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25.09.2026 à 10:00

« Spirit Drum » entre thriller et roman musical

Spirit Drum est un roman singulier, ambitieux, habité par la question de la mémoire. Sous les apparences d’un récit noir, à la frontière du roman d’atmosphère, du thriller et du roman musical, Sylvain Fort construit une œuvre qui interroge ce que deviennent les hommes, les lieux et les cultures lorsque ce qui les reliait à leur passé disparaît. Le roman possède une véritable personnalité : il ne cherche pas tant à raconter une enquête qu’à faire entendre, derrière l’intrigue, une musique enfouie. La création réussie d’une atmosphère Dès les premières pages, le lecteur est saisi par l’atmosphère de Solara Bay. Le port, la pluie, le sel, le mazout, les hangars rouillés, les eaux noires composent un univers expressionniste où le décor semble doué d’une existence propre. L’ouverture, particulièrement réussie, installe immédiatement une menace et une matière sensorielle très forte : la ville paraît malade, comme si elle portait physiquement les traces de son histoire. Le texte possède une qualité visuelle remarquable, presque cinématographique. Les lieux ne servent pas simplement de toile de fond, ils sont les révélateurs de la déchéance morale et politique de la communauté. Au cœur du roman se trouve Ezra Storm, personnage de revenant autant que d’enquêteur. Son retour à Solara Bay n'est jamais seulement professionnel. Il retrouve une ville qu’il croyait connaître mais qui s’est transformée sous ses yeux : l’ancien monde du port, des familles, des artistes et des traditions a laissé place à un système dominé par Clay Roscoe, la corruption et la violence. La mission officielle d’Ezra — inspecter le port et ses trafics — devient une plongée dans son propre passé. Ce choix donne au récit une profondeur particulière : enquête extérieure et enquête intérieure avancent de concert. Un roman musical L’une des grandes réussites du livre réside précisément dans cette superposition des temporalités. Le passé n’est jamais véritablement révolu. L’incendie du Calder Hall, la disparition du père d’Ezra, le départ du jeune homme, le rôle de Mila Jackson et l’ascension de Roscoe constituent autant de blessures qui continuent d’agir dans le présent. Le roman fait ainsi de la mémoire une force narrative à part entière. Ce qui a été détruit peut être occulté mais ne disparaît pas : il revient sous forme de souvenirs, de voix, de signes et, surtout, de musique. Cette dimension musicale constitue sans doute l’originalité la plus forte de Spirit Drum . Calder Hall apparaît d’abord comme un lieu de création et de résistance, un sanctuaire consacré aux musiques oubliées, aux voix anciennes et aux traditions venues de territoires multiples. Le texte associe avec bonheur la musique à la transmission : les chants du Delta, les invocations amérindiennes, les traditions orales et les instruments venus d’ailleurs composent une sorte de mémoire collective qui s’oppose directement à l’uniformisation de Solara Bay. À l’inverse, le Roscoe Arena représente une forme de spectacle vidé de sa substance. La foule y est nombreuse, bruyante, fascinée ; pourtant, cette profusion sonore traduit paradoxalement une forme de désert intérieur. Le contraste entre le Calder Hall disparu et le Roscoe Arena est particulièrement parlant : d’un côté, une musique qui cherche à préserver une mémoire ; de l’autre, un divertissement devenu instrument de domination et d’abrutissement collectif. La ville en a conservé le spectacle en sacrifiant la culture qui lui donnait son âme. Le titre Spirit Drum prend alors une dimension symbolique très forte. La percussion en question devient le battement persistant d’une mémoire que les personnages ont tenté, chacun à leur manière, d’étouffer ou de préserver. La recherche de la partition devient ainsi beaucoup plus qu’un élément d’intrigue. Elle constitue une quête de transmission, presque une quête spirituelle. Lorsque le personnage d’Elijah Wren affirme qu’Ezra entend encore l’écho de Spirit Drum , le roman formule explicitement cette idée d’une œuvre qui survit à ceux qui l’ont créée et qui continue de réclamer son accomplissement. Un roman empli de symboles Cette conception donne au roman sa cohérence symbolique. Le port, la mer, les morts, les ruines, les voix anciennes, les partitions et les personnages semblent appartenir à un même réseau d’images : tout ce qui a été enseveli cherche à remonter à la surface. La mer elle-même devient une immense mémoire. La très belle ouverture du livre annonce d’ailleurs cette logique : sous les structures du port, un tambour ancien continue de « respirer », tandis que la mer semble conserver ce que les hommes ont oublié. Le roman est également porté par des personnages secondaires qui donnent à cet univers sa richesse. Mila Jackson incarne la fidélité à une mémoire culturelle ; Calder Morrow, l’idéal d’une création artistique capable de transformer une ville ; Elijah Wren, la figure de l’errance et de la transmission ; Clay Roscoe, enfin, représente l’appropriation du territoire, la puissance politique et la capacité du pouvoir à récupérer jusqu’à la contestation pour mieux la neutraliser. Leur confrontation dépasse ainsi le simple affrontement entre « bons » et « méchants » : elle oppose plusieurs conceptions du monde, de la culture et de la mémoire. Clay Roscoe est à cet égard un antagoniste particulièrement efficace. Il comprend la puissance du récit et du spectacle, au point de vouloir récupérer l’histoire même de ceux qu’il combat. Sa menace ne consiste donc pas uniquement à détruire physiquement ses adversaires : elle consiste à les transformer en « bruit », en souvenir ou en rumeur. Cette conception du pouvoir est l’un des aspects les plus intéressants du roman, car elle rejoint son thème central : contrôler la mémoire, c’est pouvoir contrôler une communauté. L’écriture de Sylvain Fort est très sensorielle, volontiers ample, parfois baroque, avec un sens réel de la mise en scène. Les descriptions sont travaillées par les sons, les odeurs, les matières et les couleurs. Le lecteur entend chaînes, moteurs, tambours et voix ; il respire le sel, le gasoil et l’humidité ; il traverse une ville dont la dégradation est presque palpable. Mais l’écriture de l’auteur sait aussi se montrer plus légère. Les souvenirs d’Ezra au Calder Hall, avec leurs artistes extravagants, leurs manies et leurs exigences absurdes, introduisent une fantaisie bienvenue dans un récit par ailleurs très sombre. Ces passages donnent chair au monde disparu et évitent que la nostalgie ne devienne uniforme. Ils font surtout comprendre pourquoi Ezra a tant perdu avec l’incendie du théâtre : ce n’est pas seulement un bâtiment qui a brûlé, mais une jeunesse, une vocation et une certaine idée de la liberté. L’une des qualités majeures de Spirit Drum est de parvenir à faire coexister plusieurs registres sans perte d’unité : roman noir, récit d’aventure, enquête, histoire d’amour et de culpabilité, méditation sur l’art et réflexion sur la transmission culturelle. Cette richesse est servie par une intrigue qui avance progressivement du mystère politique vers quelque chose de plus intime et de plus profond.
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24.09.2026 à 10:00

Laura Kasischke : plongée tragique dans l’Amérique des années 1960

L’ incipit donne le ton, acide et étrange, de ce roman en forme de kaléidoscope fascinant qui se déploie autour de la scène traumatique liminaire : « Cet après-midi-là, la maître-nageuse ne vit pas Richie Manning, le petit garçon qui se noyait au milieu de la piscine, sous un ciel si bleu et dégagé qu’un film transparent semblait avoir été tendu entre la Terre et l’espace, comme de la cellophane sur une salade de pommes de terre qu’on apporte chez des amis. Ou comme une membrane – le tympan, l’hymen. C’était la plus grosse journée de l’été pour le club de natation Jolly Rogers. Tous ces enfants qui hurlaient. Toute cette lumière qui rebondissait entre ces deux bleus aveuglants : le ciel, la piscine. » Microfictions et conquête spatiale Le matin même de ce 16 juillet 1969, le monde entier a les yeux rivés sur son téléviseur pour voir décoller la fusée Apollo 11 en direction de la Lune, où l’astronaute Neil Armstrong sera le premier à marcher cinq jours plus tard (« Un petit pas pour l’homme, un bond de géant pour l’humanité », formule devenue mythique). À Mission Hills, ville fictive du Michigan, le petit Richard n’accorde pas beaucoup d’intérêt aux images de l’écran de télévision, qu’il aurait dû regarder avec son père. Ce dernier, en déplacement pour son travail, y voit pour sa part la promesse d’un monde meilleur, conformément aux rêves de l’ American way of life des années 1960. Un rêve que tout le roman fait voler en éclats, au moyen d’instantanés microscopiques, saisissant les acteurs et les témoins de ce drame dans des moments singuliers de leur existence. Richard Nixon, le président des États-Unis, prépare ainsi un discours alternatif pour la nation endeuillée, au cas où la mission Apollo 11 échouerait… Mais c'est tout à fait ailleurs que surgira la tragédie. Au cœur du paradis de la piscine olympique, avec ses couleurs irréelles (« Bleu lagon tropical électrique » en plusieurs couches), se prépare la catastrophe, en une logique effrayante de réversibilité. Une construction très savante : quand le récit est un piège Le roman progresse par courts chapitres qui se déploient en donnant accès au flux de conscience des différents protagonistes, dans une construction qui ne respecte pas la chronologie et mêle présent, passé et futur. De la sorte, alors même que l’événement qui constitue le cœur du roman advient trois décennies plus tôt, il est question d’une certaine Sarah, qui participe à des réunions des Alcooliques anonymes dans les années 1990. Jusqu’à la dernière page du livre, le lecteur est pris dans ce tourbillon où les certitudes s’effondrent, comme celle de la culpabilité de la maître-nageuse, trop jolie pour être innocente selon la rumeur qui suit la mort du petit garçon. Le petit frère de la victime est tenu à l’écart du drame dans un silence toxique dont il souffrira toute sa vie. Son père Richard obtiendra un travail mieux payé, en accord avec ses ambitions de réussir selon le modèle dominant. Il abandonnera sa femme Mary à sa culpabilité et à sa dépression qui couvait avant même la noyade de Richie, et qui deviendra chronique après le drame. Les points de vue sont entremêlés, donnant lieu à une curieuse musique du hasard, née des consciences de tous ceux qui ont gravité autour de ce drame, comme Becca, une petite fille rousse nageant dans la piscine, personnage apparemment secondaire et pourtant indispensable au récit. L’écriture est précise, à la fois poétique et réaliste, et suscite un grand malaise chez le lecteur, plongé comme en eaux troubles dans ce livre fascinant et surprenant jusqu’à la dernière ligne.
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20.09.2026 à 10:00

Quand l'épargne manque de dettes

Dans Géopolitique de la dette , Anton Brender propose de regarder autrement l’accumulation des dettes qui inquiète aujourd’hui les économies occidentales. Son analyse prend une actualité particulière avec le tournant engagé par Donald Trump, qui remet en cause les équilibres financiers internationaux construits autour du rôle des États-Unis comme principal emprunteur de l’épargne mondiale. Il revient ici sur la genèse de ce livre, sur ce qu’il prolonge de ses travaux précédents et sur les raisonnements économiques qui sous-tendent son analyse de la politique américaine. Il décrit les conséquences de cette nouvelle donne pour l’Europe : comment mieux utiliser son épargne pour financer les investissements nécessaires, et quel rôle donner à l’intégration financière et à la solidarité budgétaire européennes ? Enfin, Anton Brender revient sur la situation budgétaire française et sur la manière dont il convient, selon lui, d’aborder aujourd’hui la question de la dette.   Nonfiction : Pourquoi avez vous écrit ce livre et comment se relie-t-il à vos précédents ouvrages ? Anton Brender : Il y a quelques années avec Florence Pisani et Emile Gagna nous avons publié un petit livre intitulé Économie de la dette . Il s’agissait d’expliquer pourquoi, dans une économie marchande, l’épargne appelle la dette. Pour que quelqu’un puisse dépenser moins qu’il ne gagne, il faut que quelqu’un dépense plus qu’il ne gagne. Il y parvient, le plus souvent, en empruntant. Si l’on veut mettre de l’argent de côté sans asphyxier l’économie, il faut en permanence que de l’argent soit mis ou remis en circulation, par des prêts. Dans les économies développées, on constate en effet que le flux d’épargne des ménages trouve sa contrepartie essentiellement dans des dettes. La question est de savoir qui émet ses dettes. Si les agents privés n’en émettent pas assez, il faudra que l’État s’endette pour que l’activité économique ne soit pas bridée. Le drame de l’Europe est de ne pas l’avoir compris et d’avoir rêvé de limiter à 60 % du PIB l’endettement des États. Ce chiffre s’est avéré incompatible avec un stock d’épargne accumulée qui dépasse en moyenne largement 200 points de PIB. En voulant, pendant les années 2010, limiter leur endettement public, les pays européens ont entravé leur croissance. Ils sont ainsi parvenus à dégager des excédents extérieurs et à trouver dans le reste du monde, aux Etats-Unis principalement, les dettes qui leur manquaient. Ils ont pu dépenser moins qu’ils ne gagnaient parce que les Etats-Unis eux dépensaient plus qu’ils ne gagnaient. C’est à cette situation que Donald Trump a voulu mettre fin en engageant une guerre commerciale avec le reste du monde. Dans Géopolitique de la dette , j’ai voulu revenir sur la manière dont cette situation s’est nouée et aussi montrer pourquoi son dénouement va modifier partout les conditions dans lesquelles les États, le nôtre en particulier, s’endettent. Vous voyez dans la politique américaine actuelle une contradiction fondamentale : les États-Unis veulent réduire leur déficit commercial et ne plus jouer le rôle d’emprunteur du reste du monde, tout en maintenant un déficit budgétaire très important. Pouvez-vous reprendre le raisonnement qui vous conduit à considérer ces objectifs comme difficilement conciliables ? Lorsqu’un pays a un déficit extérieur ses résidents, pris tous ensemble, dépensent plus qu’ils ne gagnent : ils empruntent donc forcément au reste du monde. Avoir un déficit extérieur et être emprunteur vis-à-vis de l’extérieur sont deux faces d’une même réalité ! Pour réduire le déficit commercial,  il faudrait donc que, pris encore une fois tous ensemble, les résidents américains empruntent moins. Mais actuellement, ils empruntent plus au contraire : compte tenu de la politique fiscale voulue par Donald Trump et acceptée par un Congrès sous emprise, le déficit budgétaire ne s’est pas réduit et les entreprises américaines qui investissent frénétiquement pour dominer l’IA empruntent maintenant à des rythmes jamais vus. Quant aux ménages leur dépense est dopée par la hausse de la Bourse et leur taux d’épargne est au plus bas. On voit mal dans ces conditions, comment le déficit extérieur des Etats-Unis pourrait se réduire ! Vous insistez sur la nécessité, pour l’Europe, dans la situation qui s’annonce, de mieux mobiliser son épargne afin de financer les investissements dont elle a besoin. Pourquoi l’intégration financière européenne constitue-t-elle, selon vous, une condition importante de cette réorientation ? En quoi permettrait-elle concrètement de financer davantage l’investissement européen ? L’Europe a fait en acceptant l’Union monétaire preuve d’une incontestable volonté d’intégration ; chaque pays a décidé d’abandonner un attribut essentiel de sa souveraineté. En matière financière, les choses sont moins simples : chacun a des institutions, des pratiques, une législation différentes. Réduire ces différences prend nécessairement beaucoup de temps et heurte souvent des intérêts en place. On annonce depuis des années un Marché unique des capitaux. Mais on a avancé très lentement dans sa direction. Pour redonner vie à l’idée on vient de lui donner des habits neufs : on parle maintenant d’une Union pour l’épargne et l’investissement… L’espoir, dans une Europe financièrement plus intégrée, est de rendre la circulation des capitaux plus fluide : l’épargne qu’un pays tend à dégager pourra plus facilement s’investir dans un autre. Cela devrait permettre de mieux allouer les ressources d’épargne disponibles. En facilitant l’investissement européen, celui des entreprises en particulier, on peut espérer soutenir notre croissance. L’endettement privé pourrait alors fournir à l’épargne des ménages, la contrepartie domestique qui lui manque cruellement. Mais il ne faut pas se tromper : les avancées ne peuvent être que lentes. Et, en attendant, la politique budgétaire a des chances de devoir contribuer encore au soutien de l’activité. Vous liez justement cette question à la nécessité d’un surcroît de solidarité budgétaire en Europe. Jusqu’où faudrait-il aller ? Cette solidarité budgétaire peut prendre des formes assez différentes. La première est celle dont on rêve depuis longtemps dans certains pays, en France notamment : elle consiste à fusionner tout ou partie des dettes nationales et à les remplacer par des « Eurobonds ». Le principe est relativement contraire à l’esprit des traités européens qui veut que chaque pays soit seul responsable de ses dettes et les pays les plus « frugaux » – l’Allemagne , les Pays-Bas, l’Autriche – y sont clairement opposés. Ils ont toutes chances de le rester tant qu’ils auront le sentiment que les autres ne prennent pas les questions budgétaires au sérieux !     Il est toutefois un autre domaine ou les mêmes pays refusent toute solidarité : la coordination des politiques budgétaires. Les pays européens sont aujourd’hui commercialement très imbriqués et lorsqu’on dépense plus dans un pays, l’activité est plus soutenue dans tous les autres. Une coordination des politiques budgétaires permettrait aux pays les mieux placés financièrement de contribuer plus au soutien de l’activité européenne que ceux qui le sont moins. Si au contraire chaque pays cherche à limiter son déficit budgétaire voir dégager un excédent sans se préoccuper de ce qui se passe ailleurs, le coût de cet égoïsme peut être élevé pour tout le monde. On en a eu malheureusement l’illustration pendant les années 2010. En se dotant d’un frein budgétaire l’Allemagne a fortement freiné sa croissance et celle des autres pays européens. Cette croissance médiocre nous a conduit à dégager un excédent extérieur massif : nous avons cherché aux Etats-Unis, les dettes qui ont servi de contrepartie à notre épargne ! Au lendemain de la pandémie de COVID, on a vu toutefois l’ensemble des pays européens accepter un surcroit de solidarité. Il nous a conduits à emprunter ensemble pour financer un grand programme de soutien à la reprise. Les dettes émises dans le cadre du programme Nextgen.EU seront remboursées à partir de ressources fiscales elles aussi européennes : après avoir soulagé dans un premier les budgets nationaux, elles les priveront demain, il faut le garder en tête, de certaines recettes. Ce programme a marqué un pas en avant en matière de solidarité et certains ont proposé de s’en inspirer pour financer l’effort de défense dans lequel tous les pays viennent de s’engager. Enfin, votre conclusion revient sur la situation française, qui est aujourd’hui souvent décrite en termes très alarmistes. Comment distinguer, selon vous, la nécessité de reprendre le contrôle de la trajectoire de la dette publique du catastrophisme qui entoure fréquemment le débat français ? Et quels critères devraient permettre de juger si une dette publique reste maîtrisable ? Je pense en effet que répéter régulièrement comme on le fait depuis des années que la France est en faillite n’aide pas à maitriser notre endettement. De même, dire que nous laissons nos enfants rembourser les dettes massives que nous accumulons est impressionnant mais faux : la seule charge que nous leur laissons est celle des intérêts de notre dette. On peut bien sûr s’en insurger. Mais on pourrait dire aussi que c’est le prix de ce que nous leur léguons également par ailleurs : un pays prospère, dont les services publics fonctionnent bien et où il fait bon vivre… J’ai recours à cette formulation délibérément idyllique pour montrer que le problème aujourd’hui tient moins au poids de notre dette – notre charge d’intérêt rapportée au PIB est inférieure à ce qu’elle était au début des années 2000 – qu’à la mauvaise gestion passée de notre dépense publique : l’affaiblissement de notre cohésion sociale, la dégradation de nos services publics en sont le signe. Nous avons mal utilisé nos marges d’endettement. Si nous voulons en retrouver, il nous faut d’abord reprendre en main la gestion de notre dépense publique. Pas forcément la réduire, mais vérifier si ses différents éléments contribuent effectivement à la réalisation de notre projet social. Et si ça n’est pas le cas, nous accorder sur la manière d’y remédier. Il serait illusoire sinon de penser pouvoir faire accepter, si nécessaire, une hausse du prélèvement fiscal ou simplement un révision de son assiette.   La soutenabilité d’une dette publique ne s’analyse pas en termes seulement arithmétiques mais aussi politiques. Si le projet social qui sous-tend le budget de l’État n’est pas lisible et ne suscite pas l’adhésion d’une majorité de citoyens, enrayer sans drame la hausse du poids de la dette publique risque de devenir difficile. La question aujourd’hui est de savoir si notre pays est capable de mobiliser l’intelligence et l’énergie politiques nécessaires pour l’éviter ?
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