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06.01.2026 à 12:06

Un mur de Berlin pour la gauche latino-américaine ?

dev

« Le discrédit de Maduro est tel qu'il paralyse partout les actions contre la plus grave intervention impérialiste de ces derniers temps »
Pablo Stefanoni

- 5 janvier / , ,
Texte intégral (2004 mots)

En réaction à la capture de Maduro par les forces spéciales états-uniennes, la gauche française se dispute l'attitude adéquat à adopter face à l'ampleur géopolitique de l'évènement. Les campistes, fidèles qu'à eux-mêmes, voudraient que toutes critiques du régime vénézuélien soient tues au nom de la cohérence d'un front anti-impérialiste. Nous publions ici la traduction d'un article très éclairant de Pablo Stefanoni qui restitue les enjeux et conséquences politiques comme géopolitiques de ces soutiens inconditionnels.

En août 2024, après les élections vénézuéliennes, je concluais ainsi un article publié dans ce même journal : « Les images de la répression au Venezuela – et d'un gouvernement qui se barricade sans même vouloir montrer les procès-verbaux de sa prétendue victoire – constituent un cadeau inestimable pour les réactionnaires de tous bords. Un « socialisme » associé à la répression, aux pénuries quotidiennes et au cynisme idéologique ne semble pas être la meilleure base pour « make progressism great again », si l'on peut dire. J'y soulignais que « si, par le passé, le chavisme était un atout – matériel et symbolique – pour les gauches régionales, depuis le milieu des années 2010, il est devenu de plus en plus un fardeau ».

Pour une gauche qui croyait devoir affronter encore bien des années de désarroi politique, le chavisme est tombé du ciel comme un miracle. Après la chute du mur de Berlin, et en plein règne de la « pensée unique » néolibérale, qu'un président latino-américain parle de socialisme était quelque chose d'inattendu. Chávez était capable de citer le livre Bolchevisme : le chemin vers la révolution, du marxiste britannique Alan Woods – sur l'importance du « parti révolutionnaire » – et d'en lire des extraits à la télévision. Ou bien d'inviter des penseurs de gauche à discuter de leurs visions du changement social à Caracas. En bref, Chávez rouvrait le débat sur le socialisme alors que celui-ci semblait clos.

Diverses initiatives de « pouvoir populaire » semblaient donner corps à cette révolution – Fidel Castro avait enfin trouvé à qui passer le flambeau. L'Amérique latine était à nouveau le territoire de l'utopie, et un tourisme révolutionnaire bigarré débarqua à Caracas et dans ses quartiers les plus combatifs, comme l'emblématique 23 de Enero.

Mais sous ce manteau de radicalité, une élite s'est rapidement formée, qui s'est servie de l'État comme source d'enrichissement personnel et de pillage des ressources nationales, y compris pétrolières. Les services publics que la révolution bolivarienne était censée garantir se sont rapidement dégradés ou ont donné lieu dès le départ à des expériences faillies. Le « pouvoir populaire » dissimulait une caste bureaucratique et autoritaire qui contrôlait le pouvoir réel et un État qui rendait inutilisable tout ce qu'il nationalisait.

Les célèbres « missions » de santé organisées par Cuba, aujourd'hui exsangues ou évaporées, étaient en réalité des opérations de commandos de médecine primaire dont l'essor fut parallèle à la destruction du système de santé publique. Paradoxe d'un « socialisme » qui a démantelé les formes d'État-providence, modestes mais bien réelles, qui existaient avant Chávez au Venezuela et les a remplacées par des initiatives erratiques financées par les ressources pétrolières [1].

Tout cela s'est aggravé après la mort de Chávez. Une partie de la gauche – à l'intérieur et à l'extérieur du Venezuela – a alors cherché des excuses en attribuant tous les maux au « madurisme », qui s'était écarté de la voie tracée par Chávez : le « chavisme non maduriste ». Avec l'aggravation des crises successives, après la période de prospérité pétrolière, l'énergie de la population s'est concentrée sur la recherche de solutions de fortune aux problèmes du quotidien. Cette quête de réponses individuelles à une vie quotidienne devenue impossible a trouvé son expression la plus dramatique dans l'un des plus grands — voire le plus grand — exode migratoire d'Amérique latine [2] .

Pendant ce temps, le régime s'éloignait de plus en plus de sa base de légitimité électorale, qui avait pourtant été l'un des moteurs du chavisme. Un populisme sans peuple remplaçait le « peuple de Chávez ». On pouvait voir partout sur les murs des villes vénézuéliennes le dessein stylisée des « yeux de Chávez » – en tant que commandant éternel –, mais ce regard vigilant était de plus en plus invisibles pour l'homme de la rue. Comme cela s'était jadis passé avec le « socialisme réel », les mots avaient perdu leur sens.

Une fois de plus, comme hier à Cuba, la source de la légitimité politique n'était plus les conquêtes sociales, mais la résistance à l'« encerclement impérialiste » (qui avait certes une part de réalité). Le fait que le Venezuela soit une puissance pétrolière a également alimenté la suspicion que l'Empire cherchait à « voler » son pétrole – une idée quelque peu simpliste que Donald Trump cherche aujourd'hui à relancer, même si les entreprises pétrolières étatsuniennes semblent faire preuve d'une certain scepticisme à cet égard.

L'épopée de la résistance a remplacé celle de la construction d'un modèle politiquement démocratique et économiquement viable. Comme l'écrit le philosophe cubain Wilder Pérez Varona à propos de son propre pays, le lexique de la Révolution – souveraineté, peuple, égalité, justice sociale – a cessé de fonctionner comme une grammaire commune et comme un horizon de sens capable d'organiser l'expérience sociale. Le revers de la médaille , c'est une répression croissante, avec la participation active du redoutable et redouté Service bolivarien de renseignement national (SEBIN), qui jouit du pouvoir d'incarcérer quiconque sans le moindre respect des droits humains [3].

Le Venezuela s'est alors transformé en puissant outil de propagande pour la droite. Les médias internationaux en sont venus à se focaliser sur ce pays des Caraïbes par rapport à d'autres régimes autoritaires : le Venezuela faisait vendre. Puis, l'émigration massive a fait du débat sur le chavisme un sujet d'actualité nationale dans divers pays. L'énorme quantité de Vénézuéliens répandus à travers le monde incarnaient un témoignage militant beaucoup plus puissant que celui de Corina Machado ou de ses prédécesseurs dans les forums de la droite – et de l'extrême droite – mondiale. Chaque émigrant vénézuélien était un témoignage de l'échec du système.

En général – et avec bien sûr quelques exceptions –, la gauche latino-américaine n'a su trouver ni le langage ni le cadre théorique lui permettant de mettre en question les dérives du régime bolivarien, pas plus qu'elle n'a su se forger une place dans le débat public à ce sujet, même si elle a souvent pris silencieusement ses distances du Venezuela. Dans les débats domestiques des divers pays, critiquer le chavisme semblait revenir à se rallier à la droite, ce qui n'aidait pas à définir un « lieu d'énonciation » adéquat. (Il en va pour bonne part de même pour ce qui est de l'invasion russe de l'Ukraine).

Au jour d'aujourd'hui, le résultat est catastrophique. On assiste à une espèce de chute du mur de Berlin pour les gauches latino-américaines – et aussi pour celles de certains pays d'Europe. Le discrédit de Maduro est tel qu'il paralyse partout les actions contre la plus grave intervention impérialiste de ces derniers temps, qui reste impunie.

La Maison Blanche a clairement indiqué qu'elle mettait en œuvre le « corollaire Trump » de la doctrine Monroe, pourtant déclarée caduque par le secrétaire d'État John Kerry en 2013. Cette doctrine, conçue contre l'intervention des puissances extra-continentales à la fin des luttes pour l'indépendance, allait finir par justifier, comme l'explique le politiste brésilien Reginaldo Nasser, l'ingérence pure et simple de Washington dans les affaires intérieures de ses voisins face à toute menace ou prétendue menace contre la sécurité des États-Unis.

Le « corollaire Trump » sert aujourd'hui à défendre de manière éhontée les intérêts étatsuniens et à renforcer les forces d'extrême droite dans la région. Contrairement aux néoconservateurs de l'ère Bush, Trump ne parle plus de démocratie et de droits de l'homme pour justifier ses interventions. Il n'y a aucune hypocrisie dans ses discours, c'est un impérialisme à l'état pur qui se permet de kidnapper Maduro, d'aspirer à voler le Groenland au Danemark, ou de dire que les États-Unis géreront le Venezuela jusqu'à ce qu'il y ait une transition acceptable pour Washington, faisant place libre aux compagnies pétrolières gringas.

De fait, pourquoi un « lumpencapitaliste » aux velléités autocratiques dans son propre pays, qui méprise et sabote l'ordre multilatéral, prétendrait-il instaurer la démocratie au-delà de ses frontières ? Sa politique bénéficient du soutien de la galaxie des extrêmes droites régionales, qui considèrent Trump, à bien des égards, comme « leur » président. La voix la plus audible de ce chœur est celle de l'Argentin Javier Milei, qui s'émeut presque jusqu'aux larmes chaque fois qu'il narre ses rencontres avec le magnat new-yorkais.

L'héritage toxique de Maduro disqualifie aujourd'hui les actions anti-impérialistes et, tout comme lors de la chute du mur de Berlin, les débris de cet effondrement tombent aussi bien sur ceux qui ont critiqué Maduro que sur ceux qui l'ont soutenu. Les crises de type catastrophique ne tiennent pas compte des nuances : elles font basculer le pendule à l'extrême opposé. Aujourd'hui, cet extrême est la vague réactionnaire qui déferle sur la région et qui définit le difficile nouveau champ de bataille politique sur lequel doivent agir les forces démocratiques de gauche, affaiblies mais toutefois pas vaincues.

Pablo Stefanoni
Tradution : Marc Saint-Upéry


[1] Ndt : et rongées par la corruption et les détournements de fonds

[2] Ndt : plus ou moins de la même ampleur que la migration des Syriens, qui eux fuyaient un état de guerre

[3] Ndt : Caracas est aujourd'hui la capitale de la torture politique en Amérique latine

06.01.2026 à 11:46

Bilal : du nom propre à l'infra-humain - Anatomie de l'animalisation policière

dev

(Souveraineté sans visage • Gouvernement par la dégradation • Production de l'inadressable)
Sylvain George

- 5 janvier / , ,
Texte intégral (10967 mots)

Les violences policières sont habituellement perçues de deux manières a priori opposée. Certains y voient des « bavures » exceptionnelles qu'il s'agirait de résorber par davantage de contrôle et de déontologie pendant que d'autres dénoncent un usage systémique de la violence et la fonction politique des forces de l'ordre dans le maintien d'un ordre du monde historiquement situé. C'est une autre approche que propose Sylvain George, en l'occurence déceler les mécanismes de pouvoir à l'oeuvre dans les « scènes » de brutalisation policière. Après Nahel Merzouk, Aly et Alexandre George, le réalisateur se penche sur le cas de Bilal, 15 ans, tabassé et humilié dans un local poubelle par un équipage équipage de la Compagnie de Sécurisation et d'Intervention. Il s'agit d'arracher l'évènement au statut délétère du fait divers pour en restituer toute la portée rituelle, symbolique et donc politique.

Le 12 septembre 2025, en bas de son immeuble de Seine-Saint-Denis, Bilal, quinze ans, prend la fuite à la vue d'un équipage de la Compagnie de Sécurisation et d'Intervention (CSI). Il se réfugie dans un local à poubelles, un espace exigu, sombre, où il croit échapper à un danger imminent. Quelques minutes plus tard, il en ressort méconnaissable. Le visage est tuméfié, les traits effacés, le corps couvert de sang. Selon les témoignages recueillis, il aurait été frappé à la tête et au corps à de multiples reprises, traîné menotté sur plusieurs mètres, insulté, et sommé, dans le véhicule de police, d'imiter des cris d'animaux, tandis que l'un des agents filmait la scène pour une diffusion interne. Pendant quatre jours, il ne pourra ni parler ni s'alimenter. Depuis, il reste claustré dans sa chambre. « On ne voyait même plus son visage », dira sa mère [1].

I. Tableau d'une exposition - Un enfant déplacé hors du commun

Ces faits, dans leur crudité, ne relèvent ni du « dérapage » ni de l'excès. Ils appellent une autre lecture. Ce qui frappe immédiatement, ce n'est pas seulement la violence physique, pourtant considérable, mais la logique qui la commande, comme si chaque geste ne valait que par celui qu'il rend possible, comme si l'acte policier répondait à une partition déjà écrite. L'enchaînement - ordre bestial, défiguration, filmage interne, absence de prise en charge institutionnelle - dessine un dispositif cohérent, structuré par la topologie du lieu, la modalité de l'adresse, l'économie de l'effacement, la production de l'inadressable.

La scène initiale révèle d'emblée cet opérateur spatial. Le jeune se réfugie dans un local à poubelles, soit l'espace où la cité relègue ce qu'elle expulse. L'interpellation qui s'y déploie n'est pas circonstancielle, et opère comme un seuil, faisant basculer l'enfant dans une zone retranchée du commun. La police y intervient comme si elle pénétrait un espace déjà séparé du droit, où la violence ne rencontre plus la résistance symbolique que produit ordinairement l'apparition d'un sujet.

Ce glissement, de l'espace public vers l'espace du rebut, trouve un écho précis dans une scène antérieure : celle où Aly fut abandonné en pleine nuit dans une forêt, après avoir été roué de coups puis ligoté. [2] Deux scènes distinctes, mais une même matrice topologique : soustraire un corps à l'espace commun, le transporter ou le maintenir dans une zone où sa présence cesse d'être comptable, où la violence devient pensable et praticable sans justification explicite. Là, la forêt comme extériorité absolue. Ici, le local à poubelles comme scène d'abjection.

Dans cette économie, l'injonction faite à Bilal d'imiter des cris d'animaux n'est pas un geste humiliant parmi d'autres, mais un acte d'animalisation performée. Elle vise non seulement à rabaisser, mais à modifier ontologiquement le statut du sujet. Le jeune homme n'est plus considéré comme un être parlant. Il est sommé de produire un bruit, non un langage, d'occuper la position d'un être privé de parole propre. Ce qui est attaqué ici, c'est l'intervalle même qui fonde l'humain comme être d'adresse : la capacité à dire, à répondre, à apparaître dans un monde partagé. Sommé de se réduire à l'animal, l'enfant est retiré de ce monde.

À cet acte répond un autre, filmer. Qu'un policier saisisse son téléphone non pour documenter, mais pour diffuser les images en interne, révèle une transformation de la souveraineté contemporaine. Filmer revient à constituer le groupe policier comme destinataire exclusif de la violence, à fabriquer une communauté d'appartenance cimentée par l'humiliation infligée à un adolescent. L'image ne rend pas visible. Elle consacre un dedans. Elle devient une image sans extériorité possible, un instrument de clôture, une pièce circulant dans l'économie interne de la puissance.

La question n'est donc plus de savoir si une violence excessive a été exercée, mais de comprendre comment cette violence s'inscrit dans une économie institutionnelle qui neutralise d'emblée les conditions mêmes de sa réception. La plainte pour actes de torture et de barbarie, la non-saisine de l'IGPN, le silence du parquet participent d'une chronopolitique de l'étouffement, où le temps administratif dissout la possibilité d'une scène où la vérité pourrait advenir.

Ainsi, l'affaire Bilal ne se contente pas de prolonger les cas de Nahel [3] Elle en révèle l'opérateur central, à savoir la production de vies privées de visage, de voix, d'adresse, autrement dit la fabrication de sujets désanthropisés. Ici, un enfant n'est pas seulement frappé. Il est reconfiguré comme quelque chose, et non comme quelqu'un.

Pour saisir comment cette désanthropisation s'actualise, il faut revenir au premier opérateur de la scène, à l'espace qui la rend possible. Avant les coups, avant l'animalisation, un lieu a conditionné le déploiement de la violence. C'est à ce niveau topologique que se joue, en amont, le sort de l'enfant.

II. Topologie d'une interpellation - Le local à poubelles comme scène d'exclusion

Il n'est pas indifférent que Bilal ait trouvé refuge dans un local à poubelles, et il n'est pas indifférent non plus que les policiers aient choisi d'y poursuivre l'interpellation plutôt que de la déplacer vers un espace plus ouvert, c'est-à-dire plus visible, plus contraint par la présence d'autrui. Ce lieu, qui pourrait sembler n'être qu'un détail circonstanciel, constitue en réalité l'opérateur spatial de la scène. Sans lui l'enchaînement qui s'ensuit ne pourrait pas se déployer sous cette forme. Il ne s'agit pas de verser dans une symbolique trop rapide, mais de comprendre comment certains espaces, par leur simple configuration matérielle et leur place dans l'économie urbaine, prédisposent à des gestes qui, ailleurs, rencontreraient résistance, interruption, rappel au droit.

Le local à poubelles n'est pas un abri neutre. C'est l'espace où la cité dépose ce qu'elle souhaite soustraire au regard, espace de transit vers la disparition, lieu de passage entre ce qui a encore forme et ce qui doit être éliminé. Y être poursuivi, saisi, battu, c'est être placé d'emblée sous un régime d'apparition dégradé, où la présence d'un corps mineur cesse de valoir comme limite symbolique. L'enfant qui s'y réfugie n'est plus entendu comme un sujet en situation de peur, mais comme une figure déjà rabattue vers ce qui ne mérite pas d'être vu. Le lieu est donc à la fois matériel et politique : il accueille la violence avant qu'elle ne s'exerce, il la rend pensable.

Cette translation topologique, de l'espace commun vers l'espace du rebut, constitue, en elle-même, un premier acte d'exclusion. La brutalité physique ne vient pas s'ajouter à ce déplacement, mais en est la conséquence logique. Dans le cadre ordinaire de la rue, sous le regard des passants ou des voisins, la scène aurait immédiatement produit une adresse : un regard tiers, un appel possible, une tension entre l'acte et sa recevabilité publique. Ici, la scène se ferme. Seuls demeurent les acteurs et un enfant dont la parole ne comptera plus. Dans ce huis clos de béton, de métal et d'odeurs d'ordures, le droit se suspend sans qu'il soit nécessaire de le suspendre explicitement. La pièce se joue dans un espace déjà déjà retranché du monde commun.

Le local fonctionne ainsi comme une zone franche de l'action policière, non pas hors du droit, mais dans une zone où le droit devient inopérant. Ce n'est pas la forêt nocturne où fut abandonné Aly, ce n'est pas la rue ouverte où Nahel fut tué devant témoins, ce n'est pas la place publique où Alexandre perdit un œil sous l'impact d'un tir, c'est un troisième espace. Il opère selon une logique intermédiaire, un dedans-du-dehors, enclave située à l'intérieur de la ville mais déjà retranchée de son monde commun [4]. Le jeune qui y est intercepté se trouve spatialement converti en ce que les appareils répressifs appréhendent parfois comme une entité dépourvue de visibilité propre, un corps opaque parmi les rebuts, disponible pour une intervention sans contrainte.

On ne comprend pas la scène si l'on n'admet pas ce point : le lieu n'est pas passif, il agit. Par son obscurité, par son exiguïté, par son statut, il constitue l'un des opérateurs essentiels de la désanthropisation qui va suivre. Ce n'est pas le lieu qui crée l'intention violente, mais le lieu qui autorise certaines formes de violence, en neutralisant d'avance les conditions de l'objection. Là où l'espace public oppose résistance, ce lieu-limite facilite un glissement, presque imperceptible, du jeune homme en fuite vers la chose que l'on attrape, de la personne vers le corps que l'on déplace, de la voix vers le bruit imposé.

Ce glissement spatial doit être pensé comme une technique, une manière de déplacer un sujet vers un endroit où sa parole perd sa consistance, où son corps perd son statut, où son visage perd son exigence de réponse. Il ne s'agit donc pas d'un mauvais choix tactique, ni d'une localisation contingente, mais d'un mode opératoire : créer un espace d'interpellation où ce qui serait inadmissible ailleurs devient, là, praticable.

Cette scène, si étroite soit-elle, produit une géographie de l'exclusion, où les opérations de pouvoir se distribuent selon la nature des lieux. La rue, la forêt, la place, le commissariat, le local à poubelles, chacun de ces espaces produit un régime distinct d'apparition et de disparition. Dans le cas de Bilal, le local à poubelles constitue le seuil par lequel la violence peut changer de nature, passer de l'interpellation à la brutalisation, de la contrainte au rituel, de l'acte public à la scène fermée où l'enfant cesse d'apparaître comme sujet.

Ainsi, la topologie n'est pas un décor, Elle est l'un des opérateurs premiers du geste policier. Elle configure ce qu'il est possible de faire, ce qu'il est pensable de faire, et ce que l'on pourra ensuite soutenir avoir fait. Dans ce lieu qui concentre ce que la ville rejette, un enfant est devenu, l'espace de quelques minutes, ce que la ville peut rejeter elle aussi : un être déplacé hors du monde commun, assigné à l'invisible, au manipulable, au muet.

Ce glissement spatial, une fois accompli, ouvre la voie à une seconde séquence. Le lieu ayant suspendu les limites symboliques, la violence peut désormais changer de nature. De l'interpellation, elle bascule vers la brutalisation ritualisée.

III. Le geste policier - De l'interpellation à la brutalisation ritualisée

Si la topologie du lieu constitue l'opérateur initial de la scène, elle n'épuise pas la logique de ce qui advient. Encore faut-il comprendre comment la violence se déploie, non dans l'arbitraire, mais selon une séquence qui, dans son articulation même, manifeste une cohérence. La brutalité exercée sur Bilal n'est pas un déchaînement impulsif. Elle relève d'une grammaire gestuelle où chaque acte s'adosse à un autre, où la fonction affichée de l'interpellation cède la place à une opération plus obscure, mais plus structurée.

L'interpellation n'est d'abord qu'une poursuite. Puis, une fois le jeune plaqué, les coups se concentrent sur le visage, zone la plus symboliquement chargée de la corporéité humaine, celle où s'exprime l'adresse à autrui. Défigurer, ce n'est pas seulement infliger une blessure, c'est altérer l'espace même de la relation, empêcher que le sujet puisse encore apparaître comme sujet, rompre la chaîne du regard. Dans cette attaque ciblée, il ne s'agit pas de neutraliser, mais de défaire la possibilité d'un être-face, ce que toute scène de relation suppose.

Vient ensuite le traînement du corps menotté. Un geste paradoxal puisque l'adolescent, déjà neutralisé, ne représente plus aucun danger. Pourquoi alors le tirer, au sol, sur plusieurs mètres ? Ce geste n'a pas de justification fonctionnelle. Il possède une dimension rituelle. Il inscrit le corps dans un ordre symbolique où celui qui est tombé doit être exposé comme corps disponible, corps humiliable, corps offert au groupe. Le traînement n'est pas un acte auxiliaire, mais une mise en scène du rapport de domination.

À cela s'ajoutent les insultes, les coups répétés, les injonctions contradictoires adressées à un adolescent qui ne peut plus ni se défendre ni répondre. Ces éléments, loin de constituer un excédent d'affect ou une perte de contrôle, appartiennent à une même dynamique. Ils configurent un espace où la parole du jeune est disqualifiée d'avance, où tout ce qu'il pourrait dire serait annulé par la scène même. Ce n'est plus un dialogue, ni même un ordre. C'est l'exécution d'un acte de souveraineté interne, un mode d'écriture du pouvoir sur le corps d'un mineur.

C'est dans ce contexte que s'inscrit l'injonction à imiter des cris d'animaux. Un ordre impossible, absurde, mais précisément pour cela extrêmement efficace : il arrache le sujet à son statut humain en le contraignant à occuper une place qui n'est plus celle de la parole mais du bruit. Cette injonction n'ajoute pas l'humiliation à la violence, mais scelle la désanthropisation en obligeant l'adolescent à collaborer, sous la contrainte, à la fiction de son propre abaissement. La violence devient alors un rituel d'altération ontologique, une scène où l'humain est performé comme non-humain.

À ce moment précis, le geste filmique prend tout son sens. Le policier qui enregistre la scène ne l'interrompt pas. Il l'intègre dans un récit interne, destiné à un public restreint qui reconnaîtra dans cette séquence les signes d'une appartenance partagée. L'image n'intervient pas après coup, elle accompagne la violence, lui confère une valeur dans l'économie symbolique du groupe. Filmer, ici, revient à instituer un témoin interne, un regard complice qui confirme la légitimité de l'acte au sein du cercle policier.

On comprend alors que la brutalisation n'est pas un excès mais une mise à l'épreuve, un rituel interne permettant de consolider l'autorité et la cohésion d'un groupe agissant en quasi-autonomie. La présence d'un mineur n'inhibe pas ces gestes. Elle semble au contraire les renforcer, tant la vulnérabilité du corps adolescent offre une surface idéale pour l'inscription de pratiques que rien, dans cet espace clos, ne vient contredire. L'enfant devient support matériel d'une scène qui vise moins à neutraliser un danger qu'à resserrer une communauté autour de la violence qu'elle exerce.

Ainsi, la séquence ne doit pas être comprise comme un enchaînement irrationnel, mais comme la manifestation d'une ritualisation policière de la domination, où la fonction première de l'acte n'est pas d'assurer la sécurité, mais de produire l'éprouvé d'une puissance libre de toute limite. Dans ce cadre, la violence n'est pas un échec du droit mais une forme de souveraineté auto-déployée, exerçable parce qu'exercée dans un espace préparé à la recevoir.

Cette brutalisation, en neutralisant la capacité de réponse, crée les conditions d'une opération plus radicale. Lorsque le corps est rendu disponible et la parole impraticable, la violence peut changer d'objectif. Il ne s'agit plus seulement de maîtriser, mais de transformer le statut même du sujet. La scène est prête pour le déplacement décisif vers l'animalisation.

IV. Animaliser - Scènes contemporaines de désanthropisation

L'ordre donné à Bilal d'imiter des cris d'animaux ne constitue pas un excès dans l'économie de la violence. Il en est l'opérateur central, celui par lequel la scène se referme définitivement sur l'enfant et le fait basculer dans une zone où la parole n'a plus de pertinence. L'animalisation n'est pas ici une métaphore mais une technique, un geste qui produit ses effets en transformant la condition d'apparition du sujet. Elle ne vise pas seulement à humilier mais à modifier ontologiquement la place occupée par celui à qui elle s'adresse.

L'acte possède une double portée. Il consiste d'abord à imposer une parole dégradée, ou plus exactement une non-parole, un bruit, un son sans signification, sans adresse, sans destinataire. Ce qui est retiré à l'enfant n'est donc pas seulement sa dignité mais sa capacité d'énonciation, c'est-à-dire sa possibilité d'exister dans un espace commun où la parole est présumée entendable. L'injonction produit ainsi une scène où le mineur cesse d'être un être parlant. Il devient une source de sonorité contrainte, un organisme sonore plutôt qu'un sujet.

Le second effet de l'animalisation est réflexif. Il agit autant sur le sujet qui subit que sur ceux qui la pratiquent. Car ordonner à un adolescent de s'auto-animaliser, c'est-à-dire de participer à la production de son abaissement, revient à instaurer un rituel de domination où le pouvoir s'éprouve comme capacité d'altérer la condition même de l'autre. Le geste n'est pas accidentel. Il constitue une mise en scène de la souveraineté, où la puissance se confirme dans la possibilité de transformer un être humain en être infra-humain, ne serait-ce qu'un instant.

Cette opération n'est pas sans précédents. On la retrouve, sous des formes diverses, dans plusieurs des affaires récentes impliquant la police. Aly, sommé de se taire puis abandonné dans une forêt, comme un reste que l'on dépose hors du monde commun. Nahel, dont la mort instantanée inscrit brutalement le jeune dans la zone où la vie cesse d'être lisible comme vie. Alexandre, privé d'un œil, c'est-à-dire du regard comme possibilité même de voir et d'être vu. Dans chacun de ces cas, un opérateur distinct - abandon, mise à mort, destruction du regard - produit une forme de désanthropisation. Bilal, lui, est assigné à l'énonciation infra-humaine, un registre où la voix n'articule plus un monde mais en signale l'expulsion.

Ce qui distingue l'affaire Bilal, cependant, tient à la dimension performative de l'ordre animalisant. Là où l'abandon ou la blessure produisent une altération par défaut, l'injonction à « faire l'animal » produit une altération par excès. Elle exige du sujet qu'il se conforme à une place que le geste violent lui attribue. L'enfant doit participer à sa propre expulsion de l'humain. Cette coopération forcée constitue l'un des traits les plus sophistiqués de la scène et place l'adolescent dans une double assignation : être brisé, mais être brisé en collaborant à la fiction qui le définit comme autre qu'humain.

L'important n'est pas tant l'analogie animale elle-même que la structure opératoire qu'elle met en jeu. Il s'agit de l'arrachement du sujet à l'économie de l'adresse. Un être humain peut être blessé. Un animal peut être frappé sans que cela constitue un scandale dans l'espace symbolique de ceux qui exercent la violence. Produire un sujet comme animal, c'est donc neutraliser toute adresse potentielle, supprimer d'avance la scène où la parole pourrait surgir, où le récit pourrait se constituer.

Cette neutralisation est renforcée par la présence du filmage interne. L'enfant animalisé n'est pas seulement dépossédé de sa parole. Il est reconfiguré en image pour un public restreint, destiné à consommer la scène comme preuve de puissance et ciment du groupe. L'animalisation n'est donc pas seulement un acte sur le corps. Elle est également une production imagée, une scénographie de l'infra-humanité destinée à circuler au sein du collectif policier.

Enfin, l'animalisation possède une portée temporelle. Elle organise la manière dont l'événement sera, ou ne sera pas, reçu ultérieurement. Car un sujet réduit à un bruit, à un geste contraint dépourvu de parole, peine à devenir le narrateur de ce qu'il a subi. Sa parole future est anticipée comme non fiable. Son témoignage est préventivement miné. L'animalisation n'agit donc pas seulement dans l'instant. Elle travaille l'avenir même du récit, en rendant difficile l'accès à une scène où l'expérience pourra être articulée.

Ainsi comprise, l'animalisation n'est pas un excès de violence, mais une technologie contemporaine du pouvoir. Un dispositif qui vise à produire des vies assignées à une zone infra-humaine où l'apparition est empêchée, la parole désactivée, le visage détruit, le corps rendu disponible. L'affaire Bilal en donne une formulation nette. L'enfant n'est pas seulement frappé. Il est configuré comme autre chose qu'un sujet, et cette configuration conditionne tout ce qui suivra, du geste policier à la scène judiciaire, du filmage interne à la réception institutionnelle. [5]

Si l'animalisation désactive l'adresse en remplaçant la parole par le bruit, une autre opération vient sceller cette désanthropisation. Filmer. Car pour que la violence se stabilise comme fait intégré à un ordre, elle doit être saisie et appropriée. Après la voix retirée et le visage atteint, l'image intervient, non pour rendre visible, mais pour instituer un dedans où la scène circule en circuit fermé.

V. L'économie de l'image interne - Filmer pour ne pas voir

Le geste de filmer occupe, dans l'affaire Bilal, une place qui excède largement la simple captation d'un acte. Le téléphone sorti par un policier, la caméra dirigée vers un adolescent menotté, défiguré, sommé d'imiter des cris d'animaux, constituent une scène dans la scène, un second dispositif qui vient redoubler la violence et en organiser la circulation. Il ne s'agit pas de documenter, ni même de conserver. Il s'agit de produire une image pour un monde fermé, un dedans policier auquel la scène est exclusivement destinée. On retrouvera plus loin cette logique de circulation interne comme opérateur d'impunité.

Tout indique que la vidéo n'avait pas vocation à entrer dans l'espace public, ni à être versée dans un dossier judiciaire. Elle était destinée à un « groupe interne », c'est-à-dire à un espace de circulation restreint où l'image ne sert pas de preuve mais de signe d'appartenance. Le signe d'une souveraineté éprouvée, d'une puissance qui se confirme dans la réitération de l'humiliation. Ce geste appartient à une économie dans laquelle la violence ne se légitime plus par le droit, mais par sa réception interne, par la reconnaissance mutuelle de ceux qui la partagent. [6]

Cette économie de l'image ne produit pas de visibilité. Elle produit de l'opacité partagée. L'image circule entre ceux qui savent déjà ce qu'elle montre, et pour qui elle ne constitue ni scandale ni anomalie. Elle n'informe pas, elle confirme. Elle ne dénonce pas, elle rassure. Elle n'éclaire pas, elle obscurcit. Nous sommes ici à l'opposé de ce que l'on nomme habituellement « preuve ». L'image n'est plus le vecteur d'un possible jugement, mais devient l'instrument d'un retrait du jugement, un artefact destiné à demeurer hors scène.

Ce geste filmique doit être mis en relation avec une autre figure, celle de l'effacement ou du mensonge, telle qu'elle apparaît dans l'affaire Aly. Dans un cas, la police efface ou falsifie. Dans l'autre, elle filme pour circuler hors du regard. Dans les deux cas, une même logique prévaut, celle d'organiser la visibilité de sorte que ce qui pourrait apparaître n'apparaisse jamais. Là où l'effacement supprime la possibilité d'un voir, l'image interne détourne cette possibilité. Elle constitue une contre-preuve, une image qui n'est pas destinée à vérifier mais à célébrer une scène d'exclusion.

Filmer, dans ce cadre, signifie soustraire l'acte à l'espace commun, le faire entrer dans un régime où la loi cesse d'être le référent premier de la scène. L'image devient l'instrument d'une souveraineté qui ne s'adresse plus au dehors. On pourrait croire que le filmage, en fixant les gestes, les rend vulnérables à une future exposition. Mais tout, dans l'économie interne, vise au contraire à garantir la non-exposition. La vidéo n'est qu'un support de renforcement groupal, non un risque de mise en accusation.

L'image interne possède également une fonction anthropologique. Elle constitue une sorte de trophée, non au sens matériel, mais au sens où elle capture non le corps battu, mais la position dégradée de l'enfant. En diffusant la vidéo, l'agent ne partage pas un document. Il partage une hiérarchie. L'image devient la trace d'une opération réussie. Celle qui consiste à transformer un adolescent en être infra-humain et à inscrire cette transformation dans un imaginaire de groupe.

Il faut alors penser ce geste à la lumière de la théorie de l'apparition et de l'adresse. La captation ne donne pas forme à l'apparition d'un sujet. Elle organise sa disparition. Non pas disparition physique, mais disparition symbolique. L'enfant n'est pas montré comme un sujet blessé, mais comme un « quelque chose » manipulable, filmable, exhibable. Ce que l'image construit, c'est un être déjà soustrait à la possibilité de dire « je ».

Cette économie de l'image interne agit aussi sur le temps. Car ce qui est filmé pourra, en principe, apparaître un jour, être extrait, partagé, rendu visible. Pourtant, tout est fait pour que cette potentialité demeure ajournée. L'image devient alors un opérateur de chronopolitique. Elle suspend le temps de la vérité. Elle retarde indéfiniment le moment où le réel pourrait devenir recevable dans le cadre d'une enquête ou d'un procès.

Ainsi, filmer pour ne pas voir, c'est filmer pour empêcher que quiconque d'autre voie. C'est filtrer la scène, la réserver, la soustraire. C'est affirmer que la violence ne doit circuler que dans un seul sens, du geste au groupe, et non du geste au monde. L'image interne n'est pas un document. C'est une enclave. Une enclave où se fabrique un pouvoir qui ne répond plus du réel, parce qu'il se donne à lui-même la seule image dont il a besoin.

Si l'image interne scelle la clôture de la scène, elle ne constitue pas le dernier seuil de la violence. Le filmage protège l'acte, mais ne l'épuise pas. Quelque chose, en deçà de l'image, a déjà été atteint : le lieu par lequel le sujet pouvait apparaître. Après la capture visuelle, il faut revenir au corps lui-même, à ce point fragile où l'humain se donne à voir. Le visage.

VI. Le visage détruit - Figures nouvelles de l'effacement

La violence infligée à Bilal se concentre d'abord sur son visage. Ce point n'a rien d'anecdotique. Frapper à la tête, tuméfier les traits, défigurer, revient à viser ce qui, dans un être humain, constitue l'espace premier de l'adresse. Le visage n'est pas un simple fragment anatomique. Il est l'interface par laquelle un sujet apparaît comme sujet, par laquelle il entre dans le champ du visible, de la parole, de la relation. Détruire un visage, ou le rendre méconnaissable, c'est donc altérer ce lieu d'apparition avant toute déclaration, avant tout discours, avant toute défense.

Lorsque la mère de Bilal dit : « On ne voyait même plus son visage », elle ne décrit pas seulement un état de blessures. Elle décrit un effacement. Non l'effacement d'un trait ou d'une ressemblance, mais l'effacement de la condition d'apparition elle-même. Le visage détruit n'est pas un visage abîmé, c'est un visage qui ne peut plus soutenir la relation. La scène se rejoue alors une seconde fois : à la violence directe succède une violence épistémique, celle qui transforme un sujet en une entité dont la lisibilité est compromise.

Dans l'économie de la violence d'État, le visage est un point stratégique. Là où la neutralisation du corps vise à limiter la mobilité, la destruction du visage vise à limiter la visibilité. Elle produit un être qui, même remis en liberté, même accueilli dans un hôpital ou dans une salle de classe, porte sur lui une surcharge de signification. Non plus l'apparition d'un adolescent, mais la trace d'une scène qui l'a anticipé comme quelque chose à frapper.

Dans la perspective phénoménologique, la voix et le visage ne sont pas séparables. L'un s'effondre avec l'autre. Le fait que Bilal, pendant quatre jours, n'ait pu ni parler ni manger n'est pas uniquement le résultat mécanique des coups. C'est l'indice d'une atteinte portée à la possibilité même d'articuler, de constituer une parole adressée. Son retrait dans sa chambre, dernier refuge où la lumière et les regards ne peuvent plus l'atteindre, est la poursuite de cette défiguration dans un espace intérieur.

Car la défiguration, dans ce régime de pouvoir, n'est jamais seulement physique. Elle est politique. Elle vise à rendre incertaine la possibilité d'être vu et entendu comme victime, comme plaignant, comme interlocuteur. Un visage détruit porte en lui un doute. Non pas sur ce qui a eu lieu, mais sur la manière dont ce qui a eu lieu pourra être raconté, reconnu, inscrit. La défiguration trouble l'économie probatoire. Elle fragilise la plainte en amont, avant même que la parole ne soit déposée.

Ce geste s'inscrit dans une continuité que l'affaire d'Alexandre avait déjà révélée. La violence policière contemporaine ne vise plus seulement le corps fonctionnel. Elle vise le corps relationnel. Là, un œil crevé : destruction du regard. Ici, un visage tuméfié : destruction de la visibilité. Dans les deux cas, l'opérateur est le même. Altérer la zone par laquelle le sujet apparaît au monde, afin que la parole qui en procède soit d'emblée affaiblie, décalée, bancale.

La destruction du visage n'a pas besoin d'être totale pour être opératoire. Elle suffit à produire un état où la coïncidence entre visage et personne est rompue, où l'enfant ne reconnaît plus son propre reflet, où la mère hésite un instant avant d'affirmer : « C'est lui ». Ce bref doute, cet instant où la reconnaissance vacille, constitue l'un des effets les plus violents de l'acte. Faire vaciller l'évidence du lien.

Le visage détruit agit alors comme un document involontaire. Un document non pas de ce que le sujet est, mais de ce qu'on a fait de lui. Il porte, dans sa déformation même, la signature d'un ordre policier qui attaque la visibilité des vies minorées et travaille à en réduire la portée adressée. Il devient un témoignage muet, non parce qu'il se taira, mais parce que ce qu'il a à dire est déjà partiellement disqualifié par la manière dont il apparaît.

La défiguration est ainsi l'un des opérateurs les plus subtils, et les plus brutaux, de la désanthropisation. Elle n'exclut pas le sujet de l'humanité. Elle le fait apparaître comme douteusement humain, c'est-à-dire comme appartenant à une zone où le regard ne sait plus s'il doit répondre ou se détourner. Dans cet intervalle d'incertitude, la violence trouve sa consolidation. Elle a produit un être qui, même visible, est déjà mal reconnu, et donc vulnérable, à nouveau, à d'autres effacements.

Lorsque la destruction du visage atteint la possibilité même d'apparaître, la scène cesse d'être lisible comme un simple excès individuel. Elle oblige à déplacer l'analyse vers les conditions qui rendent un tel geste reproductible. La violence excède alors le registre des actes pour engager celui des agencements institutionnels. L'affaire Bilal interpelle ainsi l'architecture d'une unité policière, la CSI 93, dont les pratiques forment la matrice visible d'un régime plus large.

VII. Thèse politique - Une unité déviante ou un laboratoire du régime ?

Il serait tentant, pour préserver l'intégrité apparente du système, de considérer la CSI 93 comme une anomalie, une unité « déviante », dont les dérives seraient le produit d'une histoire locale, d'un commandement défaillant, d'une culture interne abandonnée à elle-même. Cette lecture, rassurante, permettrait de maintenir intact le récit d'une police républicaine dont certaines marges s'écarteraient, de manière regrettable, de la norme. Pourtant, tout dans l'affaire Bilal, et dans d'autres qui la précèdent, indique une lecture inverse. La CSI 93 ne constitue pas une excroissance pathologique du système, mais l'un de ses laboratoires les plus visibles.

Depuis 2020, les enquêtes, les procès, les témoignages, les vidéos, les rapports d'associations, composent une archive qui ne montre pas une série d'actes isolés, mais une structure de pratiques : violences habituelles, faux procès-verbaux, humiliations ritualisées, rackets, menaces, circulations internes d'images dégradantes. [7] Tout cela n'est pas l'œuvre d'individus dépourvus de contrôle. C'est l'indice d'un dispositif qui, loin d'être marginal, a trouvé les conditions de son développement dans l'inertie, ou la permissivité, institutionnelle.

Ce qui s'observe ici relève d'une normalisation de la violence illégale. Il ne s'agit pas de dire que l'institution ordonne ces actes. Il s'agit de constater qu'elle produit, par ses silences, ses non-saisines, ses lenteurs, ses dénis, les conditions de possibilité pour que ces actes deviennent des techniques. Dans cette perspective, l'absence de saisine immédiate de l'IGPN dans l'affaire Bilal ne constitue pas une omission. Elle constitue un geste structural. Ce qui est différé est déjà presque neutralisé.

La CSI 93 fonctionne alors comme une zone grise, au sens où le droit ne disparaît pas, mais se trouve suspendu, relâché, partiellement inopérant. Zone grise ne signifie pas absence de loi. Elle signifie présence d'une loi qui n'interrompt plus la violence, qui l'accompagne ou la suit sans jamais la contredire frontalement. Ce relâchement constitue un climat, un milieu, un écosystème où certaines pratiques, pourtant pénalement caractérisées, deviennent routinières.

Dans un tel milieu, les violences ne sont pas des erreurs. Elles deviennent des modalités d'action, parfois même des formes d'écriture interne. La diffusion d'images humiliantes, l'usage d'espaces de relégation, l'animalisation performée, la défiguration, le silence institutionnel composent un répertoire stabilisé qui, loin de s'opposer à la mission policière, finit par être perçu comme l'un de ses prolongements officieux.

Ce point est crucial. Un laboratoire n'est pas un lieu où l'on invente ex nihilo. C'est un lieu où l'on expérimente ce que d'autres appliqueront ensuite, à grande échelle ou sous des formes atténuées. De ce point de vue, la CSI 93 ne doit pas être pensée comme un groupe marginal, mais comme un espace d'expérimentation des seuils. Jusqu'où peut aller la violence avant qu'elle n'appelle intervention ? Jusqu'où peut-on pousser l'humiliation avant qu'elle ne devienne juridiquement intolérable ? Jusqu'à quel point les images peuvent-elles rester internes sans risquer d'émerger ?

Dans cette perspective, la CSI 93 ne dévie pas de la norme. Elle met à nu la norme réelle, celle qui se déploie à l'intersection des textes juridiques et des pratiques policières, là où la loi ne limite plus la violence, mais en étend les conditions de possibilité. Depuis que certains cadres législatifs ont élargi l'usage de la force et de l'arme à feu, la distinction entre l'exception et la règle s'est déplacée : ce qui relevait autrefois d'un excès devient une latitude. [8]

La CSI 93 rend visible, dans une forme plus concentrée et plus brutale, ce que d'autres unités pratiquent parfois avec davantage de discrétion ou de retenue. Elle ne révèle pas une illégalité marginale, mais une norme d'action rendue praticable par le droit lui-même, puis stabilisée par l'inertie institutionnelle.

Ce qui se joue alors n'est pas seulement une dérive opérationnelle, mais la consolidation d'un régime où une partie de la jeunesse est pensée non comme sujet de droit à protéger, mais comme population à risque à administrer, comme ensemble de corps disponibles pour des opérations de contrôle intensifié, de neutralisation préventive, voire d'exposition à une violence juridiquement anticipée comme légitime.

Le laboratoire n'est pas seulement un espace d'action. C'est un espace d'imaginaire policier. On y construit une représentation de la jeunesse minorisée comme entité dangereuse, imprévisible, susceptible d'être neutralisée par anticipation. On y fabrique également une représentation de soi. Groupe soudé par l'expérience partagée de la violence, par l'échange d'images opacifiées, par l'absence de contradiction venue de l'extérieur. [9]

Ce milieu, une fois constitué, se diffracte dans la structure institutionnelle. Les non-saisines deviennent une forme de reconnaissance tacite, les condamnations tardives n'ont pas d'effet dissuasif, les signalements se heurtent à la viscosité des circuits administratifs. La question n'est donc pas de savoir si La CSI 93 est un groupe déviant, mais bien plutôt de s'interroger sur les conditions institutionnelles qui font qu'un tel groupe puisse subsister, prospèrer, se reproduire.

L'affaire Bilal, par sa brutalité même, montre que ces conditions existent. Elle montre aussi qu'elles ne sont pas contingentes. Elles reposent sur une articulation stable entre pouvoir discrétionnaire, invisibilité opératoire, tolérance institutionnelle, et une conception de la jeunesse minorisée comme population administrable par la violence.

Dans ce sens, la CSI 93 n'est pas une déviation du régime. Elle en est l'expression avancée, l'un de ses lieux de vérité. Et ce que l'on voit là, dans sa crudité, n'est pas un scandale isolé. C'est la forme nue d'un pouvoir qui, en divers lieux du pays, agit sans que ses opérations ne soient perçues comme des ruptures, mais comme des adaptations locales d'une même logique de gouvernement.

Dès lors, si la violence relève d'un milieu institutionnel qui la tolère, la question se prolonge nécessairement dans l'après-coup juridique. Elle met à l'épreuve non plus la police comme force, mais l'État comme instance d'adresse. Ce que révèle un laboratoire de pratiques violentes se mesure à la manière dont les plaintes qu'il suscite sont reçues, différées ou neutralisées. Il faut donc suivre le trajet inverse de la violence, depuis la tentative, toujours fragile, de la nommer et de la faire entendre.

VIII. L'économie de la plainte - Adresse, silence, contournement

La plainte déposée par la mère de Bilal pour actes de torture et de barbarie semble, au premier regard, constituer un acte de résistance directe. Un geste d'adresse, par lequel l'événement est porté devant l'institution qui, en principe, doit le recevoir, l'examiner, le qualifier, puis y répondre. Pourtant, si l'on suit attentivement la trajectoire institutionnelle de cette plainte - absence de saisine immédiate de l'IGPN, silence du parquet, interventions ponctuelles d'élus cherchant à reconstituer une scène publique du droit - on comprend que l'adresse ne suffit plus. On adresse, mais l'adresse ne trouve pas son point d'arrivée.

Dans les cas précédents, la plainte se distribuait selon trois motifs : impossibilité dans l'affaire Nahel (le sujet est mort) ; falsification dans l'affaire Aly (le réel est administrativement nié) ; retrait stratégique dans l'affaire Alexandre (la plainte devient elle-même instrument d'un dispositif qui neutralise le plaignant). Ici, un quatrième motif apparaît : la plainte déposée qui ne parvient pas à produire un espace où elle puisse être traitée. Elle existe juridiquement, mais elle demeure, néanmoins, suspendue dans un entre-deux, dans une temporalité où rien ne s'oppose à elle, mais où rien ne la confirme.

Ce phénomène n'est pas marginal. Il révèle ce qu'on pourrait nommer une « économie de la décélération ». Le temps institutionnel, en différant l'instruction, opère comme une force active. Ce qui est différé est déjà, en partie, neutralisé. Ce qui n'est pas immédiatement pris en charge entre dans une zone où son efficacité s'étiole, où la parole perd son momentum, où la douleur, faute d'être reconnue, devient un fait privé, une expérience reléguée.

Dans cette économie, le silence du parquet n'est pas absence de réponse. Il est réponse. Une réponse négative, non formulée, mais réelle « Ce que vous dites n'a pas encore lieu pour nous. » De même, le fait que l'IGPN n'ait pas été immédiatement saisie indique que l'institution se réserve le droit de ne pas voir. Or ne pas voir, alors même que l'image existe, que le visage détruit est visible, que la plainte est déposée, constitue une opération politique déterminante. Le réel est suspendu, maintenu dans une zone où il n'acquiert pas le statut d'événement.

On pourrait dire que la plainte, dans l'affaire Bilal, devient l'exact inverse du geste filmique interne. Là où la vidéo policière circule dans un espace clos, saturé de reconnaissance mutuelle, la plainte circule dans un espace ouvert, mais sans destinataires effectifs. La première est reçue immédiatement, célébrée, intégrée dans l'entre-soi. La seconde erre dans un espace institutionnel qui ne se laisse pas configurer par elle.

Ce déséquilibre révèle la structure profonde du moment politique. L'État n'est pas sourd. Il est sélectivement audible. Il entend ce qui confirme sa propre distribution du sensible. Il n'entend pas ce qui la contredit. La douleur des familles, les récits de violences, les témoignages d'humiliation ne sont pas niés frontalement. Ils sont laissés en suspens, dans un espace où la possibilité du jugement est perpétuellement ajournée.

Dans cette perspective, le geste des élus qui interviennent, celui de la vice-présidente de l'Assemblée nationale comme de certains députés locaux, constitue une tentative de rétablir une scène d'adresse publique : ramener la plainte dans un espace où le droit pourrait redevenir opératoire. Mais leur intervention révèle surtout la fragilité de cet espace. Car si la plainte a besoin, pour exister, d'être relayée publiquement, c'est que le circuit ordinaire police, parquet, instance d'enquête, ne fonctionne plus comme scène de reconnaissance du tort.

La plainte devient alors un acte paradoxal. A la fois nécessaire et insuffisant. Elle nomme ce qui a eu lieu. Mais en l'absence d'un destinataire réel, elle ne parvient pas à instituer ce que le droit promet, un espace d'instruction du réel. Elle s'adresse à une instance qui, structurellement, ne souhaite pas ou ne sait plus recevoir ce type d'énoncés.

Dans ce sens, l'économie de la plainte participe de la même topologie que la violence elle-même. Une topologie de relégation. De même que l'enfant fut déplacé dans un local à poubelles, la plainte est déplacée vers un lieu institutionnel où elle perd son pouvoir d'agir. Les deux gestes se reflètent. Ce qui est relégué physiquement devient ensuite relégué juridiquement.

Ce que l'affaire Bilal met en lumière, ce n'est donc pas seulement l'insuffisance d'une procédure, mais l'impossibilité contemporaine de faire entendre certaines paroles, même lorsqu'elles correspondent à des qualifications extrêmes comme celles de torture, barbarie, que le droit devrait immédiatement considérer. Ici, l'extrême ne provoque pas l'urgence. Il provoque la suspension. Plus la qualification est grave, plus la machine institutionnelle semble hésiter à l'intégrer.

On doit alors considérer la plainte non comme un simple acte juridique, mais comme une épreuve d'adresse. Une épreuve où l'on teste non seulement ce que le système peut entendre, mais aussi ce qu'il choisit de ne pas entendre. La plainte devient révélation. Elle révèle la limite où un régime dit démocratique cesse de se laisser interpeller.

Lorsque la plainte n'atteint pas son destinataire, lorsque l'adresse se perd dans une temporalité qui dissout la possibilité d'une réponse, la scène de la violence se prolonge ailleurs, dans le corps et dans l'espace intime de celui qui l'a subie. L'après-coup n'est pas seulement psychique. Il est spatial. Il se loge dans la chambre où l'enfant se retire, dans le silence qui suit les coups, dans la difficulté même à réapparaître. Après l'effacement du sujet dans l'acte, puis l'effacement de sa parole dans l'institution, s'installe un troisième effacement. Celui du monde devenu inhabitable. [10]

IX L'après-coup - La chambre comme dernier refuge

Dans les jours qui ont suivi l'interpellation, Bilal ne pouvait ni parler ni manger. Ce mutisme et cette incapacité ne désignent pas uniquement les conséquences somatiques des coups portés au visage. Ils traduisent un effondrement de l'espace même où la parole pourrait advenir. La violence ne se prolonge pas dans la douleur physique. Elle se prolonge dans un retrait. Un retrait du monde, des autres, du dehors, jusqu'à ce que ne demeure plus qu'une seule zone praticable, la chambre où l'adolescent s'est enfermé depuis l'agression.

La chambre n'est pas, dans ce contexte, un espace neutre. Elle devient un refuge négatif, c'est-à-dire un lieu où l'enfant se protège non contre une menace extérieure immédiate, mais contre une scène du monde devenue inhabitable. Tout se passe comme si la chambre absorbait la défiguration du visage et l'effondrement de la voix pour les convertir en une forme d'existence minimale. Être là, mais retiré. Être vivant, mais sans apparaître. Être sujet, mais sans adresse.

Il faut prendre au sérieux ce retrait. Il ne constitue pas une réaction psychologique contingente, mais le dernier mouvement logique d'une séquence de désanthropisation. Ce qui ne peut apparaître dehors - le corps, la parole, le visage - cherche un lieu où se maintenir sans être exposé. La chambre devient ce lieu. Un espace de faible lumière, saturé d'objets familiers, où l'adolescent peut habiter sa blessure sans avoir à la justifier, sans rencontrer le regard qui la redoublerait.

Mais la chambre n'est pas seulement refuge. Elle est également symptôme d'une privation de monde. Le philosophe Husserl nommait Lebenswelt le monde vécu, comme horizon de sens partagé. [11] Or l'après-coup produit exactement l'inverse. Un rétrécissement de l'horizon jusqu'à l'extrême, une contraction du monde qui cesse d'être monde pour devenir pièce, lit, silence. Le jeune n'accède plus à l'espace commun. Il y est présent physiquement, mais absent symboliquement.

Dans de telles situations, la temporalité elle-même se transforme. Ce qui, dehors, s'enchaîne selon des rythmes collectifs - école, voisinage, rencontres, mobilités - se défait et s'effondre en une temporalité sans événements. Chaque jour se répète sous la forme d'un même geste : rester. On comprend alors que la chambre ne protège pas seulement le jeune contre ce qui lui est arrivé. Elle le protège contre la possibilité que cela recommence, possibilité devenue structurelle, puisque l'institution n'a pas encore nommé, reconnu ou pris en charge l'agression.

Le retrait n'est donc pas aligné sur la fin de la violence. Il est aligné sur la fin du monde fiable. Là où l'enfant percevait auparavant un espace traversable, même conflictuel, même saturé d'incertitudes, se tient désormais un espace potentiellement hostile. Un espace où les gestes les plus ordinaires peuvent reconduire la scène initiale. Descendre. Marcher. Croiser un uniforme. La chambre est alors non un refus de vivre, mais une tentative de limiter la vulnérabilité produite par le dehors lui-même.

Dans la philosophie de Judith Butler, une vie n'est reconnue comme vivable que si elle s'inscrit dans un champ d'interdépendances, de relations et d'adresses. Lorsque ces conditions cessent d'être fiables, le retrait n'est pas seulement une réaction psychique. Il devient l'indice d'une vie dont l'apparition même est compromise. Bilal se retire parce que son visage détruit, sa voix suspendue, son récit en attente de reconnaissance, ne trouvent aucune scène où s'adosser. Le retrait est alors un verdict implicite. Le monde ne le reconnaît plus comme interlocuteur possible. [12]

Ce point est essentiel. L'après-coup n'est pas un temps de guérison. C'est un temps où le pouvoir continue d'agir, non plus par les coups, mais par l'absence de réparation. À défaut de prise en charge, la chambre devient ce que le sociologue Didier Fassin appellerait un « espace moral de survie » [13]. Un espace où persister, mais pas où vivre. Et cette persistance n'a rien d'innocent. Elle est la preuve que la violence policière ne s'arrête pas lorsque les policiers s'en vont. Elle s'installe dans le corps, dans le visage, dans la voix, puis dans la pièce où le sujet se replie.

Dans cette topologie étroite - lit, mur, fenêtre - s'éprouve également une vérité politique. L'État fabrique des enfants sans monde. Non qu'il les tue, comme dans l'affaire Nahel. Non qu'il les efface administrativement, comme pour Aly. Non qu'il détruise leur regard, comme pour Alexandre. Mais qu'il produise un état où le monde n'est plus praticable. Ce que l'on voit dans la chambre de Bilal, ce n'est pas seulement le retrait d'un adolescent. C'est l'échec d'une société à maintenir la possibilité d'une vie partagée.

Ainsi, la chambre n'est pas seulement la dernière scène de l'après-coup. Elle est la scène où se manifeste la vérité la plus subtile et la plus grave de la violence. Une violence qui ne se contente pas de blesser. Elle transforme un enfant en présence retirée, en sujet en suspens, en être dont l'apparition est ajournée jusqu'à nouvel ordre. Un ordre qui, pour l'instant, ne vient pas.

X. Conclusion - Figurer une tétralogie : topologie du régime contemporain

Lorsque l'enfant se retire dans sa chambre, lorsque le monde extérieur devient impraticable après avoir été le lieu même de la violence, et que toute adresse semble s'éteindre faute de scène pour la recevoir, un dernier déplacement s'impose. Non pour clore l'analyse, mais pour la reprendre depuis un autre point : replacer cette scène singulière dans l'architecture plus vaste des violences déjà traversées. Car si l'après-coup dessine la forme intime de la blessure, il révèle aussi, par condensation, une logique plus générale. Ce qui s'est replié dans l'espace le plus étroit - une chambre, un silence, un corps retiré - doit être réinscrit dans la configuration qui l'a rendu possible.

Ce qui apparaît alors, à travers les affaires de Nahel, d'Aly, d'Alexandre et de Bilal, n'est pas une succession de drames autonomes, ni même une répétition de violences comparables, mais la figuration progressive d'un régime contemporain de la violence d'État. Chaque scène ne répète pas la précédente. Elle en déplace le centre, en révèle un autre opérateur, éclaire une autre modalité par laquelle le pouvoir agit sur des vies déjà minorisées. Prises ensemble, elles composent une tétralogie, non narrative, mais analytique, où se dessine une topologie cohérente des atteintes portées à l'existence.

Ce régime n'agit pas selon un seul registre. Il intervient tantôt sur la vie elle-même, tantôt sur la possibilité du récit, tantôt sur les conditions de la perception, tantôt sur le seuil même de l'humanité partageable. À chaque fois, ce n'est pas seulement un corps qui est touché, mais une capacité fondamentale : vivre, témoigner, voir, parler, apparaître. Ce que la tétralogie rend lisible, c'est cette pluralité d'opérations qui, sans jamais se confondre, convergent vers un même effet : neutraliser la capacité d'adresse, c'est-à-dire la possibilité pour certaines vies d'entrer dans un espace où elles compteraient, où elles obligeraient, où elles mettraient en crise l'ordre établi.

Ainsi comprise, la violence policière ne relève plus de l'excès ponctuel ni de la faute individuelle. Elle fonctionne comme un dispositif de distribution du sensible, au sens où Jacques Rancière l'entend : une manière de décider qui peut apparaître, qui peut être entendu, qui peut faire événement. Et qui, au contraire, sera maintenu dans une zone d'invisibilité, d'inintelligibilité ou d'inadressabilité. [14] La mort, la disparition, la mutilation, l'animalisation ne sont pas des fins en soi. Elles sont des moyens différenciés de produire des vies non recevables.

Ce que révèle alors la tétralogie, c'est l'émergence d'une souveraineté discrète, rarement assumée comme telle, mais d'autant plus efficace qu'elle opère dans la matérialité des gestes, dans la topologie des lieux, dans l'opacité des circuits institutionnels. Une souveraineté qui circule par des images internes tandis que les plaintes restent suspendues. Qui altère des corps sans déclencher l'urgence judiciaire. Qui transforme des adolescents en bruits, en absences ou en figures illisibles sans provoquer de rupture politique immédiate. Le pouvoir ne se contente plus de réprimer. Il produit activement de l'inadressable.

Dès lors, écrire sur Nahel, sur Aly, sur Alexandre, sur Bilal ne relève ni de la commémoration ni de la dénonciation morale. Il s'agit de restaurer, autant que possible, une scène d'apparition pour des vies que l'appareil policier et judiciaire travaille à déplacer hors du champ du visible et de l'entendable. Cette restauration n'est pas réparation. Elle est contre-effacement. Elle consiste à redonner à ces existences une place dans le présent, non comme symboles ou cas exemplaires, mais comme présences qui interrogent, dérangent et obligent.

C'est en ce sens que la tétralogie ne vaut pas seulement comme cartographie d'un régime de violence, mais comme exigence politique. Elle rappelle que la mesure d'une démocratie ne réside pas dans la proclamation de ses principes, mais dans sa capacité à recevoir la parole de ceux que la violence d'État a voulu réduire au silence. Là où le pouvoir fabrique des enfants sans monde, la tâche critique demeure. Rouvrir, par l'écriture et la pensée, un espace où ces vies puissent encore apparaître comme vies, et non comme les supports muets d'une souveraineté de plus en plus déliée.

Sylvain George


[1] Témoignage de la mère de Bilal, in L'Humanité, 18 novembre 2025.

[4] Achille Mbembe, De la postcolonie. Essai sur l'imagination politique dans l'Afrique contemporaine, Paris, Karthala, 2000 ; Politiques de l'inimitié, Paris, La Découverte, 2016.

Sur les espaces de relégation, les zones d'exception ordinaires et la gouvernementalité spatiale.

[5] Walter Benjamin, « Critique de la violence » (1921), in Œuvres, t. I, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2000.
Sur les formes de violence qui ne fondent ni ne conservent le droit, et se déploient hors de toute scène de justification.

[6] Didier Fassin, La Force de l'ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Seuil, 2011.

Sur les économies différentielles de la visibilité, de la preuve et de la légitimation institutionnelle.

[7] Sur la structuration durable de pratiques violentes au sein de certaines unités policières, et sur la constitution d'archives publiques (enquêtes judiciaires, rapports associatifs, témoignages, images), voir notamment les travaux de Didier Fassin, La Force de l'ordre, opus cité, et Punir. Une passion contemporaine Paris, Seuil, 2017 ; ainsi que les rapports du Défenseur des droits et les enquêtes journalistiques (Disclose, StreetPress, Mediapart) publiées depuis 2020 documentant les pratiques de certaines unités de police en Seine-Saint-Denis.

[8] Depuis l'entrée en vigueur de la loi du 28 février 2017 relative à la sécurité publique, codifiée à l'article L.435-1 du Code de la sécurité intérieure, les conditions d'usage de la force létale par les forces de l'ordre ont été substantiellement élargies, autorisant le recours aux armes à feu sur la base d'une appréciation anticipée du danger et d'un refus d'obtempérer.

[9] Didier Fassin, Punir. Une passion contemporaine, opus cité.

Sur la normalisation institutionnelle des pratiques violentes et les seuils de tolérance de l'État.

[10] Walter Benjamin, « Critique de la violence », op. cit.

[11] Edmund Husserl, La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, trad. Gérard Granel, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1989.

[12] Judith Butler, Défaire le genre (Undoing Gender), trad. fr. Maxime Cervulle, Paris, Éditions Amsterdam, 2006.
Sur la vie vivable, l'interdépendance et le retrait lorsque les conditions de reconnaissance cessent d'être fiables.

[13] Didier Fassin, La Raison humanitaire. Une histoire morale du temps présent, Paris, Seuil, 2010.

Sur les régimes moraux contemporains de prise en charge, d'abandon et de différenciation des vies.

[14] Jacques Rancière, Le Partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000.
Sur la distribution des régimes d'apparition, de visibilité et d'audibilité.

06.01.2026 à 10:08

Gouverner la chute : pronostics depuis le souterrain

dev

Un joyeux 2026 transmis par Lahoucine Duvaast

- 5 janvier / , ,
Texte intégral (797 mots)

Nous ne vivons pas une crise passagère mais l'installation durable d'un régime de régression assumée, intellectuellement pauvre, politiquement violent, écologiquement suicidaire : Lahoucine Duvaast souhaite et pronostique ici un joyeux 2026 qui confirmera ces 3 ou 4 décennies de ballon d'essai.

« Que les choses suivent leur cours, voilà la catastrophe »
Walter Benjamin, Thèses sur le concept d'histoire (1940)

Pour 2026, gouverner la chute consistera à administrer l'irréversible en le présentant comme modernisation, à transformer l'effondrement en politique publique et la barbarie en rationalité gestionnaire ; à l'échelle mondiale, le moteur reste le néolibéralisme autoritaire, élaboré par les cyniques Hayek et Friedman, puis converti en dogme par les crapules corrompues du FMI, de la Banque mondiale et l'OMC. Ajustements structurels, dérégulations, privatisations, endettements forcés, destructions des services publics : ces politiques ont produit des sociétés épuisées, désocialisées, parfaitement gouvernables par la peur et la dette.

Sur ce terrain prospèrent les figures contemporaines de l'extrême droite globale, de Donald Trump à Jair Bolsonaro, de Viktor Orbán à Giorgia Meloni, qui protègent le capitalisme global par l'autoritarisme, la brutalisation symbolique et la désignation permanente d'ennemis intérieurs. La barbarie est une technique de stabilisation.

Sur le plan climatique, la mascarade est achevée, les rapports successifs du GIEC sont connus, documentés, traduits, puis neutralisés. L'Accord de Paris fonctionne comme un paravent moral sans contrainte réelle, l'écocide n'est pas une dérive, il est intégré comme paramètre économique. Le monde gouvernant a accepté la destruction de l'habitabilité terrestre comme coût marginal.

Anthropologiquement, nous entrons dans ce que Michel Foucault nommait une gouvernementalité intégrale : production de sujets adaptables, culpabilisés, sommés de se gérer eux-mêmes dans un environnement qui les broie. La prolétarisation de l'attention décrite par Bernard Stiegler n'est pas un dommage collatéral du numérique, mais une condition de possibilité du régime : un individu épuisé, distrait, incapable de lier deux idées, qui ne résiste pas.

En France, cette logique est portée avec zèle par le valet Emmanuel Macron, manifestement à bout, mais idéal-type de l'extrême centre néolibéral, dont le projet a consisté à détruire méthodiquement les médiations sociales tout en maintenant un vernis managérial. La Loi relative aux libertés et responsabilités des universités, la Loi PACTE, les réformes du chômage, des retraites, de l'hôpital et de l'école organisent un appauvrissement structurel de la société sous couvert de responsabilité.

Autour de ce centre gravitent des crétins politiques dont la fonction est de brutaliser : Dati, Darmanin, Retailleau, Pécresse, Wauquiez, etc., ils se reproduisent comme des ténias et comme des ténias vont se loger dans les intestins du système. Qu'ils invoquent l'autorité, l'ordre ou la civilisation – ce mot fait mal dans leur bouche –, leur action est tournée vers la destruction d'une société vivable. Leur vacuité intellectuelle est fonctionnelle, elle prépare l'avènement des rats du RN, auxquels ils pavent le terrain en détruisant toute alternative sociale.

Culturellement, la langue est soumise à des processus de simplification et de normalisation qui en réduisent les capacités de complexité et de conflictualité. L'école devient un lieu de tension entre des logiques de transmission et des dispositifs gestionnaires. La pensée longue est rendue marginale, difficilement praticable dans des cadres temporels et institutionnels conçus pour la dissuader. Gouverner la chute consiste à intégrer la misère intellectuelle comme horizon normal de fonctionnement social.

Gouverner la chute, c'est appauvrir la pensée, organiser des existences plus étroites, faire accepter des vies plus dures au nom de la fluidité, de la sécurité ou de la transition, apprendre à faire travailler davantage dans des mondes moins respirables ; c'est administrer l'épuisement collectif comme nécessité objective et transformer l'abaissement général en norme de fonctionnement : bonne année 2026 donc, souhaitée ici à celles et ceux qui gouvernent, réforment, communiquent, évaluent et sécurisent, qu'ils puissent continuer à nommer progrès ce qu'ils détruisent, responsabilité ce qu'ils imposent et modernisation ce dont ils ne subiront qu'à long terme les effets.

Pronostiquer plusieurs siècles de survie dans la non-vie à ce régime ultraviolent et ultra-basique ne semble plus aberrant.

Lahoucine Duvaast

6 / 10

 

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