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30.06.2026 à 16:40

« Sur la question animale, la gauche est de droite »

dev

L'antispécisme comme lutte sociale
Un lundisoir avec Victor Duran-Le Peuch

- 29 juin / , , ,
Texte intégral (5898 mots)

On parle un peu de tout dans lundimatin, certaines choses que l'on connaît bien d'autres pas du tout. Mais il y a aussi des choses dont ne parle pas ou dont on parle très peu, c'est le cas notamment de l'antispécisme. Nous avons donc invité un ami qui s'y connait pour interviewer Victor Duran-Le Puech qui s'y connait tout autant et nous avons trouvé ça particulièrement intéressant.

À voir mardi 30 juin à partir de 20h

Depuis quelques années, la cause animale est parvenue à briser le carcan de silence dans lequel elle était enfermée. Plus personne ne peut prétendre ignorer l'immensité des souffrances que nous faisons subir quotidiennement aux animaux pour les motifs les plus frivoles. Mais les militant.es font désormais face à une réaction tout à la fois naïve et de mauvaise foi : au fond, à l'explicitation de l'idéologie spéciste qui jusque là passait pour allant de soi. Dans Pour en finir avec les idées fausses sur l'antispécisme, l'animateur depuis plusieurs années du podcast Comme un poisson dans l'eau, Victor Duran-Le Peuch, nous offre un manuel combatif et très informé de l'actualité intellectuelle et militante de ce mouvement encore trop souvent marginalisé. Son antispécisme est politique : en tant que mouvement pour la justice sociale, il se pense nécessairement en convergence avec la question sociale, le féminisme, l'écologie, la cause handie et celle décoloniale. Mais la convergence des luttes ne se fera pas à n'importe quelle condition : Victor Duran-Le Peuch indique les obstacles à surmonter, mais aussi la richesse des analyses qui y parviennent.

Version podcast

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Voir les lundisoir précédents :

« Il faut davantage s'inquiéter d'une classe qui se tient sage, que d'une émeute » - Lucile Novat

De la guerre en Amérique - Catherine Hass

Peut-on se sauver de la psychiatrie ? - Jonathan Boismard

Réflexions sur l'anarchie et la révolution - Maria Kakogianni

« Si l'école est gratuite, c'est que vous êtes le produit ! » - Vincent Legeay

Contrer le rire fasciste - Denis Saint-Amand

Astérix peut-il résister à l'empire Bolloré ? - Un court-bouillon, un lundisoir spécial BD

L'Êtrangère - Eugénie Mérieau en concert au bureau

Mondes postcapitalistes - Laurent Jeanpierre et Jérôm Baschet

Tempus - Laura Perrudin

Antitsiganisme, État-nation et éthique de la révolte - Ritchy Thibault

Féminisme, État punitif et figure de la victime - Elsa Deck Marsault

Cybernétique et techniques de gouvernement - Ivan Bouchardeau

Manuel de management décomplexé ou l'art capitaliste de discipliner le travail - Anthony Galluzzo

Comment nommer les nouvelles formes de pouvoir ? - Ian Alan Paul

Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard

La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj

Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher

Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi

Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer

Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel

Du nazisme quantique - Christian Ingrao

(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)

Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass

Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils

Vivre sans police - Victor Collet

La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier

Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane

Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi

Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat

Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola

« C'est leur monde qui est fou, pas nous » - Un lundisoir sur la Mad Pride et l'antipsychiatrie radicale

Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier

Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier

10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte

Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat

De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis

Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall

Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney

De quoi Javier Milei est-il le nom ? Maud Chirio, David Copello, Christophe Giudicelli et Jérémy Rubenstein

Construire un antimilitarisme de masse ? Déborah Brosteaux et des membres de la coalition Guerre à la Guerre

Indéfendables ? À propos de la vague d'attaques contre le système pénitentiaire signée DDPF
Un lundisoir avec Anne Coppel, Alessandro Stella et Fabrice Olivert

Pour une politique sauvage - Jean Tible

Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili

Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi

Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï

La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste

Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris

Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani

Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel

Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria

Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate

Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel

Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul

Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay

Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes

Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil

Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian

La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine

Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson

Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat

Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer

Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer

Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique

La division politique - Bernard Aspe

Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens

Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol

Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher

Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent

Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires

Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard

10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni

Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand

Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova

Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine

Combattre la technopolice à l'ère de l'IA avec Felix Tréguer, Thomas Jusquiame & Noémie Levain (La Quadrature du Net)

Des kibboutz en Bavière avec Tsedek

Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly

Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber

Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron

Communisme et consolation - Jacques Rancière

Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat

L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie

Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête

Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert

Que peut le cinéma au XXIe siècle - Nicolas Klotz, Marie José Mondzain & Saad Chakali
lundi bonsoir cinéma #0

« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury

Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon

Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2

De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)

De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau

Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)

50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol

Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos

Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini

Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães

La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau

Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher

Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre

Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke

Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella

Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari

Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore

Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre

De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou

La littérature working class d'Alberto Prunetti

Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement

La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët

Feu sur le Printemps des poètes ! (oublier Tesson) avec Charles Pennequin, Camille Escudero, Marc Perrin, Carmen Diez Salvatierra, Laurent Cauwet & Amandine André

Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn

Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole

De nazisme zombie avec Johann Chapoutot

Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022

Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse

Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique

Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer

L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin

oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live

Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes

Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes

Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre : Une histoire globale des révolutions

Ghislain Casas : Les anges de la réalité, de la dépolitisation du monde

Silvia Lippi et Patrice Maniglier : Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe

Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry : La rébellion est-elle passée à droite ?

Olivier Lefebvre : Sortir les ingénieurs de leur cage

Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien

Yves Pagès : Une histoire illustrée du tapis roulant

Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer : Radiographie de l'État russe

Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques

Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass

Mohamed Amer Meziane : Vers une anthropologie Métaphysique->https://lundi.am/Vers-une-anthropologie-Metaphysique]

Jacques Deschamps : Éloge de l'émeute

Serge Quadruppani : Une histoire personnelle de l'ultra-gauche

Pour une esthétique de la révolte, entretient avec le mouvement Black Lines

Dévoiler le pouvoir, chiffrer l'avenir - entretien avec Chelsea Manning

De gré et de force, comment l'État expulse les pauvre, un entretien avec le sociologue Camille François

Nouvelles conjurations sauvages, entretien avec Edouard Jourdain

La cartographie comme outil de luttes, entretien avec Nephtys Zwer

Pour un communisme des ténèbres - rencontre avec Annie Le Brun

Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon

Défaire le mythe de l'entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo

Parcoursup, conseils de désorientation avec avec Aïda N'Diaye, Johan Faerber et Camille

Une histoire du sabotage avec Victor Cachard

La fabrique du muscle avec Guillaume Vallet

Violences judiciaires, rencontre avec l'avocat Raphaël Kempf

L'aventure politique du livre jeunesse, entretien avec Christian Bruel

À quoi bon encore le monde ? Avec Catherine Coquio
Mohammed Kenzi, émigré de partout

Philosophie des politiques terrestres, avec Patrice Maniglier

Politique des soulèvements terrestres, un entretien avec Léna Balaud & Antoine Chopot

Laisser être et rendre puissant, un entretien avec Tristan Garcia

La séparation du monde - Mathilde Girard, Frédéric D. Oberland, lundisoir

Ethnographies des mondes à venir - Philippe Descola & Alessandro Pignocchi

Terreur et séduction - Contre-insurrection et doctrine de la « guerre révolutionnaire » Entretien avec Jérémy Rubenstein

Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien

La résistance contre EDF au Mexique - Contre la colonisation des terres et l'exploitation des vents, Un lundisoir avec Mario Quintero

Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez

Rêver quand vient la catastrophe, réponses anthropologiques aux crises systémiques. Une discussion avec Nastassja Martin

Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1

Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler

Qu'est-ce que l'esprit de la terre ? Avec l'anthropologue Barbara Glowczewski

Retours d'Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig

Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs

Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou

« Je suis libre... dans le périmètre qu'on m'assigne »
Rencontre avec Kamel Daoudi, assigné à résidence depuis 14 ans

Ouvrir grandes les vannes de la psychiatrie ! Une conversation avec Martine Deyres, réalisatrice de Les Heures heureuses

La barbarie n'est jamais finie avec Louisa Yousfi

Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth

Katchakine x lundisoir

Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel

Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota

Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]

Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet

La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen

La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur

Déserter la justice

Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier

La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost

Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari

L'étrange et folle aventure de nos objets quotidiens avec Jeanne Guien, Gil Bartholeyns et Manuel Charpy

Puissance du féminisme, histoires et transmissions

Fondation Luma : l'art qui cache la forêt

De si violentes fatigues. Les devenirs politiques de l'épuisement quotidien,
un entretien avec Romain Huët

L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff

Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français

Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane

Que faire de la police, avec Serge Quadruppani, Iréné, Pierre Douillard-Lefèvre et des membres du Collectif Matsuda

La révolution cousue main, une rencontre avec Sabrina Calvo à propos de couture, de SF, de disneyland et de son dernier et fabuleux roman Melmoth furieux

LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.

Pandémie, société de contrôle et complotisme, une discussion avec Valérie Gérard, Gil Bartholeyns, Olivier Cheval et Arthur Messaud de La Quadrature du Net

Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.

Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli

Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.

30.06.2026 à 14:37

Le cinéma déboussolé (Retour vers le futur)

dev

Ré-arpenter le travail du critique de cinéma Serge Daney

- 29 juin / , ,
Texte intégral (5281 mots)

Près de 25 ans après sa mort du sida le 11 juin 1992, le temps est peut-être venu de ré-arpenter le travail du critique de cinéma Serge Daney. Il ne s'agit pas ici de fixer une pensée, de façon systématique ou monumentale. Plutôt de faire sentir (et goûter) la singularité d'un régime d'écriture qui, par connexions partielles partiales, reprises et approximations successives, a porté une pratique quotidienne de soin des êtres et des milieux du cinéma.

« Il y a désormais une dimension écologique dans la critique du cinéma. »
(Ciné journal, 30 août 1985)

« (Je dis bien « êtres », bien que je n'ignore pas qu'il ne s'agisse que d'un tas de celluloïd impressionné – only a film – mais les films ne font pas que vieillir, ils nous regardent vieillir aussi.) »
(Ciné journal, 27 mars 1984)

« C'est quand [le cinéma] se mit à parler, et surtout après l'invention du doublage (1935), que plus rien ne résista au déferlement du dialogue et de la musique. Les bruits faibles, imperceptibles, n'avaient aucune chance. Ce fut un génocide.
On s'en remet, lentement. »
(Ciné journal, 20 février 1982)

Parce qu'il se glisse entre les films et leurs publics, entre ceux qui produisent des images et ceux qui les consomment, le critique entretient une relation privilégiée aux milieux du cinéma et de la cinéphilie, ainsi qu'aux êtres qui les peuplent et les composent – documents, fictions, personnages, acteurs, auteurs, producteurs, paysages, sons, expériences, événements. Parce que sa pratique quotidienne contribue au soin et à la culture d'un milieu, le critique s'inquiète en outre de la façon dont les transformations de ce milieu génèrent des pouvoirs d'instaurer ou de mutiler les êtres qui le composent.

C'est depuis la perspective de l'écologie, entendue comme exploration et comme soin des milieux et de leurs puissances, qu'on voudrait ici revenir sur quelques aspects du travail critique de Serge Daney. Au gré d'une déambulation dans le massif de Ciné journal [1], on se propose d'esquisser un relevé (au sens topographique et biologique du terme) de la dimension écologique de la critique de cinéma telle que Daney l'a inlassablement pratiquée. Il s'agira d'établir une série de régions et de points cardinaux, de recenser les êtres qui les peuplent, les mouvements qui les animent, et d'accompagner le critique dans son interrogation sur leurs conditions de vie, de survie ou de récupération.

Nord (par) nord-ouest : Maîtrise, événement, trouble

Prenez une copie trente-cinq millimètres de La Mort aux trousses, prélevez directement les images de la scène en question. Vous obtenez 3426 images (on appelle ça un photogramme). Mettez ces photogrammes bout à bout, comme pour un roman-photo intello-pervers, et que voyez-vous ?
D'abord que, comme dit Truffaut, Hitchcock a toujours filmé les scènes d'amour comme des meurtres (et vice versa). Regardez l'air vicieux et brechtien de Cary Grant, ses longues mains poilues en quête de cou étranglable, la sensualité froide, l'euphorie qui calcule. Et les mains de vieux squelette d'Eva Marie Saint, son front dégarni, son extase surjouée. Vous voyez bien qu'il se passe bien des choses dans un plan de baiser. Des choses très mélangées.
« Nord par Nord-Ouest », c'est le bon titre. Le spectateur de cinéma est comme Cary Grant : il perd le nord. Hitchcock est comme une machine : il sait où est le nord (c'est-à-dire le dénouement, le terminus, les Monts Rushmore). Mais le Nord, on n'y va jamais directement. On y va par le Nord-Ouest. Le vrai film, celui que vous hallucinez et qui nourrit vos rêves les plus tenaces, c'est le Nord-Ouest. Le film va vers le Nord, les photogrammes — cette chair inconnue du film — vont vers l'Ouest. Voici une page « ouest ».
(Ciné journal, 25 juin 1982)

La région du nord est celle de la maîtrise, en un sens artistique mais aussi politique. La maîtrise à elle seule ne produit rien d'intéressant. L'intéressant advient quand la ligne de maîtrise, qui chemine imperturbablement vers le nord, est déviée par une ligne de folie qui file à l'ouest – ligne de non-maîtrise, d'inconscient, d'involontaire, d'inavouable. Cette ligne ouest est chargée de tout ce qui dans le cinéma relève de l'enregistrement et de la matérialité (les photogrammes comme « chair inconnue du film »). Bref de cette dimension documentaire qui fait que le cinéma pratiqué comme art de l'enregistrement n'est pas du dessin animé, et que le film le plus minutieusement planifié ne se réduit jamais à son story-board. Le film intéressant, qui offre la possibilité que quelque chose s'y passe (un événement, une expérience), conjugue ou mélange toujours une ligne nord et une ligne ouest : il va au nord en passant par le nord-ouest. Le film nul serait un film sans mélange, qui cheminerait uniquement vers le nord. Il n'y arriverait littéralement rien ; il serait vide d'événement et d'expérience. Le film nul ne serait pas l'œuvre d'un homme mais d'une machine à dépeupler le monde de ce qu'il s'y passe (des événements, des expériences). La réflexion sur le nord indique en creux la question écologique du dépeuplement du monde et de l'expérience.

*

Dans un texte tardif sur L'Amant, Serge Daney explore la région nord en filant la métaphore de la machine. Il portraiture Jean-Jacques Annaud en cinéaste robot, revenu du futur et instruit via un manuel rédigé par des publicitaires des années 80 – un robot qui ignorerait qu'il y a des expériences.

Annaud, en fait, n'est pas n'importe qui, mais le premier robot non cinéphile de l'histoire du cinéma. Dans le manuel « L'espèce humaine en vingt story-boards », potassé dans la navette spatiale qui a remonté le temps jusqu'à nous, il a lu que le cinéma, c'était « raconter une histoire en images ». On sent qu'il n'ira jamais au-delà de ce cliché-là et qu'il saura toujours à quoi ça doit ressembler, le « rendu » des comportements et des émois humains. Mais justement, il ne sait que cela : il a le savoir du robot qui ne sait pas qu'il ne sait pas tout.
Il ne sait pas qu'il y a des choses que l'on vit sans bien les voir et d'autres qui crèvent les yeux sans renvoyer pour autant à aucun vécu, des moments où il ne faut pas crier trop fort, des omniprésences nulles et des absences fortes, des mensonges collectifs et des vérités partielles, bref, des expériences que le cinéma a bien du mal parfois (mais c'est sa dignité d'essayer) à approcher.
(La Maison cinéma et le monde. 4. Le moment Trafic 1991-1992, P.O.L, 2015, p. 157, 31 mars 1992)

*

Daney établit ces premières coordonnées (nord, ouest, nord-ouest) depuis la scène du baiser dans La Mort aux trousses. Son geste critique consiste à remonter de l'image-mouvement aux photogrammes, pour y exhiber la dynamique d'un devenir, d'une réversibilité, d'une oscillation, au sein d'un même instant, entre deux pôles indécidables : ici la scène d'amour et la scène de crime. Cette oscillation fait événement. En retournant aux photogrammes et en les re-montant, Daney donne à voir la naissance de l'événement. Il écrit sur Hitchcock en mobilisant le même procédé de ralenti ou d'arrêt sur image que Godard explorait en 1979 dans Sauve qui peut (la vie).

À l'ouest, 1 : Mouvements transfrontaliers personnage/acteur

Quelque chose ne va pas avec Noiret. Dès le début du film, il est clair que le jeu de Noiret n'est qu'une composition, n'apportant pas un gramme de trouble à un scénario supposé sulfureux. […] On voit l'acteur doser sa composition, on ne voit pas le personnage prendre corps. […] Coup de torchon échoue à nous faire découvrir un « autre Noiret » qui serait pour Tavernier l'objet d'un documentaire affectueux et non pas un double narcissique.
(Ciné journal, 6 novembre 1981)

Le mouvement qui file à l'ouest introduit dans le film du trouble, du mélange, du louche – et par là de l'événement et de l'expérience. L'un des ressorts fondamentaux de ce mouvement, de ce « bougé », réside dans la rencontre de la fiction et du documentaire, qui est peut-être constitutive du cinéma pratiqué comme art de l'enregistrement. On peut aborder l'écologie de cette rencontre en considérant les rapports de l'acteur et du personnage. Donner corps à un personnage est une opération qui n'engage pas seulement l'acteur pris dans un devenir, mais aussi le cinéaste auquel il se livre. Du côté du cinéaste, l'opération exige non pas de filmer quelqu'un qui mime ce qu'il n'est pas, mais d'avoir assez d'amour et d'imagination à l'égard de son acteur pour l'inventer autre, et pour documenter ou enregistrer cette invention de l'autre. C'est ce que Tavernier échoue à faire avec Noiret dans Coup de torchon. C'est ce que Hitchcock, malgré sa haine des acteurs, a très cruellement réussi dans Vertigo.

L'histoire de Vertigo est celle d'un homme qui passe de l'acrophobie à la nécrophilie, donc d'un grand malade. Mais la beauté de Vertigo réside dans la façon dont une femme, en dépit de tout, existe. […] Kim Novak joue le rôle d'une femme qui, par deux fois, n'est qu'une image, la matérialisation d'un fantasme d'homme. Elle n'est « elle-même » qu'une fois, le jour où Scottie la retrouve, boudinée dans sa terrifiante robe verte. Sinon, elle vit dans la peur. Peur de se trahir, peur de ne « pas être à la hauteur ». Peur aussi de l'actrice Kim Novak de ne rien comprendre à ce que « le Maître du Suspense » voulait d'elle sur le plateau. Si bien que Robert Burks, le chef-op habituel d'Hitchcock, n'a pas pu ne pas enregistrer cette frayeur et ce désarroi, la solitude de l'acteur hitchcockien (ou de l'acteur tout court) au moment du clap. C'est à une suite de bouts d'essai que nous assistons ; ils se succèdent avec un tremblé presque documentaire qui confère à Vertigo, à ce Vertigo-avec-Kim-Novak-et-malgré-Hitchcock, un trouble réel.
(Ciné journal, 27 mars 1984)

Dans Vertigo, le mouvement vers l'ouest se produit bel et bien. Le documentaire et la fiction se croisent, se reflètent et s'échangent ; les relations d'amour-haine entre cinéaste et actrice/personnage prennent un tour abyssal. La grandeur de Hitchcock, seul cinéaste dans l'histoire qui « a pu haïr [les acteurs] et a dû se les payer », réside dans la façon dont le dispositif de son film ménage une résistance à sa propre maîtrise et toute-puissance – et dans la façon dont cette résistance contribue paradoxalement, par une dialectique perverse, à faire exister davantage le personnage, à le nourrir et l'épaissir en l'opacifiant.

*

Dans sa critique de Vertigo, Daney croise et juxtapose images de fiction (Scottie, Madeleine/Judy) et images documentaires (le making-of de Vertigo : le chef-op Robert Burks, Kim-Novak-l'actrice terrorisée par le « Maître du Suspense », etc.). Il s'agit moins d'un commérage qui rapporterait des potins de tournage que d'un procédé de montage anticipant le Godard des Histoire(s) du cinéma, qui pose d'aplomb et fait dialoguer l'image documentaire de Hitler et l'image fictionnelle de James Stewart aux jumelles dans Fenêtre sur cour.

À l'ouest, 2 : Mouvements transfrontaliers fiction/paysage

L'écologie de la rencontre entre fiction et documentaire a été abordée via la question des rapports entre personnage et acteur. Le détour par No man's land d'Alain Tanner (où il est, une fois encore, question de mouvement sur un axe est-ouest : celui des passeurs entre la Suisse et la France) est l'occasion de réfléchir à l'écologie de la fiction elle-même, et à la destruction du fragile équilibre entre fiction et document, sans lequel il n'y a pas de fiction cinématographique qui tienne.

Car Tanner sait encore, par ruse, obtenir de l'argent des deux côtés pour tourner chez lui des histoires de passeurs. Il sait éviter les chants de sirènes (enrouées) du « scénario de béton » pour entrelacer patiemment une multitude de petits événements forts qui racontent – de justesse – une histoire. Il a encore le désir d'extorquer un peu d'histoire(s) aux paysages suisses. Mais l'avenir du cinéma suisse (et, d'une manière générale, de tout cinéma local) n'est pas assez radieux pour qu'on ne se pose pas déjà la question fatidique : à quel moment la Suisse ne sera plus du tout un terreau à fiction ? A quel moment elle ne sera plus qu'un terrain pour documentaristes ? Avec cette question en tête, on a moins envie de « critiquer » Tanner que de lui savoir gré de filmer, encore, des vaches. De vraies vaches qui regardent passer la fiction et que l'on regarde soudain avec une affection décuplée puisqu'il est clair que dans un cinéma réduit aux effets spéciaux et au mythe du polar, la pauvre bête est condamnée à l'espace off. Bref, il y a désormais une dimension écologique dans la critique du cinéma. »
(Ciné journal, 30 août 1985)

L'avènement d'un cinéma qui abandonne les histoires au profit du mythe, et l'enregistrement au profit des effets spéciaux, menace l'équilibre fragile entre fiction et document. La partie « fiction » de la Suisse s'y verrait récupérée par une entreprise de mythologisation, et la partie « paysage » par des documentaristes – que Daney, avec Agnès Varda, distingue rigoureusement des documenteurs. Tant que subsiste l'équilibre entre fiction et document, les vaches des films regardent encore passer la fiction. Une fois l'équilibre rompu, les vaches, reléguées à l'espace off, ne regardent même plus passer les trains. La destruction des conditions écologiques de la fiction a des conséquences politiques. Daney définit la fiction comme un « chemin collectif » menant aux choses dont il peut y avoir expérience. La fiction noue singulier et collectif : elle offre une voie d'accès et de problématisation collective d'une expérience singulière. Perdre la fiction, c'est perdre à la fois la dimension de l'expérience et celle de son partage. Le résidu de l'effacement de la fiction, c'est la juxtaposition mutique du secret et de l'individuel.

Comme je trouvais cette idée par trop mélancolique (et un brin démobilisatrice), je m'en ouvris à Tanner lui-même qui passait par Paris pour procéder à la promotion rapide de son film. […] Tanner, ce jour-là, parlait en peintre, et un peu en mystique. Son problème, de plus en plus, c'est « la matière cinématographique ». C'est la jouissance à l'idée que « les choses sont là » et qu'elles exigent, en silence, d'être vues, enregistrées, filmées, et c'est l'angoisse à l'idée qu'il n'y a plus de chemin collectif qui mène à elles (c'est cela la fiction, un chemin collectif), tout juste des itinéraires individuels et des passages secrets.
(Ciné journal, 30 août 1985)

Est : Un cinéaste disparaît

A l'Ouest, il se forme des « comités Paradjanov ». Au seuil des années 80, on finit par apprendre qu'il a été libéré. Paradjanov est, pour les autorités de son pays, un ex-cinéaste, statut qui le condamne à la semi-mendicité du « parasite social ». Peu à peu Paradjanov est donc devenu personne. […] Rien de plus étrange que le dispositif de Sayat Nova. Rien de plus dépaysant. Dans cette suite d'« icônes-séquences », une image ne succède pas à une autre, elle la remplace. Aucun mouvement de caméra dans ce film. Aucun raccord entre les images. Leur seul point commun, c'est nous. Pour prendre une métaphore tennistique, je dirai que voir Sayat Nova, c'est être rivé au fond du « court » de notre champ visuel et, de là, renvoyer chaque image comme une balle. L'une après l'autre. L'image devient un fétiche (plus fétichiste que Paradjanov, non, je ne vois pas) et très vite, nous faisons l'expérience du regard-boomerang. […] C'est comme si le cinéma venait d'être inventé et que les acteurs, revêtus de leurs plus beaux habits, apprenaient à se mouvoir dans cet élément inconnu qu'est l'espace filmique : le champ de la caméra. […] Il est vraiment dommage que Paradjanov-Paradjanian n'ait pas continué à faire du cinéma, qu'on l'ait à ce point découragé, usé, battu. Car dans le film de cet « ex-cinéaste », il y a quelque chose qui n'a peut-être existé que dans le cinéma soviétique (et que l'on retrouve aujourd'hui dans un film comme Stalker) : l'imaginaire matériel. L'art de se tenir au plus près des éléments, des matières, des textures, des couleurs. […] Paradjanov, Tarkovski (mais déjà Eisenstein, Dovjenko ou Barnet) regardent la matière s'accumuler et s'engorger, une géologie d'éléments, d'ordures et de trésors, se faire au ralenti. Ils font le cinéma du glacis soviétique, cet empire immobile. Que cet empire le veuille ou non.
(Ciné journal, 29 janvier 1982)

Si la région du nord-ouest est celle des mouvements divergents ou contrariés, la zone de l'est est plutôt le lieu de l'immobilité – de l'imperceptible croissance en épaisseur, par engorgement et accumulation. L'histoire y est devenue géologie. La critique de Sayat Nova ouvre un espace à la fois préhistorique et post-historique. Préhistorique, au sens où Paradjanov filme comme si l'histoire du cinéma n'avait pas eu lieu, comme si l'outil venait à peine d'être inventé. Post-historique, en ce sens que, dans la forme même de son argumentation, la critique de l'ex-cinéaste Paradjanov anticipe étrangement la critique du post-cinéaste Annaud – qui, en sa qualité de « premier robot non cinéphile de l'histoire du cinéma », filme lui aussi comme si l'histoire du cinéma n'avait pas existé. S'il y a un monde (ou une religion) de différence entre les deux cinéastes, la similitude des structures formelles de leur critique par Daney est frappante : les images ont cessé de s'enchaîner, elles sont servies (au sens tennistique du terme) une par une à la figure du spectateur, elles fonctionnent comme autant de fétiches (fétiche-religieux ou fétiche-marchandise). Une fois encore, le texte critique apparaît comme le laboratoire, le matériau ou l'occasion pour d'autres textes et d'autres pensées. D'un point de vue écologique, l'espèce la plus menacée, dans l'est du début des années 1980, c'est celle du cinéaste : « découragé, usé, battu », « devenu personne ».

*

Dans ses critiques de films « classiques », la démarche de Daney comporte toujours cet élément « asiatique » et géologique. Contrairement à la restauration numérique, la critique ne gomme pas la patine du temps ; elle ne prétend pas nous faire voir les films « comme pour la première fois », mais fait au contraire, par toute une série de procédés stylistiques, sentir les couches de regards et de pensées qui se sont lentement accumulées à leur surface. Si Daney envisage le cinéma comme art du présent, c'est en y incluant toujours l'épaisseur d'un passé sédimenté. On note d'ailleurs, çà et là, un mouvement similaire dans les critiques aux prises avec l'actualité : il arrive que Daney fasse voir, comme en surimpression, des films anciens derrière des films récents. L'enjeu de ce procédé de surimpression, qui anticipe une fois encore, sur le terrain de l'écriture, celui des Histoire(s) du cinéma, c'est notamment de comparer les solutions différentes à des problèmes similaires. (On trouve un exemple de cette démarche dans la surimpression Sjöström/Straub, qu'on croisera plus loin sans l'étudier pour elle-même. Le problème est ici : filmer le vent.)

Vers le sud, 1 : Perdre le nord

Quand un documenteur vient du Nord, qu'il a un passeport et une conscience en règle, une caméra, un pied et un bon œil derrière, où va-t-il ? Vers le sud, bien entendu. […] Les rapport Nord-Sud commencent là : tout ce qui est devant la caméra est au Sud ; la caméra, elle est toujours au Nord. La caméra est une boussole.
Mais aller vers le Sud, c'est perdre le nord, quand même.
(Ciné journal, 2 mars 1982)

On l'a vu, le nord est le lieu de la maîtrise. Filmer, documenter, revient toujours à faire de ce qui est filmé un sud, un tiers-monde, un désert ou une ruralité, même chez soi. Se rendre au sud avec une caméra sans se poser de questions, c'est prendre le risque de tout dévaster. La leçon du documenteur Johan Van der Keuken, qui le distingue du documentariste des zones dévastées (dans lesquelles on ne sait qui, du documentariste ou de la dévastation, précède l'autre), c'est qu'on ne peut commencer à atteindre et à habiter le sud si l'on n'a pas préalablement perdu le nord. Message reçu cinq sur cinq par les Straub.

Ces scrupules étonneront. Ils ne sont pas courants. Filmer, surtout à la campagne, c'est en général tout dévaster, faire irruption dans la vie des gens, en faire de la vignette paysanne, du régionalisme, du retour à, du rance, du musée. […] Il faut donc voir les Straub, habitants des villes, navigateurs en terre ferme, perdus.
(Ciné journal, 20 février 1982)

Vers le sud, 2 : Un producteur disparaît

Jean-Marie Straub, né en 1933, est « trop vieux » (l'un de ses leitmotive) pour parler de ses films autrement qu'en grand seigneur. C'est lui qui est pauvre mais ses films (qui sont aussi ceux de Danièle Huillet) sont comme des enfants qui ont, comme disent les pauvres, « tout ce qu'il faut ».
Pas un centime, pas une lire, pas un mark dont Straub (et surtout Huillet) ne connaissent personnellement la provenance, la circulation et l'usage. La bonne compréhension des « rapports de classe » commence tout bêtement par celle du rapport qualité-prix. […] Straub-Huillet (comme Godard, Duras ou Rohmer) sont par excellence les ciné-artistes (je ne dis pas « auteurs », je le fais exprès) de l'époque où l'image et le rôle du producteur se sont effacés. Produire, pour eux, c'est produire tout à la fois leur vie et leur œuvre, ou, plus modestement, leur travail et leur force de travail.
(Ciné journal, 3 octobre 1984)

Ce qui a permis à Huillet & Straub de perdre le nord, c'est la façon dont ils ont d'emblée su inventer une réponse originale à un autre problème écologique : l'effacement ou la disparition du producteur, qui risque bien d'entraîner avec lui l'effacement ou la disparition de l'auteur. (Daney voyait dans l'accident de voiture de la fin du Mépris l'allégorie ou la prophétie de cette disparition, en soulignant que Godard ne s'en est jamais réjoui.) Filmer le sud en perdant le nord suppose d'être au clair sur « la provenance, la circulation et l'usage » de l'argent qui sert à filmer le sud. La supervision économique du « rapport qualité-prix » n'est pas un préambule à un discours sur le film. Elle est à la fois condition nécessaire et partie intégrante du juste positionnement que les Straub ont toujours recherché. Ce positionnement fait du filmage une affaire fondamentalement éthique et politique.

Les Straub (qui connaît leurs films sait que, là-dessus, ils ne transigent pas) accordent une grande importance au fait qu'un cinéaste ne devrait pas déranger ceux qu'il filme. Il faut donc voir la seconde partie de Trop tôt, trop tard comme un drôle de jeu, fait d'approches et de reculs, où les cinéastes, moins météorologues qu'acupuncteurs, cherchent le lieu – le seul, le bon – d'où leur caméra pourra capter les gens sans les gêner. […] Trouver ce point, ce point moral, c'est à ce moment-là tout l'art des Straub.
(Ciné journal, 20 février 1982)

Vers le sud, 3 : Suivre le discours de l'acteur-paysage

Dans Trop tôt, trop tard, Straub, Huillet et leur ingénieur du son habituel, le grand Louis Hochet, se perdent dans la campagne française avant de se mettre à errer le long du Nil et dans son delta, en Égypte. A partir des bruits, de tous les bruits, des plus infimes aux plus ténus, ils identifient, eux aussi, un crime. Lieu du crime : la terre ; victimes : les paysans ; témoins du crime : les paysages. C'est-à-dire des nuages, des chemins, de l'herbe, du vent. […] Pas d'acteurs, pas même de personnages, surtout pas de figurants. S'il y a un acteur dans Trop tôt, trop tard, c'est le paysage. Cet acteur a un texte : l'Histoire (les paysans qui résistent, la terre qui reste) dont il est le vivant témoignage. Cet acteur joue avec plus ou moins de talent : le nuage qui passe, un déchaînement d'oiseaux, un bouquet d'arbres pliés par le vent, une éclaircie, voilà de quoi est fait le jeu du paysage. Cette façon de jouer est météorologique. On n'en avait plus vu comme ça depuis longtemps. Depuis le muet exactement. […] Trop tôt, trop tard est, à ma connaissance, l'un des rares films qui, depuis celui de Sjöström, ait filmé le vent. Il faut le voir – et l'entendre – pour le croire. C'est comme si la caméra et la frêle équipe de tournage prenaient le vent comme une voile et le paysage comme une mer.
(Ciné journal, 20 février 1982)

En apparence, Trop tôt, trop tard dépeuple : pas d'acteurs, pas de personnages, pas de figurants. À mieux y regarder, Danièle Huillet & Jean-Marie Straub introduisent quelque chose d'inouï (ou de « très ancien, mais oublié ») : ils réussissent à faire du paysage un acteur à part entière. Cela ne s'était plus vu depuis Le Vent de Victor Sjöström (1928). Le paysage n'est plus un motif pour documentaristes, mais un être qui joue (de façon météorologique et « faunesque » : oiseaux, puis plus tard lézard ou papillon) et qui parle un texte (ce texte est celui de l'Histoire, et le vent une pièce centrale dans l'agencement collectif d'énonciation du paysage). Les Straub ouvrent du même coup des directions inédites pour la pratique cinématographique du personnage et de la fiction, et inventent de nouvelles façons de répondre au désastre écologique qui guette les êtres cinéphiliques. Se laissant porter par les mots, Daney cerne dans sa réflexion sur le discours de l'acteur-paysage l'une des dimensions majeures du futur cinéma des « Straub-des-champs ». Il le fait par le biais d'une réflexion sur le vent, qui est aussi une réflexion sur le son, et sur la façon dont la rééducation sensible du corps et de l'oreille pourrait servir de boussole pour la récupération d'une expérience et d'un monde dépeuplés.

Il faut donc voir les Straub, habitants des villes, navigateurs en terre ferme, perdus. Il faut les voir au milieu du champ le doigt humecté levé pour prendre le vent et l'oreille tendue vers ce qu'il dit. Alors, la sensation la plus nue sert de boussole. Tout le reste, éthique et esthétique, fond et forme, en découle.
On peut ne pas supporter l'expérience. Cela s'est vu. On peut ne plus supporter l'idée même d'expérience. Cela se voit tous les jours. On peut décider que filmer le vent est une opération dérisoire. Du vent, justement. On peut aussi passer à côté du cinéma quand il se risque à sortir de chez lui.
(Ciné journal, 20 février 1982)

Julien Pieron


[1] Serge Daney, Ciné journal (Préface de Gilles Deleuze), Cahiers du cinéma, 1986. Ciné journal a été composé par Daney à partir de la masse d'articles écrits pour le quotidien Libération entre 1981 et 1986. [Les écrits des « années Libé » ont été recueillis à titre posthume chez P.O.L, dans les tomes 2 (2002) et 3 (2012) de La Maison cinéma et le monde.] La réédition ultérieure (1998) de Ciné journal en deux volumes au format poche (plutôt moche) abrase les jeux typographiques et l'iconographie choisis par Daney, qui maintenaient dans la forme-livre un lien visuel à l'article de presse. Ce choix éditorial tend à occulter l'origine quotidienne de l'écriture critique et à statufier (un peu) la « pensée-Daney ».

30.06.2026 à 14:35

Brutalités policière à la marche trans de San Francisco

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En juin 2026, à San Francisco, la police a chargé la Marche Trans — là même où, soixante ans plus tôt, l'émeute de Compton's avait allumé les premières braises de la libération queer. Récit, par l'artiste et activiste Keith Hennessy, d'une violence d'État qui se rejoue, et de la solidarité trans qui lui tient tête.
Le contexte : en juin 2026, à San Francisco, la police a attaqué la Marche Trans, un événement qui commémore les émeutes de Compton's Cafeteria de 1966, l'une des premières (…)

- 29 juin / , ,
Texte intégral (1127 mots)

En juin 2026, à San Francisco, la police a chargé la Marche Trans — là même où, soixante ans plus tôt, l'émeute de Compton's avait allumé les premières braises de la libération queer. Récit, par l'artiste et activiste Keith Hennessy, d'une violence d'État qui se rejoue, et de la solidarité trans qui lui tient tête.

Le contexte : en juin 2026, à San Francisco, la police a attaqué la Marche Trans, un événement qui commémore les émeutes de Compton's Cafeteria de 1966, l'une des premières révoltes à avoir soufflé, trois ans avant Stonewall, sur les braises de la libération queer. La scène, décrite ci-dessous, ne se comprend qu'à l'échelle de la séquence ouverte depuis la première campagne de Trump à la présidence des États-Unis, qui a fait de l'offensive antitrans l'un de ses gestes de ralliements. Depuis sa seconde investiture en janvier 2025, le décret 14168 (« Defending Women from Gender Ideology Extremism » [défendre les femmes contre l'extrémisme de l'idéologie du genre]) a notamment imposé à l'État fédéral de ne reconnaître que deux sexes, fixés « dès la conception », et de remplacer partout « genre » par « sexe » — effaçant la mention du genre des passeports, des bases de données et des financements publics. Huit jours plus tard, un autre décret s'attaquait à l'accès aux soins de transition pour les moins de 19 ans ; un troisième réactivait l'exclusion des personnes trans de l'armée. Un observatoire médiatique queer (glaad.org) recense aujourd'hui pas moins de 240 attaques, en actes ou en discours, contre les personnes LGBTQ depuis le retour de Trump au pouvoir.

On aurait tort de n'y voir qu'une obsession transphobe. Dans la bouche et dans les actes de ces dirigeants, l'attaque des vies trans sert de cheval de Troie pour une attaque sur les vies de toustes. Attaqués les premiers parce qu'arrivés les derniers, les droits des personnes trans sont remis en cause pour permettre ensuite d'ouvrir la voie à des offensives qui visent les migrantxs, les pauvres, et l'accès de toustes au soin.

C'est cette mécanique à l'échelle nationale et internationale qui vient alimenter ce qui s'est passé cette semaine à San Francisco, et qu'il faut apprendre, encore et encore, à déjouer.

Keith Hennessy :

« Et donc me voilà à la Marche Trans, un événement annuel ici à San Francisco : des milliers de personnes se joignant à une parade-festival qui honore et commémore une révolte trans/queer survenue en 1966 contre le harcèlement et les violences policières. L'émeute de la cafétéria Compton's est l'une des premières révoltes à avoir ouvert la voie à un mouvement radical de libération gay… mais voilà que soudain, ici à San Francisco, en 2026, soixante ans plus tard, les flics ont violemment attaqué la marche, s'en prenant à de jeunes personnes queers et trans, les jetant à terre.

En quelques minutes : 20 à 30 voitures de police, toutes sirènes hurlantes, des flics écumant de rage qui nous gueulaient dessus, matraque à la main, prêts à frapper, bousculant violemment les personnes queers sur leur passage. Plusieurs d'entre eux pointaient des fusils à lacrymo sur la foule.

On a crié en retour, on a fait ce qu'on a pu pour se protéger les unxs les autres, et on a tenté de tenir la rue, tandis que beaucoup d'entre nous, venuxs fêter et célébrer les vies trans, se retrouvaient violemment jetéxs à terre, arrêtéxs et entasséxs dans des fourgons de police.

On a fini par réussir à faire reculer les flics, et ils sont partis ; certainxs d'entre nous sont alléxs soutenir les amixs qui avaient été embarquéxs, pendant que les autres restaient, secouéxs mais unixs. Après quoi on a pu voir l'incroyable performance de danse aérienne de BodyStor. Sous le choc émotionnel de voir se déployer la violence anti-trans — et de voir s'y opposer l'éclat, la créativité et la solidarité trans — certainxs ont réussi à se réjouir, à pleurer, à respirer de nouveau.

L'écœurante ironie, dans tout ça : l'un des rares endroits des États-Unis à demeurer à peu près protégé des violences anti-trans orchestrées à l'échelle nationale redevient un lieu où les flics nous tabassent en pleine rue — à l'endroit même où nos ancêtres queers et queens avaient fini par réussir à s'organiser contre le harcèlement policier. La cafétéria Compton's avait longtemps été un refuge pour les personnes trans, queers, drag, gays et leurs amixs, avant que les flics n'y mettent un terme. Et l'émeute de Compton's, suivie trois ans plus tard par celle de Stonewall à New York, avait fourni son sol au mouvement lgbtq+ et à ses prolongements.

Aujourd'hui, les médias répètent à l'envi le récit policier selon lequel une foule aurait attaqué la police — alors que, manifestement, c'est l'inverse qui s'est produit. Les médias généralistes reprennent le mensonge selon lequel deux flics auraient été blessés (c'est faux), mais ne s'interrogent pas sur la violence injustifiée que les flics ont exercée sur beaucoup d'entre nous. Ce genre d'« information », qui nous somme de ne pas croire ce que nous avons vu ni ce que rapportent les témoignages, remonte à bien plus loin que Compton's et les années 1960. Quiconque s'est fait tabasser par les flics sait qu'iel finira accuséx de les avoir attaqués. Mais les trois dernières années de meurtres de masse perpétrés par les États-Unis et Israël contre le peuple palestinien ont appris aux jeunesses queers et militantes qu'on ne peut pas se fier à leurs récits.

Gratitude à toutes les personnes trans et queers, partout ; à nos adelphes trans, dans toutes les cultures, depuis l'aube des temps ; et aux personnes trans de demain, qui continueront de danser, de chanter, de se battre et de prendre soin du monde. »

E.B.

Traduction d'un billet publié hier par un ami, l'artiste et activiste Keith Hennessy.

Image extraite de Screaming Queens, un documentaire réalisé par Susan Stryker et Victor Silverman sur les émeutes de Compton's Cafeteria. (Pour le visionner, cliquer ici.)

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