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03.11.2026 à 14:54

Interventions policières à la Sorbonne Nouvelle

dev

« Ces gens ont peur de leurs propres étudiants »

- 2 novembre / , ,
Texte intégral (3041 mots)

Un enseignant de la Sorbonne Nouvelle revient sur l'intervention des CRS dans l'établissement les 5 et 22 octobre, à la demande de Daniel Mouchard (sic), président de l'université. Il s'agit de prendre la mesure de ce qu'implique politiquement le recours au forces de l'ordre pour évacuer étudiants et professeurs de leur lieu de travail.

Le 5 octobre 2026 la présidence de la Sorbonne nouvelle a fait intervenir les forces de l'ordre en réponse à un blocage, décidé par une assemblée générale rassemblant des centaines d'étudiants. L'évacuation s'est accompagnée d'un cortège de violences contre les étudiants et contre les personnels (qui n'ont pas été mis au courant de l'intervention imminente des forces de « l'ordre » sur leur lieu de travail) [1].
L'université a ensuite été fermée du 5 au 20 octobre. Désavoué de toute part, le président et son équipe ont annoncé le 19 octobre leur démission prochaine, fixée au 11 décembre. À la réouverture du campus Nation le 20 octobre, une occupation a été décidée et les étudiants, ainsi qu'un certain nombre de personnels enseignant, ont organisé des cours libres et d'autres événements sur le campus [2]. Le président étant « empêché » à partir du 21 octobre, la direction générale des services, prétextant que certaines normes de sécurité incendie n'avaient pas été respectées par les occupants, a demandé aux forces de l'ordre d'évacuer pour la seconde fois l'université le 22 octobre au soir [3].

Les rêves sont toujours empêchés par des gens qui ne savent pas rêver

Les images des CRS pénétrant par centaines dans l'Université sont terribles, glaçantes, impardonnables. Elles me dégoûtent, me font honte de ma propre lâcheté : tous, vacataires, maîtres de conférence, professeurs, membres du personnel, nous devrions, dès que de telles horreurs parviennent à notre connaissance, nous précipiter sur les lieux, aller défendre les étudiants, protester, filmer les pratiques policières innommables. Et que faisons-nous ? Rien pour la plupart. Une indifférence terrible paralyse tant d'enseignants chercheurs, convaincus que leur travail contribue au progrès de l'humanité commune, mais incapables de percevoir l'inhumanité de semblables actes et la complicité dont ils se rendent coupables. Où sont-ils ? Que pensent-ils ? Pensent-ils même ? Ont-ils la moindre opinion ? Sont-ils encore terrés chez eux, occupés à organiser un « distanciel » dont l'unique but est de « faire comme si » tout était normal, sous contrôle, de nier qu'il se passe quelque chose, de s'extraire de la masse bruyante de la vie politique pour mieux reproduire leur domination, leur capacité de décider qui valide l'enseignement ou non, qui passe à l'année suivante ou non ? Est-ce là leur unique contribution à ce moment où toute la société en mouvement se révolte, se réveille, rompt l'insignifiance du quotidien et rêve à nouveau ? « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme » tout le monde connaît cette maxime, répétée à l'envi par tant de médiocres. Méditez-la ! Le palais de la connaissance, isolé des turbulences de la vie, n'existe pas ; il n'a jamais existé et n'existera jamais. Regardez les visages des étudiants à qui vous enseignez, regardez-les bien : l'Université est à eux, pas à vous. Souvenez-vous-en.

Une masse sombre de policiers en armure, casqués, boucliers à la main, pénètre dans l'enceinte d'un espace occupé par des étudiants, brutalise des gens très jeunes, agresse, arbore des insignes fascistes : combien de fois avons-nous vu de telles images odieuses ! Combien de fois devrons-nous les supporter encore ? Dans le cas de la Sorbonne Nouvelle elles ont été rendues possibles par la petitesse, l'étroitesse d'esprit et le zèle empressé d'une présidence qui n'a eu de cesse de se réclamer de la « démocratie », qui a accablé le personnel et les étudiants de l'université de ses promesses de « dialogue », de ses revendications à « l'ouverture ». Ces gens ne sont bons qu'à une seule chose : appeler la milice dès que quelqu'un a une idée, dès que quelque chose de nouveau, d'imprévu, surgit devant leurs yeux ébahis et soupçonneux. Ce sont des préfets, des sergents de ville : un ballot de foin à gauche plutôt qu'à droite et la panique gagne les rangs, ils se ruent sur leurs téléphones rouges, ils composent hâtivement des numéros, confient leurs angoisses à une oreille policière attentive. Mais ne les accablons pas et rendons-leur justice : avant de raccrocher, ils glissent, miséricordieux : « Frappez avec discernement ». Alors, réconfortés dans leur être, ils partent se coucher, apaisés, convaincus d'être des médiateurs, des diplomates, des gens capables de résoudre par le dialogue les conflits, de grands hommes, des politiques promis à une brillante carrière ! Quel zèle ! Quel empressement quand ils accourent ventre à terre pour devancer les attentes, anticiper ce que le Ministère désire ! L'Université ne leur appartient pas. L'Université n'appartient pas au conseil d'administration, pas à la direction des services, pas au ministère ni à quelque autre paltoquet de l'exécutif que ce soit. Si cela ne leur convient pas, qu'ils s'en aillent ! L'Université appartient aux étudiants : c'est eux qui devraient en élire le président (si président il doit y avoir), qui devraient gouverner, décider, organiser. Mais de grâce, débarrassez-nous de ces bureaucrates craintifs qui, après avoir envoyé les miliciens corrompus et imbéciles maltraiter les jeunes personnes dont ils ont la charge, tremblent comme des feuilles en passant devant les quelques inscriptions qui rappellent à leur conscience les méfaits dont ils sont les auteurs. Comment - disent-ils - vous osez me nommer ? Vous osez rappeler à tous la servilité remarquable dans la répression qui est la mienne ? Et pourtant oui, en dépit des menaces proférées par ce ramassis d'adjudants, les étudiants brutalisés osent. Ils nomment. Ils savent. Ils accusent ; et nous leur donnons raison.

Il existe une vérité bien cachée dans la cervelle des « démocrates » de la Sorbonne nouvelle, qui habite leurs âmes étroites à toutes les heures du jour et qui les tient éveillés jusque dans la nuit profonde : ces gens ont peur de leurs propres étudiants. Dès qu'ils aperçoivent des jeunes gens qui pensent, qui remettent en question, qui s'organisent, qui sont émus par les injustices du monde, leur esprit policier s'agite : l'ordre serait-il menacé ? Alors ils essayent de comprendre ; se rendent-ils auprès des étudiants mobilisés, viennent-ils assister aux AG, prennent-ils part à la parole redistribuée ? Non ! Quelle idée. Ils préfèrent déléguer, se reposer sur des conseillers, lire la presse, allumer la télévision. Qu'apprennent-ils alors ? Les universités sont infiltrées par « l'ultra-gauche » (terme tout droit tiré des vieilles fiches cartonnées et jaunies d'une préfecture des années 60), des étudiants radicalisés « prennent en otage » leurs camarades innocents qui ont le bon goût de considérer la fac comme un lieu de passage [4], où l'on se promène d'une salle à une autre, où l'on obéit aux impératifs d'un emploi du temps, où l'on s'abstient de salir des murs bien blancs (bien gris souvent). La panique gagne les rangs : comment mettre fin à cette pensée nouvelle - à ce rêve nouveau - qui bouleverse la mécanique bien réglée des CM, des TD, des partiels, des conférences et des colloques ? Il faut le dire : un imaginaire profondément raciste habite ces personnes et explique leurs terreurs diurnes et nocturnes. Ils le nieront ; nous le savons. Cet imaginaire est apparu au grand jour ces dernières années, transparaissant dans l'incapacité de la présidence à agir et à se positionner, même de la plus petite et insignifiante manière que ce soit, contre le génocide mené par Israël à Gaza. Pire ! L'équipe présidentielle s'est appliquée avec un zèle effrayant à réprimer et à faire taire toute parole de soutien à la Palestine depuis 2023. La chose est accablante pour une université dite « des cultures » ; elle s'explique néanmoins par les affres traversées par ces pauvres bureaucrates, confrontés à une génération politisée et informée, mais aussi - comble de malheur à leurs yeux et là est le nœud du problème - peuplée en son cœur le plus actif et le plus engagé par des enfants d'émigrés qui osent réclamer des droits, qui osent faire valoir les causes décoloniales qui leur sont chères, qui n'acceptent plus d'être laissés pour compte, qui ne sont pas les agents passifs d'une « éducation » tombant en pluie sur eux mais qui s'éduquent eux-mêmes, qui s'organisent, qui se défendent et qui attaquent toutes les institutions, à commencer par l'État français, complices de crime de génocide en Palestine. C'en est trop pour les présidents, c'en est trop pour les membres conservateurs des conseils d'administration, c'en est trop pour le rectorat et pour le Ministère ! Mais leurs malheurs ne s'arrêtent pas ici : les étudiants réprimés dans leurs activités, attaqués en justice, verbalisés, pénalisés [5], osent répondre ? Ils osent poursuivre leur mobilisation ? Ils osent menacer (pour certains inconscients) les grands démocrates-présidents ! Mais imaginez l'angoisse qui s'est emparée de ces hommes, imaginez les terreurs stupides qui peuplent dès lors leurs esprits (ils sont partout ! ils arrivent ! ils bloquent l'université, ils démolissent mon bureau !). Nous ferons grâce à notre lecteur des images racistes, crasseuses, qui doivent accompagner ce cortège mental nauséabond ; soyez cependant assurés qu'elles existent.

Mais nous ne voulons pas accabler tous ces directeurs, ces présidents, ces gens importants (mais pas trop). Ils ne sont, en fin de compte, que des idiots utiles, des exécutants, comme il y en a toujours dans l'histoire par milliers : les vrais acteurs sont ailleurs. Nous souhaiterions à cet endroit leur rappeler que si le présent texte est bien cruel à leur égard, ce n'est que le résultat de la révolte soulevée en nous par leurs propres actes : nous sommes dégoûtés par ce qu'ils font, non ce qu'ils sont - et nous ne les connaissons pas. Nous, tout comme les étudiants, ne voulions, dans le fond, que les voir beaux et courageux, nous voulions les voir engagés, les voir faire face à leur hiérarchie, faire face au macronisme, faire face à la gestion policière des conflits. Et quelle beauté, quelle image de courage les auraient auréolés s'ils avaient admis l'existence d'un génocide en Palestine, s'ils avaient défendu l'occupation, s'ils étaient venus parler avec les étudiants le 5 octobre, s'ils avaient rassuré ces jeunes esprits enflammés, s'ils avaient promis de ne pas faire appel à la police et à ses brutalités. S'ils s'étaient tenus devant eux libres de craintes, alors peut-être, en voyant réunis tant de visages jeunes, intelligents, ouverts, auraient-ils été libérés de leurs terreurs nocturnes, peut-être auraient-ils compris ce qui agite le pays tout entier, peut-être même auraient-ils été saisis quelques instants par l'enthousiasme extraordinaire de la jeune génération, peut-être se seraient-ils pris à rêver un instant. Les gens libérés de la peur, de la fascination pour l'ordre, du racisme, sont grands et beaux. Les universités occupées en sont l'image, inspirez-vous-en !

Partout les idées y fleurissent, partout la parole contestataire s'y libère, partout l'autorité y est moquée. L'espace du campus, de minute en minute, change de visage : là où la froideur régnait (salle D487, D503, D876...), la chaleur reprend du terrain. Des dessins, des fresques fleurissent, des pancartes nouvelles apparaissent, des pièces insignifiantes, enfin pleinement habitées, prennent de nouvelles fonctions et ce petit monde cloisonné en salles, en amphithéâtres numérotés dans lequel on passe passivement, au gré des caprices du planning figé, change de visage et prend une teinte nouvelle ; celle de la liberté. L'université n'est jamais autant possédée et chargée de sens que lorsqu'elle est occupée : les étudiants la peuplent, la redéfinissent, ils s'exercent à la parole politique (la vraie), à la vie en commun (la vraie) et parviennent enfin, pour quelques jours, quelques semaines, à vivre ce renouveau, ce printemps étrange, qui est celui de l'ouverture des possibles. Tout était institué (salles, horaires, comportement attendu etc.), les étudiants devaient recevoir et se conformer. Ils peuvent, à présent qu'ils perçoivent clairement les frêles bases (et, disons-le, l'illégitimité fondamentale) d'une institution qui s'est imposée à eux, vivre l'université qu'ils veulent ; ils peuvent vivre, temporairement et par fragments, la vie qu'ils choisissent, selon les modes qu'ils choisissent, et qui débute par cette contemplation si rare et si belle de l'ouverture de l'horizon, ordinairement si restreint, de l'infini des possibilités de la vie humaine. Nous serons accusés de naïveté, nous le savons. Mais qu'importe, nous ne le sommes pas. Nous savons très bien que les occupations universitaires sont des phénomènes complexes, qu'elles manquent souvent un grand nombre de leurs objectifs (définir : objectifs), qu'elles finissent parfois mal (définir : mal), qu'elles déçoivent parfois ceux qui y ont participé (définir : décevoir). Il est difficile de tenir une occupation dans la durée, la logistique impliquée est immense, les défis sont innombrables et la vie normale des occupants, à l'extérieur, ne cesse pas pour autant. Les universités occupées parfois se vident. Les lieux, désertés de la majorité des occupants initiaux, deviennent parfois effrayants et lugubres. Mais qu'importe : tous ceux qui participent à tels événements le savent, les instants passés dans les universités occupées sont précieux, ce sont des moments de rêve, des moments de collectivisme, des moments de liberté qui rendent à tous l'existence plus légère et dont les souvenirs, encore chéris bien des années plus tard, demeurent vifs à l'esprit de tous. Ceux qui ont connu Tolbiac occupée en 2018 le savent : tant de difficultés ! tant de défis ! et pourtant tant de bonheur, tant de rêves, tant d'espoirs partagés. La flamme politique qui habite l'âme de ceux qui ont connu de tels mouvements est à jamais changée ; s'ils conservent un peu de son ardeur, ils demeureront convaincus que l'homme, capable de penser la collectivité, capable de questionner l'institué qui l'entrave, peut tout redéfinir, que rien n'est jamais figé, que la liberté est son seul principe, et qu'il a pour devoir de ne jamais cesser d'y rêver.

Et nous rêverons, nous rêverons toujours plus loin. Vous n'avez encore rien vu.

Vive la Révolution !

Un membre du personnel enseignant de la Sorbonne nouvelle


03.11.2026 à 14:42

Évanouis

dev

Surinterprétation d'un film dédié à la « jeunesse »
[Visionnage conseillé avant lecture]

- 2 novembre / , , ,
Texte intégral (5669 mots)

« Le film d'horreur Évanouis (Weapons en VO) dresse le portrait d'un système dans lequel tout peut être instrumentalisé, détourné, « weaponized », c'est-à-dire utilisé comme arme. Une société dans laquelle les corps, les plaisirs, la culture et les usages peuvent tous être orientés vers la domination, l'isolement, le contrôle. Où tout peut devenir addiction. Où tout peut devenir dépendance. Et où tout ce qui nous détruit, les avantage, les renforce, les sert. »

Peut-être est-il plus simple de communiquer par l'intermédiaire de succès populaire que par l'entremise de films dont l'exigence permet seulement de rassurer le bourgeois dans son bon goût cinéphilique. Le snobisme, en matière d'art, est comme dans tous les autres domaine une affaire de distinction. Et pourquoi donc vouloir nous distinguer de ci qui, au fond, nous constitue ? Peut-être est-il donc aussi opportun de reconsidérer la culture populaire pour ce qu'elle est, mais aussi et surtout, pour ce qu'elle permet et permettra encore.

Discourir de cette pulsation planétaire n'a, à vrai dire, rien de significativement nouveau. Cet incroyable maillage de formes, esthétiques, narratives, de représentations, de récits et de mythes, nous a conduit à de telles hybridations qu'il serait bien prétentieux de penser un jour pouvoir nous en dégager. Nous sommes devenus cet assemblage brouillon de blockbusters états-uniens, de musique de supermarché et de bandes-dessinées industrielles, nous sortons de cette boue logotypée, du croisement bâtard de l'exception française et des punchlines d'influenceurs de télé réalité. Nous sommes une FNAC, un Cultura, un Espace Culturel E. Leclerc, autant que nous sommes la pierre qui vient étoiler leurs vitrines, la flamme qui se hâte à y foutre le feu.

Voilà ce que nous sommes, aussi,
Le paradoxe dans un seul corps, l'ambivalence du kiff mêler à la répugnance.

Aimer que l'on nous divertisse, tout en sachant pertinemment qu'on se fout royalement de nous. Aimer se faire berner, une question de codépendance, la frustration, l'assouvissement, la compulsion, la frénésie, la déception, le gaspillage. Allez savoir quel mal nous ronge…

N'avoir que des plaisirs coupables.
Bien conscients de participer au désastre, et pourtant, à nouveau, de nouveau, rebelote.

Aimer la sensation de plaisir que procure le coton tout neuf sur la peau. Repenser à Rana Plaza, aux conditions de travail, à l'extraction des ressources, aux tsunamis de flammes, à la surproduction, aux ouvriers Ouïgours.

Chercher la récompense, à moins que ce ne soit l'anesthésie.

Se délasser sur des applications qu'on sait à l'évidence médiocres. Faire passer les visages, les corps, les heures. Foxconn, cobalt, coltan, Congo.

L'épiphanie intempestive vient gâcher les célébrations.

Se savoir complice, même dans la candeur et le retrait, même lorsque l'on apprécie la chaleur d'un levé de jour. Penser aux bombardements, à celles et ceux qui n'ont plus rien, aux cadavres de leurs enfants enveloppés par la poussière.

L'expérience immédiate que l'on fait du plaisir est altérée par la connaissance de tout ce qui le rend possible. Se savoir du bon côté. Du bon côté de la chance. Du bon côté du planisphère. La catastrophe mondiale rejoint notre esprit par l'image. Géographie du privilège. S'y soustraire en fermant l'onglet.

Anxiété, pollution, isolement, déchetterie, précarité, chiffre d'affaires, émissions, profits.

Sentir quelque chose se contracter sous la poitrine. De la culpabilité, sûrement de la colère.

Savoir que c'est injuste, angoisser un moment, et pourtant, à nouveau, de nouveau, rebelote.

Anticiper GTA 6 avec un empressement de môme, petite excitation dans la merde intersidérale. Parler pendant des heures des dernières sorties à la mode, noter consciencieusement toutes leurs « incohérences », leurs « manques de réalisme », se passionner pour les enjeux d'univers fantastiques, et délaisser pour la fiction l'avenir de cette planète.

Il y aurait beaucoup à dire, sur cet étrange refuge qu'est devenu la culture. Sur la fascination qu'elle exerce sur nous, sur l'alternative au réel qu'elle propose à celles et ceux qui le refuse.

Exutoire.
Catharsis.
Une échappatoire à la demande.

Nous pourrions bien nous désoler de cette perturbation funeste, nous pourrions nous en amuser, ou pire encore, nous en foutre. Les ricanements sont en fait aussi vains que les plaintes, l'acceptation est de circonstance, tout le reste est une perte de temps.

Déplacer l'ombre du chagrin ailleurs que dans nos yeux.
Soulever les circonstances, y découvrir des occasions.

Jusque dans le chaos…

Les repères du discernement se brouillent, la chose est entendue, les perceptions se télescopent, se superposent et s'entrelacent dans un enchevêtrement flou. Les références se répondent, en permanente circulation, se déforment, s'amalgament, se recouvrent. Une prolifération de signes vidés de signification, ou saturés d'un trop-plein de sens qui s'annule en se formulant. Les abstractions se recomposent selon ce que les symboles réinjectent dans la boucle qui n'en finit pas de creuser. Cartographier le subjectif, recombinable et modulaire, qui n'envisage le flux qu'en devenant son prolongement. Réduit à de la réception, à un assemblage provisoire avant sa désintégration. Débris de mémoires archivées, à consulter sous cellophane. La fantaisie est fréquentable, la relation, transactionnelle.

Voir imploser ce Moi sous la saturation critique des interprétations cyniques de tout ce qui pourrait définir une réalité. Ne reste qu'un ensemble de désynchronisations, la mort d'une promesse collective qui tenait dans la société.

Simulacre. Spectacle. Hyperréalité. Capitalisme tardif. Scopique. Post-vérité. S'évertuer à sélectionner la conceptualisation la plus à même de définir la désorientation chronique à laquelle nous sommes confrontés ne nous a jamais semblé constituer une priorité fondamentale. Nous laisserons aux intellectuels de métier le soin d'inventer des notions qu'ils s'empresseront de défendre comme leur petit pré carré sur lequel ils feront carrière.

La falsification du monde est déjà derrière nous.
Réjouissions-nous de ne plus avoir à nous concilier à son ordre.

Et dans cette économie générale de la confusion, dans ce régime de fiction intégrale dans lequel les choses s'apparentent aux êtres, les êtres aux choses, et où le réel n'est pas bien plus qu'un autre storytelling dont il faudrait nous satisfaire, nous parviennent, entre deux chimères algorithmiques et quatre distractions pulsionnelles, des instants d'intensité jusque-là insoupçonnables.

Un sentiment de vie.

Sortir de la torpeur. Rompre avec l'ordre, s'en dégager, le temps d'un arrachement soudain à la « réalité ». Car c'est aussi cela, sauter de voiture en voiture, tout arracher aux commerces, brûler sans raison tout ce qui peut l'être, c'est aussi consentir à l'enchantement de la fiction, par une forme de lâcher prise ; se rencontrer en elle et s'y découvrir autrement. Entrevoir, là, tout ce que nous pourrions être, au-delà de ce à quoi l'on nous prédestine. La beauté de tout ce qu'on nous refuse. Le bonheur d'une irréalité commune. Il y a des éclats d'imaginaire, que l'on se réapproprie dans l'action, dans cette vérité redécouverte, dans ce sentiment d'authenticité brouillé de références, d'images que l'on rejoue dans le vacarme joyeux auquel on participe.

Mais une fois le cœur désenflé, en pleine descente d'adrénaline, le retour du réel nous pèse. S'accrocher aux contenus qui exposeront au monde ce dont nous avons été, se regarder faire, s'écouter parler, s'observer en foules, et repartager le commentaire de moments qui s'estompent. Comment conserver la fiction ? Comment protéger ces impressions de la décrépitude forcée que le temps du réel inflige ? Et comment ne pas se contenter de la fierté de « l'avoir fait », de cette illusion brève, qui s'ajoutera en quelques lignes au roman de « l'histoire de France » ?

Comment cramer ce con de livre ? Comment se foutre de la postérité ? Quand ce présent à peine vécu s'assombrit de mélancolie ? Comment ne pas devenir le spectateur de cette mémoire qu'on remodèle avec la perte ? Comment ne plus assister à soi ? Lorsque l'expérience se double instantanément de l'anticipation consciente de sa future mise en récit ? Que vivre ne semble plus suffire sans la perspective d'en porter un jour témoignage ? Comment arracher le moment à cette logique qui le condamne à n'être que la matière première de nos propres rétrospectives ? Et comment échapper à cette sensation troublante dont nous nous savons prisonniers ?

S'impatienter de raconter au passé ces moments de joies, c'est aussi reconnaître la nullité d'un présent dans lequel rien n'est plus possible. Cette échappée hors du réel est pour sûr condamnée à n'être qu'un épisode « extra-ordinaire », un glitch subjectif, que l'on ne pourra que radoter lorsque le retour de l'ennui redeviendra un quotidien. Avoir habité la fiction, ne serait-ce que le temps d'un instant, pour finalement se résigner à réintégrer le réel. Ce n'est pas l'époque qu'il faut quitter, mais l'absurdité du présent comme horizon indépassable.

Inventer un avenir dans lequel la créativité, le jeu et la joie ne seraient plus relégués à quelques parenthèses, à ces instants suspendus que cette vie ne nous accorde qu'à de rares occasions, mais seraient au fondement même du monde auquel nous aspirons. Un avenir à inventer, infiniment plus désirable que toutes les illusions conçues pour nous en détourner.

Il faut pleinement prendre la mesure de la place qu'occupe désormais la fiction dans les mobilisations populaires, et ce qu'elle révèle de notre désir d'échapper à la morosité hors de prix du mode de vie capitaliste. Depuis le masque de V pour Vendetta aux trois doigts levés d'Hunger Games, de la Servante écarlate à La Casa de Papel jusqu'au drapeau de One Piece, tout cet imaginaire s'est déployé dans les consciences au point de remplacer de véritables périodes insurrectionnelles, de véritables actes de joie. Partout, la fiction entretient la promesse d'instants exceptionnels, mais ils demeurent inaccessibles en dehors des représentations qu'elle nous permet de consommer. Inatteignables, impraticables, virtuelles mais inspirantes.

Voilà encore un paradoxe.

Le souffle épique d'une aventure, l'ascension héroïque d'un personnage, insuffle plus d'ivresse et de satisfaction qu'un projet révolutionnaire, qui substitue à la logique de l'intrigue, une certaine forme de logistique, des cibles stratégiques, les principes élémentaires de son organisation, depuis sa base, collectivement. Tout ça est en effet moins séduisant que la fabrication d'un suspense auquel on se subordonne. Tout ça est finalement moins attrayant que des rebondissements de dernière minute, que des péripéties en cascade, que d'un cliffhanger addictif. Rien ne vaut la dépendance qu'on nous feuilletonne. Sauf, peut-être, l'intégration de soi au récit, de soi à l'Histoire, de soi à cette part d'imaginaire. Participer à l'épopée, à cet interminable plan séquence qui n'est rien d'autre qu'un récit choral dont nous sommes les protagonistes.

Accueillir la fiction,
Comme on retrouve une part de soi.

On nous rétorquera, évidemment, les indépassables références à Mai 68. Car chaque mouvement social se doit de porter l'héritage de cette nostalgie-là. Mais justement, Mai 68 est-il autre chose qu'une iconographie, qu'un ensemble d'images ressassées, commémorées, romantisées, mythifiées, muséifiées ? Qu'une fiction politique ? Que reste-t-il d'ailleurs de cette date ? Des slogans ? Des sérigraphies ? Des clichés ? Les faits ont pratiquement disparu, ne reste que l'écume des choses les plus spectaculaires, et donc aussi les plus dispensables. Il y a moins de mémoire des événements qu'il n'y a de folklore. Mai 68 n'est pas plus réel que la révolution d'Andor, du Snowpiercer ou d'Arcane, il est même possible qu'il le soit moins.

Partir de la fiction, puisque nous venons de là.
Et comprendre ce qu'il est encore possible d'en faire.

La personnification du pouvoir est un leurre, un leurre sans doute très pratique, soit, un leurre pour autant. Il n'y a bien que dans la fiction qu'existe ce méchant qu'il suffirait d'occire pour s'assortir au happy end.

Ici, les files de postulants se trainent en espérant pouvoir le remplacer, ces gens-là feraient la queue devant n'importe quel trône un tant soit peu confortable. Couper lui la tête, et voyez fleurir dans la seconde les lettres de candidature.

Ceci étant dit, la nécessité demeure de décapiter des symboles, de démembrer la puissance, fût-ce de manière fictive. Nous y trouverons bien quelque réconfort. Et le soulagement, en ces temps incertains, permet peut-être aussi d'éviter la désespérance. Alors, que les litres de sang à l'écran se déversent et puissent apaiser nos tourments, c'est aussi ce qu'on leur demande.

Ne faut-il pas être complètement abruti, pour avoir traduit le titre original « Weapons » par l'adjectif « Évanouis » ? Comment apprécier toutes les dimensions du film sans cette piste initiale ? « Weapons », que l'on traduirait naturellement par « Des armes », nous accompagne immédiatement vers le motif central du film. Car de quelles armes parle-t-on ? Qui y aura recours ? Qui en tirera profit ? Et dans quel intérêt ?

« Des armes », peut-être est-ce une simple coïncidence, après tout peu importe, le contexte conditionne grandement la réception d'une œuvre, et que ces « armes » soient sorti dans une période de conflits, de tensions géopolitiques grandissantes, aura très certainement influencé cette exégèse.

Ukraine, Gaza, Moyen-Orient…

Weapons s'impose d'abord comme un film sur l'addiction, ses conséquences, le fait est indéniable. Tous les personnages sont en effet « sous influence », sous l'emprise de substances, de produits, de quelqu'un.

Relations toxiques, alcool, fast-food, crack, sucre, héroïne, écrans…

Les traumatismes et les malheurs se camouflent dans ces oublis, et ceux qui en sont les témoins finissent par en avoir la charge ; comme cette silhouette enfantine le regard rongé par l'absence qui sur le chemin du retour verra gonfler sa boule au ventre.

Mais que Weapons soit un film sur l'addiction ne permet pas de dire qu'il n'en est pas un sur la guerre, l'un n'excluant pas l'autre. Car qu'est-ce que la guerre, sinon des populations « sous influence », sous l'emprise d'un pouvoir qui se maintient par ceux qu'il parvient à convaincre d'assassiner sur commande ?

Et n'est-ce pas là, aussi, tout le projet de Gladys ?

Gladys n'est pas qu'une redoutable antagoniste, elle est au cœur de toutes les interactions du métrage. Elle est l'influence, le contrôle, la marionnettiste, elle est la centralité du pouvoir, ou le pouvoir centralisé. C'est cette centralité qu'il s'agira d'explorer, ce foyer à partir duquel le mal prolifère.

Explicitement assimilée à un parasite, Gladys se nourrit bel et bien des êtres qu'elle vampirise jusqu'à les déposséder d'eux-mêmes. Charmer, affaiblir, vider puis dominer. Au-delà de sa dimension métaphorique particulièrement pertinente pour dépeindre les ravages de l'addiction, son mode opératoire révèle des mécanismes d'emprise et de dépossession qui ne sont pas sans rappeler ceux du marché, de la gouvernance, de l'État.

Si Gladys est un système, il est ouvertement donné à voir comme profondément malade. Un système à l'agonie qui ne peut perdurer qu'en absorbant l'énergie des vivants. D'abord, puiser chez l'adulte, déjà soumis, déjà domestiqué, adultes corvéables, serviables ou serviles, puis, faute d'énergie suffisante, se tourner vers les enfants.

La métaphore est judicieuse. Nous pouvons l'étirer sans peine.

Capter le corps adulte, le fruit de son travail, s'installer chez son hôte, transformer son habitation en une colocation contrainte, la société en une vaste copropriété bourgeoise où, du public au privé, chacun s'assure sa part. Et lorsque l'exploitation du monde adulte ne suffit plus à repousser l'essoufflement de la machine, c'est sa progéniture qu'il faut mettre à contribution.

Gladys est effectivement une entité parasite, à l'image de ce système politico-économique prêt à épuiser ce qui constitue son avenir. Il s'agit donc désormais pour elle de siphonner la vitalité de la génération suivante, jusqu'à s'accaparer sa capacité à vivre une vie qui lui appartienne. Une entité, gourmande en énergie, pour ne pas dire gloutonne, dont la voracité rappelle celle d'une société mortifère, vouée à tarir, au nom de sa propre survie, les forces vives qui en assurent pourtant la pérennité.

Parce que, Gladys ne se contente pas d'extorquer les vivants, de pomper leur vigueur et de confisquer leurs esprits, à l'inverse, elle les pénètre afin de les piloter. Ce pouvoir lui permet de mobiliser les corps, d'en prendre la possession, les engager dans un conflit, au nom de ses seuls intérêts. Envoyer combattre pour elle sa source d'énergie. Sacrifiée dans les tranchées d'une guerre, ou dans celles d'une concurrence [d'ores et déjà mondialisée.

C'est là, très certainement aussi, que le système fini par se heurter à ses propres contradictions.

Survivre pousse en effet Gladys à prendre des risques insensés.
Elle attire sur elle l'attention, la colère, et en dernier lieu la revanche.

Vouloir régner à jamais,
Un vœu de vie éternelle,
Partagé,
D'une banale pulsion de mort.

Si le film est une fable sur l'addiction, nous affirmons qu'il l'est également sur le pouvoir, car le pouvoir produit lui aussi cet effet sur les êtres, les vider, en partie, de leur autonomie. L'analogie n'est pas complètement artificielle. Le pouvoir finit toujours par nous parasiter, par s'emparer des corps, infester les consciences et réduire la liberté de celles et ceux qu'il ensorcelle. Un pouvoir, archaïque et cyclique, qui se perpétue en exploitant les êtres de générations en générations.

Un système, hors du temps.

Que Gladys porte sur elle des vêtements périmés, tout droit sortis d'une autre époque, souligne précisément cette intemporalité. Gladys est là depuis longtemps. Gladys est une antiquité. Incapable de s'adapter, de normaliser sa conduite, pire, incapable de s'en rendre compte. Anachronique, caduc, hors-sol. Gladys n'est pas une entité nouvelle, mais la vieille gueule surmaquillée d'un sourire que porte sur elle la prédation.

Un pouvoir manipulateur, brutal, avide, qui s'auto-légitime. Un système extractiviste qui ne tue jamais ses proies, mais qui se doit tout au contraire de les maintenir en vie. Et tout dépend justement de ce maintien, de ce subtil agencement entre aliénation, influence, contrôle et satisfaction minimale des besoins. Au fond, Gladys ne fait tuer que ceux qui pourraient provoquer sa chute. Elle est en cela contre-révolutionnaire, souhaite conserver ses privilèges, survivre par la force vitale de ces corps qu'elle réduit à l'état de ressource.

Des corps, apathiques et captifs, privés de toute autonomie, de décision comme de parole, littéralement zombifiés, dont l'existence se trouve tout entière réduite à la consommation de marchandises produites pour eux par l'industrie.

Les soupes Campbell peuvent-elles incarner autre chose que la standardisation d'une culture capitaliste qui, en faisant de l'uniformisation un principe, a soumis la diversité du monde au conformisme d'un modèle ? Peuvent-elles incarner autre chose que la massification et la reproduction à l'infini de formes identiques, à l'image des corps que Gladys semble avoir privés de toute singularité ?

C'est d'ailleurs ce qu'elle explique lorsque, dans un jeu de mot diabolique, elle compare l'état de ses prisonniers à celui d'une « consommation ».

« It's just a touch of consumption. »

Consumption, comme une maladie infectieuse, la tuberculose qui, suivant la dynamique de contagion que Gladys transpose à l'échelle des corps, se propage d'un individu à l'autre, multipliant les bactéries jusqu'à l'épuisement progressif de l'organisme qu'elle colonise. Mais surtout, consumption, comme un processus infectieux qui se propage insidieusement au sein de tout le corps social, diffuse ses modèles et ses normes à travers un ensemble de dispositifs de contrôle propres à la société de consommation.

« Adultes » et « enfants » sont, dans un seul et même mouvement, convertis à cette consommation jusqu'à en devenir les objets. La logique consumériste ne se limite donc plus aux biens, aux produits, aux substances ou aux soupes qu'ils ingurgitent, mais déborde sur les individus eux-mêmes, ramenés à n'être que de la matière humaine, disponible, exploitable, livrés aux appétits de Gladys, aux besoins d'un système qui ne peut se prolonger qu'en faisant de toute chose une marchandise.

Les boîtes de soupe qui alimentent les corps ne se distinguent plus d'aucune façon de ces corps qui alimentent Gladys. Un ensemble d'unités. Equivalentes. Interchangeables. Fonctionnelles et jetables. Ceux qui consomment sont consommés. Ce qui est consommé consomme. Plus rien n'existe qui ne puisse être assimilé à son règne. Les vieilles distinctions entre l'être et la matière, le sujet et l'objet, sont devenues inopérantes. Les frontières qui les séparaient ont été abolies.

Nous nourrir pour nourrir ceux qui nous affament. Reproduits en série par leur civilisation. Et pourquoi donc tuer ceux qui la portent à bout de bras, quand on peut les conditionner à en devenir le combustible ?

Produire des corps dociles, obéissants et uniformisés, dressés à consommer, qu'on peut envoyer au combat au grès des circonstances... des êtres tenus sous contrôle, que l'on peut convertir en « armes ».

Voilà pour le petit précis des joyeusetés métaphoriques.

La figure intemporelle du pouvoir puise ainsi son énergie des générations successives, qu'elle maintient en vie dans un état de soumission, dans des conditions plus ou moins médiocres, mais qu'elle peut enrôler à tout instant si la nécessité l'exige.

Du capital humain. Des travailleurs, des clients, des soldats, à la solde d'intérêts qui les dépassent et les écrasent.

« Des armes » …

Que Zach Cregger ait volontairement choisi la Napalm Girl comme symbole majeur de son film en dit assez long sur le type d'imaginaire qu'il associe à la guerre. Une photographie, qui oppose l'innocence de l'enfance à la puissance destructrice de la machine militaire.

La barbarie, en d'autres termes.

Et que ce fusil d'assaut flottant soit chargé de deux adultes et de dix-sept enfants, pose aussi la question sinistre de savoir combien d'entre nous finiront par devenir les munitions que dilapideront les bourgeoisies.

« Watch out now
Take care, beware of greedy leaders
They take you where you should not go » [1]

De client à produit, de produit à soldat, là encore, il ne s'agit que d'une logique de consommation à quoi rien ne semble pouvoir se soustraire. Car la guerre n'est-elle pas, au fond, la logique de l'exploitation poussée à son paroxysme ? Une consommation radicale des corps, des ressources, des territoires et des populations.

Appropriation, déplacement, confiscation.

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Il n'est donc pas étonnant que la consommation, dans toute sa diversité, apparaisse d'un bout à l'autre du film comme le spectre maladif de cette société à l'écran. Consommation de biens, de substances, d'individus, consumation de soi… Une activité parasite, qui s'immisce dans le traumatisme et finit par nous dominer.

« Des armes », un double sens.

Des armes humaines, évidemment, déployées selon les conjonctures, autant que celles que l'on nous brade à l'angle de toutes les impasses. Des armes, trop présentes pour qu'elles soient rendues perceptibles, tendues en masse pour nous séduire, nous apaiser, nous habituer, nous asservir, nous dépouiller. Ces armes tuent, d'une mort lente et délicieuse. Mais ne nous tuent que parce qu'elles nous ont déjà fidélisé.

Aux uns, l'ivresse du pouvoir, aux autres, le pouvoir de l'ivresse.

Des armes. Du poison.

« Consumption »

Le film dresse finalement le portrait d'un système dans lequel tout peut être instrumentalisé, détourné, « weaponized », c'est dire utilisé comme arme. Une société dans laquelle les corps, les plaisirs, la culture et les usages peuvent tous être orientés vers la domination, l'isolement, le contrôle. Où tout peut devenir addiction. Où tout peut devenir dépendance. Et où tout ce qui nous détruit, les avantage, les renforce, leur sert.

Accroître leur puissance sur nos faiblesses, s'enrichir sur nos vulnérabilités.
Armer les vivants les uns contre les autres.
Et capturer le futur à la source.

Par conséquent, complices ? Coupables ? Vraiment ? De quoi ?

Quel mépris faut-il pour comparer la force de frappe stratosphérique des gestionnaires à la responsabilité individuelle de celles et ceux qui agrémentent le goût de merde du quotidien d'une amertume jamais gratuite ? Quel mépris faut-il pour reprocher le manque d'agentivité à ce troupeau de bipèdes organisés en rang par deux par l'autorité des frais fixes ? Leur reprocher de trouver du plaisir, comble de l'intégrisme, dans la saloperie que leur tendent les bourgeoisies sur-structurées ? Ne faut-il pas être le plus mesquin des petits-bourgeois pour reprocher à l'individu de se prendre les pieds dans une toile si méticuleusement confectionnée à cet effet ? Une toile, tissée par une armée d'experts et de spécialistes, de psychologues, de sociologues, d'ingénieurs, de financiers, de lobbyistes, que l'abnégation personnelle devrait à elle seule terrasser.

LOL

Faire peser toute la difficulté de vivre sur la seule conscience du quidam est le signe d'une misanthropie manifestement dégueulasse. C'est dire à l'enfant maltraité de ne plus soutenir son parent. À la femme battue, de quitter son conjoint. À l'héroïnomane, de jeter sa conso. Faire de la volonté le nœud de la pratique n'est pas simplement con sur le plan psychoaffectif, c'est en plus contre-productif. Tout ça ne fait que favoriser la pensée du pouvoir en chiant sur nos têtes des mots méritocrates.

Participer ou subir ne sera jamais concevoir.
Produire le manque et l'entretenir.
Est-ce que survivre, c'est cautionner ?
L'asymétrie est évidente.
La comparaison ne vaut rien.

Organiser la dépendance en promettant la liberté. Menaces, chantage, manipulations, mensonges… Entretenir la dissonance, en faire une manière d'être au monde. Exploiter la confiance, l'innocence, la générosité. Profiter de l'empathie. Truander la naïveté. Voilà ce sur quoi prospère la coercition. Voilà comment Gladys parvient à dominer ses proies.

Comment, dès lors, ne pas voir dans Weapons une fable sur la guerre qui nous est menée ? Une guerre psychologique, économique, politique, sociale puis militaire.

Une guerre, qui désigne d'emblée son bouc émissaire (Justine), pousse les hommes, pris dans les rouages de l'ordre patriarcal, à décharger leur frustration et leur colère sur un fusible (Archer), voit les flics passer leurs nerfs (Paul) sur les catégories sociales les plus fragilisées (James), sacrifie en premier lieu les groupes discriminés (Marcus) et contraint les enfants à tenir la baraque (Alex).

Une simple allégorie, ou le constat tragique d'une situation bien concrète ?

Lorsque la société a peur, qu'on lui désigne un coupable. Que celui qui souffre accuse, plutôt que d'apaiser sa peine. On verra, à la perte de contrôle, la répression s'abattre depuis les institutions. Frapper sur les plus vulnérables. Abattre le minoritaire. Et attribuer à la « jeunesse » la responsabilité d'un monde merdique qu'elle se devra de sauvegarder.

Une impression de déjà-vu ?

Gladys n'est, au fond, que l'un des visages du pouvoir. Elle profite de la division, exploite une communauté dans laquelle l'angoisse, le ressentiment et les rapports de domination se perpétuent en évidences. L'aspect le plus terrifiant du film ne réside pas tant dans la possession surnaturelle des êtres, que dans le fait que les structures sociales les ont déjà conditionnés à s'intoxiquer, à se détruire, mutuellement. En fin de compte, la véritable horreur du film tient moins à l'existence de Gladys qu'au fait que nous sommes déjà les sujets du pouvoir qu'elle incarne.

Une telle conclusion pourrait paraître des plus accablantes, si le film ne choisissait pas de se terminer sur son corps que les enfants démembrent en une charpie joyeusement sanguinolente ; si toute cette histoire ne finissait par sur les rires, la révolte, sur le retour à la parole, et donc sur la possibilité de l'émancipation.

Retrouver une voix.
Sortir du silence.
Briser le cycle.

Aucun système n'est éternel.

Se libérer de l'influence revient à la détruire.
Il faut pour survivre au pouvoir être en mesure de le briser.

Refuser l'instrumentalisation.
Retirer l'énergie qu'on donne à tout ce qui l'épuise.

Voilà la morale de l'histoire.
Tout ce que Weapons nous enseigne.

Et Fuck leur propagande.

Illustration : https://mielo3.bigcartel.com/products
https://www.instagram.com/miel.o3


[1] On notera que le film s'ouvre sur le morceau « Beware of Darkness » de George Harrison. Un choix musical qui annonce d'emblée à l'audience les intentions antiautoritaires du métrage.

03.11.2026 à 14:38

Déborder la carte : pour une médiance insurgée

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(ou comment penser les manifestations en géographe)
Hortense Gauthier

- 2 novembre / , ,
Texte intégral (2735 mots)

Les interdictions désormais systématiques de défiler dans les centres-villes sont bien évidemment des mesures sécuritaires visant à maintenir un ordre chancelant. Hortense Gauthier propose ici d'analyser,en géographe, la façon dont la ville se reconfigure depuis quelques semaines. C'est-à-dire la manière dont notre rapport existentiel à l'espace se déplace.

Le corps de Paris a été percé de grandes artères par le Baron pour maitriser les foules et faire circuler la troupe, on le sait. Dans un XIXe siècle de révolution, foules et troupes ont déterminé l'urbanisme du contrôle. Mais d'Haussmann au Grand Paris, la capitale est aussi restée celle des barricades, de la Commune à 1968, jusqu'à celle des trottinettes en feu.

Automne 2026, suite à une journée et une nuit de grande manifestation incrémentée de danses émeutières, de désarmements des vitrines et de pillages redistributifs, dans la suite d'un mouvement lycéen et étudiant, un président déclare : « La recommandation générale, c'est qu'il n'y ait pas de manifestation dans les jours à venir. Les gens qui veulent continuer à manifester, quand ce sont des organisations syndicales, les préfets proposeront des tracés alternatifs. Quand ce ne sont pas des organisations syndicales, partout où on le peut, on interdira »

En province, de nombreuses villes ont interdit toute manifestation en centre-ville le samedi suivant, 24 octobre : Lyon, Marseille, Limoges, Angoulême, Montpellier, Nice, Toulon, Perpignan ...

À Paris, le traditionnel trajet Bastille-Nation est refusée, et la manifestation autorisée renvoyée à suivre le périphérique, de porte d'Italie à Porte de Vincennes.

La veille encore, on se demandait : allons-nous aller à Bastille quand même ? Allons-nous nous faire nasser et gazer avant même le début de la manifestation, comme à République, et dans une quinzaine de grandes villes sur tout le territoire du pays le 17 octobre ? Serait-ce un piège ? Mais les syndicats ont plié face à l'exécutif et ont accepté cette relégation périphérique pour garantir la « sérénité » des manifestant.es et l'ordre public. Un parcours inédit. Nous n'aurons ni la Bastille ni la Nation, nous serons dé-portés en bordure de la capitale, mis au ban.

Une foule immense s'y rendra alors, inquiète, frémissante, mais aussi rassurée de ne pas avoir à braver frontalement le dispositif policier et traversée d'un sentiment de victoire. Sur les réseaux, certains célèbrent cela en écrivant : « mddrr l'autre naze a voulu exiler la manif en petite couronne ça nous a juste offert des boulevards full panoramiques et le peuple en 4K quel génie »

Ok, on a de belles images, il y a foule, mais sur le terrain, quel territoire construisons-nous ?

Et de quelle victoire pourrait-on se réjouir ? Celle d'avoir vaincu la peur de sortir dans la rue malgré la violence de la répression policière ? Celle de faire masse sur ces grands boulevards périphériques, entre voies ferrées, entrepôts et grands immeubles récents ? Celle d'avoir démontré notre pacifisme et notre calme obéissance en marchant dans des périmètres encadrés ? Celle d'avoir accepté que toute autre manifestation devait être qualifiée de « sauvage » ?

Nous avons donc défilé sagement sur ce boulevard des maréchaux, la maréchaussée ouvrant la marche, et se tenant peu nombreuse et à distance sur les flanc de la manifestation. Pas de casse, pas de feu. Nunez dira le soir-même 'les cortèges se sont bien passés'.

Etrange, amère victoire que d'avoir répondu sagement à cette relégation périphérique, que d'être rentré dans le rang de la légalité. Si au moins nous l'avions décidé, marcher autour de Paris intra-muros, investir ses marges, si au moins cela avait pu créer une interface entre les Parisien.es du centre et celles et ceux des banlieues … Mais nous étions juste repoussé.es à la lisière, sous surveillance d'un hélicoptère, repoussé.e sur les bords de la ville, comme une punition pour des élèves trop agités à qui on ferait faire 20 tours de cour pour se calmer.

Etrange victoire en négatif qui a fait apparaître au centre de Paris un vide, une fermeture presque générale des commerces, barricadés derrières leurs panneaux de bois, de nombreux évènements culturels annulés et de musées fermés, comme Art Basel, la foire d'art contemporain, le jardin de Tuilerie, Le Louvre, le musée de l'Orangerie, l'Arc de Triomphe … Etrange consolation de se dire qu'au bord, ça palpitait et chantait, et au milieu, le coeur exsangue de la ville marchande et touristique était pétrifiée, les Centaures gardant l'Elysée. Une ville confinée de l'intérieur, et nous marchant autour ... peut-être qu'en renversant le regard, nous pourrions nous dire que nous avons réussi à créer un siège momentanée ? En immobilisant les flux productifs des centralités urbaines, les centre-villes des grandes métropoles étaient aussi évidées de leur fonction commerciale, magasins recouverts de bois, vitrines aveugles, cafés et restaurants ralentis... La pression périphériques de foules, même écartées, agissait à distance, en siphonnant le coeur des centres urbains et en redistribuant les énergies. Notre affaiblissement pourrait-elle devenir une force ? En voyant les photos de Bordeaux de Vincent l'Hostis, ami photographe, on peut se rappeler le travail visionnaire de Nicolas Moulin en 2001 [1] : Vider Paris. Peut-être se dessine ici une piste :..

Etrange victoire par la défaite, quand on pense à la violence qui s'est déchainée sur la fin de la manifestation parisienne, piégée sur le cours de Vincennes, sous la pluie et les gaz, quand on pense à la violence de la répression policière qui s'est abattue sur les manifestant.es dans les villes de provinces, aux mains arrachées encore, aux crânes ensanglantés, tandis que des milices d'extrême-droite pouvaient défiler et agresser sans être inquiétées …

Les Gilets jaunes avaient réussi à dessiner une nouvelle géographie de la contestation et à démonter les topographies de leur existence pour faire émerger une nouvelle condition écouménale, pour reprendre le concept d'Augustin Berque (géographe). En investissant les ronds-points, point nodal de la périurbanisation, lieux de passage censés fluidifier la circulation des flux du capitalocène et des migrations pendulaires _ pour que les travailleur.euses se connectent le plus efficacement à leur travail avant de revenir à leur zone pavillonnaire sans frottements, fluides et flexibles _ des zones où se rassembler, et à habiter, ils avaient stoppé le trafic et avaient fait apparaître ces espaces anodins dans leur radicale spécificité. Ils avaient illuminé de fluo jaune la fadeur de ces aménagements pour en faire des bastions de résistance dans les flots de la circulation marchande. En osant s'attaquer à la fois aux hauts lieux du pouvoir (quartier de l'Elysée) comme à ses infrastructures les plus ordinaires, à ces points de passage où s'organisent la reproduction quotidienne de l'ordre économique, ils avaient fait de l'immobilité et du ralentissement une forme de sabotage et de la présence collective une interruption du mouvement perpétuel de la valeur. Leur puissance tenait précisément à ce déplacement : bloquer la circulation, c'était rendre visible ce que sa fluidité dissimule habituellement ; et aussi réinventer leur territoire devenu alors écoumène à travers cette relation vivante et réciproque entre l'humain et son milieu.

Là où l'aménagement périurbain ne prévoyait que trajectoires silencieuses et contrôle des corps, ils avaient fait de ce topos, les ronds-points ( lieu physique, mesurable et objectif, défini par Aristote comme un « récipient immobile » qui contient un corps) une chôra, c'est-à-dire un`lieu existentiel où pouvaient surgir des corps, des voix, des solidarités, des échanges véritables. Suspension du temps comptable et de l'espace cartographiable, le rond-point, conçu pour que rien ne s'y arrête, est devenu l'endroit même où l'on pouvait faire obstacle, et élaborer une nouvelle relation à l'écoumène, active, sensible et politique.

Le 17 octobre a aussi fait surgir une nouvelle jonction territoriale, des colères multiples (anciens Gilets jaunes, lycéens, étudiants, travailleurs et organisations syndicales) se sont diffractées dans une même reconquête de l'espace public pour investir les centres métropolitains, les grandes places, les boulevards et les abords des lieux de pouvoir. De Paris aux villes moyennes, les restrictions imposées aux itinéraires, les interdictions de rassemblement dans le centre et les interventions policières ont produit une cartographie-grenade, faite de chocs, d'éclatements, de deflagrations, de brouillage ; et à l'entravement de la circulation par un maintien de l'ordre explosif ont répondu la dispersion et la recomposition permanente des groupes et l'explosion des vitrines. La contestation plus mobile, fragmentée, cherchant ses prises dans les interstices de la métropole, se reformait au gré des contrôles et des déplacements, tentait de rejoindre les lieux dont l'accès lui était disputé et de déjouer la distribution politique des centralités de la ville.

La place, le boulevard ou les quartiers institutionnels ne sont pas de simples coordonnées mais constituent des espaces stratégiques où se concentre la visibilité du pouvoir, où s'expose sa prétention à ordonner les circulations et à déterminer les usages légitimes de la ville. Lorsque les manifestants cherchent à rejoindre l'Élysée, la Concorde ou les grands axes parisiens, ils contestent ainsi le partage spatial de la colère : ici elle peut être tolérée, là elle devient indésirable. Opération topographique de gouvernement des corps : il ne s'agit pas uniquement de prévenir les désordres, mais de déterminer qui a le droit de cité, dans l'espace. L'organisation de l'espace a toujours été elle-même l'objet du conflit entre le pouvoir et les corps.

La lutte, celle des jeunes, celle contre la vie chère, ne s'est donc pas simplement déplacée de la périphérie vers le centre mais a bien mis en tension les différentes échelles de la géographie métropolitaine, reliant les lieux où se vivent matériellement les contraintes économiques aux lieux où se concentrent les symboles et les institutions du pouvoir. Et elle se traduit désormais en une lutte pour la ville elle-même : pour la possibilité de s'y déplacer, de s'y rassembler et d'y faire entendre une parole et une existence collective. La lutte actuelle devient une bataille pour la géographie même de l'apparition : qui peut occuper la ville, en parcourir les artères, sans être contrôlé, arrêté, qui peut habiter ses places et faire de sa présence un événement ? Le conflit autour de la production et de l'appropriation de l'espace, et de la légitimité des corps à être ici ou là est d'autant plus tendu qu'il est modelé, augmenté par l'usage des technologies de surveillance (drone, reconnaissance faciale, surveillance algorithmiques).

La contestation vient troubler l'organisation urbaine, produit de l'ordre social et économique, en faisant surgir des usages imprévus, des rassemblements non planifiés et des solidarités qui débordent les assignations spatiales. Elle révèle que l'espace n'est jamais un simple contenant, mais une relation vivante, conflictuelle et historiquement construite entre les corps, leurs milieux et les possibilités d'action qui leur sont offertes. L'écoumène se recompose alors dans cette friction : dans le passage de la circulation à la présence, de la trajectoire à la rencontre, de l'espace administré à la chôra vécue et partagée. Là où la métropole surveille et prescrit aux corps ses mouvements, la lutte ouvre la possibilité d'un habiter autre, ni stable ni unifié, mais capable de rendre visibles les déterminations spatiales, économiques et politiques qui façonnent nos existences et de les transformer.

L'espace urbain est donc est devenu simultanément le milieu de la lutte et la matrice de son empêchement. C'est dans cette tension que se dessine alors les stratégies géographiques et les logiques d'une nouvelle médiance à déployer : opposer à la ville sécuritaire et marchande, qui distribue la légitimité des corps et canalise leurs mouvements, une géographie vivante, faite de présences éruptives, de frictions et de solidarités imprévues. Les ronds-points avaient interrompu les flux, les rues, en cet automne 2026, les ont redistribués. Il s'agit donc de faire dérailler la carte pour retrouver l'écoumène, de soustraire l'espace à son évidence marchande et administrative pour en rouvrir les possibles. Défaire les cadastres qui nous assignent, déplacer les frontières qui nous séparent et faire surgir, au cœur même des espaces ordonnés par la peur, la possibilité d'un monde commun. Mais tant que l'espace urbain sera géré et administré de façon policière et néo-coloniale, tant qu'il sera considéré comme une carte militaire et non comme un milieu de vie, un écoumène, le pouvoir devra faire face aux « débordements » comme il dit. Comme pour les rivières, à force de contenir les eaux, d'endiguer leurs méandres, d'assécher leurs zones humides et de contraindre leurs circulations, on finit par fabriquer les conditions de leurs crues. Les eaux retrouvent alors des chemins oubliés, bifurquent, se gonflent et se ramifient, et redessinent les contours du territoire.

Quelle nouvelle géographie du contrôle et de la lutte se dessine alors à nous aujourd'hui ? Quel écoumène pouvons-nous faire surgir dans ce nouveau cadastre de la répression ? Comment sortir des nasses, fixes et mobiles, qui ne cessent de canaliser les flux de nos corps et d'étouffer nos souffles ? Alors que le gouvernement poursuit l'étouffement du mouvement par une logique sécuritaire de plus en plus oppressive, allons-nous accepter de défiler en marge des centres urbains ? Allons-nous être capable de nous réapproprier cette topographie du contrôle ou la déjouer pour inventer des chôra où respirer ?

Ne plus tourner en rond, sortir de la nasse, et inventer une médiance insurgée … en poursuivant la perspective d'Augustin Berque, il ne s'agit donc pas seulement de reconquérir des espaces confisqués, mais de réinventer, par la lutte, les relations qui nous lient à nos milieux de vie. La médiance n'est pas juste une manière d'occuper l'espace : relation constitutive, à la fois matérielle et symbolique, par laquelle les êtres humains transforment leur milieu autant qu'ils sont façonnés par lui, elle nous appelle, par les soulèvements actuels, à réouvrir l'écoumène, à faire de la lutte non seulement une résistance aux topographies du pouvoir, mais une puissance de transformation de notre être-au-monde. Il nous faut réinventer les conditions de nos circulations, de nos présences, non pas chercher à maîtriser les flux, mais laisser advenir des confluences, multiplier les affluents, cultiver des bassins de solidarités et inventer d'autres cours possibles pour accueillir les débordements. Faire monde contre la carte à travers une géographie de l'insoumission.

Hortense Gauthier


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