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21.10.2026 à 11:24

Fallait pas confisquer les dimanches de poche

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Les enfants, les smartphones, Jacques Rancière et la révolte

- 19 octobre / , ,
Texte intégral (5918 mots)

Le 6 octobre 2026, dans un article publié par Le Grand Continent, un professeur du 93 avance ainsi une hypothèse qui a de quoi retenir l'attention : et si l'interdiction du téléphone dans les lycées, à la rentrée de septembre, avait déclenché la vague de blocus et de manifestations lycéennes qui secoue le pays depuis la fin du mois ? Une réponse de Distributed Gallery

Les lycéennes, ces animaux possédés

Michel Pastoureau raconte qu'au Moyen Âge, on tenait le cochon pour une bête diabolique. Le groin dans la boue et le cul à l'air, le cochon ne lève jamais les yeux vers le ciel. Morale : qui ne lève pas les yeux reste prisonnier de sa condition. Les préjugés ont la vie dure. Quelques siècles plus tard, le soupçon tient toujours, mais a changé de cible. Ce sont maintenant les lycéennes, ces petites diablotines au nez plongé dans leur téléphone comme des pourceaux dans l'auge, qu'on accuse de ne plus voir le monde.

Le 6 octobre 2026, dans un article publié par Le Grand Continent, un professeur du 93 avance ainsi une hypothèse qui a de quoi retenir l'attention : et si l'interdiction du téléphone dans les lycées, à la rentrée de septembre, avait déclenché la vague de blocus et de manifestations lycéennes qui secoue le pays depuis la fin du mois ? Les écrans, explique-t-il, feraient des élèves des « zombies », que leur téléphone, « stupéfiant-image », arracherait au monde. Leur confiscation aurait ainsi fait l'effet d'un électrochoc. Privés d'écran, les porcelets auraient enfin levé les yeux au ciel pour y découvrir leur misérable existence, et avec elle, ce que les adultes font de leur monde.

L'hypothèse est sans doute bienveillante. Le professeur précise qu'il écrit « sans aucune agressivité ni mépris envers mes élèves, que j'aime et apprécie ». On le croit, et c'est bien le problème. Le berger peut parfaitement aimer son troupeau : il n'en reste pas moins un berger. Or en matière de pouvoir pastoral, la sollicitude est parfois pire que le mépris.

Il faut en effet comprendre ce que cette hypothèse suppose : qu'avant la confiscation de leur téléphone, les lycéennes ne voyaient pas grand-chose. Comme s'il avait fallu leur retirer leurs écrans pour qu'iels deviennent enfin capables de regarder leur propre vie. Comme s'il avait fallu la décision d'un ministre pour qu'iels découvrent que leur lycée est une porcherie.

Car de porcherie, il est bien question, mais pas de celle du groin dans les réseaux. Ce sont les rats, les chiottes bouchés, les canicules dans les préfabriqués. C'est cette lycéenne de Paul-Eluard qui résume tout au micro de l'Humanité : « On dirait pas on est des classes, on dirait on est un élevage. »

On peut donc raconter cette histoire autrement. À une condition : ne pas tomber dans le piège symétrique, qui consisterait à faire du téléphone l'instrument de leur libération. Zombies ou affranchies, ce serait encore laisser un objet décider pour les lycéennes de ce qu'iels sont ; et ce serait encore laisser des adultes prendre la parole à leur place pour le constater. De ce second écueil, ce texte ne se défera pas : il est lui aussi écrit par des darons. Du premier, au moins, il tâchera de se garder.

Ce qu'on regarde et ce qu'on voit

Commençons par rendre aux écrans ce qui leur revient. Ce ne sont pas seulement des machines à nous abrutir : ils donnent aussi à voir des mondes qui, sans eux, nous seraient restés étrangers, et qui, à leur manière, rendent le nôtre étrange. Les écrans sont des fenêtres. Des fenêtres qui ont ceci d'embêtant qu'elles décident elles-mêmes de ce qu'on voit dehors, mais des fenêtres quand même.

Or une fenêtre se regarde toujours depuis quelque part. Chaque doomscroll met en rapport le lointain et le familier, le bout du monde et le bout de la rue, ce qui défile sur l'écran et l'existence lycéenne. Il n'y a pas les petits cochons le nez dans la merde des réseaux sociaux d'un côté, et le monde de l'autre. Il y a une navette incessante entre les deux. Pour la plupart des lycéennes, le téléphone n'est pas une distraction parmi d'autres : c'est le principal accès à l'information. On n'y ouvre pas le journal, on n'y écoute pas la radio ; c'est dans des vidéos TikTok qu'on apprend ce qui se passe à Gaza, à l'Assemblée ou dans le lycée d'à côté. C'est souvent la première fois qu'on entend parler du monde autrement qu'à la table familiale, et qu'on peut s'en faire un avis qui ne soit pas celui du patriarche.

Car ces fenêtres qui décident de ce qu'on voit dehors, on sait très bien les orienter. Un étudiant nous racontait qu'il trompait l'algorithme exprès, pour qu'il cesse de lui servir toujours le même plat. Le fil n'est pas une fatalité : c'est un réglage, et iels le connaissent mieux que celleux qui les en croient prisonnieres. Le mouvement lui-même, d'ailleurs, est parti de là : quelques lycées, le nez dans la merde, qui commencent à bloquer ; des vidéos qui circulent sur TikTok ; et des lycées de la France entière qui suivent. Le comble, pour la thèse de notre professeur du 93 : la révolte qu'il attribue à la confiscation des téléphones s'est propagée par téléphone. Ce n'est pas dire que l'écran a fait le mouvement. C'est dire que ces fenêtres-là donnent aussi sur la rue.

Les boomers nous rétorqueront que sur l'écran, il n'y a aucune poésie : que tout y est « débile », « abrutissant », « toxique ». Admettons un instant que ce soit le cas et qu'on n'y regarde effectivement que de la merde. Ce serait encore oublier que ce qui est regardé n'est pas ce qui est vu. Devant un match de MMA, tu ne regardes pas qu'un combat. Tu vois aussi un niveau de vie, une ambiance de foule, une gestuelle propre à la culture du show à l'américaine. Devant un tuto maquillage, tu vois aussi l'aménagement d'une chambre douillette, le goût qui l'a disposée, une voix et un phrasé qui n'appartiennent qu'à ce corps-là. Et tout cela n'est pas regardé depuis nulle part. C'est regardé depuis un bahut hardcore de Saint-Denis.

Ce lointain-là ne laisse pas le lycée Paul-Eluard intact. Évidemment, ni le MMA ni le tuto ne t'apprennent que ton lycée est merdique et que c'est une insulte faite à ta vie d'y passer huit heures par jour : ça, tu le sais déjà. Mais scroller, c'est comparer. On prélève un geste, une expression, une manière de se tenir. On les rapporte dans la cour, on les rejoue sur son corps, on les affiche en patchs sur son sac. On partage des références, on adopte des codes, on se construit des goûts. On participe à des mondes qui débordent de toutes parts l'« élève » que dessinent les fichus fichiers de l'Éducation nationale. Au lycée, personne n'est jamais « l'apprenant », ni « l'acteur de ses apprentissages », ni, plus con encore, « le scripteur autonome » que l'institution croit avoir devant elle.

Rancière dit du spectateur qu'il « compose son propre poème avec les éléments du poème en face de lui ». C'est exactement ça. Sauf qu'il faut lire Rancière jusqu'au bout. Et c'est là que l'histoire se complique.

Le guichet d'à côté

Car le spectateur n'est qu'une porte d'entrée. Dans La Nuit des prolétaires, Rancière raconte ces ouvrieres du XIXᵉ siècle qui, au lieu d'employer leurs nuits et leurs dimanches à recharger leurs batteries pour le lundi, discutent métaphysique, écrivent des vers et fondent des journaux. Là aussi, on composait son poème avec ce qu'on avait devant soi : la langue des poètes qu'on lisait, les mots des journaux, tout ce qui tombait sous la main. On serait tenté d'en faire les ancêtres des lycéennes d'aujourd'hui qui rejouent dans la cour un geste prélevé sur un écran, et de voir dans le téléphone une sorte de dimanche de poche : un bout de nuit ouvrière qu'on emporterait partout avec soi et qu'on sortirait entre deux cours. Mais ce n'est pas la poésie qui émancipe ces ouvrieres, pas plus que la lecture ou le théâtre. Rancière le montre avec Gabriel Gauny, menuisier, qui pose du parquet dans un appartement bourgeois et s'arrête pour contempler la vue par la fenêtre. Au beau milieu de sa journée de travail, il s'approprie le regard désintéressé du propriétaire : un regard qui n'était pas censé appartenir à sa condition.

Ce qui compte, ce n'est pas la vue. C'est la place. Notre monde impose un ordre, que Rancière appelle « police » : un certain partage du sensible, qui distribue à chacune une place, un temps et des capacités. Depuis Platon, l'artisan n'a pas le temps d'être ailleurs qu'à son ouvrage. Gauny prend ce temps. Il prend un regard qu'on lui refusait. La subjectivation politique est une désidentification : ne plus coïncider avec la place qu'on nous assigne. Et vérifier par là une égalité des intelligences que l'ordre de ce monde passe son temps à nier.

Or c'est là que ça coince. L'ado le nez dans son téléphone n'est pas une figure qui déroge à sa place. C'est la place elle-même : sa définition sociale la plus banale. L'article discuté ici en est la preuve vivante. Le zombie à l'écran, c'est l'identité qu'on lui colle. Le monde ne lui refuse pas le scroll, il l'attend. Pire : il en vit (ou plutôt : certaines en vivent). Les dimanches de Gauny échappaient au patron ; le temps du doomscroll est la matière première d'une industrie entière. Le dimanche de poche est le lundi de quelqu'un d'autre.

Bien sûr, la police n'est pas toujours d'accord avec elle-même. L'une veut que tu regardes ton téléphone ; l'autre exige que tu écoutes ton prof désespéré parler de Molière ou de trigonométrie. À l'école, la place assignée est celle d'élève, et sortir son téléphone la transgresse : c'est un illégalisme minuscule. Mais on passe alors d'une identité assignée à une autre identité assignée. Ce n'est pas une désidentification, c'est un changement de guichet.

On aurait tort de croire qu'en confisquant aux lycéennes leurs téléphones, on a rendu la vue aux aveugles. Mais on aurait tort, à l'inverse, de croire qu'on les a privées d'un instrument d'émancipation : scroller, à lui seul, n'a jamais suffi à sortir de sa place. Ce qu'on leur a pris est plus discret, et plus précieux qu'il n'y paraît.

Le seul endroit où l'on n'est pas noté

Revenons à Saint-Denis. Ce que voient celleux qui scrollent là-bas, ce n'est pas un monde, mais deux. Il y a celui qui se définit en les excluant : le show à l'américaine et la chambre douillette du tuto ne leur réservent aucun rôle sur scène, et les placent en spectateurices de ce qui leur manque : du prestige, de la thune, des paillettes. Et puis il y a l'autre, où, d'une vidéo à l'autre, des gens de leur âge et de leur quartier parlent comme elleux et filment les mêmes cours de récré, les mêmes bus, les mêmes galères.

D'un côté comme de l'autre, pourtant, rien ne se passe comme prévu : on traduit, on détourne, on rejoue. C'est bien le spectateur de Rancière, celui qui compose son propre poème. Mais ce qui rend ce spectateur possible, ce n'est pas l'écran. C'est une condition très particulière de son usage : le droit de regarder de travers, sans que personne ne vienne redresser ton regard.

L'école, elle aussi, fait des élèves des spectateurs : spectateurs du savoir du maître. Mais c'est une position sous surveillance. On explique, puis on vérifie qu'on a été compris. Ce que l'élève a vu doit être restitué, justifié, évalué, rapporté à une grille de compétences. L'institution mesure en permanence l'écart entre ce qu'iel a compris et ce qu'iel aurait dû comprendre. C'est ce que Rancière, dans Le Maître ignorant, appelle l'abrutissement : l'explication, qui suppose l'incapacité de cellui à qui elle s'adresse, et confirme ainsi à chaque leçon l'inégalité qu'elle prétend combler. On n'a pas le droit de mal voir, ou de voir autrement.

Le téléphone, lui, ne corrige rien. On objectera qu'il compte tout : les vues, les likes, le Snapscore, les flammes qu'il faut entretenir chaque jour pour ne pas les voir s'éteindre. C'est vrai, et les copains comptent aussi : qui a liké, qui a vu sans répondre, qui a laissé s'éteindre la flamme. Mais l'algorithme mesure ton attention, pas ta compréhension. Il n'existe pas de bonne manière de regarder un tuto, pas de contresens possible sur un combat de MMA. On peut y être compté sans y être corrigé. L'algorithme se fout royalement de ce que tu comprends : il veut seulement que tu restes. C'est là le paradoxe. Cette indifférence ouvre un espace où l'on peut habiter la position de spectateur à sa façon, sans en rendre compte à personne. Ce que tu vois là-dedans ne regarde que toi : personne ne te le note, personne ne te l'explique.

N'en faisons pas pour autant un maître ignorant. Celui de Jacotot ne savait rien, mais il voulait tout : il exigeait que l'élève cherche, et lui demandait sans relâche ce qu'iel voyait, ce qu'iel en pensait, ce qu'iel en faisait. L'algorithme ne pose qu'une question, toujours la même : on continue ? Et il n'attend même pas la réponse. Sa seule pédagogie, c'est l'autoplay. Ce n'est pas un maître ignorant, c'est un maître qui s'en fout. Mais au cœur du pire dispositif de capture jamais inventé, c'est justement ce je-m'en-foutisme qui laisse, malgré lui, une place vide : celle où personne ne corrige.

Ce n'est pas encore une émancipation. C'est une disposition, parfois déjà un exercice, et elle se vit dans la place même qu'on t'assigne. Mais elle change tout au rapport à l'école. Quand on fait chaque jour l'expérience d'une appropriation qui se passe de validation, la grille scolaire cesse d'apparaître comme la nature même du savoir : les fiches, les compétences, « l'apprenant ». Elle apparaît pour ce qu'elle est : un régime particulier, et arbitraire, de distribution des capacités.

Voilà ce que l'interdiction a confisqué. Pas un divertissement, pas une drogue, pas une liberté : le seul endroit de la journée où l'on pouvait regarder sans être noté. Le dimanche de poche, c'était ça. Quelques heures par jour où l'école-prison ne décidait pas de ce que tu avais le droit de voir.

Édouard Geffray a cru bon d'arracher les images des cours de récré pour faire rentrer les élèves dans le « monde réel ». En leur signifiant qu'iels n'étaient pas là pour regarder mais pour apprendre, il leur a surtout rappelé, à chaque fouille de sac, que l'école entend tenir leur regard tout entier. Il a voulu remettre les spectateurs à leur place. Il leur a montré qu'on ne leur en laissait aucune.

Touch grass, les NPC !

L'ironie de l'histoire, c'est qu'à vouloir forcer les lycéennes à touch grass, le gouvernement les voit débouler en hordes sur le bitume. Et c'est là, pas sur l'écran, que commence l'émancipation au sens strict.

Car celleux qui prennent la rue sont des mineures, assignées à la place des « enfants ». Ce sont les sans-voix de la politique : on parle à leur place, et les ministres règlent le contenu de leurs poches et de leurs sacs. En prenant la parole publique, iels font exactement ce que Rancière appelle la politique : celleux qui ne comptaient pas se mettent à compter, et instituent, sans la demander à personne, la part des sans-part. Gauny regardait par la fenêtre du bourgeois ; les lycéennes occupent la chaussée du ministre.

Et iels ne viennent pas les mains vides. Du 6-7 aux battles d'aura, de Batman à Spider-Man, du Snap français à la course au wanted level, c'est tout un peuple de personnages qui pop. Des T-Rex gonflables, Mickey qui kalash au mortier, Super Mario qui jump dans les lacrymos. Tout ce qui faisait la navette entre les écrans et les cours de lycée a trouvé une nouvelle destination : la rue.

On aurait tort d'y voir la simple preuve que les écrans les ont colonisées. Dans la manif, les mèmes changent de statut. Les lycéennes reprennent l'identité qu'on leur colle (les gamins des écrans, les zombies, les NPC) et l'exhibent comme nom politique dans l'espace public. On les disait NPC, ces personnages non joueurs qui attendent dans le décor qu'on vienne leur parler : iels débarquent en Mario, en Spider-Man, en personnages principaux de leur propre partie. On les disait zombies : iels marchent en zombies, mais en cortège, et vers où iels l'ont décidé. Iels ne refusent pas l'étiquette, iels la portent si ostensiblement qu'elle devient un costume. Or un costume, ça se joue, et ça s'enlève : c'est le contraire d'une nature. C'est cela, se désidentifier : non pas fuir la place assignée, mais en rajouter jusqu'à la faire voir pour ce qu'elle est, une assignation. Le téléphone a fourni le répertoire, et jusqu'à la traînée de poudre ; mais c'est la rue qui en fait une politique.

Pendant ce temps, sur Snapchat, la police fait ses devoirs. Pour remonter les fils des blocus, des flics en civil se glissent dans les groupes et se font passer pour des lycéennes. Ils demandent l'air de rien des noms, des prénoms, l'heure du prochain blocage, dans ce qu'ils imaginent être la langue des jeunes : un argot d'adulte qui a révisé ses fiches. Même l'appli leur résiste. Il arrive que la localisation du message les trahisse, posée pile poil sur un commico. Captures d'écran, parodies : la police devient la risée des réseaux.

C'est le maître ignorant à l'envers. D'ordinaire, c'est l'élève qui doit prouver qu'iel a compris, et l'institution qui lui démontre, copie après copie, qu'iel n'a rien compris. Cette fois, c'est la police, au sens le plus littéral, qui passe l'examen. Elle doit restituer des codes qu'elle n'a jamais habités, et ce sont les lycéennes qui corrigent. Iels mesurent l'écart entre ce qu'elle a compris et ce qu'elle aurait dû comprendre, l'épinglent, le font circuler. Celleux qui passent leur temps à dire ce que sont les jeunes ne savent pas en imiter une cinq minutes. Pour une fois, la grille a changé de mains.

Demandez-leur pourquoi iels bloquent. Une lycéenne nous a répondu sans détour : parce que c'est marrant. Les revendications sont bien réelles, précisait-elle, et c'est bien dans des lycées croulants que tout a commencé. Mais elles ne pèsent pas partout du même poids, et ce qui a fait suivre les autres tient aussi à autre chose : à la solidarité avec les premiers lycées bloqués, à une envie de révolution qui couvait depuis longtemps, au plaisir de se retrouver, à celui de désobéir à celleux qu'on n'aime pas, à la joie d'arracher sur le temps des cours une journée enfin traversée par autre chose que l'ennui auquel elle était destinée.

Un adulte y verrait la preuve que le mouvement est vide. Nous choisissons d'y voir l'exact inverse. La politique ne tient pas toute entière dans une liste des revendications : elle commence quand on interrompt le partage ordinaire du temps. Les revendications disent ce qui ne va pas ; la joie de bloquer montre que l'ordre des journées n'a rien de naturel. Le blocus, c'est Gauny qui lève les yeux de son parquet : un dimanche pris en plein lundi.

Malgré la répression ignoble de la cuve à pisse Nuñez et sa meute, cette mobilisation est sans doute la plus drôle qu'il nous ait été donné de voir. Les imaginaires des mangas, des jeux vidéo et des mèmes débordent des écrans pour s'incarner au milieu des lacrymos, avec le second degré d'une génération qui n'a plus grand-chose à perdre. Un peu comme dans Sirāt, où l'on trouve encore l'énergie de danser sur la fin du monde et de rire dans le chaos.

Vous avez voulu assigner les lycéennes à la place des enfants, et pour ça, vous leur avez confisqué leur dimanche de poche. Bravo. Les voilà qui se le reprennent, en plus grand, en plein jour, IRL. Iels sont sublimes, et vous allez les prendre dans la gueule.

Distributed Gallery

21.10.2026 à 11:00

« Meeting nazi = meeting interdit ! »

dev

Archives des interruptions populaires des rassemblements fascistes (3/3)
27 juin 1978

- 19 octobre / , ,
Texte intégral (3563 mots)

Les 24 et 25 octobre prochain, le Rassemblement national tiendra son XIXe congrès à Orléans. Pour l'occasion, nous publions une série d'archives en trois dates et trois volets qui reviennent sur les interdictions militantes de meeting fascistes. Cette semaine, le 27 juin 1978, lorsque l'organisation fasciste parti des forces nouvelles (PFN) organise un meeting à la Mutualité à Paris dans le cadre d'une campagne rassemblement de différentes organisations fascistes européennes, l'Eurodroite.

Après le meeting chahuté du 21 juin 1973 (voir le deuxième volet de notre série), Ordre nouveau, dissous, fini par se recomposer en 1974 dans le PFN. À la fin des années 1970, les partis communistes de France, d'Espagne et d'Italie collaborent pour élaborer une doctrine prenant ses distances avec celles de l'URSS : l'eurocommunisme. Cette démarche provoque à l'extrême droite une volonté d'unification en réaction, en ayant en perspective les premières élections européennes. Des partis fascistes de France (le PFN), d'Espagne (Fuerza Nueva) et d'Italie (le MSI) travaillent ensemble à constituer… l'eurodroite ! Le congrès fondateur est à Rome en avril 1978, exactement au moment où Aldo Moro, le président du conseil Italien, est capturé par les brigades rouges.

En juin 1978, le PFN prévoit d'héberger un meeting de l'Eurodroite à Paris, à la Mutualité.
Une réaction antifasciste s'organise en demandant son interdiction mais le spectre du 21 juin 1973 et de sa violence est dans toutes les têtes. Les organisations de gauche (dont le PCF, le PS et le PSU), cette fois, appellent à un rassemblement, une partie des organisations révolutionnaires, comme la LCR, s'y associent. La stratégie est celle du front commun, avec un appel à une large manifestation tout de même scindée en deux qui ne cherche pas physiquement à interdire le meeting. Près de 4000 flics sont mobilisés pour protéger les fascistes.

Des groupes autonomes et quelques organisations révolutionnaires tentent d'accéder à La Mutualité sans parvenir à renverser le rapport de force.

En 1979, les premières élections européennes sont un véritable échec pour l'eurodroite. En France, le PFN, dont la liste est dirigé par Jean-Louis Tixier-Vignancourt, un collaborateur député poujadiste passé par le gaullisme puis revenu à l'extrême droite, n'obtient que 1,3 % des votes.

Archive 1 : « Le meeting nazi doit être interdit ! »

L'Étincelle, no 74, 25 juin 1978

Trois organisations fascistes européennes, le PFN, Fuerza Nueva (Espagne) et le MSI (Italie) ont annoncé leur décision de tenir un meeting à Paris, le 27 juin, « contre le terrorrisme ». Cette réunionoù doivent se produire les « furhers » des trois organisations, se tient dans le cadre de la préparation des futures élections européennes. C'est dans cette perspective qu'elles avaient créé, à Rome, il y a quelques semaines, un cartel européen ; « l'eurodroite ».

Car les trois principaux mouvements néo-fascistes d'Europe (si l'on excepte le NPD Allemand que l'on n'a pas invité par soucis de respectabilité) ont décidé de faire des prochaines élections européennes, leur thème principal de campagne. Pour cela, ils cherchent à se donner un aspect respectable. Dans ce souci, le PFN a choisi de prendre comme tête de liste pour ses candidats, Tixier-Vignacourt, ancien secrétaire d'État de Pétain, dans le but de s'attirer les faveurs des notabilités d'extrême droite.

Pourtant, derrière les volonté de respectabilité et leur proclamation démocratique, les buts et les méthodes des fascistes européens n'ont pas changé.

Les héritiers du Duce

Le MSI (mouvement social italien), s'est proclame, dès ses origines, comme un parti fasciste. Créé le 26 décembre 1946, dans l'appartement d'Arturo Michelini, ancien vice-président de la fédération fasciste de l'Urbe, ses statuts précisent qu'il est basé « sur le fascisme révolutionnaire de 1919 et sur les 18 points du manifeste de Vérone. »
Même son sigle traduit, on ne peut mieux, la filiation du MSI. La flamme aux couleurs italiennes, jaillissant d'un catafalque, représente la pérénnité de l'idée de l'idée jaillissant de la dépouille du Duce.
En 1972, lançant la « droite nationale », qui devait fournir une façade respectable au MSI, Almirante s'écriait : « si l'État est absent ou inefficace, c'est à la droite nationale qu'incombe de devoir de choc contre les subversifs de l'extrême gauche ».
Les groupes fascistes et notamment le MSI sont en effet impliqués dans des dizaines de meurtres et d'attentats. L'un des derniers en date étant l'assassinat d'un militant du PCI par le député MSI Sandro Saccucci. Un certain nombre d'éléments du MSI ont impliqués dans la « stratégie de la tension », stratégie de la provocation destinée à créer en Italie un climat propice à l'instauration d'un pouvoir fort. Qui peut nier aujourd'hui les liens puissants qui unissaient certains secteurs de l'appareil d'État italien et les fascistes ? On en eut l'illustration quand, en 1972, on vit de nombreux officiers supérieurs — tels l'ancien commandant du Centre Méditerranée de l'OTAN, l'amiral Birindelli — se présenter sur les listes MSI.

Les assassins d'Atocha

Dans leur stratégie de la provocation, les fascistes italiens avaient des ramifications internationales (avec le Portugal de Caetano, L'Espagne de Franco, la Grèce des colonels). Le groupe espagnol Fuerza Nueva, du député Blas Pinar, ancien combattant de la guerre civile, n'est pas en reste sur ses collègues italiens. On a vu, à plusieurs reprises, ses troupes de choc ratonner les rues de plusieurs grandes villes ou attaquer les locaux d'organisations de gauche. L'un des protagonistes de la tuerie d'Atocha (attentat contre un cabinet d'avocats des commissions ouvrières en 1976), Carlos Garcia Julia, est membre de Fuerza Nueva.
Par ailleurs, FN collabore avec le CEDADE (Cercle espagnol des amis de l'Europe), organisme nazi, créé par d'anciens volontaires du Front de l'Est, dont l'un des piliers fut Otto Skorzeny (ancien chef des commandos hitlériens « Friedenthal »). Le CEDADE est affilié au Nouvel ordre européen, dont le congrès rassembla le 5 avril 1969 toutes les organisations fascistes d'Europe. Nombreux sont les membres de cette secte nazie qui militent à Fuerza Nueva.
Ajoutons que FN, n'entretient pas, en France de liens qu'avec le seul PFN. Il est aussi lié à la CFT et aux réseaux Foccart (patron occulte des SAC). C'est l'un des lieutenants de Blas Pinar, Enrique Valarte, qui a assuré la liaison avec des responsables des réseaux Foccart.

Attentats en tout genres

L'un de ceux qui organisaient ces contacts se nomme Pino Rauti, ancien chef du groupe terroriste Ordine Nuovo, inculpé en 1972 pour complicité dans les attentats et mystérieusement blanchi par la suite. C'est le même Rauti, qui voit son influence se renforcer au sein du MSI, après la scission de 1977, où 17 parlementaires (les plus modérés — sic ! —) décidèrent de fonder Démocratie nationale.
Ce sont aussi des éléments du MSI que l'on retrouve impliqués dans une stratégie de provocation à l'échelle européenne. Ainsi, l'un des plus actifs dans les récents attentats en Espagne se nomme Stefano Delle Chiaie, qui s'est enfui d'Italie, à la suite des attentats de 1969.

Les nostalgiques du pétainisme

Point n'est besoin de parler longuement du PFN français. Les lecteurs de L'Étincelle savent à quoi s'en tenir avec les héritiers d'Ordre nouveau. Personne n'a oublié que les auteurs du rapt Hazan étaient membres du PFN et que l'un d'eux, Mischini, était l'un des responsables de la liaison avec le MSI. Personne n'a oublié que des militants du PFN combattirent aux côtés des phalangistes au Liban. Personne n'a oublié les attentats du GIN (groupe d'intervention nationaliste) et dont chacun sait maintenant que les auteurs étaient « proches » du PFN.
Les nazillons français veulent aujourd'hui faire peau neuve, remplacer les casques et les matraques par le complet veston. Pourtant, le passé des dirigeants du PFN ne peut laisser aucune illusion sur les intentions de ce groupe en mal de respectabilité. Qu'il s'agisse de Rolant Gaucher ancien du Rassemblant national populaire de Marcel Déat, d'Alain Robert et de Gauchon, anciens dirigeants d'Ordre nouveau), de Dupuy de Méry, ancien du SO d'Ordre nouveau et toujours en quêtes de place de chef (il vient de passer du secrétariat du mouvement de Furnon au Bureau politique du PFN), tous ces hommes ont à leur actif, des années de propagande raciste et de provocation contre le mouvement ouvrier.

Pas de nazis à Paris !

Oui, le meeting du 27 juin est une provocation. Derrière le sigle de l'Eurodroite se cachent des forces qui ont collaboré aux pires actes contre les travailleurs. Le visage « design » que veut se donner l'extrême droite ne peut cacher la couleur brune de ses drapeaux, son idéologie raciste, antisémite, sa haine du mouvement ouvrier.
Aujourd'hui les groupes fascistes ne représentent pas une menace immédiate, néanmoins la bourgeoisie peut s'en servir en tant que forces de provocations contre les travailleurs, car ces SS charognards sont toujours à l'affût de meurtres et attentats contre tout ceux qui luttent.
Nazis, nazillons, fascistes, extrême droite : quelle que soit l'étiquette qu'on leur colle, notre haine reste la même ; leur existence est une continuelle insulte, une continuelle provocation à la vie et aux libertés des peuples ;
Nous ne pouvons pas laisser parader cette vermine le [27] juin, nous ne devons pas tolérer l'expression de cette internationale fasciste.
Tout doit être mis en œuvre pour que ce meeting ne se tienne pas. Pas de nazis à Paris !

Louis Vernon

Archive 2 : « Les attentats depuis un an »

Rouge, no 683, 27 juin 1978

3/6/1977 : attentat contre le foyer chilien de Fontenay-sous-Bois, revendiqué par le groupe Hermann Gœring.
4/6/1977 : assassinat du gréviste CGT Pierre Maître à Reims par un commando appartenant à la CFT.
5/6/1977 : attentat contre l'avocat algérien Assouline.
15/7/1977 : attentat contre les locaux du MRAP signé Groupe Joachim Peiper.
4/11/1977 : attaque contre le consulat général d'Algérie du Front national de la jeunesse.
28/11/1977 : attentat du GIN contre Air-Algérie.
2/12/1877 : Laïd Sebaï, gardien de l'Amicale des Algériens en Europe, est assassiné de 10 balles de 11,43 par un commando de trois hommes. L'attentat est revendiqué par les commandos Delta. C'est le 71e Algérien assassiné en France en six ans.
4/12/1977 : appel à une manifestation « contre la puissance juive » à Marseille, interdite.
Décembre 1977-janvier 1978 : inscriptions antisémites à Dijon et menaces téléphoniques de la « section francaise d'Odessa International » (organisation des filières d'évasion des anciens SS), « décidée à condamner à mort certains membres de la juiverie dijonnaise » (sic).
11/12/1977 : attentat contre le foyer Sonacotra de Strasbourg revendiqué par les commandos Delta. « Elsa » une revue autonomiste fasciste alsacienne publie sous la plume du Dr lffrig : « Je vous donne les conseils suivants : qu'on brûle leurs synagogues et leurs écoles et s'il en reste quelque chose qu'on mette des pierres et de la terre, pour qu'on ne voie plus rien d'eux. »
5/1/1978 : inscriptions au lycée Gérard-de-Nerval de Luzarches « À bas la dictature judéo-marxistes, Arabes et communistes hors de France, Arabes et Juifs tous égaux devant les fours », signé GAJ-Ordre nouveau.
6/1/1978 : dans « le Dauphiné libéré », Robert Mosnier, président de la Chambre des métiers de Grenoble, publie une lettre à la mairie :
« Doit-on céder Grenoble aux Algériens ? » et demande à la municipalité PS ce qu'elle compte faire contre l'invasion étrangère dans la ville, concluant : « Que peuvent faire les commerçants contre cette invasion ? Il faut faire dégager les trottoirs pour une libre et honnête circulation. Je vous demande de prendre une décision. S'il en était autrement, nous n'hésiterions pas à passer à l'action. »

10/1/1978 : 60 coups de feu contre un foyer Sonacotra de Nice, revendiqué par le club Charles Martel.
27/1/1978 : Gérard Grosset, accusé du meurtre d'un Algérien Elaïd Djenati est acquitté par la cour d' assises de la Creuse. Le 11/12/1976, Grosset, qui avait eu une altercation avec Djenatti, était aller chercher chez lui une winchester et était revenu abattre Djenatti. Légitime défense ont estimé les jurés.
11/3/1978 : attentat à Toulon contre les locaux de l'Amicale des Algériens revendiqué par les commandos Delta. Deux arrestations : un mineur de 14 ans et Raymond Goudard.
4/5/1978 : assassinat d'Henri Curiel, en tant que « militant de la cause arabe », revendiqué par les commandos Delta. Le pistolet de 11,43 qui a abattu Curiel est le même que celui qui a servi pour l'assassinat de Laïd Sebaï.
26/5/1978 : attaque des locaux de « Jeune Afrique » à Paris par un commando de 20 personnes ; plusieurs personnes blessées dont un journaliste qui restera plusieurs jours dans le coma.
15/6/1978 : 10 militaires du 1er RMP de Tarbes ratonnent à Paimpol des Noirs en les traitant de « sales nègres du Zaïre ».

Archive 3 :« 15000 antifascistes dans les rues de Paris »

Rouge, no 285, 29 juin 1978

La riposte unitaire s'est déroulée pendant que plusieurs milliers de policiers protégeaient le meeting nazi.
Près de la moitié de la manifestation derrière les banderoles de l'extrême gauche.

Plus de 15 000 personnes ont répondu à l'appel de toutes les organisations ouvrières de Paris et ont participé à la manifestation antifasciste de la place d'Italie à la gare Montparnasse. Vu la force de ces organisations, ce chiffre peut paraître faible, mais il représente l'état de la manifestation des travailleurs. La campagne contre ce meeting a été mené en grande partie par l'extrême gauche et c'est l'écho qu'elle a rencontré qui a forcé les organisations réformistes à accepter, dans les derniers jours, le projet de manifestation.

Depuis des années, le PC et le PS ont abandonné toutes les traditions de lutte antifasciste, ils n'ont pas bougé le 21 juin 1973 contre le meeting raciste d'Ordre nouveau, ils n'organisent pas l'autodéfense contre les agressions de la CFT. Dès lors, il n'était pas étonnant de constater qu'hier soir à Paris, le cortège de l'extrême gauche, où Lutte ouvrière brillait par son absence, représentait plus de la moitié de la manifestation.

Ces faits étant rappelés, cette démonstration représente un succès. Son caractère unitaire est un tremplin qui va permettre de faire de la lute antifasciste une lutte de masse, une lutte de tous les travailleurs.

Certes, le meeting nazi a eu lieu, regroupant à peine 2000 personnes sous la protection de milliers de policiers. La mobilisation et la politique des grandes organisations ouvrières n'ont pas permis de l'empêcher. Il s'agit maintenant, partout où nous travaillons, de montrer le danger que représente ces groupes fascistes, de dénoncer et d'expliquer le soutien qu'ils reçoivent du pouvoir, de promouvoir dans l'unité toutes les initiatives d'autodéfense contre leurs agressions. Le fascisme n'est pas un courant politique avec lequel on débat, il faut l'écraser.

Enfin, nul doute que bon nombre de militants du PC s'interrogeront sur les exclusives lancées par leur parti contre la moitié de la manifestation, comme si au Chili et en Argentine, les fascistes faisaient le tri entre les militants trotskystes, socialistes ou communistes.

La mobilisation policière était impressionnante : plusieurs milliers de flics, CRS et gendarmes mobiles bouclaient le quartier de la Mutualité. Place Maubert, ils sont regroupés par paquets de 15 ou 20. Au départ de la manifestation, et tout le long du cortège, les forces de police sont placées en évidence. À Montparnasse, plusieurs dizaines de cars placés en quinconce et des groupes de gardes mobiles bloquaient toute entrée sur la place.

15 000 à 20 000 personnes se sont retrouvées en fin d'après-midi place d'Italie à l'appel de plusieurs organisations ouvrières et démocratiques (PS, PC, CFDT, CGT, Ligue des droits de l'homme, etc. ) et des organisations d'extrême gauche (LCR. OCT, CCA, OCI, PCR, PCMLF). La manifestation se divisait en deux parties à peu égales.

A 18 h 45, le cortège démarre. En tête, ont pris place des femmes distribuant un tract signé « Des femmes du mouvement réunies en assemblée générale le 26 juin ». Elles avaient décidé de ne pas s'intégrer au cortège et précédaient la manifestation « officielle » de quelques dizaines de mètres. Celle-ci est introduite par les dirigeants des fédérations parisiennes du PC et du PS ainsi que les responsables syndicaux de la région parisienne, des dirigeants d'associations d'anciens combattants et de la Ligue des droits de l'homme. Le service d'ordre de la manifestation est assuré essentiellement par la CGT.

La majorité du cortège des organisations traditionnelles est dominée par des sections CGT et des sections du PCF. Ils crient : « Le fascisme ne passera pas ! » Un très mince cortège CFDT – quelques centaines ! - ajoute : « Barre, Giscard, Chirac, complices des fascistes ! ». « Union, action contre les nazillons ! ».

Plusieurs centaines de militants du Parti socialiste sont regroupés à la queue de cette première partie de la manifestation précédés par les élus socialistes à la mairie de Paris, drapés de leur écharpe tricolore.

Le cortège des organisation d'extrême gauche est ouvert par la Ligue communiste révolutionnaire qui rassemble plusieurs milliers de personnes aux cris de « A bas les assassins du mouvement ouvrier ». « Contre les tueurs d'immigrés et les agresseurs du mouvement ouvrier , mobilisation dans l'unité »,« Ils ont tué Pierre Maître, assassiné Curiel, autodéfense ouvrière ! ». « Contre les fascistes et les agresseurs, unité et mobilisation ».

Derrière, prennent placent successivement, plusieurs centaines de militants de l'OCT, des CCA et de l'OCI, puis les organisations marxistes-léninistes et enfin quelques groupes d'« autonomes » en queue de manifestation.

Ceux-ci provoqueront quelques incidents, notamment vers 19 h 15 sur le boulevard Saint-Jacques au niveau de la rue de la Santé. Un coktail Molotov est lancé contre les flics qui répondent immédiatement par des lacrymogènes.

Malgré un début de panique, le service d'ordre de la manifestation évite que l'incident aille plus loin.
A plusieurs reprises, des petits groupes de ces « autonomes » ont tenté sans succès d'emmener des manifestants vers la Mutualité.

La tête de la manifestation arrive place Montparnasse aux environs de 20 h. La dispersion aura lieu à quelques centaines de mètres sans incident notable.


19 h 30. Aux environs de la place Maubert, c'est Paranoïa-City. Des policiers partout ; ils encerclent la Mutualité, stationnent rue Monge, rue des Ecoles, un peu plus loin place du Panthéon.
Aux coins des rues, des groupes de fascistes flairent le vent, dévisagent des passants. Tout ce qui est jeune se regarde. Fachos ? Gauchos ? les genres vestimentaires se sont un peu mélangés, difficile de dire. Quelques crânes rasés et des « ray-bans » ( ce sont des lunettes) font parfois la différence.
On attend un incident. 20 h 30, le meeting commence. la place devant la Mutualité, se vide un peu, les journalistes mettent leurs brassards. le Cavelier, traîne-savate du SAC et du PFN est là, devisant, relax, avec des flics. Il est chez lui.
21 h 20. On signale un rassemblement d'une centaine de personnes au bas de la rue des Ecoles, juste devant Jussieu. les flics font mouvement. Quelques jets de pierres, cavalcades de gens qui se dispersent alors que les CRS tentent une petite charge. Ils reviennent en ramenant cinq « prises de guerre » : cinq personnes qui sont promptement fouillées sous le flash des photographes. Elles n'ont rien sur elles. Sans doute leur « allure » ...À 22 h, les flics stationnent toujours sur le carrefour qui fait l'angle entre la rue Cardinal-lemoine et la rue Jussieu. On attend alors que le meeting se déroule.
Devant la Mutualité, une centaine de motos de dispersion remontent la rue Monge.

21.10.2026 à 10:46

ZONE 2026

dev
Texte intégral (1979 mots)

En 1913, Apollinaire ouvrait Alcools avec « Zone », qui commençait par « À la fin tu es las de ce monde ancien » et s'achevait sur « Adieu Adieu / Soleil cou coupé ». Cent treize ans plus tard, « Zone 2026 » s'empare de ce monument de la poésie française à la manière des casseurs. Écrit à chaud autour du 17 octobre, le poème traverse dix années de macronisme, des Gilets jaunes aux blocus lycéens, en mêlant colère, souvenirs et joie.

Wallah ce monde j'en peux plus frère

Tour Eiffel nique ta mère

Leurs monuments aux morts, c'est dead

Brûlez leurs Tesla et leurs SUV 2mer2
Eux qui se croient au temps des croisés
Qui comptent les enfants morts en contrats de Rafale

Prêts à grand remplacer la joie par des bombes
La France de la start-up nation pue la naphtaline
Tous ces vieux qui boivent CNews toute honte bue
Qui regrettent une France qu'ils n'ont pas connue
Le maréchal leur souhaite une bonne nuit
La poésie de ce monde n'est plus très réjouissante
Mieux vaut regarder un TikTok de lycéen
Il y a des dinosaures qui dansent dans la foule

Les lives de blocus font des millions de vues
J'ai vu hier un vieux sur un scooter PMR
Suivi par une liesse de lycéens en folie
Des images qu'on ne voit pas – Trotro aux infos !
Sur les plateaux ils ont tous des costumes
Qui porte des costumes dans la vraie vie ?
Je veux voir un gamin en Under Amour cagoulé
Balancer des pétards sur l'Élysée

Du lundi matin au samedi soir on n'en peut plus gros
Dans le RER on voyage en classe animale
Au lycée on nous demande notre carte d'identité
La sonnerie a été remplacée par les sirènes de keufs
Des cochons sans RIO se promènent dans les rues
Liberté Égalité Fraternité brille au fronton des mairies
On choisit ses mots pour ne pas faire de vagues
Radio Mille Collines est partout sur les ondes
Voici que les conscrits ont moins de dix-huit ans
Ton père ne te parle plus ou tu ne parles plus à ton père
Tu es très impie quand tu es seul avec ton VPN
Tu n'aimes rien tant que les pompes de l'Élysée
Il est sept heures l'orage est dehors et tu bois une Duckpin
Tu regardes L'Époque de Mathieu Bareyre
La veille du 17 octobre 2026
Tu espères que demain entrera dans les manuels
Autrement que le 17 octobre 1961
Quelle hâte de quitter l'époque contemporaine

Les fleurs de lys poussent dans les commicos
C'est la torche d'un tel qui enflamme la Bastille
C'est Bally le héros qu'on appelle monsieur le maire
C'est l'arbre qu'on coupe pour construire l'A-69
C'est le castor qu'on expulse lui l'espèce protégée
C'est l'étoile de David peinte sur un bulldozer
Ce sont des colons qui prient sur les terres qu'ils ont prises
C'est Mahomet qui scrolle les news sur son tel
Il fait défiler les noms d'enfants avec son pouce
Mohamed est sur la liste
Enfants du siècle plus personne ne sait à quel saint se vouer
Dans tous les pays ça n'en peut plus de finir
Des satellites dans l'espace privatisent la lumière
Les moustiques sont morts voici l'ère des drones
Qui piquent des écoles et des parcs pour enfants
Ils disent que c'était un accident
Ils crient que les lycéens sont des hordes barbares
Nahel est mort Eden ne peut plus parler Maël ne voit plus que d'un œil
Leurs visages passent sur les feeds
On connaît leurs prénoms mais pas ceux qui ont tiré
Les mortiers d'artifice fleurissent sur les condés
Ces hommes en bleu ne reconnaissent plus leurs fils
Des LBD rencontrent des mâchoires et des dents à 340 km/h
Les colombes ont les yeux rouges
Dans les rues des nuages de fumée
Lacrymo à tire-d'aile sur un air de blues
La BAC et la BRAV-M se prennent pour des hommes
Au-dessus de Paris les oiseaux cherchent les saisons
Ils viennent boire aux bouches des canons à eau
Le colibri bat des ailes devant le micro de Frontières
L'aigle débarque en jet privé
Des essaims de bots infestent les commentaires
Et combien de pigeons y a-t-il dans Paris
Ils couvent des œufs dans les casques de la garde républicaine
Des mouettes se disputent un kebab sur les quais de Seine
Les sirènes ont appris à chanter avec Auto-Tune
Un paon traverse Paris en faisant la roue arrière
Et des Dracaufeu s'envolent au passage d'un Tmax

Maintenant tu marches dans Panam multiplié par la foule
Des stories te parviennent des posts que tu déroules
L'amour de tous ces gens te desserre le gosier
Si tu vivais dans le présent tu t'allongerais sur l'herbe
Vous n'avez plus le temps de connaître l'ennui
Ils se moquent de vous puis vous demandent de lever la main
Ils comptent les mains levées un seul doigt est tendu
Le ministre a convoqué les représentants des doigts
Il leur promet une place autour de la table

Aujourd'hui tu reviens dans Paris les années ont passé sans passer
C'était tes vingt ans son premier quinquennat
Les gilets jaunes remontaient les Champs-Élysées
Tu as connu cette avenue avec des vitrines et sans
Notre-Dame a brûlé un soir devant toi
Ils ont confiné le printemps les cerises et les fleurs
Lui dit n'avoir jamais été adolescent et toi tu as déjà vécu cent ans
Des amis ont des enfants d'autres voient grandir ceux qu'ils n'ont pas eus
C'est toujours près de nous ces images qui fanent
Maintenant tu es au bord de la Méditerranée dans une story
Sous les citronniers chacun vit sa meilleure vie
Tu connais les vacances de gens dont tu as oublié le prénom
Tes amis sont à Montpellier à Montreuil d'autres à Marrakech
Vous vous écrivez « Faut trop qu'on se voie »
Et chaque fois vous le pensez vraiment

Tu es dans la salle d'escalade
Tu te sens dans ton élément magnésie sur les mains
Et tu observes au lieu d'écrire des lignes de prose
Le grimpeur qui tremble sur une prise rose
Les romanciers vendent leurs méthodes pour changer
Tu étais un de ces ados en manque de confiance
Tu ressembles à un pastiche de toi-même
Tu lâches la prise et te jettes dans le vide
Tu avances depuis dans ta vie en tombant
En dévalant les échecs et les nuits en regardant
Des champignons pousser au milieu du salon

Te voici à Médicis au milieu des jardins

Te voici sur le mont Palatin jugé par des statues en ruines

Te voici à Paris on te remercie de ton intérêt

Te voici sous un pont à investir dans ton avenir
Les Champs-Élysées sont interdits aux gens qui veulent y marcher
Je me souviens d'un jour où des CRS m'ont menacé de mort
Combien ont été en GAV

Tu as traversé des frontières et changé plusieurs fois de vie
Avant de voir tes parents vieillir sur des écrans
Tu sais mieux aimer aujourd'hui qu'à vingt ans
Tu as passé tant de temps à attendre d'avoir du temps
Tu as rempli des dossiers pour avoir le droit de rester quelque part
Tu ne sais toujours pas dans quel pays tu vivras l'année prochaine

Tu regardes ces lycéens tu as de nouveau dix-sept ans
Ils ne demandent plus la permission de changer le monde
Ils rient si fort qu'on n'entend plus les ordres au mégaphone
Des trompettistes jouent debout sur les conteneurs verts
Tu retrouves les rues où tu as dansé et celles où tu as couru

Tu as vu des migrants grandir les pieds dans la boue
Ils dorment porte de la Chapelle à deux pas des hôtels
On voit les bidonvilles quand on roule sur le périph
Les voitures passent si près qu'elles font trembler les tentes

Tu es debout devant un comptoir qui colle aux manches
Tu prends une pinte à sept euros parmi les étudiants
Tu les regardes s'aimer comme on s'aimait avant
Sans argent pour partir et sans savoir rester
Il y a des baisers auxquels tu repenses dix ans plus tard
Tu as une tendresse immense pour les rendez-vous manqués
Les dealers t'envoient sur WhatsApp les prix de la soirée
La nuit te fait peur tu l'aimes et tu l'évites
Tu connais trop bien les lendemains de cuite
Tu as déjà dit trois fois que tu rentrais
Tu marches vers chez toi tu voudrais pouvoir t'en passer
Tu voudrais dormir sans lui mais il veille près de l'oreiller
Il contient les visages des vivants et les voix des morts
Tu le retournes pour ne plus voir la lumière

Odieu odieu
Jupiter cou coupé

Jupollinaire

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