24.10.2026 à 10:30
Entre la légalité et la légitimité, la révolution à l'horizon
Texte intégral (2786 mots)
En cet automne 2026, sous les feuilles mortes, ont surgis soudainement des fleurs de révolte irradiantes. Initiée par des lycéens des quartiers populaires, la révolte a été reprise par des prolétaires de tout âge des banlieues discriminées et bien au-delà. En un mois, du 21 septembre au 17 octobre, les feux se sont répandus partout, surprenant et déstabilisant les gendarmes-pompiers de l'Etat. Malgré ses immenses pouvoirs, ses dizaines de milliers de policiers et gendarmes super armés, ses moyens technologiques d'espionnage, ses rouages de propagande médiatique bien lubrifiés, l'ordre bourgeois a été ébranlé par la déferlante des populations opprimées.
Face aux revendications parfaitement légitimes des lycéens en révolte, comme au cours de ces dernières années face à celles des prolétaires en Gilet Jaune, des salariés du privé et du public, la seule et unique réponse de l'Etat a été la répression. Violente, de plus en plus violente, jusqu'à provoquer des mutilations à vie, des blessures et de traumatismes graves chez des jeunes de 14-17 ans. En matraquant et mettant en GAV des milliers de mineurs, en envoyant en prison ferme des centaines parmi eux. Au nom de la loi.
Au nom de la loi, sortant du chapeau le despotique 49-3 devant les énormes mobilisations sociales contre les réformes capitalistes des droits des travailleurs et des chômeurs, de la sécurité sociale, des retraites, et tant d'autres luttes légitimes et justifiées par l'exigence d'une vie digne et respectable. Au nom d'une loi truquée à l'avance. Bien avant Macron malheureusement, l'Oligarchie dominante habillée en Démocratie élective, impose aux plus nombreux, aux classes populaires, leur volonté. Par un codicille juridique inventé par eux, ou alors par la matraque si les récalcitrants insistent et résistent.
La journée insurrectionnelle du 17 octobre 2026, qui a vu pas loin d'un million de personnes mobilisées en France, a été décriée par les Gouvernants et leurs thuriféraires médiatiques sous les termes de « chaos, violences urbaines, saccages, pillages ». Violences auxquelles il fallait une réponse ferme de l'Etat : des couvre-feu, des militaires déployés dans les rues, des interdictions de manifester, de divulguer des informations et des appels sur les réseaux sociaux etc. Des mesures souvent illégales selon le droit, mais prise « en urgence » afin de rétablir l'ordre et la légalité, la leur, celle de l'Oligarchie dominante.
Celles et ceux qui l'ont vécue de l'intérieur, pas vue à la télé, ont bien vu qu'il s'agissait d'une énorme révolte populaire, faisant exploser les colères accumulées pendant des années, voire des générations. Colère contre des études misérables, des travaux ingrats et mal payés, des habitats infâmes, des exclusions et humiliations de toute sorte. Des luttes tout-à-fait légitimes, largement partagées par les populations concernées, et pourtant violemment réprimées « au nom de la loi ».
Une loi variable, en effet. Depuis des décennies tous les Gouvernements français ont cédé et satisfait les revendications des agro-industriels, considérant que leurs exigences étaient légitimes. Généreux et aussi cléments et miséricordieux, passant l'éponge sur toutes les actions illégales (blocages de routes et péages, attaques et saccages de Préfectures et Ministères etc.) commises par des entrepreneurs agricoles juchés sur des tracteurs de 300 chevaux (300.000 euros).
C'est qui les casseurs, c'est qui les pilleurs ?
Au lendemain du 17 octobre, Gouvernants et médias complices ont commenté superficiellement les grandes manifestations qui avaient eu lieu dans toute la France, mettant la focale inquisitoriale sur les « hordes sauvages » qui ont éventré et pillé des supermarchés et des boutiques du centre-ville. Les commentateurs le moins hostiles aux manifestants (genre Le Monde et Libération) disant comprendre, à la limite, les affrontements avec la police, les barricades en feu, voire les attaques contre des Mairies, des Préfecture et autre sièges de Pouvoir, mais condamnant sans aucune excuse possible les pillages des commerces.
Bien entendu, les mêmes tenants et suppôts du système ont dit qu'il fallait faire la différence entre manifestants pacifiques et black bloc, entre étudiants et travailleurs exprimant légitimement leurs plaintes et revendications, et « les casseurs, les délinquants se greffant par opportunisme parmi les manifestants ». Renvoyant « casseurs et pilleurs » dans la sphère de la criminalité, sans aucune justification de nature politique.
Sauf que, vu de la place ou de l'avenue en feu, dans l'action, l'image était bien différente. Malin qui aurait pu faire la différence entre manifestants pacifistes, révolutionnaires, black bloc en gilet jaune ou vice-versa, entre groupes qui se lançaient dans des actions offensives et d'autres qui se limitaient à l'auto-défense. En tout cas, les milliers et milliers de personnes qui ont vécu du matin au soir les événements du 17 octobre, ont toutes eu le sentiment d'avoir participé à un mouvement collectif unitaire et multiforme. On n'a pas vu des « militants pacifistes » s'opposer à des « vilains casseurs », par contre on a vu des paquets de marchandises voler comme s'il en pleuvait, jetés dehors des magasins par des pères-noël habillés en noir, faisant le bonheur de passants, de petites-dames et de sans-abris. Pourquoi ? Pourquoi, dans les faits, la masse des manifestants a porté un regard compréhensif, voire complice, sur ces actes « illégaux » ?
Par une prise de conscience diffuse que des vitres cassées étaient bien moins importants que des vies cassées. Comme disait Berthold Brecht : « Qu'est-ce que le casse d'une banque face à la fondation d'une banque ? ». Autrement dit, en regardant avec d'autres lunettes que celles imposées par le système capitaliste, on pourrait considérer que les pillages de magasins ne sont que de la récupération partielle, de la réappropriation par des pauvres démunis des spoliations systémiques dont ils sont victimes.
La chose est aussi simple que ça : si l'on vole c'est parce qu'on n'a pas l'argent pour l'acheter. Les riches ne volent pas au supermarché (d'ailleurs ils envoient leur bonne faire les courses), ils vont au gros, en gants blancs. Au demeurant, c'était bien le pouvoir d'achat indigent la raison fédérative des manifestations du 17 octobre. Alors que certains aient pensé qu'il fallait arrêter de quémander la soupe aux cantines populaires et qu'il fallait se servir soi-même, apparaît tout-à-fait logique et conséquent. Comment expliquer autrement que des gens prennent le risque d'affronter la police, d'être arrêtés et finir au gnouf ? Peut-on imaginer la joie d'un fan de foot récupérant des vêtements sportifs qu'il n'aurait pas pu se payer, une jeune-fille qui se retrouve avec des vêtements de marque, un adulte qui n'aurait pas pu s'habiller avec un beau costard ? Envisager que des parents, des mamies n'aient pas grondé les jeunes quand ils sont rentrés à la maison, les bras plein de cadeaux pour toute la famille ?
« Des délinquants habituels, saisissant de façon opportuniste le chaos de la manif, pour leurs propres intérêts », comme veulent faire croire « les sources policières et le Ministère » ? D'après les profils des arrêtés jugés en procédure sommaire et arbitraire (dite de comparution immédiate), il s'agit de jeunes et moins jeunes, pères de famille ou célibataires, travaillant chez Amazon ou Uber, chômeurs, intérimaires, livreurs, lycéens ou étudiants en BTS, et d'autres prolétaires exploités des temps modernes. Des profils et des histoires individuelles diverses et variées qui disent finalement qu'ils considéraient légitime de voler aux voleurs. Conscients que l'illégalité du vol avait été imposée par les premiers voleurs, les grands voleurs à l'origine du droit de propriété. Un droit imposé d'abord par les armes, par la loi du plus fort, codifié ensuite par l'usurpateur lui-même et ses fidèles notaires soudoyés.
Politiciens, politistes, journalistes criant au scandale et à l'incompréhension qu'un mouvement social de révolte puisse virer de l'émeute au pillage, affichent leur profonde ignorance de l'histoire. Toutes les révoltes connues depuis l'antiquité à nos jours ont contemplé des saccages et des pillages, tant en ville qu'à la campagne. Les récits historiques du Moyen Âge et de l'Ancien Régime, écrits par des membres de l'aristocratie et de la bourgeoisie, évoquent et exècrent les pillages de caves et celliers de châteaux, de monastères, de manoirs. Rien de neuf sus le soleil. Quand le peuple a faim il va au grain, car le droit à la vie est supérieur au droit de propriété.
République ou Démocratie, c'est toujours l'Oligarchie
Les dénonciations des casseurs, des pilleurs, des manifestants violents vont toujours de pair avec les rappels aux principes sacrés de la démocratie et de la république. Une rhétorique creuse autant que perfide, dans la bouche des oligarques.
L'une des principales revendications des mouvements sociaux est l'appel à la démocratie. Les Gilets Jaunes, réclamant la démission du jeune Président-Monarque, le RIC et autres initiatives populaires, l'ont crié haut et fort. Car ils avaient bien compris que les Gouvernants étaient tous de la même race, la grande bourgeoisie, et qu'au-delà des nuances entre le noir, le bleu, le rose, voire le vert, la classe politique (sauf exceptions millésimales) appartenait aux élites socio-économiques. En France les ministres sont millionnaires, aux Etats Unis ils sont milliardaires. Des ploutocraties, des oligarchies en fait. Où trouve-t-on la démocratie, à savoir le pouvoir du peuple par le peuple ? Nulle part, dans aucun Pays du Monde.
N'en déplaise aux naïfs et aux croyants dans des concepts abstraits et facilement vendables, la Démocratie n'a jamais existé. Aucun régime politique connu dans l'histoire n'a vu le peuple dans son ensemble gérer de façon égalitaire et fraternelle la vie en société. Si la démocratie et la république ont été invoquées tout au long des siècles et des espaces pour s'opposer aux rois et aux tyrans, les régimes politiques créés au nom du peuple n'ont jamais été démocratiques et républicains. Tous les régimes qui se sont dits démocratiques et républicains ont été de fait des oligarchies, et les références à la démocratie et à la république n'ont été que rhétoriques, opportunistes, instrumentales. Une immense escroquerie déployée par une minorité de gens riches et puissants pour prendre le pouvoir et s'y maintenir. Au nom du peuple mais pour leur gueule.
La grande légende, alimentée par des historiens, des politistes, des philosophes, et reprise par des politiciens de tout bord à leurs fins, s'est construite sur une frise historique occidentale. A commencer par la supposée naissance de la démocratie en Grèce ancienne, quand la majorité de la population était composée d'esclaves, de serfs, de métèques (étrangers) exclus de tout droit de citoyenneté, à fortiori du droit de vote. L'agora était réservée à une petite minorité de riches et puissants. Tant dans la Grèce de Périclès que dans la Rome de Mucius Scaevola, dans la Florence de Dante comme dans la France postrévolutionnaire, la démocratie et la république n'ont jamais eu cours. Pour la simple raison que, outre les femmes … et les mineurs …, la grande majorité de la population masculine en était exclue et que les Pouvoirs ont toujours été et sont encore aujourd'hui aux mains d'une élite restreinte, ce qu'on appelle l'Oligarchie.
L'insurrection qui monte qui monte…
Les sans-culottes des temps modernes sont dans la rue. Partie de France, l'insurrection jeune et populaire de l'automne 2026 est en train de se répandre, rapidement, en Italie, en Belgique, en Espagne, au Portugal, en Albanie, en Grèce et ailleurs en Europe. Avec des points de départ qui peuvent être différents (comme la lutte pour un logement abordable en Espagne) mais qui, au fonds, disent que les classes populaires n'en peuvent plus de leurs conditions de vie invivables. Courber l'échine, travailler dur pour un salaire misérable, pour habiter dans une cage à lapin dans une cité de périphérie, pour ne pouvoir s'offrir qu'un kebab ou une pizza pour profiter de la vie. Par-delà des revendications sectorielles des uns et des autres, les insurgés veulent un changement radical de leurs conditions actuelles, mais surtout pouvoir envisager une vie désirable, plaisante, pourvoyeuse d'amour et tendresse, pas de ressentiment et de haine.
Comme en France, le peuple en révolte dans les autres Pays européens présente des caractéristiques similaires. Beaucoup de jeunes et une présence significative d'enfants d'immigrés, un spectre de couleurs montrant l'évolution démographique dans les anciens Pays colonialistes. Si leurs parents ou grands-parents ont courbé l'échine, travaillé en silence pour se faire accepter et survivre, la nouvelle génération issue de l'immigration a pris conscience de l'injustice de leur condition, et se révolte ouvertement.
Les formes d'action, les objectifs visés sont aussi semblables : les lieux de Pouvoir (Ministères, Préfectures, Mairies, Commissariats, Banques et Assurances, Dôme de Milan …), les défenseurs du Pouvoir (policiers, gendarmes, médias, fachos), ainsi que le pouvoir d'achat (les supermarchés et les boutiques du centre-ville).
Les mots d'ordre se répercutent d'une frontière à l'autre, en particulier ceux qui disent la haine accumulée contre les forces de l'ordre, identifiées comme les ultimes défenseurs du système, sans lesquels les Riches et Puissants seraient nus et accablés. « ACAB » et « Tout-le-monde déteste la police » sont sans doute les slogans le plus criés par les manifestants, en France comme partout en Europe. « Forces de l'ordre », « gardiens de la paix » ? Ça pourrait être une blague sémantique, si ça ne faisait pas mal quand ça tape. De plus en plus de gens sont désormais convaincus que les policiers ne sont là que pour défendre la paix des nantis et l'ordre qu'ils se sont créé pour assoir leurs privilèges.
Un policier en uniforme serait censé incarner la légalité, et pourtant sa légitimité est de plus en plus questionnée. Tout comme ladite démocratie représentative, l'égalité devant la Justice et tant d'autres impostures. Une légalité supposée juste, neutre, intangible, alors que ce n'est que le produit de l'illégalité sociale des Puissants, usurpateurs et violents, qui l'ont construite à leurs fins.
Car, qu'est-ce que les lois ? Des constructions socio-culturelles, historiquement et géographiquement déterminées, y compris les lois « divines ». Qui changent, évoluent ou sont abolies, par des rapports de force sociaux et culturels. Il suffit de penser à la légalité de l'esclavage, du travail des enfants, de la torture. Ou à l'interdiction et à la criminalisation de l'homosexualité, durant des longs siècles en Occident et encore aujourd'hui dans une vaste partie du Monde. A la loi d'ainesse. A toutes les lois faisant des femmes des mineures soumises aux hommes, et tant d'autres lois qui ne sont que la consécration d'un ordre suprémaciste et discriminant.
Quand les Puissants se sentent acculés, que leurs mensonges et leurs aumônes n'arrivent plus à calmer le peuple en révolte, ils n'ont plus qu'un mot : « C'est la loi ! C'est comme ça ! ». L'abolition du vieux monde devrait commencer par abolir ces injonctions proférées tous les jours par tous les pouvoirs possibles. Les mouvements de révolte qui se diffusent en ce moment sont justement porteurs de la déligitimation de tous les Pouvoirs structurels, en même temps que de l'affirmation de nouvelles légitimités constituantes. Dans les manifs, les affrontements avec les flics, les actions offensives, on entend de plus en plus le cri désirant : Révolution !
Alessandro Stella est directeur de recherche en anthropologie historique au CNRS et enseignant à l'EHESS de Paris.
24.10.2026 à 10:08
Après le 17 octobre, le spectre de l'auto-justice
Gilles Favarel-Garrigues et Laurent Gayer
- 19 octobre / Avec une grosse photo en haut, Positions, 2Texte intégral (1106 mots)
Depuis les événements du 17 octobre 2026, le spectre de l'auto-justice resurgit dans le débat public. La menace est brandie par le ministre de la Justice Gérald Darmanin : « si la réponse pénale aux violences liées au 17 octobre n'est pas extrêmement ferme », alors « les commerçants et les habitants feront justice eux-mêmes ». Elle est reprise par Patrick Delvau, président de l'Union des métiers et des industries de l'hôtellerie Paris – Île de France, qui relaie la colère de commerçants en proie à un sentiment d'abandon et déterminés à « créer des milices d'autodéfense ». L'extrême-droite surenchérit, à l'instar de Marion Maréchal : « L'étape suivante ce sera l'autodéfense », déclare-t-elle avec gravité au lendemain des manifestations. Quel crédit accorder à ces discours alarmistes ? Alors que s'intensifie la critique des défaillances de l'État, le temps des justiciers est-il venu ?
Le chantage à la création d'une milice, vouée à se substituer aux pouvoirs publics pour rétablir l'ordre, n'est pas nouveau. Il s'agit d'un discours bien rodé depuis la fin du XIXe siècle. Dès qu'une population s'estime insuffisamment défendue par l'État contre les cambrioleurs, les trafiquants ou les kidnappeurs, elle menace de prendre les armes, de rendre justice par elle-même sans s'encombrer de subtilités juridiques. Dans l'histoire récente, la menace du passage à l'acte justicier a le plus souvent tenu de la fanfaronnade, destinée à capter l'attention des pouvoirs publics ou à réclamer davantage de police. L'appel à s'affranchir du carcan de l'État de droit face aux « racailles », « casseurs » et autres « dealers » devient un cri de ralliement pour les leaders réactionnaires en quête d'attention. « Retenez-nous ou on forme une milice ! », clament à leur tour les porte-voix des commerçants ulcérés par les pillages d'octobre 2026.
Ces derniers jours, diverses initiatives ont fleuri sur les réseaux sociaux pour organiser « l'entraide citoyenne entre habitants et commerçants ». C'est notamment le cas du groupe Alpha Rise, lancé par un influenceur fitness montpelliérain, qui recense les volontaires prêts à se tenir aux côtés des commerçants « quand une ville s'agite ». Pour l'heure, les modérateurs de ces groupes affirment vouloir agir dans un strict respect de la légalité. En cela, ces initiatives s'adressent moins à des redresseurs de torts prompts à en découdre qu'à des vigies prêtes à s'impliquer dans des dispositifs de surveillance citoyenne encadrés par la loi.
La France n'est pourtant pas immunisée contre la fièvre justicière. On l'a vu en outre-mer, notamment en Nouvelle-Calédonie en 2024, où face au soulèvement des indépendantistes kanaks, des groupes de « voisins vigilants » se sont constitués en milices armées pour défendre leur quartier. En métropole, les passages à l'acte coercitif se multiplient également : des créateurs de contenu en quête de notoriété sur Internet s'investissent dans la traque des pédophiles ou dans la chasse aux pickpockets ; des groupes d'extrême-droite intimident, voire agressent des migrants et leurs soutiens ; des agriculteurs ou des chefs d'entreprise se mobilisent contre les militants écologistes, les zadistes et autres opposants aux projets d'équipement qu'ils soutiennent. Tous partagent un constat similaire : face à l'impuissance de l'État, la seule alternative possible consiste à se défendre et rendre justice par soi-même.
Largement reprise dans les médias, cette opposition entre répression publique et initiatives justicières est cependant simpliste. Dans certains cas, professionnels et amateurs du maintien de l'ordre font bon ménage. On l'a vu à Nouméa, où les milices caldoches ont pu bénéficier du soutien tacite des pouvoirs publics. On le voit aussi dans de nombreuses luttes environnementales, où les gros bras de la FNSEA et de la Coordination rurale agressent les militants écologistes, patrouillent sur les routes et bloquent les accès aux lieux de mobilisation en toute impunité. À Sivens en 2014-2015, agriculteurs et chasseurs harcèlent les occupants de la ZAD du Testet ; à Saint-Père-en-Retz en 2019, ils usent de tonnes à lisier pour dissuader les opposants à la construction d'un surf park de s'installer dans un champ ; sur la route de Melle en 2024, ils agressent des cyclistes rejoignant un campement organisé par les Soulèvements de la Terre, Bassines Non Merci et d'autres organisations hostiles aux mégabassines. Dans ces trois cas, lorsque les militants saisissent la justice, les plaintes des victimes sont ignorées, les enquêtes bâclées et les condamnations rarissimes. Plus récemment, les agents de sécurité déployés autour du chantier de l'A69, dans le Tarn, se sont livrés à diverses exactions contre les opposants au projet autoroutier, au vu et au su des forces de l'ordre. Et ces dernières semaines, dans les villes touchées par les blocus de lycées et d'universités, des militants d'extrême droite s'en sont quant à eux pris aux jeunes gens mobilisés sans jamais être inquiétés par la police.
Loin de déborder les dispositifs policiers, ces justiciers autoproclamés, prétendant rétablir l'ordre et sanctionner les fauteurs de troubles par eux-mêmes, s'insèrent en réalité dans un continuum répressif où l'usage de la force est de plus en plus mutualisé. La répression des luttes sociales et environnementales est ainsi devenue une entreprise participative, surtout lorsqu'elle se déploie contre des adversaires politiques accusés de paralyser l'économie ou d'empêcher ceux qui le souhaitent de travailler. Pour l'heure localisées et informelles, ces collusions n'en esquissent pas moins les contours d'un nouvel espace de permissivité pour les partisans de l'auto-justice, dès lors qu'ils revendiquent de défendre la propriété, la liberté du travail et l'ordre économique.
Même s'ils ne passent pas à l'acte, les aspirants justiciers serviront toujours d'épouvantail pour justifier les tours de vis sécuritaires. Depuis le 17 octobre, le gouvernement a beau jeu de s'inquiéter du risque de débordements miliciens. Il place en réalité les Français devant un dilemme fallacieux : préférez-vous les mesures d'urgence ou les citoyens armés ?
Chercheurs au CNRS, Gilles Favarel-Garrigues et Laurent Gayer sont les auteurs de Fiers de punir. Le monde des justiciers hors-la-loi (Seuil, 2021).
24.10.2026 à 09:52
Les ténèbres, le chaos, la clarté
Texte intégral (3323 mots)
Du chaos, un cheval de Troie, des métamorphoses et la sortie des ténèbres comme de l'époque. Quelques éléments mythologiques pour une compréhension du 17 octobre et de ses suites.
Le chaos
Ils ont raison, le 17 octobre c'était le chaos. C'est-à-dire, selon la mythologie grecque, « l'espace préexistant à toute chose et notamment à la lumière. »
Le 17 octobre a été « un gouffre » dans le calendrier de la démocratie représentative qui aurait dû réguler nos révoltes jusqu'aux élections, « une faille » dans le règne de la marchandise qui devait organiser nos vies jusqu'à la fin des temps.
Avant d'être un chaos ce fut un Kairos, toujours selon les grecques, « l'usage du moment opportun. » La rencontre entre une bulle spéculative d'internet, les défaites passés et le mouvement de la jeunesse. Un accident de calendrier, le dieu du temps rattrapé par les cheveux, « une autre dimension du présent créant de la profondeur dans l'instant. »
Quelles sont les forces qui, en chutant dans « la béance » du chaos, ont débordé et humilié le dispositif policier ?
Les fantômes des Gilets jaunes obligeant la préfecture à stationner des troupes autour des lieux de pouvoir. Le « peuple de gauche » défilant dans les cortèges autorisés et fixant une partie du dispositif autour des axes principaux.
Surtout, la rencontre entre deux gestes émeutiers. Celui du cortège sauvage, avec banderoles, pancartes et drapeaux ; des pratiques d'affrontement, de dissimulation et de déplacement collectif, de la musique et des chars carnavalesques. Et celui du pillage, des petits groupes hyper-mobiles et non-identifiables, qui, profitant du désordre ouvrent les magasins et attaquent les forces de l'ordre.
Le chaos du 17 octobre a été possible d'une part par l'imprévisibilité et l'opacité d'un soulèvement lié à une date improbable. D'autre part, par la massification de ces deux gestes d'émeute et leur déploiement simultané.
Le cheval de Troie
Les étudiants en art de la prestigieuse école Boulle ont construit un char en forme de cheval de Troie qui, après des heures de manifestations sauvages dans le centre, est parvenu à 80 mètres de l'Elysée.
Comme les grecques devant les murs de Troie, la jeunesse a joué la ruse. Après un début de mouvement explosif et décentralisée dans les lycées et les universités, elle a fait comme si elle rejoignait les cortèges encadrés et les manifestations autorisées (6 et 8 octobre). Mais pendant ce temps elle a construit « une grande statue représentant un cheval, abandonné sur le rivage. » (L'Odyssée, Homer)
Pendant des heures, le char des étudiants de Boulle a mené des milliers de déserteurs de la manifestation place de la République vers l'ouest de Paris, et ce malgré les multiples barrages et dispersions tentés par la Brav-M, jusqu'aux Champs et jusqu'à l'Elysée.
Le char, tenu fermement et avec bravoure par les étudiants et les lycéens, bientôt rejoints par n'importe qui, fut l'avant-garde du 17 octobre à Paris. Si le phénix était la mascotte de la jeunesse en 2016, le symbole de la renaissance d'une force autonome sur les cendres du mouvement ouvrier, le cheval de Troie est sa nouvelle effigie.
Qui était caché à l'intérieur du cheval ? un prolétariat sauvage et bigarré. Derrière la jeunesse des classes moyennes inquiètes de leur prolétarisation s'est agrégé les enfants du prolétariat urbain, le lumpen-scolétariat et tous les futurs prolétaires de France.
Alors que le pouvoir regardait avec appréhension les lycées privés bloqués, les étudiants d'HEC virer les journalistes, les élèves d'Assas cramer des poubelles, et qu'il retenait ses chiens en jouant la désescalade et en mimant le dialogue, le futur prolétariat investissait le 17 octobre pour redonner un souffle à la force éruptive des débuts du mouvement.
« Les Troyens célèbrent leur victoire au cours d'un grand banquet, puis s'endorment ; c'est alors que les guerriers grecs sortent de l'intérieur du cheval où ils s'étaient dissimulés, font pénétrer leurs troupes amies et commencent le sac de la ville. » (L'Odyssée, Homer)
Les métamorphoses
Pour Ovide dans les Métamorphoses{}, le chaos est une « masse informe et confuse qui n'était encore rien que poids inerte, amas en un même tout de germes disparates des éléments des choses, sans lien entre eux. »
Pour certains observateurs, le 17 octobre serait la preuve qu'un mouvement spontané, informe et confus, parviendrait à réaliser l'insurrection dont tout le monde rêve. C'est vrai et faux à la fois.
Les cortèges sauvages ont une histoire : depuis 2016 et l'apparition du cortège de tête dans les manifestations syndicales, les cortèges sauvages cherchent à s'autonomiser de la manifestation d'où ils sont nés. Le 17 octobre, des milliers puis des centaines de milliers de personnes, se sont enfuits des manifestations encadrées pour former, rejoindre ou disperser ce genre de cortège partout dans Paris.
Le pillage, lié aux émeutes dites « de banlieue », a lui aussi une histoire. Depuis les émeutes de 2005, il cherche à s'étendre vers les centres bourgeois et à sortir des cités pour porter la violence au cœur des métropoles. Le 17 octobre, des milliers de bandes sont descendues dans le centre et ont ravagé la ville en se mêlant plus ou moins aux cortèges sauvages.
Il est vrai que cette conjonction de gestes n'avait ni direction ni cohérence idéologique et qu'elle fut partagée par des groupes hybrides, des néo-manifestants, des masses, bref qu'elle a largement dépassé les cercles restreints des professionnels, tant du black bloc que du pillage.
Mais il est faux de dire qu'elle serait entièrement spontanée. Ces dix dernières années, les manifestants, les émeutiers et les pilleurs ont appris à se connaitre et à s'épauler. Le mouvement lycéen, dès son origine porté par ses marges radicalisées et déscolarisées, participa à cimenter les frontières sociales entre des franges potentiellement antagoniques du prolétariat.
La détermination des cortèges sauvages dans Paris n'aurait pas été possible sans les semaines de mobilisations qui ont précédé le 17 octobre, sans les dix dernières années de bordélisation des manifestations syndicales, sans l'apparition sur la scène politique des Gilets jaunes. Le geste émeutier de pillage et d'incendie de voiture ne serait peut-être jamais sorti des banlieues, ni compris par d'autres secteurs de la population, sans les émeutes pour Nahel et le travail politique de la gauche Ter ter.
En France c'est la première fois que nous voyons véritablement à l'œuvre cette rencontre, qui a déjà eu lieu aux Etats-Unis pendant les émeutes pour George Floyd.
Le 17 nous nous sommes rendus compte de la puissance de cette dialectique de gestes obligeant la police à courir à droite et à gauche, ne sachant pas sur qui frapper, rendant le terrain illisible, ne leur laissant pas le temps de le contrôler et de le nettoyer (sur le terrain des tonnes de matériaux « qui n'étaient encore rien que poids inerte » attendait les émeutiers au coin des rues : marchandises, sac de ciment, échafaudages, palettes de bouteilles en verre.
C'est l'informalité de « l'amas en un même tout de germes disparates » qui a donné la force au 17, c'est son absence de « liens entre eux » qui sera sa faiblesse. Les Gilets jaunes ne sont pas venus et les travailleurs rechignent à s'engager dans la bataille.
Les prolétaires de ce pays laisseront-ils sa jeunesse seule dans le chaos face à la l'hydre policière et fasciste ?
L'époque contemporaine
L'influenceur Rayan PSN, aujourd'hui interpellé, avait appelé sur Twitch à rejoindre le 17 octobre pour « changer d'époque », annonçant « la fin de l'époque contemporaine. » Le parquet l'accuse d'avoir engendré une insurrection.
Si le 17 a été un évènement, c'est par l'intelligence du mouvement de la jeunesse et des bandes de cité et non pas par le fait magique des réseaux. Ce qui donne la consistance à une révolte ce sont les liens qui lui préexistent.
Sans la force du mouvement étudiant et lycéen, c'est-à-dire, sans des gens qui continuent de se voir et à se retrouver ensemble, en dehors des réseaux justement, dans les restes de l'éducation nationale, elle-même vestige d'un état social en partie extérieur au capital, le 17 octobre aurait été une coquille vide ressemblant au 10 septembre 2025. Sans les pratiques des bandes révolutionnaires et émeutières, qui s'organisent dans des lieux collectifs ou des cités, le dépassement du dispositif aurait été limité dans ses gestes.
« L'époque contemporaine » c'est le post-modernisme, un temps lisse, plat, sans fin, un continuum de crises à gérer et d'états d'exception, la fin de l'histoire du néolibéralisme triomphant. Il n'y a plus qu'au lycée où l'on enseigne encore une histoire linéaire droite dont la préhistoire est le début, la modernité la fin, la révolution française le milieu.
Qu'elle est notre époque ? Celle du capitalisme de la subsomption réelle, le capital-devenu monde où nous sommes devenus capital. L'arrêt brutal de la temporalité par l'irruption apocalyptique appartient encore à la modernité. Il n'y a plus ni grand soir, ni catastrophe hollywoodienne ni grève générale. Ce que nous voyons, malgré les conditions écologiques, politiques et sociales désastreuses, ce sont des micros-soulèvements et des micros-apocalypses.
Malheureusement, le 17 ne met pas fin à l'époque contemporaine. Mais il fait renaitre une force que l'on croyait enfouit à jamais, le millénarisme. Le 17 octobre fut peut-être le premier soulèvement micro-millénariste.
« Le rêve d'un millénium, mille ans de bonheur, autant dire l'éternité, instauré, ou plutôt restauré, sur terre. (…) le millénarisme révolutionnaire ne prospère que dans certaines situations sociales précises (…) il tirait sa force d'une population vivant en marge de la société. » (L'incendie Millénariste)
Si le 17 octobre a été une explosion de colère rarement vue, un débordement sans précédent du dispositif policier, une journée plus que joyeuse, il n'a pas été une insurrection. Une insurrection se pose dans la durée, bloque l'ennemi dans ses positions et s'organise pour survivre à son délitement.
On a pu le sentir, il ne manque pas grand-chose à une insurrection : une grève massive, le blocage des flux, c'est-à-dire la poursuite d'une dialectique des gestes de révolte. Celui des rond-points, du blocage des axes routiers et des flux de marchandises qui ont eu lieu pendant les Gilets jaunes ; celui des entrepôts et des usines, des flux pétroliers et ferroviaires qui ont eu lieu pendant les révoltes syndicales.
Mais pour « changer d'époque » il faut ouvrir cette question : comment faire durer une insurrection dans cette fin infinie de l'époque contemporaine ? Comment pouvoir manger, se déplacer et communiquer quand nous sommes devenus entièrement dépendant de notre ennemi ?
Les ténèbres
Selon la théogonie d'Hésiode, le chaos précède l'origine du monde, mais aussi celle des dieux. Il donne naissance à « Erèbe », les ténèbres.
Dans les ténèbres se glissent les spectres. Les fantômes des Gilets jaunes, convoqués mais absents, dont l'aura suffi à faire trembler le pouvoir au point de concentrer ses forces sur les bâtiments officiels.
17 octobre et octobre 17. « Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme » (Manifeste du Parti communiste, Karl Marx et Friedrich Engels, 1848.)
17 octobre 1961, la police française noie des algériens dans la Seine. L'armée des spectres tués par la police, le racisme et le colonialisme.
Les ténèbres c'est l'heure de la violence parce que c'est l'heure de la vengeance. Vengeance sur la police qui mutile et assassine, sur le capital qui broie et qui détruit.
Comment expliquer les violences ? À partir de ce que les êtres charrient de spectres en eux et entre eux.
Lénine à propos de la révolution de 1905 : « il y avait des masses aux préjugés les plus barbares, luttant pour des objectifs les plus vagues et les plus fantastiques, il y avait de groupuscules qui recevaient de l'argent japonais, il y avait des spéculateurs et des aventuriers, etc. […] sans cette participation, la lutte des masses n'est pas possible. Et tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais objectivement ils s'attaqueront au Capital. » (Lénine, Bilan d'une discussion sur le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, 1916.)
La clarté
De la masse enchevêtrée du chaos, surgit Héméra, la lumière du jour, et Ether, la lumière des cieux, les premiers jaillissements de la clarté.
Qu'est-ce que la république ? la défense des biens contre les personnes.
Qu'est-ce que la gauche ? les bergers en dernier recours.
Qu'est-ce que les fascistes ? des gardes boutiques et des forces auxiliaires.
Qu'est-ce que les médias ? les relais de la pensée bourgeoise et des communiqués de la préfecture.
Qu'est-ce que la force de l'ordre ? le massacre jusqu'aux enfants.
Qu'est-ce qu'une insurrection ? ce qu'on ne sait pas encore comment construire.
Qu'est-ce que la révolution ? une inconnue.


