« Tout ce que j’ai écrit dans Les Choses immobiles, me dit-il d’emblée, c’est juste une extrapolation de ce qui se passe actuellement dans nos milieux militants ». « Quand j’ai écrit le bouquin, c’était en rapport au Déchoucage [Mouvement anticolonialiste antillais passant notamment par le déboulonnage -« déchoucage », donc- de statues]. Et puis là, aujourd’hui, on a le mouvement contre la vie chère, et c’est rebelote ». « Rebelote » de quoi ? « Des leaders du mouvement ont parfois des propos ethno-suprémacistes. Il y en a une, par exemple, Aude Goussard, qui déclare en live que la souveraineté d’une nation ne doit appartenir qu’à l’ethnie dominante de cette nation-là. C’est du noirisme, du supremacisme noir. Et il faut pouvoir pointer du doigt, dans nos propres mouvements de lutte, là où ça dérape ».
« Rester barbare » sans se perdre
Difficile, en effet, de contester un pouvoir tout en faisant en sorte de s’extraire de la matrice de ce même pouvoir -et beaucoup de mouvement décoloniaux en font les frais. « Ces mouvements se sont construits dans le carcan capitaliste, raciste, impérialiste ; ils ont tendance à reprendre ce vocabulaire-là, qui appartient déjà aux colons. Ces personnes ont le même trait psychologique du pouvoir. Chez eux aussi, l’expression de ce pouvoir ne passe que par un suprématisme ». Elles visent donc, selon Michael, « à réinstaurer un ordre qui sera d’autant plus violent pour d’autres catégories de personnes, à commencer par les femmes et les personnes LGBTQ+ ». Voilà donc, « au-delà de la question des békés » [dans les Antilles françaises, un béké est un blanc créole descendant des premiers colons esclavagistes, NDLR], et au travers d’une vaste réflexion « sur la blanchité, sur le rapport à l’État français et à son emprise coloniale, sur tout, en fait », ce contre quoi il faut lutter, sur tous les fronts. En vigilance.
Et c’est donc sur ces sujets complexes qu’il a souhaité travaillé dans les Choses immobiles, « parce qu’autant la lutte violente est nécessaire, autant ce qu’a fait Mandela dans ses années de sabotage, moi je suis tout à fait OK avec ça, autant il faut faire attention ». Ainsi, par exemple, « après qu’il y ait eu deux, trois attentats où il y a eu des morts, il est revenu là-dessus en se rendant bien compte que l’arbitraire, ne sert absolument à rien dans la lutte ». Citant le puissant essai « Rester barbare » (Ed. La Fabrique) de Louisa Yousfi, Michael affirme donc que c’est ça, cette ligne de crête, qui a servi de leitmotiv à son roman : « Ce « rester barbare », rester cannibale. Comment rester Marron (1), sans succomber à cette tentation du renversement de l’ordre mais pour mettre à la place le même type de pouvoir ? »
Mais comment développer ce genre de réflexion sur un mouvement légitime d’émancipation sans sombrer dans le moralisme ? L’exercice est ardu. Et pour Michael, en premier lieu, « ce genre de texte doit se faire dans l’instant de la crise, dans l’instant de la révolte ». D’où un roman bref, incisif -abrupt, cassant, lui fais-je remarquer. « Oui, il a vraiment été écrit dans l’instant. Les notes ont été prises durant la crise ». Et finalement, cette crise, d’ailleurs « on n’en est pas vraiment sortis, parce que quelques mois après l’apparition du bouquin, il y a ce mouvement qui est apparu, avec quasiment les mêmes enjeux. Les protagonistes étaient différents, mais il y a eu de nouvelles couches qui se sont ajoutées ».
Retour sur le mouvement social martiniquais
Un mouvement social, donc, qui s’est fait remarquer de par son ampleur et son intensité. Et qui a été violemment réprimée ? « Pas tant que ça, nuance Michael. Enfin, si, ça a été effectivement violent. Cette arrivée des CRS, ça faisait 40 ans qu’ils n’étaient pas venus sur l’île. Ça a été pris véritablement comme une invasion du territoire, ces forces armées qui arrivent par avion. Mais finalement, leur présence n’a pas causé de violences policières comme on en avait eu dans les années 2020, avec notamment ce qui est arrivé à Kéziah ».
A cette époque, un 16 juillet, Kéziah Nuissier, 21 ans, militant antichlordécone, avait eu le crâne fracassé et un œil crevé, après avoir été tabassé derrière un camion par des policiers et des gendarmes -évidemment, selon une coutume hélas bien implantée, c’est lui avait été poursuivi pour violences supposées sur les forces de l’ordre, sur la base de faux témoignages (2). « Non, là, poursuit Michael, les CRS ont été déployés de manière assez stratégique, et pour répondre à des tirs à balles réelles qui étaient sur les zones d’émeute ».
Et de me faire le récit de ces journées de révolte populaire. « Ça a été bizarre les premiers jours. Il y avait ces camions militaires en plein centre-ville ». « Il y avait une manifestation qui était une espèce d’opération escargot, avec des camions qui montaient sur Fort-de-France. Et donc le centre-ville avait été barré, barricadé par des camions militaires. C‘était très impressionnant ». Ce fut, les trois premiers jours, la seule présence militaire sur le site -après quoi, ils interviendront la nuit, sur les barrages. En tournée de promotion loin de l’île pendant une bonne partie des événements, Michael n’y a guère participé. « Je n’ai du tout été sur les barrages J’ai fait la première marche, lors des premiers appels à la grève ». Et, de retour chez lui, il n’y est pas retourné, car « les leaders ont clairement montré leurs prétentions fascisantes, et en tant qu’antifasciste c’est plutôt quelque chose contre lequel j’ai envie de m’inscrire ».
« Le mouvement contre la vie chère est mené par une association qui s’appelle RPPAC [Rassemblement populaire pour la protection des populations et des ressources afro-caribéennes]et qui en Guadeloupe s’est associé directement avec le Rassemblement National de Guadeloupe, c’est dire… » Il n’empêche que, selon lui, effectivement, même mal posée, cette question de la richesse est prépondérante. « Ce rapport avec l’hégémonie et le monopole béké est extrêmement important, et ça nous pousse, nous, artistes, et d’autres qui y réfléchissent, à essayer de trouver des moyens pour porter ces questions-là autrement ». Et c’est tout l’enjeu actuel, puisque les leaders du RPPAC ont perdu leur statut d’interlocuteurs avec l’État et les békés. Notamment suite à l’arrestation du président de l’association, Rodrigue Petitot. Pourquoi ? « D’abord, il s’est introduit dans la résidence du préfet, d’où un dépôt de plainte, et il a été mis sous bracelet électronique, avec l’ordre de ne pas trop quitter son domicile. Puis il s’est fait arrêter et là, il est emprisonné parce qu’il a sorti une vidéo dans laquelle il menace les maires de Martinique de s’en prendre à eux de manière… très imagée. Il a dit « On va vous attaquer à l’intérieur comme à l’extérieur ». On ne sait pas trop ce que ça veut dire, mais couplé à d’autres propos, c’est quand même assez saisissant… » D’autant que, poursuit Michael, « avant de lancer le mouvement, il avait eu une vidéo dans laquelle il disait qu’il y avait trois étapes à leur lutte : la première, c’était le blocage des ronds-points, par exemple. La deuxième, je ne sais plus ce qu’il y mettait. Et la troisième, c’était… la traque de l’ennemi, et sa destruction. Le monsieur sort des mots, je ne sais pas s’il est conscient de ce qu’il dit ».
En tous les cas, « ça ne pouvait pas se passer crème comme ça ». Et, ajoute encore Michael, « ce n’est pas comme si le fascisme n’avait jamais existé dans les Antilles ». Il y a, en effet, par exemple, déjà eu un pouvoir aux connotations fascistes -celui de François Duvalier- en Haïti. Les historiens et les historiennes de l’île sont ainsi « très alertes sur ce qu’il se passe ». « On fait gaffe, et là, on est vraiment sur une jonction, car toutes les avancées du mouvement ont été rendues caduques par ce qui s’est passé en France récemment, avec la démission du gouvernement. Il faut tout recommencer à zéro ». Ce qui pose évidemment, il était impossible de ne pas en parler en conclusion, « cette question de : est-ce que c’est vraiment nécessaire qu’on soit encore rattaché à la France ? Sachant que moi, par exemple, je suis indépendantiste ». « C‘est totalement aberrant de dépendre d’une chute du gouvernement français… »
On a vu, notamment pendant les dernières élections présidentielles, un électorat martiniquais voter massivement pour la France Insoumise au premier tour, puis tout aussi massivement pour le Front National au deuxième tour. Est-ce que, selon lui, le fait d’accorder des gages sur une indépendance future à court ou moyen terme permettrait de faire retomber les tensions et de donner moins d’écho aux agitateurs fascisants sur l’île ? « Non, répond-il. Je pense que ce sera toujours le risque, parce que dès qu’il y a un changement de pouvoir, il y a des gens qui vont tenter de s’immiscer. Et on sait que le fascisme, et en tout cas l’extrême droite, est très volubile, très audible. Ce sont ceux qui crient le plus… »
Il n’en demeure pas moins que, selon Michael, l’indépendance des îles des Antilles peut être faite ici et maintenable. Des structures viables et fonctionnelles sont d’ores et déjà présentes -en partie installées par l’emprise coloniale française. « Mais, précise-t-il, ce n’est pas parce qu’on aurait une indépendance que ces structures seraient amenées à disparaître. La transition ne va pas forcément être abrupte. Ce n’est pas parce qu’on quitte le bateau que le bateau coule ». « Il y a déjà beaucoup de choses en place. Par exemple, il y a des questionnements sur : si on quitte l’État français, est-ce que tous les bandits vont se retrouver dans la rue ? Est-ce que ça ne va pas être le chaos total ? Non, parce qu’il y a déjà des structures existantes de gestion de la vie collective ». La même chose que nous autres anarchistes, disons souvent : si l’anarchie est déclarée demain, il y aura, par exemple, toujours des hôpitaux…
Il conclut : « Cette question de l’indépendance, c’est surtout un moyen d’aller vers autre chose, plutôt qu’une fin. Le but de toute ma politique et mon imaginaire, ce n’est pas de m’arrêter à l’indépendance, c’est de voir comment, en étant indépendants de l’État français, on peut bâtir un système meilleur pour les individus vivant en Martinique ».
Par Macko Dràgàn
Un article inédit pour mouais.org, mais soutenez-nous par pitié, abonnez-vous ! : https://mouais.org/abonnements2024/
(1) Le marronnage désigne, à l’époque coloniale, la fuite d’un esclave hors de la propriété de son maître. Le fugitif lui-même était appelé marron ou cimarron (du castillan cimarrón)
(2) https://theconversation.com/martinique-contre-la-vie-chere-un-collectif-atypique-242869
(3) https://reporterre.net/Keziah-militant-anti-chlordecone-tabasse-par-les-forces-de-l-ordre-puis-accuse-de-violences