23.02.2026 à 21:07
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Quelques réflexions dans l'attente du procès pour sabotages et incendies d'antennes relais et TNT dans le Limousin
- 23 février / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 2
Le 15 juin 2021, environ deux cents agents de la Section des recherches de la Gendarmerie, du Peloton de Surveillance et d'Intervention de la Gendarmerie (PSIG), du SRPJ de Limoges et de la Sous-direction AntiTerroriste (SDAT) de Paris prenaient d'assaut les villages de Gentioux, Cieux et Bussière-Boffy en Creuse et en Haute-Vienne. Six personnes de 50 à 70 ans étaient interpellées et placées en garde à vue : une directrice d'école, une potière, un plombier, une menuisière, un chargé de cours à l'université et une infirmière. Le temps a passé, des mises en examen se sont envolées (notamment la directrice de l'école de Gentioux dont l'incrimination avait défrayé la chronique), d'autres sont restées. Leur procès se tiendra le 19 et 20 mars prochain. Leur comité de soutien nous a transmis ces quelques notes préparatoires et mise au point quant au peu de sens du fétichisme pénal de l'auteur.e et au cirque qui l'accompagne dans les tribunaux.
Ces réflexions impersonnelles sont proposées en soutien aux deux inculpé.es dans l'affaire dite du 15-Juin. Arrêté.es le 15 juin 2021 en Limousin, à la suite d'une enquête menée avec les moyens de l'« antiterrorisme », les voilà désormais convoqué.es devant la justice les 19 et 20 mars prochains à Limoges, pour répondre des accusations d'« association de malfaiteurs » et « dégradations de biens par moyens dangereux pour les personnes ». Les faits incriminés sont des sabotages par incendie (antennes-relais, véhicules Enedis), en opposition au déploiement du compteur Linky et de la 5G, en février 2020 et janvier 2021.
On ne doit pas plus la vérité à son tyran (Diderot) qu'à ses juges (Jean Genet).
Néanmoins, que des personnes « reconnaissent » ou non les faits qui leur sont reprochés, tend à créditer – à leurs corps défendant – d'un certain régime de véridicité les reproches mêmes qui leur sont faits, autrement dit les points de vue disciplinaires qui font récit de leurs présences critiques au réel.
Pour autant, ces présences demeurent irréductibles à la catégorie anthropolicière de l'auteur.e, ce rôle illusoire auquel le réductionnisme judiciaire menotte, ce masque qu'il (s')invente à partir d'une enquête de personnalité où le fantasme n'est rien moins que la petite métaphysique du préjugé.
Dans une affaire comme celle du 15-Juin, la personnalisation pénale de gestes en apparence aussi singuliers que l'incendie d'antennes-relais ou de véhicules techniques d'Enedis pèse pourtant fort peu au regard de leur contenu rigoureusement politique.
Dans ce cadre, le « dossier », le réquisitoire définitif du parquet, l'ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel, constituent le triptyque circulaire d'un mauvais polar, agrémenté de personnages bientôt exposés sur la scène pleine de chausse-trappes d'une « audience » où la vérité n'est que « l'adaptation sonore d'un texte déjà écrit » (Thierry Lévy), à l'instar de tel « interrogatoire » de garde-à-vue, invitant – par la menace ou la manipulation – à parler de soi dans un langage qui n'est pas le sien, incitant – par le truchement calculé d'injonctions suggestives – à se reconnaître dans le miroir déformant d'une présomption systématique de culpabilité.
Cependant, de tels faits – en contestation d'un monde sous emprise technologique – résistent tant à la catégorie de l'auteur.e qu'à la notion même de culpabilité. Ils y résistent par nature, pour la simple et bonne raison qu'ils procèdent d'une question éminemment collective et qu'à ce titre, ils expriment en soi le principe moral d'une responsabilité universelle qui se passe amplement de toute la sorcellerie policière des empreintes génétiques, digitales et autres profilages à prétention psychologique.
Jamais la pulsion maladive de l'identification criminelle, qui anime de concert la police et (trop souvent) la presse, ne réduira l'éthos de tels actes à quelque fiche d'état civil. Un signal d'alerte ne se juge pas ; il se comprend comme un appel à l'aide, face aux dévastations d'une planète où les sociétés humaines n'auraient plus pour seule perspective que celle de la survie – augmentée ou pas.
Assigner de tels faits à résidence d'auteur.e, c'est déshistoriciser à dessein toute la trame polyphonique d'actions dont ils ne sont en somme que les citations impersonnelles, sans autre origine que le régime sensible et partagé qui les traverse.
Espace d'énonciation ventriloque par excellence, l'« instruction » s'emploie donc à réduire au seul pantin judiciaire de l'auteur.e toute l'histoire solidaire et multiple des consciences et des cœurs dont s'autorisent les faits.
Car il est un état de nécessité qui engage à neutraliser de toute urgence, en application du principe de précaution, l'hégémonie coercitive, écocidaire et pathogène des infrastructures technologiques inlassablement imposées à l'existant.
Par conséquent, tout acte en ce sens est par définition reproductible, ruinant de fait le fétichisme pénal de l'auteur.e, figure ainsi soluble dans le geste en commun de mille réappropriations complices.
Nous sommes d'hier, de maintenant et de demain.
Comme un pieu plus ardent dans l'œil froid du Cyclope.
Notre nom est Personne.
Toutes et tous au procès de Limoges, les 19 et 20 mars 2026.
Contact du comité de soutien : comite15juin@riseup.net.
23.02.2026 à 20:31
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« L'incertitude n'est plus un état du monde : c'est un défaut de captation »
- 23 février / Avec une grosse photo en haut, Cybernétique, 2
Toute image est un protocole. La vérité est une image, la preuve est un pixel, l'innocence a la forme d'un plan large. Le satellite n'est pas un œil : c'est une police de la perception. Une manière d'organiser le visible, de le rendre commensurable. Ce qu'il promet n'est que la version administrable du réel. On nous répète : « si tu regardes par satellite, tu vois la vérité ». Comme si la vérité habitait l'altitude. Comme si l'œil, une fois arraché aux sols devenait enfin pur. Le satellite est une métaphysique de guerre à bas bruit.
« À partir de maintenant, l'incertitude n'est plus un état du monde : c'est un défaut de captation. Toute zone non observée doit être traitée comme un risque systémique. »
Service géographique des armées
Le satellite n'est pas un regard : c'est une infrastructure. Une chaîne de métaux, d'algorithmes, de militaires et d'ingénieurs, de nuages corrigés. Le satellite remplace l'incertitude des milieux par le confort de la vue. Il colonise nos affects : nous apprenons à nous regarder vivre depuis le ciel, à juger nos luttes à l'échelle du zoom, à confondre l'évidence d'une image avec l'expérience d'une situation.
Ce n'est pas “l'intelligence artificielle” qui gouverne : c'est la délégation du sensible à des machines de tri. La vue satellitaire est son sacrement, un point de vue qui ne tremble pas. Donc qui ment.
Et parce que cette opération serait trop brutale si elle restait extérieure, l'hypnarchie l'a raffinée : elle nous apprend à nous regarder habiter depuis le ciel. Elle nous installe un surmoi paranoramique (argwohnüberblickig). L'hypnarchie est une politique de l'a-paraître, c'est le propre du une époque où l'Être se donne sous la guise de la somnolence ontologique (Seinsdösigkeit). Quand le confort d'une image remplace la conflictualité d'un lieu, nous devenons les auxiliaires somnambules de notre propre capture.
Notre tâche est de désensorceler le surplomb : défaire le charme du ciel en montrant l'écorce qui le rend possible. Si nous voulons respirer, il faut rompre avec cette économie du regard.
La vue satellitaire est le dernier perfectionnement de la coalition pratique Etat-marchandise-information : une manière de faire tenir ensemble la police et la publicité, le renseignement et le divertissement, le conflit et la preuve. Elle met l'émeute au format d'un incident et nous apprend, surtout, à accepter ce format comme la réalité même. Qu'ils gardent leurs panoramas : nous avons les arrières-cours.
Service géographique de l'armée des somnambules
23.02.2026 à 20:09
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Il y a quelques semaines, j'ai découvert l'article de Samir Harb et Emilio Distretti, « The Exhausted [1] » (« L'Épuisé » ou « Les Épuisés »), publié en décembre 2025 dans la série Palestinian Repairs (Réparations palestiniennes) de la revue e-flux Architecture [2]. La force et la troublante beauté de ce texte m'ont d'abord laissé sans voix. Dans la foulée, j'ai lu et relu les autres articles de la série. Abordant la question de la réparation en Palestine par le biais de l'architecture et de l'histoire environnementale, ces textes écrits depuis la Palestine et l'exil esquissent une pensée collective puissante de ce qui a lieu à Gaza et en Cisjordanie. Pour inviter et introduire à leur lecture, je propose d'en expliciter ici quelques enjeux, en partant de l'article de Harb & Distretti.
« Or, c'est un geste très dialectique de recourir à cette forme archaïque du commentaire, qui est en même temps une forme autoritaire, pour rendre hommage à une poésie qui, non seulement n'a rien d'archaïque, mais encore tient tête à ce qui aujourd'hui fait autorité. »
Walter Benjamin, Commentaire de quelques poèmes de Brecht
La formule qui donne son titre au texte de Harb & Distretti , « The Exhausted », est aussi celle qui a été choisie pour la traduction anglaise d'un des derniers textes de Deleuze, L'Épuisé (1992), consacré à l'œuvre tardive de Beckett. Deleuze y distingue la catégorie de l'épuisé de celle du fatigué. La singularité de l'épuisé tient à une condition où ce n'est plus seulement le réel qui fait défaut, ou est conduit à une forme de tarissement, mais le possible : « Le fatigué ne peut plus réaliser, mais l'épuisé ne peut plus possibiliser [3]. » Le motif d'un tarissement, d'une destruction ou d'un effritement du possible traverse l'article de Harb & Distretti comme les autres articles de la série [4]. Il permet de situer exactement le lieu depuis lequel ces textes s'écrivent – ce lieu qu'Emilio Distretti indique par la formule : « (im)possibilité de la réparation [5] ».
Pour les autrices et auteurs des Palestinian Repairs, il s'agit de déployer une pensée et une pratique qui naviguent entre la possibilité et l'impossibilité de la réparation, ou plutôt qui les tiennent ensemble, en un même geste. Ce positionnement consiste d'abord à maintenir ouvert un regard autre que celui de la vue aérienne du gris sans fin des décombres. Une telle vue aérienne prolonge le regard colonisateur et prépare la vision de l'IA, qui compose à partir d'une page blanche les master plans pour la reconstruction d'un espace sans lieu – d'une utopie au sens littéral du terme. C'est contre cette reconstruction-là qu'il est essentiel de tenir la possibilité de la réparation [6].
S'ils pointent les gestes et les initiatives qui s'efforcent, envers et contre tout, de reconstituer localement du possible ou de faire obstacle à son érosion et à sa destruction, les textes des Palestinian Repairs refusent d'un même mouvement, parce qu'elle serait ici obscène, toute célébration d'une résilience inébranlable ou d'une possibilité de vie dans les ruines [7]. C'est contre cette obscénité-là qu'il importe de maintenir l'impossibilité de la réparation. Bien que tous traversés par le motif de la résistance à l'effacement, les articles s'interdisent de romantiser ou d'héroïser cette résistance au ras de la subsistance – résistance épuisée, résistance des épuisés.
Ce qui frappe dès l'abord du texte de Harb & Distretti, qui s'ouvre par l'évocation de Gaza et d'une poussière dont on se demande quand elle finira de retomber, c'est son iconographie. L'article est ponctué de vues d'une vallée façonnée par une agriculture en terrasses, où dominent des teintes calmes d'ocre et de vert. Même balafrée par le béton d'un mur de séparation et d'une route uniquement réservée aux colons, cette vallée d'Al Makhrour, que son récent classement au patrimoine mondial de l'UNESCO ne suffit pas à protéger des déprédations des colons, est porteuse d'un autre tempo que celui de Gaza.
Au temps long du paysage répond ici la chronique de la violence coloniale en Cisjordanie, que l'article déroule au fil des promenades et des déambulations, au ras du sol et des infrastructures. On y croise l'histoire d'un homme, travailleur dans le secteur de la construction de l'autre côté du mur, qui consacre son temps libre et ses économies à rebâtir pierre à pierre sa maison sans cesse démolie ; on y aperçoit les décombres d'une route asphaltée clandestinement en une seule nuit par les habitants du lieu, puis excavée un mois durant par l'Administration civile israélienne (ICA) ; on y rencontre des chalets touristiques démontables, que les propriétaires font puis défont juste avant l'arrivée des bulldozers et des ordres de démolition.
Faire, défaire (ou : voir défaire), refaire : ce travail de Pénélope, qui constitue la trame de l'habiter en Cisjordanie, constitue aussi la source de l'épuisement des Palestiniens. L'un des enjeux de l'article de Harb & Distretti est d'établir un lien entre la violence accélérée de l'anéantissement de Gaza et la violence, plus lente mais inlassablement répétée, du colonialisme de peuplement en Cisjordanie – de montrer que la première constitue l'aboutissement ou le passage à la limite de la seconde, et que leur matrice commune réside dans la tentative d'effacer la présence d'un peuple.
Ce que la perspective offerte par l'architecture et l'histoire environnementale permet de saisir, c'est à quel point la vie de ce peuple s'est lentement incorporée à des lieux et des paysages qu'elle a façonnés au fil du temps. On comprend dès lors que son effacement n'est pas possible sans l'effacement des lieux et des paysages eux-mêmes. Ce dernier prend des formes diverses, du gris des constructions des nouvelles colonies au gris des décombres de Gaza, en passant par le vert des forêts (parfois « plantées à la mémoire des victimes du nazisme [8] ») qui recouvrent les villages palestiniens détruits et expropriés. C'est avant tout comme pratiques de résistance à cette tentative d'effacement que les réparations palestiniennes importent.
Si l'entrée par l'architecture et l'histoire environnementale permet de saisir l'articulation entre la violence lente de la colonisation de peuplement en Cisjordanie et la violence accélérée de la destruction de Gaza, elle permet également de mettre en lumière des pratiques qui relèvent d'une façon anticoloniale de faire monde. Ces pratiques de résistance, qui sont aussi des pratiques de réparation, gravitent autour du préfixe « ré- » : réparer, réhabiliter, réhabiter. Ce préfixe fait à la fois signe vers la modalité particulière de cette résistance (qui réside dans la subsistance et la persistance d'une forme de vie) et vers ce qui, dans cette résistance même, participe de la dynamique d'usure qui cause l'épuisement.
Comment cerner les pratiques palestiniennes de réparation ? Les Maintenance and Repair Studies nous ont appris à établir un contraste entre une œuvre de réparation rare, discontinue et faisant date, et un travail de maintenance banalement quotidien, continué et inapparent [9]. Ces déterminations semblent pourtant s'inverser en Palestine. C'est que la fréquence de la violence et des destructions donne à la réparation elle-même le tempo et les caractères de la maintenance. On le pressent dans l'histoire de l'homme qui reconstruit sans cesse sa maison ; on l'aperçoit également dans un article qui documente les tentatives pour réapprendre à construire et à utiliser des khawabi, ces silos à grains traditionnels en terre crue : l'interruption des ateliers d'auto-construction par les raids des colons oblige les participants à recycler les débris de leur propre création, avant même qu'elle ait pu connaître un premier achèvement [10].
Cette fréquence de la destruction et cette fusion tendancielle de la réparation dans la maintenance sont, en Palestine, l'occasion d'une nouvelle pensée et pratique du fragment. Celui-ci n'est pas d'abord conçu comme ce qui fait signe vers un passé perdu ou à récupérer, mais comme l'occasion et le moyen d'un « retour à ce qui persiste [11] » – de la continuation d'une présence. Habiter, envers et contre tout, ce flux de la persistance constitue l'enjeu de la résistance des épuisés.
Plusieurs textes des Palestinian Repairs interrogent le motif de la ruine et la diversité de ses modes d'existence. L'un d'eux met en évidence l'indistinction, à Gaza, de la ruine, du décombre et du matériau [12]. L'urgence de la situation est telle que les Palestiniens n'ont souvent pas le luxe de contempler des ruines : les décombres y sont presque immédiatement reconvertis en matériaux pour réparer ou reconstruire.
Un autre article explore la notion d'anti-ruine, qui cristallise le refus en acte de laisser les ruines exister comme des ruines [13]. Ce refus s'actualise dans la pratique de la ré-habitation, qui constitue un autre motif insistant dans la série. Réhabiter ce qui se donne de prime abord comme des ruines est indissociablement une pratique de subsistance et un acte de résistance. Si les Palestiniens réparent et réhabitent les décombres de leurs propres maisons ou des bâtiments publics dévastés, c'est d'abord, et à nouveau, parce qu'ils n'ont pas le luxe de faire autrement, mais c'est aussi parce que cette façon d'habiter modifie le mode d'existence de la ruine.
Faire exister sur le mode de l'anti-ruine ne consiste pas à effacer la dégradation matérielle, qui est d'autant plus criante que les procédés de réparation apparaissent quelquefois dérisoires – comme cette façade réparée à l'aide de tissus ou de vieilles couvertures. L'anti-ruine reste en ce sens une ruine. Mais la ré-habitation permet de faire de la ruine, du fragment de ce qui fut, un point de départ pour le « retour à ce qui persiste » – pour la continuation d'une forme de vie. Elle est une façon de convoquer sans attendre ce fragment du passé, de le citer presque immédiatement à l'ordre du jour, en lui offrant l'occasion d'épauler la résistance des épuisés.
Cet octroi d'agentivité permet à l'anti-ruine d'être aussi autre chose qu'une ruine. Réhabiter l'anti-ruine, c'est, en acte, refuser de lui donner le sens visé par les colons : celui de l'anéantissement définitif de ce qui constituait un lieu – celui d'un espace désormais vide, d'une page blanche pour une future reconstruction. L'anti-ruine résiste à l'effacement du lieu.
Les Palestinian Repairs sont hantées par la figure du corps blessé, amputé, démembré. Cette figure concerne autant les corps des individus que le rapport d'un collectif à une terre et à des choses. Le début de l'article de Harb & Distretti qualifie en ce sens la Nakba de projet visant à séparer (sever) le corps palestinien de sa terre. Le terme employé pour nommer cette séparation évoque la lésion corporelle ou l'amputation d'un membre. L'effort, en apparence dérisoire, qui est à l'œuvre dans les réparations palestiniennes l'est tout autant, et tout aussi peu, que l'effort pour rassembler les parties d'un corps démembré [14]. Il est résistance aux tentatives de réduction à la vie nue.
Le refus de la vie nue constitue un autre motif récurrent de la série. Pour l'entendre dans toutes ses harmoniques, il convient de saisir l'environnement, les lieux et les choses comme part constitutive d'une humanité située. À la lecture des Palestinian Repairs, il devient patent que l'identité, la mémoire, l'espoir lui-même n'existent que de manière distribuée, à mi-chemin entre le soi et le monde – ou plutôt à même ce tissage sans cesse repris du soi et des choses, dans lequel réside selon Tim Ingold l'esprit ou la culture [15]. Une vallée en terrasses, un mur de pierre, le vitrail d'une mosquée, un silo de terre crue ne sont jamais seulement des choses ou des lieux. Ils sont aussi des parties de ce qui constitue une humanité – une vie qui n'est jamais nue, mais toujours-déjà qualifiée, située, mise en forme-de-vie et revêtue de ce tissage continué qu'est l'habiter.
Dans un court récit graphique intitulé « Your silence is loud », Samir Harb raconte son expérience du génocide à Gaza, en direct mais à distance, dans le silence de l'université allemande [16]. À ce silence assourdissant, Harb répond en cultivant sur son appui de fenêtre des semis de plantes caractéristiques du monde palestinien : okra, mloukhyieh, zaatar, faqous, elsan.
Si ces plants rattachent l'auteur aux lieux et aux temps de son enfance, ce n'est pas simplement comme occasion d'une réminiscence. Ce que révèle en creux le spectacle ininterrompu de la destruction du peuple et du paysage palestiniens, c'est que, tout comme les lieux et les choses, les arbres et les plantes sont le souvenir et la mémoire, l'identité et l'espoir. Dans le récit de Harb, les plants deviennent des pièces de cette mémoire et de cette identité distribuées, environnementales, qu'il sent menacées par l'ampleur des destructions en Palestine et tente à sa façon de maintenir fragmentairement depuis l'exil.
Il est désormais évident que le génocide en cours à Gaza ne vise pas seulement la destruction des corps physiques des individus mais consiste aussi à anéantir tout ce qui, de leur humanité ou de leur vie, se distribue ou se drape dans les paysages, les lieux et les choses. C'est à cette dimension-là du génocide que les réparations palestiniennes, jusque dans leurs formes en apparence les plus dérisoires, résistent. Pratique de subsistance, le soin des choses y est aussi une façon de maintenir et d'affirmer la dignité de vies humaines situées et qualifiées.
Julien Pieron
[2] Je dois la découverte des Palestinian Repairs (et du récit graphique de Samir Harb qui sera évoqué plus loin) à l'anthropologue Hilal Alkan, à l'occasion d'un séminaire au Centre Käte Hamburger pour l'étude des pratiques culturelles de réparation (KHK CURE) de Sarrebruck.
[3] Samuel Beckett, Quad et autres textes pour la télévision, suivi de L'Épuisé par Gilles Deleuze, Minuit, 1992, p. 57.
[4] Ce motif insiste également dans d'autres analyses contemporaines de la situation en Palestine. Catherine Hass fait l'hypothèse que « la guerre anéantit aujourd'hui toute possibilité qu'il en soit autrement en détruisant toute politique » (Terres enchaînées. Israël-Palestine aujourd'hui, éd. Nous, 2025, p. 29 ; https://lundi.am/Faire-date-autrement). Stéphanie Latte Abdallah (Le Monde, 8 octobre 2024) qualifie les agissements de l'armée israélienne à Gaza de « futuricide », soit une destruction planifiée et systématique des germes de possibilité qui permettent d'envisager un avenir.
[6] https://www.e-flux.com/architecture/palestinian-repairs/6783023/reclaiming-remembering-and-reawakening-gaza-s-scarred-landscape
[7] https://www.e-flux.com/architecture/palestinian-repairs/6783024/a-sacred-ontology-of-anti-heroic-resistance
[9] Voir sur ce point Jérôme Denis & David Pontille, Le soin des choses. Politiques de la maintenance, La découverte, 2022.
[12] https://www.e-flux.com/architecture/palestinian-repairs/6783023/reclaiming-remembering-and-reawakening-gaza-s-scarred-landscape
[13] https://www.e-flux.com/architecture/palestinian-repairs/6783024/a-sacred-ontology-of-anti-heroic-resistance
[15] Cf. sur ce point Tim Ingold, Marcher avec les dragons (Zones sensibles, 2013) et Une brève histoire des lignes (Zones sensibles, 2011).