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08.10.2026 à 10:00

Le commerce international à l’épreuve des rivalités géopolitiques

Alors que les tensions commerciales et les rivalités géopolitiques bouleversent les règles des échanges mondiaux, le commerce international est redevenu un objet éminemment politique. Dans Le commerce international , paru dans la collection « Repères » de La Découverte, l’économiste Sébastien Jean revient sur les mécanismes, les effets et les enjeux de ces échanges, ainsi que sur les transformations de l’ordre commercial mondial. Nous l’avons interrogé sur la politique commerciale de Donald Trump, le rôle de la Chine et cette nouvelle situation qu’il qualifie d’« interdépendance hostile ». Nonfiction : Donald Trump établit un lien entre déficit commercial, désindustrialisation et endettement des États-Unis vis-à-vis du reste du monde. Que cherche-t-il précisément à corriger à travers sa politique commerciale, et dans quelle mesure ce diagnostic est-il fondé ? Sébastien Jean : C’est paradoxal, mais la politique commerciale de Donald Trump contribue à renouveler profondément le regard que les économistes portent sur le commerce international. Elle souligne à quel point il s’agit d’un objet politique, du fait de ses impacts parfois très différenciés entre régions et entre métiers : dans certaines localités, le sentiment dominant peut être de ne subir que les coûts d'une ouverture qui est pourtant présentée comme globalement bénéfique, cela crée un fort ressentiment. Elle rappelle, aussi, que les droits de douane ont un impact direct et majeur sur les flux commerciaux : la Chine comptait pour presque 22 % des importations américaines en 2017, aujourd’hui cette proportion est inférieure à 8 %. Et pourtant, tout ou presque est erroné dans les conceptions de Trump. Il dit vouloir réduire le déficit commercial, mais son action montre bien ce que les économistes disent depuis le début : les droits de douane ne suffisent pas à y parvenir. Quand, en outre, on prétend attirer des flux croissants d’investissements étrangers sur le sol américain, on est en pleine contradiction : le déficit commercial représente le plus gros du déficit courant, qui est le reflet de l’épargne nette de la Nation ; le réduire suppose de s’appuyer davantage sur l’épargne nationale pour financer ses investissements, plutôt que sur l’épargne étrangère. Les droits de douane peuvent-ils effectivement réduire le déficit commercial et favoriser la réindustrialisation des États-Unis, ou produisent-ils surtout un déplacement des flux et une hausse des coûts pour l’économie américaine ? Il n’est plus nécessaire de croire les économistes sur parole, les statistiques ont déjà rendu leur verdict : en proportion du PIB, le déficit commercial américain en 2025 (3,0 %) était supérieur à celui de 2017 (2,8 %), l’année précédant sa première guerre commerciale. L’augmentation unilatérale de la protection américaine n’a pas rééquilibré son commerce extérieur. Elle n’a pas non plus réindustrialisé les États-Unis, dont l’emploi manufacturier est à peu près au même niveau aujourd’hui que début 2018. Elle permet certes de collecter des recettes douanières importantes, qui auraient sans doute représenté entre 100 et 300 milliards de dollars par an si les droits imposés en 2025 n’avaient pas été jugés inconstitutionnels par la Cour suprême. C’est à la fois beaucoup dans l’absolu et relativement peu à l’échelle des dépenses publiques américaines, qui sont de l’ordre de 7 000 milliards de dollars. Mais surtout, ce ne sont pas les étrangers qui les paient, ce sont des taxes prélevées par le gouvernement américain sur les consommateurs et entreprises américaines. En dépit du brouillard lié à l’incertitude constante qui entoure cette politique, le protectionnisme de Trump a aussi été la plus forte augmentation d’impôts aux États-Unis depuis des décennies ! Dans quelle mesure les déséquilibres du modèle chinois – excédents commerciaux, soutien à l’industrie, surcapacités – contribuent-ils à expliquer le tournant de la politique commerciale américaine ? La Chine porte une lourde part de responsabilité dans les désordres commerciaux actuels, parce que son modèle économique est profondément déséquilibrant à l’échelle internationale. Son système économique étroitement coordonné donne la priorité à certains secteurs, qui bénéficient de multiples formes de soutien, notamment de subventions explicites ou implicites. Cela fait de ses partenaires les variables d’ajustement de ces choix, parce que leurs entreprises subissent dans ces secteurs une concurrence fortement subventionnée, face à laquelle leurs entreprises ne peuvent pas lutter à armes égales. Le déséquilibre est même plus général, dans la mesure où le pouvoir chinois continue à suivre un modèle de développement par les exportations : en donnant la priorité à la production sur la consommation et à l’industrie sur les services, il favorise délibérément un fort excédent de son commerce de produits manufacturés (plus de 2 000 milliards de dollars en 2025). Cela lui procure des gains significatifs en termes technologiques et géopolitiques, même si c’est au prix d’un moindre pouvoir d’achat des ménages ; mais ses partenaires en paient un coût qui devient insupportable aujourd’hui, sous la forme d’une menace pour leur propre industrie. Comment expliquer que les États-Unis, qui ont joué un rôle central dans la construction du système commercial multilatéral, soient aujourd’hui à l’avant-garde de sa remise en cause ? Il faut remettre le système commercial multilatéral en perspective historique pour comprendre cette évolution. Il a été conçu dans un contexte politique structuré par les États-Unis, dans lequel les démocraties occidentales à économie de marché restaient largement dominantes économiquement. Son élargissement à la fin de la Guerre froide a pu paraître naturel et absorbable, malgré les spécificités de certains entrants, en particulier la Chine. Beaucoup ont alors considéré qu’ils convergeraient vers le système économique, voire politique, occidental. Non seulement cela n’a pas été le cas, mais la Chine est devenue la grande superpuissance industrielle et commerciale, en accentuant les spécificités de son modèle économique et politique.  Vous parlez d’une « interdépendance hostile ». Comment l’interdépendance économique est-elle devenue une source de vulnérabilité dans un contexte de rivalités géopolitiques, quelles transformations du commerce mondial cette situation annonce-t-elle ? Dans cet ouvrage, j’essaie justement de dérouler comme un fil rouge la nécessaire prise en compte de la dimension politique du commerce international. Pour l’essentiel, l’analyse économique s’est développée sans prendre en compte cette dimension, mais elle s’impose aujourd’hui. Par les politiques de Trump mentionnées plus haut, mais aussi beaucoup plus largement, par les réalités d’un monde dont les interdépendances économiques et financières restent très étroites, alors même que la stabilité politique qui a sous-tendu leur développement a disparu. Le résultat est ce que j’appelle une situation d’interdépendance hostile, et elle est sans précédent à ce niveau d’intensité. C’est une nouvelle ère qui s’ouvre, dont les règles et mécanismes restent largement à découvrir.

07.10.2026 à 10:00

Olivier Roy : quand le populisme veut restaurer une culture disparue

Dans L’Impossible contre-révolution culturelle , Olivier Roy prolonge la réflexion engagée dans L’Aplatissement du monde. La crise de la culture et l'empire des normes (Seuil, 2022) sur la déculturation des sociétés contemporaines. Il examine cette fois les courants populistes et néoréactionnaires qui prétendent restaurer une culture mise à mal par les transformations sociales. Mais, selon lui, leur projet est miné par une contradiction fondamentale : eux-mêmes sont les produits du monde qu’ils dénoncent et sont incapables de faire émerger une nouvelle culture. De l’épuisement du libéralisme comme culture anthropologique à la tentation autoritaire, Olivier Roy revient ici sur les ressorts et les limites de cette contre-révolution. Nonfiction : Vous écrivez que le populisme est une conséquence de la déculturation. Comment cette déculturation se traduit-elle dans les formes actuelles de mobilisation populiste ? Olivier Roy : Ce qui manque à la culture populiste c’est une base anthropologique, c’est-à-dire un ancrage dans des lieux et des pratiques sociales concrètes. Son lieu de mobilisation est avant tout l’espace virtuel d’internet, c’est-à-dire des communautés d’affinités entre individus isolés qui se croisent dans les réseaux sociaux. Bien sûr, les dirigeants populistes se réfèrent au « peuple » qui serait l’expression d’un pays traditionnel trahi par les élites mondialisées. Ils évoquent une France paysanne qui n’existe plus, mais qu’ils vont mettre en scène à travers des séquences folkloriques et ludiques qui ne sont que des évènements performatifs (processions, pèlerinage, Puy du Fou, banquet français). Autrefois de tels évènements étaient liés à la ritualisation d’une vie sociale concrète : par exemple les pardons bretons ponctuaient le retour des marins rescapés de la pêche en haute mer, aujourd’hui c’est un produit de loisir pour vacanciers et retraités locaux. La culture populiste repose essentiellement sur des mobilisations folkloriques et ludiques. On communie dans un évènement, pas dans une pratique sociale. Ce n’est pas forcément propre au populisme : la célébration des deux cents ans de la Révolution française et le défilé d’ouverture des Jeux olympiques s’inscrivent dans ces « reenactements » ludiques. On est bien dans un univers de déculturation, c’est-à-dire de maniement de vignettes en dehors de toute pratique anthropologique. Vous expliquez également que le populisme naît de l’épuisement du libéralisme politique comme culture anthropologique et de sa désincarnation progressive. Comment ce processus s'est-il opéré ? Le libéralisme est né sur une abstraction : le contrat social entre une collection d’individus reliés par la seule raison. Mais il a su, en se déployant dans le cadre de l’État-nation, développer un imaginaire (le patriotisme, le républicanisme) et s’enraciner anthropologiquement : dans les classes moyennes (éthique de la méritocratie) et aussi dans la paysannerie et la classe ouvrière. Il a suscité ou recruté des réseaux de notables et des corps intermédiaires (communes, syndicats), inventé une vision du monde et une éthique portées par l’école, il a à la fois mis en place un espace de gestion de la haute culture (les universités) et de diffusion de cette haute culture dans toute la société (école, loisirs). La conscription est passée d’une corvée sous l’Ancien Régime à un rite de passage sous la République. La subculture ouvrière a été intégrée par le communisme dit municipal, la social-démocratie voire la démocratie chrétienne. Tout cela s’est effiloché sous le néolibéralisme et la globalisation : crise de l’État-nation, déterritorialisation, crise de la transmission du savoir, passage au cyberespace, etc. La paysannerie et la classe ouvrière disparaissent, les classes moyennes sont déclassées. Cependant, durant la même période, les valeurs dites démocratiques ou républicaines sont érigées en normes intangibles et ce sont ces normes qui sont au cœur de la construction européenne et de l’exportation de l’État libéral ( state building ) dans le reste du monde, sans souci de l’anthropologie politique concrète de ces pays (Irak, Afghanistan, Balkans…) Les différents courants populistes et néoréactionnaires se réclament pourtant d’anthropologies différentes. Vous consacrez notamment une place importante au modèle catholique. Quelles conceptions de l’homme sont aujourd'hui en concurrence derrière ces projets de restauration culturelle ? Le problème pour toute future gestion de la société par le populisme est la contradiction entre les trois modèles qui structurent la mobilisation populiste : la défense, contre l’immigration, d’un « mode de vie » plutôt hédoniste et individualiste ; l’anthropologie catholique fondée sur la famille, les traditions et la loi naturelle ; le transhumanisme de la high tech. Le modèle catholique d’imposition des normes autour de la famille traditionnelle va à l’encontre de l’hédonisme dominant (importance de la liberté sexuelle, polyamour, tolérance envers l’homosexualité, familles recomposées, etc.). Le transhumanisme de la high tech vise à la domination par une élite démiurgique d’une société qui ne sert plus à rien : le héros veut devenir Dieu. Du point de vue de l’Église, même des courants tradis, il s’agit d’une hérésie. Vous montrez que le populisme s’appuie largement sur ce que vous appelez « l’individualisme hédoniste ». Comment cet individualisme peut-il se conjuguer avec la volonté affichée de restaurer une culture traditionnelle ? Et quel rôle l'ethnonationalisme joue-t-il dans cette articulation ? Le mouvement ethnonationaliste se définit par l’association de marqueurs ethnoraciaux (« blanchitude » exprimée sous divers euphémismes) et de « valeurs » associées à un « mode de vie », plutôt hédoniste ; des valeurs supposées universelles sont transformées en marqueurs identitaires d’un groupe particulier : on oppose ainsi un féminisme « blanc » au supposé machisme musulman. Ces marqueurs ne sont pas articulés sur des pratiques anthropologiques réelles : manger du porc ne s’inscrit plus dans une tradition de ruralité (le rituel pour tuer le cochon) mais devient simplement un marqueur d’exclusion (envers les juifs et les musulmans). Ils servent essentiellement à définir l’autre, l’ennemi au sens de Carl Schmitt. La référence au passé est d’une part recomposée en permanence (les croisades ou bien la Révolution française, les rois ou la république, Pétain ou De Gaulle), d’autre part détachée de toute continuité anthropologique (voir Homo Occidentalis de Fourquet et Rabinovitch). Donc la référence à l’ethnonationalisme sert à mobiliser « contre » mais est incapable de faire société. Les populistes et les néoréactionnaires cherchent désormais à conquérir l’espace culturel et à y imposer leur hégémonie. Vous estimez qu'ils sont davantage capables de déconstruire que de produire une nouvelle culture. Comment l'expliquer ? Les populistes sont davantage occupés à démanteler l’espace culturel qu’à le faire muter vers quelque chose de plus positif à leurs yeux : Trump détruit le Kennedy Center faute de pouvoir y apposer son nom, mais n’a jamais vraiment essayé d’y déployer un répertoire artistique « de droite ». Il n’y a pas de haute culture populiste (les romanciers sont plutôt nihilistes, comme Houellebecq), il n’y a pas le futurisme italien de l’époque fasciste. Seulement une culture qui mêle science-fiction (Tolkien) et folklore. On place ses amis aux postes prestigieux mais on ne cherche même pas à promouvoir une « bonne » culture, au-delà des marqueurs folkloriques. Le seul modèle anthropologique lourd, celui que j’appelle l’anthropologie catholique et qui prône un retour à une société traditionnelle fondée sur la famille, heurte de plein fouet le « mode de vie » hédoniste nettement plus populaire. Il ne peut être imposé que par la contrainte. Beaucoup de leaders populistes hésitent à franchir le pas (comme Meloni). À l’adresse du « peuple », on joue sur le festif (car il y a une demande, mais qui n’a rien d’idéologique) : mais le festif n’est pas forcément de l’art, c’est une forme de divertissement pour le divertissement, ce qui rend possible de nouvelles formes de sociabilité mais certainement pas l’émergence d’un « homme nouveau ». On développe donc une culture signalétique (mettre des croix partout, monter des spectacles bien-pensants, disséminer des narratifs identitaires) en pensant ainsi pénétrer les esprits. Mais tant que le décalage entre un mode de vie concret et un système de valeurs fantasmées perdure, cette culture n’a aucun effet anthropologique. Vous montrez que cette difficulté conduit les populistes et les néoréactionnaires à chercher dans la loi les moyens d’imposer leur contre-révolution. Pourquoi l'échec d'une transformation culturelle peut-il conduire à privilégier la contrainte normative ? J’ai montré dans L’Aplatissement du monde comment la disparition de l’implicite (à la base même de la notion de culture anthropologique) entraîne une obligation d’explicitation systématique (faites ceci et pas cela) qui ne peut s’imposer que de manière normative parce que les valeurs n’apparaissent plus comme évidentes ou même désirables. Plus le divorce s’accroît entre mode de vie et système de normes, plus il faut choisir entre accentuer la violence répressive ou retourner à la banalité du mode de vie. La vie politique doit plus ou moins refléter l’anthropologie d’une société : c’est-à-dire s’articuler sur les catégories sociales, les imaginaires, les valeurs, les pratiques. Or cette dimension anthropologique a largement disparu (voir « Hyperpolitics » d’Anton Jäger). Les valeurs « populistes » ne sont pas forcément désirées par le « peuple » : par exemple la famille tradi, la natalité, la rigidité des genres. La place des femmes a considérablement changé, la culture jeune s’autonomise. Bref, il n’y a plus de société traditionnelle. Il ne suffira pas de fournir des incitations économiques ou financières pour restaurer la famille traditionnelle et relancer la natalité. Il faudra alors tenter d’imposer des normes : interdiction de l’avortement, limitation de la contraception et de la procréation artificielle, rejet du mariage pour tous. Si les anciennes cultures communes ont disparu et que leur restauration est impossible, où peuvent alors se reconstruire des formes de monde commun ? Vous évoquez à la fin du livre les luttes locales et les engagements éthiques : qu'est-ce qui leur permet de récréer du lien là où les grands projets politiques échouent ? La société civile n’est pas morte. Il y a une évidente demande de lien social : les gilets jaunes cherchaient à retrouver un sens de l’entraide et de la proximité territoriale. Le mouvement contre les data centers exprime une méfiance croissante devant l’extension du cyberespace, extension qui touche désormais absolument tout le monde (de Parcoursup aux portails administratifs sur le web, en passant par l’exaspérante et obséquieuse pseudo-humanité des interlocuteurs suscités par l’IA). De plus l’impact des bouleversements (économiques, climatiques, géostratégiques) se fait sentir dans la vie quotidienne. Je dirai que c’est paradoxalement la peur plus que l’espoir qui mobilise les gens aujourd’hui. La mobilisation ne se fait donc pas autour d’utopies car l’utopie est toujours tournée vers le futur, or on veut revenir avant, avant le réchauffement climatique, avant le néolibéralisme, avant la crise de l’école... La protestation éthique est la forme adaptée à l’atomisation : on se retrouve sur une valeur et pas une identité ou même une proximité. C’est d’ailleurs une tendance plus générale : la dépolitisation de la contestation. Comme on le voit, loin de rendre le compromis plus facile, cette dépolitisation ouvre un espace plus grand de la violence et en particulier de la violence d’État. Mais celle-ci peut créer de nouvelles solidarités.

02.10.2026 à 10:00

Karachi, une ville à l'épreuve de l'émeute

Avec Quand la ville brûle (Anamosa, 2026), Laurent Gayer revient sur les émeutes qui ont embrasé Karachi après l’assassinat de Benazir Bhutto en décembre 2007, à travers le récit de Waseem Yaqoob, alors pris dans la tourmente. Ce témoignage lui permet de revisiter ses travaux sur la violence urbaine et les formes d’organisation de la ville. Le livre contient également des photographies prises par l’auteur à Karachi, dont nous reproduisons ici quelques exemples.   Nonfiction : Vous êtes politiste et vous travaillez depuis de nombreuses années sur le Pakistan, et notamment sur Karachi. Pourriez-vous revenir sur votre parcours et sur ce qui vous a conduit à vous intéresser à ce pays et plus particulièrement à cette ville ? Quelle place le Pakistan et Karachi occupent-ils dans vos recherches ? Laurent Gayer : Comme l’écrit Vassili Grossman à la fin de Vie et Destin , « Chaque époque a une ville qui la représente au monde et qui abrite son âme, sa volonté ». Certes, Karachi n’est pas Stalingrad, qui, pour Grossman, concentra, pendant au moins un temps de la Seconde Guerre mondiale, « toute la pensée et la passion du genre humain ». Les conflits armés qui ont rythmé la vie de la capitale économique du Pakistan de 1985 à 2015, ainsi que les stratégies de survie de ses habitants, n’ont jamais atteint l’intensité et l’universalité de ceux de la cité martyre soviétique. La capitale du Sindh n’en offre pas moins un précipité des violences de notre temps : celles des conflits ethniques, du Jihad global et des meurtres policiers, mais aussi celles d’un capitalisme hors de contrôle. C’est cet enchevêtrement de violences, ainsi que les formes singulières d’ordonnancement du social et de l’économie qui en résultent, qui ont retenu mon attention. Mes premières enquêtes de terrain sur place remontent au début des années 2000. À l’époque, Karachi jouissait d’une mauvaise réputation – on la surnommait « la Beyrouth de l’Asie du Sud », voire « la ville la plus dangereuse du monde » – et c’est avec une certaine appréhension que j’ai découvert la ville en mars 2001. Mes craintes se sont rapidement révélées infondées : outre que les conflits locaux connaissaient alors une accalmie, j’ai rapidement compris que, même durant les séquences d’affrontements les plus intenses entre miliciens, gangsters et forces de sécurité, on ne se battait pas partout, tout le temps. Tout en conservant une part d'aléatoire, la violence armée n’échappait pas à certaines règles et régularités. Au fil de mes séjours de recherche, j’ai tenté de mettre au jour les logiques de ce « désordre ordonné » qui, tout en perpétuant un état de violence et d’incertitude chroniques, a aussi permis aux populations, aux forces politiques et aux entreprises de s’en accommoder, dans certaines limites. Au fil des ans, j’ai moi-même appris à naviguer sur ces territoires en conflit, en m’en remettant aux conseils des habitants et en apprenant à mon tour à décrypter les humeurs de la ville. Après avoir proposé un cadre d’analyse de ces conflits, centré sur les rivalités entre partis politiques, groupes criminels, milices religieuses et forces de sécurité 1 , j’ai étendu ma réflexion à l’économie. En enquêtant sur les formes d’ajustement de l’industrie textile et pharmaceutique au désordre ambiant, j’ai cette fois voulu montrer comment ce contexte turbulent s’est révélé propice à la formation d’un « capitalisme à main armée » – un mode de production résolument coercitif, qui ne s’est pas seulement immunisé contre les troubles extérieurs mais qui y a trouvé une ressource pour le contrôle des travailleurs, l’extraction de la plus-value et la compétitivité de ses produits sur les marchés internationaux 2 . Quand la ville brûle vient clore cette trilogie en revisitant certains de mes thèmes de prédilection – la fabrique violente de la ville, l’art de la navigation en eaux troubles –, tout en resserrant la focale sur un épisode de violence particulièrement intense. Le récit de mon ami Waseem Yaqoob, autour duquel s'organise l'ouvrage, m'a cependant conduit à apporter quelques amendements à mon cadre d’analyse. Le témoignage de Waseem, pris au piège des émeutes et contraint de s’en remettre aux passants pour échapper au brasier, m’a fait prendre conscience d’un phénomène qui m’avait jusqu’alors échappé : la nécessité impérieuse, dans les situations de crise extrême ou de guerre civile, d’accorder sa confiance à des inconnus, en pariant sur leur appartenance à une commune humanité. Scène d’émeute à Karachi suite à l’arrestation de l’ex-Premier ministre Imran Khan. L. Gayer, 2023 Vous avez recueilli, pour ce livre, près de vingt ans après les événements, le récit de la traversée de Karachi que Waseem Yaqoob avait effectuée à moto la nuit d’émeute qui a suivi l’assassinat de Benazir Bhutto. Quels liens vous unissent à lui et comment le présenteriez-vous ? J’ai rencontré Waseem en juin 2008. Je travaillais alors sur l’histoire et la sociologie du Muttahida Qaumi Movement (MQM), un parti ethnique prétendant représenter la population ourdouphone de Karachi, les Mohajirs. Au milieu des années 1980, le MQM s’est imposé – dans les urnes autant que par les armes – comme la plus puissante force politique de Karachi. Tout en jouant le jeu de la démocratie électorale, le parti s’est doté d’une redoutable branche armée et il a mis la ville en coupe réglée, notamment en rackettant commerçants et industriels. Ces pratiques officieuses ont été abondamment documentées par les journalistes locaux mais j’éprouvais pour ma part des difficultés à sortir du discours très lisse que me servaient les cadres dirigeants du parti. Après des semaines de négociation, la maire adjointe de Karachi a fini par me recommander auprès d’un petit caïd du parti, qui régnait d’une main de fer sur l’une des banlieues ouvrières de la ville. Waseem lui servait alors de garde du corps et c’est en me rendant sur place que j’ai fait sa connaissance. Nous avons immédiatement sympathisé. Sans doute parce qu’il n’était pas lui-même mohajir et qu’il appartenait à la minorité stigmatisée des chrétiens du Pendjab, Waseem était plus loquace que ses camarades de lutte. Même si j’avais précisé que je n’étais pas croyant, ma nationalité inspirait la confiance en faisant naturellement de moi un coreligionnaire. De mon côté, j’étais séduit par le bagout de Waseem et par sa capacité à naviguer dans le champ de mines de Karachi, en se préservant physiquement et moralement – malgré ses compétences dans le maniement des armes à feu, il a toujours veillé à échapper au destin de martyr autant qu’à celui d’assassin. À chacun de mes séjours, nous nous sommes revus et avons appris à nous connaître un peu mieux. Sans pour autant travailler formellement ensemble jusqu’à Quand la ville brûle , nous avons pris l’habitude de sillonner la ville en moto, à la découverte de lieux insolites ou chargés d’histoire. Un jour, au détour d’une conversation, Waseem m’a parlé de la nuit d’épouvante qu’il avait passée dans les heures suivant l’assassinat de Benazir Bhutto. D’emblée, j’ai pensé à en tirer un ouvrage, qui mettrait en avant son témoignage et ses talents de conteur. Faire paraître l'ouvrage sous nos deux noms était une évidence. Le livre montre combien les appartenances communautaires et politiques sont inscrites dans la géographie de Karachi. Pourriez-vous dire un mot de la manière dont cette organisation s’est constituée au fil de l’histoire de la ville ? La géographie communautaire de Karachi préexiste à ses conflits armés. Dans les années qui ont suivi la Partition de 1947, les populations non-musulmanes, jusqu’alors majoritaires, ont déserté la ville pour se rendre en Inde. En sens inverse, des centaines de milliers de musulmans ourdouphones, bientôt surnommés les Mohajirs (les « migrants », par référence à l’Hégire du Prophète, de La Mecque à Médine en 622), se sont installés sur place, en se regroupant par région et parfois par ville d’origine. Durant les années 1950 et 1960, les travailleurs migrants originaires du nord-ouest du pays, principalement pachtounes, se sont à leur tour regroupés sur des bases affinitaires. Dès les années 1970, Karachi est le théâtre d’émeutes ethniques, opposant Mohajirs et Sindhis. Mais c’est surtout à partir du milieu des années 1980, alors que la ville est inondée d’armes et de drogue dans le sillage du Jihad afghan, qu'elle entre dans une spirale de violences intercommunautaires. En réponse aux exactions des gangsters pachtounes, contrôlant le trafic d’armes et de drogue, mais aussi le secteur des transports et de l’habitat informel, le MQM se militarise et transforme les quartiers ourdouphones en bastions inexpugnables. Au cours des années suivantes, les enclaves communautaires se multiplient et se fortifient. Les points de contact entre certains quartiers deviennent des lieux d’affrontement récurrents, susceptibles de faire tache d’huile à travers la ville. La coexistence quotidienne entre des populations appartenant à des communautés et à des camps politiques différents peut encore, en quelques heures, basculer dans la violence. Comment les habitants s’adaptent-ils à cette menace, et que se passe-t-il lorsque les repères ordinaires et les relations de voisinage cessent soudainement de fonctionner ? Durant trois décennies, émeutes et fusillades ont rythmé la vie de Karachi. Pour autant, ce n’est pas la guerre de tous contre tous, partout et en tout temps : les affrontements suivent un script bien rodé, ce qui permet d’anticiper les troubles et de s’en protéger. Ils éclatent généralement à l’issue d’un événement outrageant – accident de la route, assassinat d’une personnalité politique ou religieuse, raid de la police – et trouvent un écho aux principaux points chauds de la ville avant de se résorber au bout de quelques heures. En outre, il est rare que l’on se batte entre voisins : les affrontements opposent principalement des spécialistes de la violence – militants de partis politiques ou d’organisations religieuses, petits criminels, vigiles ou membres des forces de sécurité. Parfois, pourtant, l’émeute déborde. C’est le cas le 27 décembre 2007 : cette fois, toute la ville s’embrase, trois nuits et quatre jours durant. Et alors que les forces de l’ordre se terrent dans leurs casernes, la ville semble abandonnée à des groupes d’émeutiers et de pillards motorisés. Pour celles et ceux qui tentent d’échapper au chaos, il est difficile d’y voir clair et de prendre la mesure du danger. Même un militant aussi aguerri que Waseem, familier des situations émeutières, ne parvient plus à retrouver ses marques. Il faut dire que, cette fois, il n’est plus du côté des émeutiers mais de leurs cibles potentielles. La frontière et la ligne de front entre un quartier mohajir et un quartier pachtoune à Kati Pahari, au nord-ouest de Karachi. Photo L. Gayer, 2011 Vos photos des quartiers traversés, mais aussi celles que vous avez prises en 2023, lors des troubles qui ont suivi l’arrestation d’Imran Khan, suggèrent que peu de choses ont changé depuis cette époque dans la géographie de la ville et son organisation communautaire et parfois criminelle. Pourriez-vous en dire un mot ? Le 9 mai 2023, dans plusieurs villes du pays, dont Karachi, l’arrestation de l’ex-Premier ministre Imran Khan suscite des manifestations de protestation qui tournent parfois à l’émeute. Présent à Karachi, j'ai rejoint la mobilisation et les photos prises ce soir-là ont servi à illustrer le récit de Waseem, en entretenant délibérément la confusion avec les scènes d’émeutes de 2007. Par ce choix, j’ai voulu insister sur la récurrence des situations émeutières à Karachi, sur leur ritualisation, mais aussi sur leur iconicité. Les images de bus en flammes ou de routes barricadées par des protestataires en sont venues à incarner les conflits politiques dans l’imaginaire collectif. J’ai cependant opté pour un traitement en noir et blanc qui joue sur les niveaux de gris et qui, ainsi, tire ces images vers un registre moins spectaculaire, plus onirique. Ces images sont pour moi la visualisation de paysages mémoriels, brumeux mais toujours incandescents. On aurait pourtant tort d’en conclure que Karachi est engluée dans la violence. Tout en présentant des similitudes avec les émeutes du passé, les troubles du 9 mai 2023 dissonent dans une séquence plutôt marquée par la pacification des conflits politiques. Entre 2013 et 2015, l’armée a supervisé une opération qui, au prix de centaines d’exécutions extrajudiciaires, a restauré un calme précaire dans la ville. Les partis politiques – à commencer par le MQM – ont été désarmés et les principaux groupes criminels ont été éradiqués, en particulier dans leur fief du centre-ville, Lyari. Cette brutale entreprise de « pacification » a démantelé le système milicien qui s’était mis en place à partir des années 1980. L'agencement communautaire de l’espace urbain – tout autant que l’organisation coercitive du capitalisme industriel local – a cependant survécu à cette mise en coupe réglée de la ville par les partis et les organisations miliciennes. Vous avez complété ce récit d’un texte qui replace cette nuit d’émeute dans son contexte politique. Comment se présente Karachi aujourd’hui dans un Pakistan qui a connu d’autres bouleversements depuis 2007 ? L’essai qui prolonge le récit de Waseem vient contextualiser les émeutes de décembre 2007 et les ouvre à la comparaison. Tout en les réinscrivant dans l’histoire mouvementée de Karachi, il s’agissait d’esquisser des rapprochements avec d’autres situations émeutières, notamment avec celles que j’ai pu observer en France depuis 2016 ou à Hong Kong en 2019. Avec le recul, il me semble que les émeutes du 9 mai 2023 à Karachi viennent clore une séquence historique plutôt qu’elles ne témoignent d’une résurgence des troubles politiques dont la ville a été le théâtre durant trois décennies. Comme évoqué plus haut, une chape de plomb s’est abattue sur la ville entre 2013 et 2015 et ce brutal retour à l’ordre n’a que brièvement été ébranlé par les partisans d’Imran Khan. Au cours des années suivantes, les militaires pakistanais n’ont fait que renforcer leur emprise sur le jeu politique, ce qui limite considérablement les perspectives de mobilisations contestataires, sur le modèle des soulèvements de la Gen-Z ailleurs en Asie du Sud (au Sri Lanka, au Bangladesh, au Népal et plus récemment en Inde). La sociologie des mobilisations est pourtant loin d’être une science exacte et les révoltes de la jeunesse ont fait mentir bien des prédictions ces dernières années. En tout état de cause, c’est vers la France que je me tourne à présent pour poursuivre cette réflexion sur la fabrique violente de l’ordre économique et social – car ici aussi, de la ZAD de Sivens à celles de l'A69, un capitalisme prédateur s’appuie sur des spécialistes de la violence pour imposer ses projets et son monde. Notes : 1 - Laurent Gayer, Karachi : Ordered Disorder and the Struggle for the City , Londres, Hurst, 2014 2 - Laurent Gayer, Le Capitalisme à main armée, Caïds et patrons à Karachi, Paris, CNRS Éditions, 2023

30.09.2026 à 12:00

Saint-Nazaire au travail : celles qui écoutent

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue Fabienne, Marie-Jo et Marion qui œuvrent dans l’ombre à faciliter la vie des gens dans les moments de solitude. Il leur faut à la fois manipuler de lourdes charges et prendre le temps d’écoute. L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   « J’étais la seule personne que ce petit monsieur reconnaissait   » ( Fabienne, aide ménagère ) Je m’appelle Fabienne et le métier que j’exerce est multitâches. Je suis tour à tour auxiliaire de vie, aide-ménagère, femme de ménage ou employée de maison dans le cadre des « titres emploi service entreprise » (TESE) ou des « chèques emploi service universel » (CESU). Parfois, je change de qualification et de rémunération chez la même personne au cours de la même journée. Par exemple, à Saint-Nazaire où je me rends chaque semaine pendant une heure, je lève une personne, je l’habille, je la douche pour un salaire horaire de 16 €. Ensuite, je fais deux heures de ménage pour 11 € 50 de l’heure… […] Or, à 55 ans, après être restée sans travailler pendant douze ans pour m’occuper des enfants, je sais que je ne pourrai pas prendre ma retraite avant 67 ans… avec une petite pension. C’est dur. Je dois porter beaucoup. Je suis fatiguée. Mais ce qu’on ne voit pas et qui demande une autre forme d’investissement, c’est l’écoute des gens. Je m’efforce d’être très attentive, de savoir repérer les petits signes que, peut-être, la famille ne voit pas toujours. Il m’arrive souvent de mal dormir parce que j’emmène le boulot à la maison dans ma tête. Mon métier est d’être en relation avec des humains, donc ce n’est pas facile de lâcher ] [ Fabienne. Photo Anne Landais .] J’ai quand même beaucoup d’heureux souvenirs. Du côté de la Plaine-sur-Mer, j’ai eu une belle demande en mariage de la part d’un petit monsieur. Par la suite, ce petit monsieur a été atteint de la maladie d’Alzheimer, il ne se souvenait plus de sa famille, mais de moi, si… J’étais la seule personne qu’il reconnaissait. J’ai aussi de moins bons souvenirs… Comme celui d’une dame qui tenait absolument à me couper les cheveux ; elle ne voulait pas les lâcher… On m’a aussi accusée du vol d’un couteau à pain… Des petites choses… Rien de bien méchant. Mais, en général, les gens sont sympas. Pour contenir les débordements d’humeur ou de trop grande familiarité, j’utilise l’humour. Je sais remettre les gens à leur place et rester à la mienne. Ainsi, je ne tutoie jamais mes employeurs, j’appelle les hommes par leur nom de famille et je les vouvoie. C’est une barrière qui me paraît indispensable. Je trouve que, depuis le COVID, les familles nous laissent faire beaucoup plus de choses qu’avant ; elles laissent un peu tomber leurs aînés. C’est dommage pour ces derniers et cela met beaucoup de charges sur nos épaules d’aide à domicile. Il faudrait que je puisse suivre des stages de formation, mais c’est difficile parce que, n’appartenant à aucun organisme, je ne peux pas me faire remplacer. Alors, je continue inlassablement à me rendre chez les sept personnes pour qui je travaille, dans un rayon de quinze kilomètres entre Saint-Nazaire, Saint-Brevin et Pornichet. Et j’ajoute les quinze heures non rémunérées que je passe chaque semaine dans ma voiture à la fatigue de mes multiples tâches.   « Ce travail réclame avant tout des qualités humaines d’écoute » ( Marie-Jo, aide-ménagère ) Je suis à Saint-Marc, dans le grand jardin de ce vieux monsieur qui construit une superbe terrasse, et moi, je sers de conseillère pour l’architecte et les menuisiers. Je leur indique aussi que le monte-charge de cette construction ne pourra pas fonctionner. Ils doivent reprendre leurs plans. Qui suis-je pour conseiller, pour donner mon avis sur tel ou tel travail ? Je m’appelle Marie-Jo et voilà 29 ans que je travaille comme employée familiale. Mes tâches sont multiples : nettoyer les logements, récurer, faire les vitres, les chambres, effectuer les achats, prendre soin des personnes âgées, les écouter, les faire rire et les accompagner. Actuellement, je me rends en voiture chez dix employeurs entre Pornichet, où j’habite, et Saint-Nazaire, distant de dix kilomètres. Ce qui représente cent deux kilomètres et cinq heures de trajet par semaine, sans compter les moments où je prends mes repas dans mon véhicule. Là où je vais le plus souvent, c’est Saint-Marc, à trois kilomètres de chez moi, où j’effectue quinze de mes 35 h 30 de travail hebdomadaire. Lorsque j’ai un pépin de voiture, c’est mon mari qui m’emmène. Évidemment, ces temps de déplacement et mes frais de transport ne sont pas rémunérés. Ça me fait un salaire net d’à peu près 1900 € par mois avec 10 % de congés payés inclus. [ Marie-Jo au travail. Photo Anne Landais. ] Ce travail réclame avant tout des qualités humaines d’écoute. Mais j’aurais besoin de formations. J’aimerais notamment passer un brevet de secourisme. Un jour, par exemple, j’ai dû relever une dame qui était tombée dans un parterre de fleurs. C’était une femme un peu corpulente et je me suis fait mal au dos. À la suite de cela, j’ai dû me faire soigner par un ostéopathe à mes frais. Par ailleurs, je dois aussi faire face à toutes sortes d’autres situations ; par exemple, rétablir l’électricité chez une autre dame. Pour cela, il m’a fallu téléphoner au Maroc, afin de joindre un proche d’un ouvrier qui intervenait ce jour-là chez ma cliente ; quelquefois, je débouche des éviers, je remplace des ampoules… Généralement, j’effectue tous les travaux ménagers courants. Je suis multitâche. Suivre une formation, ce serait bien, mais à quel moment ? Si je suis absente, je n’ai pas de remplaçante, mon client doit se débrouiller avec une association. C’est compliqué… Mes employeurs sont très gentils. Certains sont exigeants, d’autres sont lunatiques. Je n’ai jamais vraiment eu de problème à part quelques mots un peu vifs. Mais tout s’est toujours bien arrangé parce que je communique. Je n’ai pas envie de travailler dans une collectivité ou dans une entreprise parce qu’en CESU (chèque emploi service universel) je suis plus indépendante. Je n’ai pas à pointer à l’aide d’un badge comme le font les employés d’organismes d’aide à la personne. Si je fais un quart d’heure de plus, je ne le compte pas. « Emploi familial » est un métier de service. Ce n’est pas à cinquante-neuf ans que je vais changer ma façon de concevoir mon travail.   « Je sais que les patients ont confiance en nous, les brancardières » ( Marion, brancardière ) « Allez hop ! C’est la balade aujourd’hui ! ». Le patient qui m’accueille ainsi est un homme que je vais emmener sur son fauteuil, le long des couloirs. Il veut prendre les choses à la légère. La balade, c’est le scanner, la radio, les rendez-vous médicaux… Rien de bien réjouissant… Mais ça lui fait du bien de sortir de la chambre ! Un brancardage ne dure pas plus de cinq à dix minutes. Quand j’arrive, je dis bonjour à la personne que je vais prendre en charge. Je lui demande si ça va, si elle a bien dormi. C’est important de savoir dans quel état se trouvent les patients dont nous nous occupons. Ensuite, j’essaie d’engager la conversation : « Avez-vous eu des visites ? Est-ce que le traitement n’est pas trop dur ? » Il y a des gens qui n’ont pas envie de parler. Ça se sent, ils disent juste « Oui » ou « Non » sur un ton qui montre qu’ils ne souhaitent pas poursuivre. Je n’insiste pas. Chacun est libre… Je fais ce qu’il y a à faire : dans le cas d’un transfert en fauteuil, installer la perfusion sur un pied à roulettes. Si le patient doit être transporté alité, j’accroche la poche de perfusion à la potence du lit, et je débranche la pompe à morphine que je pose sur le matelas, bien calée. Elle continuera à fonctionner puisqu’elle est sur batterie. Au besoin, je connecte le support respiratoire sur une bouteille d’oxygène. Je vérifie que le sac de la sonde urinaire est bien fixé. Je relève les barrières du lit. Enfin, s’il est en fauteuil, je propose au patient de poser un drap sur lui ou de lui passer son peignoir parce qu’il fait plus frais à l’extérieur des chambres… Et nous voilà partis le long des couloirs. On ne se rend pas compte, mais les couloirs de l’hôpital de Saint-Nazaire sont hyper longs ! Quand on effectue un transfert depuis le service d’oncologie, on doit parfois parcourir de grandes distances à l’intérieur de la cité sanitaire. Les lits que je manœuvre, avec la personne qui est dedans, ses affaires, les accessoires, dépassent vite les 200 kilos. Et si on cumule les distances parcourues en une journée, on atteint les 13 à 15 kilomètres, parfois 20. Une de mes anciennes collègues s’est abîmé le dos, elle a eu des tendinites, des torticolis. Elle s’est bloquée, en poussant un lit. Moi je porte une ceinture lombaire. C’est pour ça qu’il vaut mieux être deux brancardières pour ce genre de transfert. Et il ne faut pas traîner : d’autres brancardages sont programmés. Je galope, suivie parfois par les membres de la famille qui peinent un peu à tenir le rythme. Alors, je ralentis, je ne vais pas les laisser à la traîne. J’essaie de leur parler, de poser des questions au patient : pourquoi est-il là ? D’où vient-il ? Quel est son métier ? Comment va la famille ? La pluie, le beau temps… On arrive à parler de beaucoup de choses en dix minutes. […] Il y a les patients tristes. S’ils pleurent, je suis là pour eux. Je leur propose un verre d’eau ou un mouchoir. Que dire dans de tels moments ? Quand ils me confient que ça ne va pas bien, ça me touche. Je ne peux pas rester insensible. Alors, je me contente de les écouter. Il ne faut surtout pas faire de gaffe. Un premier janvier, par exemple, j’avais transporté, avec ma collègue, une dame à qui nous avions souhaité le meilleur. « C’est gentil, nous a-t-elle répondu, mais, cette année-là, je ne vais pas la passer… » Alors, vous ne savez plus comment vous rattraper! Vous essayez d’aller sur un autre sujet. C’est que les brancardiers n’ont pas toutes les infos […]. On risque constamment de mettre les pieds dans le plat ! […] Une fois, ma collègue et moi avons eu un monsieur de 40 ans. Il était accompagné de sa femme avec qui on discutait beaucoup. Ils essayaient d’avoir un enfant grâce à la PMA. Quand on a appris qu’il était mort, oui, ça a été dur… Il avait encore plein de projets. J’ai revu sa femme quand elle est revenue rencontrer la psychologue. Elle ne voulait pas de ce genre d’entretien, elle était restée tétanisée par le décès de son mari. C’est dur de perdre quelqu’un qu’on aime. Maintenant, ça va mieux, ça lui a fait du bien d’en parler, de partager. Quand on emmenait le monsieur à ses traitements, on discutait beaucoup avec lui. Malgré sa maladie, il avait toujours la joie de vivre, il riait volontiers à nos plaisanteries. C’est ça qui nous redonne le moral : réussir à apporter un peu de sourire, de bonne humeur. On doit sans doute faire des blagues sans nous en rendre compte, dire des petites bêtises. Du coup, ils rigolent un peu. Ça leur donne un peu de bonheur et à nous aussi, dans ce métier pas facile. Quand je m’attache à un patient et qu’un jour, je l’emmène en soins palliatifs, ça me fait mal au cœur parce que je sais qu’il va décéder dans les jours qui suivent. Pendant le trajet, je lui dis que tout va bien se passer, que mes collègues sont là. Mais il y croit sans trop y croire. Je le vois affaibli, souffrant. Dans l’ascenseur, je ne le mets jamais face au miroir. C’est dur… Il faudrait pouvoir en parler, mais on n’est que deux brancardières dans l’équipe. S’il y en a une qui n’est pas bien et l’autre non plus, on ne va pas trop se réconforter. Et d’autres patients attendent, on doit continuer notre travail. […]   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Fabienne , Marie-Jo, Marion est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans les dossiers  « Travail & territoire » et inédits du dossier « Soigner le cancer » .   À lire également sur Nonfiction : L'ensemble de la série  « Saint-Nazaire au travail »

28.09.2026 à 10:00

Comment faire vivre le pluralisme ?

Le pluralisme paraît constitutif de la démocratie ; mais encore faut-il savoir comment le faire exister concrètement. Dans  Le point de vue manquant , le sociologue Arnaud Esquerre s’intéresse aux règles et aux pratiques qui organisent la coexistence des points de vue dans l’espace public, en particulier dans les médias. Son enquête auprès de journalistes et de producteurs de Radio France montre comment ceux-ci cherchent à identifier le « point de vue manquant », plutôt qu’à réduire le débat à l’affrontement de deux positions. Cette réflexion conduit l’auteur à distinguer deux manières d’articuler liberté d’expression et pluralisme : la « démocratie articulée » et la « démocratie violente ».   Nonfiction : Le pluralisme est devenu une notion importante dans les États démocratiques, et en France en particulier, assez récemment. Comment expliquer cette évolution ? Et comment le définiriez-vous ? Arnaud Esquerre : Le pluralisme est une idée née dans la philosophie allemande au XVIII e siècle. Par opposition au monisme, elle a été discutée par de nombreux philosophes, en particulier William James. Mais les philosophes se préoccupent peu de savoir comment une idée peut concrètement s’appliquer. Entre le concept philosophique et les pratiques ordinaires, il y a l’échelon intermédiaire des textes juridiques, qui fixent des lois et des règles à suivre. On peut retenir une définition minimale du pluralisme, pour la vie politique et médiatique, comme étant la coexistence, au sein d’un collectif, d’une multitude, toujours ouverte, de points de vue portant sur une partie ou la totalité de ce collectif, ainsi que sur ses relations avec d’autres collectifs. Or, comment s’applique et s’évalue ce pluralisme ? Pour clarifier ce problème, il faut l’envisager de manière spatiale en se posant deux questions : premièrement, est-ce que l’espace d’expression est limité ou illimité ? Deuxièmement, à quelle échelle reconnaît-on le pluralisme et le fait-on exister : à l’échelle d’un individu ou d’un collectif, et si c’est un collectif, quelle est sa taille, celle d’un parti, d’un mouvement, d’un syndicat, d’une association, à l’intérieur d’un État, ou celle d’un État lui-même ? Si l’on se place dans un espace illimité, et à une échelle individuelle, comme le permettent les réseaux sociaux, le pluralisme des points de vue n’a jamais été aussi grand qu’aujourd’hui. Mais cela crée une tension avec les procédures de prise de décision d’un État démocratique représentatif comme la France. On pourrait imaginer d’autres procédures, en particulier en modifiant les possibilités de recourir à diverses formes de référendum, mais c’est un autre sujet que celui dont je traite dans ce livre. Le pluralisme s’est progressivement imposé, à travers des dispositifs juridiquement encadrés, dans deux domaines : la politique et les médias. Mais, dans ce dernier domaine, ce que recouvre le pluralisme des opinions fait aujourd’hui débat. Quelles difficultés cette notion soulève-t-elle ? Le pluralisme appliqué à l’audiovisuel fait l’objet de règles spécifiques car c’est un espace historiquement limité par le nombre de fréquences hertziennes disponibles. La parole des personnalités politiques sur les antennes est donc distribuée en fonction de leur position : un tiers pour le pouvoir exécutif, deux tiers pour les représentants de partis et de mouvements, en fonction de leur poids électoral. Cependant, des animateurs, des éditorialistes, des invités divers peuvent tenir aussi des propos politiques sans pour autant être des personnalités politiques. Le Conseil d’État a donc jugé le 13 février 2024, à propos d’une affaire opposant l’association RSF à l’Arcom concernant la chaîne d’information en continu CNews, qu’il fallait modifier la manière d’évaluer le pluralisme et prendre en compte aussi ces propos. Or, en faisant cela, le Conseil d’État a activé une autre logique d’évaluation du pluralisme. Dans la première, que j’appelle pluralisme politique, il suffit de calculer le temps de parole des personnalités politiques, sans trop se préoccuper de ce qu’elles disent. Dans la seconde, que j’appelle pluralisme d’opinion, il faut examiner, au contraire, ce que disent les personnes qui, par ailleurs, ne s’expriment pas au nom d’un parti ou d’un mouvement. L’Arcom a donc, dans la foulée, précisé trois critères : il faut qu’il y ait une variété des sujets et des thématiques, une diversité des intervenants et une pluralité de points de vue. Mais qu’est-ce qu’un point de vue ? Comment l’évalue-t-on ? L’écart entre des points de vue est-il calculable et selon quel idéal ? Votre enquête auprès des journalistes et des producteurs de Radio France montre qu'ils cherchent moins à opposer systématiquement deux points de vue qu'à faire apparaître le « point de vue manquant ». Que désigne cette notion et que change-t-elle dans la manière de concevoir le pluralisme ? Le pluralisme, ce n’est pas la présentation de deux points de vue systématiquement opposés sur un sujet. Cela, c’est penser contre le pluralisme, car l’auditrice ou l’auditeur doit choisir l’un des deux camps, et on ne l’invite pas à se formuler sa propre opinion. En veillant à présenter plusieurs points de vue sur un sujet, on élargit l’éventail des positions possibles, et l’auditrice ou l’auditeur peut se dire : « J’ai une autre manière de voir les choses que celles qui ont été entendues ». C’est alors une perspective absente, qui vient s'ajouter à celles qui ont été entendues. Mais il y a un autre point de vue manquant : celui qui est exclu, car il fait peser une menace sur l’existence des autres, parce qu’il appelle à la haine, parce qu’il diffame, etc., ce que les limites juridiques de la liberté d’expression encadrent ou cherchent à encadrer. Vous opposez deux manières d’organiser le débat public et l’expression des différents points de vue : une manière nuancée, très largement partagée par les journalistes auprès desquels vous avez enquêté, et une manière violente, dont Trump constitue aujourd’hui l’archétype. Qu’est-ce qui distingue fondamentalement ces deux manières de concevoir la liberté d’expression et le pluralisme ? L’enquête réalisée auprès des journalistes et des producteurs de la radio publique fait apparaître, en effet, un usage de la liberté d’expression qui favorise la multiplication des points de vue, tout en conduisant à en exclure certains pour les raisons que j’ai précisées. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de clivage entre la droite et la gauche. Ce clivage structure la vie politique en France comme dans bien d’autres États, et son expression est organisée, dans un espace limité, par ce que j’ai appelé le pluralisme politique, et dans un espace illimité, par des médias d’opinion ou des sites d’opinion, comme il en existe sur YouTube, par exemple. Dans tous les cas, l’expression de ces points de vue est soumise au respect des limites de la liberté d’expression qui visent à exclure des propos menaçant l’existence de certains points de vue. Je propose d’appeler ce système une démocratie articulée . Or, dans un État comme les États-Unis, l’usage de la liberté d’expression, en particulier par Donald Trump, mais pas seulement par lui, vise à glorifier un point de vue, le sien, et à en humilier un autre, celui de l’adversaire. Dès lors, la logique est de reculer le plus possible la frontière de la liberté d’expression pour pouvoir humilier le plus possible l’adversaire. C’est pourquoi je propose de l’appeler, simplement, une démocratie violente . Le gouvernement Trump, par la voix de J.D. Vance, a dénoncé l’usage européen de la liberté d’expression comme falsifiant la démocratie. La distinction que je propose permet de comprendre que la démocratie articulée et la démocratie violente mettent en leur cœur la liberté d’expression, mais selon des logiques opposées.   À lire également sur Nonfiction : Un entretien de l'auteur à propos de son livre précédent : Liberté, Vérité, Démocratie  (Flammarion, 2025)

27.09.2026 à 10:00

Foucault cases à cases

Le genre biographique en bande dessinée est en plein essor. Ces biographies dessinées peuvent adopter un modèle didactique, en revenant sur la vie du sujet en question de manière chronologique et en s’efforçant de restituer un maximum d’informations. Foucault. Vies parallèles de Morvandiau et Mathieu Potte-Bonneville s’écarte clairement d’une telle option, sûrement difficile à appliquer pour un monument intellectuel comme Michel Foucault. En parallèle, à l’occasion du centenaire de sa naissance, les publications à son sujet se multiplient , sans compter l’existence de biographies de référence déjà existantes, comme celle de Didier Eribon. Morvandiau, auteur représentatif de la bande dessinée alternative et par ailleurs auteur d’une thèse en art sur le sujet , et Mathieu Potte-Bonneville, spécialiste de Foucault auquel il a consacré des livres et dont il a édité plusieurs textes, ont fait le choix de ne pas proposer seulement une biographie en bande dessinée, mais une bande dessinée s’appuyant sur la biographie de l’auteur des Mots et les Choses . Morvandiau et Potte-Bonneville tirent parti des ressources de ce médium, de son langage particulier, pour proposer davantage – et parfois moins en conséquence – qu’une introduction à la vie et à l’œuvre du philosophe français. Vies de Foucault Le récit commence par la tentative de suicide de Paul, Michel Foucault, alors jeune élève à l’École normale supérieure, moqué pour son homosexualité. En convalescence à l’hôpital, il est visité par son double graphique – un procédé fréquent dans la bande dessinée alternative tout comme l’onirisme – qui l’amène à parcourir les principaux épisodes de sa vie future. Ce sont alors autant de séquences qui sont présentées au lecteur et qui évoquent ses « vies parallèles » sans s’en tenir à un strict ordre chronologique : du succès des Mots et les Choses , en passant par ses deux années en Tunisie où il soutient les étudiants face au régime de Bourguiba, à sa transformation en intellectuel médiatique à son retour en France et son élection peu de temps après au Collège de France. Ses combats publics pour les prisons (le GIP), ses « reportages d’idées » en Iran, ses voyages aux États-Unis et ses thématiques de recherche (sur le discours, le silence, les marginaux et autres oubliés, la sexualité, la folie, le savoir médical, le pouvoir, etc.) sont évoqués, en particulier grâce à l’insertion d’extraits de ses livres dans les dialogues. Ce faisant, les auteurs montrent les nombreux liens unissant son œuvre théorique aux luttes qu’il soutient. Le drame du sida, dont il est atteint, est abordé à la fin du livre, à travers son compagnon Daniel Defert, qui participera à la fondation d’AIDES après le décès de Foucault en 1984. La bande dessinée est un art de l’ellipse par excellence. Les auteurs en jouent avec brio, ce qui décevra sûrement celles et ceux qui attendent un récit linéaire et un résumé synthétique de la vie et de l’œuvre de Foucault. Le livre multiplie les collages de tableaux (comme les « Minimes » de Vélasquez) et de gravures. Morvandiau redessine des portraits photographiques connus du philosophe ou encore des interventions à la télévision, comme son débat avec Noam Chomsky. Les blancs et les trous du livre ont pour effet d’inviter à se (re)plonger dans les textes de Foucault. Au passage, bien que rapidement, les auteurs n’hésitent pas à pointer les limites de sa pensée (sur le genre, le colonialisme) et de ses comportements à travers les remarques du double du philosophe. Une interprétation graphique du philosophe Le dessin et la narration de Morvandiau servent très bien le propos, même si la première partie, plus théorique, s’avère parfois trop implicite ou nécessite une connaissance préalable des travaux foucaldiens. Morvandiau arrive à traduire graphiquement les portraits iconiques du philosophe, au visage et au style caractéristiques. Ces représentations cohabitent avec celles très épurées de son double. La bande dessinée joue fortement avec les couleurs. Une teinte plus sombre, émaillée de quelques cases de couleur rouge, est ainsi utilisée pour la partie concernant principalement ses engagements. La troisième et dernière partie adopte le bleu méditerranéen, évoquant ainsi le séjour tunisien de Foucault. Enfin, certains traits propres à la bande dessinée humoristique, comme les chutes ou des mouvements exagérés, s’intercalent dans le sérieux du propos, à l’image du rire du philosophe – évoqué dans l’épilogue – qui ponctue ses réflexions. Jusqu’à présent, la collection coéditée par Delcourt et La Découverte proposait des adaptations en bandes dessinées de titres de l’éditeur de sciences humaines. Cette première biographie inédite montre tout l’intérêt d’une utilisation pleine et entière du langage du médium afin d’aborder la vie d’un intellectuel tel que Foucault, qui, comme l’illustre la couverture, déborde littéralement des cases.

26.09.2026 à 09:00

Clémentine Mélois : objets inanimés…

Ce n’est pas parce qu’elle a quitté l’Oulipo que Clémentine Mélois renie l’héritage de Georges Perec, notamment dans son goût pour les listes et pour l’infra-ordinaire. Mais elle dit sa relation aux menues choses de l’existence dans une langue qui lui est propre. Un goût prononcé pour l’infra-ordinaire Les objets semblent bien avoir une âme dans ce roman qui en dit plus sur eux que sur la vie sentimentale des personnages du couple qui a duré sept ans : « J’ai entendu qu’au Moyen Âge, on ne croisait pas plus de deux cents objets dans sa vie. Aujourd’hui, il y en aurait trois cent mille rien que dans une maison américaine, et l’on pourrait soi-disant recouvrir la surface de la Terre de cinquante kilos d’objets par mètre carré. » Verre à moutarde Musclor cassé, assiette au filet d’or de la Coop, ensemble H&M couleur poil de chameau, rouleau de Sopalin : en emballant tous ces objets, Émilie fait l’inventaire des souvenirs qui lui reviennent de cette histoire au stade terminal. De ce roman ponctué de coupures de journaux – de ces journaux dont la jeune femme se sert pour protéger ses affaires contre les risques du déménagement – se dégage une forme de mélancolie que vient contrebalancer un sens aigu de l’étrange, de l’absurde et de l’ironie. Ainsi, alors qu’elle attend les déménageurs, Émilie songe-t-elle, avec une touchante autodérision : « Avec un peu de chance, si je reste bien tranquille, peut-être m’emmèneront-ils avec le reste après m’avoir enroulée dans une couverture. » Objets de l’amour et de la mémoire Ces petits riens retrouvés au moment de quitter son appartement possèdent une histoire, un passé et sont porteurs d’éclats de mémoire : « Nous sommes peut-être constitués de poussière d’étoiles, de bactéries diverses et d’eau, mais ce sont les histoires qui font de nous ce que nous sommes. Elles peuplent notre imaginaire, l’habitent, le meublent. Elles y font leur nid. J’imagine que les histoires, comme les souvenirs, planent en permanence autour de nous, invisibles à l’œil nu, comme des ondes radio ou gravitationnelles, comme le signal wifi, ou ces pollens de graminées qu’on ne peut pas voir mais qui sont tout de même là, puisque les yeux me piquent. » Le lecteur aura peut-être parfois les yeux qui piquent avec ce roman subtil qui suscite une émotion fugace et précieuse, dans une écriture qui dit avec légèreté ce que la vie peut avoir de grave, le temps qui passe, les ruptures, les êtres qui disparaissent. Faisant la liste des dernières fois qu’elle n’a pas su voir sur le coup, la narratrice semble savoir que cette fin annonce un début qui s’ignore encore : « ce n’est pas si grave, tant que je pourrai raconter leur histoire. » Ce texte adressé à l’amour perdu, au prénom si romanesque et littéraire, est l’une des très belles surprises de cette rentrée, et son charme opère longtemps encore après qu’on a refermé le livre.  

24.09.2026 à 10:00

Laura Kasischke : plongée tragique dans l’Amérique des années 1960

L’ incipit donne le ton, acide et étrange, de ce roman en forme de kaléidoscope fascinant qui se déploie autour de la scène traumatique liminaire : « Cet après-midi-là, la maître-nageuse ne vit pas Richie Manning, le petit garçon qui se noyait au milieu de la piscine, sous un ciel si bleu et dégagé qu’un film transparent semblait avoir été tendu entre la Terre et l’espace, comme de la cellophane sur une salade de pommes de terre qu’on apporte chez des amis. Ou comme une membrane – le tympan, l’hymen. C’était la plus grosse journée de l’été pour le club de natation Jolly Rogers. Tous ces enfants qui hurlaient. Toute cette lumière qui rebondissait entre ces deux bleus aveuglants : le ciel, la piscine. » Microfictions et conquête spatiale Le matin même de ce 16 juillet 1969, le monde entier a les yeux rivés sur son téléviseur pour voir décoller la fusée Apollo 11 en direction de la Lune, où l’astronaute Neil Armstrong sera le premier à marcher cinq jours plus tard (« Un petit pas pour l’homme, un bond de géant pour l’humanité », formule devenue mythique). À Mission Hills, ville fictive du Michigan, le petit Richard n’accorde pas beaucoup d’intérêt aux images de l’écran de télévision, qu’il aurait dû regarder avec son père. Ce dernier, en déplacement pour son travail, y voit pour sa part la promesse d’un monde meilleur, conformément aux rêves de l’ American way of life des années 1960. Un rêve que tout le roman fait voler en éclats, au moyen d’instantanés microscopiques, saisissant les acteurs et les témoins de ce drame dans des moments singuliers de leur existence. Richard Nixon, le président des États-Unis, prépare ainsi un discours alternatif pour la nation endeuillée, au cas où la mission Apollo 11 échouerait… Mais c'est tout à fait ailleurs que surgira la tragédie. Au cœur du paradis de la piscine olympique, avec ses couleurs irréelles (« Bleu lagon tropical électrique » en plusieurs couches), se prépare la catastrophe, en une logique effrayante de réversibilité. Une construction très savante : quand le récit est un piège Le roman progresse par courts chapitres qui se déploient en donnant accès au flux de conscience des différents protagonistes, dans une construction qui ne respecte pas la chronologie et mêle présent, passé et futur. De la sorte, alors même que l’événement qui constitue le cœur du roman advient trois décennies plus tôt, il est question d’une certaine Sarah, qui participe à des réunions des Alcooliques anonymes dans les années 1990. Jusqu’à la dernière page du livre, le lecteur est pris dans ce tourbillon où les certitudes s’effondrent, comme celle de la culpabilité de la maître-nageuse, trop jolie pour être innocente selon la rumeur qui suit la mort du petit garçon. Le petit frère de la victime est tenu à l’écart du drame dans un silence toxique dont il souffrira toute sa vie. Son père Richard obtiendra un travail mieux payé, en accord avec ses ambitions de réussir selon le modèle dominant. Il abandonnera sa femme Mary à sa culpabilité et à sa dépression qui couvait avant même la noyade de Richie, et qui deviendra chronique après le drame. Les points de vue sont entremêlés, donnant lieu à une curieuse musique du hasard, née des consciences de tous ceux qui ont gravité autour de ce drame, comme Becca, une petite fille rousse nageant dans la piscine, personnage apparemment secondaire et pourtant indispensable au récit. L’écriture est précise, à la fois poétique et réaliste, et suscite un grand malaise chez le lecteur, plongé comme en eaux troubles dans ce livre fascinant et surprenant jusqu’à la dernière ligne.

20.09.2026 à 10:00

Quand l'épargne manque de dettes

Dans Géopolitique de la dette , Anton Brender propose de regarder autrement l’accumulation des dettes qui inquiète aujourd’hui les économies occidentales. Son analyse prend une actualité particulière avec le tournant engagé par Donald Trump, qui remet en cause les équilibres financiers internationaux construits autour du rôle des États-Unis comme principal emprunteur de l’épargne mondiale. Il revient ici sur la genèse de ce livre, sur ce qu’il prolonge de ses travaux précédents et sur les raisonnements économiques qui sous-tendent son analyse de la politique américaine. Il décrit les conséquences de cette nouvelle donne pour l’Europe : comment mieux utiliser son épargne pour financer les investissements nécessaires, et quel rôle donner à l’intégration financière et à la solidarité budgétaire européennes ? Enfin, Anton Brender revient sur la situation budgétaire française et sur la manière dont il convient, selon lui, d’aborder aujourd’hui la question de la dette.   Nonfiction : Pourquoi avez vous écrit ce livre et comment se relie-t-il à vos précédents ouvrages ? Anton Brender : Il y a quelques années avec Florence Pisani et Emile Gagna nous avons publié un petit livre intitulé Économie de la dette . Il s’agissait d’expliquer pourquoi, dans une économie marchande, l’épargne appelle la dette. Pour que quelqu’un puisse dépenser moins qu’il ne gagne, il faut que quelqu’un dépense plus qu’il ne gagne. Il y parvient, le plus souvent, en empruntant. Si l’on veut mettre de l’argent de côté sans asphyxier l’économie, il faut en permanence que de l’argent soit mis ou remis en circulation, par des prêts. Dans les économies développées, on constate en effet que le flux d’épargne des ménages trouve sa contrepartie essentiellement dans des dettes. La question est de savoir qui émet ses dettes. Si les agents privés n’en émettent pas assez, il faudra que l’État s’endette pour que l’activité économique ne soit pas bridée. Le drame de l’Europe est de ne pas l’avoir compris et d’avoir rêvé de limiter à 60 % du PIB l’endettement des États. Ce chiffre s’est avéré incompatible avec un stock d’épargne accumulée qui dépasse en moyenne largement 200 points de PIB. En voulant, pendant les années 2010, limiter leur endettement public, les pays européens ont entravé leur croissance. Ils sont ainsi parvenus à dégager des excédents extérieurs et à trouver dans le reste du monde, aux Etats-Unis principalement, les dettes qui leur manquaient. Ils ont pu dépenser moins qu’ils ne gagnaient parce que les Etats-Unis eux dépensaient plus qu’ils ne gagnaient. C’est à cette situation que Donald Trump a voulu mettre fin en engageant une guerre commerciale avec le reste du monde. Dans Géopolitique de la dette , j’ai voulu revenir sur la manière dont cette situation s’est nouée et aussi montrer pourquoi son dénouement va modifier partout les conditions dans lesquelles les États, le nôtre en particulier, s’endettent. Vous voyez dans la politique américaine actuelle une contradiction fondamentale : les États-Unis veulent réduire leur déficit commercial et ne plus jouer le rôle d’emprunteur du reste du monde, tout en maintenant un déficit budgétaire très important. Pouvez-vous reprendre le raisonnement qui vous conduit à considérer ces objectifs comme difficilement conciliables ? Lorsqu’un pays a un déficit extérieur ses résidents, pris tous ensemble, dépensent plus qu’ils ne gagnent : ils empruntent donc forcément au reste du monde. Avoir un déficit extérieur et être emprunteur vis-à-vis de l’extérieur sont deux faces d’une même réalité ! Pour réduire le déficit commercial,  il faudrait donc que, pris encore une fois tous ensemble, les résidents américains empruntent moins. Mais actuellement, ils empruntent plus au contraire : compte tenu de la politique fiscale voulue par Donald Trump et acceptée par un Congrès sous emprise, le déficit budgétaire ne s’est pas réduit et les entreprises américaines qui investissent frénétiquement pour dominer l’IA empruntent maintenant à des rythmes jamais vus. Quant aux ménages leur dépense est dopée par la hausse de la Bourse et leur taux d’épargne est au plus bas. On voit mal dans ces conditions, comment le déficit extérieur des Etats-Unis pourrait se réduire ! Vous insistez sur la nécessité, pour l’Europe, dans la situation qui s’annonce, de mieux mobiliser son épargne afin de financer les investissements dont elle a besoin. Pourquoi l’intégration financière européenne constitue-t-elle, selon vous, une condition importante de cette réorientation ? En quoi permettrait-elle concrètement de financer davantage l’investissement européen ? L’Europe a fait en acceptant l’Union monétaire preuve d’une incontestable volonté d’intégration ; chaque pays a décidé d’abandonner un attribut essentiel de sa souveraineté. En matière financière, les choses sont moins simples : chacun a des institutions, des pratiques, une législation différentes. Réduire ces différences prend nécessairement beaucoup de temps et heurte souvent des intérêts en place. On annonce depuis des années un Marché unique des capitaux. Mais on a avancé très lentement dans sa direction. Pour redonner vie à l’idée on vient de lui donner des habits neufs : on parle maintenant d’une Union pour l’épargne et l’investissement… L’espoir, dans une Europe financièrement plus intégrée, est de rendre la circulation des capitaux plus fluide : l’épargne qu’un pays tend à dégager pourra plus facilement s’investir dans un autre. Cela devrait permettre de mieux allouer les ressources d’épargne disponibles. En facilitant l’investissement européen, celui des entreprises en particulier, on peut espérer soutenir notre croissance. L’endettement privé pourrait alors fournir à l’épargne des ménages, la contrepartie domestique qui lui manque cruellement. Mais il ne faut pas se tromper : les avancées ne peuvent être que lentes. Et, en attendant, la politique budgétaire a des chances de devoir contribuer encore au soutien de l’activité. Vous liez justement cette question à la nécessité d’un surcroît de solidarité budgétaire en Europe. Jusqu’où faudrait-il aller ? Cette solidarité budgétaire peut prendre des formes assez différentes. La première est celle dont on rêve depuis longtemps dans certains pays, en France notamment : elle consiste à fusionner tout ou partie des dettes nationales et à les remplacer par des « Eurobonds ». Le principe est relativement contraire à l’esprit des traités européens qui veut que chaque pays soit seul responsable de ses dettes et les pays les plus « frugaux » – l’Allemagne , les Pays-Bas, l’Autriche – y sont clairement opposés. Ils ont toutes chances de le rester tant qu’ils auront le sentiment que les autres ne prennent pas les questions budgétaires au sérieux !     Il est toutefois un autre domaine ou les mêmes pays refusent toute solidarité : la coordination des politiques budgétaires. Les pays européens sont aujourd’hui commercialement très imbriqués et lorsqu’on dépense plus dans un pays, l’activité est plus soutenue dans tous les autres. Une coordination des politiques budgétaires permettrait aux pays les mieux placés financièrement de contribuer plus au soutien de l’activité européenne que ceux qui le sont moins. Si au contraire chaque pays cherche à limiter son déficit budgétaire voir dégager un excédent sans se préoccuper de ce qui se passe ailleurs, le coût de cet égoïsme peut être élevé pour tout le monde. On en a eu malheureusement l’illustration pendant les années 2010. En se dotant d’un frein budgétaire l’Allemagne a fortement freiné sa croissance et celle des autres pays européens. Cette croissance médiocre nous a conduit à dégager un excédent extérieur massif : nous avons cherché aux Etats-Unis, les dettes qui ont servi de contrepartie à notre épargne ! Au lendemain de la pandémie de COVID, on a vu toutefois l’ensemble des pays européens accepter un surcroit de solidarité. Il nous a conduits à emprunter ensemble pour financer un grand programme de soutien à la reprise. Les dettes émises dans le cadre du programme Nextgen.EU seront remboursées à partir de ressources fiscales elles aussi européennes : après avoir soulagé dans un premier les budgets nationaux, elles les priveront demain, il faut le garder en tête, de certaines recettes. Ce programme a marqué un pas en avant en matière de solidarité et certains ont proposé de s’en inspirer pour financer l’effort de défense dans lequel tous les pays viennent de s’engager. Enfin, votre conclusion revient sur la situation française, qui est aujourd’hui souvent décrite en termes très alarmistes. Comment distinguer, selon vous, la nécessité de reprendre le contrôle de la trajectoire de la dette publique du catastrophisme qui entoure fréquemment le débat français ? Et quels critères devraient permettre de juger si une dette publique reste maîtrisable ? Je pense en effet que répéter régulièrement comme on le fait depuis des années que la France est en faillite n’aide pas à maitriser notre endettement. De même, dire que nous laissons nos enfants rembourser les dettes massives que nous accumulons est impressionnant mais faux : la seule charge que nous leur laissons est celle des intérêts de notre dette. On peut bien sûr s’en insurger. Mais on pourrait dire aussi que c’est le prix de ce que nous leur léguons également par ailleurs : un pays prospère, dont les services publics fonctionnent bien et où il fait bon vivre… J’ai recours à cette formulation délibérément idyllique pour montrer que le problème aujourd’hui tient moins au poids de notre dette – notre charge d’intérêt rapportée au PIB est inférieure à ce qu’elle était au début des années 2000 – qu’à la mauvaise gestion passée de notre dépense publique : l’affaiblissement de notre cohésion sociale, la dégradation de nos services publics en sont le signe. Nous avons mal utilisé nos marges d’endettement. Si nous voulons en retrouver, il nous faut d’abord reprendre en main la gestion de notre dépense publique. Pas forcément la réduire, mais vérifier si ses différents éléments contribuent effectivement à la réalisation de notre projet social. Et si ça n’est pas le cas, nous accorder sur la manière d’y remédier. Il serait illusoire sinon de penser pouvoir faire accepter, si nécessaire, une hausse du prélèvement fiscal ou simplement un révision de son assiette.   La soutenabilité d’une dette publique ne s’analyse pas en termes seulement arithmétiques mais aussi politiques. Si le projet social qui sous-tend le budget de l’État n’est pas lisible et ne suscite pas l’adhésion d’une majorité de citoyens, enrayer sans drame la hausse du poids de la dette publique risque de devenir difficile. La question aujourd’hui est de savoir si notre pays est capable de mobiliser l’intelligence et l’énergie politiques nécessaires pour l’éviter ?
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