef, parler prof, parler cité, etc.) Il n'est pas un jeu supérieur à un autre, il y a seulement différents jeux avec des règles différentes. Il faut apprendre à jouer au jeu de l'autre et à jouer à son propre jeu avec les règles et les trucs du jeu de l'autre, et alors l'école sera enfin un espace social ouvert et non une crypte. (Wittgenstein dès le CP.)
9. Asinus ad lyram. L'un des buts fonde à mentaux de l'école est d'âpre rendre à lyre et à écrire, de rap rang drap à écrire comme il faux à ceux qui nœud ça veut plus. Appât retire deux mains tenant, nous adoptons le prince hip de la dyslexie générative. Les textes et cris par des dys (dyslexiques, dysorthographiques, etc.) qu'on se tie tueront la base du cours de litté rature, ils seront lus par tous laids autres comme du vit que tord hue-go ou du beau de l'air et leurs fautes inter prêtées comme des trous vaille peau et tique.
10. Plusieurs fois par jour, le silence sera observé.
11. L'orientation est interdite. (Tout projet sera puni.)
12. On ne produit pas.
Scolie. L'école n'est pas une banque (Paulo Freire), où il s'agit de « transmettre » (idéal aliéné de la conscience pédagogique), c'est-à-dire de transférer des capitaux cognitifs d'esprit à esprit (du professeur à l'élève). Elle n'est pas une usine, où il s'agit de produire à la chaîne (des cours, des devoirs, des notes, des bulletins, des moyennes, de la statistique, etc.), produire, produire à flux tendu jusqu'aux échéances (examens, conseils de classe, fin d'année, orientation postbac, etc.) Elle n'est pas non plus une entreprise, où il s'agit de se produire soi-même comme sujet employable, flexible, adaptable (par les projets, les exposés, les « activités »). La banque, l'usine, l'entreprise : modèles capitalistes qui travaillent l'école au corps.
Dans l'école-blocus, tout est fait pour que la « production de richesse » apparaisse au contraire comme une injure, comme un crime contre l'esprit. Les élèves productifs seront sévèrement punis. Les élèves coopératifs seront punis. Ni production, ni coopération : mots-pièges. Dans l'école-blocus, les mots sont les vraies choses. Tout est retraduit : « mérite » est dit « privilège », « échec scolaire » est dit « exclusion », etc. (Les élèves pourront inventer des mots nouveaux à la place des plus usés. Ou ils feront parler les vieux mots par dyslexie générative comme l'anneau magique de Mangogul fait parler le sexe des femmes, pour leur faire dire leur vérité cachée. L'amer eat aux crasses hi hi hi.)
Ainsi « production » se dit maintenant « destruction » (destruction de ressources, destruction progressive de la possibilité même de produire encore sur terre). « Richesse » : appauvrissement, raréfaction, biocide, etc. (Exercices quotidiens : les élèves doivent calculer tout ce qu'on perd à gagner sa vie, calculer tout ce qu'on a en moins pour avoir la « production-de-richesse ». Direction pour une réforme de l'arithmétique : il faudra introduire le domaine des opérations dites « réelles », distinctes des opérations « abstraites ». Une addition réelle suppose toujours des quantités négatives symétriques ou occultes qu'il faut additionner avec les quantités explicites. Les élèves apprennent à compter en ombre portée, en miroir, en sang versé. Calculs nouveaux. Vous ne pouvez plus compter votre argent en quantités explicites, sans y ajouter le négatif de ce que vous prenez en sous-main. Les commerçants doivent tout recompter en opération réelle. La hiérarchie des richesses est bouleversée.)
L'école-blocus valorise les richesses. Il faut les débloquer. « La » richesse est un surgeon-traître des richesses, un appât-leurre qui nous détourne des autre biens. La richesse est possessive et exclusive : ce que j'ai, si je l'ai, tu ne l'as pas ; au contraire, les richesses sont inclusives, participables. (Si deux individus possèdent chacun un billet, et qu'ils échangent leurs billets, chacun, après l'échange, n'aura toujours qu'un seul billet. Mais si les deux individus ont chacun une idée et qu'ils échangent cette idée, alors après l'échange, chacun aura deux idées. Si je donne mon produit à autrui, je le perds à son profit ; par contre, si je lui « donne » mon idée, je ne la perds pas. Les idées ne se possèdent pas : elles sont participables. Je ne les ai pas au même sens où j'ai de l'épargne ou du patrimoine immobilier. Gagner en donnant : postulat de l'école-blocus. On ne coopère pas, on prend part à l'indivisible.)
13. Les notes sont remplacées par des animaux.
Scolie 1. La tortue désigne une progression lente et solide. Le corbeau signale une capacité à trouver des solutions à des problèmes imprévus. Le poulpe indique une aptitude à travailler dans plusieurs directions. Le hérisson témoigne d'un besoin de protection. Le pigeon voyageur signale une tendance à transporter les idées des autres. L'âne valorise la capacité à subvertir les erreurs et les vérités, à détourner les idées d'une matière à l'autre. Mais on remarque que le dispositif se dérègle rapidement : certains élèves refusent le hérisson, d'autres revendiquent le poulpe, et un groupe accuse le corbeau de favoriser les élèves déjà considérés comme brillants. Le conseil de classe doit alors débattre de la manière dont les catégories produisent des réputations, des attentes et des inégalités. Les animaux ne peuvent être attribués définitivement ; ils changent au gré des situations, et chacun peut contester le sien. On invente aussi des animaux nouveaux, hybrides, mutants. Mais il faut un traitement plus profond du problème : peu à peu on découvre que le problème vient en fait de l'usage symbolique des animaux. Brûlez les doudous [2]. Il faut abolir le symbolique ; au minimum, toujours coupler le symbolique au réel. Dessine-moi un ornithorynque. Exercice quotidien : trouvez des vivants autour de vous, sur vous et en vous. Faites la liste des animaux dont vous vivez. – La note, désymbolisée, finira par mesurer un degré de conscience.
Scolie 2. La note à l'école a toujours peine à dépasser le fétichisme du produit (noter le produit du travail en lui-même, séparé de l'effort qui l'a produit et des capitaux implicites et inégaux entre élèves-producteurs). Certes la notation s'est employée à reconnaître la valeur du travail (intégrer à la note l'effort, l'acquisition, le progrès accompli par l'élève d'un devoir à l'autre, indépendamment de la qualité du produit qui peut demeurer encore médiocre). Mais en réalité la notation relative à l'effort valorise non pas le travail, mais la docilité à la forme, c'est-à-dire la subjectivation, la constitution de l'élève en sujet de la forme qui lui vaut sa note. L'usage invasif des IA par les élèves, automates maximalement dociles à une forme dictée, rend de toute façon caduque la notation chiffrée, moulée sur cette docilité. L'abolition de la notation a pour fonction de faire accéder le travail à sa puissance protéiforme et à sa valeur intrinsèque. Désormais, on ramassera uniquement les brouillons et les esquisses, on évaluera les ratures, les auto-corrections, les reprises, les réécritures visibles. « Ce n'est pas assez brouillon » sanctionnera les copies lisses comme du chatgpt.
14. Dans chaque école, on ouvre un bureau où l'on peut venir faire une déposition contre les croyances collectives encombrantes et bloquantes : « je ne suis pas légitime », « il faut souffrir pour réussir », « les choses ont toujours été ainsi », « il faut travailler pour réussir », « je ne travaille bien que sous pression », « j'ai pris trop de retard », etc. Chaque croyance est enregistrée, consignée, inscrite sur un registre administratif ouvert. On note ses occurrences au quotidien, explicites ou implicites, on décrit ses effets. Le registre est public : le signalement de la croyance suspecte grossit de la contribution des autres élèves qui peuvent désormais la reconnaître dans leur propre expérience, documenter son usage, témoigner des dégâts subis sous l'influence de cette croyance. Le plaignant doit ensuite faire la preuve, devant un conseil spécial, du préjudice causé par la croyance dans un parcours scolaire choisi comme typique. Une fois la croyance jugée coupable, elle est retirée des pratiques éducatives où elle continuait à infuser, et son usage est interdit dans l'institution. Elle est pourchassée partout où elle peut encore sévir. La liste des croyances-blocs est ouverte. Elle s'allonge de jour en jour. Une croyance ne vaut que si elle est instituée par acte illocutoire collectif, expressis verbis.
15. Pendant l'année, à des dates rituelles, l'école devra rendre ce qu'elle a pris. Les heures confisquées, les curiosités découragées, les questions restées sans réponse seront déposées dans la cour. Chacun pourra repartir avec ce qui lui appartient. (On est propriétaire de ses vides seulement.)
II. Organisation des enseignements
1. L'école-blocus repose sur la grande réforme du temps.
1.1. Introduction de la monnaie du temps. Principe : le temps scolaire devient une ressource prioritaire et précieuse, rare comme l'eau : une ressource qui doit être libérée, protégée, soustraite à son gaspillage, investie, intéressée, multipliée. L'introduction de la chrono-monnaie a pour but de faire prendre conscience du chrono-pouvoir, de la chronopolitique scolaire invasive. Une partie de la chrono-ressource peut être négociée. Chaque semaine, un conseil de classe dispose d'un budget de temps collectif qu'il doit répartir.
1.2. Pour obtenir le temps vivant de chaque élève, les heures objectives de présence physique obligatoire à l'école doivent désormais être calculées par addition des quantités négatives d'absence psychique et d'inattention, c'est-à-dire de temps mort. La somme de ces deux quantités (temps objectif moins temps mort) est le temps vivant. Tout doit être fait pour que chaque élève prenne conscience de ses phases de temps vivant. Elles lui appartiennent en propre et sont investies selon son choix libre absolu.
1.3. Introduction du temps réel à l'école. Le temps réel n'est pas donné par l'horloge : c'est la durée vécue par la conscience. Les cours se terminent lorsque la classe estime collectivement que le capitalisme temporel a suffisamment exploité son attention. Parfois, un cours peut durer 1h, ou 1h30, sans pause, 2, 3 ou 4h dans les cas exceptionnels : c'est possible quand on sent que quelque chose est en train de se passer, que les intelligences sont en phase d'accélération collective. D'autres fois, le cours peut être interrompu avant son terme prévu, quand on sent que plus rien ne peut se passer. Dans le régime réformé du temps, on considère désormais qu'une minute de lucidité ou d'intelligence accélérée vaut largement 10h de présence inattentive ou forcée. Les montres sont confisquées et fondues pour fabriquer des cloches.
1.4. Réquisition générale de l'ennui. L'ennui devient un bien commun, protégé contre toute tentative de rentabilisation pédagogique. Chaque élève dispose de deux heures quotidiennes d'ennui (au moins), opposables à son EdT. L'ennui et l'attention sont désormais considérés comme étant la même chose. Tout professeur disant « Soyez bien attentif… » sera puni, privé de tableau, temporairement marqué d'un signe infâme sur le front pour concentrer naturellement l'attention des élèves à son préjudice. Cheh.
1.5. Interdiction des intercepteurs et vampires de temps. Toute phrase commençant par « Quand tu seras grand… » entraîne la suspension temporaire de l'adulte concerné et son inscription à un stage obligatoire de déconstruction de la nostalgie toxique.
1.6. La lenteur est une vitesse paradoxale. Dans l'école-blocus, tout est plus lent. Mais paradoxalement, tout est aussi plus rapide, par et dans cette lenteur même.
2. Réorganisation structurelle des enseignements.
2.1. Principe de l'âne savant : chaque élève devra enseigner une heure par semaine une matière qu'il ne comprend pas à ceux qui croient ou prétendent la comprendre.
2.2. Les savoirs clandestins. Deux tableaux : sur l'un, on explicite les capitaux culturels implicites présupposés par l'école-caserne pour la réussite des « bons élèves » ; sur l'autre, les savoirs non reconnus comme légitimes par l'école. Un espace permanent accueille les compétences sauvages, non reconnues, celles que les élèves possèdent en dehors des disciplines scolaires : tchatcher, surmonter une déception amoureuse ou un refus d'embauche, se souvenir précisément de ce qu'on vous a confié de personnel, consoler quelqu'un sans lui donner de conseil, coder, prendre soin d'un animal, etc. Ces compétences peuvent être opposées à des critiques sur les savoirs scolaires en cours d'acquisition, et donner lieu à des compensations au cas où l'élève parvient à montrer comment il peut bricoler sa réussite avec ses savoirs clandestins enfin reconnus.
2.3. Tout élève peut déposer une demande officielle de détour intellectuel. (La neuro-atypie est érigée en mode de pensée.) Au milieu d'un cours sur les fractions, un élève souhaite comprendre pourquoi les horloges divisent l'heure en soixante minutes. Une leçon de géographie provoque une enquête sur le prix des bananes et l'histoire des migrations. Le détour n'est pas automatiquement accepté, car le temps collectif est limité. Mais toute demande doit recevoir une réponse argumentée : acceptation, report ou refus motivé. Chaque semaine, la classe choisit un détour et lui accorde un temps d'enquête. Le détour doit, à son tour, pouvoir revenir au chemin initial, mais en le transformant : on cherche ce qu'il révèle du sujet, des outils employés et des relations entre les matières.
2.4. Le zeugme devient l'exercice-type. (Bouffe ma chatte, pas mon avenir.)
2.5. Redécoupage, découplage et recouplages transversaux des matières : la poésie dirige les mathématiques, l'éducation physique contrôle les sciences économiques. D'autres croisements doivent proliférer. Faites l'histoire de votre ruisseau vu de Sirius. Multipliez Rimbaud par Schumpeter. Faites le commentaire de la bataille de Stalingrad par récurrence. Calculez le taux de variation métaphorique de la guerre. Observez un événement entre la lame et la lamelle. Translate your negative emotions into economic language. Vous avez 4h (en temps vivant).
Groupe Fernand Illich
[1] Dans cette fable, le disciple était bloqué parce qu'il cherchait une solution rationnelle à la situation. Son blocage étant admis comme un fait, il ne pouvait pas en sortir. La solution consiste simplement à sortir du bloc de pierre en faisant un geste qui n'était pas autorisé dans la situation telle qu'elle est décrite, autrement dit, à ne pas admettre la situation initiale telle qu'elle est imposée par le récit qu'un autre en fait pour moi.
[2] Soit « Sirens of the Lamb » de Banksy. 2013, dans les rues de New-York, des animaux en peluche entassés à bord d'une bétaillère, roulant en direction de l'abattoir. Les peluches aux hurlements stridents, animées par des marionnettistes, semblent pleurer et appeler à l'aide. Cette installation attire l'attention des passants, fait pleurer les enfants. Ironie de Banksy : nous sommes insensibles à la mort industrielle des bêtes réelles dont nous consommons massivement la chair chaque jour, mais réagissons à la souffrance factice de leurs effigies enfantines. C'est que, dans l'expérience de l'homme moderne, les animaux ont été remplacés par leurs images (dessins animés, doudous, produits de consommation de masse). Il ne s'agit pas de réintroduire le réel à l'école, mais de réintroduire la conscience dans le réel. Même chose avec la réalité sociale. On aime les pauvres en images. Mais pas quand ils sortent de leur ghetto pour envahir les centres-villes.
24.10.2026 à 11:28
Reconnaissance faciale et techniques de surveillance
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Suite aux déclarations Gérald Darmanin qui a annoncé la mise en œuvre de la reconnaissance faciale algorithmique afin de traquer les manifestants, nous avons sollicité les spécialistes de La Quadrature du Net afin qu'ils nous éclairent sur ce que l'État peut (et ne peut pas encore) faire en termes de techniques de surveillance.


