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07.09.2026 à 12:32

Chien

dev

j'ai mal ta gueule
s'il vous plaît
pas de pardon ici
_
un homme à terre qui beugle, la vie contre la vie, dit le ministère, rien, que masse broyée disant
j'ai mal
pour finir
chien
_
la violence a quatre paires d'yeux
la première, karl l'a dite
la deuxième, franz l'a répétée
la troisième, la troisième
la quatrième reste à dire
_
il y a que tous n'ont rien dit
il y a que la terre fera sans l'homme et rien pour bruire le mot rien
pour l'énonciation du mot (…)

- 7 septembre / , ,
Texte intégral (724 mots)

j'ai mal
ta gueule

s'il vous plaît

pas de pardon ici




un homme à terre qui beugle, la vie contre la
vie, dit le ministère, rien, que masse broyée
disant

j'ai mal

pour finir

chien




la violence a quatre paires d'yeux

la première, karl l'a dite

la deuxième, franz l'a répétée

la troisième, la troisième

la quatrième reste à dire




il y a que tous n'ont rien dit

il y a que la terre fera sans l'homme et rien pour
bruire le mot rien

pour l'énonciation du mot rien

pour la déviation du cours d'homme

indistinct




chien

monte le son du téléviseur et frappe


il ne doit rien rester du lard, le ministère a dit

on roulera toute fenêtre fermée

le crampon a mal




l'armure du flic est une belle invention, la batte,
fleurir

seule parole efficace vaut

ici le clochard au piano hurle son téléviseur de
taire

la batte saura corriger




deux chaussures noires, le tibia armé, au genou
rond et le froc, première batte, poches pleines de
pisse, au cas où dit le ministère, quinze coups à
la ceinture, brume, gilet et masque, c'est parfait,
épaule lustrée, vitre et casque, dernière batte
pour le travail bien fait, bouclier, une bouteille
d'eau pour l'oubli

des flammes, des flammes, des flammes

il faut servir




l'autre se videra de son sang pour rien, gémir

dessiner la violence en rouge

plein

un verre de carburant pour la route

toute fenêtre fermée
la télévision dit

gémir

qui et où

la batte a parlé

la batte a parlé dit

rien que parole utile et travail bien fait

bientôt on lâchera le piano de hurler

se vider de son sang pour le rouge

parfum d'enfance sans teint

toute fenêtre fermée

la batte la batte

odeur de flic ici

la transmission directe

la violence a quatre paires d'yeux

maigrir

le clochard d'ici hurle à celui d'ailleurs

à travers la télévision en flammes

chien

tu conduiras longtemps

pisse et odeur de batte

reste

la quatrième reste à dire

pas de pardon ici

feu

si c'est faire feu

de quinze coups

de quoi saigner

la télévision et le ministère en chœur diront

dommage chien, dommage

Bastien Fery
Une version PDF et mieux mise en page de ce texte est disponible ici.

07.09.2026 à 12:25

Pogacar doit-il continuer sa route ?

dev

Le cycliste, le biologiste et la vie qui tient le coup
Fred Bozzi

- 7 septembre / , ,
Texte intégral (7194 mots)

Suite à une chute de vélo, le coureur slovène Tadeï Pogacar a été contraint d'abandonner le Tour d'Espagne : une commotion cérébrale et des grosses fractures ont eu raison de son projet de victoire. Il a certes été opéré avec succès, mais depuis les fans se demandent si le champion sera au top pour disputer les championnats d'Europe en Slovénie, à défaut de remporter les Championnats du monde pour la troisième fois, fin septembre. De leur côté, les suspicieux n'ont aucun doute : dorloté par les médecins, il pourra se doper mieux encore et sera sur pied pour remporter haut la main un sixième Tour de France, l'été prochain [1]. Il se rapprochera alors du sulfureux Lance Armstrong, faisant peser sur ses épaules de lourds soupçons, ce qui entamera gravement sa santé mentale et il finira comme Marco Pantani – un nouveau pantin gonflé à bloc prendra sa place. Sale histoire, mais la route semble toute tracée…

Peut-être les uns et les autres manquent-ils toutefois d'empathie. Ils oublient en tout cas la souffrance de Tadeï. Physique, évidemment : chaque chute est traumatique et intervient, sur fond de fatigue, après d'immenses et douloureux efforts. Sa souffrance psychique, également : sa vie consiste à rester le nez dans le guidon des heures et des jours durant – les yeux sur le bitume, toujours le même. Autrement dit ils oublient que sa vie consiste à faire une sorte d'épreuve concrète de la res extensa cartésienne – épreuve lancinante de la vraie matière grise. Rien d'étonnant à ce qu'il ait lui-même avoué qu'il « comptait les jours avant la retraite »… Mieux vaut donc souffrir un peu avec lui, et demander : « Pogacar doit-il continuer sa route ? ». Nous pourrions certes craindre qu'il se relève trop tôt, et risque de nouveau sa santé. Pire : qu'il soit bientôt transformé en véritable objet biologique par les savants du corps, substrat séparé de toute subjectivité et condamné à la mesure du chronomètre, en plus d'être jeté en pâture à des esprits avides de performances et de santé [2]. Autrement dit nous pourrions être tentés de lui dire d'arrêter. Mais au lieu de prétendre décider à sa place, comme le ferait un esprit critique, il est préférable de considérer son existence cycliste avec un peu d'attention – nous glisser dans une peau souvent meurtrie. Ceci permettra d'ouvrir une perspective nouvelle pour la science biologique.

L'avancée du cycliste

Considérons le Tour de France. A première vue, de l'extérieur, c'est une route morcelée. Et à proprement parler, le tracé de cette prétendue « grande boucle » ne fait pas un « tour » : elle suit plutôt un enchaînement d'étapes de ci de là. Il n'y a aucune cohérence paysanne, c'est-à-dire relative au pays, il y a seulement passage dans des communes qui ont candidaté et souscrit au cahier des charges et aux contraintes économiques. On suit finalement plus les intérêts à la trace que l'on ne chemine autour de la France.

Rien d'étonnant à ce que l'expérience du spectateur soit décousue. A son échelle, après une longue attente, le public assiste en effet à un passage éclair des coureurs (certains.es sprintent à hauteur des vélos pour faire durer l'expérience). Le téléspectateur, lui, malgré l'appui des caméras embarquées en voiture, en moto ou en hélicoptère, doit se contenter de bouts de route [3]. Et quand le peloton arrive groupé pour un sprint que la caméra fixe embrasse certes dans son ensemble, il a encore du mal à suivre.

Ce morcellement est d'ailleurs augmenté par la multiplication des classements : classement général, classement aux points, classement du meilleur grimpeur, de la meilleure équipe, du meilleur jeune, du plus combatif, désormais du meilleur équipier… Les commentateurs en jouent volontiers pour faire vivre des images assez peu parlantes (quand elles ne sont pas soporifiques). Bref : le spectacle est saucissonné, l'expérience criblée.

Vu la discontinuité qui en résulte, on comprend bien pourquoi les promoteurs du Tour racontent des histoires : il s'agit de retrouver une certaine unité. Et ça, des histoires, ils en racontent ! La caméra s'arrête sur des monuments classés le temps que soit chantée l'histoire de la douce France, puis viennent les légendes du Tour en personne, avant de laisser place au carnet rose, au besoin… Le temps long meublé (et bercé par le son de l'hélicoptère), les commentateurs peuvent alors évoquer les scénarios possibles de la course en cours. Ils espèrent ainsi tromper l'ennui.

Autant dire que par les histoires lancinantes et répétées on tente de retrouver une certaine continuité à propos d'une expérience morcelée. Toujours les mêmes vainqueurs, la même rengaine, la grisaille de la route. La sieste n'est jamais loin et, pour réveiller les consciences, il n'y a plus que les deux minutes trépidantes lors du sprint à l'arrivée, si ce n'est après la chute banale d'un champion hors-normes…

Mais peut-être faut-il ne pas se moquer, et apercevoir que c'est de cette façon que l'on retrouve l'expérience concrète du coureur. Car celui-ci va en continu d'un point A à un point B : il va de l'avant vers l'arrivée, roulant toujours sur la même route dans le même sens – il n'y a pour lui ni morcellement, ni retour en arrière. C'est en outre en assurant une certaine continuité au fil des jours qu'il peut figurer dans un classement spécifique. Autant dire que le coureur cycliste fait l'épreuve de la continuation – c'est le propre des sports d'endurance. Il est pour lui question de continuer à avancer jusqu'à la ligne d'arrivée, c'est pourquoi à chaque tour de pédalier il vérifie que cette action pourra être réitérée longtemps, très longtemps – qu'il ne va pas se mettre dans le rouge.

Le coureur s'efforce aussi de conjurer les ruptures – le risque de chute par exemple. Et pour cela, pour assurer la continuité du contact de la route et de la roue via la bande de roulement, il choisit ses trajectoires, anticipe celles des autres, voire celles des suiveurs motorisés. Disons-même, au plus fondamental, qu'il s'applique à avancer en permanence pour bénéficier de l'effet gyroscopique. Voilà donc toute l'affaire cycliste : il s'agit d'être et rester assis sur son vélo (ou debout sur les pédales), et pour cela avancer, par conséquent pédaler.

Il s'agit par ailleurs, soyons plus précis, de conjurer ce qui pourrait interférer : contourner les obstacles externes comme les voitures, les concurrents ou les pierres, bien sûr, mais aussi éviter les crispations musculaires, voire les contractures ou les blessures, les blocages physiques et même psychiques (« perdre les pédales », quand on est en difficulté). Aussi le coureur doit-il s'économiser, éviter de faire des efforts superflus. Comment cela ? Il profite de l'aspiration créée par un vélo qui le précède (quand il évolue au sein d'un peloton, le gain est vraiment conséquent), il s'alimente et s'hydrate pour entretenir l'énergie et récupérer (les crampes sont par exemple dues à une déshydratation, une perte de sels minéraux). Autrement dit il bouche les trous externes par de petites accélérations, les creux internes par l'alimentation. C'est de cette façon qu'il pourra produire un effort durable : être régulier dans l'avancée, enchaîner les cycles, faire en sorte que ça roule. Et donc passer en trombe devant le public, bercer la sieste des téléspectateurs virage après virage, col après col, étape après étape.

La voie du cycliste

Disons les choses plus « scientifiquement ». Voici : il s'agit pour le coureur d'évoluer en empruntant la filière énergétique dite « aérobie » (intensité relative, durée longue). Celle-ci se distingue des filières anaérobie (alactique ou lactique), qui produisent plus d'énergie explosive et de puissance mais utilisent peu d'oxygène et ne peuvent, pour cette raison, durer très longtemps (de quelques secondes à quelques minutes). La filière aérobie est plus ample, basée sur la consommation de glucides et d'oxygène (sucres lents et air), et qui pour cette raison se régénère bien : les réserves de glucides ne sont pas énormes, mais les protéines peuvent prendre le relai et, surtout, les apports de nutriments via l'alimentation sont rapidement efficaces (les apports glucidiques sont d'ailleurs importants pour éviter l'oxydation des protéines). Le coureur doit certes aller au seuil de cette filière (fréquenter sa VO2 max, c'est-à-dire sa capacité maximale à consommer de l'oxygène), mais il doit se maintenir dans cette norme haute en ayant la préoccupation de continuer, c'est-à-dire de ne pas basculer dans un effort lactique, par exemple, et qui consacrerait la crispation ou l'arrêt.

Précisons même le métabolisme de l'effort aérobie : les glucides, stockés sous forme de glycogène, sont transformés en glucose lors de l'effort, lequel passe dans le sang au niveau de l'intestin grêle avant d'être distribué aux organes. Mieux : l'énergie, sous forme d'adénosine triphosphate (ATP), est générée par la transformation du glucose, couplé au dioxygène, en dioxyde de carbone et en eau. Les biologistes rendent compte de cette transformation par la formule : C₆H₁₂O₆ + 6O₂ → 6CO₂ + 6H₂O + énergie sous forme d'ATP (38 molécules d'ATP pour une molécule de glucose, alors que la filière anaérobie en fournit seulement 2) [4]. Ils montrent ensuite comment le muscle transforme l'énergie chimique en énergie mécanique (par interpénétration des fibres musculaires).

Ce savoir scientifique disponible est très utilisé par les entraîneurs et les coureurs : il permet de programmer des exercices qui font baisser les réserves de glucose pour inviter le corps, nourri par une alimentation spécifique, à reconstituer de plus grandes réserves de glycogène (molécule complexe formée de molécules de glucose) dans le foie et les muscles, et d'améliorer le transport d'oxygène pour que la réaction chimique à base de glucose et d'oxygène puisse se faire au mieux (par exemple, l'augmentation du volume d'éjection systolique, au niveau du cœur, permet de pomper plus de sang à chaque battement).

Il nous faut dès lors faire deux remarques. La première, c'est que le spectre du dopage n'est certes jamais très loin. Ce mode de lecture de l'effort incline en effet à agir au niveau biochimique en connaissance de cause. Si une analyse indique que tel composant chimique pourrait faciliter les réactions efficaces pour améliorer le VO2 max par exemple [5], on est tenté de l'apporter directement à l'organisme. Aussi peut-on avoir recours, en matière d'amélioration du transport de l'oxygène, à l'érythropoïétine (EPO), ou plus récemment à l'inhalation de monoxyde de carbone, qui stimule la création de globules rouges (pratique interdite il y a peu).

La seconde remarque, et qui nous intéresse plus particulièrement ici, c'est que la perspective postule une continuité chimique du corps. Quand il y a une certaine discontinuité, c'est-à-dire qu'une réaction chimique ne se fait pas assez bien, on identifie en effet une continuité d'un autre type. Il y a un manque de ceci, mais cela est en place. D'ailleurs un manque de ceci peut être comblé par le repos ou l'apport de nutriments. C'est pourquoi on fait l'analyse constante des indicateurs cardiaques et de la composition du sang des cyclistes (en plus d'être attentif au coup de pédale, à la position sur le vélo). Disons même que dans cette perspective, il y a continuité du corps au sens où la chaîne des causes et des conséquences est ininterrompue. C'est que la nature a horreur du vide. Le corps est composé d'éléments chimiques [6] qui s'agencent entre eux et, quand un agencement est décomposé, c'est qu'une synthèse va suivre (celle de l'ATP après la glycolyse, par exemple) – dixit la biologie combinatoire.

Bref : dans l'expérience du cycliste, du niveau organique jusqu'au niveau intracellulaire, la continuité est censée primer. C'est du moins ce que la science semble entériner. Or dans cette perspective, plus besoin de raconter des histoires. Le spectateur peut entrer naturellement en résonance avec l'effort de Pogacar, malgré la discontinuité de ce qu'il voit : car lui aussi connait l'effort de vivre, de se mouvoir, de respirer ; lui aussi connait la préoccupation pour sa santé, le suivi des indicateurs (rythme cardiaque, tension, biochimie sanguine). Autant dire par conséquent que si la perspective morcelée du spectateur semblait être en rupture avec celle du cycliste, la continuité de la vie semble les rassembler au plus profond.

C'est probablement la raison pour laquelle les fans ne se demandent pas si Pogacar doit continuer sa route : la seule question qui vaille, pour eux, c'est celle de savoir s'il va pouvoir continuer. Idem du côté des critiques : ils ne posent pas la question dans la mesure où il est à leur avis tout à fait évident qu'il doit s'arrêter – pour que la vie reprenne enfin son avancée. C'est un sérieux problème, on l'a vu : car c'est chaque fois une façon de nier les décisions et les doutes du coureur – de suspendre toute empathie pour le vivant subjectivé, au nom de sa propre vie.

Nous pourrions même apercevoir ici une sorte de malédiction du cycliste, le fait qu'il doive continuer malgré tout. Voici en effet : commentant la chute du slovène, un entraineur français rappelait « qu'on est toujours rattrapé par la réalité », et que « tant que la ligne n'est pas franchie, ce n'est pas fini » ; or si l'on ajoute qu'une fois la ligne franchie, rien n'est encore fini, dans la mesure où les contrôles anti-dopage peuvent invalider un résultat par après, il est possible de dire que la course n'est, finalement, jamais finie. Bref : pour Tadeï, c'est « avance et tais-toi – tu n'as pas d'âme ».

Les cycles du cycliste

Vu l'ampleur du problème, mieux vaut tenter d'infléchir la perspective – en faisant preuve d'empathie. Et pour cela, regarder les choses d'encore un peu plus près : apercevoir que l'expérience de continuation propre aux sports d'endurance est faite de discontinuités. D'abord il y a les chutes, qui sont de plus en plus nombreuses, et destructrices. Et pour le reste, surtout, même si on ne voit plus les coureurs subir des « fringales » [7], il y a les coups de moins bien, les baisses de régime, voire les « jours sans ». Disons au moins qu'ils vivent des trous, aussi minimes soient-ils. Ces aspérités physiologiques sont certes repérées grâce aux instruments de mesure modernes, gérées et gommées au mieux, atténuées autant que faire se peut (c'est d'ailleurs en luttant contre elles que des secondes sont gagnées), mais il y en a toujours : le corps a ses régimes que les régimes ne dissipent point.

Même Pogacar connait cela : parfois il se sent fort, plein d'énergie à revendre, parfois il se sent creux – et doit le masquer. En tout cas tout.e pratiquant.e d'un sport d'endurance connait cela : en plus de la nécessité de calibrer l'effort pour rester dans une allure aérobie soutenue sans se mettre dans le rouge, il sait la nécessité d'endurer les coups de moins bien (pour rentrer chez soi, ramener le vélo à la maison…). Or l'expérience de défaillance est tout à fait signifiante. Car jusque-là le sujet était actif, il se portait volontairement au-dessus d'un régime de fonctionnement normal pour avancer sur l'asphalte, désormais il se voit contraint de tenir la distance – de tenir malgré tout. Et s'il s'en tient à ne pas abandonner, c'est désormais son corps qui avance : il le faisait aller, désormais c'est son corps qui fait que « ça tient » (ou que « ça avance », « ça tourne encore »).

Disons donc que le cycliste en peine est passif, en creux d'un corps actif. Il s'accroche et attend. Il inhibe même son activité mentale pour ne pas accroitre la conscience de sa souffrance. Sa volonté réduite à la finesse du boyau, il se dit seulement que la fin du calvaire va bien finir par arriver, que la ligne viendra à passer sous ses roues. Il n'est plus en train de vérifier que ça va tenir, il espère seulement que ça va tenir suffisamment longtemps pour rallier l'arrivée. C'est même parfois un coéquipier qui « l'emporte sur son porte-bagage » (il bénéfice alors de l'aspiration et supporte mieux une passivité objectivée).

Par contre il n'a aucun doute : sa défaillance est sa chair, une épreuve de son corps propre. Il n'avance pas en pilote automatique, comme une machine qu'il aurait construite et qui tournerait comme une horloge. Au contraire il avance et se vit différemment. Plombé par la solitude, non plus porté par le peloton, il éprouve une nouvelle façon de persévérer dans son être (en persévérant dans la situation d'avancée).

Disons alors qu'il découvre son corps comme héritage. C'est d'ailleurs celui-ci qui se soigne et se répare, après une chute – répétition de l'ontogenèse. Il découvre que son corps vivant précède son corps pensant, celui qui pense qu'il faut aller plus vite pour gagner. Et il est aussi un autre sujet (autre que celui qui émerge des parties naturelles, et qui pilote pour aller chercher une performance). Il est ce sujet qui fait l'expérience de l'absurde : il se demande ce qu'il fait là, et s'efforce de faire signifier sa présence tout en étant a-signifiant (alors qu'avant cela, il était habité par l'envie d'effort autant que de victoire – il était un, il est discontinu). Ainsi peut-il continuer sous le mode « ou…, ou… » plutôt que « et…, et… » (continuer ou s'arrêter, plutôt que continuer sans se poser de question) [8].

Ce qu'il faut par conséquent affirmer, c'est qu'il n'y a pas une seule voie pour le cycliste. D'ailleurs les sciences biologiques, qui jusque-là identifiaient fermement des filières anaérobies, disent aujourd'hui que les filières sont en réalité mêlées, et qu'une filière n'est jamais qu'une dominante [9]. Ne pouvons-nous pas alors dire que les filières ont des contours flous, et que le réductionnisme biochimique doit être relativisé ?

Au moins pouvons-nous dire que l'effort du cycliste se déplie en fibres [10]. Par conséquent que la continuité propre à la perspective biologique n'est qu'apparente – elle est seulement visée en tant que perfection inatteignable. Disons donc qu'il y a une discontinuité inhérente et profonde à l'effort de continuation. En réalité, le coureur s'efforce de continuer en endurant des états physiologiques différents. A quoi s'ajoutent les changements de rythmes dus aux variations de la route et aux actions de course. Et plus largement, les baisses de forme sur l'année ou la carrière.

Bref : disons qu'il y a des cycles biologiques véritables chez le cycliste. En lui, en un sens, « ça va et ça vient ». A preuve : après une baisse de régime, « ça repart » (il vit un « second souffle », comme une peau neuve après la douche). Et malgré l'attention que le coureur porte à ces cycles, il ne peut les maîtriser. Il ne règne pas sur son corps en force souveraine : la moindre défaillance le renvoie à la vulnérabilité de sa naissance et pourtant, peut-être, à une renaissance à venir. Au moins apparait-il qu'il n'y a pour lui aucune gestion de et par l'extérieur, comme il y aurait une conduite maîtrisée depuis un « cerveau ». D'ailleurs si on dit que c'est le « cerveau » qui continue quand il y a défaillance (c'est-à-dire de façon autonome, comme une machine vivante qui ne serait pas comme le sujet vivant), alors cela veut précisément dire que ce n'était pas le « cerveau » qui œuvrait, avant la défaillance.

A quoi il faut ajouter que ces cycles ne sont pas mécaniques. Ils ne se succèdent pas continuellement, machinalement – ils ne reviennent pas comme un tour de pédalier. Entre eux, il y a au contraire une différence, un passage à l'autre. Cette discontinuité fondamentale peut certes être effrayante pour un athlète qui vise la continuité, mais il serait trop dangereux pour lui de ne pas l'accepter. Car se faire croire qu'il est possible d'être à son optimum tout le temps, c'est s'identifier à un optimum abstrait – perdre son corps. Sans compter le danger du surentrainement : quand le coureur s'efforce de gommer les baisses de forme par une suractivité, une continuité de l'activité, une continuité forcée au détriment de l'acceptation de la réalité des cycles – les biologistes savent qu'il en résulte une dangereuse baisse du fer, du calcium, du magnésium, du potassium, des sécrétions du cortisol au réveil, de la réponse hormonale ; une hausse des infections et des blessures.

Autrement dit la discontinuité interne constitutive d'un corps vivant est ce avec quoi il faut faire pour assurer la continuation efficace et durable de l'avancée sur la route. Et ceci implique d'assumer, manifestement, une autre discontinuité : celle du corps et de la route, voire du corps et du temps (lesquels sont continus, réguliers, en atome et non pas en fibres). Disons ainsi que si la « chair » est la continuité du corps et de l'esprit [11], elle n'est pas la continuité du corps et de la res extensa. A preuve : le calvaire de la défaillance, c'est le vécu d'une relation de distance à la ligne d'arrivée – d'où la tendance à inhiber la chair pour atténuer le calvaire et laisser la ligne arriver.

N'y a-t-il pas dès lors un lien évident avec l'expérience du téléspectateur ? Celle-ci est souvent rabattue sur la continuité de la res extensa et du chronomètre, qui semble en être le chiffre de séquençage, pour se faire croire qu'elle rejoint, en plus de la santé, l'expérience du coureur, et qui serait continue. Mais on voit à présent que c'est une mauvaise idée. Car les deux expériences se rapprochent plus par leurs discontinuités respectives. Conclusion : peut-être l'empathie du spectateur est-elle finalement due au savoir profond qu'il a, en son corps vivant, d'un certain effort de continuité sur fond de discontinuité. Et peut-être le morcellement de la route telle qu'on la filme est-il finalement fidèle à la nature vécue du corps humain.

La voix du cycliste

Les sciences devraient à mon avis prendre bonne note de tout cela. Car le coureur cycliste épouse le mouvement de la vie qui persévère. Ce faisant, il montre au biologiste que les cycles du vivant ne peuvent être rendus aussi linéaires que la route et le temps. Qu'il y a des discontinuités implacables, dans un corps vivant – des discontinuités de l'être biologique. Ceci va contre l'évidence des explications qui font se succéder machinalement des causes et des conséquences (deux statuts différents, mais une même continuité naturelle chimique, où les réactions sont mécaniques). Cette perspective a certes la puissance d'isoler des réactions précises dans une foultitude d'éléments chimiques, jusqu'à exposer les formules de la transformation
qui met en disponibilité l'énergie nécessaire à l'effort (celle de la filière aérobie par exemple), mais elle rend invisible la discontinuité fondamentale du vivant. A preuve : on explique le trou d'un coureur par une cause pleine – une recombinaison des atomes.

Au lieu de cela, le cycliste met en avant que le corps est fait de discontinuités. Et même, qu'il contient du vide (dont la nature n'a pas « horreur »). C'est d'ailleurs ce vide qui rend les cycles possibles : sans lui il y aurait retour au même, donc ni fatigue ni avancée possibles. Et c'est ce vide qui fait que des filières existent, celles qu'identifient les sciences, des filières différentes et irréductibles – qu'il y ait une discontinuité énergétique.

Autrement dit le coureur montre au biologiste que c'est sans continuum que la vie continue (du moins avec une continuité de type « ou…, ou… » plutôt que « et…, et… ») [12]. Il montre qu'il y a dans le corps vivant une incoïncidence fondamentale. Qu'il y a vie (naissance, croissance, persévérance, reproduction) et vide – peut-être faut-il appeler cela mort. Peut-être même faut-il aller jusqu'à dire que le corps assume à chaque instant la mort, et mettre ceci en lien avec le fait que le cycliste peut penser à une personne défunte quand il est contraint de tenir le coup dans le vide de la défaillance (il lui dédiera sa victoire, si celle-ci advient). Aussi est-ce cette vie que le biologiste devrait étudier [13].

A cela, il faut ajouter une remarque importante à propos des découpages que pratiquent volontiers les sciences. Elles se tiennent en effet à un niveau (intracellulaire ou moléculaire, au niveau de l'organisme jusqu'à l'espèce) qu'elles décident a priori. Disons même qu'elles s'ouvrent à l'être en fonction de l'institution de leur discipline. Et elles postulent une continuité biologique (ontologique presque) : il y a pour elles tranquille cohabitation des niveaux d'étude, et qui s'imbriquent parfaitement. Or il apparaît que le corps ne peut être coupé abstraitement, comme on coupe une route ou le temps [14]. Contre l'a priori de la continuité qui permet et légitime de couper le corps sans le perdre, il faut rappeler que si l'on coupe les cycles du corps, on perd le vivant de la vie. Mais certes, le vivant étant discontinu, il peut être coupé. Il faut seulement que ce soit au bon endroit, et que le séquençage ne conduise pas à étudier un segment dès lors prétendument plein – indifférent au vide. Ainsi pouvons-nous inviter les biologistes à penser qu'il y a du « jeu » entre les niveaux (autant dire du vide).

Voici donc : le cycliste montre au biologiste la nécessité d'étudier la vie qui tient le coup, sachant qu'à un moment elle ne tiendra plus le coup, et sachant qu'un certain vide l'habite toujours déjà. Certes, ce scientifique fait déjà la description des interactions qui font que « ça marche », et peut même étudier la maladie en tant qu'erreur dans la reconduction de la vie. Mais il a tendance à tout séquencer pour être en mesure de préciser les choses, ce qui fait qu'il perd le vide ambiant, les trous que révèle le cycliste. Or au lieu de couper le corps en segments et déclarer après coup que « ça tient », il pourrait plutôt voir que le fait que « ça tient » est premier pour le corps vivant : que « ça tient » malgré le vide, comme « ça tient » en activité au seuil aérobie, à une certaine allure, ou comme « ça tient » en passivité [15].

Dès lors pourrait pointer un nouveau modèle de connaissance : puisqu'il ne paraît pas possible d'importer le vide dans les équations du biologiste, peut-être est-il possible à celui-ci de rapporter les segments étudiés à l'ensemble du corps, qui est cycle, et qui contient du vide. Il s'agirait de s'en remettre à un holisme d'un nouveau genre : non plus dans le sens où l'on dit que le tout affirme son autonomie en ce qu'il a une fin en soi, qu'il utilise ses parties en vue d'une fin, mais dans le sens où l'on pense le tout du corps est ce qui survit malgré les trous – trous compris, c'est-à-dire selon des modes différents.

Peut-être même serait-il judicieux de rapporter les segments étudiés au « corps du monde » dans l'idée que, pour le corps vivant, « ça tient » dans un milieu qui ne le disloque pas. Aussi la nature pourrait-elle elle-même apparaître trouée. Il s'agirait en tout cas de rapporter les équations au vague qui les entoure, et correspond à la présence ambiante du milieu. Ceci impliquerait d'avoir un rapport avec ce qu'on ne sait pas et, peut-être, d'envisager une connaissance qui serait globale sans être universelle.

Ainsi les biologistes pourraient-ils s'ouvrir autrement au vivant [16]. Ainsi pourraient-ils faire preuve d'un peu d'empathie avec la vie qui se vit. Se montrer concernés par la nécessité de la faire signifier, cette vie vécue qui peut se demander « mais qu'est-ce que je fais là ? » quand elle en vient à défaillir. Et pourquoi pas accompagner sainement celles et ceux qui, suite à une lourde chute, doivent soudainement assumer une discontinuité profonde pour se rétablir. En tout cas dire leur erreur aux médecins dopeurs, eux qui nient les cycles, le vide, la fatigue, la mort – le corps vivant. Bref : peut-être les scientifiques pourraient-ils devenir un peu sensibles à l'existence de Tadeï Pogacar, plutôt que de l'envoyer dans le mur avec la bénédiction du public et des esprits critiques.

Fred Bozzi est pongiste et philosophe, il est notamment l'auteur de Dix sports pour trouver l'ouverture] aux éditions lundimatin.


[1] Après en avoir remporté un nouveau cet été, et ainsi rejoint le club des cinq (cinq noms, cinq tours) : Jacques Anquetil, Eddy Merckx, Bernard Hinault, Miguel Indurain, Tadeï Pogacar.

[2] Qui s'en remettent assez facilement à des médecins dopeurs, pourvu que ceux-ci prétendent œuvrer au bien de l'humanité. On se souvient d'ailleurs que Descartes rappelait que si la connaissance devait nous rendre « comme maitre et possesseur de la nature », ce devait en premier lieu être pour la santé, « premier de tous les biens ».

[3] Le suivi de la course est d'ailleurs entrecoupé de publicités et d'images de supporters, notamment ceux qui courent à côté des vélos – le téléspectateur peut certes s'en plaindre avec véhémence, désormais convaincu qu'il y a un coupable au fait que son expérience manque de continuité.

[4] Ils décrivent même plus précisément les phases à l'intérieur de la cellule et sa mitochondrie (glycolyse, cycle de Krebs, oxygénation). Quant à la filière anaérobie lactique, ils l'écrivent ainsi : glucose + 2 ADP + 2 Pi → 2 Lactates + 2 ATP (glycolyse (dans le cytoplasme) : le glucose (ou glycogène dégradé) se décompose en deux molécules d'acide pyruvique (pyruvate) ; réduction en lactate : en l'absence d'oxygène suffisant, le pyruvate ne peut pas entrer dans la mitochondrie et il est transformé en lactate par l'enzyme lactate déshydrogénase, ce qui permet de recycler les coenzymes nécessaires pour que la glycolyse continue ; puis libération de protons : la formation de lactate s'accompagne d'une libération de protons (h+) responsables de l'acidité musculaire et de la sensation de fatigue.

[5] C'est-à-dire la capacité maximale à consommer de l'oxygène, donc à soutenir un effort sans basculer dans les filières anaérobie

[6] Composition du corps, en pourcentage : oxygène 61, 43 ; carbone 22,86 ; hydrogène 10 ; azote 2,57 ; calcium 1,43 ; phosphore 1,11 ; potassium 0,2 ; souffre 0,2 ; sodium 0,16 ; chlore 0,14 : magnésium 0, 03.

[7] Hypoglycémies sévères qui interrompent la mise en disponibilité de l'énergie par manque de glucose dans la réaction aérobie ; le coureur n'a alors plus assez de forces pour appuyer sur les pédales.

[8] Voilà qui entre en résonance avec ce qu'écrit Guillaume Leblanc dans Courir : « le coureur est un testeur métaphysique, et il teste d'abord la liberté sous la forme d'un choix sans cesse répété : continuer à courir ou s'arrêter » (p65). A cela près que pour l'auteur, l'effort du coureur semble relever du mental. Il écrit d'ailleurs que : « le coureur invente les idées dont il a besoin pour tenir la distance (p38) ; « courir, c'est se fixer sur l'idée de courir, faire que la course devienne une idée fixe » (p141) ; « le coureur s'en tient à une idée qui ne regarde que lui, dont il est seul à pouvoir repérer les contours ».

[9] Elles disent aussi qu'il n'y a pas vraiment de filière sans oxygène, dans la mesure où il y a toujours assez d'oxygène dans les muscles pour fonctionner. Autant dire qu'il y a des filières aérobies.

[10] Les fibres s'additionnent une à une, si bien qu'il y a une continuité globale sans qu'aucune n'aille de bout en bout (une continuité d'ensemble avec une certaine discontinuité de détail). Ceci entre d'ailleurs en résonnance avec l'interpénétration des fibres musculaires dont nous parlent les biologistes : ils décrivent l'hydrolyse de l'adénosine triphosphate (ATP + 2 H2O → ADP + Pi + H3O) qui fait que les filaments de myosine des fibres se rapprochent – il en résulte une réduction du muscle et, comme les muscles sont fixés sur les os, alors la contraction musculaire meut le squelette.

[11] A ce sujet, Marion écrit dans La raison du sport : « La chair, contrairement à l'idée reçue, nous n'y accédons pas immédiatement, ni facilement. De prime abord et le plus souvent, nous accédons à notre corps comme une partie de l'espace homogène au monde physique, comme un corps impénétrable aux autres corps, qui occupe une place définie dans l'espace étendu et fait nombre avec les autres corps du monde physique » (p187). D'ailleurs « dès que je me prends et surprends dans ma chair volontaire, je découvre et mon soi et que ce soi m'advient d'ailleurs » (p204). Le dépassement de soi est en outre une « terra incognita ». Et Marion d'ajouter que si la santé est un état enviable, il est comme une absence de corps, l'expérience d'un corps abstrait dont se différencie l'épreuve de ma chair, « le seul endroit où je me sens » (p188).

[12] Peut-être y aurait-il ici une voie de conciliation avec les sciences biologiques via l'idée que le corps est capable d'inhiber et privilégier certains organes dans certaines circonstances.

[13] De même, comme l'écrivent Bourg et Bouleau dans Science et Prudence, la biologie devrait considérer que la nature fait des essais, et que les êtres vivants sont les survivants des échecs passés de la vie. J'ajoute une remarque pour la philosophie de l'existence : nous devons éviter de faire l'erreur de penser que le corps serait plein, et que viendrait se greffer une conscience entendue comme capacité de néantisation. Autrement dit contre Sartre, mieux vaut penser que le vide n'est pas la conscience dans le corps – qu'il est le corps lui-même, qui existe comme en pointillés. Et sur ce point, à l'inverse de la note 6, d'accord avec Guillaume Leblanc : après avoir écrit que « tenir dans la répétition, c'est tenir à la vie » (p50), il écrit que « je suis un corps qui pense dans un corps » (p198) (+ « les vies ne sont que de passage »).

[14] Notons ici un certain paradoxe de l'approche scientifique, qui s'appuie sur une certaine continuité physiologique mais passe son temps à découper le corps.

[15] Cf Stengers, Cosmopolitiques : « jamais le biologiste ne fera du vivant un objet qui aurait le pouvoir de définir, car ses définitions présupposent l'énoncé « ça tient » ». C'est-à-dire qu'il y a toujours un vivant qui existe de lui-même – qui tient.

[16] Pour l'heure, ils ont tendance à dénoncer un certain manque de rigueur, quand survient un changement d'échelle.

07.09.2026 à 12:16

Notes brèves sur Ceuta

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La hogra et le hrig ; les frontières après la frontière
Sylvain George

- 7 septembre / , , ,
Texte intégral (11673 mots)

Sylvain George s'est rendu à Ceuta pendant le mois d'août, soit juste après que l'infâme panique morale et politique de « l'invasion » soit retombée. Il nous a transmis ces quelques notes qui prolongent sont article Ceuta : la hogra et le monde qui brûle. Il revient sur ce qui se joue après le franchissement de la frontière : camps, attente, enfants, violences, racialisation et gouvernement des corps.

Je suis arrivé à Ceuta lorsque ce que les journaux, les gouvernements et les droites européennes avaient immédiatement nommé « l'invasion » était, disait-on, terminé. Les dizaines de milliers de personnes [1] entrées dans l'enclave à la fin du mois de juillet avaient pour la plupart disparu des écrans, reconduites au Maroc, dispersées dans la ville ou maintenues dans différents lieux d'hébergement, de contrôle et de survie. Le spectacle de la multitude s'était défait. Il restait des hommes très jeunes pour la plupart, parfois des enfants, dormant sur les plages, aux abords du CETI (Centre d'accueil des étrangers), derrière les entrepôts ou dans des chabolas faites de bois, de plastique, de couvertures et de matériaux récupérés ; des pieds blessés, des corps épuisés, des téléphones que l'on recharge lorsque cela est possible, des appels à une mère, à un frère, à un ami resté de l'autre côté, des vies suspendues à une question dont personne ne connaît encore la réponse : quand partir, où aller, comment sortir de Ceuta ?

I. La frontière se déplace

La première chose qui frappe est peut-être celle-ci : après avoir franchi la frontière, ils ne cessent pas de vivre sous son régime. La frontière n'est plus seulement cette ligne qui sépare le Maroc de l'enclave espagnole, elle se déplace avec eux.

Ceuta est une petite ville, d'environ 18 kilomètres carrés pour un epopulation de près de 83000 habitants. Cette petitesse rend le phénomène presque immédiatement perceptible. Les mêmes hommes réapparaissent d'un lieu à l'autre, les mêmes voitures de police tournent, les mêmes plages changent plusieurs fois de fonction en quelques jours. Playa Trampolín peut accueillir un campement d'Africains du Sud et du Nord, puis être vidée des premiers placés dans des camps ; les Marocains y restent encore, reconstruisent les chabolas qui viennnent d'être détruites. Autour du CETI, d'autres abris précaires réapparaissent avant d'être à leur tour évacués ; leurs occupants reçoivent l'ordre de rejoindre la plage, qui se remplit de nouveau de constructions improvisées avant d'être encore une fois vidée. Plus loin, vers les entrepôts, de nouvelles chabolas apparaissent.

Construire, détruire, déplacer, reconstruire, expulser, revenir : la géographie de Ceuta semble soumise à cette pulsation. La topographie elle-même devient une sorte de montage : les lieux demeurent, tandis que leurs fonctions, leurs occupants et les droits d'y demeurer sont continuellement remontés.

La frontière ne désigne plus seulement le lieu où le passage est interdit. Elle devient une technique de modulation des présences, une distribution continuellement révisée de l'autorisé et de l'interdit, de ce qui pourra être toléré ici pendant quelques jours et devra demain disparaître ailleurs.

La frontière devient gouvernement des emplacements.

La frontière ne se contente plus seulement d'interdire le passage, mais organise désormais l'impossibilité de demeurer, assignant successivement les corps à des lieux toujours provisoires, dont ils seront bientôt chassés à leur tour. Celui qui a traversé la frontière territoriale entre ainsi dans un espace où le déplacement forcé devient l'une des modalités ordinaires du gouvernement.

On pourrait croire que l'abandon commence lorsque l'État cesse d'administrer. Ceuta montre presque l'inverse. Ceux que l'on ne loge pas ne sont pas simplement abandonnés à eux-mêmes. On décide encore où leur abandon pourra avoir lieu, combien de temps il pourra demeurer visible, à quel moment l'abri qu'ils ont fabriqué devra disparaître et vers quel autre bord de la ville ils seront repoussés. L'État ne cesse donc pas de gouverner lorsqu'il abandonne : il administre les conditions mêmes de l'abandon.

C'est à partir de cette géographie que deux mots peuvent commencer à travailler ensemble : hogra [2] et hrig [3].

La hogra ne désigne pas seulement l'humiliation infligée par un puissant à celui qu'il méprise. Elle peut être comprise comme une condition politique beaucoup plus vaste, celle dans laquelle un individu éprouve que les conditions élémentaires de sa propre existence sont continuellement décidées ailleurs : le travail auquel il n'accède pas, le salaire qui ne permet pas de vivre, l'institution qui ne répond pas, la parole qui compte moins que celle d'un autre, le temps que l'on fait perdre, la possibilité de commencer une vie qui reste indéfiniment différée. La hogra ne dit pas nécessairement à quelqu'un qu'il ne vaut rien. Elle organise les situations dans lesquelles cette dévalorisation devient quotidienne, sensible, incorporée.

Le hrig, au contraire, contient dans son nom le geste de la rupture : brûler. Brûler les papiers, brûler la frontière, mais peut-être plus profondément brûler une condition, rompre la continuité d'une existence dont on refuse qu'elle soit intégralement déterminée par la place où l'on est né. Il ne s'agit évidemment pas d'en faire une figure romantique de la liberté. Celui qui met son corps dans l'eau parce qu'aucune autre issue ne lui paraît accessible choisit déjà sous une contrainte sociale immense. Mais quelque chose s'affirme néanmoins dans ce geste : le refus que l'assignation devienne destin.

La hogra installe une assignation durable ; face à elle, le hrig ne promet aucune libération certaine, mais il en interrompt au moins le cours et tente de défaire l'asignation.

Ceuta est précisément le lieu où celui qui pensait avoir brûlé une frontière découvre l'extraordinaire capacité de celle-ci à se reconstituer autour de lui. Le hrig brûle une frontière, tandis que la hogra la reconstruit autour de celui qui l'a franchie.

Mais cette reconstruction ne concerne pas seulement l'espace. Elle concerne également le temps.

À Ceuta, l'attente devient une condition. Une attente sans calendrier véritable, sans réponse, sans connaissance précise de ce qui adviendra. Les mêmes questions reviennent dans les conversations : qui partira vers la péninsule ? Quand ? Qui sera transféré ? Qui restera ? Les Marocains seront-ils reconduits ? Selon quels critères ? Chaque information reçue sur un téléphone peut, pendant quelques heures, changer entièrement le rapport au lendemain ; chaque rumeur peut produire une espérance, puis une déception.

L'incertitude travaille les corps autrement que les coups, mais peut-être avec une continuité plus profonde. Une blessure peut être montrée ; une chabola détruite peut être photographiée. Il est beaucoup plus difficile de donner une image à ce que produit le fait de ne pas savoir, pendant des jours puis des semaines, si le lendemain signifiera le départ vers le continent européen, le maintien dans l'enclave ou le retour forcé vers le lieu même que l'on vient de risquer sa vie pour quitter.

Cette incertitude n'est d'ailleurs pas distribuée également. Les Africains « subsahariens » ont été installés dans des dispositifs distincts et beaucoup pensent qu'ils finiront par rejoindre la péninsule, notamment lorsque leurs pays d'origine sont traversés par des guerres, des persécutions ou des situations qui rendent leur renvoi plus difficile. Pour les Marocains, la situation paraît autrement fermée. Bruxelles veut qu'ils repartent ; la partie la plus importante de la population de Ceuta réclame leur départ. Le gouvernement espagnol ne peut cependant les expulser indistinctement, manu militari, sans examen des situations individuelles ; il doit passer par des procédures, recevoir les demandes de protection éventuelles, distinguer les cas. Mais cette garantie procédurale n'efface pas l'horizon probable du retour. Pour ceux dont le récit est celui de la pauvreté, du chômage, de l'absence d'avenir, de la hogra, il sera beaucoup plus difficile de faire reconnaître un droit à la protection que pour celui qui peut documenter une persécution individuelle ou une guerre. [4]

Beaucoup savent donc, ou pressentent, que leur attente risque de se terminer par un retour au Maroc. Et cette différence produit un sentiment d'injustice d'une grande violence : pourquoi eux partiraient-ils vers l'Europe et pas nous ? Ils ont traversé la même mer, connu les mêmes heures de peur, parfois se sont secourus les uns les autres ; puis le droit, les nationalités, les situations politiques des pays d'origine et les possibilités administratives de renvoi recommencent à tracer des frontières entre leurs futurs.

La frontière ne sépare donc plus seulement ceux qui sont dedans de ceux qui sont dehors. Elle passe désormais entre ceux qui ont pourtant traversé ensemble.

Pour certains Marocains, cette attente devient une véritable torture morale, si l'on entend ici le mot non dans son acception juridique, mais comme une forme d'usure psychique continue : espérer, douter, recevoir une nouvelle information, découvrir qu'elle était fausse, voir d'autres partir, imaginer son propre renvoi, recommencer à espérer le lendemain. Le régime frontalier ne maîtrise pas seulement les déplacements ; il produit des temporalités différentielles, distribue l'attente et, avec elle, des quantités différentes d'avenir.

Dans le camp marocain installé près de la frontière, les drapeaux marocains flottent chaque matin devant ceux qui viennent précisément de quitter le Maroc. Certains me disent combien cette présence les rend fous. Ils ont traversé la mer, atteint le territoire espagnol, et le premier signe sous lequel ils se réveillent demeure celui de l'État vers lequel ils craignent d'être reconduits. Il y a là une cruauté presque topologique : avoir franchi la frontière et demeurer symboliquement placé de l'autre côté.

Le pouvoir de la frontière consiste ainsi moins simplement à décider qui passe qu'à distribuer inégalement l'avenir.

Ce désespoir ne peut être expliqué par une fascination naïve pour l'Europe. Beaucoup de ceux que j'ai rencontrés parlaient d'abord de ce qu'ils avaient voulu quitter : absence de travail, salaires insuffisants, études qui ne conduisent nulle part, impossibilité de construire une existence autonome, dépendance familiale, sentiment que tout effort finit par se perdre. Le chômage touche environ 37 % des jeunes Marocains de quinze à vingt-quatre ans et près d'un diplômé sur cinq. [5] Les chiffres ne racontent aucune existence singulière ; ils empêchent cependant de réduire le hrig à une impulsion individuelle, à une rumeur sur TikTok ou à l'attraction irrationnelle exercée par l'Europe.

Il faut peut-être parler ici, avec toutes les précautions nécessaires, d'une guerre silencieuse contre les pauvres. Non d'une guerre décrétée quelque part et conduite selon un plan, mais d'une violence sans front clairement identifiable, sans déclaration, sans bataille dont on pourrait aisément compter les morts : chômage, précarité du travail, déclassement, impossibilité de commencer, dépendance, fermeture des possibles, humiliations administratives et sociales, sentiment de n'avoir aucune prise sur la production de sa propre existence. Une guerre dont les blessures ne ressemblent pas aux blessures de la guerre et dont il est par conséquent beaucoup plus difficile d'établir la violence.

Et puis, un jour, des dizaines de milliers de personnes entrent dans l'eau. Le hrig rend soudain visible ce qui demeurait dispersé dans les maisons, les petits boulots, les attentes, les portes fermées, les années perdues, les conversations familiales et les vies qui ne commencent pas. La question ne devrait peut-être plus être seulement : pourquoi sont-ils partis ? Elle pourrait devenir : quelles conditions faut-il produire pour que mettre son corps dans la mer finisse par apparaître comme moins insupportable que rester à la place où l'on est ?

C'est ici que hogra et hrig se nouent le plus fortement. La pauvreté devient hogra lorsqu'elle se double de l'expérience que rien de ce que l'on fait ne permettra réellement de modifier la place que l'on vous assigne ; le hrig est l'un des gestes par lesquels cette assignation est contestée, brûlée, rendue momentanément inopérante.

Mais un autre paradoxe apparaît alors. Dans un premier texte consacré à Ceuta, « Ceuta : la hogra et le monde qui brûle », publié dans lundi matin [6], je tentais précisément de le mettre au jour : leur désir de partir ne leur avait pas été donné par le pouvoir, mais ceux-là mêmes qui avaient contribué à rendre leur existence inhabitable pouvaient désormais s'en saisir, desserrer momentanément la frontière, laisser le hrig devenir événement et convertir un désir de fuite en ressource politique. La hogra avait produit l'assignation ; elle pouvait maintenant tenter d'employer le geste par lequel ceux qu'elle humiliait cherchaient précisément à lui échapper.

Il y avait là une violence supplémentaire : non seulement contribuer à fabriquer les conditions qui rendent le départ désirable, mais s'emparer du départ lui-même. Le geste par lequel des êtres tentaient de reprendre prise sur leur existence pouvait être capté par le pouvoir qui les avait maintenus dans l'impuissance, transformé en message adressé à un autre État, puis abandonné à la mer, aux refoulements et aux violences de la frontière.

C'est à cet endroit que s'arrêtait le premier texte. Mais ce que j'ai découvert en arrivant à Ceuta quelques semaines plus tard est peut-être plus étrange encore : la captation ne s'achève pas une fois la frontière franchie. Ceux qui avaient brûlé une première assignation entraient dans un espace où d'autres pouvoirs allaient immédiatement recommencer à décider de leur place, de leur temps, de leur visibilité, de leur avenir et jusqu'au sens de leur apparition.

Le hrig avait franchi la frontière, mais la hogra n'avait pas cessé d'agir de l'autre côté.

II. L'enfance sous le gouvernement des adultes

Et puis il y a les enfants.

Ils seraient environ mille cinq cents parmi ceux restés à Ceuta. [7] Le chiffre devrait suffire à introduire un trouble profond dans le vocabulaire de « l'invasion ». Mille cinq cents mineurs dans une invasion : il faut s'arrêter sur l'opération politique nécessaire pour qu'un enfant puisse disparaître comme enfant et réapparaître comme membre d'une population supposément hostile.

Mais il serait trop simple d'opposer à cette violence un « droit à l'enfance » dont certains bénéficieraient et dont les enfants marocains seraient privés. Car l'enfance elle-même n'existe jamais indépendamment du pouvoir des adultes qui la nomment, l'organisent, la protègent et, sous couvert même de protection, la gouvernent. L'enfant est celui dont les adultes prétendent savoir ce qu'il peut comprendre, ce qu'il peut décider, quand il doit parler, quand il doit se taire, ce dont il doit être préservé et à quel moment il devra devenir ce qu'ils attendent de lui. La protection n'est jamais absolument séparable de la discipline ; l'éducation de la normalisation ; le soin de l'autorité. Le monde adulte ne cesse de produire l'enfance comme catégorie pour mieux administrer ceux qu'il y assigne.

La différence qui apparaît à Ceuta ne sépare donc pas une enfance libre et protégée d'une enfance qui aurait été abandonnée par erreur. Elle révèle plutôt une distribution différentielle des formes de domination exercées sur les enfants.

Le mineur marocain peut ainsi subir une opération paradoxale. Il est adultifié lorsqu'il s'agit de rendre sa présence menaçante, de lui attribuer une responsabilité entière dans son départ, de considérer qu'il est suffisamment autonome pour dormir dehors, se nourrir seul, traverser une ville hostile, subir des contrôles ou des coups. Mais il redevient enfant, mineur, catégorie administrative, dès qu'il s'agit de décider à sa place où il doit vivre, avec qui, selon quelle procédure, sous l'autorité de quelle institution. On lui reconnaît la responsabilité d'un adulte pour justifier une sanction, mais on la lui retire aussitôt qu'il s'agit de décider de son sort.

La frontière traverse donc également la catégorie d'enfance et en module les usages.

Cette modulation ne demeure pas abstraite. Elle se matérialise jusque dans le parcours qu'un enfant doit accomplir pour parvenir à être reconnu administrativement comme enfant. Le système de protection de Ceuta est saturé. Les centres prévus pour accueillir les mineurs ont depuis longtemps dépassé leurs capacités, tandis que d'autres enfants demeurent encore hors de tout dispositif, dans les rues, sur les plages, dans les campements ou les entrepôts. [8]

Devant la Jefatura Superior de Policía, au centre de Ceuta, des dizaines, parfois des centaines de mineurs attendent d'être identifiés. Certains arrivent tôt le matin ; d'autres ne quittent pratiquement plus les lieux. La nuit, ils dorment sur les trottoirs devant le commissariat dans l'espoir d'être enfin enregistrés et de pouvoir ensuite accéder à une place dans un centre. Plusieurs me disent qu'on leur a expliqué que ceux qui passent ainsi la nuit dehors seront considérés comme les « plus motivés » et auront davantage de chances d'être enregistrés.

Peu importe presque, à cet endroit, qu'une telle règle existe réellement dans quelque procédure administrative : il suffit que les enfants y croient pour qu'elle commence à organiser leurs corps. Ils restent alors toute la nuit devant l'institution dont ils attendent la protection afin de prouver, par leur endurance même, qu'ils désirent suffisamment cette protection.

Le paradoxe est vertigineux. Pour accéder au dispositif qui devrait précisément empêcher qu'un mineur soit laissé seul dans la rue, certains en viennent à passer leurs nuits dans cette même rue, devant le commissariat. Ils attendent, reviennent, gardent leur place, supportent la fatigue et l'insécurité, dans l'espoir que cette persistance accélérera leur enregistrement et leur donnera enfin accès à un hébergement.

Le système de protection produit ainsi, par sa saturation même, la situation dont il est censé protéger les enfants. Il faut demeurer exposé pour espérer ne plus l'être ; rester dehors pour avoir une chance d'entrer ; supporter l'abandon assez longtemps pour être finalement pris en charge.

Ce n'est donc pas exactement que l'enfant serait adultifié pour accéder à la protection. C'est plus violent encore : l'institution laisse reposer sur lui une part du travail nécessaire pour obtenir cette protection. À lui de se présenter, d'attendre, de comprendre les procédures ou les rumeurs qui en tiennent lieu, de persister, de se rendre visible, de supporter la nuit et ses dangers. Le monde adulte conserve le pouvoir de décider ; l'enfant, lui, doit accomplir une partie du parcours qui permettra peut-être que cette décision soit enfin prise.

Et lorsque les institutions ne parviennent plus à assurer cette protection, celle-ci ne disparaît pas : elle est déplacée vers d'autres adultes. Dans plusieurs quartiers de Ceuta, des habitants et des bénévoles ont eux-mêmes construit des lieux d'accueil. À Sidi Embarek, dans la barriada de La Reina, une piste sportive est devenue un camp pour des femmes accompagnées d'enfants, des adolescentes, parfois des femmes enceintes. Au Príncipe Alfonso, d'autres habitants ont dressé des bâches, apporté des matelas, de la nourriture, organisé des tours de garde afin que des filles et des mineurs puissent au moins dormir sans être laissés seuls dans la rue.

Il y a quelque chose de profondément révélateur dans ce déplacement. L'institution conserve le pouvoir de définir qui est mineur, de l'identifier, de le placer, de décider de son avenir ; mais une partie du travail élémentaire consistant à le nourrir, l'abriter et empêcher qu'il soit agressé est abandonnée à des habitants qui ne disposent ni des moyens ni de la responsabilité publique correspondante. La domination ne disparaît pas avec l'abandon. Le pouvoir de décider demeure là où il était ; la charge de prendre soin, elle, est transférée ailleurs.

La raison pour laquelle ces refuges improvisés sont devenus nécessaires apparaît la nuit avec une violence particulière. Certains mineurs me racontent avoir été agressés par des adultes lorsqu'ils dormaient dehors. D'autres parlent de peur, de poursuites, d'hommes qui viennent les importuner. Pour les filles, la menace sexuelle est omniprésente. Elle n'est malheureusement pas seulement redoutée : les chiffres rendus publics depuis confirment une série d'agressions sexuelles dont plusieurs ont touché des adolescentes. [9]

Ici encore, il faudrait se garder de tirer de cette violence la conclusion confortable selon laquelle l'enfant serait essentiellement un être impuissant que l'adulte aurait vocation à prendre en charge. Ce que ces violences révèlent est au contraire l'une des contradictions les plus brutales de l'ordre adultiste : le monde adulte s'arroge le pouvoir de décider pour l'enfant au nom de sa protection tout en étant incapable de le soustraire à la violence exercée par d'autres adultes. Il lui retire une part de sa souveraineté parce qu'il prétend savoir le protéger, puis le laisse parfois seul devant ceux dont il aurait précisément dû le protéger.

C'est dans cet espace que je rencontre Bilal.

Bilal a treize ans. Il dort seul. Il me conduit vers un petit bosquet proche du futur camp et me montre l'endroit où il passe la nuit. Ce qui saisit n'est pas seulement qu'un enfant de treize ans soit laissé là. C'est aussi la manière dont il s'est approprié ce lieu, dont il sait où dormir, comment se déplacer, comment organiser une existence que les adultes autour de lui ont cessé d'organiser autrement que par interdictions, contrôles et déplacements.

Mohamed en a seize. Il est petit, beaucoup plus petit que les deux garçons avec lesquels il se déplace et qui le dépassent de presque deux têtes, mais il est manifestement le leader du petit groupe. Il parle, décide, organise. Il est surtout extraordinairement fier de la chabola qu'il vient de construire et qu'il me montre comme une œuvre. Il faudrait se garder de transformer cette fierté en récit convenu de la « résilience », ce mot par lequel le monde adulte parvient parfois à admirer chez les dominés leur capacité à supporter ce qu'il continue de leur faire subir. Mais il faudrait tout autant refuser de réduire Mohamed à sa vulnérabilité. La chabola est aussi le résultat d'une intelligence pratique, d'une décision, d'une puissance de composition avec le monde.

Karim a treize ans lui aussi. Il monte ce qu'il appelle son « petit projet » : une minuscule boutique de nourriture et de sandwiches. Il a même un employé, un homme d'une trentaine d'années. La scène renverse presque grotesquement les hiérarchies habituelles de l'âge : l'enfant devient patron, l'adulte employé. Pourtant Karim ne joue pas au marchand. Il organise réellement quelque chose, invente une circulation de biens, construit une autonomie matérielle minuscule mais effective au milieu d'une situation où presque toutes les décisions importantes lui échappent.

Il faudrait précisément ne pas choisir entre deux lectures de ces scènes. Ne pas dire : voyez comme ces enfants sont vulnérables, donc les adultes doivent décider pour eux. Ne pas dire davantage : voyez comme ils sont autonomes, ils peuvent donc être abandonnés à eux-mêmes. Ces deux propositions appartiennent encore au même partage adulte de l'enfance.

Bilal, Mohamed et Karim montrent autre chose : une puissance d'enfance qui ne se confond ni avec l'impuissance que lui attribuent les adultes ni avec la pseudo-autonomie par laquelle on pourrait justifier son abandon.

Ils construisent, organisent, inventent, commercent, nouent des alliances, connaissent les lieux, élaborent des tactiques. Ce qu'il faut combattre n'est pas leur autonomie mais le monde qui fait de cette autonomie une nécessité de survie, puis s'en sert éventuellement pour leur retirer toute protection contre sa propre violence.

L'enfance qui apparaît ici n'est donc pas cette enfance innocente que le monde adulte aurait pour mission de conserver à l'abri du réel. Elle est une puissance déjà engagée dans le réel, capable d'action, de relation, d'invention, mais constamment soumise à des adultes et des institutions qui prétendent déterminer à sa place la forme légitime que cette puissance doit prendre.

L'enfance profane n'est pas une enfance à protéger du monde : elle est une puissance qu'il faut cesser de soumettre au monde adulte.

À Ceuta, cette soumission prend cependant une forme singulièrement brutale. L'enfant étranger et racialisé ne sort pas de l'ordre adultiste ; il en éprouve une modalité particulière, dans laquelle les catégories d'âge deviennent elles-mêmes variables selon les nécessités du pouvoir. On lui demande simultanément d'être assez adulte pour survivre à ce que les adultes ont produit, assez responsable pour répondre de son propre départ, parfois assez menaçant pour être poursuivi ou frappé, et cependant assez enfant pour que d'autres puissent continuer à décider à sa place du lieu où il vivra, de son déplacement et de son avenir.

La racialisation ne supprime donc pas l'adultisme : elle en redistribue les usages. Elle module les degrés d'autonomie que l'on reconnaît ou impute, les responsabilités que l'on attribue, les protections que l'on accorde, les violences auxquelles certains corps peuvent être exposés. Le même enfant peut ainsi être constitué presque simultanément comme sujet trop autonome pour que son abandon scandalise et comme mineur trop peu autonome pour qu'on lui reconnaisse la capacité de décider de son propre sort.

III. La frontière dans la ville

Mais cette puissance de décider pour l'autre, de déterminer à sa place où il doit être, ce qu'il peut faire et le temps dont il dispose, ne concerne évidemment pas les seuls enfants. Elle traverse l'ensemble de la condition faite à ceux qui demeurent à Ceuta. C'est même l'un des endroits où la hogra cesse d'être seulement un sentiment d'humiliation pour devenir une véritable technique de gouvernement : disposer de l'espace de l'autre, mais aussi de son temps, de ses gestes et jusqu'à ses besoins élémentaires.

La distribution des repas à Playa Trampolín en offre une scène presque minimale, et pour cette raison particulièrement révélatrice. La Croix-Rouge espagnole fournit la nourriture, mais la distribution est encadrée par la Police nationale. Vers seize heures, les policiers arrivent, constituent des groupes, font asseoir les personnes. Commence alors une attente qui peut durer plusieurs heures sous le soleil. Les hommes doivent demeurer assis, ne pas se lever librement, attendre qu'un ordre leur permette d'avancer. Ce qui devrait être le geste élémentaire consistant à donner à manger à quelqu'un qui a faim se trouve ainsi pris dans un dispositif de classement, d'immobilisation et de discipline.

Un jeune policier barbu est particulièrement redouté. Un jour, il frappe un homme pendant que celui-ci prie. Des protestations éclatent, la tension monte ; les policiers tirent des gaz lacrymogènes, le rassemblement est dispersé. Tous ceux qui attendaient depuis des heures ne recevront finalement pas de repas.

Cette scène paraît infime au regard des grands récits géopolitiques qui entourent Ceuta. Elle contient pourtant une véritable théorie du pouvoir. La hogra est aussi le pouvoir de disposer du temps de quelqu'un d'autre. Celui qui possède le pouvoir ne se contente pas d'interdire ou d'autoriser : il fait attendre. Il considère plusieurs heures de l'existence d'un autre comme disponibles parce que le temps de cet autre semble ne rien coûter. La faim elle-même devient administrable.

Mais le contrôle ne s'arrête pas à ceux auxquels la nourriture est distribuée. Peu à peu, ceux qui les accompagnent, les nourrissent, recueillent leurs témoignages ou documentent les violences deviennent eux-mêmes des objets de surveillance, de suspicion et d'hostilité.

À Ceuta, plusieurs associations et collectifs . No Name Kitchen, Border Resistance, mais aussi des bénévoles et des habitants engagés dans l'aide - racontent avoir été contrôlés, identifiés, fouillés, suivis, intimidés. Des militants de No Name Kitchen ont été arrêtés [10] ; d'autres disent avoir vu leurs téléphones saisis ou endommagés lorsqu'ils documentaient des interventions policières. Les récits divergent évidemment sur les circonstances précises de certaines arrestations, mais quelque chose est incontestable : l'aide humanitaire elle-même est progressivement entrée dans le champ du soupçon.

À cette pression policière s'ajoute celle des groupes et des réseaux d'extrême droite. Des visages sont photographiés, des noms circulent, des identités sont exposées sur les réseaux sociaux. No Name Kitchen dit recevoir quotidiennement des menaces de mort. Border Resistance, après plusieurs semaines de présence, envisage même de quitter Ceuta parce que ses membres ne se sentent plus en sécurité. Des bénévoles deviennent ainsi, à leur tour, des personnes qui calculent leurs déplacements, regardent qui les suit, hésitent avant de sortir un téléphone ou de se rendre dans certains lieux.

Et l'image joue ici encore un rôle décisif. Les influenceurs ne filment plus seulement les migrants. Ils filment ceux qui les aident. La présence d'un bénévole auprès d'un Marocain devient une preuve de complicité ; la distribution de nourriture, l'indice d'une organisation ; l'achat d'un produit banal, le commencement possible d'un récit criminel. Des accusations circulent selon lesquelles des membres d'associations distribueraient des armes, des sprays au poivre ou participeraient à la fabrication d'engins destinés aux affrontements. Certaines de ces accusations ont été publiquement démenties ou n'ont été accompagnées d'aucune preuve.

Une transformation décisive s'opère alors : la solidarité elle-même devient suspecte. Celui qui donne à manger n'est plus seulement celui qui donne à manger ; il devient celui qui « facilite », celui qui « encourage », celui qui rendrait possible la présence de ceux que l'on voudrait voir disparaître. Celui qui documente une violence n'est plus un témoin ; il peut être constitué en adversaire de ceux dont il filme les actes. Celui qui protège un enfant, soigne un blessé ou recueille une parole devient politiquement assimilable au corps étranger qu'il accompagne.

La frontière étend ainsi son régime au-delà des populations qu'elle était chargée de contenir. Elle tente également de discipliner la relation elle-même : empêcher que certains corps puissent trouver auprès d'autres corps nourriture, protection, témoignage, droit ou simplement présence. Il ne suffit plus de rendre la vie précaire ; il faut encore fragiliser les liens qui pourraient rendre cette précarité moins absolue.

La frontière commence alors à traverser toute la ville.

La nuit, elle abandonne parfois la forme bureaucratique de la file, du contrôle ou du déplacement pour prendre celle de la chasse. Des militaires poursuivent de jeunes Marocains, frappent, attrapent, dispersent. Des hommes montrent leurs blessures ; des enfants ou de très jeunes garçons racontent eux aussi avoir reçu des coups. Certains savent bientôt dans quelles rues il vaut mieux ne pas entrer, à quelles heures il faut se cacher, quels endroits deviennent dangereux simplement parce qu'un Marocain ou un Africain noir y devient trop visible.

Ceuta entière se transforme alors en frontière. Celle-ci passe entre celui qui peut marcher sans même avoir conscience de son droit d'être là et celui qui doit continuellement calculer le risque de son apparition ; entre celui pour lequel la rue est une évidence et celui pour lequel elle peut devenir un piège ; entre celui qui possède une place et celui dont la présence elle-même semble toujours devoir être justifiée.

La violence touche également les femmes, quelquefois de manière particulièrement brutale. Deux hommes m'ont raconté avoir vu leur femme enceinte frappée. L'un a finalement décidé de retourner au Maroc avec la sienne afin qu'elle puisse être soignée à l'hôpital. L'autre, installé du côté du polígono, raconte que sa femme a perdu l'enfant qu'elle portait après les violences qu'elle avait subies. Ces récits disent néanmoins combien le régime frontalier rencontre différemment les corps, comment peuvent se superposer sur une femme étrangère, pauvre et enceinte la vulnérabilité administrative, la violence raciale, la précarité matérielle et une exposition physique redoublée.

Mais la violence ne vient pas seulement des forces constituées. Des habitants participent à leur tour à cette atmosphère de chasse. Des Marocains sont apostrophés dans les rues, insultés, humiliés. Lors des manifestations, des femmes ceuties invectivent des femmes marocaines qui se contentent de regarder passer le cortège, comme si leur seule présence les plaçait déjà dans le camp ennemi. Des enfants sont frappés, des campements attaqués, des chabolas détruites ou incendiées sur les plages.

À un certain moment, quelque chose prend les traits d'un pogrom [11] : non pas une explosion irrationnelle surgie de nulle part, mais un moment où des groupes se constituent pour s'en prendre à des êtres moins en raison de ce qu'ils auraient fait que de ce qu'ils sont supposés être, où leurs lieux de refuge deviennent eux-mêmes des cibles, où la violence cesse de viser tel ou tel individu pour signifier à une population entière qu'elle n'a pas de place.

Le pogrom ne commence pourtant pas avec le premier coup. Il suppose qu'un travail ait déjà été accompli sur la perception, qu'une permission de violence ait été progressivement fabriquée.

Dans les manifestations à Ceuta, on entend régulièrement les slogans : « ¡Fuera ! ¡Fuera ! », « Sánchez dimisión », « hijo de puta »... La manifestation du 2 septembre [12] dans toutes les villes d'Espagne et à Ceuta se déroule sous le mot d'ordre « Ceuta no se vende, Ceuta se defiende ». Juan Vivas, le président de la ville autonome, affirme également : « Ceuta no se rinde y se defiende », avant de conclure : « Ceuta unida jamás será vencida. » Ceuta ne se rend pas ; Ceuta unie ne sera jamais vaincue.

La date elle-même ajoute à la scène une torsion historique presque trop parfaite. Le Día de Ceuta commémore la prise de la ville en 1415 par le roi portugais Jean Ier. Une journée dont la mémoire renvoie à une conquête devient ainsi, six siècles plus tard, le théâtre d'une mobilisation contre ceux que l'on désigne comme des « envahisseurs ». La conquête s'efface du récit de celui qui possède le territoire et revient comme accusation contre celui qui tente d'y entrer.

Pour qu'une ville ait à ne pas se rendre, il faut pourtant qu'on lui ait fabriqué un assaillant ; pour qu'elle puisse être vaincue, il faut qu'une situation sociale, migratoire et politique ait auparavant été convertie en champ de bataille.

C'est précisément ce qu'accomplit le mot invasion. Le terme n'est pas seulement faux ou outrancier : il arme la perception. Il transforme une multitude hétérogène en corps militaire, une arrivée en offensive, un espace en territoire assiégé et l'habitant en défenseur potentiel. Dès lors, l'âge, la pauvreté, les blessures et les histoires individuelles disparaissent derrière une catégorie qui les précède. Celui qui dort sur une plage devient un occupant ; celui qui cherche à rejoindre la péninsule participe d'une conquête ; celui qui court devant un policier semble confirmer qu'il appartient bien à une population contre laquelle il fallait se défendre.

Le mot invasion accomplit alors une opération supplémentaire. Il ne fait pas seulement disparaître l'âge ; il racialise l'enfance en l'adultifiant. Bilal n'a plus treize ans lorsqu'il devient « envahisseur ». Mohamed n'en a plus seize. Leur capacité d'agir, qui devrait obliger à reconnaître en eux des sujets, est retournée contre eux et transformée en indice de dangerosité. Le garçon capable de traverser une frontière devient assez adulte pour être tenu pour responsable de l'avoir fait ; il redeviendra pourtant « mineur » dès qu'une institution devra décider à sa place ce qui doit désormais lui arriver.

La racialisation modifie ici le régime même sous lequel l'enfance est perçue : l'enfant marocain peut être prématurément constitué en sujet dangereux, responsable de sa présence, tout en demeurant un mineur auquel les institutions retirent la capacité de décider de son propre sort. La domination adulte ne disparaît donc jamais ; elle module opportunément la définition de l'enfant selon qu'il faut le contrôler, le punir, le déplacer, le protéger ou parler en son nom.

Ce que l'on frappe ensuite n'est plus tout à fait perçu comme enfance. Avant le coup, une première violence symbolique a déjà eu lieu : l'enfant a été requalifié en Marocain, en migrant, en clandestin, en envahisseur. Son âge ne disparaît pas matériellement ; il cesse simplement d'organiser prioritairement le regard porté sur lui.

Le langage prépare ainsi les corps à la violence. Il réussit même une inversion remarquable : ceux qui disposent des papiers, des logements, de la police, de l'armée et du droit de demeurer peuvent se représenter comme vulnérables face à ceux qui dorment dehors et dont l'une des préoccupations essentielles demeure de savoir où manger ou comment quitter l'enclave.

C'est ici que commence ce que l'on pourrait appeler la guerre des pauvres. Le terme ne signifie évidemment aucune symétrie des positions. Celui qui possède la citoyenneté espagnole, un logement, une possibilité de recours et la protection de l'État n'occupe pas la même position que celui qui dort dans une chabola. Il désigne autre chose : la capacité d'un ordre politique à détourner vers plus précaire encore une colère née d'une précarité réelle.

Le racisme donne une direction à la colère.

Il ne crée pas nécessairement l'insatisfaction, le sentiment d'abandon, le chômage ou la crainte du déclassement ; il leur offre une cause visible, immédiatement disponible, physiquement proche. Il désigne le Marocain, l'Africain noir, le musulman, celui qui vient d'arriver, comme l'auteur d'une dépossession dont il est pourtant lui-même l'une des figures les plus radicales.

Le racisme donne une direction à la colère : il détourne vers le bas une violence qui pourrait remonter vers le haut. La verticalité de la domination est convertie en horizontalité de la haine.

IV. Le laboratoire colonial et racial

Le capitalisme colonial et racial ne vient pas ici fournir une théorie extérieure à ces scènes. Il est plutôt le nom de ce qu'elles permettent progressivement de comprendre.

Ceuta constitue à cet égard une sorte de laboratoire où peuvent s'observer, concentrés sur quelques kilomètres carrés, certains mécanismes fondamentaux du capitalisme colonial et racial.

Parler de capitalisme racial ne signifie pas réduire toute forme de racisme à une détermination économique, ni considérer l'histoire coloniale comme la simple enveloppe idéologique de rapports de classe qui seraient plus fondamentaux. Il s'agit au contraire de penser leur intrication : la manière dont les régimes modernes d'accumulation, de travail et de circulation se sont historiquement constitués en différenciant les populations, en distribuant inégalement les droits au mouvement, à la protection, au travail, au territoire, au temps et jusqu'au degré d'exposition possible à la violence.

Le capitalisme colonial et racial ne produit pas seulement des droits différentiels à la mobilité, au territoire ou à la protection ; il module également les catégories d'âge elles-mêmes. Il ne crée évidemment pas l'adultisme, mais il le racialise : certains enfants seront principalement saisis sous le registre paternaliste de la protection et du contrôle, d'autres pourront être précocement constitués en corps responsables, dangereux, expulsables ou frappables. Dans les deux cas, le monde adulte conserve la maîtrise de la définition. Ce qui varie, ce sont les usages politiques qu'il fait de l'enfance.

Ceuta donne à cette distribution une visibilité presque obscène. Les marchandises circulent, les capitaux circulent, les touristes circulent, les ferries circulent, les technologies et les images circulent, tandis que certains êtres doivent engager leur corps dans la mer pour parcourir quelques centaines de mètres.

Cette contradiction possède aujourd'hui une dimension supplémentaire. Jamais le monde n'a été aussi immédiatement visible à ceux auxquels son accès demeure refusé. Les mêmes écrans montrent les lieux, les formes de vie, les circulations et les possibilités dont les frontières organisent ensuite l'inégale accessibilité. Le monde est offert comme image et retiré comme possibilité.

La frontière n'est donc pas l'antithèse de la circulation mondiale. Elle est l'une de ses institutions. Elle ne sert pas à arrêter toute mobilité, mais à sélectionner les mouvements, à distinguer ceux qui doivent être facilités de ceux qui doivent être ralentis, contrôlés, renchéris, criminalisés ou rendus mortels. Une circulation prendra le nom de tourisme, une autre d'investissement, une troisième de commerce ; celle des corps auxquels les voies légales sont refusées deviendra migration clandestine, afflux, submersion ou invasion.

Il faut rappeler ici ce que le premier texte avait davantage développé : cette frontière n'est d'ailleurs plus située tout entière à Ceuta. L'Europe en a depuis longtemps externalisé une partie du travail vers le Maroc, chargé de retenir, contrôler et empêcher les départs en amont. Mais cette délégation produit à son tour une possibilité politique : celui auquel on confie la garde peut jouer de la fermeture et de l'ouverture, de la rétention et du desserrement du contrôle, et transformer la mobilité des autres en ressource diplomatique. Le mouvement des mêmes personnes peut alors être successivement saisi par plusieurs pouvoirs : contenu au Maroc, momentanément laissé libre, converti en message adressé à l'Espagne, puis requalifié par l'Europe comme problème sécuritaire. Ce ne sont pas les mêmes intérêts ni les mêmes responsabilités ; mais à chaque étape, des êtres qui cherchent à disposer de leur propre mouvement découvrent que celui-ci peut être employé par d'autres.

La frontière distribue ainsi quelque chose de plus profond encore qu'un droit de passage : elle distribue un droit différentiel au monde. Certains disposent de la planète comme d'un ensemble de destinations possibles ; d'autres découvrent qu'une naissance, un passeport, une couleur, une classe ou une histoire coloniale peuvent transformer quelques centaines de mètres d'eau en obstacle presque infranchissable.

Mais le capitalisme racial ne différencie pas seulement ceux qui peuvent circuler de ceux que l'on immobilise. Il classe également ceux qu'il immobilise entre eux. Le « Subsaharien » susceptible d'obtenir une protection, le Marocain réputé pouvoir être renvoyé, le mineur, la femme victime de violences, celui dont la pauvreté est extrême mais ne constitue pas juridiquement une persécution ne rencontrent pas exactement la même frontière.

Le classement recommence après le passage.

Il y a là une contradiction particulièrement violente : ce qui suffit à rendre une vie subjectivement inhabitable ne suffit pas nécessairement à la rendre juridiquement invivable. Le droit demande une persécution identifiable, une menace individualisable, un danger susceptible d'être établi ; beaucoup de ceux qui ont pratiqué le hrig décrivent une condition diffuse, une accumulation de fermetures, de précarités, d'humiliations, de dépendances et d'absence d'avenir. Leur souffrance peut être suffisamment grande pour les pousser à entrer dans la mer et demeurer cependant trop diffuse pour ouvrir aisément un droit à la protection.

Cette zone grise constitue peut-être l'un des lieux essentiels du capitalisme racial contemporain : produire des existences suffisamment précaires pour que le départ devienne rationnel, mais dont la précarité ne produise aucun droit à être accueilli ailleurs.

La dimension coloniale de Ceuta ne relève pas davantage du seul passé. Cette enclave européenne située sur le continent africain matérialise au présent une géographie profondément asymétrique du droit à l'espace et à la souveraineté. Le fait qu'une ville issue d'une histoire de conquêtes puisse se présenter plusieurs siècles plus tard comme territoire menacé par des « envahisseurs » venus du continent sur lequel elle se trouve produit une torsion historique remarquable : la conquête s'efface de la mémoire de celui qui possède le territoire et revient sous forme d'accusation adressée à celui qui tente d'y entrer.

Même les mots les plus ordinaires portent cette histoire. À Ceuta, on parle volontiers du camp des « Africains » et de celui des « Marocains », comme si les Marocains n'étaient pas eux-mêmes africains. « Africain » signifie silencieusement Africain noir. La classification raciale se dépose ainsi dans la langue avant même de se matérialiser dans la distribution des camps, des emplacements, des dispositifs de surveillance et des perspectives de départ.

V. La frontière optique

À cette racialisation des corps répond une autre opération, devenue presque inséparable de la frontière contemporaine : leur racialisation par l'image.

Des influenceurs d'extrême droite de Ceuta parcourent régulièrement les plages, les campements et leurs alentours, de jour comme de nuit. D'autres arrivent de France avec leurs publics, leurs réseaux et surtout une grille politique déjà constituée : Vincent Lapierre, mais aussi le journaliste du média Frontières, Jordan Florentin, parmi d'autres. Ceuta devient pour eux moins le lieu où quelque chose pourrait être découvert que le terrain où doivent être recueillies les images capables d'attester ce que l'on avait déjà décidé de voir.

Deux manières de filmer apparaissent avec une particulière netteté.

La première consiste à longer en voiture les zones occupées, parfois dans de longs travellings où campements, chabolas, groupes d'hommes et plages défilent derrière la vitre. On ne rencontre absolument personne, la caméra devant inspecter les lieux. Les corps deviennent les éléments d'un territoire que la caméra semble mesurer : combien sont-ils, où sont-ils, jusqu'où s'étendent-ils, quelle partie du paysage occupent-ils ? Celui qui filme demeure mobile, protégé, extérieur ; ceux qu'il filme sont immobilisés dans le cadre. La prise de vue possède quelque chose de la reconnaissance militaire, comme si la caméra précédait la patrouille ou en adoptait déjà le regard. C'est une caméra de patrouille.

Il existe ainsi une continuité troublante entre certaines formes de la chasse aux corps et cette chasse aux images, sans que les deux puissent évidemment être confondues. Le militaire poursuit, contrôle, immobilise ou frappe ; la caméra, elle, poursuit autrement : elle suit les corps, les repère, les isole, les fixe dans une catégorie et fait circuler leur présence comme preuve. La caméra d'extrême droite poursuit ce que le militaire n'a pas encore arrêté. Elle prolonge dans l'ordre de la visibilité cette opération par laquelle un être doit être identifié, localisé, rendu saisissable. Et parfois elle précède même l'intervention : elle désigne ce qui devra être regardé comme présence indue, occupation, menace. La chasse aux images ne remplace pas la chasse aux corps ; elle contribue à fabriquer le monde perceptif dans lequel celle-ci pourra apparaître comme nécessaire.

Il existe ensuite une seconde forme, apparemment opposée parce qu'elle se veut proche : le vlog, la caméra tenue à la main, quelquefois deux personnes travaillant ensemble, l'une filmant tandis que l'autre parle, commente, interroge. On s'approche rapidement des Marocains, on entre dans leurs lieux de vie, on demande parfois comment ils vivent. Les personnes répondent parfois avec confiance. Elles montrent leurs abris, leurs affaires, ce qu'elles préparent à manger, leur gamila. Elles racontent leurs projets et leurs difficultés sans nécessairement savoir dans quelle économie idéologique leurs paroles et leurs gestes seront ensuite introduits. Mais le montage, en réalité, avait commencé avant la rencontre.

Cette proximité peut être plus prédatrice encore que la distance.

Celui qui montre la gamila croit montrer ce qu'il mange et ce qu'il partage ; l'image pourra devenir la preuve qu'un camp s'organise et s'installe. Celui qui explique son intention de rejoindre la péninsule croit raconter son désir propre ; son propos pourra être transformé en confirmation d'un projet collectif d'« invasion ». Celui qui ouvre son abri croit ouvrir momentanément un espace de relation ; le montage peut transformer cette ouverture en pièce à conviction.

La relation elle-même devient alors une technique de prélèvement.

La violence ne consiste donc pas seulement à filmer quelqu'un ou à déformer une phrase. Elle touche à quelque chose de plus profond : l'expropriation de l'apparition. La personne croit encore participer au sens de ce qu'elle donne à voir, tandis que le dispositif lui retire précisément le pouvoir de déterminer ce que son geste, son visage ou sa parole signifieront.

La frontière devient ainsi une frontière optique. Après avoir décidé où certains peuvent dormir, combien de temps ils doivent attendre et dans quelles rues ils peuvent circuler, d'autres décident encore ce que leur image devra signifier.

Il y a là deux politiques possibles de l'image. L'une approche quelqu'un avec une signification déjà constituée et n'attend de la rencontre que la confirmation de ce qu'elle savait avant même d'avoir vu ; l'autre accepte que celui qui apparaît puisse défaire la catégorie à travers laquelle on l'avait d'abord rencontré. La différence n'est pas seulement esthétique ou déontologique. Elle engage la possibilité pour un être de ne pas être entièrement capturé par l'image qui le représente.

Ce qui se joue à Ceuta ne demeure d'ailleurs nullement à Ceuta. Les images sont immédiatement exportées, reprises, coupées, commentées, remontées par des réseaux espagnols, français, italiens ou d'ailleurs. Les mêmes catégories circulent : invasion, submersion, frontières, civilisation, remplacement, sécurité. Les acteurs ne relèvent pas nécessairement d'une organisation commune et il n'est nul besoin d'imaginer un centre coordonnant leurs opérations ; ce qui se constitue est plutôt une internationale fasciste des affects et des images, une circulation extrêmement rapide des mots, des paniques, des cadrages et des ennemis.

Le fascisme contemporain n'a pas besoin d'être identique partout. Il peut conserver ses drapeaux, ses traditions nationales, ses histoires locales et ses obsessions propres ; il lui suffit de partager une grammaire de la menace dans laquelle celui qui arrive devient l'envahisseur, celui qui accueille le traître, celui qui hésite le faible, la frontière l'ultime rempart et la violence une nécessité que les gouvernements seraient accusés de ne plus vouloir assumer.

Les personnes traversent difficilement les frontières tandis que les images racialisées de leurs corps les franchissent instantanément.

Conclusion : Faire place

Et pourtant, au milieu de cette machine à fabriquer de l'ennemi, il y a la plage.

Des hommes auxquels on ne cesse de dire qu'ils n'ont pas de place me disent de m'asseoir. Ils possèdent presque rien et proposent de partager ce presque rien. La gamila passe. On mange ensemble. La proposition de boire et manger avec eux revient presque chaque fois que l'on s'arrête devant une chabola, que l'on est invité à entrer, que l'on demeure un peu.

Il ne s'agit pas d'opposer à la violence une image consolatrice de la bonté des pauvres, comme si leur générosité devait racheter la brutalité de ce qui leur est fait. L'hospitalité ne rend aucune frontière acceptable et la beauté d'un geste ne justifie jamais la condition qui le rend exceptionnel. Mais cette scène possède une puissance politique parce qu'elle renverse silencieusement toute la distribution des places qui l'entoure.

La question n'est donc pas de savoir qui serait moralement plus généreux, mais qui conserve, au milieu de cette distribution des places, la capacité de faire place à l'autre.

Ceux à qui l'on refuse une place trouvent pourtant le moyen d'en offrir une à celui qui arrive : ils ouvrent l'abri qu'on vient de leur détruire, partagent la nourriture qu'ils ont à peine, alors même qu'on les présente comme un fardeau.

La gamila oppose ainsi à la politique de la frontière une autre manière de constituer l'espace commun. La frontière trie, classe, assigne, déplace, immobilise, expulse ; ici, un geste infiniment plus pauvre en moyens accomplit simplement ceci : faire une place.

Peut-être est-ce finalement la même question qui traverse toutes ces scènes : qui possède le pouvoir d'écrire une vie ? Non pas l'écrire au sens où une existence pourrait jamais être intégralement rédigée d'avance, mais décider des lignes à l'intérieur desquelles elle devra se tenir : où l'on pourra dormir, combien de temps on attendra, quel territoire on pourra rejoindre, sous quel statut on sera enregistré, à quel âge on sera traité comme enfant ou comme adulte, dans quelle rue on pourra apparaître sans danger, sous quel nom une image circulera. La hogra est peut-être aussi cette prétention à écrire la vie de l'autre depuis une position de pouvoir. Le hrig, à l'inverse, ne promet nullement de devenir souverain de sa propre existence ; il affirme plus modestement et plus radicalement qu'aucun pouvoir ne devrait pouvoir en écrire seul la suite.

Le hrig ne désigne peut-être finalement pas seulement le franchissement d'une frontière. Il contient une revendication beaucoup plus radicale : la place où je suis né ne déterminera pas toutes les places que j'aurai le droit d'occuper.

La hogra répond en reconstruisant partout de l'assignation. Elle dit au jeune Marocain où il peut dormir, combien de temps il doit attendre, quand il pourra manger, dans quelle rue sa présence devient dangereuse, si son lendemain se trouve à Madrid ou de nouveau à Fnideq, sous quelle catégorie son image circulera et quel nom politique sera donné à son mouvement. Elle exige de l'enfant qu'il survive à ce que les adultes ont produit tout en continuant à décider à sa place de ce qui doit lui arriver ; au pauvre que sa misère ne constitue pas nécessairement un motif suffisant pour être accueilli ; à celui qui a franchi la frontière que le franchissement ne suffit jamais pour échapper entièrement à son régime.

Mais quelque chose ne cesse pourtant de lui échapper. Les chabolas sont détruites et reconstruites ; les groupes sont dispersés et se reforment ; les personnes sont transformées en masse dans les discours et redeviennent des singularités dès que l'on demeure suffisamment longtemps auprès d'elles pour entendre leurs histoires, leurs contradictions, leurs désirs. Un enfant dort dans un bosquet et transforme ce morceau de terre en lieu ; un autre construit une maison avec quelques matériaux ; un troisième invente un commerce ; des hommes auxquels on refuse de demeurer font une place autour d'une gamila.

Ceuta n'est donc pas seulement une frontière méridionale de l'Europe, ni le théâtre provisoire d'une « crise migratoire ». Elle est l'un des lieux où notre monde se rend lisible dans une concentration presque expérimentale : héritage colonial, capitalisme racial, gouvernement par l'abandon, distribution différentielle de l'avenir, enfance retirée à certains enfants, dispositifs humanitaires pris dans la discipline policière, violences raciales et sexuelles, guerre des pauvres, pogrom, production médiatique de l'ennemi, circulation internationale des affects fascistes. Tout cela vient se nouer autour de quelques plages, quelques routes, quelques campements et quelques corps auxquels on ne cesse de demander de partir sans jamais leur reconnaître pleinement le droit d'arriver quelque part.

Ce que le hrig continue alors de porter n'est pas la promesse assurée d'une délivrance. Il porte quelque chose de plus fragile, mais peut-être de plus irréductible : le refus qu'un ordre politique, économique, racial ou colonial puisse décider définitivement de la place qu'une vie est autorisée à occuper dans le monde.

Sylvain George


[1] Les estimations ont varié au fil des semaines. Le gouvernement espagnol a finalement évalué à environ 80 000 le nombre de personnes entrées à Ceuta les 30 et 31 juillet 2026 ; d'autres décomptes ont avancé un chiffre supérieur à 70 000. Voir notamment El País, 13 août 2026 ; Reuters, 31 août 2026.

[2] Hogra est généralement traduit par « mépris », « humiliation » ou « sentiment d'injustice ». Le terme, largement employé au Maghreb, désigne cependant davantage qu'une offense individuelle : il renvoie à l'expérience d'être rabaissé, nié comme sujet, soumis à un pouvoir arbitraire et privé de la possibilité d'obtenir reconnaissance ou réparation. Saïd Bouamama l'a notamment analysé comme un rapport au monde produit par la discrimination, où se mêlent négation de l'expérience vécue, sentiment d'être volontairement méprisé et rabaissé, et permanence de l'inégalité subie. C'est dans ce sens élargi que le terme est utilisé ici : non seulement comme affect de l'humiliation, mais comme relation politique asymétrique dans laquelle certains disposent du temps, de la place et des possibilités d'existence des autres. Voir Saïd Bouamama, « Le sentiment de “hogra” : discrimination, négation du sujet et violences », Hommes & Migrations, n° 1227, septembre-octobre 2000, p. 38-50.

[3] Hrig (ou l-ḥrig, hrague) désigne au Maghreb le fait de « brûler » la frontière, c'est-à-dire de migrer sans emprunter les voies administratives autorisées. Le terme vient de la racine arabe signifiant « brûler » ; harraga désigne littéralement « ceux qui brûlent ». L'expression renvoie à la fois au franchissement clandestin de la frontière et, historiquement, au fait de « brûler » ses papiers d'identité afin de rendre plus difficile l'identification et le refoulement. Des travaux récents ont également montré que, si le terme est contemporain, les pratiques qu'il désigne plongent leurs racines dans l'histoire coloniale du Maroc. Voir notamment Chadia Arab, « Le “hrague” ou comment les Marocains brûlent les frontières », Hommes & Migrations, n° 1266, 2007 ; Yazid Benhadda, « Rooting lhrig : Burning borders in colonial Morocco (1919–1955) », Migration Studies, vol. 13, n° 3, 2025.

[4] La Commission européenne a indiqué à plusieurs reprises en août 2026 attendre le retour des personnes ne disposant pas d'un droit au séjour, tout en rappelant que ces retours devaient être effectués dans le respect du droit européen et international. Human Rights Watch a parallèlement rappelé l'obligation de garantir l'accès aux procédures d'asile et l'examen individuel des besoins de protection. Commission européenne, points presse des 13 et 20 août 2026 ; Human Rights Watch, « Spain : Humanitarian and Rights Crisis in Ceuta », 21 août 2026.

[5] Haut-Commissariat au Plan du Royaume du Maroc, « Situation du marché du travail en 2025 », 3 février 2026 : le taux de chômage atteint 37,2 % chez les 15-24 ans et 19,1 % chez les diplômés.

[6] Sylvain George, « Ceuta : la hogra et le monde qui brûle », in lundi matin#529, le 8 août 2026. https://lundi.am/Ceuta-la-hogra-et-le-monde-qui-brule-7665

[7] Les évaluations ont considérablement divergé. Le 13 août, Save the Children estimait qu'environ 1 500 enfants et adolescents étaient déjà pris en charge tandis que les associations locales évaluaient jusqu'à 4 000 le nombre de mineurs demeurant hors du système ; les chiffres gouvernementaux étaient inférieurs. Save the Children, 13 août 2026 ; El País, 13 août 2026.

[8] Dès le début du mois d'août, le système de protection des mineurs de Ceuta, doté de moins d'une centaine de places structurelles, accueillait environ un millier d'enfants et adolescents. Des centaines de mineurs ont attendu leur identification devant la Jefatura Superior de Policía, certains passant la nuit à proximité. Dans plusieurs quartiers, notamment La Reina et Príncipe Alfonso, habitants et bénévoles ont parallèlement improvisé des lieux d'accueil pour des femmes, des enfants et des adolescentes. Save the Children, 3 et 13 août 2026 ; El País, 12 et 22 août 2026 ; Ceuta al Día, 10 août 2026.

[9] Selon les données de la Fiscalía General del Estado rendues publiques le 31 août, 23 procédures pour agressions sexuelles avaient été enregistrées depuis le 30 juillet à Ceuta, dont cinq pour viol ; neuf victimes étaient mineures, âgées de 14 à 17 ans. RTVE, 31 août 2026 ; El País, 31 août 2026.

[10] No Name Kitchen a dénoncé l'arrestation de deux de ses militants le 23 août ainsi que des contrôles et intimidations répétés. Son coordinateur a également fait état de menaces de mort et de la diffusion de l'identité de volontaires sur des réseaux d'extrême droite. Border Resistance a annoncé envisager son retrait de Ceuta en raison de la détérioration des conditions de sécurité de ses bénévoles. El Salto, 25 août 2026 ; elDiario.es, 28 août 2026 ; Cadena SER, 2 septembre 2026.

[11] Le 27 août, des groupes de manifestants ont empêché l'accès d'un camion de la Croix-Rouge à la zone de Trampolín et détruit ou incendié plusieurs abris de migrants. Des journalistes ont également documenté des groupes organisés sur WhatsApp appelant à des « battues » contre des migrants dans certains quartiers. EFE et RTVE, 27 août 2026 ; elDiario.es, 27-28 août 2026.

[12] Le 2 septembre 2026, à l'occasion du Día de Ceuta, plus de 25 000 personnes selon EFE ont participé à une manifestation dans la ville sous le mot d'ordre « Ceuta no se vende, Ceuta se defiende ». Des manifestations organisées le même jour dans plusieurs villes espagnoles ont également donné lieu à des slogans tels que « es invasión, no inmigración », « España es cristiana y no musulmana » et à des insultes visant Pedro Sánchez. EFE, 2 septembre 2026. https://efe.com/espana/2026-09-02/personas-manifestacion-ceuta-defensa-ciudad-crisis-migratoria/

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