07.09.2026 à 13:21
dev
Ce qui doit brûler :
les sièges de TotalEnergies Eni
ExxonMobil Gazprom et Shell
Saudi Aramco BP Chevron etc.
etc. ainsi que
les villas de leurs directeurs.
Tom Nisse, août 2026
07.09.2026 à 13:12
dev
Après s'être penché sur le (mauvais) problème de l'interdiction des portables aux moins de 15 ans, avoir synthétisé toutes les bonnes raisons de détruire nos smartphones, Brice Costa poursuit son travail d'enquête et révèle les ressorts de notre dépendance aux écrans.
Cet article propose un état des lieux des mécanismes à l'œuvre dans la fabrication de la dépendance au smartphone. La typologie proposée permettra on l'espère d'éclairer les usagers sur leur propre utilisation de l'objet, et d'esquisser des pistes pour mettre fin à cette dépendance. Nous définissons la dépendance au smartphone comme la difficulté voire l'impossibilité de se passer de l'objet, malgré la conscience répandue que le temps passé dessus est du temps gâché. La dépendance des usagers à leur smartphone revêt trois aspects :
A côté, on distinguera trois domaines responsables de la dépendance de l'usager : la conception de l'objet en lui-même, les institutions organisant la vie en société (État et entreprises), et l'entourage de l'usager.
Le smartphone lui-même, dans sa conception et son principe de fonctionnement, est surtout à l'œuvre dans deux types de pression : capter l'utilisateur (aller souvent sur le smartphone) et le captiver (y rester longtemps).
L'estimation du nombre de déverrouillages quotidiens (ou nombre de consultations) du smartphone varie selon les pays, les années et les études. C'était 186 fois par jour pour un états-unien en 2025 [1], quand une étude de 2019 estimait à 221 le nombre de consultations quotidiennes du smartphone [2]. Cette frénésie du déverrouillage s'explique par la réception continue de notifications. Celles-ci sont l'ensemble des encarts textuels apparaissant sur l'écran et transmettant une information à l'usager. Dans les faits, lorsqu'il signale une notification l'appareil vibre, sonne ou s'allume, quand ce n'est pas la montre avec laquelle il est connecté qui fait de même (en vibrant directement au contact du poignet ou en sonnant), mettant à contribution les différents sens de l'usager afin de lui rappeler son existence. Alors qu'un dumbphone (téléphone portable à touches) signale à l'usager les seuls appels et SMS, avec les notifications le smartphone lui envoie des informations de toutes natures, à toute heure et sans hiérarchiser leur importance.
Cela peut être notre maman qui demande si on est bien rentrée, l'appli Webtoon nous avertissant que le dernier chapitre de Boruto est sorti, un énième mail de ce collègue dont on se serait bien passé, une alarme qui sonne pour se rappeler l'anniv de Pépé Claude, des alertes pour des billets de train pas chers, un message de la CAF (“pensez à déclarer vos revenus pour continuer à toucher votre prime d'activité”), un rappel qu'on a bientôt plus de batterie ou qu'untel a sortie une nouvelle story sur Instagram, etc. Il y a aussi les messages qui s'échangent dans les innombrables « conversations » Signal/Telegram/WhatsApp/Messenger portant sur à peu près tout et n'importe quoi (salariat, groupe d'amis, groupes de parents d'élèves, organisation d'anniversaire, militantisme politique, famille, groupe de sport, groupe de colocs), ainsi que tous les messages échangés avec un seul interlocuteur. La fonction des notifications est de capter l'usager : lui rappeler constamment l'existence de son smartphone, et l'inviter à le déverrouiller.
Si on rajoute à cela que le smartphone est un objet ergonomique, qui peut être embarqué partout et bénéficie d'une connexion internet en permanence et (quasiment) à tout endroit, alors on comprend pourquoi il est sorti si souvent de la poche de l'usager. De plus, afin de maximiser les chances que les notifications reçues soient bien ouvertes, les concepteurs ont fait en sorte de diminuer le temps qui sépare ces deux événements (réception et consultation). Pour cela ils ont cherché à remplacer le déverrouillage classique de l'écran qu'est la saisie d'un code à chiffres, par la saisie d'un « modèle » (le pouce relie des points dans un ordre précis), ou par l'utilisation du visage ou du doigt de l'usager (reconnaissance faciale ou de l'empreinte digitale).
Pour renforcer le tout, la réception et la consultation d'une notification sont à l'origine de la production de la fameuse dopamine chez l'usager. Il s'agit d'une hormone libérée lors de la « satisfaction d'un besoin, d'un désir ou par l'accomplissement d'une activité gratifiante » [3], et qui procure du plaisir. Elle sert normalement à favoriser des comportements indispensables pour la survie de tout individu, à travers le « circuit de la récompense ». Ce déverrouillage très fréquent et souvent non contrôlé de l'appareil, dans le but de consulter les notifications, traduit donc chez l'usager une simple recherche de plaisir, non garantie mais facile d'accès (contrairement au fait de cuisiner un plat pas trop mauvais ou de faire l'amour, activités elles-aussi productrices de dopamine). Cette quête du plaisir explique en partie que des usagers passent plusieurs heures par jour sur leur smartphone. Alors que pour l'usager la dopamine est la fin (il recherche du plaisir), pour les concepteurs d'applis et de smartphone elle est seulement le moyen qui permet d'augmenter le nombre de déverrouillage quotidiens (capter) et mécaniquement le temps d'utilisation (captiver) du smartphone.
Face à cette déferlante de signaux et cette promesse de petits plaisirs accessibles moyennant peu d'efforts, l'usager peut déployer des stratagèmes pour résister à la tentation, en agissant :
Mais même en déployant toute ou une partie de ces stratagèmes, l'usager peine à diminuer suffisamment son temps d'écran (et donc à être satisfait de lui-même). En effet, l'idée même d'avoir pu échapper à une nouvelle (un message, une actualité) est bien souvent suffisante pour lui faire saisir et déverrouiller son smartphone. Par exemple, certains n'ont pas besoin de recevoir des notifications pour ouvrir plusieurs dizaines de fois par jour des applications d'actualité ou de presse en ligne, en quête de l'info à ne surtout pas manquer. Et faute de la découvrir, ils se retrouvent souvent à lire des articles sur des sujets dont ils se foutent royalement. Le smartphone peut donc reconditionner le fonctionnement du cerveau de l'usager afin de satisfaire l'objectif premier des concepteurs : qu'il y passe beaucoup de temps et si possible pour des occupations variées. Ce qui est souvent décrit sous l'angle pathologique (syndrome FOMO, syndrome des vibrations fantôme [4]) n'est en fait que la preuve de l'efficacité du travail des concepteurs du smartphone pour capter l'attention de l'usager. Ces concepteurs ne font qu'exploiter des aptitudes indispensables du cerveau humain, et créent des déterminismes d'ordre physiologique face auxquels la volonté (la fameuse auto-régulation) de l'usager ne peut pas tout. La dépendance qui se joue ici est donc en partie de l'ordre du réflexe, de l'incontrôlé, ce qui pourrait expliquer pourquoi le terme « addiction » est si souvent spontanément employé par les usagers eux-mêmes.
On imagine aisément que passer beaucoup de temps sur le smartphone (être « captivé ») dépend de l'âge des usagers (les enfants sont moins susceptibles de « s'autoréguler »), du niveau d'éducation, mais aussi du type de métier ou du temps passé dans les transports en commun. Ainsi, les personnes exerçant un travail où on attend beaucoup (vendeur de rue, kiosquier, guichetiers), et les personnes passant plusieurs heures par jour dans les transports en commun sont fort logiquement plus susceptibles de se tourner vers le smartphone pour faire passer le temps. Objet bien plus attractif qu'un livre, par ailleurs peu adapté aux temps morts de courte durée.
Outre le principe général du fonctionnement du smartphone, la conception des applications en elles-mêmes permet de captiver l'usager. Une partie de ces applis (et l'entièreté des plus utilisées dans le monde) emploie des méthodes bien connues pour augmenter le temps d'usage. Outre le circuit de récompense déjà évoqué, qui peut trouver à s'exercer au sein de chaque application selon des formes différentes, on peut recenser un certain nombre d'autres techniques :
Comme nous l'avions déjà évoqué dans un autre article [5], le smartphone est un objet qui a été conçu pour être personnalisé. Cette personnalisation est encore une volonté des concepteurs, cette fois dans une logique commerciale rappelant la classique recherche de fidélisation du client vis-à-vis d'une marque ou d'une enseigne, afin qu'il en consomme les marchandises. C'est ainsi que les États (et l'Union européenne) veulent faire de l'objet une pièce d'identité, ou que les enquêteurs considèrent que la position d'un smartphone indique nécessairement celle de son propriétaire. Le smartphone est l'individu. C'est parce que l'usager est constamment encouragé à tout faire en son nom propre, depuis son smartphone, qu'il s'attache à l'objet et éprouve ensuite des difficultés pour s'en détacher (il en devient captif). Un corollaire de cet état de fait est que tout critique du smartphone présente le risque d'être prise comme une critique de l'usager lui-même.
En outre, celui-ci centralise de nombreuses actions et démarches de sa vie, créant des liens de dépendance de diverses natures : affective (messages, photos, contenus intimes), organisationnelle (agenda, groupes de discussion), administrative (CAF, identité, la Poste), professionnelle (messageries), ou tout simplement émotionnelle (applications de divertissement). Cette dépendance concernant de nombreux aspects de la vie de l'usager, toute perspective de rupture (coupure d'électricité ou d'internet, perte de l'objet) devient effrayante car synonyme de mise en péril des fonctions assurées (et donc du déroulé paisible du quotidien de l'usager). Encore une autre modalité de captivité pour l'usager.
La comparaison avec l'ordinateur permet de mieux comprendre pourquoi cette personnalisation du smartphone rend l'usager captif de l'objet. Premièrement, l'ordinateur n'exige pas une personnalisation poussée pour fonctionner normalement, à l'inverse du smartphone. Ce dernier est associé à un numéro de téléphone, lui-même associé à une identité, quand l'ordinateur peut offrir différentes sessions pour différents usagers. La présence par défaut d'internet sur smartphone est associée à l'identité de l'usager (la carte SIM et les gigas d'internet qui vont avec), à la différence de l'ordinateur dont le type de connexion internet par défaut est le wifi ou le câble « Ethernet ». Toutes les actions réalisées sur smartphone le sont depuis des applications téléchargées grâce à un compte (présumé) nominatif sur des magasins d'applications (Apple Store, Google Play), quand les actions réalisées sur ordinateur peuvent l'être depuis des logiciels téléchargés sans associer son identité, ou depuis un navigateur internet anonymisant (comme Tor). Cette dernière distinction a tendance à s'effacer puisque des applications grand public comme WhatsApp et Signal exigent de disposer (obligation contournable pour la seconde [6]) d'un smartphone pour fonctionner sur ordinateur, et que les ordinateurs récents sont livrés avec des systèmes d'exploitation semblables à ceux du smartphone (personnalisation). Les applications sur smartphone, déjà reliables à l'identité de l'usager lors du téléchargement, requièrent de nouveau une identification (souvent avec un numéro de téléphone, parfois même l'identité propre de l'usager) lors de l'inscription, ainsi que l'acceptation de conditions générales d'utilisation particulièrement intrusives pour la vie privée. Si avoir des usages équivalents sur l'ordinateur nécessite souvent aussi de créer des comptes personnels, il y est plus facile de rester anonyme ou de préserver sa vie privée, en saisissant par exemple une adresse mail non reliée à l'identité de l'usager, plutôt qu'un numéro de téléphone. Il faut noter qu'il existe des usages du smartphone (système d'exploitation Graphene OS) et de l'ordinateur (système d'exploitation portable Tails) relativement compatibles avec la vie privée. Mais ces usages sont ne sont pas ceux du « grand public » et sont clairement découragés par les États et les entreprises, qui préfèrent des usagers partageant leurs données personnelles et ne rendent donc pas disponibles sur ces systèmes d'exploitation alternatifs les applications qu'ils développent.
La seconde différence fondamentale tient à la portabilité bien plus effective du smartphone. Dans une poche, autour du cou, dans un sac, il est transportable et consultable facilement (discrètement, rapidement), partout (dans le bus, en marchant, en conduisant, aux toilettes) et avec une connexion internet embarquée. Les ordinateurs portables nécessitent, pour l'écrasante majorité des usages, une connexion internet fournie par un appareil tiers (une box wifi), et surtout ne peuvent pas être utilisés de la même manière que décrit ci-dessus pour le smartphone. On se trimballe beaucoup moins avec son ordinateur – même portable – sur soi qu'avec son smartphone, lequel a bien souvent la géolocalisation activée en permanence, de même que le wifi, et dialogue en continu avec les antennes téléphoniques, permettant de suivre facilement son propriétaire à la trace. A l'inverse, un ordinateur est rarement sorti et connecté à internet durant son transport, ou alors il l'est mais à un routeur wifi – ou un partage de connexion de smartphone – auquel l'usager peut cacher son adresse MAC ainsi que le contenu de sa navigation, à l'aide d'un VPN ou de Tor.
La personnalisation, qui installe une dépendance de l'usager à l'appareil, va donc beaucoup moins de soi sur ordinateur. C'est pourquoi mettre en commun un smartphone, comme on met en commun un ordinateur ou une voiture, est une piste intéressante pour combattre cette dépendance [7].
Un smartphone sans internet est comme un livre sans pages. Il est évident que la dépendance au smartphone (dans toutes ses composantes : capter, captiver et rendre captif) serait bien moins intense sans un accès permanent, quasi ubiquiste et illimité à une connexion internet. Cette dernière est la condition indispensable pour de nombreux usages à fort potentiel addictif (réseaux sociaux, jeux en ligne, IA, jeux d'argent, messageries, presse). Dans le smartphone comme dans l'ordinateur connecté à internet, réside la potentialité d'une accessibilité à tout, ce qui fait notamment que quand on cherche une information on peut se perdre, ou plutôt ne jamais finir de la chercher (même si les moteurs de recherche IA proposent désormais des réponses soi-disant exhaustives ou synthétisées aux requêtes de l'usager ; au secours). Ainsi on pourrait arguer que le problème n'est pas tant le smartphone, qu'internet. Mais même avec une connexion internet, l'ordinateur ne peut pas à ce point coloniser le quotidien comme le fait le smartphone (sauf à rester le cul sur une chaise toute la journée), du fait qu'il n'est pas utilisable à tout moment et en tous lieux.
A l'issue de cette première partie, on comprend mieux pourquoi d'aucuns comparent le smartphone à une drogue. C'est dans sa conception même que résident les germes de cet attachement en apparence irrationnel. Mais aucune drogue n'étant indispensable pour passer une frontière ou louer une trottinette électrique dans la rue, la comparaison est réductrice et surtout invisibilise le rôle d'autres institutions et entités dans la fabrication de cette dépendance. Si la vie des usagers se ré-organise progressivement autour de l'objet, ce n'est ni le résultat d'une addiction incontrôlée, ni celui d'un choix fait après mûre réflexion. C'est la société même qui est progressivement réorganisée autour de cet objet, sous l'impulsion des États et de ses entreprises, des entreprises privées ainsi que des autres usagers et de leurs exigences reconfigurées.
Nous faisons référence ici aux institutions qui organisent la vie en société, celle d'un citoyen « normal » : solliciter des aides sociales, voyager en train, établir une procuration de vote, payer ses achats, liquider une entreprise.
Dématérialisation/numérisation des services publics
Si le smartphone acquiert un statut de plus en plus indispensable pour mener une vie administrative sereine, c'est parce que les démarches nécessaires pour accéder aux différents services publics sont progressivement numérisées. L'administration française ayant la réputation d'être complexe et fastidieuse (la paperasse !), il n'y a pas eu besoin de beaucoup argumenter pour faire appel au numérique et ses promesses de simplification. Ce processus est souvent appelé « dématérialisation » ou « numérisation », et désigne la possibilité (ou l'obligation) de faire en ligne tout ou partie de ses démarches auprès de l'administration française.
Concrètement, les démarches qui étaient auparavant réalisées à des guichets physiques de l'administration (préfecture, mairie, commissariat, CAF, centre des impôts) ou par l'envoi de courriers, les documents ou informations qui étaient obtenus par courrier ou sur rendez-vous, sont désormais réalisables ou disponibles sur autant d'espaces personnels (chacune ayant son application smartphone dédiée) accessibles moyennant des codes d'accès, une connexion internet et un ordinateur, un smartphone ou une tablette.
Il faut caractériser ce mouvement pour bien comprendre pourquoi il est difficile de l'appréhender et donc de lui résister :
Smartphonisation des services publics
La mise en place d'applications pour accéder à ces services publics est une modalité spécifique de ce mouvement, dans lequel la numérisation se concrétise spécifiquement par le smartphone. Ce qui vient d'être décrit s'applique donc également au smartphone, mais il y a quelques spécificités en plus. Le développement des applications a pour effet de scinder en deux catégories l'expérience des usagers : simple, rapide et économique pour les détenteurs de l'application, complexe, long et plus coûteux pour les personnes s'y refusant.
Parallèlement, des discours sont produits afin de renforcer la smartphonisation des services publics, et ce sur différents registres :
Rentrons maintenant un peu dans les détails de la smartphonisation des services publics avec quelques cas d'usages.
Cas d'usage 1 : faire des démarches en ligne sans smartphone
En France, toute démarche administrative effectuée en ligne se fait depuis un espace personnel dédié. Pour effectuer ces démarches, il faut se connecter à l'espace personnel (mot de passe et identifiant, avec parfois en plus un code reçu par sms ou mail), et occasionnellement prouver son identité (pour les démarches « sensibles). Il y a deux moyens de se connecter et prouver son identité :
FranceConnect+ est obligatoire pour mener à leur terme un certain nombre de démarches courantes, ce qui explique que lorsqu'on n'a pas de smartphone, des alternatives existent tout de même au cas par cas. Mais il faut chercher très longtemps pour découvrir leur existence. Par exemple, pour finaliser une inscription à une formation via le CPF [9] sans FranceConnect+, il faudra envoyer un courrier, aller réceptionner une lettre recommandée puis attendre un mail, la procédure prenant environ un mois. Pour espérer touche Ma Prime Rénov' il faut demander l'envoi d'un code par courrier à son adresse fiscale [10]. Pour créer son entreprise, en modifier les statuts ou déclarer une cessation d'activité il faudra passer par la plateforme INPI+ et au moment de la signature, payer les services d'une entreprise spécialisée pour certifier sa signature en ligne [11], ou bien apparemment se créer un compte LexCommunity [12].
La certification de son identité dans un bureau de poste, avec l'Identité numérique La Poste est souvent présentée comme une alternative, mais nécessite malgré tout de télécharger cette application à la fin. Il semblerait qu'il soit encore possible, dans tous les cas, de se passer de smartphone en envoyant des courriers, mais nous n'avons trouvé évoquée cette possibilité que pour le CPF, et seulement dans des avis d'usagers du service public [13], des forums de discussion ou des sub Reddit. Prendre le smartphone d'un proche est également une alternative envisageable.
Pour les personnes vivant à l'étranger, elles n'ont bien souvent d'autre choix, pour s'identifier à certains services, que de recourir à l'application L'Identité Numérique La Poste. Si l'usager possède déjà des identifiants Améli, impôts ou MSA, il peut utiliser France Connect pour se connecter aux autres services. Mais dans le cas contraire, quand il ne possède pas déjà de compte sur ces espaces personnels (ce qui est fréquent pour les personnes ayant vécu jusqu'à leurs 18 ans et plus à l'étranger), il devra passer par l'Identité Numérique La Poste. Donc obligatoirement utiliser un smartphone, comme indiqué dans la rubrique « Aide » de FranceConnect [14].
S'il doit utiliser FranceConnect+ (nécessaire pour établir une procuration par exemple), il n'a pas d'autre solution que d'utiliser L'Identité Numérique La Poste [15]. La réalisation des démarches par papier ou en se déplaçant dans les consulats est beaucoup plus incertaine à l'étranger. Seules quelques démarches sont réalisables ainsi, et pour trouver des informations précises il faut écumer les commentaires sous des articles d'obscurs partis politiques comme l'Alliance Solidaire des Français à l'Étranger [16].
L'accès numérisé aux services publics notamment via la connexion aux espaces personnels est donc :
Le Défenseur des Droits, dans son dernier rapport annuel [19], dresse des constats similaires sur la base de l'enquête qu'ils ont réalisée : « La dématérialisation des procédures, la raréfaction des guichets avec un interlocuteur humain ou encore la complexification des parcours administratifs, créent des obstacles structurels à l'accès effectif aux droits. » ; « Plus d'une personne sur deux dit être
en difficulté pour faire des démarches numérisées seule. » (cela fait beaucoup d'illectronistes)
L'annonce récente de la sortie d'une « méga app » d'État en octobre prochain, réunissant tous les espaces personnels au sein d'une seule application accessible directement avec FranceConnect, témoigne bien de cette volonté de simplifier avant tout la vie des possesseurs de smartphone. Le nombre de codes d'accès à gérer pour accéder aux différents « espaces personnels » ayant été démultiplié ces dernières années, la promesse d'un accès unique simplifié prend son sens.
Si répondre aux problèmes posés par la numérisation avec encore plus de numérisation peut paraître stupide, cela possède sa propre logique : en laissant pourrir la situation, ou en créant une situation détestable pour l'usager, on le rend plus susceptible d'accepter un changement supplémentaire promettant d'avantage de simplicité (une sorte de remède miracle). Une fois que la majorité a adopté la nouvelle solution (la méga app mentionnée plus haut, l'appli France Identité), ceux qui sont laissés de côté seront discrédités comme étant soit des victimes (de leur illectronisme), soit des suspects, soit des … Amish.
Si l'usager adopte donc progressivement ces applis ce n'est pas après mûre réflexion sur les avantages décidément incomparables qu'offre le numérique dans sa vie, mais plus probablement après une nouvelle session de paperasse infructueuse ou dans l'urgence : un choix sous contrainte, une acceptation de guerre lasse face aux alternatives assurément décourageantes (lorsqu'il sait qu'elles existent). Cette illusion du choix laissé rend les usagers captifs de ces applis, car refuser de les utiliser peut parfois être synonyme de renoncement à des droits sociaux (si on veut faire une formation avec son CPF par exemple). On comprend bien que face à l'envoi de courriers, au rallongement des attentes, aux allers-retours à la Poste ou dans des administrations quelconques sans garantie de résultats, aux horaires d'ouverture de ces bureaux, il soit plus simple de finir par télécharger les applis France Identité ou L'Identité numérique La Poste sur son smartphone.
Cas d'usage 2 : prendre le train (en payant)
Avec la SNCF, le diptyque « complexe et coûteux » qui caractérise la situation des non-détenteurs de smartphone fonctionne à merveille. Acheter un billet de train sans smartphone ni ordinateur est tout à fait possible, mais c'est plus complexe. On peut aller en gare, en quête d'un guichet physique qui n'a pas encore fermé, ou bien d'une borne automatique. Parfois il faudra faire la queue longtemps, ce qui est logique car la SNCF considérant que tous les problèmes peuvent se résoudre depuis son application, elle affecte moins de moyens au traitement physique des demandes. Pour acheter un billet de TER, on peut aussi appeler un numéro de téléphone, mais chaque région possède son propre numéro de téléphone et ses propres horaires d'ouverture de son standard téléphonique. Enfin, on peut se rendre auprès des quelques commerces locaux vendant des tickets (bureaux de tabacs, supermarchés, postes, mairies), dont la liste est disponible sur le site internet TER de chaque région.
Par contre on ne pourra pas accéder à certains produits disponibles uniquement sur internet : voyager en Ouigo (les trains low cost), accéder à certains tarifs avantageux (comme les TER à 5 € en région Grand Est), à certains abonnements (carte de réduction « Fluo » dans le Grand Est). De plus, si notre TGV ou notre Intercités arrive en retard, on ne pourra pas bénéficier de la garantie G30, qui permet d'être en partie remboursé (sous forme de bon de commande) du prix de son billet dès 30 minutes de retard. En effet pour bénéficier de cette garantie il faut faire une démarche depuis internet et obligatoirement ouvrir un compte personnel SNCF. Pour réserver une place vélo à bord d'un TER, il faut obligatoirement passer par internet et imprimer sa petite étiquette, au risque de se voir refuser l'accès à certains trains, quand les titulaires d'un smartphone peuvent eux la fournir directement via un QR code.
Si on choisit d'acheter son billet de train sur ordinateur, il faudra se débrouiller pour l'imprimer soi-même, ou bien le télécharger sur un autre support (un ordinateur par exemple), à présenter lors du contrôle. Même si tous les billets achetés en ligne sont nominatifs et peuvent être retrouvés dans son petit appareil par le contrôleur directement à bord du train, il faut quand même disposer d'un titre de transport à présenter. Si vous n'avez pas de titre de transport TER et même si vous êtes montée à une gare dépourvue de distributeur et de guichet, vous devrez vous acquitter du « tarif de bord » (autre nom pour « amende très salée »), car il n'est plus possible d'acheter son billet à bord à un tarif normal. D'ailleurs, ce contrôle du titre de transport est désormais souvent associé à une vérification d'identité, et les titulaires d'un smartphone gagneront de précieuses secondes car ils peuvent désormais faire scanner en une seule fois leur titre de transport et leur titre d'identité, grâce à un QR code unique généré par l'appli France Identité.
Cas d'usage 3 : bénéficier d'un service Crous
Pour utiliser la machine à laver dans la résidence, faire des photocopies à la fac, ou manger au restaurant universitaire, les étudiants doivent payer avec Izly, la « solution » de paiement du Crous. Ils doivent se créer un compte et verser de l'argent sur leur carte étudiant physique via un ordinateur, ou directement télécharger l'appli et l'abonder en argent. Fini le liquide et la carte bancaire. Même si le repas coûte désormais 1 € pour tous les détenteurs du statut étudiant, le Crous continue d'imposer ce seul moyen de paiement. De plus, les étudiants qui payent avec l'application en cafétéria peuvent accumuler des points leur permettant de se voir offrir des produits. Sans Izly, les étudiants doivent donc payer leur repas 8 €, ce que bien-sûr aucun d'entre eux ne se résout à faire. Il est possible de recharger sa carte en liquide, mais il faut quand même disposer d'un compte et se présenter aux horaires d'ouverture d'un guichet (car il est impossible de recharger au moment de payer son repas).
Ces deux derniers cas d'usages illustrent bien l'autre écueil de la vie sans smartphone dans l'accès aux service publics : le risque de payer plus cher, voire de ne pas accéder du tout au service convoité. En interdisant l'accès aux tarifs moins élevés aux non-détenteurs de l'appli ou du smartphone, on leur instille la pensée que leur choix n'est pas rationnel, pas rentable, qu'au fond s'ils sont lésés c'est uniquement de leur fait. Quand on connaît les difficultés financières structurelles des étudiants, on se doute bien que leur utilisation de l'appli SNCF-connect ou de Izly résulte d'un choix, encore une fois, réalisé sous contrainte. Captifs, cette fois, de leur situation économique précaire.
Les entreprises privées jouissent de la « liberté d'entreprendre », donc elles sont moins obligées d'y mettre les formes que l'État, qui doit théoriquement respecter un droit d'égalité d'accès des usagers au service public. Vis-à-vis des entreprises l'individu n'est plus usager mais « consommateur », et donc libre d'aller voir ailleurs si les services qu'elle vend ne lui conviennent pas. La smartphonisation menée par ces entreprises a des conséquences assez similaires aux transformations menées par l'État et décrites ci-dessus. La pratique est simple : les entreprises restreignent l'accès à leurs services aux seuls possesseurs de leur application (ou d'une application spécifique), donc à un smartphone la plupart du temps.
Ainsi, dans d'autres pays que la France, des commerces n'acceptent plus d'argent liquide, ni le « sans contact » par carte bancaire. Souvent c'est une application (Nequi en Colombie, Yape au Pérou, Deuna en Équateur) qui permet de payer un commerçant (ou toute autre personne devant recevoir de l'argent) depuis son smartphone, en scannant un QR code correspondant aux coordonnées bancaires de la personne à payer. Dans ces pays les propriétaires exigent souvent que les loyers soient virés par le locataire via de telles applications, et non plus en faisant des transferts bancaires classiques.
En France, dans une interprétation bien à elle de la directive européenne « DSP2 » qui exige une double authentification pour réaliser des opérations bancaires en ligne (paiement, virement, ajout d'un compte bénéficiaire), de nombreuses banques conditionnent la réalisation de ces opérations à la possession d'une application (et donc d'un smartphone ou d'une tablette). Ces banques ne sont donc plus accessibles par les non-détenteurs de ces appareils. Certaines banques acceptent d'envoyer des codes par SMS ou sur un appareil dédié, mais pour peu qu'on vive en zone blanche, ou qu'on se trouve à l'étranger dans une zone non-couverte pas notre opérateur, certaines opérations demeurent impossibles. Tandis qu'avec l'appli, une simple connexion internet suffit pour passer l'étape de la double authentification. L'usager est donc renvoyé à sa liberté individuelle (quand bien même il est à la même banque depuis 20 ans), et s'il ne veut pas l'appli, il devra en assumer les conséquences. C'est en suivant cette même logique que des assurances, alors qu'elles incluent dans leur contrat un service de consultation médicale gratuit en visio … le rendent accessible uniquement aux détenteur de leur application smartphone.
La dépendance à internet ou à un smartphone pour effectuer des paiements peut se retourner contre l'usager, comme on l'a vu dans un précédent article avec le Kazakhstan [20] : sans internet ou sans réseau mobile, il devient impossible de dépenser son argent, donc de se nourrir. C'est le constat de cette vulnérabilité qui conduit les citoyens Russes, depuis quelques mois, à faire le plein d'argent liquide face aux coupures de réseau à répétition : « En cas d'urgence en ville, je sais que je pourrai toujours acheter le nécessaire, même si le réseau mobile est hors service. » [21] Encore un bel exemple de captivité.
Avec l'essor de « l'économie digitale », des services basés entièrement sur la possession d'une appli sont apparus. Ainsi des trottinettes ou vélos en « libre service » ne sont accessibles que via une application, après avoir scanné un QR code. Ce même QR code est parfois la seule option pour avoir accès à la carte dans un restau ou un bar. Cette obligation de posséder un smartphone n'est pas seulement valable pour les consommateurs, mais également pour les travailleurs « de plateforme » (Uber Eats, Deliveroo) ou les livreurs, les auxiliaires de vie, les intérimaires [22], ou les commerçants (qui s'ils ne proposent pas moyen de règlement par QR code risquent de perdre des clients).
Captés
Les applis utilitaires fournissent à l'usager des occasions supplémentaires de regarder leur smartphone dans la journée. Par exemple, un smartphone déverrouillé pour payer ou pour consulter ses devoir sur ProNote est également disponible pour la consultation de toutes les autres applications à fort potentiel addictif, évoquées dans la première partie. Sans compter que ces applis « utilitaires » emploient des mécanismes classiques tels que les notifications ou la gamification (applis bancaires, de suivi de sa consommation d'énergie ou de sa santé) pour inciter les usagers à déverrouiller leur smartphone et utiliser l'appli. Tout usager a ainsi déjà fait l'expérience de déverrouiller son smartphone pour une tâche précise censée prendre quelques dizaines de secondes, et se rendre compte 20 minutes après qu'il est en train de lire un article du Monde sur la nouvelle copine de Bardella ou de scroller sur Instagram. Mais il faut rappeler (image 1) que les 2h30 passées quotidiennement sur le smartphone en France ne sont pas consacrées à faire des déclarations d'impôts, des paiements sans contact ou des virements bancaires, mais essentiellement à consulter les médias sociaux (réseaux sociaux et messageries instantanées), ce qui met quelque peu à mal l'argument selon lequel on garderait son smartphone pour les applications utilitaires et le gain de temps qu'elles offrent.
Captifs
Toutes ces applications mises en places par les États, leurs entreprises, et d'autres entreprises privées, ont un impact sur les usagers (qu'ils soient consommateurs ou commerçants) : diminution des possibilités de pays en liquide, multiplication des achats en ligne et des livraisons à domicile, hausse du consentement à fournir ses données personnelles (systématiquement collectées), envoi de documents sous format numérique via des espaces personnels, développement de nouveaux services accessibles uniquement par smartphone. Les usagers, peu importe leur engouement face à cette nouvelle donne numérique, s'adaptent et réorganisent leurs habitudes. C'est alors le fonctionnement de la société qui se réorganise progressivement, sous l'impulsion des institutions (État, entreprises) et grâce au consentement des usagers, dont une partie accueille d'un bon œil cette smartphonisation et en redemande.
Les autres manières de procéder (payer en liquide, anonymement, envoyer des dossiers papiers, faire sans smartphone) existent toujours, mais pas partout, pas pour toutes les démarches, et surtout rendent la vie des sans-smartphone plus complexe, plus fastidieuse, plus coûteuse. Avoir un smartphone serait synonyme de gain de temps, de praticité, d'économies, du moins pour ce qui est de l'accomplissement des démarches administratives. Ces gains sont essentiellement dus à la difficulté, artificiellement créée, de faire autrement, et marginalement aux gains de temps réels offerts par le smartphone. Payer en sans contact est effectivement plus rapide et fiable qu'avec de l'argent liquide, et les virements Lydia sont moins fastidieux qu'un virement bancaire après l'enregistrement d'un RIB. Par contre scanner le QR code ou saisir manuellement le numéro de compte à payer, dépendre de la qualité de la connexion internet ou de la fiabilité de l'électricité, et espérer que l'appli retrouve bien le compte auquel effectuer le paiement (pour les applis de paiement comme Wero en France ou Nequi en Colombie) prend beaucoup plus de temps que de filer un billet de 10 balles.
Ces applications utilitaires ont bien souvent constitué une raison suffisante pour justifier d'acquérir ou de racheter un smartphone plus récent. Nombreux sont les usagers qui sont passés au smartphone à cause de leur banque, qui leur réclamait de télécharger leur application pour la double authentification.
Au bilan, la société (au-delà des individus qui la composent) est devenue structurellement captive du smartphone pour fonctionner. Le risque est que la liberté de choisir d'avoir ou non un smartphone devienne illusoire dans les faits. C'est dans ce sens que le non-possesseur du smartphone est aussi captif de la situation : entravé voire empêché dans ses mouvements, il est condamné à galérer pour vivre sa vie de « citoyen normal ». Enfin, les applications utilitaires réorganisent la vie des gens qui les utilisent, dont la dépendance se ressent en cas de coupure de courant, de batterie à plat ou d'absence de réseau internet ou mobile. Surtout, en cas de volonté de se passer de leur smartphone, ces usagers devront remplacer toutes les fonctions utilitaires qu'ils avaient choisi de confier à des applications, soit réorganiser une partie importante de leur vie. En effet, si le smartphone centralise de nombreuses fonctions (paiement dans officines physiques, achats en ligne, démarches administratives, déplacement en train ou vélo libre-service, paiement du repas Crous), les changements à opérer dans son quotidien pourraient apparaître trop conséquents pour être menés à leur terme. La captivité peut alors être psychologique, avec des usagers qui croient (ou se persuadent ?) qu'il n'est désormais plus possible de vivre sans smartphone.
Mais à condition d'y être décidé, dire non à l'État, à une entreprise, ou à un fonctionnement de société reste encore facilement envisageable. C'est peut-être parce qu'il s'agit d'institutions qu'on a de bonnes raisons de ne pas apprécier, ou de leurs représentants humains (agents du service public, employées d'entreprises), envers lesquels on n'a pas d'attachement affectif. Il en va autrement de notre entourage, auquel dire non (se passer de son smartphone, désinstaller une application de messagerie instantanée) présente le risque de fragiliser la relation qu'on a avec lui.
« Quelle application vous manquerait le plus si vous n'aviez pas de smartphone ? » A cette question, notre expérience a montré que la réponse qui revenait le plus sont les messageries instantanées (type WhatsApp), puisqu'elles servent à garder le contacter avec ses proches, et ce gratuitement. Le terme « proches » désigne ici les amis, la famille, le ou la conjointe. Ce sont bien-sûr les applications de médias sociaux (messageries instantanées et réseaux sociaux) qui jouent un rôle de premier plan dans l'entretien des liens affectifs qui nous lient à nos proches, mais également des fonctionnalités comme les calendriers partagés ou le partage de la géolocalisation. Ces différentes fonctionnalités permettent de répondre à un besoin consubstantiel à toute relation affective (amicale, amoureuse, filiale, familiale) : le besoin d'être rassuré, d'être certain que le proche en question va bien. Et en la matière, le smartphone a démultiplié les possibilités : il peut servir à savoir où sont ses proches et ce qu'ils font, à planifier des rendez-vous, recevoir des nouvelles lorsqu'ils sont loin, à être rassuré lorsqu'on est inquiet, à voir leur visage et ce qu'ils font en direct (appels en visio), et à les joindre même lorsque le réseau téléphonique est défaillant, pourvu qu'on dispose d'une connexion internet.
Or, comme nous l'avons expliqué dans l'article Smashphone, le besoin bien compréhensible d'être rassuré sur l'intégrité de ses proches a changé dans la manière qu'il a d'être satisfait. Le smartphone a créé, grâce aux possibilités techniques offertes, de nouvelles manières de rassurer (géolocalisation en permanence des enfants, échanges de messages écrits ou vocaux tout au long de la journée, appels en visio). Mais l'expérience montre que le smartphone ne satisfait pas mieux le besoin d'être rassuré. D'une part parce que les nouvelles manières de rassurer constituent autant de nouvelles raisons de s'inquiéter (en cas d'absence de production ou de réception du signal destiné à rassurer), et d'autre part parce que les délais au-delà desquels les proches peuvent légitimement s'inquiéter en absence de réponse sont régulièrement raccourcis.
Le smartphone étant désormais le moyen principal avec lequel on rassure ses proches (puisqu'il est le vecteur par lequel toutes les informations rassurantes leur parviennent), refuser d'en avoir un revient à refuser de rassurer ses proches : les inquiéter, leur causer du souci, voire les faire paniquer. Puisque l'attitude consistant à chercher volontairement à causer de tels tracas à ses proches est peu commune (et qu'on souhaite être rassuré de la même manière par nos proches), on comprend aisément que la plupart des gens se dotent d'un smartphone sans rechigner. La dépendance de l'usager au smartphone réside donc dans cette injonction implicite à rassurer ses proches, ainsi que dans le besoin qu'il a développé d'être rassuré par ce même moyen. La captivité revêt ici une dimension affective.
La situation est bien différente pour la personne qui n'a jamais eu de smartphone : même si ses proches la tannent pour qu'elle en prenne un, elle peut toujours s'appuyer sur leur expérience commune passée pour rappeler qu'il est tout à fait possible de vivre rassuré sans en être équipée. En revanche, la personne déjà équipée d'un smartphone depuis un certain temps a logiquement construit ou organisé sa vie sociale autour de l'objet. Elle parle à ses meilleurs amis tous les jours via WhatsApp, garde contacte avec ceux qui sont loin avec Facebook ou Instagram et leur passe de temps en temps un appel visio, rassure ses parents ou son conjoint jaloux en partageant en permanence sa géolocalisation (en France, 41 % des parents géolocaliseraient leurs enfants [23]), ou bien synchronise son agenda avec ce dernier.
L'usager est donc aussi captif des méthodes que fournit le smartphone pour entretenir des relations. En effet, une fois que toutes ces pratiques sont en place, toute velléité unilatérale d'un changement dans la manière d'entretenir ces liens revient à risquer leur détérioration (perdre des amis, froisser ses parents, blesser son conjoint). Ainsi, quitter un groupe WhatsApp sans expliquer pourquoi est souvent interprété comme un signe de mécontentement. Rester durant un temps prolongé à un endroit inhabituel sur la carte qui nous géolocalise peut conduire nos proches à penser qu'il nous est arrivé quelques chose. Désactiver sa géolocalisation peut donner lieu à des suspicions et des doutes quant à sa sincérité (si ma conjointe ne veut pas que je sache où elle est c'est qu'elle a des choses à cacher ; si mon gosse fait de même c'est qu'il est en train de faire des conneries). Quitter les groupes de discussion entre amis sur Messenger ou WhatsApp présente le risque de ne pas être au courant des prochaines sorties qui s'organisent. Quant au refus des appels en visio, il y a autant d'interprétations possibles que d'humains sur terre (il a raté sa nouvelle coupe de cheveux ? il a été défiguré par un accident de la route ? il ne veut pas que je sache où il se trouve ?).
Bien-sûr, on pourrait toujours tenter d'expliquer la raison de tels choix à ses proches, mais là-aussi ça ne manquerait pas de donner lieu à des doutes, des suspicions. Plutôt que d'en finir avec une application précise, se débarrasser de son smartphone apparaît finalement comme la façon la plus simple de procéder (je ne peux plus te rassurer de cette manière car je n'ai plus de smartphone).
Avec les proches, la dépendance au smartphone est donc une affaire d'injonction : injonction à rassurer, à montrer qu'on est en vie, à montrer patte blanche. Finalement, une injonction à la transparence. C'est pourquoi le rôle du smartphone dans les relations avec les proches est profondément ambiguë : s'il rassure, il est aussi l'objet qui permet d'exiger cette transparence absolue, en l'absence de laquelle c'est l'interprétation, l'imagination, la suspicion, le fantasme, la paranoïa qui prennent le relai. C'est pourquoi l'objet peut aussi être utilisé par les proches de l'usager pour lui nuire (conjoint jaloux ou possessif, parents angoissés ou tyranniques), en utilisant les mêmes moyens (messageries, géolocalisation, exigence de disponibilité permanente) que ceux utilisés pour rassurer.
En produisant de nouvelles pratiques et de nouveaux standards dans la manière d'entretenir des relations avec ses proches, le smartphone contribue à faire croire que pour être digne de confiance, il faut faire preuve d'une transparence totale. Cette logique, caractéristique des relations de pouvoir entre l'État et ses « administrés » (si tu n'as rien à te reprocher, alors tu ne devrais rien avoir à cacher), ne peut qu'aboutir à une société de flicage. Puisqu'il n'y a pas besoin de tout savoir de la vie de l'autre pour lui faire confiance ou être rassuré, alors il faut refuser que la possession d'un smartphone serve de prétexte, de moyen de pression ou de chantage au maintien d'une relation affective.
De nombreux espaces d'organisation collective font face à la smartphonisation de leur fonctionnement, qui prend cette fois essentiellement la forme de groupes de discussion sur les messageries instantanées. Membres d'associations, clubs de sports, collectifs politiques, parents d'élèves, colocataires, copropriétaires, voisins, étudiants d'une même promotion ou élèves d'une même classe, etc. Ces groupes ont pour fonction principale de faire circuler des informations propres aux collectifs en question, mais ils peuvent également être utilisés comme espaces pour « débattre », organiser des événements ou des réunions, ou tout simplement flooder (envoyer plein de messages sans lien direct avec l'objet du canal). Les messageries instantanées utilisées étant la plupart du temps des applications seulement disponibles sur smartphone (WhatsApp, Signal, Telegram), les non-possesseurs de smartphone se retrouvent comme des cons.
Car si être ajouté dans le groupe de discussion d'un collectif signifie qu'on a pleinement été intégré au collectif, à l'inverse fréquenter un collectif sans avoir pu être intégré à son groupe de discussion en ligne signifie qu'on n'en fait pas encore entièrement partie. Mais surtout, en étant absent de ce groupe on risque de manquer toutes les informations qui y sont partagées, et dont la connaissance est nécessaire pour participer pleinement à son fonctionnement.
Dans le même sens, les collectifs ou association ayant une existence publique créent bien souvent des comptes sur les réseaux sociaux, essentiellement pour annoncer leurs événements publics (fonction d'agenda) ou faire part de leurs actualités. Les personnes n'ayant pas de réseaux sociaux peuvent donc difficilement avoir accès à ces informations, du fait qu'il est difficile de consulter le contenu d'une publication sur un réseau social sans y être connecté.
Ici, la captivité réside dans l'obligation de fait des membres du collectif de rejoindre ces groupes de discussion, au risque de ne pas pouvoir prendre pleinement part à la vie du collectif, voire de ne pas pouvoir du tout s'organiser avec le collectif en question. Ce risque d'exclusion incite les non-possesseurs de smartphone à s'en doter, et peut dissuader ceux qui étaient tentés de s'en détacher.
Dans l'univers du travail aussi la non-possession d'un smartphone peut poser des problèmes. Outre les cas où l'employeur fournit directement un smartphone de fonction, c'est encore une fois les groupes de discussion sur les messageries instantanées qui occupent une place centrale. Cette fois ce peut être le manager qui ajoute son équipe dans ces groupes, et s'en sert pour diffuser ses consignes, faire des blagues, diffuser des rappels à l'ordre, et tout autre type d'information nécessaire à la bonne exploitation des salariés (lieux de rdv, urgence, annulation). Ces groupes remplacent les mails et les échanges lors des pauses, des réunions ou ayant lieu directement dans les bureaux des personnes concernées. Lorsque l'initiative vient d'un supérieur hiérarchique, il est très difficile pour le salarié de refuser de rejoindre le groupe de discussion, même lorsqu'il s'agit du smartphone personnel. Les difficultés (et surtout les remarques) augmentent s'il ne possède carrément pas de smartphone, même si l'absence d'obligation mentionnée dans le contrat de travail le protège théoriquement contre tout emmerdement.
Il existe aussi des groupes entre collègues non directement consacrés au travail, servant là encore à échanger des informations (sur l'ascenseur qui ne fonctionne plus, tel questionnaire à remplir) et à organiser des moments dans ou en dehors du travail (le repas de fin d'année, l'apéro du jeudi soir). Encore une fois pas d'obligation formelle, mais parfois les informations qui y circulent peuvent être suffisamment importantes pour que l'absence du groupe devienne préjudiciable.
Ces injonctions à l'utilisation en provenance des différentes catégories d'humains constituant l'entourage de l'usager mettent ce dernier sous pression. Sa volonté de ne pas avoir de smartphone, ou de ne plus en avoir, est mise à l'épreuve par un un ensemble de mécanismes fortement incitatifs, dont certains ont déjà été évoqués et qu'on synthétisera ici.
Nous espérons que cet article aura permis d'aller au-delà des refrains classiques sur le smartphone : il y aurait la mauvaise dépendance à bannir absolument (la dopamine), la dépendance excusable (celle vie à vie des applis utilitaires) face à laquelle on ne pourrait rien faire, et la dépendance raisonnable (les pressions de l'entourage).
Ce décorticage des différents mécanismes de dépendance doit permettre d'identifier autant de blocages potentiels ou de leviers à mobiliser pour les personnes souhaitant se débarrasser de leur smartphone. La dépendance au smartphone est une question de liberté, car son utilisation a des répercussions sur la vie de l'usager au quotidien, en offrant des prises très puissantes pour une détermination, depuis l'extérieur, de ses comportements, de ses choix et de ses idées.
Heureusement, tout cela n'est pas immuable, l'essor du smartphone n'est pas comme une vague face à laquelle on ne pourrait rien faire. Concernant le design addictif du smartphone et de ses applications, le sujet est déjà largement présent dans le débat public et surtout dans l'esprit des gens. Mais on l'a vu, les types de dépendances sont liés, et si on continue de devoir aller sur le smartphone pour faire des démarches administratives ou consulter ProNote, alors on continuera de passer des heures sur les applis les plus addictives. C'est pourquoi il faut aussi s'attaquer à ces applications utilitaires, et refuser le transfert continu de tout un tas de fonctions vers le smartphone. A cet égard aussi le débat existe et des initiatives émergent [25]. Enfin les pressions en provenance de l'entourage rappellent que sans faire de la lutte contre la dépendance au smartphone une question collective et intergénérationnelle, il sera difficile de s'en séparer.
Pour finir et mettre tout cela en perspective, il est intéressant d'évoquer le monopole radical, concept créé par Ivan Illich, qui désigne la capacité d'un objet technique à s'imposer dans le quotidien des gens au point qu'ils doivent modifier leurs comportements pour continuer à mener une vie normale. Un exemple parfait et invoqué par l'auteur est celui de la voiture, qui au fur et à mesure qu'elle s'est imposée a réorganisé le quotidien des gens, leurs habitudes, puis a façonné le territoire (routes à 130km/h, espaces fonctionnalisés), et peut déterminer aujourd'hui le caractère « employable » ou « raisonnable » de quelqu'un (qui n'a pas le permis B est volontiers taxé d'utopiste).
Si on reprend notre typologie et qu'on l'applique à la bagnole, on se rend compte que la dépendance à celle-ci ne provient pas vraiment de la conception de l'objet-voiture en lui-même : personne n'est addict à sa voiture, tout juste existe-t-il des passionnés de tuning ou des amateurs de vitesse, ce qui est bien différent. Concernent l'entourage, il peut effectuer des pressions (ma grand-mère qui habite à la campagne veut que je vienne la voir, ma famille me tanne pour que je passe le permis), mais sans aucune mesure comparable avec le smartphone. En revanche, ce sont bien ces institutions « organisatrices de la vie en société » qui sont vectrices de cette dépendance : plein de routes sont dangereuses pour d'autres modes de déplacements que la voiture, plein d'emplois sont conditionnés à la possession d'un permis B voire d'une voiture, etc. Il faut rajouter à cela une dimension culturelle qui associe la voiture à la liberté, à la praticité. Si la dépendance au smartphone est puissante en tant qu'elle revêt les trois aspects qu'on a décrit, son monopole ne semble pas aussi « radical » que celui de la bagnole dans la mesure où la société n'a pas encore été réorganisée entièrement pour lui convenir. Empêcher une disparition complète des alternatives au smartphone et une réorganisation de la société autour (et par) l'objet semble donc être un objectif censé, afin d'éviter que ne s'instaure un degré d'aliénation au-delà duquel la vie en société risque effectivement de devenir complètement claquée.
La suite logique à cet article est le Guide Comment vivre sans smartphone, dont la première version sortira prochainement. Puis un dernier article sur les rôles du smartphone et de ses réseaux sociaux en politique (essor des idées d'extrême-droite, fonctionnement des groupes militants) devrait venir conclure cette série.
Brice Costa
brice.costa at proton.me
[2] https://www.ici.fr/infos/societe/chiffre-du-jour-nous-consultons-en-moyenne-notre-telephone-221-fois-par-jour-1549431078
[4] Syndrome FOMO pour Fear Of Missing Out, ou « peur de rater quelque chose ; syndrome des vibrations fantômes, lorsque l'usager voit ses capacités sensitives bernées par le smartphone, en croyant le sentir vibrer alors qu'il n'en est rien.
[6] En utilisant « Signal-cli », un utilitaire développé afin de pouvoir activer un compte Signal depuis un dumbphone (ou un téléphone fixe !). Voir les infos ici (https://kemenaran.winosx.com/posts/signal-sans-smartphone) ou ici (https://github.com/AsamK/signal-cli/blob/master/man/signal-cli.1.adoc). Cela demande un peu de bidouille (quelques lignes de codes).
[7] Possibilité détaillée dans le Guide Comment vivre sans smartphone, dont la publication ne saurait tarder.
[9] https://www.moncompteformation.gouv.fr/espace-public/je-ne-remplis-pas-les-conditions-pour-utiliser-franceconnect
[11] https://procedures.inpi.fr/?/account/presentation ; https://www.inpi.fr/realiser-demarches/formalites-dentreprises/creer-sa-societe-agricole ; https://www.plus.transformation.gouv.fr/experiences/3851801_cessation-dactivite-sur-le-portail-inpi ;
[12] https://www.francenum.gouv.fr/formations/guichet-unique-des-formalites-comment-signer-ses-demarches-sans-identite-numerique-la
[13] https://www.plus.transformation.gouv.fr/experiences/6816129_aller-a-la-poste-ne-permet-pas-de-se-passer-de-smartphone-pour-activer-son ; https://www.plus.transformation.gouv.fr/experiences/4680372_france-connect-sans-smartphone-pas-de-droits
[14] https://aide.franceconnect.gouv.fr/faq/comprendre-franceconnect/conditions-utilisation/je-vis-a-l-etranger-puis-je-utiliser-franceconnect/
[16] https://alliancesolidaire.org/2025/12/05/identite-numerique-vers-le-renouvellement-anticipe-de-la-carte-didentite-pour-les-francais-de-letranger/
[19] https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/2026-04/ddd_rapport-annuel-2025_20260407.pdf
[21] https://www.bfmtv.com/economie/economie-social/c-est-une-periode-tres-inquietante-les-russes-se-precipitent-aux-distributeurs-pour-retirer-de-l-argent-liquide-a-un-niveau-inedit-et-cet-argent-disparait-souvent-du-systeme-bancaire_AV-202607210029.html
[22] Aspect également traité dans notre article Smashphone !
[23] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/un-monde-connecte/surveiller-ou-espionner-ses-enfants-le-dilemme-des-parents-connectes-5820549
07.09.2026 à 12:40
dev
Comment les teufeur.euse.s s'organisent [Entretien]
- 7 septembre / Avec une grosse photo en haut, 2, Mouvement
Nous avons déjà évoqué dans nos pages le projet de loi RIPOST (Réponses Immédiates aux Phénomènes troublant l'Ordre public, la Sécurité et la Tranquillité) porté par le ministre de l'intérieur, Laurent Nuñez, qui le présente comme un « choc d'autorité » et adopté par le sénat le 26 mai dernier. En ligne de mire, les Free Party (entre autres). La Grappe s'est entretenue avec les premiers concernés, ici Camille qui fait partie d'un sound system entre Bordeaux et la Bretagne et qui est aussi membre de Tekno Anti Rep, qui s'oppose à cette loi. Il est question de l'aspect subversif de la Free Party, ainsi que des moyens à dispositions pour se défendre face à la répression dans un contexte de plus en plus autoritaire et répressif.
Très récemment, en juin-juillet, il y a eu les Manifestives, qui existent depuis pas mal d'années, et dont le format depuis 2022, est à l'initiative de Tekno Anti Rep. C'est un événement massif, médiatique et populaire. Le but est depuis le début de le rendre accessible, notamment pour un public qui n'est pas forcément accoutumé aux Free.
Ça a été une volonté de se dire qu'on n'a pas envie d'être tout le temps encadré dans nos pratiques festives. On a envie de pouvoir faire la fête comme on veut, sans payer des centaines d'euros en sécurité, en encadrement, tout ça, donc on va faire nos soirées nous-mêmes. On va créer la fête libre.
Il y a eu la très fameuse soirée dans la piscine Molitor à Paris. Je pense que c'était un des moments les plus connus des débuts de la Free Party. Et petit à petit, ça a essaimé un peu partout en France, jusqu'à avoir une communauté très forte au début des années 2000. Et du coup, c'est vraiment une réponse à tout ce qui a été fait autour du monde de la nuit, qui a été de mettre des consommations, des prix d'entrée très chers sur les festivals, les boîtes de nuit. L'idée est de se réapproprier la fête. On veut qu'elle soit accessible à tou.s.tes, qu'elle soit émancipatrice, et que tous les publics, même les plus marginalisés, puissent en faire partie. C'est un véritable lieu d'émancipation.
Il y a eu une grosse évolution dans les pratiques et dans les mentalités sur deux questions en particulier. La première, c'est la question de la drogue et de la réduction des risques. On a vu de grosses associations et des collectifs de bénévoles intervenir sur le sujet, par exemple en cherchant à proposer un cadre aux gens qui consomment des drogues.
La deuxième, c'est la question des violences sexistes et sexuelles. Il y a eu une très grosse remise en question et une volonté d'amélioration à propos de ces sujets-là, parce qu'effectivement, il y a 30 ans, ces problématiques n'étaient pas aussi considérées qu'aujourd'hui. On a eu notamment des brigades safe qui ont commencé à voir le jour. Et donc effectivement, quand on prend la teuf aujourd'hui, elle est beaucoup plus politisée, beaucoup plus consciente des systèmes d'oppression qu'elle ne pouvait l'être au début.
Après, ça peut évoluer vers de la professionnalisation. Il peut y avoir des gens qui rentrent dans le BTP et qui vont s'occuper des échafaudages, d'autres qui rejoignent des entreprises de location... Mais on est quand même sur des compétences qui partent généralement de rien, et des sound systems où les personnes acquièrent d'elles-mêmes des savoir-faire vraiment pro au fur et à mesure des événements. Et au bout d'un moment, ça peut donner de gros sound systems avec beaucoup de gens qui taffent dans l'événementiel, qui ont des compétences pro, alors que ça n'était pas forcément le cas au début.
Pour les styles, c'est un peu un cliché dans la Free Party qui nous fait rire, mais c'est aussi vrai, la Bretagne est connue pour être vraiment la zone hardcore, avec toutes les musiques les plus fortes, les BPM les plus élevés, les kicks les plus véners... Tous les styles de hard music, hardstyle, techno hardcore, frenchcore, c'est vraiment une des spécificités de la Bretagne.
Et à l'inverse, le Sud est plutôt dans des styles un peu plus tranquilles ou légers,
si je peux dire, donc plus mental, tribe, acid, même des styles plus ginguette, plus bass, tout ça. C'est quelque chose qui se vérifie assez bien. Nous, dans la région, on va dire Bordeaux et les Landes aux alentours, c'est vraiment plus ce style de musique-là. On a assez peu de hardcore.
Il y a eu des gros moments de Free Party au niveau des Landes, qui sont connues pour avoir accueilli beaucoup de teufs pendant longtemps. Mais il y a eu un basculement pour toute la scène Free Party au moment du Covid, et un pic de répression à partir de 2019. À partir de là, ça a été beaucoup plus compliqué de faire des teufs dans ce coin. Avant ça, c'était extrêmement régulier et ça se passait extrêmement bien. Assez récemment, début avril, il y a eu un très gros Multi-Sons dans les Landes, qui a réuni plus de 5000 personnes. Ça a été énorme pour le Sud-Ouest, et ça a surpris les organisateur.ice.s qui ne pensaient pas avoir autant de gens. Donc même s'il y a beaucoup moins d'activités qu'avant, les Landes restent une terre de la Free.
Bordeaux, de son côté, n'est pas un milieu de la Free Party, mais plutôt de la rave légale. Il y a une très grosse communauté techno à Bordeaux, énormément de collectifs, d'associations... Le sound system bordelais le plus réputé, c'est Leaf Sound System. Ielles sont connu.e.s pour de très grosses soirées pirates. Il y en a eu une l'année dernière en plein Bordeaux, dans un hangar abandonné au niveau de la Base Sous-marine, qui a réuni 2000 à 3000 personnes et qui a été organisée sur des bases politiques. Ielles ont fait une lettre ouverte où ielles envoient bouler le préfet. Ça a été une énorme réussite, ielles ont même réussi à ne pas se faire saisir.
C'est pour cela que la loi Ripost est aussi terrible d'ailleurs, et qu'il y a des gens qui défendront de leur vie la Free Party tellement c'est important dans leur quotidien. Effectivement, créer ces lieux safe est une volonté politique qui n'avait peut-être pas été autant conscientisée au début de la Free Party, mais qui au fur et à mesure des années s'est vraiment concrétisée et a été de plus en plus théorisée par certain.e.s acteur.ice.s du mouvement.
Il y a eu des grands moments de politisation de la teuf, notamment les Teknivals. En gros, un Teknival, c'est une semaine où tous les sound systems de France se réunissent pour essayer de faire la plus grosse fête libre possible quelque part. Tous les Teknivals ont toujours été faits avec des objectifs politiques extrêmement clairs, comme de répondre à un enjeu du moment, notamment lors de la présidence de Sarkozy, ou à certains moments forts de la répression. Il y a vraiment eu une grosse conscientisation de la puissance politique que pouvait avoir la teuf à ce moment-là.
Ce qui est intéressant, c'est de voir que dans les pratiques des teufeur.euse.s, on est sur une pratique constante de l'illégalité. Encore une fois, les gens ne se rendent pas vraiment compte, mais le.a teufeur.euse passe son temps à essayer de niquer le système. On passe notre temps à chercher comment bien planquer les affaires qu'on a sur nous, comment éviter tous les barrages de keufs, prendre les petites routes, suivre un convoi, comment rentrer sur site, comment sortir, on utilise tou.te.s Signal pour ne pas se faire remarquer, comment chopper du matos... Et en fait, même inconsciemment, tou.te.s les teufeur.euse.s sont constamment dans comment réussir à passer outre le système et ses codes répressifs, que ce soit dans les moyens d'actions ou dans les manières de penser et de fonctionner. Il y a donc beaucoup de liens qui peuvent être faits avec les groupes militants.
Tu citais les Soulèvements de la Terre, je trouve que c'est vraiment pertinent. Quand on voit l'organisation d'une grosse Free Party ou d'un Teknival, on est extrêmement proche de ce que les SDT ont pu faire à de nombreuses dates. Le fait de vouloir tenir un espace pendant longtemps de manière autogérée, en proposant de la nourriture, des bars, des stands, la fête, effectivement, c'est vraiment très proche. Et surtout, ça veut dire que pendant une semaine, on va avoir à gérer 40 000 personnes de manière complètement autonome, et ça se passe infiniment mieux que dans n'importe quel autre festival qui peut être encadré en France.
Du coup, sur la question de savoir si la teuf est politique, effectivement c'est l'un des gros combats de Tekno Anti Rep de le rappeler constamment : évidemment la teuf est politique ! Les teufeur.euse.s sont des acteur.ice.s politiques extrêmement important.e.s. Il y a de plus en plus de documentation, d'influenceur.euse.s, de vulgarisateur.ice.s qui font ce travail-là : expliquer, faire prendre conscience à tout le monde à quel point c'est le cas. Encore une fois, c'est quelque chose qui a pris un long, long chemin pour en arriver là. Mais maintenant, je pense qu'on a un public de teufs qui est beaucoup plus conscient et alerte sur ces questions-là qu'il ne pouvait l'être il y a quelques années.
Donc effectivement, pour tou.te.s les teufeur.euse.s qui disaient : « la teuf, c'est pas politique, on est en dehors de ça, on veut juste faire la fête, on n'a pas de lien avec ce qui se passe au niveau national », ça les a forcé.e.s à prendre position, à réaliser qu'évidemment la teuf est liée avec ce qu'il se passe, avec la politique, l'État, et qu'on ne peut pas faire autrement. Du coup, je dirais que depuis le pic répressif du Covid, on a eu une politisation accélérée du mouvement, et une répression accélérée du mouvement aussi. Maintenant, c'est très assumé en teuf, les gens se disent antifascistes, sont clairement anti-répression. Ça l'a toujours été, mais du coup, maintenant, c'est beaucoup plus théorisé et poussé que juste des slogans antiflics comme ce qu'on pouvait avoir avant.
En général, tout l'argent qui est fait sert soit pour une prochaine Free Party, soit pour dédommager le propriétaire du terrain, s'il y a eu des dégâts qui ont été faits, soit pour aider les personnes victimes de répressions, ou tout simplement à payer les frais fixes, les locations de matos... Mais du coup, dans l'ensemble, la Free Party ne génère pas de sous. C'est vraiment une volonté très forte et on ne verra jamais une Free Party demander un prix d'entrée et ça, c'est dans nos principes les plus fondamentaux.
Ce qui fait qu'en fait, tu peux faire tout un tas de choses en teuf qui vont être considérées normales. Ça va être de te rouler dans la boue avec tes potes, prendre de la drogue, faire des trucs ou des grimaces ou des danses complètement bizarres. En fait, tout le monde va trouver ça normal. Ce qui est assez émancipateur, car chacun.e est complètement libre de faire ce qu'ielle souhaite et personne ne va être mis mal à l'aise vis-à-vis de ça. Il y a une très grosse tolérance vis-à-vis de la nudité, ainsi que de tout un tas de comportements tant qu'ils ne mettent pas les autres en danger et qu'ils vont pas recréer des moments d'oppression.
Vis-à-vis de la drogue, dans le reste de la société, les gens ne vont pas se montrer quand ielles en prennent. Là, elle est complètement acceptée et les gens ne se cachent pas, ce qui donne cette impression qu'elle peut être omniprésente. C'est juste que les gens comme ielles n'ont pas cette peur de la répression, se permettent ça. Ça peut cringer des gens qui ne sont pas forcément adeptes de la Free Party. Ça crée aussi des moments de vie un peu hors du temps, avec des gens qui se permettent tout, qui sont à l'aise avec tout et je pense que ce sont des moments très, très forts qui font que ce type d'expérience soit aussi important pour les gens qui les vivent.
Après, sur la question de la drogue, je ne pense pas que ce soit un souci vis-à-vis de l'hommage en tant que tel. La question, c'est plutôt, à quel moment ça va devenir un souci de santé aussi pour les teufeur.euse.s. On a quand même une très grosse présence maintenant de la kétamine dans tous les milieux, parce qu'elle n'est pas chère, parce qu'elle est facile à se procurer, et c'est pour cela qu'on a beaucoup de vigilance au niveau des collectifs de réduction des risques. Il y a la volonté de se dire que chacun.e peut faire ce qu'ielle souhaite, peut consommer ce qu'il veut. Pour autant, il faut aussi se rendre compte que l'on peut avoir des dépendances à l'alcool, au tabac et à la drogue. C'est un vrai souci de santé où il faut qu'on soit tou.te.s vigilant.e.s, au problème de l'overdose ou de la surconsommation de drogues. C'est quand même un sujet assez compliqué qui revient assez souvent.
Heureusement, dans l'ensemble, le.a teufeur.euse est assez inventif.ve et essaye de s'échapper par tous les moyens possibles. En général, on va avoir l'acceptation de se dire que le.a conducteur.ice va forcément prendre une amende et les passager.e.s vont passer par la forêt et réussir à trouver un autre moyen de sortir, mais il y a des situations où, quand même, c'est assez difficile. Le cas le plus marquant, c'était le Tekwest en 2024, sur l'aérodrome de Quimper, où il y avait eu une amende record de 1,7 million d'euros sur le dos des teufeur.euse.s et 340m³ de matériel saisi. Du coup, effectivement, ça pose la question de se dire qu'il ne faut pas non plus que la Free Party finance l'État.
Je pense que c'est aussi à nous d'être toujours plus inventif.ve.s sur les moyens de déjouer le dispositif policier. Les milieux militants auraient plein d'idées et de moyens de nous aider par rapport à ça. Il y a toujours plein de stratégies, de possibilités pour contourner le dispositif. Plus on se formera, plus les sound systems seront préparés à ces choses-là, plus on arrivera à faire bloc contre la répression.
Ce qui est intéressant aussi à voir, c'est le double jeu que va jouer l'État qui va stigmatiser d'un côté alors que de l'autre côté, il est très conscient de notre capacité organisationnelle. Que ce soit sur des manifestations ou des organisations légales, on va avoir, dans l'ensemble, des dispositifs policiers qui vont être extrêmement faibles, parce qu'ielles savent qu'en général, ça se passe très bien, qu'il n'y a pas de déchets, qu'il n'y a pas de problèmes.
Concernant les agriculteur.ice.s, on note une montée de la conflictualité principalement liée à la montée de la Coordination Rurale, où là carrément, maintenant, il y a « des groupes de vigilance Free Party » où ils vont envoyer des SMS pour prévenir les agriculteur.ice.s quand il y a des risques de teuf. Depuis deux ans, ça s'est vraiment multiplié. Ielles vont tenter d'empêcher l'installation, vont bloquer toutes les sorties avec des cailloux ou du fumier. On a eu des attaques de tracteurs. Ielles arrivent et vont péter les voitures, essayer de faire sortir la Free Party.
Ça, c'est principalement avec les syndicats agricoles, car après, si on parle uniquement avec les agriculteur.ice.s de manière générale c'est différent. Quand ça arrive qu'il y ait des Free Party qui sont posées sur des terrains qui devaient être cultivés, il y a un accord qui est trouvé avec l'agriculteur.ice, et il n'y a pas de plainte qui est posée. Tout se passe bien. Le vrai souci en fait, c'est que, systématiquement, les keufs vont mettre à fond la pression sur le.a paysan.ne pour qu'ielle porte plainte. On se retrouve à avoir des paysan.ne.s qui ont le couteau sous la gorge pour porter plainte, alors qu'à la base, ça se serait arrangé à l'amiable, voire avec des dédommagements. Donc, cette conflictualité entre agriculteur.ice.s et teufer.euse.s, elle est en grande majorité alimentée par l'État qui ne veut surtout pas avoir une alliance possible entre nos milieux.
Avec la Confédération Paysanne, il y a déjà plusieurs liens qui ont été faits au niveau local et national. Nous sommes dans une volonté de convergences des luttes. C'est assez donnant-donnant : nous, on peut prêter du matos pour les fêtes du village, on peut aider à la logistique, et on peut voir après ce qui peut être fait sur les terrains. Aussi, en Bretagne par exemple, il y a eu des tentatives de créer des ponts entre paysan.ne.s et teufeur.euse.s, pour mettre des terrains à disposition, et encore une fois, ça a été saboté au niveau national par les ministres de l'Intérieur. Ça peut aussi arriver quand il y a des préfets qui sont favorables à trouver des terrains d'entente. Ielles se font couper l'herbe sous le pied par leur hiérarchie.
Du coup, on s'oriente sur une loi qui serait complètement destructrice pour la Free Party. Beaucoup de sound systems sont toujours prêts à continuer à poser malgré les risques, mais le fait de taper au portefeuille des participant.e.s, c'est le meilleur moyen d'assécher la Free, déjà qu'il y avait de moins en moins de personnes qui étaient prêtes à mettre 135 euros qui est l'amende actuelle. Là, des amendes à 7500 euros, personne ne pourra se permettre, l'amende forfaitaire delictuelle, sera elle de 500 euros. L'Italie a connu une loi similaire. Le milieu de la Free était beaucoup moins structuré et n'a pas survécu à ça. Maintenant, les teufeur.euse.s italien.ne.s viennent en France. Alors oui, cette loi-là, c'est la fin de la Free Party comme on la connaît, on va dire, et ça va être une nouvelle forme d'organisation collective qui va prendre place.
Après, il y a eu la grande vague de Manifestives en juin. Pour l'avoir vu de l'intérieur, il y a vraiment eu un espoir de se dire qu'on pouvait gagner légalement, réussir à changer les textes, faire des amendements, etc. Malheureusement, la loi est passée. On est donc sur tout un autre registre d'actions qui peut être fait. Dans toute la France, il y a des actions qui ont lieu, et dans certaines villes comme à Bordeaux, il y a des Assemblées Générales qui se tiennent. Comme nous, les orgas, on est assez fatigué.e.s, c'est grâce à la mobilisation du public qu'on va réussir à donner un second souffle. On va gagner en diversité d'action, on va aller vers une convergence des luttes. C'est ce qui a permis en juillet, d'occuper pendant un bout de la nuit la flèche de Saint-Michel dans une ambiance magnifique et revendicative.
Comme la loi Ripost est tombée extrêmement vite, ça a pris de court beaucoup de sound systems qui avaient déjà posé des teufs à la rentrée prochaine. La volonté qui est affichée à Tekno Anti Rep, ça va être de réussir à créer des AG dans toutes les villes de France pour soutenir les sound systems qui ont envie de continuer à faire des teufs. Tout ça prendra de l'ampleur à la rentrée en tout cas.
Dans le passé, ça a été beaucoup freiné par un sentiment de rejet, de stigmatisation parfois de la part de milieux militants, avec l'impression que certains pouvaient être toxicophobes et pas forcément ouverts des fois à certaines catégories de population. Je sais que ça a pu jouer sur la volonté de ne pas trop aller vers ces milieux-là. Mais généralement, il y avait plutôt une méconnaissance et que là, cette barrière est un peu en train de se fissurer, face aux envies mutuelles de travailler ensemble. Les liens vont se faire naturellement quand les gens vont se connaître. On le voit à Bordeaux, il a suffi d'une grosse mobilisation en plein centre-ville et, tout de suite, il y a eu plein de gens qui sont en train de se dire qu'on peut faire plein de trucs ensemble.
Il y a énormément de connaissances qu'ont les teufeur.euse.s qui sont tellement intéressantes et qui peuvent tellement apporter aux militant.e.s, que ce soit en termes de logistique, d'organisation, de déplacements et autres. Il y a tant de choses qui sont faites, que, dans la Free, parfois, on ne s'en rend même plus compte. Il y a une connaissance qui est liée à l'illégalisme qui est vraiment hyper intéressante, et je pense vraiment que mettre nos forces en commun, ça donnerait des choses de fou. C'est un peu vague, mais j'ai passé beaucoup d'années dans les milieux militants pour me rendre compte que souvent, on manquait beaucoup de capacités logistiques, de matos, de savoir comment gérer les choses, où on était tou.te.s sur une JBL. Je pense que quelques teufeur.euse.s ou quelques sound systems, ça peut faire prendre une toute autre ampleur à certains événements militants et j'ai vraiment hâte de voir des sound systems de toutes les villes assister les collectifs et les luttes de leur ville, et les militant.e.s défendre les Free Party du coin. Je pense qu'on aurait vraiment une lutte commune qui marcherait super bien ensemble.
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