16.02.2026 à 11:00
Quand la finance colonise l'État
Marlène Benquet a montré, dans le livre qu'elle a écrit avec Théo Bourgeron, La finance autoritaire. Vers la fin du néo-libéralisme (Raisons d'agir, 2021), comment un nouveau pôle de la finance, structuré autour des gestionnaires d’actifs, a œuvré en faveur du Brexit. Dans ce nouvel ouvrage, La finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire en France (La Découverte, 2026), elle analyse la montée en puissance de ce second pôle de la finance au cours des dernières décennies et la manière dont il a entrepris de coloniser l’État. Elle montre qu'il promeut désormais un capitalisme autoritaire, soutenant l'extrême droite dans de nombreux pays, dont la France.
Nonfiction : Une partie des élites économiques soutiennent aujourd'hui l'extrême droite. C'est le cas des Big Tech comme on l'a vu récemment, mais aussi de tout un pôle de la finance qui tourne autour de la gestion d'actifs ou de l'investissement pour autrui. Pourriez-vous expliquer, pour commencer, en quoi ce pôle consiste et quelle place il a dans l'économie aujourd'hui ?
Marlène Benquet : Depuis les années 1990, un nouveau type d’acteurs financiers s’est développé dans les pays du Nord : les gestionnaires d’actifs. Il s’agit aussi bien de grands fonds de gestion d’actifs traditionnels (tels BlackRock ou Vanguard) que de fonds de capital-investissement, de fonds immobiliers, de hedge funds , ou encore de fonds dits « à impact social ou environnemental ». Ils ont en commun d’être des « investisseurs pour autrui » : leur activité consiste à investir des capitaux qu’ils ne possèdent pas.
Ces grands fonds d'investissement sont restés marginaux jusqu’aux années 2000, alors que le monde financier était encore largement dominé par les grandes banques, les assurances et les fonds de pension. Mais ils se sont imposés comme des acteurs centraux au début du XXI e siècle. En 2023, la valeur des investissements gérés dans le monde par les gestionnaires d’actifs a dépassé les 120 000 milliards de dollars. En Europe, les actifs sous gestion sont passés de 13 200 milliards d’euros en 2011 à 32 200 milliards à la fin de 2021. Avec 4 589 milliards d’euros d’actifs sous gestion, la France constitue le premier marché d’Europe continentale. Depuis les années 2010, cette nouvelle finance permet de consolider les patrimoines constitués dans d’autres secteurs économiques, voire d’en créer de nouveaux. En 2000, aucune des dix personnalités les plus riches au monde n’était issue de ce secteur ni ne détenait de parts dans un fonds de gestion d’actifs ; par contraste, treize ans plus tard, la situation s’est inversée : parmi les dix plus grandes fortunes mondiales, toutes gèrent au moins un fonds d’investissement, qu’il soit ou non à l’origine de leur richesse.
Ce pôle d’accumulation n’a pu se développer qu’en convainquant les gouvernements des principaux pays de l’intérêt d’autoriser et de favoriser l’installation d’intermédiaires entre les acteurs disposant de capitaux et les activités qui en ont besoin. Pourriez-vous rappeler comment cet effort de conviction a pu être réalisé et comment le cadre en question s’est alors mis en place ?
Ces financiers sont en effet des intermédiaires entre les firmes financières qui collectent l’épargne des ménages (c’est-à-dire principalement les banques, les assurances et les fonds de pension) et les actifs dans lesquels ils les investissent (des entreprises, de l’immobilier, des infrastructures, des actifs naturels, des produits financiers dérivés). Ils gèrent des capitaux qui leur sont confiés par d’autres sociétés financières, lesquelles ont, contrairement à eux, un accès direct à l’épargne. Je propose de les appeler « seconde finance », par distinction d’avec la première, dominante depuis les années 1970 jusqu'aux années 2000 et constituée par les collecteurs d’épargne. Ces financiers sont parvenus à devenir en quarante ans des interlocuteurs pour les États, capables de peser sur l’agenda politique, de participer à la production des lois qui encadrent leur activité et d’influer sur les orientations économiques générales. Lors de la conférence annuelle de l’organisation patronale du capital-investissement en 2017, l’un d’entre eux a résumé l’histoire ainsi : « Dans les années 1980, vous étiez les barbares à la porte de l’économie, vous êtes aujourd’hui au cœur de l’économie . »
Et en effet, la gestion d’actif a été soutenue par une coalition d’acteurs aux intérêts convergents : des pouvoirs publics soucieux de liquider leur participation au sein des firmes françaises, des industriels en quête de renouvellement de leur mode de financement des entreprises, et des collecteurs d’épargne cherchant à externaliser leurs activités de gestion de capitaux pour accroître leurs rendements financiers.
En France, la seconde finance a été soutenue des années 1980 à 2020 par des équipes gouvernementales de tous les bords politiques — du Parti socialiste, des Républicains (anciennement UMP et RPR) et, plus tard, du « centre » (LREM). À la notable exception des fonds de pension qui, en dépit des pressions exercées par le secteur en France, sont restés marginaux, l’État a accédé à la quasi-totalité des revendications de la seconde finance.
Un point sur lequel vous insistez est que le fonctionnement de ce pôle s’est, très vite, largement autonomisé des marchés, et en particulier que l’idée que ceux-ci seraient nécessaires pour déterminer une valeur d’actif fonctionne comme une fiction. C’est le montage seul, montrez-vous, qui détermine une rente, qui peut être partagée entre les différents acteurs. Pourriez-vous en dire un mot ?
Je définis ici la financiarisation comme un certain type de circulation du capital qui bénéficie à des pôles d’accumulation financiers plutôt qu’industriels ou publics, par exemple, et je propose d’en distinguer deux moments. Le premier s’est développé à partir des années 1970 au sein des marchés actions, où de grandes entreprises étaient transformées en actifs financiers dans lesquels investissaient les collecteurs d’épargne eux-mêmes privatisés. Les bénéficiaires de cette période sont les pôles d’accumulation ayant un accès direct à l’épargne : les banques, les assurances et les fonds de pension. Le second moment s’est déployé partiellement sur les marchés, mais surtout hors des marchés organisés, dans des opérations dites « de gré à gré », où des biens qui jusqu’ici échappaient à la financiarisation ont été transformés en actifs : les petites et moyennes entreprises, l’immobilier, la vie quotidienne et finalement le vivant humain et non-humain, ainsi que les infrastructures.
Le pôle d’accumulation de la première finance était organisé autour de la recherche de profit, de l’intensification de la valeur actionnariale, de la défense de la concurrence et de la corrélation des rendements et des risques. Dans ce monde-là, la référence centrale, c’est le marché, et l’économie néoclassique est le paradigme structurant. Dans l’univers de la seconde finance, les acteurs tentent d’étendre le plus loin possible le champ des investissements possibles, ils s’organisent pour externaliser les risques, garantir des mécanismes d’appropriation de rente et maximiser les plus-values réalisables par la spéculation sur les prix. Ces pratiques d’accumulation relèvent finalement d’une logique de rente et d’extension du champ des actifs. Elles sont conduites de manière à maximiser les rendements et externaliser les risques vers les salariés et les usagers, d’un côté, et les investisseurs institutionnels, de l’autre — c’est-à-dire, en dernière instance, les ménages.
Son développement requiert à la fois l’extension des actifs susceptibles d’être acquis ou rachetés, l’augmentation de l’épargne disponible pour y investir, et la possibilité de transférer les risques sur d’autres acteurs (États, ménages…). Comment ces objectifs structurent-ils les attentes de cette deuxième finance vis-à-vis de l’État ?
Les gestionnaires d’actifs partagent un projet d’extension de ce qui peut, dans le monde, être transformé en actifs. Comme on l’a dit, la seconde finance a acquis et acquiert encore des droits de tirage financier sur un nombre croissant de biens nécessaires aux existences contemporaines : les logements, l’immobilier de bureaux, les cliniques, les maisons de soins et de repos, les infrastructures énergétiques, d’approvisionnement, de transport, de télécommunication, mais aussi des infrastructures sociales, comme les écoles ou les hôpitaux, ou des infrastructures de production alimentaires comme les terres agricoles.
En possédant une part croissante des infrastructures de nos sociétés, ces acteurs façonnent nos vies quotidiennes et nous rendent dépendants d’eux pour satisfaire des besoins élémentaires. Ils n’accumulent plus, comme les acteurs de la première finance, en se plaçant en concurrence avec d’autres acteurs sur les marchés financiers pour s’approprier des dividendes, mais en occupant des positions quasi monopolistiques dans la fourniture de produits ou de services nécessaires à la vie sociale. Ces acteurs cherchent à obtenir de l’État des situations de monopole dans certains domaines, ainsi que la prise en charge d’une partie des risques liés à leurs opérations.
Le secteur de la santé en offre un exemple éclairant. À partir des années 2000, on observe un mouvement de concentration des cliniques privées : des fonds d’investissement constituent progressivement des oligopoles se partageant le territoire. Or, les cliniques privées participent, sous conditions d’agrément par l’État, à des missions de service public et sont largement financées par la puissance publique via l’assurance maladie notamment. Plusieurs fonds ont pris position dans ce secteur : Blackstone (Vitalia), LBO France (Médi-Partenaires), Apax Partners (Capio), Bridgepoint (Médipôle Sud Santé) et CVC Capital Partners (Vedici). Cela crée une configuration dans laquelle l’État se dessaisit d’une partie du pouvoir de décision et de gestion, tout en restant le principal payeur. L’Etat devient dérisqueur, c'est-à-dire qu’il assume une part importante des risques financiers liés aux opérations de gestion d’actif.
À lire également sur Nonfiction, sur les fonds d'investissement :
Un entretien avec Cyprien Boganda à propos de son livre L'empire du cash. Comment les fonds d'investissement rachètent le monde (Editions de l'Atelier, 2022).
15.02.2026 à 10:00
Saint-Nazaire au travail : ajusteurs d'une industrie mondiale
La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie…
Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals et des grandes entreprises qui bordent l’estuaire de la Loire.
Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue des ajusteur qui, à l’usine Airbus de Montoir et chez le fabricant de moteurs géants MAN, peaufinent leurs pièces de moteurs géants et de tronçons d’airbus dans le périmètre du port et des chantiers navals de Saint-Nazaire-Montoir, tout en situant leur travail dans un horizon planétaire .
L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .
« Le domaine de fabrication des engins sur lesquels je travaille est planétaire » ( Tony, technicien aéronautique )
Quand je suis entré dans la vie active, j’ai travaillé ici ou là dans le domaine de la chaudronnerie, du tournage, du fraisage. Un jour, je rencontre quelqu’un qui me dit : « Tiens, ils cherchent du monde à l’Aérospatiale ». Je ne savais même pas qu’il y avait cette entreprise dans la région de Saint-Nazaire - Montoir. Lorsque, venant de la Mayenne, j’étais arrivé dans la région en 1989 pour suivre mes parents du côté de Pontchâteau, on ne parlait que des Chantiers :
« – Tu travailles où ?
– Je travaille aux Chantiers de l’Atlantique… »
À l’époque, il y avait plus de 10 000 personnes employées là-bas. L’image de la région, c’était celle des paquebots. En fait, j’ai été embauché à l’aérospatiale, dans l’usine de Montoir.
[ Devant le siège de l’usine de Montoir, le « SO-30P Bretagne », un moyen courrier de 1947. Photographie P. Madiot .]
Là, j’ai d’abord travaillé sur la zone des panneaux sous voilures avant d’être affecté à la fabrication de la « case de train » du programme Airbus A330. Cette « case » est l’endroit où les roues de l’avion viennent se loger après le décollage. Ensuite, j’ai passé quelques années sur la ligne d’assemblage du fuselage de l’A300. À la longue, j’ai eu des problèmes de dos et je me suis retrouvé dans un service adapté. J’ai alors repris des études et j’ai décroché un diplôme qui, parmi les 563 métiers répertoriés chez Airbus, m’a permis d’en choisir un qui soit compatible avec mes soucis de santé. Je suis donc maintenant technicien aéronautique – un « col blanc » – chargé de remédier aux défauts de montage et d’améliorer le process sur le programme des A350.
À partir du moment où l’humain fabrique quelque chose, il a beau suivre rigoureusement les plans, il y a toujours un trou qui n’est pas au bon diamètre ou au bon endroit, une pièce manquante ou abîmée… Une multitude d’anomalies peuvent arriver comme dans n’importe quelle entreprise industrielle. La plupart du temps, ces désordres sont signalés par les opérateurs : « Là, j’ai eu un problème… Là j’ai fait une bêtise… Là j’ai mon outil qui a cassé, du coup il y a eu un défaut sur le trou de fixation… » Ce ne sont pas des anomalies de conception. Tous les programmes ont tellement d’ancienneté qu’il est très rare qu’une pièce ne soit pas conforme. La difficulté est que, pour former le volume de l’avion, on doit assembler les divers éléments avec des marges d’erreur très étroites. Malgré les tolérances, il faut parfois reprendre une pièce. C’est en cela que consiste précisément le métier d’ajusteur. En cas de souci, je me rends donc sur la chaîne de montage pour étudier avec les opérateurs la solution à mettre en œuvre. Tout cela se fait dans un esprit de collaboration. Un poste de travail, c’est une équipe dont tous les membres sont dépendants les uns des autres. Cela veut dire que le tronçon ne pourra partir que si l’équipe a fait son travail. J’arrive donc de mon bureau et je rejoins les collègues de la chaîne venus donner un coup de main. Et on discute : « Ben voilà, tu vas sur-diamétrer »… ou « On va faire une pièce spéciale qui sera validée par le bureau d’études ».
Mon propre bureau se trouve dans un open-space situé à l’intérieur même des immenses hangars où se trouvent les lignes d’assemblage. Dès qu’un opérateur m’alerte, il me suffit de traverser une allée pour me rendre immédiatement sur place et réagir au plus vite, parce que les cadences sont relativement élevées. Là, au bout de cet immense espace de près de 300 mètres de long et de 20 mètres de haut, je vois le poste où commencent à être assemblés les éléments de la structure de l’avion. Dès que la première opération est terminée, on lève le tronçon avec un pont pour le placer sur un autre poste où sont apportées d’autres pièces. Puis, de poste en poste, le tronçon arrive terminé au bout de la chaîne, tandis qu’en tête de ligne on en place un nouveau. C’est un système qu’on appelle une « pulse line » : 13 ou 14 tronçons, côte à côte, se décalent automatiquement d’un cran à intervalle régulier. Le tronçon d’avion, équipé électriquement et hydrauliquement, n’a plus qu’à être acheminé vers les FAL (Final Assembly Line) de Toulouse, de Hambourg, de Chine ou des États Unis pour être raccordé à d’autres tronçons et former un Airbus complet. Ainsi, tous les éléments centraux des Airbus quels que soient les modèles : depuis l’A318, jusqu’à l’A350 en passant par le 400M militaire, sont réalisés dans la région de Saint-Nazaire.
[ Des tronçons d’Airbus fabriqués à Montoir. Photographie P. Madiot .]
Le domaine de fabrication des engins sur lesquels je travaille est donc planétaire. C’est pourquoi, à côté des gros bâtiments du site de Montoir, qui s’étirent sur une longueur de 2 200 mètres, s’étend la piste de l’aéroport de Gron où les énormes avions cargos Béluga embarquent les tronçons vers les quatre coins du Monde. […]
Casseur d’angles ( Patrice, ajusteur chez MAN-Energy Solutions, constructeur de moteurs diésel géants )
Je suis un « casseur d’angles ». C’est comme ça que notre ancien patron, à son époque, appelait ceux qui, comme moi aujourd’hui, ébavuraient les bielles dans les ateliers de l’usine MAN-ES de Saint-Nazaire. Lorsqu’elles sortent de fabrication, ces pièces de moteur diésel ont des angles vifs. Il faut les effacer. Depuis que je suis arrivé dans l’usine comme ajusteur, il y a vingt ans, la technique n’a pas changé. Je me sers toujours de la lime comme j’ai appris à le faire à l’école. Il faut sentir la matière. Je passe un coup et j’enlève peut-être deux millimètres d’acier… En deux ou trois coups de lime, c’est vite fait. Certains utilisent la meule équipée d’une lime-aiguille en carbure. Mais je n’aime pas ça…
Casser les angles ne réclame pas spécialement de précision, on peut se contenter d’un angle de 30° ou de 45°. Mais pour monter le corps et le chapeau de la bielle, il s’agit de faire un serrage. Dans ce cas, il est nécessaire que les jeux soient précis. En ce moment, je suis en train d’assembler des corps de bielles pc4 SEMT Pielstick (marque historique du site) qui mesurent à peu près 2 mètres avec le chapeau. Il faut que je monte à 1 000 bars de pression sur des pièces de diamètre 50 tout en gardant quand même un jeu que je mesure avec des cales. Si j’ai un jeu de 1,8 mm d’un côté et 1.6 de l’autre, ce n’est pas normal. […]
L’entreprise MAN-ES de Saint-Nazaire construit des moteurs qui peuvent faire 350 tonnes. Ce sont des générateurs pour les centrales électriques (moteur MAN), des moteurs de trains, de sous-marins ou encore des groupes de secours pour les centrales nucléaires (moteur Pielstick). Avant d’être expédiés dans le monde entier, ils sont entreposés dans plusieurs endroits du port. Ceux qu’on peut voir actuellement sur le quai sont fabriqués à partir de pièces provenant d’Allemagne. Ces pièces, qui arrivent en camion, sont acheminées dans le grand bâtiment où se trouve la ligne de montage. C’est l’atelier « Assemblage essai », situé non loin de la forme Joubert.
Une fois montés, les moteurs sont essayés avant d’être envoyés chez IDEA, l’usine juste à côté, qui les peint puis les transporte directement sur le quai du port.
[ Des moteurs diésel en attente de livraison. Photographie P. Madiot. ]
L’atelier où je travaille se trouve, lui, de l’autre côté d’IDEA, dans ce qu’on appelle l’îlot « Puissance », auprès des locaux de la direction et des bureaux qui gèrent tout ce qui est commercial. Dans le même bâtiment, on trouve aussi les îlots « Combustion » et « Fluides », ainsi que le magasin où l’on récupère les pièces à usiner, et où elles retournent finies avant de partir chez les clients. Mon poste de travail, en fait, c’est un tout petit coin de l’atelier. Lorsque je suis à la magnéto, ma cabane mesure à peine 4 mètres de long sur 3 de large. À l’ajustage, mon espace se résume à un établi… […]
Je pense que les gens sont fiers de travailler chez MAN-ES mais, entre nous, on ne se le dit pas. Pourtant, beaucoup se lassent… Depuis 20 ans que je travaille ici, j’ai vu plutôt une dégradation dans le travail. On nous en demande beaucoup plus avec beaucoup moins de personnel. Quand je suis arrivé dans l’îlot, où je travaille en 3 x 8, on était 20 ou 25 par quart. On se retrouve à 4 parce que les anciens n’ont pas toujours été remplacés. Le problème, c’est que MAN-ES France fait partie du groupe Volkswagen, qui pratique une politique d’économies et de réduction du personnel pour compenser les pertes du groupe. Dans les négociations, la direction de l’usine est indifférente au contexte de l’histoire ouvrière de Saint-Nazaire, parce que les ordres viennent de plus haut. C’est pour ça que, tous les ans, au moment des NAO (Négociations Annuelles Obligatoires) on fait grève. Tout le monde se rejoint. C’est convivial, on se met devant la boîte, on brûle les pneus, pour avoir un peu des sous que le patron ne veut pas nous donner.
Comme je suis délégué du personnel, j’ai contact avec les ouvriers et les cadres. Dans le travail quotidien, ça me va très bien de faire l’interface. Je dis ce que j’ai à dire. Par exemple, à la suite des départs consécutifs au dernier PSE (Plan de Sauvegarde de l’Emploi), il y a moins de monde sur les machines, et moins de pièces qui sortent pour les ajusteurs. J’ai dit au cadre: « Sors de ton bureau et viens te rendre compte dans l’atelier. »
[ L’atelier Assemblage-essais près de la Forme Joubert. Photographie P. Madiot. ]
D’habitude, on a toujours des palettes et des palettes avec des pièces à faire. Et là, on n’avait rien. Faute de stock, les gars devaient aller directement aux machines récupérer les pièces qui sortaient. À la direction, ils croyaient qu’il n’y avait aucun problème… En réalité, c’est nous qui nous organisons entre nous pour que le boulot soit fait dans les temps. En contrôle magnéto, quelqu’un peut par exemple venir me demander telles ou telles pièces pour pouvoir continuer son travail. Normalement, c’est au gestionnaire – une sorte de contremaître – de s’occuper de ça. Mais, quand c’est évident, nous n’attendons pas qu’il nous dise quoi faire. On est tous comme ça. On a cette mentalité de vouloir travailler. Chaque fois qu’on a terminé une tâche, chacun regarde sa feuille et va voir un autre chef : «Tu n’as pas quelque chose à me donner ? Parce que, là, je n’ai plus rien à faire… » Disons que c’est notre façon de faire vivre le collectif de travail. […]
Pour aller plus loin :
L’intégralité des récits de Tony et de Patrice est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », dans le dossier « Travail & territoire » .
Le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire s'est associé à la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » pour continuer à recueillir des récits de travail dans la région nazairienne.
* Illustration en haut d'article : Airbus A350 XWB. Tristan Kamin (CC BY-NC-SA 3.0 FR).
14.02.2026 à 09:00
Verdi à l'Opéra Bastille : le bal et le poignard
Il y a, dans Un bal masqué , quelque chose d’un sourire déjà blessé. Verdi y dissimule le tragique sous la parure, l’assassinat sous la danse, la mort sous l’éclat des lumières. La production présentée à l’Opéra de Paris embrasse pleinement cette ambiguïté fondatrice, et choisit de faire du faste non un refuge, mais un révélateur.
Dès les premières scènes, le spectacle instaure un monde où tout semble ne tenir que par l’élégance — gestes mesurés, hiérarchie bien ordonnée, sourires de cour. Mais cette élégance est fragile, presque nerveuse. Elle a le poli du masque, non la fermeté du visage. Le pouvoir, ici, ne s’impose pas : il se met en scène, conscient de sa propre vulnérabilité.
Riccardo (Matthew Polenzani) n’est pas un tyran, ni même un héros ; il est un homme aimé, et c’est précisément là sa faute. Son autorité repose sur la séduction, son règne sur une confiance qu’il croit éternelle. La mise en scène souligne avec finesse cette légèreté dangereuse : chaque rire est déjà un peu trop long, chaque trait d’esprit, un pas de plus vers l’abîme. Le drame ne surgit pas brutalement — il se faufile.
Renato (Étienne Dupuis) est l’ombre fidèle de Riccardo, celle qui le protège jusqu’au moment où elle se sent trahie par cette lumière même qu’elle servait. Son revirement n’a rien de spectaculaire : il est intime, progressif, presque silencieux. Sa jalousie n’éclate pas, elle se concentre, se durcit, se fait irréversible. Verdi offre là l’une des plus cruelles métamorphoses qui soit, et la production en respecte la lente transformation.
Et puis il y a Amelia (Anna Netrebko), cœur secret de l’ouvrage, lieu même de la contradiction. Ni coupable ni innocente, elle avance comme quelqu’un qui sait déjà qu’il n’existe pas d’issue honorable. La nuit où elle cherche l’herbe salvatrice n’est pas seulement une scène d’opéra : c’est un paysage mental, un moment où le désir et la peur parlent la même langue. Le spectacle rend cette obscurité habitée, cette solitude peuplée d’aveux impossibles.
Ulrica (Elizabeth DeShong), quant à elle, ne relève pas du pittoresque. Elle est la voix de ce que tous savent et refusent d’entendre : que le destin n’est peut-être rien d’autre que la somme de nos aveuglements. La prophétie n’écrase pas les personnages, elle les révèle.
Le bal final, enfin, n’est pas une apothéose mais une dérision tragique. Masques, costumes, musique : tout concourt à nier la gravité de l’instant, et c’est précisément cette négation qui le rend insoutenable. La mort survient comme une faute de goût dans un monde trop bien éclairé — presque une inconvenance. Lorsque le masque tombe, il ne reste pas un cadavre spectaculaire, mais un silence coupable.
Musicalement, la direction de Speranza Scappucci privilégie la respiration longue, la tension contenue. Les élans verdiens ne sont jamais forcés, ils surgissent comme des vérités que l’on aurait voulu taire. L’orchestre ne commente pas l’action : il en est la conscience souterraine, parfois plus lucide que les protagonistes eux-mêmes.
13.02.2026 à 11:00
L'égoïsme qui gagne la société
Dans son ouvrage Le triomphe des égoïsmes (PUF, 2026), le sociologue Camille Peugny montre que la solidarité diminue au sein de la société et que cela a des effets délétères pour elle. Ce phénomène concerne en particulier, au-delà des ultra-riches, les « classes moyennes supérieures », mais les classes populaires n’en sont pas toujours exemptes non plus. Le responsable en est le contexte social de concurrence accrue pour les places, d'hégémonie des élites économiques et de fragmentation du travail.
Nonfiction : Vous décrivez l’adhésion croissante des « classes moyennes supérieures » aux principes de concurrence et aux logiques de la responsabilité individuelle. Comment l'expliquer ?
Camille Peugny : Le débat public se focalise souvent sur les ultra-riches, ce qui est tout à fait essentiel pour saisir l’explosion des hauts revenus et les logiques de « repatrimonialisation » de la société française. Pour autant, il est également très important de s’intéresser aux 20 ou 30 % des individus composant ces « classes moyennes supérieures » car ces dernières contribuent à diffuser leurs valeurs au sein de l’espace social. Par « classes moyennes supérieures », j’entends la conjonction du cœur des classes moyennes stabilisées et des classes supérieures « ordinaires ». Ce regroupement demeure en partie hétérogène mais des travaux récents ont montré des formes de rapprochement entre ces différentes catégories, en matière d’origine sociale ou d’alliances conjugales. Surtout, les individus qui composent cet ensemble partagent des niveaux de diplôme élevés et des revenus bien supérieurs au revenu médian.
Je m’attache à décrire l’évolution de l’ économie morale de ces classes moyennes supérieures au cours des vingt dernières années, en creusant tout particulièrement leurs attitudes à l’égard des questions économiques et sociales. Que pensent-elles du rôle de l’État-providence, de la protection sociale, du sort des plus démunis ou encore des politiques de redistribution ? Grâce aux données du baromètre d’opinion de la Drees , je mets en évidence leur adhésion accrue aux principes du néolibéralisme : concurrence, responsabilité individuelle, mérite. Si on assimile à la droite de l’échiquier politique ces grilles de lectures, qui n’accordent parfois qu’une place très secondaire aux différentes formes de logiques sociales, il est donc possible de parler de droitisation de ces groupes sociaux.
Il est important de souligner que les classes moyennes supérieures ne sont animées par aucun déni des inégalités : en revanche, elles les expliquent désormais majoritairement par des différences de mérite individuel. Trois phénomènes sociologiques peuvent expliquer ces évolutions. D’abord, l’élévation de l’origine sociale de ces classes moyennes supérieures, et donc leur embourgeoisement relatif depuis le début des années 1980, lorsque les cadres et les professions intermédiaires étaient plus fréquemment issus des classes populaires. Ensuite, les conditions de formation de ces hommes et femmes ont évolué : le développement des écoles de commerce, de gestion ou de management joue un rôle important dans la diffusion de ce modèle de l’entreprenariat, et plus largement, de ces grilles de lecture individualisantes. Enfin, l’individualisation croissante de la relation de travail et la fragilisation des collectifs de travail est autant une conséquence de ces dynamiques qu’un terreau fertile pour leur diffusion.
Un dernier point peut être mentionné : cette diffusion des valeurs caractéristiques du néolibéralisme économique parmi les classes moyennes supérieures n’est pas totalement indépendante de ce qui se produit au-dessus d’elle : la domination accrue, au sein du champ du pouvoir, des élites économiques.
La concurrence accrue que rencontrent les enfants des classes moyennes supérieures suite à la massification scolaire les a conduites à mobiliser l’ensemble de leurs ressources pour assurer le maintien de leurs avantages, avec un certain succès, expliquez-vous.
La compétition accrue pour les places constitue le contexte dans lequel se déploie la montée des égoïsmes que j’analyse dans ce livre. Bien sûr, le concept est ici déchargé de toute connotation morale. En tant que sociologue, je décris ces comportements comme étant le fruit d’une contrainte sociale, produits par le fonctionnement d’une société qui jette les individus et les groupes sociaux dans une compétition de plus en plus rude. L’école est bien évidemment le premier temps de cette compétition. Dans une société qui fonctionne au diplôme, au sens où ce dernier exerce une emprise sur l’ensemble de la carrière des individus, les verdicts scolaires sont décisifs. De ce point de vue, la massification scolaire a contraint les classes moyennes supérieures à défendre leurs avantages pour s’assurer que leurs enfants demeurent les vainqueurs de la compétition scolaire. Leurs stratégies ont été bien documentées par la sociologie de l’éducation : choix d’options et de filières spécifiques, enseignement privé, etc. Plus substantiellement, à mesure que le système éducatif s’est ouvert, il s’est aussi filiarisé.
Le sociologue Pierre Merle a proposé le concept de « démocratisation ségrégative » pour souligner le fait que des inégalités quantitatives d’accès aux différents niveaux du système éducatif ont été remplacées par des inégalités qualitatives liées au type de filière fréquentée. Cette filiarisation de l’école explique pourquoi la massification scolaire ne s’est pas traduite, au cours des dernières décennies, par des progrès plus substantiels en matière de mobilité sociale.
Vous montrez que cette diminution de la solidarité concerne également les classes populaires, les employés et ouvriers non-qualifiés. Dans quelle mesure peut-on y voir la conséquence des évolutions du travail qui ont fragilisé les collectifs et isolé les salariés ?
Parmi les classes populaires, les emplois dont le nombre et la proportion augmentent le plus rapidement sont des emplois dans le secteur des services, qui font évoluer celles et ceux qui les exercent loin de tout collectif de travail digne de ce nom. Pour les femmes, il s’agit des emplois du secteur des services à la personne : aides à domicile, assistantes maternelles ou femmes de ménage. Pour les hommes, songeons aux emplois dans la sécurité, ou autour des plateformes logistiques. Plus généralement, l’allongement des chaînes de sous-traitance, l’incitation à l’auto-entreprenariat ou encore l’uberisation d’une partie de l’activité économique sont autant de dynamiques qui contribuent à fragiliser, voire saper, les collectifs. Cet isolement nuit bien évidemment à l’action collective.
Plus encore, associé à la fragilisation des protections offertes par l’État social (songeons aux réformes de l’assurance chômage, de l’assurance maladie, ou aux multiples réformes des retraites), il contraint ces hommes et ces femmes à devenir auto-entrepreneur de leur propre précarité. Ces emplois se situent clairement à la marge du salariat, lequel finit par ne plus constituer un horizon possible pour beaucoup de ces personnes. C’est un piège redoutable qui se referme sur elles, d’ailleurs : cette individualisation contrainte favorise la reproduction de conditions d’emploi et de travail très dégradées.
On comprend que ces attitudes et comportements des différents groupes sociaux, pris ensemble, font système. On peut penser, écrivez-vous, qu’ils ne sont pas pour rien dans le faible score à laquelle la gauche semble désormais réduite lors des élections. Mais surtout ils laissent entrevoir une pente dangereuse pour la société tout entière. Pourriez-vous en dire un mot ?
À nouveau, l’égoïsme, tel que je le définis sociologiquement, et les différentes formes d’individualisme, progressent à mesure que l’État social recule et que la compétition sociale s’accroit. Ils obéissent en partie à des dynamiques différentes – plutôt une forme d’individualisme par défaut parmi les classes populaires, et plutôt une forme d’individualisme par excès dans le haut de la structure sociale, pour reprendre la grille de lecture de Robert Castel. Mais tout ceci n’est pas sans lien avec les performances électorales de la gauche depuis plusieurs années. Si elle semble plafonner autour de 30 % des suffrages exprimés, ce n’est pas seulement en raison de la turpitude de ses leaders ou de leur désunion. C’est aussi parce que les valeurs qui se diffusent au sein de la société ne lui sont guère favorables. La désaffection des classes populaires à son égard est documentée depuis assez longtemps. Si on y ajoute les évolutions en cours parmi les classes moyennes, qui ont été historiquement l’une des forces sociales soutenant le Parti socialiste, notamment, on mesure l’ampleur du défi pour la gauche.
Mais on a aussi le droit de penser que cette dernière porte une part de responsabilité dans la situation, faute d’avoir su proposer un récit alternatif suffisamment solide pour résister face au rouleau compresseur du there is no alternative . Pourtant, la montée des égoïsmes crée beaucoup de souffrance, y compris parfois parmi celles et ceux qui peuvent avoir été les défenseurs de ces valeurs de compétition et de mérite individuel. C’est le cas, par exemple, des cadres qui peuvent connaître des formes d’épuisement professionnel et être brutalement digérés par et éjectés de cette société du chacun pour soi. Au niveau collectif, bien sûr, tout ceci sape la cohésion sociale et entretient des formes de repli sur soi et de défiance dont on ne finit pas de mesurer les traductions électorales.
À lire également sur Nonfiction, du même auteur :
Un entretien à propos de son livre, Pour une politique de la jeunesse (Seuil/République des idées, 2022)
11.02.2026 à 11:00
Comment la gauche a gagné la mairie de New York
L'élection d'un jeune socialiste et musulman à la mairie de New York, face à un cacique du parti démocrate, est venue nous rappeler que l'Amérique n'était peut-être pas totalement vouée au trumpisme. Plus généralement, cette élection est aussi venue redonner espoir à la gauche progressiste, incitant d'éventuels candidats à étudier sa campagne, qui a très vite fait figure de modèle, pour s'en inspirer, comme l'explique Tristan Cabello dans l'ouvrage qu'il vient de faire paraître.
Nonfiction : La victoire de Zohran Mamdani à New York a suscité un grand intérêt dans le monde entier et notamment en France, où elle a été lue comme la preuve que la gauche et les minorités contre lesquelles Trump s’acharne pouvaient l’emporter contre lui et ses soutiens — même si l’on sait que New York présente des caractéristiques très particulières. Quels groupes d’électeurs en particulier ont permis cette victoire ?
Tristan Cabello : La victoire de Zohran Mamdani vient contredire un récit désormais bien installé, celui d’une gauche condamnée à l’échec face à la droite radicale, dès lors qu’elle assume des positions claires sur l’économie. On insiste souvent sur le caractère « particulier » de New York pour relativiser cette victoire. Pourtant, New York n’est pas une anomalie politique hors sol. Elle fonctionne plutôt comme un espace d’anticipation, où apparaissent plus tôt les grandes recompositions sociales et électorales qui traversent ensuite l’ensemble du pays — et parfois même au-delà des frontières américaines.
Certes, la ville possède des caractéristiques spécifiques : une forte densité urbaine, une immigration importante, une longue histoire de luttes municipales. Mais ces traits ne l’isolent pas du reste des États-Unis. Ils préfigurent au contraire ce que deviennent de nombreuses métropoles et territoires populaires confrontés à la même crise du coût de la vie. La force de Mamdani n’a pas été d’additionner des électorats dits « minoritaires », mais de les unifier autour de problèmes matériels communs.
Les groupes décisifs sont précisément ceux que le Parti démocrate avait cessé de mobiliser : les jeunes urbains précaires d’abord, en particulier les locataires ; les électeurs issus des diasporas sud-asiatiques, musulmanes et indo-caribéennes, ensuite, qui ont voté en masse là où l’abstention dominait auparavant. Une partie significative de l’électorat juif progressiste, notamment parmi les plus jeunes, s’est également engagée, en rupture avec les positions institutionnelles dominantes. Enfin, Mamdani a regagné une fraction de l’électorat populaire qui avait voté Trump en 2024 par rejet du statu quo économique. Cette coalition ne repose pas sur une identité unique, mais sur une expérience sociale partagée : la vie chère.
Cette victoire n’a été possible, montrez-vous, que grâce une énorme mobilisation de bénévoles et d’organisateurs des communautés, dont on peinerait à trouver des équivalents en France. Qu’est-ce qui les distingue de l’ensemble des responsables des mouvements associatifs et politiques engagés à gauche que l’on peut trouver en France ?
Cette mobilisation a d’abord été structurée politiquement par des petits partis politiques, au premier rang desquels les Democratic Socialists of America et le Working Families Party. Numériquement, ce sont des partis modestes, mais très organisés, tournés aussi bien vers le travail de terrain que vers le numérique. À bien des égards, leur fonctionnement n’est pas très éloigné de celui de partis de gauche français comme La France insoumise. Ils ont constitué la colonne vertébrale de la campagne de Mamdani, en fournissant des cadres militants et des méthodes d’organisation.
Autour de ce noyau se sont agrégées des organisations de quartier, des associations de locataires, des syndicats locaux ainsi que des réseaux communautaires et religieux. La force de la campagne tient à cette articulation entre un parti structuré et un tissu dense d’organisations enracinées dans la vie quotidienne des quartiers populaires.
Ce modèle reste, à ce stade, plus structuré qu’en France, même si des dynamiques comparables commencent à émerger dans certains territoires, comme en témoignent des initiatives telles que l’Assemblée des quartiers. La différence tient moins à l’absence de forces sociales qu’à leur intégration encore incomplète dans un projet partisan.
Ce qui distingue surtout l’« organizing » new-yorkais, c’est son pragmatisme. Il ne s’agit pas d’abord de produire un discours idéologique général, mais de résoudre des problèmes concrets : loyers, transports, accès aux services publics. L’élection n’est qu’un moment dans un rapport de force permanent.
La victoire de Zohran Mamdani bouscule fortement la majorité du parti démocrate, dont la direction a été jusqu’à cautionner une alliance avec les trumpistes pour essayer de l’empêcher. Qu’est-ce qui a suscité ce rejet de leur part ? Vous expliquez que la majorité de l’opinion aux États-Unis serait pourtant acquise à des mesures de gauche, telles que celles que Mamdani mettait en avant dans son programme ; mais les principaux responsables du parti démocrate restent très réticents à s’engager dans cette voie. Pourriez-vous exposer l’état des forces au sein du parti ?
Le problème que pose Mamdani à l’establishment démocrate n’est pas son programme, relativement modéré, mais sa méthode. Il montre qu’on peut gagner sans grands donateurs, sans consultants traditionnels, et sans dépendre de l’appareil du parti. Ce qu’il remet en cause, c’est l’ordre interne.
Le Parti démocrate demeure profondément structuré par des intérêts puissants, notamment ceux de la finance et de l’immobilier. Depuis 2016, une aile progressiste s’est incontestablement renforcée, mais elle a été systématiquement contenue par l’aile centriste, comme l’ont montré les primaires de 2016 et de 2020. Le décalage est aujourd’hui massif entre une opinion publique largement favorable à des politiques économiques de gauche et une direction partisane attachée aux compromis avec le capital.
La nouveauté, c’est que Mamdani n’est plus une exception. Des candidats de gauche battent désormais l’establishment démocrate, dans les grandes villes comme dans des territoires ruraux. La victoire de Analilia Mejia dans le New Jersey en est un signal clair. Les centristes se retrouvent de plus en plus contestés par des candidats de gauche dans des primaires.
Pour Mamdani, tout reste à faire, comme vous l’écrivez en conclusion. On peut s’attendre à ce qu’il rencontre des difficultés dans la mise en œuvre de son programme. Ses soutiens sauront-ils s’accommoder du pragmatisme qui devrait s’imposer s’agissant de la gestion d’une ville de la taille de New York ? Et réussira-t-il à traduire ses promesses de campagne dans des actions concrètes ?
Les difficultés seront réelles. Gouverner New York implique de composer avec un appareil administratif puissant et des lobbys structurés. Mamdani devra hiérarchiser ses priorités et accepter des compromis tactiques. La question n’est pas de savoir s’il sera pragmatique, mais sur quoi portera ce pragmatisme.
Sa ligne est claire : le programme, rien que le programme. Tant que le Parti démocrate lui permet d’avancer sur ses priorités centrales, il accepte des alliances tactiques. C’est dans cette logique qu’il a soutenu Kathy Hochul et Hakeem Jeffries. Et les premiers résultats sont déjà visibles : la gouverneure de l’État de New York a accepté d’appuyer son programme de crèches universelles dans le cadre d’un plan de financement sur quatre ans, appelé à être étendu à l’ensemble de l’État. Il s’agissait de l’une des promesses centrales de sa campagne.
Pour l’instant, cette stratégie fonctionne. Zohran Mamdani apparaît comme un maire profondément politique et tactique, qui n’a jamais dévié de sa ligne : il veut être jugé sur une seule chose : la réalisation de son programme. À ce stade, cela tient. Les prochaines échéances électorales diront s’il existe d’autres Mamdani, capables ailleurs de construire des coalitions populaires similaires et d’imposer un programme social ambitieux.
09.02.2026 à 10:00
L'année 1989 : révolutions et émotions
Riche en événements, l’année 1989, marquée en France par le bicentenaire de la Révolution, voit le monde bouleversé : Tiananmen, chute du mur de Berlin, révolution roumaine redistribuent les cartes de la géopolitique mondiale et laissent les contemporains incrédules. A travers les archives diplomatiques, politiques et médiatiques, entre France et RFA, Hélène Miard-Delacroix propose une étude par le prisme des émotions vécues, partagées et exprimées. L’historienne, professeure à Sorbonne Université et spécialiste des relations franco-allemandes propose un éclairage original de cette année et érige l’émotion en objet d’histoire.
Nonfiction : Votre ouvrage se centre sur les émotions ressenties tout au long de l’année 1989, entre joie, peur et indignation. Quelles sources sont mobilisables pour dire l’émotion ? Comment les émotions qui « passent pour être insaisissables » peuvent-elles être érigées en objet d’histoire ?
Hélène Miard-Delacroix : Il y a de la réticence chez les historiens à étudier les émotions du passé. Elles seraient peu pertinentes parce qu’elles échapperaient à toute rationalité et ne laisseraient pas de traces. C’est un tort, car les archives écrites et audiovisuelles regorgent d’émotions, depuis les télégrammes diplomatiques jusqu’aux discours de parlementaires, des comptes-rendus de négociations internationales aux communiqués d’associations humanitaires, de la presse écrite aux journaux télévisés. La condition pour prendre ces traces au sérieux et circonscrire des phénomènes fugaces et en apparence insaisissables est de mettre en place un dispositif de recherche rigoureux : d’abord identifier les formulations explicites d’émotion (comme : je suis indigné, je suis en colère, j’ai peur) mais aussi les chaines de mots ou d’images exprimant des affects relatifs à un objet.
S’armer aussi des outils des linguistes ou des spécialistes de l’image et de la communication permet d’établir des critères stables pour l’identification et l’analyse de ces « marqueurs » d’émotion (mots, champs sémantiques, formules, structures archétypiques, montage). L’intérêt de cette approche est d’intégrer dans l’analyse des éléments incontestablement présents dans les expériences des contemporains du passé. Tant qu’on ne prendra pas en compte les émotions comme facteurs non périphériques de l’action humaine, écrivait l’historien Lucien Febvre il y a bientôt un siècle, en 1941, « il n’y aura pas d’histoire possible ».
Le livre est construit en trois parties, chacune articulée en trois actes, à la manière d’une pièce de théâtre : en quoi l’année 1989, « expérience particulière du temps » revêt-elle un caractère éminemment dramatique ? En quoi le contexte du bicentenaire, où l’on rejoue la Révolution de 1789 en France, amplifie-t-il l’émotionnalité de cette année ?
En 1989 on assiste, dans de nombreux endroits du monde et pas seulement en Europe centrale et orientale, à des changements politiques radicaux, rapides et inattendus. La succession rapprochée de ces renversements de régime, tentés ou réussis, est bouleversante au sens propre et figuré, donnant aux contemporains l’impression de vivre une accélération de l’histoire. Chacun de ces épisodes suit une dynamique éminemment dramatique rappelant les règles du théâtre. Dans un lieu circonscrit s’installe le face à face de forces antagonistes – forces de progrès contre forces de conservation – la tension monte et l’issue du conflit est incertaine entre le basculement vers la liberté et la reprise en main dans un massacre.
En 1989, les spectateurs extérieurs, ici français et ouest-allemands, prennent parti pour les forces de progrès qui sont avant tout des jeunes : étudiants en Chine, familles fuyant le régime de la RDA ou bravant la police politique, minorités indignées par la politique répressive du dictateur roumain Ceausescu. L’empathie est spontanée pour d’autres humains qui souffrent et subissent l’arbitraire d’une violence d’Etat. Mais elle a été amplifiée par le fait que les aspirations de ces manifestants lointains étaient les libertés individuelles et publiques, les idéaux des Lumières qui étaient exaltés, au même moment, dans la commémoration du bicentenaire de la Révolution française. Dans l’incertitude sur ce qui allait se passer, l’indignation face aux régimes liberticides et la joie au spectacle de la victoire de la liberté ont renforcé chez les Français, les Européens de l’Ouest et les populations en Occident, la conviction d’être du bon côté de l’Histoire.
Votre travail s’articule entre France et Allemagne : y a-t-il des manières propres de s’émouvoir de part et d’autre du Rhin ? Les contemporains des deux pays ont-ils perçu de la même manière les changements en cours ?
Prendre deux pays pour objet enrichit considérablement l’analyse car cela permet de mieux cerner la portée générale des constats, d’identifier des voies singulières et de relativiser des spécificités nationales supposées. Ce travail a mis en évidence, pas seulement pour la RDA mais pour chacun des épisodes lointains, une plus grande émotionalité du côté allemand. Une surprise en soi, tant c’est contraire aux attentes. Toutefois, le recours à l’émotion comme ressource de la négociation internationale a aussi dépendu de la personnalité et du style des dirigeants. Quant aux similitudes et différences de perception des changements en cours dans les deux espaces publics, le résultat est clair : l’appréhension a été quasiment identique (le mot appréhension combine émotion et compréhension) mais la mise en sens a différé en fonction des expériences historiques et des représentations nationales formant un socle de référence. Autrement dit : décideurs et opinions ont articulé leurs émotions de la même façon en France et en Allemagne en ce que les événements renvoyaient à un système de valeurs humaniste partagé, fondé sur le respect de la personne humaine et le rejet de la violence. Mais le vocabulaire et les images exprimant des émotions se sont appuyés sur des références propres à la situation stratégique ou à l’histoire nationale du pays : par exemple la menace communiste côté ouest-allemand, la revendication d’une exemplarité révolutionnaire côté français.
Dans ce cadre, comment la dimension émotionnelle, qui appartient au registre du ressenti, et donc de l’irrationnel, peut-elle être rationalisée pour devenir une clé de compréhension des événements ?
Il faut distinguer deux niveaux de rationalisation des événements. Le premier relève de mon objet, c’est celui des acteurs eux-mêmes qui, partant d’une réaction immédiate (par exemple de peur, d’indignation, de joie ou de compassion) cherchent à mettre en sens les événements. L’identification automatique des rôles (par exemple persécuteurs et victimes) dans la situation observée à distance a précédé et déterminé leur interprétation et fondé le jugement. Dans la plupart des cas, la succession de ces deux étapes est aisément identifiable. Le glissement de l’émotion vers le discours rationalisant se fait toujours. Aussi la séparation stricte entre irrationnel et rationnel mérite-t-elle d’être interrogée ! Le deuxième niveau de rationalisation appartient à la recherche : face aux traces d’émotion identifiées, la tâche consiste à reconstituer leur apparition à partir du contexte et de la situation de communication, à décomposer leurs forme et dynamique, à les confronter aux séries observées, puis à déconstruire ce processus de mise en sens par les acteurs par rapport au système de valeurs, ébranlé ou conforté, auquel il renvoie.
Votre travail rencontre des acteurs très variés : diplomates, hommes politiques, médias (presse et tv), jusqu’aux simples spectateurs. Comment s’articule la circulation émotionnelle entre tous ces acteurs ?
Elle s’articule dans un espace public polyphonique où circulent rapidement les expressions d’affect et les discours émotionnels des différents acteurs y participant. Certes les informations teintées ou porteuses d’émotion laissées par les diplomates à l’étranger ne sont a priori saisies que par les exécutifs en France ou en Allemagne, mais elles sont reprises et développées par les dirigeants, en public et dans les médias qui sont à leur tour pourvoyeurs d’informations que consomment et échangent tous les autres, les parlementaires, les responsables d’associations, les simples citoyens et citoyennes… et les autres journalistes. Les voix sont toutefois différentes selon la fonction et la position occupées par les producteurs de discours émotionnels ; on voit se dessiner des caractéristiques transversales, entre métiers, compatriotes, Européens ou Occidentaux. La circulation tient aussi au fait que ces voix se prennent en considération réciproquement : par exemple, les élus sont attentifs aux courriers alarmés de leurs administrés, le gouvernement réagit à l’effet d’un reportage aux informations télévisées, telle association humanitaire utilise différents canaux pour mobiliser en misant sur ce qu’on appelle « la souffrance à distance ».
Vous écrivez qu’il faut d’abord réagir pour agir. On passe alors d’émotions individuelles qui, reprises notamment par les médias, se muent en émotions collectives. En quoi l’émotion collective est-elle un acteur central du jeu géopolitique, essentielle dans les rapports de force ?
Une émotion collective devient agissante par le bruit qu’elle fait dans l’espace public et parce qu’elle relie ceux qui la partagent dans ce que l’historienne médiéviste Barbara Rosenwein a appelé une communauté émotionnelle. L’émotion collective devient une force dans le jeu géopolitique de trois façons. Par la pression intérieure, elle devient un mobile justifiant une action des politiques sur la scène internationale. Dans le rapport de forces d’une négociation diplomatique ensuite, elle est un argument de poids, une ressource, en particulier pour les démocraties libérales ouvertement attentives à l’opinion. Enfin celle-ci devient elle-même un acteur international en raison de la circulation transnationale des supports et des discours émotionnels. Ainsi, en 1989 et plus encore aujourd’hui, l’espace public n’est-il pas uniquement français ou allemand, mais il est devenu global.
« L’année 1989 va nous faire suivre quatre émotions majeures », à travers trois espaces. La première partie revient sur Tiananmen, où après la joie, c’est l’attente puis la stupeur. La deuxième partie s’intéresse à l’été et l’automne 1989 en RDA où se succèdent attente et joie et enfin, le troisième temps est consacré à la chute de Ceausescu en Roumanie où l’indignation fait place au soulagement. En quoi les émotions ressenties sont à la fois communes et dans le même temps différentes en fonction des espaces géographiques dans lesquels les événements se déroulent ? En quoi la distance transforme-t-elle l’émotion ?
Dans ces différents épisodes on voit se répéter le même modèle, les mêmes mécanismes d’apparition, d’expression et de circulation de l’indignation, de la peur ou de la joie. Ce sont des émotions fondamentales du genre humain vivant en société et si elles prennent forme dans des langues différentes, elles reproduisent toujours la même dynamique. Elles s’articulent aussi autour de figures et de constellations archétypiques qui réduisent la complexité et facilitent la mise en sens par les spectateurs. Les archétypes facilitent la reconnaissance des situations et simplifient la rationalisation. Cela dit, j’ai pu constater des différences selon le degré d’étrangeté des espaces géographiques concernés par les bouleversements. Plus ils sont lointains et méconnus, plus les stéréotypes dominent, plus les schémas d’appréhension sont simplifiés et surtout plus les spectateurs s’émeuvent en projetant leurs propres références et inquiétudes sur la situation lointaine. Au spectacle des joies et des malheurs vécus par autrui ne s’exprime pas que l’humanité partagée : les émotions et l’interprétation du réel servent d’abord à s’interroger sur ce qui va nous arriver à nous. La joie communicative des Allemands très proches et fêtant la chute du Mur a été partagée par une majorité de Français, mais s’y est immédiatement associée la pensée inquiète d’une possible réunification dont on pourrait avoir à subir les conséquences.
Finalement, à travers ces expériences émotionnelles vécues collectivement, en quoi « parler des autres fait aussi parler de soi » ?
J’emploie cette expression au moment où j’analyse comment, en décembre 1989, le tabloïd allemand Bild rend compte des méfaits du dictateur roumain Ceausescu. Et je me demande si le meurtre de masse d’un tyran roumain rendrait moins répudiables les Allemands criminels du passé, voire les rendraient meilleurs que d’autres dans le présent, tant est mis en avant le contraste entre la révolution pacifique allemande et les montagnes de cadavres des victimes du « boucher » des Carpates. L’articulation entre l’indignation contre le barbare et la joie teintée de fierté pour soi est trop évidente pour être contingente. Elle participe d’un processus de réassurance et nous renseigne plus encore sur les spectateurs des bouleversements qui sont « affectés » que sur les événements proches ou lointains auxquels ils réagissent.
08.02.2026 à 09:00
Eugène Onéguine à l’Opéra national de Paris
Dans cette nouvelle production de Eugène Onéguine de Piotr Ilitch Tchaïkovski, donnée au Palais Garnier jusqu’au 27 février, la rencontre entre la musique intemporelle du compositeur russe et une mise en scène profondément humaine installe une expérience théâtrale et musicale d’une rare intensité.
Sous la direction scénique inspirée de Ralph Fiennes, qui signe ici son premier grand opéra, la tragédie intime de Onéguine se révèle d’une profondeur expressive sans concession. La scénographie, élégante et attentive à la vraisemblance historique, sert d’écrin à un drame intérieur subtilement tissé, où les émotions se lisent autant dans les silences que dans les élans lyriques : les éléments scénographiques, sobres mais évocateurs, servent de toile vivante aux passions qui se jouent, tandis que les costumes, à la fois élégants et profondément ancrés dans l’esthétique du XIXᵉ siècle russe, enrichissent l’atmosphère sans jamais distraire de l’essence dramatique.
Le plateau vocal est exceptionnel. Ruzan Mantashyan incarne une Tatiana à la fois fragile et résolue, offrant une incarnation vocale d’une maturité bouleversante. Bogdan Volko en Lensky émeut par la pureté et la sincérité de son chant, notamment dans son aria tragique du duel. Boris Pinkhasovich compose un Onéguine d’une complexité troublante, mêlant noblesse froide et regret tardif de manière magistrale.
La direction musicale, confiée à Semyon Bychkov, enveloppe l’ensemble d’un flux orchestral somptueux, révélant toutes les délicates couleurs de la partition de Tchaïkovski et créant une tension émotionnelle parfaitement intégrée au drame vocal.
Le spectacle séduit par sa capacité à conjuguer l’exigence dramatique d’un grand théâtre lyrique avec une articulation claire des sentiments humains : amour, fierté, regret et mélancolie prennent corps dans une forme pleinement accomplie. Cette production se présente comme un moment de théâtre musical rare, mêlant puissance vocale et profondeur psychologique, rappelant à quel point Onéguine demeure l’un des sommets du répertoire romantique.
01.02.2026 à 10:00
Saint-Nazaire au travail : des éoliennes à l'horizon
La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie…
Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals et des grandes entreprises qui bordent l’estuaire de la Loire.
Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue Sylvie, leader management documentation manufacturing , et Kévin opérateur, tous les deux dans l’éolien, qui, comme la construction navale, est l’objet d’un labeur industriel lourd avant de sortir des ateliers et de se tourner vers le large.
L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .
Les éoliennes à Saint-Nazaire, ville à la mer, ville ouvrière ( Sylvie, Leader management documentation manufacturing. )
[…] Le 6 avril 2020, en plein confinement, la fabrication des quatre-vingt nacelles des éoliennes du Parc du Banc de Guérande a commencé dans l’usine de Montoir, au pied du Pont de Saint-Nazaire. Lorsque l’on franchit la Loire dans le sens Saint-Brévin-Saint-Nazaire, on aperçoit très bien, sur la droite, rangées près des bâtiments de l’usine G.E., une quarantaine de ces nacelles de quatre cents tonnes qui porteront les pales et qui contiennent les générateurs ainsi que tous les instruments permettant à chaque éolienne de fonctionner de manière automatique. Le site étant trop petit, les quarante premières nacelles, terminées en octobre 2021, ont été transportées jusqu’au hub logistique du port autonome de Saint-Nazaire, à côté des tronçons des tours au sommet desquelles elles seront installées. Ces tronçons sont arrivés de Séville par cargo de même que les pales qui sont entreposées à proximité. Or, aucune de ces quarante nacelles n’aurait pu quitter le périmètre de l’usine si chacun de leurs dix-mille composants et quatre-mille références n’avaient été certifié grâce au dossier dont j’ai la responsabilité.
[ Une nacelle et des tronçons de mâts. Photographie personnelle .]
Le matin ou le soir, lorsque j’ouvre la fenêtre de mon appartement, j’entends le ressac quand il y a de la houle. Je sens le vent. Et si je vais jusqu’à la plage de Sainte-Marguerite, toute proche de chez moi, j’aperçois à l’horizon les quarante pieux qui ont déjà été implantés en mer et qui recevront les machines. Même si je suis à 100% en télétravail, j’éprouve le besoin de me rendre régulièrement sur le port, pour voir où en est le chantier d’assemblage des tours. J’aime partir de l’ancien quartier de Saint-Nazaire, qu’on appelle le « Petit Maroc ». Je longe la base sous-marine. Quand l’accès aux bassins est ouvert, je fais un petit crochet vers les quais à partir du carrefour de Méan, pour regarder les bateaux qui déchargent. Puis, à l’angle du terre-plein de Penhoët, j’entre dans le périmètre où sont intriquées usines et activités portuaires. Je passe entre les grands hangars des Chantiers de l’Atlantique dont le silence est trompeur : derrière les interminables parois de tôle, des milliers d’ouvriers s’activent ; puis les ateliers de l’usine MAN qui fabrique d’énormes moteurs diesel destinés aux bateaux et aux centrales électriques… Sur le côté, amarré au quai de Penhoët, se dresse la masse impressionnante d’un paquebot de plus de trois cents mètres, le Celebrity Beyond, qui en est au stade des finitions. Après avoir dépassé les bâtiments de logistique des chantiers navals, j’arrive à la forme Joubert, une gigantesque écluse où, il y a quelques semaines encore, le Beyond se trouvait en cale sèche. À la nuit tombante, on apercevait alors les lumières qui s’allumaient aux différents étages du navire. C’était magnifique.
Tout près de la forme, quatre mâts d’éoliennes ont déjà été montés : chacun élève à 84 mètres au-dessus des quais ses trois tronçons emboités. Ils seront transportés sur le site du Banc de Guérande à partir du printemps. À côté, se trouvent les quarante nacelles alignées sur le hub comme à la parade. Je pousse jusqu’au bord de la Loire. Avec un peu de chance, je pourrai voir un cargo ou un méthanier s’avancer vers le pont et passer sous l’arc du tablier dont les pylônes rayés de rouge et de blanc se détachent sur le ciel. J’adore voir les bateaux partir. Quand j’ai habité à St Marc, à côté de la plage de Monsieur Hulot, je m’asseyais sur un banc et je regardais le ballet des navires qui arrivaient du large droit sur moi avant de prendre le virage du chenal, juste devant la plage. Et quand je venais en vacances chez mes ex-beaux-parents, j’adorais marcher dans la grande avenue qui traverse la ville. Arrivée à la mairie, il me suffisait de marcher cent mètres pour arriver sur le front de mer… Devant moi s’ouvrait l’estuaire. À l’ouest, c’était la côte vers le grand large, à l’est, le port et les chantiers navals.
[…] À l’heure actuelle, étant donné que j’ai terminé les dossiers des nacelles, je suis en mission sur les tours et leur assemblage. Je participe donc à l’élaboration du certificat de conformité de ces éléments qui, non seulement sont destinés à porter les nacelles mais contiennent les systèmes électriques qui relieront ces dernières à la sous-station installée au centre du parc éolien. De là, le courant produit sera acheminé jusqu’au poste à haute tension de Prinquiau, près de Saint-Nazaire, par un câble qui arrive sur la plage de la Courance, puis qui est enfoui sur près de trente kilomètres à travers la campagne. À l’autre bout de la presqu’île de Guérande, le port de pêche de la Turballe hébergera la base de maintenance à partir de laquelle une centaine de salariés veillera sur le parc éolien.
[ Un navire de maintenance du parc éolien de Saint-Nazaire dans le port de La Turballe. CC Wikimedia .]
Trois navires spéciaux permettront d’aborder les machines pour les inspecter ou pour intervenir sur des avaries. Quand on sait que l’usine de Montoir continuera à fabriquer des nacelles et que le hub logistique est appelé à recevoir des éléments pour de futurs parcs éoliens, on voit qu’un nouveau puzzle industriel est en train de changer le visage du territoire. […]
Manœuvrer une masse de plusieurs tonnes réclame beaucoup d’énergie et de concentration ( Kévin, opérateur chez un sous-traitant dans l’industrie éolienne du bassin nazairien. )
La journée de travail commence quand le team leader me donne une opération à faire en binôme. On ouvre alors la tablette qui contient des directives écrites et des dessins techniques. Ce sont des « gammes » qu’on doit respecter de manière précise, étape par étape. J’ai donc devant moi une grosse pièce à laquelle je vais assembler d’autres pièces en effectuant des serrages plus ou moins forts sur les vis et les boulons.
Ça peut être de toute petites vis qu’il faut faire attention de ne pas abîmer, ou de plus grosses pièces sur lesquelles j’applique des serrages en force à l’aide de grosses clés ou en serrage hydraulique. Il faut faire le serrage exact, qui s’exprime en Newton-mètre (Nm), un kilo équivaut à un Nm, on peut serrer jusqu’à 1 500 Nm. Mais à la main on ne dépasse pas 700. Comme il y a des normes industrielles, ce travail réclame un petit peu de connaissances de la part de l’opérateur. Mais, grosso modo, il s’agit de dérouler un programme un peu comme on suivrait un mode d’emploi ou une notice de montage. […]
Il y a énormément de règles, qui se contredisent parfois un peu. À la limite, on peut se demander si ces règles n’ont pas été faites pour qu’on puisse rejeter les fautes sur les opérateurs. C’est pourquoi nous faisons attention les uns aux autres parce que, quand tu es dans le travail, tu es tenté de faire le geste un peu dangereux qui te permet d’atteindre la vis qui est là, hors de portée… Pour être bien confortable, il faut quand même transgresser un peu pour finir ce que tu as commencé ; c’est un enjeu personnel. Et tu as tendance à prendre des risques ou à dépasser tes capacités, à aller trop loin. Alors, nous nous protégeons mutuellement : « Hé ! C’est la pause, on s’arrête ! » ou « Doucement, on prend son temps… » […]
Beaucoup de collègues sont abîmés par le travail. Sur le plan physique, quand on est opérateur, on engage son corps. Si tu forces et que tu te fais mal, tu ne peux pas dire « j’arrête »… À moins d’avoir très mal, tu continues ton travail. […] Même si les accidents sont rares, je considère que risquer de détruire son corps au travail n’est pas rémunéré comme il faudrait.
Le travail prend une dimension supplémentaire lorsque je dois utiliser des dispositifs de levage pour manipuler des pièces lourdes.
[ Le tableau de commande d'une machine de levage". CC Wikimedia .]
Quand cette pièce pèse quelques tonnes, l’opération se fait à plusieurs, parce qu’un pontier ne peut pas regarder partout à la fois. Pendant qu’un d’entre nous est à la télécommande, il faut que d’autres tiennent des cordes pour orienter la pièce, et maitrisent le ballant. L’autre jour, j’étais assisté par quelqu’un qui ne surveillait pas bien son côté. J’ai failli bousculer une pièce de quelques milliers d’euros. Sans parler de ce que mon pont transportait et qui valait des millions ! Manœuvrer cette masse qui fait plusieurs tonnes réclame donc beaucoup d’énergie et de concentration : si elle heurte quelque chose ou quelqu’un, même à trois à l’heure, ça peut faire très mal ! Lever l’ensemble. Le diriger à travers l’usine encombrée de partout, en maintenant le tout parfaitement équilibré, faire très attention, surveiller les hauteurs. Être capable de m’adapter pour, parfois, faire évoluer l’engin à l’inverse de ce qui semblerait logique. C’est peu dire que je dois réfléchir à chacune des choses que je fais. En même temps, il ne faut pas que j’aie l’air trop hésitant, sous peine que le directeur, ou d’autres, pensent que je ne maîtrise pas. […]
Les gens des bureaux, sont bien conscients qu’ils ne sont pas à la meilleure place pour appréhender tout ce qui se passe, le processus – process en anglais – et ils nous sollicitent parfois. Même s’ils nous disent que nous sommes « bien placés » pour leur faire des remontées de terrain, nous ressentons alors, parfois, une sorte de « mépris de classe » quand quelque chose ne s’est pas bien passé. Leur premier réflexe, même si ce sont des personnes gentilles par ailleurs, va être de lâcher : « Ah ces opérateurs… Qu’est-ce qu’ils nous ont fait encore… ? » Dans le même temps, ils acceptent d’être interpellés et viennent parfois nous dire : « Tiens, j’ai inventé un outil, une nouvelle façon de faire. On va essayer ça ensemble… » Tout le monde se dit “bonjour”, même si parfois on ne se souvient plus des prénoms. Mais je pense que c’est particulier parce qu’on est un certain nombre à ne pas être arrivés là en tant que cancres qui ont raté l’école, mais comme des gens qui ont atterri ici après un parcours complexe. […]
Il y a bientôt deux ans, je suis rentré dans cette boite en CDI parce que l’entreprise avait vraiment un grand besoin de main-d’œuvre dans cette période. Or, la main-d’œuvre qualifiée ou très qualifiée était déjà captée par les autres gros employeurs industriels du bassin d’emplois très dynamique de Saint-Nazaire. Et aujourd’hui, je me souviens avec émotion de ce job dating où la RH a lancé en brandissant mon CV : « Oui ,votre profil nous intéresse, on va vous embaucher ! » Que de chemin parcouru depuis !
* Propos recueillis en 2021. Crédit photo (haut de page) : zegreenweb.com .
Pour aller plus loin :
L’intégralité des récits de Sylvie et de Kévin est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » .
Voir aussi le récit de Damien , ingénieur aux Chantiers de l’Atlantique, responsable des travaux sur la construction des sous-stations électriques des parcs éolien marins (récit paru dans le n°1 de la Chronique « Saint-Nazaire au travail » consacré aux Chantiers de l’Atlantique et paru dans son intégralité sur le site de « La Compagnie Pourquoi se lever le matin »).
Le Centre de Culture Populaire de Saint-Nazaire s’est associé à « La Compagnie Pourquoi se lever le matin ! » pour poursuivre le recueil de récits de travail dans la région nazairienne.
31.01.2026 à 09:00
Une fresque queer de l'addiction et de la résilience
Melvin Mélissa réalise un voyage artistique saisissant au cœur d’un malaise de notre modernité : l’addiction. Une foi inébranlable dans le pouvoir émancipateur de l’art parcourt cette fresque queer d’une grande force.
Nonfiction : « Simon et moi sommes des enfants du Nord, c’est un fait, des fils de la Manche. Paris, ça a toujours été le Sud, et la Méditerranée, un cliché de carte postale ». Une pieuvre au plafond est avant tout une géographie. En quoi l’ancrage du récit dans une petite ville des Hauts-de-France est déterminant dans le développement de la narration ?
Melvin Mélissa : L’ancrage dans le Nord-Pas-de-Calais s’est imposé naturellement. Tout d’abord, parce que j’en suis originaire. Comme beaucoup de primo-romanciers, je suis parti·e de quelque chose de très proche de moi. Pas une autobiographie à proprement parler, mais une fiction nourrie de fragments personnels. J’y ai glissé ce que je connais : des lieux, des sensations, une façon de parler aussi. Je suis très attaché·e au Nord-Pas-de-Calais, et forcément, il s’est invité dans ma façon d’écrire.
On m’a souvent reproché de mêler le registre littéraire, la poésie, avec une langue plus familière : de l’argot et du ch’ti. Des profs, des écrivains m’ont répété que c’était incohérent. Il fallait choisir. J’ai beaucoup lutté avec ça, avant de comprendre que je ne voulais pas écrire autrement. Je viens d’une famille d’ouvriers, et à 19 ans, j’ai quitté Berck pour aller en fac de lettres. Je ne savais plus où me mettre. Encore aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir le cul entre deux chaises.
Cette tension traverse aussi le roman. Les personnages sont des artistes, et on associe souvent l’art à une forme de prestige social, que je trouve problématique. Simon et Sibylle vivent dans la précarité, ils galèrent avec la CAF et France Travail, comme beaucoup de mes collègues. Il y avait un décalage à explorer. Le mélange des registres devenait pour moi réaliste et politique.
Au-delà du style, il y a dans le texte tout un jeu de miroirs, entre terre et mer, très inspiré du baroque, avec le motif de l’eau qui revient sans cesse et la métaphore de la pieuvre. Cet aller-retour entre Lille, du côté des Flandres, et le retour à Berck, près de la côte, faisait sens à tous les niveaux : narratif, symbolique et intime.
Sibylle et Simon forment un couple d’artistes précaires, addictes aux drogues. L’existence marginale qu’ils mènent est totalement assumée. Pouvez-vous nous donner un aperçu général de leur vie avant qu’ils ne fassent la rencontre de Haroun ?
La vie de Simon et Sibylle peut, de prime abord, sembler caricaturale ou marginale, mais elle est pour moi totalement authentique. J’ai d’ailleurs un problème avec le terme de « marginalité » : ce qu’ils vivent est la réalité de beaucoup de gens, même si elle reste peu visible. Leur précarité, leurs stratégies de survie, leur rapport au monde ne sont pas des ressorts romanesques, mais une suradaptation à un système qui ne leur laisse que peu de répit.
Simon a 36 ans au début du roman. C’est un photographe au travail très fantomatique, sensuel et brutal, inspiré notamment de Nan Goldin ou d’Antoine d’Agata. Il n’arrive pas à vivre de son art et a recours au faux-monnayage pour survivre et financer sa consommation d’héroïne. Simon est un personnage morcelé : queer, artiste, issu de la « cité », marqué par de lourds traumatismes dont il n’a pas encore pleinement conscience. Il rejette toute forme de conformisme, non par posture, mais parce que les normes telles qu’elles s’imposent l’ont brisé.
Sibylle a 24 ans. C’est une aquarelliste et sculptrice très sensible, extrêmement cultivée, passionnée, qui a abandonné ses études faute de s’y sentir à sa place. Elle porte également un lourd traumatisme, lié à des agressions sexuelles répétées.
Leur couple, malgré la différence d’âge, est profondément bienveillant et tendre. Ensemble, ils mènent une vie bohème, mais très rude, traversée par le manque d’argent et l’impossibilité de se projeter. Ils aspirent à une forme de sérénité, mais leurs fragilités respectives rendent cet équilibre difficile à atteindre, surtout au début du récit.
Sibylle a un capital culturel solide, et les appréciations bienveillantes de ses créations par son entourage (« c’est magnifique ») l’agacent grandement. Mais la fascination et l’intérêt de Haroun pour ses aquarelles ne la gênent pas. Pourquoi ?
Ce qui plaît à Sibylle, dans le passage auquel vous faites référence, tient justement à l’absence de bienveillance condescendante. Lorsqu’on est artiste, l’encouragement peut être agréable, mais il n’est pas toujours utile. Se contenter de dire « c’est beau » ne fait pas avancer une œuvre. Je sais, pour ma part, que je n’aurais sans doute jamais été publié·e si les retours s’étaient limités à ça.
Haroun cherche à s’approprier l’œuvre, à la comprendre, ce qui, à terme, pourrait nourrir le travail de Sibylle. C’est quelque chose que j’ai moi-même expérimenté à la sortie de mon roman : certains retours de lecteurs ou lectrices – avec qui j'étais parfois en désaccord – m’ont ouvert des pistes de réflexion très fécondes. À partir du moment où une œuvre est exposée à un public, elle ne nous appartient plus tout à fait.
Il existe aussi un rapport de séduction entre les personnages. Haroun est placide, réflexif, presque en retrait, là où Simon et Sibylle sont intenses, flamboyants, excessifs. Cette opposition entre la fougue et la distance, entre l’élan et la retenue, est précisément ce qui attire Sibylle.
Le polyamour que vivent Sibylle, Simon et Haroun invite le lecteur à interroger les notions de « jalousie » et de « compersion ». Peut-on dire que les rapports sexuels qu’ils vont avoir à trois proposent une idée de la sexualité et de la sensualité émancipée de toute idée de performance et d’exclusivité unilatérale ?
Le polyamour n’était pas prévu au départ. À l’origine, seul Haroun devait exister. Simon est apparu en cours d’écriture, de manière assez fulgurante : il est arrivé déjà constitué, avec son histoire, sa personnalité, son addiction. Il a bouleversé le récit, et j’ai dû composer avec lui. Haroun fonctionnerait alors comme un contrepoint nécessaire à l’intensité de Simon et de Sibylle.
Je ne voyais pas ces personnages poursuivre leur relation dans un schéma hétéronormé. Le couple que forment Simon et Sibylle est, malgré ses fragilités, une véritable safe place . C’est précisément cette sécurité affective qui rend possible l’ouverture, à condition que le consentement soit clair – ce qui est fondamental dans le polyamour. Il s’agit d’une tentative de réinventer le lien.
Pour Sibylle comme pour Simon, cette configuration permet aussi de réparer des manques anciens. Sibylle a grandi dans un isolement profond. Elle n’a connu que Simon et ne souhaite pas l’abandonner. Simon, de son côté, n’a vécu que des relations peu durables, rarement épanouissantes. Le polyamour devient alors une manière de penser autrement l’attachement, de créer une forme de famille choisie, plus adaptée.
Il y a aussi une dimension politique. Sibylle est un personnage marqué par le regard masculin, par une sexualisation précoce, par des normes patriarcales qui ont pesé sur elle et l’ont traumatisée. Le polyamour lui permet de redécouvrir sa sexualité, mais aussi de s’extraire d’une logique de possession et de performance, à la fois affective et féminine. Il ouvre une brèche : celle de relations qui ne reposent ni sur l’exclusivité contrainte ni sur la domination. Le roman pose ainsi une question centrale pour moi : comment faire famille autrement, comment aimer sans posséder. Le polyamour n’est pas une réponse universelle, mais dans ce récit, il me semblait pertinent.
Vous parlez avec tendresse et lucidité des usagers de drogues, et vous avez réussi à creuser sous la sévérité du regard médical sur les personnes addictes. Voyez-vous dans le traitement sécuritaire des addictions un déni de la question sociale ?
Je suis contre la loi de 1970, qui fait des usagers de drogue à la fois des malades et des délinquants. Les politiques ultra-sécuritaires et autoritaristes ne font que les exclure et les stigmatiser. Comme le souligne la sociologue Anne Coppel, le mythe du « junkie » a longtemps servi à alimenter la légende prohibitionniste : on commence par un joint et, selon ce récit simpliste, on finit forcément par vendre du crack dans la rue. C’est dangereux, et c’était important pour moi d’humaniser les usagers de drogue dans le roman.
L’exemple de Trainspotting illustre parfaitement ce que je veux dire. Le livre se déroule en Écosse, sous Thatcher, avec une population ouvrière complètement délaissée, broyée socialement et économiquement. Les usagers de drogue n’avaient accès à rien. Les seringues étaient rares et coûteuses : on les réutilisait, on partageait parfois celles des voisins par nécessité. Il n’y avait jamais de volonté de s’auto-détruire ou de nuire. La pauvreté et le rejet institutionnel ont créé ces situations.
L’addiction prend souvent racine dans les violences systémiques : racisme, sexisme, violences sexuelles, pauvreté, précarité, LBGTphobies, classisme. Criminaliser les usagers est non seulement injuste, mais contre-productif : on les place dans des situations d’extrême violence et on limite leur accès aux soins.
En 1985, AIDES a mis en place des échanges de seringues et des maraudes pour protéger les usagers et limiter la transmission du VIH ou de l’hépatite, alors que ces pratiques étaient illégales. Les autorités n’ont commencé à les légaliser qu’une fois leur efficacité démontrée.
Aujourd’hui encore, les usagers sont trop souvent considérés comme des citoyens de seconde zone. C’était très important pour moi de dresser un portrait intime et incarné qui puisse résonner avec tout le monde, même pour celles et ceux qui n’ont jamais été confrontés aux drogues. Les témoignages que j’ai recueillis, ainsi que les retours de lecteurs, montrent que l’addiction touche vraiment tout le monde. Et il ne s’agit pas seulement d’héroïne : c’est aussi la prise de Valium le soir pour réussir à dormir, ou la cocaïne que prennent certains saisonniers pour tenir la cadence, par exemple.
Il est donc essentiel de rappeler que la drogue est banale et présente partout. La diaboliser ne sert à rien, mais il ne faut pas non plus lui ôter sa dangerosité. Pour moi, tout passe par le fait de remettre les usagers au centre du débat, de leur redonner la parole. J’espère que mon livre a réussi à le faire avec justesse.
À travers la question de l’addiction, vous vous attaquez à la violence et à la banalisation de ses différentes formes. De quelle manière Sibylle, Simon et Haroun réussissent-ils à demeurer face aux violences qu’ils subissent ?
Je pense que Sibylle, Simon et Haroun réussissent à faire face aux violences systémiques parce qu’ils parviennent à se créer une vie à leur mesure. C’est un roman sur la résilience, mais il est important de préciser que ce n’est pas uniquement leur force individuelle qui les sauve. C’est leur capacité à créer du collectif et à se soutenir mutuellement qui joue un rôle central.
Les personnages dégagent beaucoup de candeur. Ils ne sont ni blasés ni fatalistes. Même si la fin du récit se voulait lumineuse et optimiste, des artistes non salariés avec un bébé dans une histoire polyamoureuse essuieront toujours des difficultés. Leur originalité et leur désir de s’affranchir des normes les placent dans un rapport critique avec elles, et non dans un rapport de supériorité.
Nous vivons dans une époque qui valorise l’hyper-indépendance, la résilience personnelle, dans une logique très individualiste et capitaliste. Mais cette résilience a ses limites et la société elle-même doit changer.
Au final, ce que je voulais montrer, c’est que la résilience n’est pas une vertu individuelle abstraite : elle prend sens dans le collectif, dans la solidarité, dans la capacité à se soutenir et à inventer des formes de vie alternatives. Il est possible de créer des espaces de liberté, d’authenticité et d’entraide sans nier les inégalités structurelles auxquelles nous faisons tous face. Je suis même persuadé·e que c’est une première étape pour les combattre.
La question animale est fortement présente dans votre roman. D’où vient la fascination de Sibylle pour les pieuvres ?
Je suis passionné·e de biologie, notamment d’entomologie et d’océanographie, et j’adore les animaux. C’est ma source d’inspiration première.
La fascination de Sibylle pour les pieuvres vient aussi de la symbolique que je leur ai trouvée. J’ai vécu quelques expériences similaires à celles de mes personnages, et on me disait qu’il fallait que je sois dur·e comme un roc pour avancer. J’ai trouvé cette image monolithique et déshumanisante. À l’époque, j’étais fasciné·e par les pieuvres – je le suis toujours – et j’ai vu en elles un symbole de résilience. Elles changent de couleur, de forme, de texture, et peuvent même s’amputer volontairement d’un tentacule pour fuir un prédateur. Cette faculté, l’autotomie, se retrouve aussi chez les lézards ou les araignées.
J’ai fait le parallèle avec ces animaux et me suis dit : voilà, c’est ça que je veux être. Je ne veux pas être dur·e et froid·e, je veux être un poulpe ou une petite araignée qui se régénère, qui s’adapte, qui reste vivante et flexible. C’est de cette métaphore du poulpe, capable de se régénérer, que tout est parti.
Sibylle tombe enceinte et décide de garder son enfant, en dépit de la précarité sociale. Quel sens va-t-elle donner à la maternité et au « faire famille » dans un couple polyamoureux ?
Je ne savais pas que Sibylle allait tomber enceinte pendant l’écriture, et ça a été très casse-gueule. Si elle avortait, et c’est son droit fondamental, il était très important pour moi de ne pas envoyer le message qu’elle le faisait parce qu’elle mène un mode de vie alternatif. Sa liberté devait rester entière, sans prétexte ni jugement. Si elle gardait l’enfant, j’avais peur qu’on m’accuse de tomber dans la facilité, de faire procréer mon personnage simplement parce que c’est une femme.
Afin de prendre la bonne décision pour mon roman, il fallait que je me sente moi-même libre et détaché·e du regard des lecteurs. Sibylle est entourée et ne fera pas seule l’expérience de la parentalité : Simon et Haroun participent à cette construction.
Pour Sibylle, la maternité n’est pas un accomplissement, mais elle lui offre la possibilité de créer un monde positif et ouvert sur la diversité, et de transmettre à son enfant ce qu’elle n’a pas eu : un espace de liberté et d’épanouissement. Cette dimension, bien qu’évidente, reste imprécise à la fin du livre, pour laisser la place au rêve et à la construction d’un futur ouvert. Je ne voulais pas apporter de réponse toute faite et figée, alors que l’esprit même du livre est celui de la fluidité. C’est quelque chose que je pense laisser à l’imagination et à l’appréciation du lecteur.
Le mot « Survivants » revient souvent dans la bouche de vos personnages. Quelle est votre définition du verbe « survivre » ?
C’est une bonne question. Je n’adhère pas à « ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts ». Survivre, c’est aussi rester vulnérable, car c’est cette vulnérabilité qui nous garde éveillés face à la dureté du monde. Se relever après des épreuves terribles ne m’intéresse pas en soi, c’est la manière de le faire qui me fascine.
Pour moi, être un survivant, c’est continuer à faire preuve d’empathie et à lutter, et ne pas se contenter de penser à soi. La survie ne s’arrête pas à notre cas personnel : elle passe par notre capacité à construire quelque chose de juste autour de nous, à rester attentif aux autres, à agir avec intégrité et lucidité.
