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01.05.2026 à 08:00

Mostar après la guerre : une ville qui n'en est plus une

La nouvelle collection « Les Routes de l’après » des éditions Actes Sud se penche sur le devenir d’anciennes zones de conflit, une fois l’actualité de la guerre retombée. Le premier volume est consacré à la ville de Mostar en Bosnie-Herzégovine, souvent symbolisée par son pont, et tiré de la thèse d’Aline Cateux. Anthropologue, chercheuse postdoctorale à l’Université d’Ottawa et chercheuse invitée à l’Institut des Sciences sociales de la Faculté de sciences politiques de Sarajevo, Aline Cateux offre un récit et une analyse permettant de dépasser les clichés touristiques et de lever le voile sur la vie des habitants de Mostar, confrontés à de nombreuses difficultés. Aline Cateux est également l’autrice d’un documentaire sur France Culture : « Bosnie-Herzégovine, 1995-2025 : la solitude des Bosniens » . Nonfiction : Pouvez-vous revenir sur l'histoire de Mostar avant la guerre et expliquer en quoi le conflit a constitué une rupture déterminante pour celle-ci ? Aline Cateux : Avant la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995), Mostar était une ville industrielle, militaire, ouvrière, une ville rouge, on l’appelait la Petite Moscou. Mostar a toujours eu cette réputation de ville rebelle, particulièrement depuis la Seconde Guerre mondiale pendant laquelle une très large part de la population a rejoint les Partisans de Tito ou participé à des actions d’aide aux clandestins. C’était une ville où l’on cherchait à se faire muter, où il était agréable de vivre. Mostar était également connue pour être la ville où il y avait le plus haut taux de mariages mixtes dans la République Socialiste de Bosnie-Herzégovine. Lorsque la violence est arrivée à Mostar, il a fallu soumettre la ville, il a fallu détricoter cette mixité des communautés, il a fallu effacer le passé commun, les références communes, l’identité mostarienne. C’est en partie une guerre de voisins qui s’engage. Le Conseil de Défense croate a entamé une vaste opération très brutale dite de « nettoyage ethnique », ouvert des camps de concentration dans la périphérie de la ville, procédé à des exécutions, des viols, des actes de torture. Ces responsables militaires ont par la suite été jugés au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie de La Haye et pour la plupart reconnus coupables de crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Pendant et après la guerre, 60 % de la population est parti de gré ou de force et est remplacé par des réfugiés venant d’autres villes notamment d’Herzégovine de l’Est, mais aussi par toute une population croate venue souvent par l’intermédiaire de l’Église catholique et des pouvoirs ethno-nationalistes croates pour coloniser différentes parties de l’Herzégovine et de Mostar. Ainsi, les repères humains sont bouleversés. La partie Est de la ville est détruite à 80 % donc le paysage, les repères spatiaux, urbains et quotidiens sont bouleversés. Il n’y a plus d’emplois. Les usines ont été démantelées, rasées, celles qui fonctionnaient encore sont vite mises en faillite et vendues. La reconstruction de la ville est prise en main par l’Union européenne qui reformule le destin de la ville ainsi que son histoire, et la transforme en ville dédiée au tourisme afin de soi-disant lui assurer la stabilité, la sécurité, et des revenus.   La division de la ville par les ethno-nationalistes bosniaques musulmans et croates bouleverse le quotidien des habitants et la réapparition du Vieux Pont détruit par l’artillerie croate le 9 novembre 1993 ne change rien à la donne. Les « tensions » sont essentiellement créées par les politiques pour se maintenir au pouvoir et continuer à tirer des revenus des territoires qu’ils se sont partagés. C’est la même chose partout en Bosnie-Herzégovine. Pourquoi peut-on dire que Mostar « n'est plus une ville » ? On peut dire que Mostar n’est plus une ville ; c'est en tout cas ce que les Mostariens en disent car il leur est difficile de lui (re)trouver un sens commun. Si chacun sait donner une définition de ce qu’est une ville, Mostar ne rentre dans aucune des définitions données par mes interlocuteurs. Les institutions ne fonctionnent pas, la ville est sale, les ruines subsistent à l’est. Mostar est reconstruite sans stratégie, sans autre plan que d’effacer le passé mostarien commun et d’imposer une nouvelle réalité dictée par les identités ethniques et une économie capitaliste qui a dévasté la ville. De « ville » Mostar est devenue, comme le disent beaucoup de ses habitants, une «  kasaba  », un trou paumé, de seconde zone. Ce qui faisait la fierté des Mostariens avant la dernière guerre n’existe plus : de la ville la plus fleurie du pays aux usines qui fonctionnent à plein, de la rivière Neretva, joyau vert bouteille et limpide à la rivière désormais polluée et mourante, étouffée par un barrage illégal, de la ville où il faisait si bon vivre à la ville à laquelle on tente de survivre, cet espace qu’était autrefois Mostar ne fait plus sens pour ses habitants et n’existe donc plus. Quels sont les obstacles à la reprise d'une vie « normale » pour les différentes catégories d'habitants de la ville ? La corruption est probablement le plus gros obstacle à la reprise d’une vie « normale » pour les habitants de Mostar (mais aussi pour les Bosniens dans leur ensemble), quelle que soit leur communauté, leur religion, la façon dont ils se définissent. La corruption est présente dans tous les aspects du quotidien, à l’école, à l’hôpital, à la mairie, dans tous les niveaux de l’administration, pour obtenir un permis de construire, une création d’entreprise. Si l’on n’est pas encarté dans un parti ou un autre on aura beaucoup de mal à trouver un emploi dans l’administration publique qui est le plus gros employeur du pays et dans le secteur privé, c’est souvent le même problème puisque ce sont les proches des élites politiques qui dirigent les entreprises importantes. Il faut comprendre que l’impunité totale dans laquelle évoluent ces élites écrase les Mostariens et l’ensemble des Bosniens depuis 30 ans sans aucune possibilité d’imposer un changement par le bas. C’est structurellement impossible car la capture de l’État par les cercles politico-mafieux est désormais quasi complète. On a beaucoup trop tendance à interpréter les problèmes et obstacles des Mostariens comme étant liés aux questions ethniques alors que les problèmes sont placés bien plus haut dans la structure de la société. Enfin, il est évident que la communauté internationale, en légitimant sans cesse le pouvoir des ethno-nationalistes et en ne prenant jamais aucune mesure pour contrer les malversations, a largement participé à la normalisation de ce pouvoir corrompu à tous les niveaux. Quelles stratégies de résistance au nouvel « ordre ethno-nationaliste » avez-vous pu néanmoins observer ? Ces stratégies se retrouvent tout d’abord dans le quotidien des Mostariens et des Bosniens qui ont développé des compétences extraordinaires pour tenir le coup, subir le moins possible et avancer jusqu’au lendemain tout en gardant leur dignité. C’est avant tout grâce à eux que la société bosnienne tient ensemble malgré la division administrative et les peurs entretenues par les partis politiques depuis 30 ans. C’est donc d’abord au niveau individuel que les stratégies de résistance existent et sont observables. À Mostar, il convient d’évoquer le centre culturel Abrašević, né d’une initiative mostarienne lancée en 2003 pour se débarrasser des divisions et des catégories dans lesquelles tout le monde devait accepter d’être rangé. Cette jeunesse d’après-guerre a refusé ce monde-là, s’est créé un lieu où chacun était libre de venir quelle que soit son identité et s’est mise au travail pour proposer une culture non communautaire, indépendante et plurielle mais aussi pour accueillir différentes campagnes sociales. En fait, on pourrait décliner à l’infini des multiples stratégies, projets, initiatives, micro-collectifs, associations qui existent partout dans le pays et qui font fi de l’ordre ethno-national à leur échelle. Simplement, nous avons trop tendance à attendre un « mouvement », une manifestation d’« ampleur » du refus de la division sans jamais chercher à un niveau plus local. Si l’on reliait toutes ces initiatives entre elles, on s’apercevrait que partout dans le pays et depuis longtemps, les Bosniens se sont organisés pour progresser, apprendre, être solidaires. Ces stratégies se font parfois discrètes par peur de la répression politique qui s’exerce sur les contre-pouvoirs, quelle que soit leur taille : menaces, perte d’emploi. Elles sont parfois très publiques et d’ampleur comme on a pu l’observer par exemple en février 2014 lors des révoltes sociales qui ont secoué tout le pays lors de grandes manifestations et de l’expression d’une violence politique inédite depuis la guerre : incendie des institutions, des tribunaux, à Mostar, les manifestants ont incendié les sièges des partis ethnonationalistes, c’est la seule ville bosnienne où cela s’est d’ailleurs produit. La répression qui s’en est suivis a été féroce, et à Mostar plus que partout ailleurs : pertes d’emploi, agressions physiques graves dans l’espace public ou au sein de l’Université croate de la ville, menaces, descentes d’hommes cagoulés aux domiciles de ceux qui leur semblaient être les leaders des manifestations et des plénums citoyens qui ont suivi. Après février 2014, l’émigration déjà massive s’est accélérée. Les Bosniens ont compris que rien ne changerait. Aujourd’hui, ce sont les luttes environnementales qui offrent le plus d’espoir d’un changement ou en tous cas d’un contre-pouvoir efficace qui se bat contre les sociétés minières étrangères qui font affaire avec les pouvoirs locaux corrompus, extraient les ressources vendues à des prix ridicules et dévastent les forêts, les rivières et pour finir, la santé des Bosniens comme dans la ville de Vareš où la population est empoisonnée de façon significative au plomb. À Mostar, ce sont les éoliennes et les panneaux solaires qui dévastent les collines et les montagnes et sont installées illégalement. Dans un contexte où même des entreprises de l’Union Européenne participent à ce pillage, il est impossible d’envisager un quelconque changement soutenu de l’extérieur. Les Bosniens sont seuls.
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29.04.2026 à 10:00

Entretien avec Gilles Robel, traducteur d’Arthur Conan Doyle

* Ce livre a également fait l'objet d'un compte rendu . Nonfiction : Dans votre travail de traduction des Aventures de Sherlock Holmes , comment avez-vous abordé la restitution du style d'Arthur Conan Doyle, notamment l’équilibre entre précision scientifique et fluidité narrative ? Gilles Robel : Doyle écrit dans une langue de facture classique, très élégante, d’une grande concision et avec une redoutable efficacité narrative. Elle se caractérise, comme souvent en anglais, par sa grande densité syntaxique, son caractère très visuel et une prédominance de termes concrets. S’ajoute à cela un ton et un registre très spécifique, celui du gentleman britannique courtois mais réservé, un respect des conventions, un sens particulier de l’ironie, un usage fréquent de l’understatement , des distinctions sociales très fines et des expressions idiomatiques abondantes. Pour toutes ces raisons, Doyle n’est pas facile à traduire en français. J’ai pris le parti de restituer le plus fidèlement possible la langue de l’époque en évitant les termes anachroniques, pour éviter de prêter à l’auteur des idées qui lui sont étrangères. Le choix, conscient ou non, de moderniser les textes se rencontre dans nombre de traductions, mais ces anachronismes dans les textes classiques me font l’effet de fenêtres en PVC sur un monument historique : elles le défigurent ! À titre d’exemple, dans une traduction parue en 2023, le titre « A Case of Identity » est traduit par « Énigme identitaire ». Or l’adjectif « identitaire » n’apparaît qu’en 1975 et possède des connotations sociales et politiques très éloignées des préoccupations de Doyle. À l’inverse, il existe des anglicismes qui étaient employés à l’époque et ne sont plus compris aujourd’hui : c’est notamment le cas des noms de voitures hippomobiles qui jouent un rôle important dans les intrigues. J’ai veillé à conserver ces termes (un hansom, un brougham, un dog-cart…) tout en les explicitant en note car chaque véhicule a sa spécificité qui était bien connue des lecteurs de l’époque. Se contenter d’écrire « fiacre » ou « calèche », comme on le voit trop souvent, c’est ôter au texte sa saveur et sa précision scientifique. Les nouvelles de Sherlock Holmes sont fortement ancrées dans le contexte culturel et social de l’Angleterre victorienne : quels choix avez-vous opérés pour rendre ces réalités accessibles au lecteur contemporain sans en atténuer l’étrangeté historique ? Cette traduction est également une édition critique. L’appareil critique est là pour donner au lecteur des clés de compréhension du contexte, qu’il s’agisse de l’introduction de près de 50 pages, des cinq index ou des notes de bas de page. Ces dernières ont l’avantage, par rapport aux notes de fin d’ouvrage, d’interrompre le moins possible le plaisir de la lecture. Il est possible de considérer les Aventures comme de simples divertissements, mais Doyle était passionné par le roman historique et je pense qu’il fait aussi un peu œuvre d’historien dans les récits holmésiens. On trouve ainsi de nombreuses références à la condition des femmes, au progrès technologique, à l’Empire britannique, à l’ordre social victorien, à la justice ou encore à l’expansion de la ville de Londres, qui sont toutes explicitées dans cette édition. L’étrangeté historique, ou la couleur locale, sont préservés dans les choix de traduction. J’ai tenu à conserver en anglais toutes les unités de mesure, mais aussi les noms de lieux et d’institutions, contrairement à d’autres traductions. Et j’ai attaché une importance particulière à la question de la valeur des choses, qui est omniprésente dans les récits. Tout en conservant les unités monétaires anglaises, dans leur diversité et leur complexité (de la guinée à la demi-couronne en passant par les shillings), j’ai indiqué en note les montants convertis dans des valeurs actuelles. Quand on sait que 50 guinées équivalaient à un an de revenu pour un ouvrier qualifié, ou à 4 000 euros actuels, on comprend mieux que le jeune ingénieur impécunieux qui est le héros du « Pouce de l’ingénieur » accepte le travail d’une nuit que lui propose un individu particulièrement louche. Pour le lecteur de l’époque, ces valeurs tombaient sous le sens ; aussi faut-il placer le lecteur actuel dans la même position. Aucune édition française ne le fait. La langue de Conan Doyle joue souvent sur des nuances d’observation et de déduction : quelles difficultés spécifiques avez-vous rencontrées dans la traduction des raisonnements de Holmes, et comment les avez-vous résolues ? Il y a des difficultés de plusieurs ordres. Certaines tiennent à la rapidité avec laquelle Doyle rédigea les nouvelles et à leur mode de parution simultanée dans des périodiques au Royaume-Uni et aux États-Unis. Il en résulte un certain nombre de variantes, d’erreurs et d’incohérences qui n’ont jamais été corrigées par l’auteur. Il revient à l’éditeur scientifique et au traducteur de le faire, sans gommer ces incohérences mais en les signalant en note. A titre d’exemples, l’épouse de John Watson se trompe sur le prénom de son propre mari dans « L’Homme à la lèvre retroussée » ou la chronologie du récit est erronée dans « La Ligue des rouquins ». D’autres difficultés tiennent à l’emploi d’expressions figées qui sont parfois difficiles à rendre en français. Un bon exemple est l’expression « jumping a claim » que le héros de la nouvelle « L’Aristocrate célibataire » – noble désargenté qui épouse une jeune héritière américaine sans éducation – entend sa jeune épouse prononcer, sans en comprendre le sens. Elle fait référence à l’appropriation de concessions minières lors des ruées vers l’or aux États-Unis. Il fallait trouver une expression suffisamment argotique pour qu’un homme du rang de Lord St Simon n’en comprenne pas le sens, mais qu’elle soit assez transparente pour le lecteur. Je l’ai rendue par « souffler l’affaire. » Certains traducteurs l’ont traduite plus littéralement par « piquer une concession », mais alors on peine à croire que Lord St Simon ne parvienne à la comprendre, tandis qu’un autre traducteur (André Algarron alias Bernard Tourville chez Bouquins – Robert Laffont) s’abstient purement et simplement de la traduire, quitte à modifier le texte original pour dissimuler cette omission. Dans quelle mesure votre traduction s’inscrit-elle dans une tradition existante de traductions françaises de Sherlock Holmes, et avez-vous cherché à vous en démarquer sur certains points précis ? Ma traduction s’inscrit bien sûr dans la longue lignée de traductions antérieures. Mais elle s’en démarque aussi, parce que les normes de traduction évoluent, parce qu’il existe différentes écoles de traduction — notamment entre « sourciers » et « ciblistes » — et parce que les traducteurs ne posent pas nécessairement les mêmes grands principes de départ. Ajoutons à cela les aptitudes du traducteur et une part de subjectivité car s’il existe des techniques de traduction, celle-ci reste avant tout un art. On trouve des différences notables entre les traductions françaises, et il est frappant de constater que la traduction la plus répandue, celle de Tourville, est également la moins satisfaisante. Pour ne donner qu’un seul exemple de ces différences, Doyle donne vie à des personnages qui appartiennent à des milieux sociaux très divers, et les niveaux de langue ne sont pas toujours bien restitués en traduction. Ainsi, toujours dans « Le pouce de l’ingénieur », une Allemande essaie d’avertir le jeune ingénieur des dangers qui le menacent. Elle s’exprime dans un anglais balbutiant : « I would go » , said she, trying hard, as it seemed to me, to speak calmly. « I would go. I should not stay here. There is no good for you to do. » Ce passage est traduit chez Robert Laffont par : « À votre place, je m’en irais ! dit-elle en s’efforçant au calme. Je m’en irais ! Je ne resterais pas ici ! Il n’y a rien de bon à faire pour vous. » Et dans La Pléiade : « Si j’étais vous, je partirais », dit-elle en s’efforçant, me semblait-il, de parler calmement. « Je m’en irais. Je ne resterais pas ici. Vous n’avez rien de bon à faire ici. » Dans les deux cas, elle s’exprime dans un français impeccable, maîtrise la conjugaison du verbe aller au conditionnel, et les traducteurs ajoutent « à votre place » ou « si j’étais vous », et évitent les répétitions pour fluidifier le texte. Dans ma traduction, j’ai conservé des fautes de grammaire et une syntaxe allemande : « “Je partirais”, dit-elle, tout en paraissant faire de grands efforts pour garder son calme. “Moi, je partirais. Je resterais pas ici. Il n’y a rien de bon pour vous, de faire, ici." » Tout le défi est de réussir à traduire sans trahir.
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29.04.2026 à 10:00

Traduire Sherlock Holmes en 2026

* Ce livre a également fait l'objet d'un entretien avec Gilles Robel. « Élémentaire, mon cher Watson. » Tout le monde connaît cette réplique, devenue le symbole absolu de l’acuité intellectuelle de Sherlock Holmes. Et pourtant, Arthur Conan Doyle ne l’a jamais écrite. Pas sous cette forme, du moins. La formule, telle qu’elle est passée dans la légende, n’apparaît nulle part dans l’œuvre originale — ni dans les nouvelles, ni dans les romans. Voilà qui pose d’emblée une question que cette nouvelle édition des Aventures de Sherlock Holmes invite à prendre au sérieux : celle, toujours délicate, de la traduction des textes et de leur mise en contexte. Entre ce que Conan Doyle a réellement écrit, ce que les traducteurs successifs en ont fait, et ce que la mémoire collective a retenu, l’écart peut être considérable. Ce recueil, qui rassemble douze nouvelles initialement publiées entre 1891 et 1892 dans The Strand Magazine , constitue un moment décisif dans la constitution du canon du récit policier et dans l’émergence de la figure moderne du détective. L’intérêt principal de cette nouvelle édition réside dans la qualité de son établissement textuel et dans la richesse de ses annotations. Le travail philologique vise à restituer les spécificités linguistiques et stylistiques du texte original, tout en contextualisant les références culturelles, scientifiques et sociales propres à l’Angleterre victorienne. Ce double mouvement — restitution et contextualisation — permet de dépasser une lecture simplement narrative ou patrimoniale pour inscrire l’œuvre dans une histoire des savoirs et des pratiques discursives du XIXᵉ siècle. Entre rationalité et sensibilité Sur le plan littéraire, les nouvelles réunies dans ce volume participent à la formalisation d’un modèle narratif fondé sur la rationalité déductive. Le personnage de Sherlock Holmes y apparaît comme une figure paradigmatique de l’intellect analytique : son raisonnement, souvent présenté comme quasi expérimental, repose sur l’observation minutieuse de détails apparemment insignifiants, transformés en indices pertinents par une logique rigoureuse. En ce sens, ces récits témoignent de l’influence des discours scientifiques contemporains, notamment par la valorisation de l’empirisme et de la méthode. Mais Gilles Robel, dans son introduction générale, rappelle avec justesse que cette rationalité ne saurait épuiser la richesse du personnage : il évoque une « tension entre rationalité et sensibilité », propre à l’esprit victorien, qui affleure tout au long de l’œuvre et confère à Holmes une profondeur souvent sous-estimée. Toutefois, réduire ces textes à une simple démonstration de logique serait insuffisant. La nouvelle édition met en évidence la dimension socio-culturelle des intrigues, qui offrent un tableau contrasté de la société victorienne. Les nouvelles explorent une grande diversité de milieux — de l’aristocratie aux classes populaires — et abordent des problématiques telles que la respectabilité sociale, les rapports de genre ou encore les tensions entre sphère privée et espace public. Londres, en tant qu’espace narratif, y est construite comme un lieu de circulation et de dissimulation, propice à l’émergence de l’énigme. Gilles Robel souligne d’ailleurs que la fin de l’ère victorienne se caractérise par un « grand optimisme scientifique » paradoxalement traversé par un « engouement pour l’occulte et le fantastique », ambivalence que l’on retrouve dans la texture même de ces intrigues où la solution rationnelle surgit souvent d’un milieu empreint d’étrangeté et de mystère. Par ailleurs, la relation entre Holmes et le docteur Watson mérite une attention particulière. En tant que narrateur, Watson joue un rôle essentiel dans la médiation du récit : il rend accessible au lecteur un raisonnement qui, sans lui, resterait opaque. Cette configuration narrative participe à la dynamique herméneutique des nouvelles, fondée sur un décalage entre perception et compréhension, ignorance et révélation. C’est précisément dans cette dualité que réside l’une des clés du personnage, que le traducteur identifie avec finesse : il note que Watson associe Holmes à un « chien de chasse », image aristocratique qui contraste avec la face bohème du détective — « morphinomane, taciturne, rebelle et sceptique », figure de « l’artiste ou du poète maudit ». Cette double nature, loin d’être une incohérence, fonde la singularité du personnage. Entre codification et expérimentation Enfin, cette édition invite à reconsidérer la portée historique du recueil. Si les aventures de Sherlock Holmes ont largement contribué à codifier le genre policier — notamment par la mise en place d’une structure reposant sur l’énigme et sa résolution — elles témoignent également d’une certaine plasticité formelle. Les variations de ton, de structure et de focalisation révèlent une œuvre en tension entre codification et expérimentation. Gilles Robel, s’appuyant sur les travaux du critique Pierre Nordon, propose une lecture éclairante de ce dualisme constitutif : cohabitent en Holmes « deux manières d’être et deux modes de connaissance, le premier sensible, le second intellectuel », un « besoin d’agir et un besoin de rêver », ce qui constitue, selon Nordon, la clé de son « héroïsme ». Le traducteur va plus loin encore en convoquant le concept d’« antisyzygie calédonienne » — forgé par le critique Gregory C. Smith —, qui désigne une « tension intérieure, une union des contraires entre rationalité et irrationnalité, lumières et ténèbres, morale et violence », trait distinctif de la culture écossaise dont Conan Doyle était issu. Cette perspective culturelle donne aux nouvelles une résonance qui dépasse largement le seul cadre du roman policier. En définitive, cette publication ne se limite pas à une réédition savante : elle constitue une contribution significative aux études holmésiennes et, plus largement, à l’histoire de la littérature populaire et de ses formes. Elle offre aux lecteurs et aux chercheurs les outils nécessaires pour appréhender ces textes dans toute leur complexité, confirmant ainsi la place centrale de Conan Doyle dans l’institution littéraire moderne. Pour aller plus loin dans la compréhension de ce travail d’édition et de traduction, on peut lire l’entretien accordé par Gilles Robel. Le traducteur y revient avec précision et franchise sur les choix qui ont guidé son travail : la restitution du style de Conan Doyle, l’ancrage victorien des textes, les obstacles posés par certaines expressions idiomatiques, et la manière dont sa traduction s’inscrit — tout en s’en démarquant — dans la longue tradition française des traductions holmésiennes. Cet entretien éclaire de façon concrète ce que signifie traduire une œuvre littéraire ancienne : non pas simplement transposer des mots d’une langue à l’autre, mais restituer une époque, un ton, une sensibilité — sans trahir ni l’auteur ni le lecteur. Un témoignage précieux sur un art aussi exigeant que discret.
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