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31.03.2025 à 15:26

oXni - Super Cheuri

dev
Texte intégral (907 mots)

Si vous suivez de près lundimatin, vous connaissez déjà oXni. Elle avait médusé le public lors de l'une de nos soirées (elle s'appelait alors Oxytocine) et nous l'avions même invité à venir chanter dans nos bureaux pour ce lundisoir musical exceptionnel. Ce mardi 1 avril sort son nouveau et prochain tubes, Super cheuri, voici le clip.

Les supercheuris sont fous
Ils ont déjà tout
Ils veulent plus que tout
Ils laissent les restes
Tu lèches les miettes
Et ils s'en foutent

Il disent « ceci sont mes sous »
Mettent le monde sans dessus dessous
Te bouffent comme un saucisson
Et te laisse rien du tout

Dents acérées
Cul serré
Rentier
Sans pitié
Le Monde entier
qu'il a pillé
Et prêt à plier
Sous ses pieds

Un Dynamique jeune PDG
Un Dynastique p'tit héritier

Quand SUPER CHEURI fait pipi
Dis merci
Ouvre tes papilles
Si SUPER CHEURI veut un rein
Donne le tien
C'est pour ton bien
Quand SUPER CHEURI à la dale
Sacrifie
ton Animal
Si SUPER CHEURI fait pipi
Dieu merci
Il te béni

Non mais cachez
Moi cette misère
Ça va entacher mes affaires
Entretuez-vous à la guerre
Moi j'suis calé dans mon bunker
L'envers
d'leur paradis
Bancaire
L'enfer
La maladie
Super
Niquer des mers
Niquer des terres

Tu veux d'la thune ?
T'as qu'à t'en acheter
J'vends planète A
À moi planète B
Apocalypse
Ton ticket d'entrée
Soirée VIP
Carré héritier

Tu veux d'la thune ?
Ben fout toi un costard
Traverse la rue
Ou piques à tes dar'
Accumule les dollars

Quand SUPER CHEURI fait pipi
Dis merci
Ouvre tes papilles
Si SUPER CHEURI veut un rein
Donne le tien
C'est pour ton bien
Quand SUPER CHEURI à la dale
Sacrifie
ton Animal
Si SUPER CHEURI fait pipi
Dieu merci
Il te béni

Quand SUPER CHEURI fait pipi
Dis merci
Ouvre tes papilles
Si SUPER CHEURI veut un rein
Donne le tien
C'est pour ton bien
Quand SUPER CHEURI à la dale
Sacrifie
ton Animal
Si SUPER CHEURI fait pipi
Dieu merci
Il te béni

L'argent magique
L'argent ruisselle
C'est génétique
Ça tombe du ciel
En liasse du fric
Du fric virtuel
Jusqu'à s'offrir
Vie éternelle

L'argent qui pleut
Comme la pisse
Celui qu'on veut
L'or le vice
L'argent qui pu
Comme la peste
Celui qui tue
Les gens qui restent

Haut du haut d'l'organigramme
Life style de style haut de game
Cocaine au kilograme
Pique pique force de travail
nique nique acquis social
Para-para dis
Para-para-para dis
Fiscal

Quand SUPER CHEURI fait pipi
Dis merci
Ouvre tes papilles
Si SUPER CHEURI veut un rein
Donne le tien
C'est pour ton bien
Quand SUPER CHEURI à la dale
Sacrifie
ton Animal
Si SUPER CHEURI fait pipi
Dieu merci
Il te béni

31.03.2025 à 14:58

Pour que tout ne finisse pas en tombola

dev

Réponse d'un parent gentil à une enseignante cynique

- 31 mars / , ,
Texte intégral (1451 mots)

La semaine dernière, nous publiions une lettre ouverte aux parents d'élèves contre les tombolas et le financement public des écoles privées (et vice-versa). Les polémiques dans nos pages ne se déclenchant pas toujours là où on les attend, une lectrice a souhaité y répondre pour rappeler que si l'école publique et égalitaire est un mythe, l'école et ses atours peuvent néanmoins être des lieux depuis lesquels s'organiser, en tombola ou pas.

Bonjour Enseignante cynique,

Merci pour tes articles dans lundimatin. Ils sont drôles – ça n'est pas rien – et me préparent à affronter le long parcours de mes enfants, tout juste en élémentaire, jusqu'à parcoursup. Cela dit j'ai toujours ressenti comme une légère gêne en les lisant : pas de soucis avec le fait de tourner en ridicule le néo-management appliqué à l'éducation nationale, mais un petit doute sur ce qui constituerait le modèle positif. Est-ce qu'on en est vraiment réduit à l'alternative entre, d'un côté, la gestion libérale par la compétence et, de l'autre, l'Autorité du Maître qui irradie ses élèves de son savoir descendant ? Je n'ai pas de problème particulier avec l'autorité, ou disons que je préfère quand elle est assumée que camouflée, mais il me semble que bien des courants pédagogiques ont travaillé en profondeur ces questions, avec des remises en cause assez fortes du modèle Education Nationale « à l'ancienne » (avant le tournant libéral), sans être pour autant des suppôts du grand-capital managérial. Bref.

Si je te réponds précisément cette semaine, ce n'est pas pour parler pédagogie, mais investissement des parents d'élèves dans la vie de l'école. Et pour te dire sincèrement, comme tu m'y invites, ce qu'il y a de contestable dans ce que tu as écris dans ton dernier article. Je parle depuis mon expérience (je ne sais plus, on peut dire expérience ? Je suis tout à fait disposé à résister aux offensives linguistiques du néo-management, mais j'ai parfois du mal à suivre la liste des mots à proscrire) : parent d'élèves d'une école maternelle/élémentaire publique socialement assez mixte d'une métropole de gauche. On n'a pas vraiment de Jules-Henri dans l'effectif, et le Lidl du quartier vend des carottes bio – débrouille toi avec ça. Et une tombola pour la fête de l'école, cela va sans dire.

Je ne tiens pas plus que ça à la tombola, en plus on ne fait même pas miroiter aux gosses de gagner un beau vélo jaune de riche ;à peine quelques lots récupérés parmi les familles ou les commerçants du quartier – et je n'ai pas l'impression de vendre pour autant l'école aux intérêts privés, on parle de la boulangerie, pas d'un fonds de pension. Par contre je suis convaincu qu'il se passe quelque chose d'intéressant quand les parents (en lien avec les enseignants et le périscolaire) s'organisent pour contribuer à la vie de l'école (y compris financièrement). Ça me va de payer des impôts, mais je n'aime pas l'idée que ma contribution « citoyenne » se limite à ça et à choisir mes représentants à échéance plus ou moins régulière, en attendant qu'ils décident à qui et à quoi attribuer l'argent, justement. Désolé pour mon sens limité du « service public », mais j'y vois trop souvent une délégation de pouvoir à une grosse machine bureaucratique. Je tiens à avoir mon mot à dire, en tant que parent, sur le fonctionnement de l'école. En tant que contribuable, ça me semble plus délicat (as-tu vu « Une guerre civile, Elisabethtown, USA », le documentaire sur les élections pour la commission scolaire en Pennsylvanie ? C'est plein de contribuables trumpistes qui pensent devoir donner leur avis sur l'école, au prétexte qu'ils la financent, justement). Contribuer directement à la vie de l'école me semble un bien meilleur vecteur de légitimité.

Et tu devrais savoir une chose (voilà un bon vieux savoir) : ton service public, il s'est en grande partie construit sur la solidarité auto-organisée. Les mutuelles ouvrières, les cours du soir ou les bureaux de placement dans les bourses du travail : c'était là avant la sécu, le compte de formation professionnel ou l'ANPE (bon ok, je t'accorde que Ferry avait instauré l'école laïque et gratuite avant que le mouvement ouvrier ne se dote des moyens d'éduquer massivement lui-même ses enfants). On peut d'ailleurs, en forçant un peu, retourner l'argument que tu opposes à ce que tu appelles la « charité » : le service public est venu pérenniser un ordre inégalitaire, en court-circuitant l'auto-organisation prolétarienne là où elle menaçait de le faire tomber.

J'ai bien conscience que la FCPE n'est pas la fédération des bourses du travail de 1902, et qu'on ne menace pas grand-chose avec nos événements festifs pour animer l'école et (parfois) récolter quelques sous. Mais le peu d'espaces qui restent de rencontres et d'organisation à l'échelle d'un quartier, il faut les chérir, pas les tourner en dérision. C'est sur eux que reposent les possibilités d'un soutien à une grève d'ASEM, ou l'accueil des familles exilées (à moins que ça aussi ce soit de la charité de mauvais aloi ?).
Ah oui : il y a bien d'autres espaces que l'école où on paie pour quelque chose qui est déjà à nous : n'importe quelle aventure collective (j'ai failli écrire initiative !) qui ne cherche pas à être appointée par un ministère fonctionne de la sorte. Soirée de soutien où on paie la bière au double du prix où on vient de l'acheter au supermarché, vente de t-shirt, travail collectif pour payer le loyer d'un local d'activités, etc. etc. Rien à voir ni avec la charité ni avec la privatisation… mais plus avec l'autonomie.

Il y a autre chose, Enseignante cynique : tu le vois bien, que ton service public se casse la gueule de partout. Tu sais bien pourtant qu'on en a fait, ensemble, « des mobilisations, des pétitions, des actions collectives, des manifestations, des campagnes »… Je comprends le gros seum de voir la réalité s'écarter toujours plus de l'idéal (encore que, à nouveau, il faudrait discuter de l'idéal), mais il ne faut pas que ça ôte toute lucidité. Quand bien même on remettrait la main sur les 8 milliards du secteur privé, c'est pas ça qui remettra sur un pied d'égalité tes « Jules-Henri » et tes « pauv'gamins ». Sans parler des centaines de millions de pauv'gamins de par le monde qui n'ont pas la chance de même pouvoir prétendre à un service public. Le sympa est peut-être l'ennemi du Bien, mais si on conditionne la justesse de toute action au fait qu'elle puisse bénéficier d'emblée à absolument tout le monde, on n'ira nulle part et on restera avec notre bel idéal (aussi beau que louche au fond) et notre gros seum.

Je pèse mes mots : parmi les gestes politiques sensés dans l'époque, je place assez haut le fait de m'organiser avec d'autres parents, sur la base d'une certaine communauté minimale (et pas de je ne sais quelle mauvaise conscience de classe), pour rendre un peu réelle l'idée que l'école du quartier est un bien commun, et accessoirement que nos gamins (et leur enseignant) puissent sortir un peu le nez de leurs cahiers. C'est maigre, mais plus consistant que le combat amère pour une chimérique Education-Nationale-émancipatrice-pour-tous (elle ne l'était déjà pas à son heure de gloire), s'il faut opposer les deux.

Un Parent gentil

PS : je ne doute pas qu'une certaine dose de cynisme soit nécessaire pour tenir le coup dans l'éducation nationale. Mais, la dose faisant le poison, je t'invite à envisager, peut-être, une autre activité : jardiner, faire des tartes, un jogging, pourquoi pas.

PPS : Relis-toi, et réfléchis sincèrement à ce que te dirait « pauv'gamin » ou sa « maman lidl » en te lisant. Certes, ils n'ont pas l'honneur de compter parmi l'adresse de ton texte...

31.03.2025 à 13:00

Serbie : la contagion d'origine étudiante

dev

« Nous nous sommes organisés à partir de rien et avons accompli beaucoup de choses… »

- 31 mars / , , ,
Texte intégral (3761 mots)

Le 15 mars 2025, une manifestation historique a eu lieu en Serbie, rassemblant entre 275 000 et 325 000 personnes qui ont battu le pavé contre les gouvernants serbes. Il s'agit de la plus grande mobilisation de l'histoire de la Serbie moderne, un pays qui, rappelons-le, compte environ 7 millions d'habitants. Cette manifestation a marqué un tournant pour le mouvement de protestation, signant son extension à l'ensemble de la société serbe grâce à la formation d'assemblées populaires dans tout le pays, alors qu'il était à l'origine essentiellement étudiant. Dans la lignée de l'article « Tout le pouvoir aux plénums ! », nous reviendrons sur le rôle essentiel des étudiants dans cette mobilisation.

C'est une véritable marée humaine qui a pris de court les autorités serbes. Lors d'une manifestation massive et relativement pacifique dans la capitale Belgrade, les protestataires ont fait entendre leurs voix derrière des chants comme « Pumpaj ! Pumpaj ! » (Pompe ! Pompe !), devenu le slogan du mouvement. Au milieu d'autant de symboles que la diversité politique du mouvement le permet, on pouvait voir des drapeaux nationaux ainsi que des drapeaux et symboles typiques de l'extrême gauche, de la gauche ou des écologistes. On retrouvait également fréquemment une main ensanglantée, le symbole principal du mouvement. L'aspect esthétique du mouvement ne se réduit évidemment pas à la pluralité des différents symboles, mais bien à cette image impressionnante d'une foule compacte et déterminée, forte de centaines de milliers de personnes parfois venues de loin malgré l'annulation de trains et de bus pour empêcher les manifestants de rejoindre Belgrade, des manifestants excédées par des gouvernants « incompétents » et « corrompus » qui ont selon eux conduit à la mort de 16 personnes suite à l'effondrement d'un auvent de béton dans la gare de Novi Sad, qui venait d'être rénovée, le tout dans des circonstances troubles de financements et de travaux bâclés.

En plus de son ampleur, la puissance de ce mouvement réside également dans sa dimension horizontale. En l'absence de leaders, la mobilisation dépasse les clivages politiques traditionnels et réunit désormais un large éventail de la société, aussi bien politiquement qu'au niveau des catégories sociales : étudiants, enseignants, travailleurs précaires, habitants des zones rurales ainsi que de jeunes diplômés en manque de perspectives. Il y a bien des partis qui ont tenté de s'y associer, mais heureusement leur influence reste limitée, comme l'explique Ivica Mladenovic, docteur en sciences politiques :

« Cette distance est en partie volontaire : les manifestants refusent d'être instrumentalisés par des forces politiques jugées complices du statu quo. »

Si les gouvernants serbes semblent tenir malgré l'ampleur des manifestations, ils apparaissent fortement bousculés par une mobilisation qu'ils n'avaient pas vue venir. Jouant sur la répression, comme lors de cette même manifestation où des armes sonores ont été utilisées pour disperser la foule, causant un mouvement de panique et des hospitalisations. Le président Vucic ne semble pas vouloir plier, faisant mine de compatir avec les manifestants tout en réprimant de l'autre main. D'autant que le président a des soutiens de poids : outre la classe dominante qui voit d'un mauvais œil ce mouvement d'inspiration démocratique radicale, l'Union Européenne semble bien timide à condamner les agissements du gouvernement serbe. Marta Kos, la commissaire européenne à l'élargissement, a même apporté son soutien au gouvernement en place. Ce soutien a évidemment suscité une vague de protestation, la population en Serbie se sentant déjà abandonnée par Bruxelles, ce qui dégrade encore l'image de l'Union Européenne, déjà bien entachée dans les Balkans.

Il est désormais évident que le mouvement, qui se voulait essentiellement étudiant au départ, s'est étendu à toutes les sphères de la société. Cependant, cela n'aurait jamais été possible sans le travail minutieux des étudiants qui, pendant des mois, ont préparé le terrain et cherché à embraser ce mouvement, ce qu'ils ont finalement réussi à faire. Rappelons que peu de temps après le 1er novembre 2024, jour de la catastrophe de la gare de Novi Sad, les étudiants étaient en première ligne pour réclamer des explications et exiger des comptes de la part des dirigeants sur ce drame qui aurait sans doute pu être évité si d'importantes irrégularités n'avaient pas entaché les travaux. Les étudiants ont enchaîné marches et manifestations parfois sur de longs kilomètres pour rejoindre les campagnes rurales, et se sont organisés en « plénums » – des formes d'assemblées horizontales – dans les Universités, avec un réseau de coordination poussé entre elles, le tout sans leaders ni chefs autoproclamés, un véritable exemple de démocratie directe.

« Nous nous sommes organisés à partir de rien et avons accompli beaucoup de choses… Nous avons uni le pays, les générations, éveillé la solidarité et l'empathie, et montré que le changement est possible lorsque nous nous battons ensemble. »

Comme l'explique si bien une étudiante, émue par le chemin parcouru. Car oui, aujourd'hui, non seulement nous assistons à une véritable contagion de la contestation, mais aussi à quelque chose de plus grand encore : l'extension des assemblées populaires dites « plénums », non plus seulement dans les universités mais également dans les villes et communes de Serbie. Il s'agit d'une nouvelle forme de mobilisation dirigée contre ce régime, prenant racine dans ces mêmes manifestations étudiantes contre les gouvernants, qui se poursuivent toujours.

Le vendredi 21 mars, un de ces plénums, dont la spécificité est d'être ouvert à l'ensemble des citoyens dans un esprit de démocratie directe, s'est tenu pour la première fois au centre de Belgrade. L'objectif pour les gouvernés est de se réapproprier la politique, confisquée par la classe dominante qui l'exerce sans partage. C'est une véritable forme d'auto-gouvernement parallèle qui se met en place, montrant que les gouvernés n'ont pas besoin des dirigeants capitalistes pour se gouverner eux-mêmes. Plus ils en prendront conscience à travers l'exercice de la démocratie directe, plus ils en seront convaincus, jusqu'à comprendre que les dirigeants du système actuel ne sont qu'une entrave à une démocratie pleine et entière. Celle, pourquoi pas, des plénums : un pouvoir horizontal où les décisions viennent de la base, où tout le monde participe et prend des décisions, en opposition à celles, écrasantes et hétéronomes, imposées d'en haut par l'oligarchie libérale à travers sa démocratie représentative, qui n'a de démocratie que le nom.

Un constat partagé par les manifestants, notamment Nebojsa : « C'est un exemple de démocratie directe, puisque la démocratie représentative, hélas, ne fonctionne pas en Serbie et que l'État a été kidnappé. Alors, nous, les citoyens, devons nous organiser en assemblées et prendre des décisions pour l'intérêt public. » Ou encore Maya : « Moi, j'en attends un changement social, un changement de la conscience citoyenne. Que les gens comprennent qu'ils peuvent prendre des décisions par eux-mêmes. » Tous deux étaient rassemblés à l'occasion du premier plénum de Belgrade. Malgré une liste de revendications concernant, par exemple, une aide financière pour les professeurs en grève, aucune n'a été acceptée par le conseil municipal de la ville, ce qui était prévisible mais symbolique d'un pouvoir qui gouverne contre ses citoyens. Ailleurs, à Čačak, les participants ont exprimé leur volonté de destituer le maire, tandis qu'à Niš, le plénum a interrompu une réunion organisée par le parti au pouvoir.

Si cet élargissement a été permis suite à l'appel des étudiants à créer des plénums dans les communautés locales, certains avaient déjà décidé de franchir le pas. Notamment lors de la grève générale du 7 mars, les rues de Belgrade étaient noires de monde, témoignant de l'ampleur de la mobilisation. Un moment clé de cette mobilisation fut la tenue du premier plénum local au sein de la municipalité de Rakovica. Des marches ont été organisées sur les réseaux sociaux par des plénums de quartier, convergeant en deux colonnes : l'une partant de Resnik et l'autre de Petlovo Brdo. Ensemble, ils ont participé à cette assemblée populaire ouverte. N'ayant aucune expérience préalable de ce type de réunion, les habitants ont sollicité l'aide des étudiants, plus aguerris dans l'organisation de plénums. L'événement était dirigé par Marija, une étudiante de Rakovica impliquée dans le mouvement étudiant depuis le début du blocus de sa faculté.

Près de 400 personnes étaient présentes. Dès l'ouverture de la séance, Marija a expliqué le fonctionnement de l'assemblée : comment prendre la parole (en levant deux doigts), comment demander une réponse (en levant un doigt), et comment se dérouleraient les discussions et les votes. Il est certain que cela casse légèrement l'idée des plus spontanéistes d'entre nous, ce qui nous ramène à l'idée de trouver un entre-deux. Cela n'est pas dérangeant dans ce contexte, d'autant que cette « avant-garde » étudiante s'organise de manière horizontale ; cela aurait été problématique si c'était un parti d'avant-garde hiérarchique de révolutionnaires professionnels.

Pour revenir à ce premier plénum local, quatre sujets principaux étaient inscrits à l'ordre du jour, tous issus des suggestions partagées par les groupes de quartier sur les réseaux sociaux. Le premier point portait sur la continuité des actions de blocage à Rakovica. Après une discussion ouverte, une large majorité a approuvé la poursuite de l'organisation par le biais de plénums réguliers. Ensuite, la question de la participation collective à la manifestation étudiante prévue le 15 mars à Belgrade a été abordée. Les participants ont échangé sur les trajets les plus pratiques, se sont renseignés sur les itinéraires suivis par d'autres groupes de quartiers et ont évalué plusieurs lieux de rassemblement possibles. Après un vote, un parcours spécifique a été retenu, prévoyant une jonction avec les groupes de la municipalité de Čukarica avant de poursuivre en direction du centre-ville. Le troisième point concernait l'établissement d'un fonds de solidarité destiné aux enseignants et travailleurs de Rakovica qui, en raison d'une grève considérée comme illégale, n'avaient pas perçu l'intégralité de leur salaire. Bien que le principe de ce fonds ait été approuvé par vote, la manière de le financer et de le gérer a été laissée pour une prochaine séance, au cours de laquelle des propositions détaillées devront être présentées.

Enfin, le plénum a discuté de l'organisation collective de repas et de rafraîchissements pour soutenir les participants à la manifestation du 15 mars. Les habitants ont suggéré, en accord avec les organisateurs étudiants, d'installer un stand pour Rakovica où chaque foyer apporterait sa contribution : petits pains, tartes, fruits, douceurs ou autres plats selon leurs moyens. La nourriture collectée serait ensuite transportée de manière coordonnée vers un point de rassemblement en ville, servant également de lieu de rencontre pour ceux suivant l'itinéraire choisi. Après un vote validant cette initiative, les participants se sont rendus au stand improvisé pour laisser leurs coordonnées, permettant ainsi de former des équipes responsables de la logistique. La séance s'est achevée par un hommage de quinze minutes de silence en mémoire des victimes de Novi Sad.

On voit une fois encore que les étudiants ont joué un rôle déterminant en formant les débutants à la pratique du plénum. Et ce n'est pas un cas isolé : les étudiants ont depuis aidé d'autres localités à organiser des plénums locaux, permettant à la démocratie directe de s'exercer pleinement. Les gouvernés font désormais trembler les gouvernants en Serbie, hantés par le spectre des plénums et de l'auto-gouvernement généralisé. S'il y a bien une conclusion à tirer, c'est celle concernant le rôle des étudiants, trop souvent oubliés car n'étant pas une classe en soi, mais plutôt un statut éphémère avant de rejoindre le marché du travail. Il n'en demeure pas moins que les étudiants constituent une catégorie sociale qui souffre dans de nombreux pays, confrontée à la précarité étudiante, à la nécessité de cumuler un emploi pour financer ses études, au mal-logement…

Les étudiants se rapprochent par bien des aspects de ce qu'on nommait autrefois le prolétariat dans sa forme la plus précaire, lorsque les étudiants ne sont pas eux-mêmes des travailleurs salariés. Les travailleurs sont eux aussi traversés par des contradictions similaires à celles des étudiants : certains s'en sortent mieux que d'autres grâce à un meilleur salaire ou des positions dans la hiérarchie qui les amènent souvent à prendre le parti du patronat. Pour les étudiants, certains bénéficient de bourses, d'autres de l'aide de parents issus d'une famille bourgeoise, tandis que d'autres n'ont rien de tout cela, si ce n'est leur force de travail à vendre pour financer une partie de leurs études. Le rapport de domination est certes moins frontal en milieu purement étudiant, si ce n'est l'autorité des professeurs, mais qui ne répondent pas à des intérêts économiques directs. Toutefois, la mise en compétition des étudiants, la pression des résultats, la marchandisation du savoir sont autant de phénomènes connus des étudiants qui peuvent ressembler à ce que vivent la plupart des employés de bureau.

Dans le cas des plénums, nous voyons bien que les étudiants sont les pionniers de l'autogestion radicale et de la démocratie directe. Une chose impensable dans un mouvement qui serait poujadiste, accusation parfois portée à tort contre les étudiants. On oublie trop souvent leur rôle lors de mai 68, où ils avaient précipité la suite des événements, tout comme ils le font aujourd'hui. Si la Serbie a aussi la spécificité de voir ses principaux « talents » partir faire des études à l'étranger, d'autres pays plus avancés connaissent une classe étudiante plus ou moins précaire. On en trouve un exemple flagrant en France, où nombre d'étudiants font la queue à l'aide alimentaire en raison de leur précarité grandissante. En 2020, la crise sanitaire liée au Covid-19 a brutalement révélé cette réalité : les fermetures d'emplois étudiants, la hausse des loyers, et l'insuffisance des bourses ont poussé de nombreux jeunes à se tourner vers des associations d'entraide comme les Restos du Cœur, la Croix-Rouge ou Linkee. Selon certaines estimations, environ un étudiant sur cinq vivrait sous le seuil de pauvreté en France. Ce phénomène persiste aujourd'hui, illustrant le fossé croissant entre les besoins matériels des étudiants et la réponse insuffisante des institutions publiques.

Mais pourquoi voyons-nous en priorité les étudiants des Balkans créer des formes d'auto-organisation et non les travailleurs ? Cela découle sans doute de certains facteurs. Le premier qui me vient à l'esprit est l'accès à la connaissance. Car oui, ne nous voilons pas la face : les étudiants sont sans doute la catégorie la plus consciente des dynamiques de pouvoir, pouvant, grâce aux études, développer une pensée plus cohérente, critique et radicale. Là où les travailleurs, loin d'être des idiots — entendons-nous bien — sont plus facilement aliénés et manipulés par les gouvernants qui dirigent leur colère sur des boucs émissaires : les étrangers, les « assistés », le « wokisme »… faute d'avoir le temps et l'énergie de développer les outils critiques nécessaires pour pratiquer leur autonomie individuelle. Ce n'est pas une fatalité à l'heure du numérique et d'internet qui ont permis un accès élargi à la connaissance. Cependant, le numérique n'est pas exempt de manipulation, d'où la nécessité d'être formé et que chaque travailleur devienne finalement un libre penseur.

C'est typiquement ce qui se passe actuellement : les étudiants forment les travailleurs à l'auto-gouvernement, leur permettant par la pratique de prendre conscience de leur pouvoir de décision, de déjouer les manipulations et de s'élever par la pratique et l'éducation du peuple par le peuple. Cette démarche était déjà présente lors des premiers plénums qui ont germé en Croatie en 2009, lorsque les étudiants des universités avaient ouvert leurs portes aux citoyens et aux travailleurs qui pouvaient librement participer. Les travailleurs peuvent tout aussi bien développer eux-mêmes des plénums, mais un certain niveau de conscience est souvent nécessaire, ce qui est difficile à atteindre sans un soutien initial, surtout à l'heure du néolibéralisme destructeur des consciences.

Lors des plénums en Bosnie-Herzégovine en 2014, si les travailleurs de Tuzla en ont formé localement, c'est aussi parce que des intellectuels leur avaient soumis l'idée de s'organiser en plénum pour manifester leur mécontentement. Des idées que les travailleurs de Tuzla se sont ensuite réappropriées. Une idée ne devient une force que lorsqu'elle s'empare des masses, ne l'oublions jamais. Cependant, il est essentiel que ces idées soient apportées sans volonté de les imposer. Les groupes et collectifs qui souhaitent partager des idées avec les masses doivent eux-mêmes s'organiser de manière parfaitement horizontale, ouverte, et non dans un esprit de conquête mais de coopération. Autrement, nous retomberons dans les mêmes erreurs que les Bolcheviks en URSS. Yohann Dubigeon auteur de « la démocratie des conseils » le sous-entendait déjà dans ses travaux : il s'agit de trouver le bon dosage entre spontanéisme et substitutisme. Nous ne devons pas attendre que la révolte tombe du ciel, ni chercher à enfoncer la porte des institutions sous la conduite d'un ou de plusieurs révolutionnaires charismatiques.

À la question de savoir par où commencer, on pourrait répondre vaguement : partout où il est possible de former des modèles d'auto-organisation similaires. Mais pour être plus précis, plusieurs pistes se dessinent si l'on observe les plénums tels qu'ils sont nés dans les Balkans. On pourrait ainsi envisager de construire des plénums directement dans les universités autour d'un projet commun (éducation gratuite, lutte contre la précarité étudiante, solidarité avec les travailleurs…), puis de chercher à essaimer ces pratiques dans l'ensemble de la société. C'est en grande partie ce qui s'est produit dans le modèle serbe et ce qu'avaient déjà tenté d'autres mouvements de plénums, à commencer par le tout premier, celui de Croatie en 2009. D'autant qu'un manuel expliquant comment organiser un plénum a été rédigé par les étudiants de la faculté de philosophie de Zagreb [1]. Il est également possible de partir directement de la sphère locale — quartier, commune ou ville — comme ce fut le cas en Bosnie en 2014, où des plénums ont émergé à la suite d'un vaste mécontentement populaire lié aux salaires impayés.

On pourrait aussi tenter de partir des lieux de travail, bien que cela soit un défi puisqu'il faudrait au minimum que l'idée d'organiser un plénum ou une assemblée similaire franchisse les portes des entreprises. Il n'existe d'ailleurs pas vraiment d'exemples récents de plénums formés au sein des entreprises. Et si l'on considère que les soviets ou conseils de travailleurs y ressemblent, il faut remonter au siècle dernier pour retrouver un tel phénomène. Cela n'a cependant rien d'impossible. La probabilité est simplement réduite par le fait que les grands pôles industriels n'existent plus vraiment dans les pays avancés, que les travailleurs sont soumis à des emplois toujours plus précaires (intérim, CDD, jobs saisonniers…) qui rendent toute révolte difficile par peur de perdre son emploi, comme on a pu l'observer lors des luttes contre la réforme des retraites en France, les mobilisations précaires en Espagne, ou encore les mouvements de travailleurs ubérisés aux États-Unis. Par conséquent, les différentes formes d'auto-organisation radicale ont tendance à se former localement, de manière plus globale (les Gilets Jaunes en France, les plénums en Bosnie-Herzégovine en 2014, en Serbie en 2025, Occupy Wall Street aux États-Unis en 2011, ou encore les assemblées populaires du mouvement 15M en Espagne en 2011).

Que le mouvement puisse et doive s'étendre aux lieux de travail est compréhensible et nécessaire, mais l'idée qu'il puisse naître directement de ces lieux semble aujourd'hui moins certaine. Il sera intéressant de suivre, dans les prochaines semaines, l'évolution du mouvement lancé par les étudiants serbes, pour en tirer davantage de conclusions. En attendant, nous devrions tous nous en inspirer pour penser l'auto-organisation au XXIe siècle face à un système capitaliste toujours plus destructeur. La jeunesse a montré la marche à suivre et prouvé que l'auto-gouvernement est une nécessité, une idée qui semble prendre son chemin en Serbie, en attendant de la voir germer ailleurs, comme des graines soufflées par le vent dans leur élan de jeunesse.

Lucas Skalski


[1] Disponible en langue originale, en Anglais et en Français.

31.03.2025 à 12:39

Gaza, ce n'est pas seulement Gaza

dev

« Elle est la pierre de touche, le point d'entrée des pires fascismes à venir. »
Catherine Libert

- 31 mars / , ,
Texte intégral (1247 mots)

Aujourd'hui, ça fait 534 jours
Soit presque 18 mois

534 jours que je ne dors presque plus... que je me réveille trois à quatre fois par nuit pour allumer mon téléphone et chercher à avoir des nouvelles de Gaza...
534 cycles de 24h dans un continuum de jours et de nuits que je poste et archive ces nouvelles.

Je crois que j'ai toujours su.
Que Gaza, ce n'est pas seulement Gaza. Que tout ce qui lutte, tout ce qui se dresse contre l'effacement du monde, contre l'effacement de l'histoire, a quelque chose à voir avec elle.
C'est une ligne de front qui n'en est pas une.
Un territoire qui déborde ses propres frontières, une brèche dans laquelle se joue plus que son propre destin, plus que sa propre géographie.
Gaza est ce qui résiste encore en nous et si elle devait disparaitre, nous serions finis...
Elle est la pierre de touche, le point d'entrée des pires fascismes à venir.

La violence de frappe du 7 octobre a été un point de bascule de l'histoire. La puissance du flash totalitaire qui s'est révélé dès les premiers jours de l'attaque nous a fait entrapercevoir la pire anticipation d'un futur possible, le dévoilement de ce qui, depuis toujours, était là, en attente, prêt à surgir.

.......

Les semaines passent, les morts se comptent, se décomptent... jusqu'à ce qu'on ne retienne plus les visages mais les nombres...

...

Les semaines s'accumulent comme les morts et les ruines.

...

Les morts commencent à se décomposer.

Mais le monde autour de nous continue. Comme si rien n'avait changé. Comme si tout pouvait continuer. Mais nous, nous ne sommes plus là, nous regardons le génocide qui creuse un trou de plus en plus large sous nos pieds...

Il y a maintenant deux temporalités parallèles.
Deux réalités qui ne se rejoignent plus.

Nous étions tous impuissants face au flux incessant des images chargées de morts... nos esprits étaient épuisés par la sidération mais aussi par la fragmentation permanente du réel...

Les reels, qui ne sont pas le réel, ont une durée moyenne dans les stories de trente secondes... Personne n'a encore vraiment étudié cette question de la fragmentation du temps dans nos cerveaux, mais il faut essayer d'imaginer ce que peut provoquer l'effet de régulières secousses de trente secondes de génocides sur le cerveau humain... des séances répétées d' électrochocs n'auraient pas été plus terribles... Cette discontinuité de l'horreur a pour effet de nous empêcher de percevoir ce que les gazaouis tentent par tous les moyens de nous faire ressentir.
Comment faire accepter l'idée même du génocide quand sa réalité n'apparaît qu'en images subliminales, entre-coupée de publicités, de selfies et de fictions personnelles vides de sens ?...

L'œil saturé avale tout. L'esprit s'engourdit.

Et cette durée réduite de la story, il faut aussi l'imaginer du côté des gazaouis qui filment... Comment un père face à son enfant en train de mourir, va-t-il faire savoir au monde ce qui est en train de se passer sous ses yeux s'il n'a que trente secondes ?...

Trente secondes, ce n'est pas le temps d'un génocide. Ce n'est pas le temps de la souffrance. Comment raconter une agonie en trente secondes ?Comment faire savoir tout ce qui est en train de s'effondrer, si le monde n'a que trente secondes d'attention à offrir ?

C'est dans cette volonté de redonner du temps au réel de Gaza que j'ai commencé à visionner des centaines d'heures de génocide... des centaines d'heures hachées en portions de trente secondes que j'ai commencé à monter ensemble pour récupérer de la durée... retracer le temps des images que les gazaouis tentaient par tous les moyens de nous donner à voir depuis des mois...

Donner à voir, le cinéma devrait normalement servir à cela s'il n'était si occupé à être cette usine de rêves rentables et efficaces...

« Au cinéma c'est le temps qui a remplacé l'espace. C'est de l'espace qui s'est enregistré sur le film sous une autre forme. Ce n'est plus tout-à-fait l'espace, Mais une sorte de traduction, une sorte de sentiment que l'on a de cet espace, C'est-à-dire du temps. »
Ici et ailleurs

Il fallait redonner une durée, un corps tangible à ce génocide en cours, et en même temps interroger le cinéma dans son incapacité à redonner du récit à ces images...

Le film que j'en ai sorti retrace les six premiers mois du génocide de Gaza, du 7 octobre aux premiers jours de ramadan, à travers le point de vue de six gazaouis avec qui je suis en contact depuis des mois. Ce sont les premiers temps de l'enfer et depuis, la situation s'est tellement aggravée qu'on en viendrait presqu'à regretter cette première période.

« Je vous écris de la Cité du Temps interrompu. La catastrophe lente ne s'achève pas. Notre vie s'écoule, notre vie s'amenuise et nous attendons encore « le moment qui repasse le mur ». (...) Le désordre est partout. Les oreilles sont pour l'unification de l'Univers mais les bras sont pour tomber dessus et la léthargie pour laisser faire. Le fer ne pèse plus. Il se rencontre dans la haute atmosphère, solide, rapide, fait au mal. Mais la pensée pèse. Elle n'a jamais tant pesé (...)

Je vous écris des pays de l'atroce. Je vous écris de la capitale à la foule endormie. On vit en indifférence dans l'horreur. On appelle la fin et vient celle du nivellement... Les formes nobles ne se montrent plus (...)

La paix a honte... Sachez-le aussi : nous n'avons plus nos mots. Ils ont reculé en nous- mêmes. (...) Parfois, dans un grand bruit, nos maisons à étages de poussière à la rue se déversent. (...) Tout avait couleur de ferraille et de poutre enfumée et couleur de fatigue profonde. Des triangles d'oiseaux rigides parcouraient le ciel à grand bruit. (...)

Le temps s'écoulait , réponse évasive, les années en lanière, entre les doigts des traîtres.

Nous nous sommes regardés en silence. Nous nous sommes regardés avec le sérieux précoce des enfants d'aveugle.

Tout tombe... tout tombe et déjà tu erres dans les ruines de demain. »

« La lettre dit encore »
Henri Michaux

À Ahmed, Mahmoud, Bachar et Amir

Catherine Libert

31.03.2025 à 12:28

« La Thora contre le génocide »

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Le cheminement qabbaliste du rabbin Gabriel Hagaï

- 31 mars / , ,
Texte intégral (6115 mots)

Gabriel Hagaï est une figure qui tranche au sein du judaïsme français contemporain. Formé à Jérusalem au sein d'une confrérie mystique qui transmet des enseignements ésotériques ancestraux, il est l'un des derniers représentants d'une tradition orthodoxe séfarade marginalisée. Depuis son retour à Paris, il s'est engagé dans l'action sociale en faveur des sans abri et le dialogue interreligieux. Il tient à présent une herboristerie sur les hauteurs de l'est parisien.

Les éditions Vues de l'esprit publient son premier livre, Itinéraire d'une initiation, qui présente l'essentiel de son parcours spirituel et dévoile certaines de ses pratiques secrètes. L'ouvrage a pour valeur inestimable de rappeler l'essence du judaïsme comme religion fondée sur l'amour inconditionnel et l'effacement de l'ego, porteuse d'un message universel qui ne peut se satisfaire de l'injustice et de l'oppression. D'une voix forte et sans concession, Gabriel Hagaï en tire les conséquences pour ce qui est de la situation politique en Terre Sainte. Nous proposons ici quelques extraits du deuxième chapitre, consacré à la critique du sionisme et à la compréhension du rôle que doit tenir le Messie. Nous le recevrons la semaine prochaine pour une interview dans lundisoir.

En Terre sainte, face au sionisme

[…] Il m'est évident que la Rédemption messianique ne peut pas se faire de manière injuste, pour le profit des Israéliens au détriment des Palestiniens. Rav Yôséf-Dov Soloveitchik (1903-1993), en réponse à l'idée que les victimes de la Shô'â hâteraient la Rédemption, affirmait que Dieu ne fera mourir personne pour accélérer l'avènement du shîa ; sinon, où serait alors Sa justice et Sa miséricorde ? Quand le Messie viendra, ce sera pour l'humanité toute entière, pas seulement pour nous les Juifs.

Le Messie selon la tradition juive

Qu'enseigne justement la tradition juive à propos du concept de Messie (shîa) ? Étymologiquement en hébreu, shîa signifie « oint » – forme passive du verbe shaḥ (oindre), de la racine m-sh-ḥ. Le shîa est donc celui qu'on a enduit d'huile d'onction (Shèmen ham-Mishḥâ) lors d'une cérémonie officielle publique afin de lui conférer une autorité élevée, spirituelle ou temporelle, sur le peuple. C'est entre autres l'apanage des grands-prêtres (kôhanîm gedhôlîm) et des rois (melâkhîm).

Ce mot s'est développé un bon millénaire plus tard vers le sens restreint qu'on lui connaît désormais, le Messie lui-même, ce personnage eschatologique mystérieux qui excite toutes les curiosités, ce roi politico-religieux de lignée davidique qui amènera ici-bas une ère de paix et de justice dont bénéficieront le peuple israélite (ˁam benê Yisrâ'él) et le monde entier. […]

En vérité, nous n'attendons pas le Messie, c'est lui qui nous attend (cf. Maïmonide, Épître au Yémen, 1172). Nos Sages racontent à ce propos une petite histoire (T. Sanhédhrîn 98a) : sur les conseils du Prophète Élie (Éliyyâhu han-Nâvî), ribbî Yehôshûaˁ bèn Léwî (première moitié du IIIe s.) part trouver le Messie aux portes de Rome, parmi les lépreux. Après l'avoir respectueusement salué, le rabbin lui demande : « Quand viendras-tu, Maître ? » Celui-ci lui répond : « Aujourd'hui (hayyôm) ». Puis, l'échéance étant passée, ribbî Yehôshûaˁ se plaint auprès d'Élie le lendemain : « Il m'a menti, il a dit qu'il viendrait “aujourd'hui”, mais il n'est pas venu ! » Le Prophète lui réplique : « Ce qu'il t'a dit, c'est [citant un verset] “aujourd'hui, si vous entendez Sa voix” » (Psaumes-Tehillîm XCV, 7). La venue du shîa est donc conditionnée aux bonnes actions d'une génération. Comme celle-ci n'était pas méritante, le Messie n'est donc pas venu.

Nos Sages enseignent (T. Yômâ 10a) que Bèn Dâwîdh (« le Fils de David », i.e. le Messie) ne vient que lorsque Rome aura dominé le monde entier pendant au moins neuf mois. Cet enseignement est à prendre symboliquement, bien évidemment – son sens véritable ne pourra être connu qu'a posteriori, une fois que les événements se seront produits. De même, il est dit (T. Yevâmôth 62a, etc.) que : « Le Fils de David ne vient qu'une fois qu'auront été utilisées toutes les âmes du Corps (ˁadh shèyyikhlû kol han-neshâmôth shèbbag-Gûf) ». Ici, le Gûf (Corps) désigne le réservoir céleste où sont entreposées les âmes neuves en attente d'incarnation. La Rédemption messianique n'adviendra que dès l'instant où toutes les neshâmôth (âmes) créées par Dieu se seront incarnées au moins une fois ici-bas.

Pour être reconnu en tant que Messie authentique, le shîa doit remplir certaines conditions, énumérées entre autres par Maïmonide (MishThôrâ, Lois des Rois XI). Il doit : restaurer le Royaume Davidique (Malkhûthth Dâwîdh) dans sa souveraineté, remettre le Temple (ham-Miqdâsh) de Jérusalem en fonction, rassembler les exilés d'Israël (niddeḥê Yisrâ'él), restaurer le culte sacerdotal (les offrandes sacrificielles), et célébrer les années sabbatiques (shemiṭṭîn) et les jubilés (yôvelôth).

Il existe donc deux sortes de Messies, appelés dans notre tradition « Messie, fils de Joseph » (shîaḥ bèn Yôséf) et « Messie, fils de David » (shîaḥ bèn Dâwîdh). À chaque génération, plusieurs Messies potentiels sont présents parmi nous, qui remplissent une partie des conditions citées précédemment ; ils doivent être traités avec tout le respect qui leur est dû. Si l'un d'eux meurt (en général violemment) avant d'avoir rempli toutes les conditions requises, cela signifie qu'il n'était pas le Messie attendu, mais juste un shîaḥ bèn Yôséf. En revanche, s'il réalise pleinement son potentiel, il devient alors ham-Mèlekh ham-Mâshîa (le Roi Oint) tant espéré. Comme on l'a vu, la réalisation de ce potentiel messianique est liée au mérite de sa génération.

Maïmonide, l'un de nos plus grands rabbins codificateurs et théologiens, a fait de la croyance dans le concept du shîa l'un de ses treize « Principes de la Foi » (ˁIqqerê hâ-Èmûnâ). Ceci dit, de nombreux autres théologiens médiévaux n'incluent pas la foi en la venue du Messie parmi leur propre liste (cf. ribbî Ḥasday Cresques [1340-1410], Ôr Adhônây, ribbî Yôséf Albo [1380-1444], Séfer hâ-ˁIqqârîm, etc.)

Il est important de noter que pour le judaïsme, le Messie n'est pas une fin en soi. Au contraire, sa venue marque le début d'une ère nouvelle dans laquelle l'humanité pourra enfin vivre selon le Plan divin conçu pour elle à la Création (cf. Maïmonide, MishThôrâ, Lois des Rois XI-XII & Lois de la Repentance IX, 2). Il existera plusieurs Messies successifs, comme il en a existé plusieurs auparavant (David-Dâwîdh, Salomon-Shelômô, etc.). Il sera de chair et de sang, exempt de tout caractère surhumain, vivra selon les préceptes de la Torah et engendrera certainement des enfants qui lui succéderont. Quand nous disons que nous attendons le Messie, c'est en fait plus précisément le retour du statut de messianité, de la lignée messianique parmi nous que nous signifions par là. […]

Le Messie est donc le signe divin qui scelle l'élévation morale de l'humanité, plutôt que celui qui va la transformer. Comme le veut le dicton populaire, une hirondelle ne fait pas le printemps, ces oiseaux sont le signe de l'arrivée de la saison printanière et non pas la cause de son advenue. La Rédemption messianique tant annoncée par nos Prophètes ne se fera que sur la base de la Ahavath ḥinnâm (l'Amour gratuit, inconditionnel), et pas sur autre chose. Comme l'écrit explicitement ribbî Yeḥèzqél Taub de Kuzmir (Nèḥmâdh miz-Zâhâv, p. 77) : « De la même manière que la Destruction du Temple a eu lieu à cause de la haine gratuite (sin'ath ḥinnâmcf. T. Yômâ 9b), de même, pour le réparer, il faut de l'Amour gratuit, que chacun aime son prochain gratuitement, inconditionnellement. » Seul l'établissement d'une société humaine globale fondée sur la justice, la bonté et la compassion hâtera la rédemption finale.

J'aimerais insister sur un point crucial. Loin des préoccupations qui nous font projeter des attentes spécifiques au peuple juif sur le personnage messianique, il est bien évident que celui-ci viendra pour le monde entier. C'est ce qu'affirme Maïmonide (MishThôrâ, Lois des Rois XI, 4) : « Mais les pensées du Créateur du Monde, il n'y a pas de pouvoir humain pour les atteindre, car ni nos voies ne sont Ses voies et ni nos pensées ne sont Ses pensées. » Tout ce qu'ont accompli Jésus et Moḥammed à sa suite, n'est destiné qu'à préparer le chemin du Roi Messie, afin d'amener le monde entier à adorer ensemble Dieu, comme il est dit (Sophonie-Ṣefanyâ III, 9) : « Alors Je donnerai aux peuples une langue purifiée (sâfâ verûrâ), afin qu'ils invoquent tous le Nom de YHWH, pour Le servir (le-ˁovdhô) d'un front commun (shekhèm èḥâdh). »

Loin de l'éventuel jugement théologique qu'on peut avoir en tant que juif sur le christianisme et l'islam, ces religions divinement inspirées ont préparé l'humanité au concept messianique. Toutes les grandes traditions spirituelles possèdent d'ailleurs un personnage eschatologique censé arriver dans le futur : Kalkî (hindouisme), al-Mahdî (islam), Maitreya (bouddhisme), Jésus dans sa Seconde Venue (christianisme), etc. J'ai l'intime conviction que tous parlent en fait d'une seule et même personne – sinon, quelle serait son utilité ? Quand le Messie se dévoilera – accompagné de prophètes annonçant sa venue, un pour chaque religion – il mettra tout le monde d'accord.

Incidemment, le Messie peut éventuellement être une femme – rien ne s'y oppose théologiquement. Il y a bien eu dans la Bible des femmes prophétesses, juges, reines, etc. Cela participe du principe général de réciprocité entre l'homme (îsh) et la femme (ishshâ) dans la Torah. Le Gaon de Vilna (ribbénu Éliyyâhu bèn Shelômô, dit hag-Gra selon son acronyme hébraïque – 1720-1797), la plus grande autorité rabbinique ashkénaze de son époque, affirme que le shîaḥ bèn Yôséf n'est pas forcément un homme, la Reine Esther (Èstér ham-Malkâ) ayant joué ce rôle au sein de sa génération – propos rapportés par son plus proche disciple, ribbî Hillél Rivlin de Shklow (1757-1838) dans son livre Qôl hat-Tôr. Préparons-nous donc à l'éventualité de la Messiesse (ham-Meshîḥâ en hébreu) ; cela ne choquera que les sexistes et les misogynes. […]

À propos du Temple de Jérusalem

Parmi les conditions que doit remplir le Messie, il y a celle de remettre le Temple (ham-Miqdâsh) de Jérusalem en fonction – ce que certains appellent « construire le Troisième Temple ». Pour ma part, je préfère parler de « la troisième reconstruction du Temple », ce qui est plus précis, car il s'agit toujours le même Temple (th ham-Miqdâsh), situé au même endroit. Quant à cette Troisième reconstruction, elle est déjà là, à sa place, achevée depuis plus d'un millénaire, et ce sont même des gôyîm (des non-juifs) qui l'ont construite pour nous tous. Un véritable cadeau divin !

Je parle bien entendu du Dôme du Rocher (Kippath has-Sèlaˁ en hébreu, Qubbat aṣ-Ṣakhrat en arabe) de Jérusalem, bâti par le Calife ˁAbd al-Malik en 691-92, avec l'intention d'en faire justement un Temple pour toutes les religions. La preuve en est qu'il lui a donné le nom de Bayt al-Maqdis, c'est-à-dire th ham-Miqdâsh, le nom même du Temple en hébreu. Le calife voulait ériger un écrin digne autour de la pierre d'Assise (Èven hash-Shethâyâ), à l'image de celui construit par notre Roi Salomon (Shelômô ham-Mèlekh). Et il a magnifiquement réussi. De surcroît, les dimensions du Dôme du Rocher – l'équivalent de cent coudées – conviennent parfaitement pour cette troisième reconstruction du Temple, telle qu'elle est décrite dans nos sources. Cela a été même annoncé dans le Midhsh (Pirqê dhe-Ribbî Èlîˁèzer XXX) : « Ribbî Yishmâˁél dit : “Les enfants d'Ismaël feront quinze choses en Terre Sainte dans les derniers jours, et les voici : […] et ils clôtureront les murs détruits du Temple (th ham-Miqdâsh) ; et ils bâtiront un édifice dans le Sanctuaire (khâl) […]”. »

Il est malheureux que mes coreligionnaires, dans leur majorité, ne reconnaissent pas encore ce fait, accomplissant malgré eux le verset : « Ils ont des yeux mais ils ne voient pas (ˁênayim lâhèm we-lô yir'û) » (Jérémie V, 21, Psaumes CXV, 5). Pire encore, certains juifs extrémistes projettent même la destruction du Dôme du Rocher pour laisser la place vacante afin d'y reconstruire le Temple sans attendre les injonctions du shîa (Messie). Or, ce n'est certainement pas en faisant sauter le bâtiment que Dieu nous a déjà donné, et en se mettant à dos un milliard de musulmans que l'on incarnera la vertu messianique de Ahavath ḥinnâm (l'amour gratuit, inconditionnel), ni que l'on hâtera la venue du Messie (Bî'ath ham-Mâshîa). Au contraire, cela nous projetterait un bon millénaire en arrière.

L'existence des partisans du judaïsme messianique aux velléités destructrices revient régulièrement dans l'actualité, lorsque la police israélienne démantèle certaines de leurs cellules terroristes. Il existe d'ailleurs une méfiance traditionnelle du judaïsme envers les zélotes de tous bords, tels les « sicaires » (sîqâriyyîm) de l'époque romaine et leurs épigones ultra-sionistes modernes. Car après tout, c'est de leur faute si notre Deuxième Temple a été détruit par les Romains, en réponse à leurs provocations (cf. Flavius Josèphe, Guerres des Juifs V-VI, TB Giṭṭîn V, etc.).

Je suis inquiet. Nos extrémistes, dans leur bêtise et leur ignorance, parviendront-ils à détruire aussi notre Troisième Temple ? Cela voudrait dire que nos pires ennemis résident parmi nous. L'histoire, qui a tendance à se répéter, a malheureusement souvent montré que c'est souvent le cas. Après tout, ce sont bien certains de nos rois corrompus qui ont tué plusieurs de nos prophètes (Amos, Zacharie, Michée, etc.). Et les corrompus sont toujours au pouvoir dans cette partie du monde.

Sans être spécialement extrémiste, la majorité des juifs est encore convaincue que le Temple ne peut déjà avoir été reconstruit, suivant en cela une lecture réductrice de nos sources – alors que le sens véritable des prophéties contenues dans nos textes sacrés ne se dévoile qu'a posteriori (cf. Maïmonide, Guide des Égarés, II, 1190). Cette majorité pense aussi que le Temple doit être l'œuvre exclusive des juifs – ce qui n'apparaît pas non plus dans le sens obvie de nos écrits. Ont-ils oublié que le meilleur moyen d'occulter une chose est de l'exposer au grand jour (hide in plain sight, comme on dit en anglais) ? Cela constitue un travail immense que de changer nos mentalités religieuses, sclérosées par une religiosité excessive, un manque d'esprit critique et une pauvreté intellectuelle.

En paraphrasant le Talmud (Y. Yômâ I, 1), feu mon maître ribbî ˁÔvadyâ Mîmûnî avait l'habitude de dire : « Toute génération qui ne reconnaît pas que le Temple est déjà reconstruit, c'est comme si elle l'avait détruit de son temps. » C'est d'ailleurs une connaissance transmise chez certains qabbalistes de Terre Sainte depuis plusieurs siècles, comme le prouve la fresque sur le mur de la synagogue séfarade dite d'Abohab à Safed (Ṣefath) – où est représenté le « futur » Troisième Temple, supposé à construire, sous la forme d'un édifice octogonal, surmonté d'un dôme, exactement à l'image du Dôme du Rocher. Cette configuration est identique à celle de la tente d'Abraham, notre patriarche, qui était ouverte à toutes les directions afin d'accueillir ses hôtes. Il en va ainsi notre Troisième Temple qui se doit d'être une « maison de prière (th Tefillâ) pour tous les peuples » (Ésaïe LVI, 7).

Ceci dit, même si le bâtiment appelé à être notre Temple est déjà là, cela ne change rien à notre pratique religieuse canonique (Halâkhâ le-maˁasè). À la vue du Mont du Temple (Har hab-Bayith), on doit toujours déchirer son vêtement (qerîˁâ) en signe de deuil conformément aux conditions halakhiques, car jusqu'à ce jour, le shîa (Messie) n'en a pas fait l'Inauguration officielle (Ḥanukkath Bayith), et les non-juifs (gôyîm) qui administrent le lieu nous empêchent toujours d'y prier. […

En conclusion, tout est déjà prêt au niveau architectural pour accueillir le Messie, la Troisième reconstruction du Temple est déjà accomplie depuis longtemps. Il nous suffit juste d'ouvrir les yeux du cœur pour nous en apercevoir. Il reste cependant la condition essentielle pour l'avènement du shîa, celle de l'élévation morale et spirituelle de notre conscience collective (ˁîqâ kelâlîth), c'est-à-dire l'établissement d'une société humaine globale fondée sur la justice, la bonté et la compassion. Seul cet accomplissement hâtera la rédemption messianique, et cela, ce n'est pas joué d'avance.

Le sionisme, perversion du judaïsme

Dans la continuité de cette critique du messianisme nationaliste israélien, il m'est nécessaire d'évoquer mon soutien à la cause palestinienne et à la lutte de ce peuple pour ses droits. C'est une tâche importante que de déconstruire l'amalgame toxique qui lie sionisme et judaïsme. Mais il est également essentiel de bien distinguer la signification religieuse du sionisme traditionnel et sa récupération politique, séculière et nationaliste qui a entraîné la création de l'État d'Israël. La première est inhérente au judaïsme, alors que la seconde est une catastrophe qui donne lieu à un mouvement raciste, exclusiviste, impérialiste et ségrégationniste.

Notre Torah est basée sur la justice, l'amour, l'humilité et l'inclusion – vertus incarnées par nos Prophètes et nos Saints, tels Moïse, Aaron et Hillel l'Ancien. Tout le contraire des « valeurs » du sionisme, construit sur l'orgueil, l'oppression, la haine et l'exclusion – celles de Théodore Herzl, de Joseph Trumpeldor, de Ben Gourion ou de Netanyahou.

Selon notre Torah, on ne saurait établir une société saine sur l'injustice envers ne serait-ce qu'une seule personne (fût-elle non-juive) – a fortiori envers un peuple tout entier, les Palestiniens. Il est dit (Deut. XVI, 20) : Ṣedheq ṣedheq tirdof (justice, tu poursuivras la justice). Et (Deut. XXX, 15-19) : wUvâḥartâ ba-ḥayyîm (tu choisiras la vie). De même, la Torah doit être « [notre] sagesse (ḥokh) et [notre] intelligence (bînâ) aux yeux des nations » (Deut. IV, 6), plutôt qu'un manuel d'oppression nationaliste. Car (Proverbes III, 17) : « ses voies [i.e. de la Torah] sont des voies agréables, et tous ses sentiers sont de paix (derâkhêhâ darkhê-noˁam, wekhol-nethîvôthêhâ shâlôm) ». La Rédemption finale tant annoncée par nos Prophètes ne se fera que sur la base de l'Amour inconditionnel (Ahavath-ḥinnâm), et pas sur autre chose. Seul l'établissement d'une société humaine globale fondée sur la justice, la bonté et la compassion hâtera la Rédemption messianique.

C'est une caractéristique des idéologies en recherche de légitimité que d'emprunter son vocabulaire à d'autres domaines déjà reconnus, comme les religions ou les sciences. Les charlatans et les sectes y recourent quotidiennement. Le sionisme n'échappe pas non plus à cette tendance. Alors que ce mouvement est par définition athée et nationaliste, il a cherché à s'enraciner dans la conscience populaire juive comme une alternative légitime à la tradition, en recyclant son vocabulaire le plus sacré. Et il y a (presque) réussi. Cette instrumentalisation est flagrante avec l'utilisation de mots comme « Israël » (Yisrâ'él) ou « Sion » (Ṣiyyôn) par l'entité politique nationaliste juive établie en Terre Sainte. Pour moi, cela constitue une profanation pure et simple.

En effet, Israël est le nom que Dieu a donné à Jacob (Yaˁaqov), notre patriarche, après sa lutte nocturne contre un ange (cf. Genèse XXXII, 23-32). Ce récit biblique n'est pas à comprendre littéralement ; il faut le lire comme une allégorie du combat intérieur que doit mener celle ou celui qui chemine vers la lumière contre son propre côté obscur, c'est-à-dire contre son ego. Une fois cette bataille intime gagnée, le vainqueur peut mériter le nom théophore d'« Israël » – littéralement « Dieu (Él) vainc (yisrâ) ». Ce nom exprime l'étincelle divine qui est en lui, puisque chaque être humain est créé à l'image de Dieu, comme Il le dit Lui-même : « à Notre image, selon Notre ressemblance (beṣalménu kidhthénu) » (Genèse I, 26) – l'étincelle qui a réussi à briser l'idole ténébreuse établie au sein du temple de son cœur.

Le nom d'Israël a été ensuite utilisé dans l'expression Èreṣ Yisrâ'él (la Terre d'Israël) – c'est-à-dire le pays donné par Dieu aux enfants de Jacob – pour désigner la Terre Sainte (pour la première fois dans I Samuel XIII, 19). Si elle est parfois tout simplement appelée dans la Bible hâ-Âreṣ (la Terre, le Pays), elle est surtout nommée Èreṣ Kenaˁan (le Pays de Canaan) et Èreṣ zâvath ḥâlâv wudhsh (la Terre où coule le lait et le miel).

Quant au terme « Sion », il s'agit de l'une des appellations de Jérusalem (Yerûshâlayim), notre sainte cité, centre de notre géographie sacrée (cf. par exemple II Rois XIX, 31, Psaumes XX, 3, CXXVIII, 5, etc.). Il existe un « amour de Sion » d'origine religieuse, où chaque juif désire vivre en Terre Sainte pour y recueillir ses fruits spirituels, à l'image de Moïse (shè) lui-même (cf. Deutéronome III, 25). Et surtout y être enterré afin d'être aux premières loges lors de la Résurrection des morts (Teḥâyath ham-méthîm). Mais ce désir religieux n'a rien à voir avec une volonté de prendre et d'exercer le pouvoir politique sur cette terre, surtout au prix d'une injustice. Ces deux noms (Israël et Sion) sont donc bien trop nobles et prestigieux pour que des mouvements politiques séculiers les utilisent, fussent-ils juifs. Ils ne méritent pas d'employer ces mots.

Je m'élève, comme beaucoup d'autres juifs de par le monde, contre cette usurpation de notre identité. Les dirigeants de l'entité politique nationaliste juive en Terre Sainte ont réussi à profaner ces noms sacrés en les associant à leurs entreprises honteuses, indignes du judaïsme et de la Torah. À cause d'eux, les nobles mots « Israël » et « Sion » sont désormais jetés dans la boue, voués à l'opprobre du monde entier. C'est une faute impardonnable. Cela fait d'ailleurs saigner mon cœur d'avoir à utiliser parfois ces saints noms dans leur sens profané, quand il n'y a pas d'autre alternative ou afin de pouvoir me faire comprendre plus facilement.

Paix et réparations pour les Palestiniens

En tant que juif croyant et pratiquant, afin de ne pas donner de légitimité à l'entité politique susnommée, je préfère plutôt parler de « Terre Sainte » – dont le sens plus large permet de transcender les frontières politiques et d'englober toute la Palestine et la Jordanie. C'est également ainsi que cette région est nommée dans notre littérature religieuse. Ce terme a aussi l'intérêt, par rapport à d'autres dénominations modernes, parfois plus précises – comme « Palestine historique » – de ne pas prêter à confusion, en laissant penser que je penche davantage pour une partie plutôt que l'autre.

Car je ne suis pas pour un camp contre l'autre, mais pour les deux. Une paix authentique en Terre Sainte ne sera possible que fondée sur la justice pour tous les protagonistes, et non sur la simple absence de violence ou sur le remplacement d'une injustice par une autre. La paix ne se fera pas au détriment des Israéliens et au bénéfice des Palestiniens, ou réciproquement, mais au bénéfice des deux, ensemble.

Il faudra bien tôt ou tard cesser les hostilités meurtrières en Terre Sainte, et tenter de bâtir une paix durable en concevant un moyen juste de vivre ensemble pour lentement se réconcilier, comme l'ont fait les Sud-Africains, Noirs et Blancs, après des décennies d'apartheid.

Mais pour que cette paix véritable existe, il est nécessaire d'envisager sérieusement de la part du gouvernement israélien des indemnisations financières pour les Palestiniens, une fois acquise la refonte totale de l'organisation politique en Israël-Palestine par la création d'un nouvel État inclusif où tous vivraient ensemble avec les mêmes droits, à égalité en tant que citoyens, hébréophones et arabophones (ce qui constitue la seule solution politique viable possible, à mon avis).

Ce ne serait que justice que l'État d'Israël dédommage les Palestiniens pour toutes les exactions qu'il a commises envers eux durant toutes ces années, à l'instar de ce que le gouvernement allemand a dû faire pour les crimes commis par les Nazis (réparations dont Israël a grandement profité d'ailleurs). Ainsi, les dédommagements financiers concerneraient les meurtres, les expropriations, les mutilations, les emprisonnements, les destructions, les violences, etc. perpétrés depuis la création de l'État sioniste envers tous les Palestiniens. Si l'on juge normal que les juifs aient reçu des réparations financières de l'État allemand, pourquoi serait-il anormal d'envisager la même chose en faveur des Palestiniens ? N'ont-ils pas été inexorablement les victimes d'une volonté consciente d'annihilation de la part du gouvernement israélien depuis 1948 ? Que l'État d'Israël verse une pension aux familles palestiniennes dont un membre a été assassiné, ainsi qu'aux Palestiniens qui ont été mutilés par ses snipers. Qu'il dédommage ceux qui ont été exilés de force, ceux qui ont été emprisonnés injustement, ceux qui ont été torturés, ceux dont les maisons ont été volées ou détruites, ceux dont les champs ont été ravagés, les arbres déracinés ou les troupeaux abattus, ceux qui ont perdu leur moyen de subsistance ou été abusivement licenciés, sans compter les souffrances indescriptibles subies lors de la destruction de Gaza

Je ne suis pas dupe ; il est certain que l'idéologie sioniste qui a légitimé les exactions systémiques envers les Palestiniens ne s'arrêtera pas à un crime supplémentaire, ne fera rien pour la paix, ni n'envisagera de lâcher un seul kopeck d'indemnisation. Mais ce n'est pas ma vision du judaïsme. Notre Torah ne cautionne ni la vengeance aveugle, ni le meurtre des enfants, ni le massacre des populations civiles, ni l'injustice.

Le concept de tiqqûn est fondamental dans notre tradition religieuse, comme je vais le rappeler plusieurs fois au cours de cet ouvrage. Cela participe de la justice et du bon sens que le destructeur supporte le coût de la reconstruction. À l'État d'Israël de financer la reconstruction de Gaza et de la Palestine en général. À l'État d'Israël d'indemniser les Palestiniens pour toutes les exactions qu'il a commises envers eux. La somme est colossale et le joug financier sera considérable, mais c'est le seul moyen pour les Israéliens de retrouver leur humanité perdue. […]

Comme nombre de rabbins ainsi que de juifs honnêtes de par le monde, je dénoncerai toujours cette escroquerie, la plus grande du XXe siècle selon moi, qu'est le sionisme politique, ainsi que la pollution idéologique qu'il a introduite dans notre judaïsme. Bien sûr, je ne suis pas dupe, l'antisionisme est aussi utilisé par ceux qui veulent purifier la Terre Sainte de toute présence juive, par un massacre pur et simple de la population israélienne, et par une destruction totale de tout ce qui a déjà été construit, – mais ce n'est évidemment pas mon cas, ni le cas de mes amis palestiniens, ni celui de l'écrasante majorité des personnes raisonnables. Je suis d'ailleurs avant tout un partisan de la non-violence, un adepte de la paix et de la justice.

Ce n'est pas parce que des antisémites se cachent parfois derrière l'antisionisme que ce dernier est de l'antisémitisme ; de la même façon, si des islamophobes font un usage délétère de la laïcité, ce n'est pas pour autant que cette idée se résumerait à l'islamophobie. Affirmer le contraire serait un sophisme.

Nulle volonté dans mon antisionisme de nier le droit à quiconque, juifs ou non-juifs, de vivre en Terre Sainte, le centre même de notre géographie sacrée. C'est justement par amour pour mes sœurs et frères israéliens que je dénonce les exactions humanitaires commises en leur nom par leur gouvernement. Il faut choisir le bon côté de l'Histoire, celui de l'être humain et de la justice. Mon espoir résiderait plutôt dans la création d'un nouvel État inclusif où tous vivraient avec les mêmes droits, à égalité en tant que citoyens, hébréophones et arabophones ensemble. Bref, la disparition du sionisme lui-même, ce cancer du Moyen-Orient. Comme le dit mon ami palestinien et activiste pour la paix hiérosolymitain, sheikh Ibrahim Abu El-Hawa : « Les clés de la paix mondiale se trouvent à Jérusalem. »

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