13.04.2026 à 12:00
Quand la solidarité devient un délit
Sophie Djigo est une philosophe de terrain. Elle enseigne en classes préparatoires et développe une réflexion étroitement liée à des situations sociales concrètes, marquées par des expériences vécues de marginalité et de précarité. Elle est particulièrement connue pour son travail sur les migrants, les frontières, les politiques d'accueil et d'exclusion.
Dans La solidarité n'est pas un crime (Textuel, 2026), son dernier ouvrage, elle propose une réflexion à la fois située et rigoureuse sur les formes contemporaines de criminalisation de l'aide aux exilés. Cela la conduit, plus largement, à mener une enquête sur la notion de solidarité et sur ses définitions ; car si la solidarité reste une valeur cardinale de nos sociétés, elle se trouve implicitement redéfinie ou restreinte dès lors qu'elle est refusée aux exilés.
Nonfiction : Pourriez-vous revenir sur les différents contextes de criminalisation de l’aide aux exilés — le « procès de la solidarité » en Belgique, la criminalisation de l’aide entre migrants, les accusations de communautarisme ou encore les poursuites liées au soutien aux Palestiniens —, à partir desquels se déploie votre enquête ?
Sophie Djigo : Je pratique une philosophie de terrain, qui emprunte aux sciences sociales une dimension plus empirique, voire ethnographique. Mon travail tente de produire un effort de conceptualisation à partir d’éléments issus d’enquêtes, que j’ai pu mener à la frontière franco-britannique, en Belgique et dans des quartiers populaires à Roubaix. Dans cet ouvrage, j’ai voulu partir de phénomènes bien réels qui constituent ce qu’on peut appeler une « criminalisation des solidarités », y compris au sens pénal.
Je me suis donc intéressée à des cas concrets, à commencer par ce procès qui a eu lieu en Belgique entre 2018 et 2021, et que les militants locaux ont appelé « le procès de la solidarité ». La Belgique a connu un élan de solidarité très important dès la destruction du campement d’exilés de Calais en 2016. Beaucoup de personnes en exil ont rejoint Bruxelles et de façon spontanée s’est créée une plateforme d’hébergement citoyen. Deux ans plus tard, des hébergeurs solidaires se sont retrouvés sur le banc des accusés aux côtés des personnes accueillies, pour « association de malfaiteurs » et de « trafic d’êtres humains » ! Comme si la solidarité entre des citoyens et des personnes exilées ne pouvait se traduire que par la forme d’une entreprise criminelle…
Il y a aussi eu une montée en puissance de la législation contre l’immigration irrégulière dans l’UE, qui s’est cristallisée autour de la figure du « passeur ». Le « passeur », pour quelqu’un comme moi dont le grand-père a fait passer des Juifs en zone libre dans les années 1940, c’est un terme noble. Or, aujourd’hui, le passeur joue le rôle du parfait vilain, auquel sont imputées toutes les violences aux frontières. Or, ce discours criminalisant du passeur, qui s’appuie sur un arsenal législatif puissant, à la fois déplace les responsabilités politiques des morts aux frontières et interdit de penser une forme de solidarité entre les exilés. Ainsi, des personnes se retrouvent accusées d’être des passeurs parce qu’elles ont tenu la barre d’un petit bateau pour traverser la Méditerranée ou la Manche, alors même qu’elles sont en situation d’exil et … dans le même bateau que les autres !
Je travaille depuis une dizaine d’années sur le terrain des migrations et de la frontière franco-britannique, mais j’ai aussi fait un terrain de plusieurs années dans un quartier populaire de Roubaix, l’Alma. Et quand j’ai démarré mon enquête en 2017, c’était suite à des propos particulièrement criminalisants à l’égard des pratiques d’entraide des quartiers populaires, accusés d’être le lieu coupable du « communautarisme ». Je trouvais tout à fait frappant que les réseaux d’entraide très forts et efficaces des quartiers aisés de la ville voisine ne fassent jamais l’objet de ce type de qualificatif disqualifiant, alors qu’une véritable condamnation morale s’abattait régulièrement sur Roubaix et ces quartiers. C’est d’ailleurs un élément qui a été au cœur de la campagne du nouveau maire, David Guiraud, qui souhaite s’opposer aux discours diffamatoires sur cette ville.
Enfin, l’écriture du livre a été percutée par l’actualité récente de la répression des mobilisations en faveur des droits du peuple palestinien. Là encore, j’ai trouvé saisissant que les défenseurs des droits se retrouvent criminalisés, au point de dissoudre des collectifs comme Urgence Palestine, que le droit, qui a historiquement porté le déploiement des systèmes institutionnels de solidarité, soit en quelque sorte retourné contre les solidarités.
Vous montrez que cette remise en cause de la solidarité passe par un ensemble de dispositifs — juridiques, policiers, mais aussi médiatiques — qui contribuent à en redéfinir les contours. Pourriez-vous préciser les principaux moyens mobilisés pour opérer cette redéfinition, et la manière dont ils agissent concrètement dans les différents contextes que vous étudiez ?
D’un côté, le champ médiatique est dominé par des discours moralisateurs, qui visent à délégitimer les solidarités qui risqueraient de remettre en question les hiérarchies et les privilèges institués. Ce type de discours entretient l’idée d’une clôture qui départage les solidarités autorisées et les autres, qui pourraient apporter davantage d’égalité et d'autonomie collective. Or, cette ligne de partage constitue une frontiérisation de la solidarité : cela signifie que la solidarité est soumise à une clôture, qui peut être nationale, ethno-civilisationnelle, sociale… L’entraide n’est permise qu’à l’intérieur de la clôture – à l’extérieur, elle devient suspecte.
D’un autre côté, les usages politiques du droit par les classes dominantes ont produit des outils de répression pénale, comme le Facilitators Package sur le plan migratoire, qui donne aux autorités les moyens de réprimer toute forme de facilitation de l’entrée des exilés ne possédant pas les papiers exigés sur le territoire européen, ou de leur séjour sur ce territoire. Le flou très large de cette directive permet de criminaliser de multiples gestes solidaires, des pratiques quotidiennes d’entraide, comme le fait de donner de l’eau ou de la nourriture à des personnes en situation de migration. J’ai vu des bénévoles de l’association Salam à Calais se faire verbaliser pour avoir distribué des petits déjeuners aux personnes en situation de migration, ou des exilés se faire accuser de s’être entraidés pour survivre dans le dénuement. C’est ce que l’on appelle le régime de frontières, qui produit de la frontière un peu partout par des dispositifs de pouvoir bien réels.
Votre analyse met en évidence les effets problématiques de cette criminalisation. Mais elle laisse en partie à l’arrière-plan les logiques étatiques qui la sous-tendent — gestion des flux migratoires, contraintes politiques internes, arbitrages sécuritaires. Comment conviendrait-il alors de les aborder sous l’angle d’une solidarité mieux fondée ?
Les politiques étatiques actuelles sont essentiellement prises dans des logiques soit néolibérales, soit nationalistes, qui convergent sur certains points. Le néolibéralisme substitue le mérite aux solidarités et entretient la fiction d’une égalité des chances. Les habitants des quartiers populaires n’ont qu’à se bouger pour réussir. Cela justifie de réduire les solidarités sur le plan institutionnel, c’est-à-dire sur le plan du collectif, du commun, au profit de coalitions d’intérêts de classe, suffisamment puissantes pour perpétuer leur domination et conserver leurs privilèges. Les personnes exilées font par exemple l’objet d’une gestion relevant d’un « management migratoire » qui vise à « gérer le flux » en le subordonnant aux impératifs du profit, donc en faisant en sorte que l’immigration illégale irrigue le marché du travail à bas coût au profit de la compétitivité des entreprises françaises. Les demandeurs d’asile sont pris en charge par des dispositifs humanitaires qui s’inscrivent dans la même logique, formant un maillon de la chaîne pour atténuer les effets de violence des politiques migratoires sans jamais les remettre en question. Et surtout, sans que les premiers concernés n’aient voix au chapitre, eux qui sont réduits à un flux, à une masse indistincte au lieu d’être considérés comme des sujets, avec une visée d’autonomie.
Les logiques nationalistes se greffent sur le néolibéralisme en exigeant une clôture nationale ou ethnique de la solidarité, qui serait réservée aux compatriotes, aux Européens partageant la même « civilisation », aux « frères blancs ». L’idée même d’une « solidarité nationale », fondée sur une exclusivité, est au cœur de certains programmes politiques d’extrême-droite. La condition pour inscrire des normes pleinement solidaires au cœur du politique serait de commencer par défrontiériser le concept de solidarité, pour en faire ce que suppose un tel concept : l’universaliser et l’étendre à tous.
Vous montrez que la criminalisation passe aussi par l’instauration d’« idiomes » qui redéfinissent la solidarité, souvent en contradiction avec son sens ordinaire et ses pratiques concrètes. Pouvez-vous préciser ce que vous entendez par là, et expliquer comment vous procédez pour dégager, en contrepoint, une conception plus robuste de la solidarité ?
La solidarité fait partie de termes usuels, dont la signification est faussement évidente et familière, mais néanmoins confuse. Et cette confusion est entretenue pour saper la légitimité de certaines formes d’entraide. C’est ce que l’on peut appeler un « embarras conceptuel », une expression que je reprends au philosophe Vincent Descombes. Mon travail associe deux approches : descriptive et normative. D’un point de vue descriptif, j’analyse les différents usages du terme « solidarité », du sens premier aux sens que l’on retrouve dans l’idée d’une solidarité « nationale » ou d’une internationale néofasciste. D’un point de vue normatif, qui est spécifique à ma discipline, la philosophie, j’essaie de déterminer à quelles conditions on peut légitimement nommer une pratique « solidaire », donc de dégager des critères de la solidarité qui permettent de distinguer des usages corrects et des usages pervertis, qui dévoient le concept de solidarité. C’est cela, une conception plus robuste de la solidarité, raffermie par ces critères définitionnels clairs.
À l’inverse, la confusion vient de ce que ce terme reste englué, à travers bien des usages, dans des idiomes qui continuent à le frontiériser. L’idiome humanitaire confond la solidarité avec une forme de relation asymétrique entre aidant et aidé qui entretient des rapports de pouvoir. Difficile alors de restituer la dimension de mutualité et de réciprocité qui est au cœur même de la solidarité. L’idiome nationaliste limite l’entraide aux nationaux au détriment des étrangers, produisant des violences assumées. Une première étape de clarification conceptuelle consiste à purger la solidarité de ces idiomes qui la rabattent sur de pures collusions d’intérêt, un système de coteries.
Votre travail s’inscrit dans une démarche de philosophie de terrain, attentive aux situations concrètes et à leurs enjeux normatifs. Pour conclure, pourriez-vous préciser ce que cette posture implique pour vous ?
Il me semble important, sur ce type d’enjeux, de partir du réel, de le documenter avant de pouvoir le comprendre et en rendre compte. De plus, le regard des premiers concernés constitue un privilège épistémique important dans l’élaboration de savoirs. L’enquête permet d’aller solliciter cette pluralité de points de vue pour mieux saisir la complexité de ce qui se joue dans les espaces où se nouent des pratiques solidaires. Ce savoir forme un contrepoint des discours confusionnistes ou des idiomes dominants que nous avons évoqués. Il permet de revenir au réel et de remettre à l’endroit ce qui a été déformé, tordu. C’est une condition importante pour développer une pensée critique et juste, au double sens de la justesse et de la justice.
03.04.2026 à 12:00
Saint-Nazaire au travail : soigner et prendre soin
La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie…
Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals.
Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de Jean-Michel, dermatologue, Anne-Laurence, médecin anesthésiste, et Marine, assistante sociale dans un service de cancérologie.
L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .
Gens simples, patients actifs ( Jean-Michel, dermatologue )
Quand je faisais mes études de médecine à Rennes, on se rendait souvent avec des amis sur le littoral du Sud-Bretagne. Au-delà de Savenay, passé Trignac, on bifurquait vers la Baule en empruntant le périphérique légèrement en surplomb qui ceinture la ville de Saint-Nazaire et l’enferme entre, d’un côté, le port, ses grues, ses portiques ses friches industrielles et de l’autre, les marais de Brière et la campagne qui environne la chic station balnéaire bauloise. Cette quatre-voies forme une limite qui matérialise la juxtaposition de deux mondes que tout semble séparer. Je n’avais vraiment aucune envie d’entrer dans l’univers de Saint-Nazaire dont l’image me paraissait complètement négative. Je n’étais pas très au courant de l’histoire ouvrière de cette ville. Je devais tout juste savoir que le paquebot France y avait été construit.
Et voilà qu’une opportunité m’est donnée de succéder à un médecin nazairien qui partait à la retraite. Belle patientèle que ma famille m’encourageait à reprendre. Sous la pression de mon entourage, je téléphone donc à ce médecin, mais sans grande envie. Saint-Nazaire ne me plaisait pas. Le nom même me semblait rébarbatif. Cannes et la Rochelle, où j’ai failli m’installer et où j’ai un peu exercé, sont évidemment plus attirantes… Mais, à cette époque, les médecins y étaient en surnombre dans ma spécialité, la dermatologie […].
Finalement, je n’ai regretté ni Cannes ni La Rochelle qui sont magnifiques mais où la patientèle a peu à voir avec celle de Saint-Nazaire. Ce que j’apprécie ici, c’est que j’ai affaire à des ouvriers qui ont un métier dont ils sont fiers, à des techniciens conscients de leur savoir-faire. Ce sont des gens très pragmatiques qui ne se comportent pas comme de simples exécutants ; et des patients qui ont un rapport direct avec les choses de la vie. Comme me l’a dit mon prédécesseur : « Ce sont des gens qui sont francs du collier… » Si les maladies dermatologiques que je soigne ici sont à peu près les mêmes que celles dont je me suis occupé à La Rochelle, elles sont différentes de celles de Cannes parce que, sur la façade atlantique, la population a généralement une peau claire.
À Cannes ou à Nice, les habitants sont un peu plus foncés et, surtout, ils ne font pas le même usage du soleil. Au sud, on va un peu bronzer à la plage puis on rentre se mettre à l’ombre et au frais. Ici, comme à la Rochelle, non seulement les gens prennent le maximum de soleil sur le sable, mais ils sont toujours dehors. Comme ils ont une peau plus claire, ils sont sujets à des cancers de la peau. Il y a un problème avec la côte atlantique… Je le vois tous les jours.
Sur le plan des maladies dermatologiques d’origine professionnelle, j’ai soigné des patients exposés aux conséquences de la soudure à l’arc. Ce type de soudure provoque des radiations ionisantes qui s’ajoutent à celles auxquelles les travailleurs sont naturellement exposés avec le soleil. Sur ce sujet, la législation a renforcé la protection des soudeurs et des gens qui travaillent en contact avec eux. Auparavant, ils se décalaient du masque pour pointer. Ils savaient pourtant qu’il ne faut pas regarder l’arc de face. Ils visaient de biais mais se prenaient des coups de feu terribles. Un quart de seconde suffit. J’ai vu l’évolution au cours des années. Ils ont commencé à s’appliquer des crèmes contre le soleil, fournies par leurs entreprises.
Maintenant, ils sont équipés de casques munis de fenêtres de visée à cristaux liquides. Au moment où ils envoient le courant, la fenêtre s’obscurcit. Ils peuvent pointer tout en étant protégés contre les ultraviolets artificiels. Depuis, on a rajouté des sortes de paravents pour protéger, à proximité, les gens qui ne soudent pas. Les brûlures dues à la soudure constituent une pathologie professionnelle spécifique à la région, dans le domaine de la dermatologie.
Ce que je regrette un peu, c’est que ma patientèle ait doucement évolué avec le temps. Auparavant, le centre de gravité de celle-ci se trouvait sur l’est de Saint-Nazaire. Insensiblement, avec les départs en retraite successifs de mes collègues de la presqu’île guérandaise qui n’ont pas été remplacés, il y a eu un glissement de ce centre de gravité vers l’ouest. Ceci change la donne puisque le peuplement n’est pas le même. La proportion de ma patientèle « ouvrière » a diminué au profit d’une plus grande proportion d’une clientèle plus consumériste. Les conditions dans lesquelles j’exerce maintenant mon métier de dermatologue ne sont plus tout à fait les mêmes.
J’ai eu beaucoup de réticences à venir m’installer à Saint-Nazaire. Mais, rapidement, la ville ne m’a plus fait peur et j’aime les gens d’ici. […]
« À vos soins » ( Anne-Laurence, médecin anesthésiste )
L’enjeu de ma fonction de médecin anesthésiste est de gérer l’intrusion dans le territoire intime du corps, en un lieu – la « Cité sanitaire » – qui, dans le périmètre nazairien, représente une sorte de territoire à part où les gens de toutes conditions et de toutes origines convergent pour se faire soigner. Ils arrivent avec leur vécu, leur culture. Ils viennent de La Baule, de Brière, de Donges, de Saint-Nazaire. Au début, moi qui arrivais du Nord, j’étais perdue […] Prendre conscience des réalités du territoire, c’était aussi comprendre d’où les gens viennent en consultation. J’ai alors senti la séparation entre le sud de la Loire et Saint-Nazaire ; et entre Saint-Nazaire, la Brière et La Baule. À côté des vacanciers qui se retrouvent à l’hôpital, il y a les patients qui souffrent de pathologies liées aux industries portuaires ; il y a les travailleurs étrangers détachés, les gens du voyage. J’ai peu à peu appris la ville en m’impliquant dans plusieurs associations comme « la Fraternité » qui accueille les personnes en situation de précarité, la librairie l’Embarcadère, l’association « À vos soins ». Cela m’a permis d’appréhender la ville de l’intérieur, à travers son tissu associatif, et d’articuler ces engagements avec mon métier en allant vers les gens. Car je ne conçois pas d’être médecin dans une Cité sanitaire et de ne pas être une personne impliquée dans la ville.
Avec l’association « À vos soins », notamment, je me déplace dans les quartiers pour faire de la prévention-santé. On gare le camion « MarSOINS » sur le parking d’Emmaüs ou du Secours populaire, devant la Fraternité, devant des écoles ou des maisons de quartier. Les gens qui gravissent les marches du camion sont souvent des habitants qui n’ont pas de médecin traitant. Notre rôle est de prendre le temps de discuter de leur problématique, de les ausculter et de leur expliquer comment accéder à certaines mesures de prévention dans les pharmacies ou ailleurs. Et on s’efforce de les remettre dans le circuit médical en remontant l’information à la CPAM : « Il y a tant de patients qui recherchent un médecin, il faut les contacter… » J’ai été surprise du nombre de travailleurs étrangers, employés par les Chantiers navals, que je peux recevoir à la Cité sanitaire. Lors de la consultation, la présence d’un traducteur – membre de la famille, ou collègue – établit une distance qui devrait logiquement compliquer les choses. En réalité, tout va très vite. Le traducteur ne transmet que ce qu’il pense nécessaire. La communication se résume alors à un frustrant échange de questions et de réponses. Difficile d’aller plus loin, d’entrer dans un dialogue qui permettrait de rassurer cette personne qui, souffrante, se trouve en terre étrangère… Quand elle sera emmenée dans cet autre territoire inconnu qu’est le bloc opératoire, il n’y aura pas de traducteur…
De la même manière, à la maternité, je vois beaucoup de dames qui viennent d’autres pays, qui ont parfois vécu ailleurs des accouchements traumatiques. Si ce n’est pas pour poser une péridurale, le fait que je les voie signifie que l’accouchement risque d’être compliqué. J’ai le souvenir de cette dame qui, arrivée en urgence, n’avait pas pu me rencontrer en consultation de pré-anesthésie. Je l’ai donc vue dans sa chambre de la maternité. Elle était originaire d’Azerbaïdjan, son compagnon, sans papiers, se trouvait elle ne savait où. Ils étaient partis ensemble, mais ils avaient été séparés. Qu’avait-elle vécu ? Ce n’était pas le moment de questionner, d’ajouter des récits de souffrance à une situation douloureuse. […] La seule chose qui lui importait était un mot qu’elle répétait sans relâche. J’ai compris que c’était le prénom qu’elle voulait donner à son enfant et qui la reliait à son compagnon. Quand elle a accouché et qu’elle a prononcé le nom de son bébé, c’était accompli. Elle s’est apaisée. Dans la salle voisine, une Parisienne était venue accoucher près de sa famille qui habitait La Baule. Son dossier était parfait, son suivi médical très élaboré, et elle ne manquait pas de nous rappeler le nom du célèbre professeur qui l’avait suivie dans telle maternité de Paris … Les attentes de l’une n’avaient rien à voir avec les exigences de l’autre. Je vis toujours cette différence de situation de manière très sereine, je mets mes compétences au service des gens de manière égale.
Ce qui me frappe, c’est que, dans cette ville ouvrière où les pathologies respiratoires dues à l’amiante et aux vapeurs de soudage sont courantes, il y ait si peu de gens en colère par rapport aux responsabilités de ceux qui les ont exposés à ces émanations toxiques. Cela m’étonne toujours énormément. J’ai l’impression que si j’étais atteinte d’une pathologie liée à mon travail et que mes employeurs, sachant les risques que j’encourais, n’avaient pas fait ce qu’il fallait pour m’en protéger, je me révolterais. Les gens d’ici, qui se mobilisent massivement à chaque mouvement social, semblent entretenir une loyauté paradoxale vis-à-vis des Chantiers navals. Ils sont fiers d’y travailler ou d’être employés dans une autre industrie du port. Il est par ailleurs avéré qu’il y a, dans la région, un nombre de cancers très significativement supérieur à la moyenne nationale. Pourtant, j’entends peu de gens dire « Je vais partir de Saint-Nazaire à cause de la pollution ». Est-ce de l’inconscience ? Je ne crois pas. En réalité, le risque est impalpable […]. Et puis, à Saint-Nazaire, il y a la mer…
« Le cancer agit comme un révélateur social » ( Marine, assistante sociale au service de cancérologie de la Clinique Mutualiste de Saint-Nazaire )
[…] Récemment, un entretien avec un patient de soixante-deux ans m'a alertée. Sur le conseil de son oncologue, cet homme avait pris rendez-vous avec moi pour parler de ses problèmes financiers. Et puis soudain il a lâché tout ce qui n'allait pas. Il était délaissé par sa famille. Il avait l'impression de n'exister aux yeux des professionnels de santé que comme un objet d'examens médicaux, d'enchaîner sans suivi analyses et scanners. Aucun signe des copains ni des voisins, pas de nouvelles des enfants. Il se sentait mis de côté : « Je n'ai plus envie de rien. Rien ne me retient ». Il avait des idées suicidaires. Le scénario était déjà dans sa tête. Il existait clairement un risque proche. J'ai donc envoyé un mail à ses oncologues, aux infirmières coordinatrices et aux cadres des différents services pour voir ce qu'on pouvait faire. La solution a été de l'hospitaliser ici, dans le service de soins de suite, dès qu'une place s'est libérée. Comme il subissait jusqu'alors sa chimiothérapie en hôpital de jour, cela lui a évité de rentrer chez lui où il était livré à la solitude. Ça lui a fait du bien. Il a commencé à reprendre du poids. Il a terminé toute la batterie d'examens dans de bonnes conditions pendant que je menais des démarches pour mettre en place des aides. […] J'ai été très contente le jour où il revenu dans mon bureau pour me dire : « Ma fille a repris contact. Je voulais vous le dire… » C'était super. J'étais ravie. Il a même pu passer Noël avec elle. Ce n'était pas arrivé depuis deux ans. Il est maintenant rentré chez lui. Et quand ses examens de suivi le ramènent à l'hôpital il passe dans mon bureau pour me donner de ses nouvelles… […]
[ Cité sanitaire de Saint-Nazaire. Photographie Anne Landais .]
Je me souviens, par contre, de cet autre patient qui est mort dans une solitude totale. A 63 ans, il avait encore un travail mais il vivait de façon complètement isolée avec ses deux chats, à proximité d'une voisine qu'il saluait de temps en temps. Son unique sœur était décédée cinq ans plus tôt. Pas de femme, pas d'enfants, pas de neveu, pas de nièce, rien. Quand il a été en arrêt maladie, ses collègues de travail se sont mis en relation avec nous parce que le Centre Communal d’Action Sociale (CCAS) signalait qu'il avait un solde de tout compte à récupérer. Lorsqu'il est décédé, c'est moi qui me suis occupée de la sépulture. À la mairie, on m'a dit : « Pas de souci, on va pouvoir aider à financer l'enterrement. » Il est quand même resté un mois et demi à la chambre mortuaire… Finalement, des fonds ont pu être débloqués, l'employeur a participé aux frais, et l'enterrement a eu lieu. Je n'en ai été avisée qu'une semaine après… […] Ce que le cancer a mis en évidence là, c'est la manière dont la société prend ou non en charge ceux qui sont dans la marge.
Plus que toute autre maladie, le cancer agit comme un révélateur social. Il met à l'épreuve de vérité les relations qui existent entre les gens, et il éprouve aussi l'image que l'on se fait de soi-même. Menacé par la mort, le malade ne triche plus avec lui-même. Il sait ce qu'il ne veut plus, et quelles sont ses envies pour l'avenir, même si cet avenir apparaît soudain borné. […]
Mais, ce que la maladie révèle est parfois difficile à admettre. Un patient, l'autre jour, m'a hurlé dessus au téléphone pour la deuxième fois. Je pense que je le ramène trop à sa situation qui s'est dégradée depuis qu'il est atteint du cancer. C'était un monsieur très en vue, qui exerçait une profession prestigieuse. C‘est trop dur pour lui de devoir gérer et le cancer et la baisse de niveau de vie qu'il subit. L’analyse que je fais est qu’il vit cela comme une perte de statut. Comme s'il n'existait plus socialement. Et quand l'assistante sociale vient lui dire : « Vos revenus font que, techniquement, je suis arrivée au bout de ce que je pouvais obtenir pour vous », il est possible qu’il se sente humilié de dépendre de mes interventions. Je sais pourtant qu'il a obtenu une aide financière de la part de la Ligue contre le cancer. J'avais fait la demande. J'ai eu le retour. Mais il ne m'a pas appelée pour me dire : « c'est bon, je l'ai eue. » Il est allé jusqu'à refuser la radiothérapie. Il faut dire que, dans ce genre de soin, chaque séance est très rapide. Vous patientez 20 minutes dans une salle d'attente tristounette, vous restez 15 minutes dans la machine et vous revenez le lendemain ou dans une semaine. Peut-être attendait-il quelque chose de plus consistant… J'ai vu dans son dossier qu'il est malgré tout allé au bout de son traitement. Il avait besoin de dire que c'était trop pour lui, que tout cela faisait qu'il n'était plus ce qu'il avait été. Il avait besoin qu'on l'entende. Besoin d'affirmer qu'il n'était pas réductible à une fiche de soin. […]
Mon travail est de faire en sorte que les gens restent debout. Je n'aime pas le mot « aide » qui pourrait laisser supposer une attitude d’attente passive de la part du malade. En fait, les malades n'ont pas forcément envie qu'on les aide. Ils attendent plutôt un soutien pour leur permettre de rassembler leurs propres forces. Et puis, quand il n'y a plus besoin de moi, je me mets en retrait. Je me considère un peu comme une béquille : je suis là mais il faut qu'on puisse se passer de moi pour avancer ou, au moins, se tenir droit. […]
Pour aller plus loin :
L’intégralité des récits de Jean-Michel et Anne-Laurence est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » .
Le récit de Marine est extrait de l’ouvrage « L’urgence c’est de vivre. Au cœur d’un service de cancérologie » (Pierre Madiot. Editions de l’Atelier. 2021). Des fragments sont publiés sur le site de « La Compagnie Pourquoi se lever le matin ».
Pourquoi tant de cancers dans la région de Saint-Nazaire ?
L’association « Vivre à Méan-Penhoët » fait le point sur la pollution et la recrudescence de cancers dans le bassin nazairien
Voir aussi le reportage de Blast : « Cancers à Saint-Nazaire. L’État protège les industriels »
02.04.2026 à 12:00
Le travail subalterne dans les trafics de drogue
Avec Les prolétaires du bizness , publié à La Découverte, Khadidja Sahraoui-Chapuis propose une enquête sociologique au long cours consacrée au trafic de drogue – et plus particulièrement à sa vente – dans les quartiers populaires de Marseille. L’ouvrage opère un déplacement du regard porté sur ces activités qu’il invite à considérer non comme de simples marges criminelles, mais comme un système de travail structuré, traversé par des rapports de hiérarchie, de contrainte et d’exploitation.
L’analyse s’organise autour de trois dimensions : les transformations historiques du trafic et leurs effets sur les territoires, l’étude fine des positions occupées dans les réseaux (guetteurs, vendeurs, gérants) et l’exploration des trajectoires individuelles. Cette triple entrée permet de saisir le trafic à la fois comme organisation productive, comme espace de socialisation et comme force de recomposition des quartiers populaires. L’autrice rappelle à ce propos que, dans les années 1990, les inquiétudes – des familles, mais aussi des pouvoirs publics – portaient moins sur les trafics eux-mêmes que sur la consommation, dans le contexte de l’épidémie de sida.
L’un des apports majeurs du livre réside dans la mise en évidence d’une division du travail fortement hiérarchisée. Les tâches les plus visibles et les plus risquées sont assumées par les plus jeunes et les plus précaires, tandis que les niveaux supérieurs concentrent les profits en se tenant à distance des risques. Le concept de « prolétaires du bizness » prend ici tout son sens : les acteurs subalternes apparaissent comme des travailleurs dominés, pris dans des rapports d’exploitation, qui, bien que situés dans une économie illégale, présentent de fortes analogies avec ceux observés dans d’autres secteurs. L’économie du trafic apparaît ainsi comme une forme exacerbée de logiques plus générales : précarité, absence de protection, intensité du contrôle et exposition permanente aux risques. L’enquête ne se limite toutefois pas aux seuls réseaux. Elle montre également les effets du trafic sur les habitants et les usages de l’espace : appropriation de certains lieux, reconfiguration des circulations, tensions quotidiennes. Le trafic s’impose comme une présence structurante suscitant des formes ambivalentes de rejet, d’accommodation, voire de dépendance économique.
L’analyse de l’action policière souligne quant à elle une forme de paradoxe : omniprésente, elle contribue à perturber les organisations sans pour autant les faire disparaître. Elle participe ainsi davantage d’une logique de gestion que d’éradication, laissant largement intactes les conditions sociales qui nourrissent ces économies.
La profondeur temporelle de l’enquête permet enfin de dégager des évolutions significatives : professionnalisation des réseaux, intensification de la concurrence, éloignement des commanditaires. Ces transformations s’accompagnent d’un recours accru à la violence, à la fois interne – comme instrument de discipline – et externe, dans les luttes pour le contrôle des territoires. Loin d’être un simple débordement, cette violence apparaît comme un mode de régulation des rapports économiques, révélateur de la dureté des rapports sociaux à l’œuvre.
Mais la force du livre réside aussi dans son refus du déterminisme. En donnant la parole aux différents acteurs – trafiquants, familles, travailleurs sociaux, habitants – l’autrice restitue la complexité des trajectoires. L’entrée dans le trafic n’est ni un choix purement rationnel, ni une fatalité, mais le produit d’enchaînements de situations, souvent marquées par des expériences d’humiliation, de déclassement ou de marginalisation. Par son ancrage empirique et la précision de ses analyses, l’ouvrage évite à la fois la moralisation et le misérabilisme. Il restitue des trajectoires contraintes sans effacer les marges d’action des individus, et met en lumière le rôle souvent éprouvant des familles dans ces contextes.
Nonfiction : Votre livre repose sur une enquête au long cours. Depuis quelle position avez-vous mené ce travail et avec quels objectifs ?
Khadidja Sahraoui-Chapuis : C’est depuis une position à la fois professionnelle et fortement ancrée dans le terrain que j’ai entrepris ce travail. Je dirige en effet depuis plus de vingt ans une association dans les quartiers nord de Marseille, où les acteurs des réseaux de revente font encore aujourd’hui partie du public que nous accompagnons.
En parallèle, mon parcours académique – d’abord en sciences de l’éducation, puis en sociologie – m’a permis de formaliser progressivement des questionnements issus de cette expérience. Ma thèse, soutenue en 2019, a constitué un moment de structuration de cette recherche, que j’ai ensuite pu prolonger et actualiser grâce à mon immersion continue sur le terrain. L’objectif du livre est de déplacer le regard porté sur ces populations, souvent réduites à leur participation aux trafics, en les appréhendant aussi comme des travailleurs pauvres, inscrits dans une économie plus large de la débrouille.
Comment les dispositifs du trafic structurent-ils concrètement la vie et les sociabilités dans les quartiers ?
Ces agencements structurent durablement la vie des quartiers dans la mesure où ils organisent concrètement l’occupation de l’espace et les interactions sociales. Certains lieux deviennent durablement associés au trafic, ce qui reconfigure les usages quotidiens, les déplacements et les formes de cohabitation.
Ils produisent également des formes de sociabilité spécifiques, marquées à la fois par des solidarités, des dépendances économiques et des rapports de pouvoir. Les habitants doivent composer avec cette présence, ce qui transforme les normes locales et les équilibres relationnels. À cela s’ajoute la présence régulière de la police, qui affecte non seulement les réseaux mais aussi la vie ordinaire des habitants.
Enfin, ces dispositifs s’inscrivent dans la durée et finissent par apparaître comme des alternatives crédibles, notamment pour les jeunes confrontés à l’échec scolaire ou au manque de perspectives.
Qu’est-ce qui favorise l’entrée dans le trafic, et qu’est-ce qui rend la sortie si difficile ?
L’entrée dans le trafic résulte souvent de la rencontre entre une opportunité et un moment particulier de la trajectoire individuelle. Elle s’inscrit fréquemment dans des contextes marqués par des expériences d’échec, d’humiliation ou de mise à l’écart, auxquels le trafic peut apparaître comme une réponse – économique mais aussi symbolique. Il est important de souligner que cette implication n’est pas figée : les trajectoires évoluent. La prise de conscience des inégalités internes, l’exposition à la violence ou encore l’évolution des aspirations (relations affectives, désir de stabilité, dimensions spirituelles) peuvent amorcer des processus de sortie.
Ces sorties sont toutefois progressives et fragiles. Elles se heurtent à des obstacles structurels majeurs, en particulier le manque d’alternatives en matière de formation et d’emploi, ce qui rend les trajectoires de désengagement souvent incertaines et réversibles.
Comment comprendre le rôle de la violence dans le trafic, et son intensification récente ?
La violence doit d’abord être replacée dans un cadre plus large : elle n’est pas propre aux trafics, mais traverse l’ensemble de la société. Dans le cas du trafic, elle occupe néanmoins une place centrale. Elle fonctionne comme un mode de régulation interne, permettant de maintenir l’ordre, de sanctionner les écarts et de contrôler les acteurs. Elle est également liée à la concurrence entre groupes, notamment pour le contrôle des points de vente, où elle devient un instrument de défense d’intérêts économiques.
Si ces formes de violence ne sont pas nouvelles, on observe néanmoins une intensification récente, liée notamment à l’augmentation des enjeux économiques et à la concurrence accrue entre réseaux. La violence apparaît ainsi à la fois comme un outil de régulation, un produit de la concurrence et le reflet de dynamiques sociales plus larges.
Quelles évolutions vous sembleraient souhaitables dans l’action de la police et de la justice, notamment vis-à-vis des acteurs subalternes ?
Il me semble d’abord essentiel de rappeler le rôle des acteurs associatifs et le poids des conditions de vie dans les trajectoires.
Du côté de la police, un enjeu important serait de privilégier des logiques d’enquête au long cours, permettant de mieux comprendre les organisations et d’intervenir de manière plus ciblée, plutôt que de s’en tenir à des actions ponctuelles.
Concernant la justice, notamment pour les acteurs subalternes, il serait souhaitable de renforcer le décloisonnement avec les acteurs locaux (associations, travailleurs sociaux), afin de mieux accompagner les trajectoires de sortie.
Cela supposerait de dépasser une approche strictement répressive et binaire, qui tend à opposer victimes et coupables, alors que les situations observées sont beaucoup plus nuancées.
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