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14.10.2026 à 10:00

Quand le pouvoir s'attaque aux mots

Et si l’autoritarisme commençait par les mots ? C’est la question qui traverse  D’abord ils sont venus chercher les mots , le nouveau livre de Cécile Alduy. Professeure à Stanford et spécialiste de l’analyse du discours politique, elle étudie depuis plusieurs années la manière dont l’extrême droite mène sa « guerre culturelle ». Avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, son objet d’étude est devenu une réalité institutionnelle : des mots disparaissent des sites et documents administratifs, des bases de données sont supprimées et certains enseignements deviennent indésirables. Mais l’enquête d’Alduy ne décrit pas seulement une transformation du langage. Elle montre comment celle-ci s’accompagne d’une politique de répression, installe la peur et conduit ceux qui en sont les témoins ou les cibles à restreindre eux-mêmes leur parole. Une liste qui n’existe pas Le livre commence par une enquête sur les listes de mots dont l’administration Trump a entrepris de débarrasser ses administrations. Mais l’une des premières surprises est précisément qu’il n’existe pas une liste officielle et unique de mots interdits. Ce qui apparaît est plus diffus : des directives, des suppressions, des injonctions et des changements de vocabulaire qui finissent par dessiner une « liste fantôme ». Des termes liés à la diversité, au genre, au climat, au racisme ou encore à l’égalité deviennent ainsi politiquement indésirables dans certaines institutions. Le phénomène est d’autant plus efficace qu’il ne repose pas nécessairement sur une interdiction explicite. Ceux qui doivent appliquer les nouvelles règles apprennent à anticiper ce qui pourrait leur être reproché. La peur fait le reste. Lorsque les sanctions possibles sont incertaines, il devient plus prudent de ne pas employer un mot, de ne pas aborder un sujet ou de ne pas poser une question. L’autocensure ne résulte alors pas seulement d’une consigne : elle naît de l’intériorisation du risque. Cette disparition du vocabulaire n’est donc pas anodine. Un mot permet de désigner une réalité, de la documenter et d’en faire un objet de débat. Le supprimer peut rendre cette réalité plus difficile à voir et à penser. La bataille porte ainsi moins sur les mots eux-mêmes que sur ce qu’ils permettent de rendre visible. Les universités en première ligne C’est particulièrement sensible dans les universités. Les restrictions lexicales s’accompagnent de suppressions de données, de pressions sur certains domaines de recherche et de remises en cause de certains enseignements. Pour Alduy, l’enjeu ne se limite donc pas à la liberté d’expression des universitaires : ce sont les conditions mêmes de la production et de la transmission des savoirs qui sont affectées. Mais l’un des effets les plus préoccupants tient précisément au climat qui s’installe. Il n’est pas nécessaire que chaque chercheur soit directement sanctionné pour que chacun commence à se demander ce qu’il peut encore écrire, enseigner ou publier. La crainte de perdre un financement, un poste, un statut ou simplement d’attirer l’attention du pouvoir suffit à modifier les comportements. Cette expérience n’est pas pour Alduy une observation distante. Professeure à Stanford depuis vingt ans, installée aux États-Unis où elle élève ses deux filles, elle se sent elle-même fragilisée par le nouveau contexte politique. Sa naturalisation américaine et ses deux passeports ne suffisent pas à dissiper son inquiétude face aux attaques contre les libertés académiques et aux menaces qui pèsent sur celles et ceux qui prennent la parole. Lorsqu'elle écrit « J’écris depuis la peur », elle exprime bien davantage qu'une inquiétude face à l'évolution de la vie politique américaine : elle dit sa difficulté à continuer d'exercer librement son métier et à prendre la parole sans craindre les conséquences de ses écrits. L'autocensure qu'elle analyse chez les autres est aussi une expérience qu'elle éprouve personnellement. Des mots aux personnes L’enquête élargit alors son champ. Derrière la transformation du langage apparaissent les populations directement visées par les politiques de l’administration Trump : immigrés, femmes et personnes transgenres. Et ici, le livre change de registre. Il ne s’agit plus seulement de mots supprimés de sites administratifs ou de chercheurs qui hésitent à employer certaines catégories : des personnes sont directement exposées à des politiques dont Alduy souligne la violence et la gravité. Les immigrés sont notamment confrontés à une politique de répression qui nourrit un climat de peur bien au-delà des seules personnes arrêtées, expulsées ou menacées. Les femmes et les personnes transgenres voient elles aussi leurs droits et leur visibilité remis en cause. Le langage accompagne ces politiques en déterminant les catégories dans lesquelles les populations peuvent être désignées, reconnues ou au contraire rendues invisibles. On pourrait voir dans cette volonté de contrôler les mots une forme de police du langage. Il ne s’agit pas simplement de modifier le vocabulaire administratif : les mots contribuent à définir les catégories à partir desquelles certaines personnes peuvent être reconnues ou protégées, mais aussi désignées comme un problème. Le lien entre langage et répression apparaît alors plus nettement. La peur ne vient pas seulement après les mesures prises par le pouvoir : elle devient elle-même un moyen de gouvernement. Lorsqu’une personne ne sait plus très bien ce qui peut lui être reproché, elle apprend à éviter certains sujets, certaines formulations et parfois même certains comportements. La frontière entre censure et autocensure devient ainsi particulièrement ténue. Un nouveau régime du langage C’est à partir de cette observation que Cécile Alduy élargit son propos. Ce qui se met en place aux États-Unis relève, selon elle, d’un nouveau régime du langage. Celui-ci ne vise plus seulement à convaincre : il cherche à imposer une vision du monde et à réduire l’espace de la discussion. Le langage politique perd alors une partie de sa fonction descriptive et argumentative. Il devient un instrument de pouvoir : certains mots doivent disparaître, certaines réalités ne plus être nommées et certaines interprétations s’imposer comme allant de soi. Le pouvoir agit ainsi sur le langage pour agir sur les représentations. L’intérêt du livre est de montrer concrètement le passage du discours à l’institution. Cécile Alduy ne se contente pas d’analyser les mots employés par l’extrême droite : elle observe ce qui se produit lorsque certaines conceptions du langage deviennent des pratiques administratives et produisent des effets très concrets sur les individus. La peur occupe ici une place centrale. Elle explique pourquoi le pouvoir peut obtenir des effets bien supérieurs aux interdictions qu’il prononce explicitement. Il suffit que chacun ait le sentiment qu’il peut être surveillé, dénoncé ou sanctionné pour que le champ de ce qui peut être dit se rétrécisse de lui-même. Ce que les États-Unis nous apprennent Cette expérience américaine ne peut évidemment être isolée du contexte plus large dans lequel progressent les extrêmes droites. Ce qui se joue aux États-Unis peut être observé ailleurs, notamment en Europe, où certaines transformations du vocabulaire politique présentent des traits comparables. L’enjeu n’est pas de suggérer que les situations sont identiques, mais de comprendre ce que l’expérience américaine permet de révéler. Les techniques de gouvernement, les stratégies discursives et les manières de désigner certaines populations peuvent circuler. Le cas américain donne à voir, de manière particulièrement brutale, ce qui peut se produire lorsque la transformation du langage, la répression et la peur se renforcent mutuellement. C’est pourquoi le titre du livre prend tout son sens.  D’abord ils sont venus chercher les mots  reprend la formule célèbre de Martin Niemöller, mais en la déplaçant : avant de venir chercher les personnes, le pouvoir peut commencer par faire disparaître les mots qui permettent de parler d’elles. Chez Alduy, cette progression n’a rien d’abstrait : elle se mesure à la manière dont des droits sont remis en cause, dont des populations sont inquiétées et dont la peur gagne aussi ceux qui pensaient pouvoir rester à distance de ces transformations. Le mérite de Cécile Alduy est ainsi de montrer que la bataille politique ne se déroule pas uniquement dans les parlements, les administrations ou les urnes. Elle se joue aussi dans les mots, dans les institutions qui les emploient et dans les comportements que la peur finit par produire. Lorsqu’un pouvoir décide ce qui peut encore être nommé, il ne contrôle pas seulement la langue : il intervient dans les conditions mêmes du débat démocratique.   Pour prolonger cette recension, nous avons interrogé Cécile Alduy sur la manière dont la censure des mots nourrit l'autocensure, sur ses conséquences pour les personnes directement visées par les politiques de l'administration Trump et sur les moyens de résister à cette emprise sur le langage.   Nonfiction : Votre livre débute sur le sentiment de peur et de paralysie qui vous étreint en voyant le pays où vous travaillez et habitez basculer vers ce qui ressemble à une dystopie. Tout au long de ce livre à la première personne, vous entrelacez votre histoire personnelle, votre ressenti, et les faits tangibles sur lesquels vous enquêtez. Pourquoi parler de la peur, et de vous ? Cécile Alduy : J’ai voulu partir de la peur car j’ai failli ne pas écrire ce livre, par peur des conséquences, des représailles possibles. Ce n’était pas seulement l’effroi que me causait l’effondrement de tout un monde d’aspiration démocratique et égalitaire, un monde où la science et la pensée nous aident ; c’était une peur viscérale de ne plus être à ma place, d’être expulsable et de ne pas être légitime. Et j’ai compris, en écrivant, que je m’étais mise à penser de cette manière, à avoir peur de ce que je pourrais écrire, justement parce que j’étais moi aussi sous l’emprise de cette censure généralisée des mots et des personnes. Moi aussi, j’avais peur de mal dire, de souffrir les conséquences d’un mot de trop ou d’un mot tabou : je me censurais. Le livre raconte donc aussi l’évolution de cette peur au fil de l’écriture, et montre combien cette peur est éminemment politique, car elle est intentionnellement imposée par le pouvoir pour contrôler ces sujets. Votre livre commence par une enquête à propos des listes de mots interdits que l’administration a diffusées presque immédiatement après la prise de pouvoir de Trump. Peut-être pourriez-vous expliquer, pour commencer, quelles surprises cette enquête vous a-t-elle réservées ? Je me suis lancée sur les traces de ces mots bannis ou blacklistés, de mots disparus et donc invisibles. Un défi ! Le New York Times et Pen America avaient publié des listes de  ces mots, toujours plus longues. Or, ce que j’ai découvert, c’est que ces listes n’existaient pas au départ, mais que par une sorte de prophétie auto-réalisatrice, elles se sont mises à exister au fur et à mesure que la société américaine s’est conformée à l’idéologie au pouvoir. À l’origine, dans les décrets exécutifs du 20 janvier 2025, seuls quelques mots sont interdits, dans les administrations fédérales : « diversité », « équité » et « inclusion », « justice environnementale » et « genre » ( gender ). Mais pour se conformer à ce qui, de près ou de loin, pourrait être interprété comme relevant de ces concepts, les administrations, puis les universités, les entreprises, les chercheurs, les directeurs de musée ont ratissé beaucoup plus large. J’ai ainsi pu recenser plus de 480 mots qui avaient été censurés de sites ou documents officiels par obéissance anticipatrice.  Ce que j’ai pu constater au fil de mon enquête, c’est que cette disparition massive de mots, et donc d’idées et de programmes, loin d’être un acte de censure uniquement venu d'en haut, était mise en œuvre avec ferveur par de nombreux échelons intermédiaires ou inférieurs. À tel point qu’à l’automne 2025, un fonctionnaire a pu envoyer à ses subordonnés la liste même du New York Times comme liste de mots à éviter, alors qu’il s’agissait d’une compilation réalisée par des journalistes, et nullement d’une liste officielle de l’administration centrale. Quels effets ces prescriptions ont-elles sur les universités, celles et ceux qui y travaillent et y étudient ? Que produisent ces listes ? Ces listes produisent un esprit d’autocensure. Par peur des représailles financières ou judiciaires, ou pour obtenir des fonds de recherche, toute une série d’acteurs changent, consciemment ou inconsciemment, leur manière d’écrire et de parler, en évitant des mots « dangereux », des mots tabous en quelque sorte. Ces listes étouffent la pensée critique, et d’abord la critique du contrôle de la langue qui s’opère ainsi, ainsi que de la restriction de la liberté d’expression, qui s’installe sans même que le pouvoir ait besoin d’intervenir. Vous documentez parallèlement les exactions commises contre les immigrés, mais aussi contre les femmes ou encore les personnes transgenres. Quel rôle joue le contrôle du langage dans la mise en œuvre de ces politiques répressives ? Il y a une corrélation tragique entre la liste des mots ciblés et celle des victimes réelles des politiques de l’administration actuelle. À la liste des mots à abattre correspond une liste de personnes à invisibiliser, à dénigrer et à faire disparaître du droit, du territoire ou de la vie. Ainsi interdire les mots « transgenre » ou « intersexe » au niveau fédéral empêche les personnes transgenres de renouveler leur passeport, éventuellement de voter, d’avoir accès à des droits ou des lieux de protection des victimes de violences sexuelles ou de genre. Cela peut même les empêcher de concourir dans des compétitions sportives ou de s’inscrire dans certaines universités. C’est encore pire pour les personnes immigrées et les minorités ethniques ou raciales : le délit de faciès appliqué aux mots se traduit par un délit de faciès appliqué aux personnes, dont les communautés sont harcelées et terrorisées par les descentes de l’ICE, la police de l’immigration, extrêmement violente. Le nombre de détenus dans les camps de détention a explosé, avec plus de 500 enfants de moins de 2 ans détenus, plus de 11 000 enfants au total, et une explosion également du nombre de morts en détention ou lors des rafles de l’ICE. Détruire le langage, ôter les mots « minorités », « Noirs », « Hispaniques », « racisme » c’est empêcher de raconter ces histoires, et retirer, là encore, des droits et une légitimité commune à des personnes, en leur contestant la possibilité d’une existence pleine et entière. Vous montrez que ce qui est à l’œuvre ici est un nouveau régime du langage, dans lequel la discussion est bannie et le langage ne sert qu’à affirmer un pouvoir et à mettre en œuvre une idéologie. Comment ce nouveau régime transforme-t-il notre rapport au débat public et à la vérité ? Le nouveau langage de l’extrême droite, aux États-Unis, mais aussi en Europe ou en Argentine, consiste à rayer les opposants de la carte et à tenter d’imposer, par le biais d’une véritable guerre culturelle, une seule manière de cadrer le réel et de le conceptualiser. Il s’agit ainsi de ne voir les personnes qu’en fonction de leur statut de citoyenneté et de leurs origines, plutôt qu’en tant qu’individus, travailleurs, jeunes ou femmes… C’est aussi une langue qui parle depuis un univers contrefactuel, qui invente par le discours un monde alternatif conforme aux désirs du Leader. La post-vérité, c’est surtout l’irruption d’une langue qui impose par la force un ordre du monde purement idéologique, sans assise dans la science, les faits ou une réalité tangible partagée. C’est d’une violence inouïe de vouloir imposer à tous de croire, par exemple, que « les États-Unis contrôlent complètement le détroit d’Ormuz », alors que tout le monde sait que c’est faux. Ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis est scruté par toutes les extrêmes droites dans le monde, et particulièrement en Europe, où le langage connaît parfois des dérives similaires. Lorsqu’on en prend conscience, quelle attitude conviendrait-il d’adopter, selon vous, face à ces évolutions ? Il faut être extrêmement vigilant sur toutes les tentatives de manipulation du sens des mots. Prenons « liberté d’expression », instrumentalisée par les extrêmes droites américaines et européennes pour ne désigner que la liberté de s’exprimer de leur camp, tout en réduisant les autres paroles au silence. Il faut aussi comprendre que c’est un écosystème médiatique, économique et politique qui rend possibles ces manipulations, avec les complicités conscientes ou inconscientes de membres d’autres partis, par complaisance ou par calcul. Il n’est pas anodin que le groupe RN ait récemment voulu faire disparaître les mots « sexisme » et « féminicide » du projet de loi intégrale sur les violences contre les femmes et les enfants. Effacer les mots qui permettent de dire les discriminations, les violences, les systèmes d’oppression, mais aussi les réalités vécues participe de cette tentative de contrôle de nos esprits. Il faut se désintoxiquer de cette pensée limitante.
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09.10.2026 à 09:00

Capitale animale. Les bêtes de Paris et la guerre de 1870

Le tableau Le Dépeceur de rats de Narcisse Chaillou (1870) illustre combien les Parisiens, contraints à se nourrir d’animaux inhabituels, ont été marqués par le siège de la capitale. Mais les animaux parisiens, tel le rat de la peinture, ont eux aussi été mis à rude épreuve par la guerre franco-prussienne, le siège de Paris, puis la Commune. L’Année terrible des animaux. Un regard inédit sur le Siège et la Commune de Paris 1870-1871 retrace leur histoire. Son auteur, Nicolas Baron, est spécialiste de l’histoire des animaux à l’époque contemporaine, et a déjà publié une histoire de la rage en France 1 et Vivre en renard. La traversée du siècle 2 . Empruntant son titre à Victor Hugo, L’Année terrible des animaux inverse la perspective humaine habituelle et replace les animaux au cœur des événements, tout en reconstituant la place majeure qu’occupaient les bêtes dans le quotidien de la capitale, des chevaux aux pigeons, en passant par les chiens et les éléphants. Nicolas Baron revient pour Nonfiction.fr sur les enjeux de l’histoire animale. L’ouvrage a également été recensé par Benjamin Caraco .   Nonfiction.fr : L'un des intérêts de votre livre est de replacer les animaux au cœur des événements. Pourquoi avoir choisi « l’Année terrible » ? Nicolas Baron : Certains ouvrages sur les événements de 1870-1871 avaient déjà évoqué les animaux, en résumant leur rôle à celui de victimes de la famine. L’abattage et la consommation des éléphants du jardin d’acclimatation ont marqué les esprits. Je voulais élargir le propos pour replacer les animaux dans les événements. Le XIX e siècle est une période charnière pour l’histoire des animaux en France. C’est un siècle de grands progrès dans la zootechnie, les soins vétérinaires, et durant lequel l’usage des chevaux s'accroît. Les animaux de compagnie se développent également, ainsi que les premières mobilisations pour la protection des animaux, comme la création de la SPA en 1845. Je souhaitais voir comment ces évolutions s’étaient cristallisées durant les dix mois qui sont l’objet du livre, de juillet 1870 à mai 1871 : comment la guerre franco-prussienne, le siège puis la Commune ont contribué à accélérer certaines de ces évolutions. Prenons par exemple l’hippophagie, le fait de consommer du cheval. Il s’agissait auparavant d’une pratique taboue, condamnée par l’Église catholique. Puis elle a été mise en avant par certains milieux hygiénistes, pour nourrir les catégories populaires, mais aussi de façon plus surprenante par les défenseurs des animaux. Ils y voyaient un moyen de mettre fin aux souffrances des chevaux de labeur, souvent exploités jusqu’à la mort. L’hippophagie est légalisée en 1866, mais n’est vraiment normalisée qu’avec le siège de Paris. Dans leurs témoignages, Victor Hugo ou Edmond de Goncourt font part de leur dégoût initial pour cette viande, avant de s’y habituer. Et vers 1900, on compte 300 boucheries chevalines à Paris. L'histoire des animaux est en plein essor, mais il est encore rare de les associer à des événements précis. Nous pourrions citer le modèle d'Éric Baratay(( Bêtes de tranchées, CNRS Éditions, 2013) ). Que signifie pour un animal vivre des événements comme ceux de 1870-1871 ? Les réflexions initiées par Éric Baratay  il y a une quinzaine d’années proposaient un décentrement du regard des historiens vers le point de vue animal, avec une approche au départ épistémologique. Les spécialistes réunis autour de lui ont ensuite mené des travaux s’intéressant à des animaux individuels pour en retracer la biographie. Je me suis par exemple intéressé à Néro (186?-1868), le chien de Napoléon III, dont la vie peut être connue grâce aux archives, à la presse d’époque (qui se moque parfois de l’attachement que l’empereur lui porte), et même à des factures vétérinaires. Il est cité chez Zola et a été sculpté en marbre par Carpeaux. Ce livre découle du même principe : il s’agit de s’intéresser à des événements qui représentent un moment paroxystique pour la condition animale, mais aussi pour les relations entre animaux et humains. Cela n’est possible qu’en se plaçant à hauteur de vue des différents animaux et en les replaçant dans une époque précise, plutôt que de les renvoyer à des comportements liés à leur espèce et qui seraient invariables. On sait par exemple que le comportement des chevaux change au moment des charges de cavalerie : il y a un effet d’entraînement des chevaux entre eux. Les animaux sont aussi des acteurs des événements, et l’on peut se demander s’ils en sont conscients. Certains se posaient déjà la question à l’époque. Au début de la guerre franco-prussienne, vous avez par exemple Théophile Gautier qui réfléchit au point de vue canin : « Il n’est pas impossible à un observateur de se rendre compte des impressions et des jugements des bêtes. Il est douteux que les chiens, par exemple, aient su notre investissement par les Prussiens. Ils ne connaissent ni le roi Guillaume, ni M. de Bismarck, ni M. de Moltke, mais ils se rendirent très bien compte, et cela depuis les premiers jours, de la situation anormale de Paris. Le mouvement inaccoutumé de la population, le changement presque général du costume civil en costume militaire, les exercices des mobiles et des gardes nationaux sur les places, les sonneries du clairon, les batteries du tambour les inquiétaient, les étonnaient et leur donnaient à réfléchir. »((Théophile Gautier, Tableaux de siège , 1871)). À partir de quelles sources est-il possible de reconstituer le vécu animal pour le XIX e siècle ? Quels peuvent être les apports et les limites des travaux éthologiques ? Globalement, les mêmes sources que pour l’histoire des humains, à savoir des sources textuelles et des sources iconographiques. Il faut aussi recourir à des sources plus spécialisées sur les animaux, qui exigent de l’historien un temps d’adaptation, car elles sont arides et utilisent de nombreux termes techniques. Je pense à des manuels de dressage, aux écrits de zootechniciens ou aux rapports des vétérinaires. Au-delà de la recherche documentaire, l’histoire animale est surtout une question de regard. Ce qui importe sont les questions que l’on pose aux documents, en cherchant à en évacuer les préoccupations humaines. Il faut bien sûr s’intéresser à la façon dont les humains perçoivent les animaux, à leurs représentations, mais pour déceler le point de vue animal, il faut souvent lire entre les lignes et inverser la perspective. Il faut ensuite croiser ces sources avec l’éthologie, dont les progrès récents sont nombreux et lui ont permis d’aller au-delà de conceptions fixistes, qui considèrent le comportement des espèces comme immuable, et de conceptions behavioristes qui insistent sur le conditionnement des animaux, selon une vision mécaniste. La plupart des éthologues acceptent désormais l’idée que les animaux peuvent avoir une conscience, une culture et une sentience, c’est-à-dire une capacité à ressentir des émotions et des sensations, dont la souffrance. Alors qu’elles se sont longtemps ignorées, l’histoire et l’éthologie doivent dialoguer, et cela doit se faire dans les deux sens. Les historiens ont besoin des éthologues pour décrypter le comportement des animaux. À l’inverse, les éthologues peuvent apprendre des historiens que le comportement présent d’une espèce ne présage pas de son comportement passé. Les renards qui gagnent les villes de nos jours, par exemple Londres, ne sont pas les mêmes que les renards touchés par la rage dans les années 1960, sur le plan biologique et du comportement. Un problème méthodologique important pour l’historien est cependant que la plupart des recherches éthologiques sont récentes. Il faut donc partir de travaux sur des animaux proches de nous pour essayer de comprendre le comportement d’animaux du passé. C’est un paradoxe, mais les sources d’époque sont rarement aussi attentives au comportement des animaux de leur temps. Vous insistez beaucoup sur la souffrance des animaux. En quoi ceux-ci ont-ils, dans leur diversité, été victimes de la guerre ? Il est possible de distinguer cinq grandes façons pour les différentes espèces animales d’être victimes de la guerre en 1870-1871, qui se recoupent très souvent. La première est liée à la rupture provoquée par la guerre, par rapport au cadre de vie habituel. Cela concerne par exemple les chevaux réquisitionnés à l’été 1871, qui quittent leur ferme ou les étables de la Compagnie générale des omnibus de Paris, relativement confortables, pour une situation de guerre, avec le bruit et les sensations nouvelles que cela implique, mais aussi des humains qu’ils ne connaissent pas. Ils peuvent ensuite être maltraités par ceux chargés de s’en occuper, qui témoignent souvent d’une grande indifférence à leur égard. Cela peut être des coups pour les faire avancer, ou bien un manque plus général d’égards ; par exemple, ne pas dételer les chevaux. Les animaux peuvent troisièmement être blessés soit au combat, soit par des bombardements prussiens lors du siège de Paris. Il est cependant difficile d’estimer le nombre d’animaux ayant trouvé la mort durant la guerre. Ils peuvent aussi être malades. En 1871 se déclenche par exemple une épizootie de peste bovine – comparable à la morve pour les chevaux durant la Première Guerre mondiale. Ils souffrent enfin de la faim lors du siège, à l’image des humains. La nourriture manque dès l’été 1870, du fait de la canicule, et la situation s’aggrave avec le siège. Les singes et les oiseaux exotiques du jardin d’acclimatation sont les premiers à mourir. Pour satisfaire la faim des humains, la capitale se vide aussi de ses animaux. En deux mois de siège, les Parisiens ont consommé les 300 000 têtes de bétail qui avaient été approvisionnées, puis les deux tiers des chevaux – le reste étant réservé à l’armée. Puis leur faim se porte sur tous les animaux, avec un élargissement de ce qui est considéré comme mangeable, les rats , les chiens, les lapins de gouttière (c’est-à-dire les chats), les chauves-souris, jusqu’aux éléphants du zoo. Ces animaux étaient déjà en train de mourir de faim, et leur mort est aussi considérée comme un moyen d’abréger leurs souffrances. En janvier 1871, il ne reste presque plus d’animaux consommables dans la capitale. L'animal le plus étudié dans votre ouvrage est le pigeon. Cela pourrait surprendre, même si cette espèce est aujourd'hui indissociable de l'identité parisienne. En quoi les pigeons sont-ils des acteurs majeurs de ces événements ? Les pigeons sont des animaux nouveaux pour Paris au XIX e siècle. Leur installation en ville est récente, documentée par les ornithologues. D’abord les pigeons ramiers, qui viennent des campagnes et s’installent dans les jardins publics, puis les pigeons bisets, qui s’échappent d’élevages. Les pigeons parisiens que nous connaissons en sont les descendants. Mais contrairement à aujourd’hui, les Parisiens sont heureux de voir ces animaux, dont l’image est positive. Pendant la guerre et surtout le siège, les pigeons voyageurs sont l'un des moyens privilégiés pour communiquer. Cela exige une logistique complexe, car il faut des pigeons qui puissent entrer et sortir. À l’automne 1870, 363 pigeons sont évacués par des montgolfières, notamment pour assurer le lien entre la capitale et le gouvernement provisoire à Tours. Le pigeon est capable de faire ce trajet en deux ou trois heures. Ils sont capables de regagner leur nid en s’orientant grâce au champ magnétique, à leur vue et à leur odorat. Plusieurs pigeons sont souvent porteurs du même message, au cas où l’un d’entre eux viendrait à être capturé, par exemple par des rapaces utilisés par les Prussiens. Ce rôle essentiel a valu aux pigeons une grande reconnaissance de la part des Parisiens, qui ont voulu leur rendre hommage, avec par exemple le projet d’intégrer l’oiseau au blason de la ville. Mais cette reconnaissance s’est rapidement estompée. Dans votre conclusion, vous évoquez l'hypothèse d'une rupture dans les relations anthropo-zoologiques en 1870-1871. Dans quelle mesure peut-on l'affirmer ? Qu'est-ce qui a changé depuis cette époque dans le rapport de nos villes aux animaux ? Nous pouvons effectivement nous demander si ce moment constitue une bascule. Je vois deux transformations importantes directement dues à la guerre, que nous avons déjà évoquées : le développement de l’hippophagie, qui était avant difficilement concevable, et qui l’est depuis redevenue pour la plupart d’entre nous. Et l’usage des pigeons voyageurs, qui a depuis disparu, même si la France est le dernier pays d’Europe à entretenir un pigeonnier militaire. D’autre part, les événements n’interrompent pas certaines évolutions. Les animaux de compagnie apparaissent par exemple à la fin du XVIII e siècle dans les catégories favorisées, avec la mode des singes ou des oiseaux par exemple. Le chat et le chien s’imposent dans ces mêmes classes sociales au siècle suivant. Cependant, le choc moral lié à la consommation de ces deux espèces durant le siège ne change pas leur rapport avec les humains, même si ce sont surtout les animaux de rue qui sont consommés. La consommation des animaux inhabituels est restée exceptionnelle, sauf dans le cas du cheval. Étudier les animaux dans la capitale à cette époque nous permet aussi de comprendre à quel point le rapport des villes aux animaux a changé. Les animaux sont alors omniprésents. On compte 70 000 chevaux à Paris en 1870. On les voit, on les entend, on les sent. L’évacuation du crottin de cheval est une activité économique à part entière, et il faut des maréchaux-ferrants ou des vétérinaires. La ville est conçue pour les animaux, des portes cochères aux quais de Seine, qui servent d’abreuvoirs aux chevaux. Il y a aussi les chiens errants, qui se comptent alors par milliers mais ont disparu de nos jours. À l’inverse, le nombre de pigeons a augmenté, tandis que le nombre de rats, contrairement à ce que l’on pense souvent, est sans doute resté stable. On pourrait donc parler d’un appauvrissement des villes sur le plan animal depuis cent cinquante ans. Beaucoup moins d’espèces y vivent, et de nombreux statuts animaliers ont disparu : il n’y a presque plus en ville d’animaux d’élevage, d’animaux qui travaillent ou des bêtes errantes… Même si, depuis quelques années, de nouvelles espèces liminaires ont pu faire leur apparition et sont souvent bien accueillies par les urbains. Notes : 1 - Enragés ! : Une histoire animale (France, fin XVIII e -fin XX e siècle , Presses universitaires de Valenciennes, 2023 2 - Actes Sud, 2023 3 - Bêtes de tranchées, CNRS Éditions, 2013) ). Que signifie pour un animal vivre des événements comme ceux de 1870-1871 ? Les réflexions initiées par Éric Baratay  il y a une quinzaine d’années proposaient un décentrement du regard des historiens vers le point de vue animal, avec une approche au départ épistémologique. Les spécialistes réunis autour de lui ont ensuite mené des travaux s’intéressant à des animaux individuels pour en retracer la biographie. Je me suis par exemple intéressé à Néro (186?-1868), le chien de Napoléon III, dont la vie peut être connue grâce aux archives, à la presse d’époque (qui se moque parfois de l’attachement que l’empereur lui porte), et même à des factures vétérinaires. Il est cité chez Zola et a été sculpté en marbre par Carpeaux. Ce livre découle du même principe : il s’agit de s’intéresser à des événements qui représentent un moment paroxystique pour la condition animale, mais aussi pour les relations entre animaux et humains. Cela n’est possible qu’en se plaçant à hauteur de vue des différents animaux et en les replaçant dans une époque précise, plutôt que de les renvoyer à des comportements liés à leur espèce et qui seraient invariables. On sait par exemple que le comportement des chevaux change au moment des charges de cavalerie : il y a un effet d’entraînement des chevaux entre eux. Les animaux sont aussi des acteurs des événements, et l’on peut se demander s’ils en sont conscients. Certains se posaient déjà la question à l’époque. Au début de la guerre franco-prussienne, vous avez par exemple Théophile Gautier qui réfléchit au point de vue canin : « Il n’est pas impossible à un observateur de se rendre compte des impressions et des jugements des bêtes. Il est douteux que les chiens, par exemple, aient su notre investissement par les Prussiens. Ils ne connaissent ni le roi Guillaume, ni M. de Bismarck, ni M. de Moltke, mais ils se rendirent très bien compte, et cela depuis les premiers jours, de la situation anormale de Paris. Le mouvement inaccoutumé de la population, le changement presque général du costume civil en costume militaire, les exercices des mobiles et des gardes nationaux sur les places, les sonneries du clairon, les batteries du tambour les inquiétaient, les étonnaient et leur donnaient à réfléchir. » Théophile Gautier, Tableaux de siège , 1871
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08.10.2026 à 10:00

Le commerce international à l’épreuve des rivalités géopolitiques

Alors que les tensions commerciales et les rivalités géopolitiques bouleversent les règles des échanges mondiaux, le commerce international est redevenu un objet éminemment politique. Dans Le commerce international , paru dans la collection « Repères » de La Découverte, l’économiste Sébastien Jean revient sur les mécanismes, les effets et les enjeux de ces échanges, ainsi que sur les transformations de l’ordre commercial mondial. Nous l’avons interrogé sur la politique commerciale de Donald Trump, le rôle de la Chine et cette nouvelle situation qu’il qualifie d’« interdépendance hostile ». Nonfiction : Donald Trump établit un lien entre déficit commercial, désindustrialisation et endettement des États-Unis vis-à-vis du reste du monde. Que cherche-t-il précisément à corriger à travers sa politique commerciale, et dans quelle mesure ce diagnostic est-il fondé ? Sébastien Jean : C’est paradoxal, mais la politique commerciale de Donald Trump contribue à renouveler profondément le regard que les économistes portent sur le commerce international. Elle souligne à quel point il s’agit d’un objet politique, du fait de ses impacts parfois très différenciés entre régions et entre métiers : dans certaines localités, le sentiment dominant peut être de ne subir que les coûts d'une ouverture qui est pourtant présentée comme globalement bénéfique, cela crée un fort ressentiment. Elle rappelle, aussi, que les droits de douane ont un impact direct et majeur sur les flux commerciaux : la Chine comptait pour presque 22 % des importations américaines en 2017, aujourd’hui cette proportion est inférieure à 8 %. Et pourtant, tout ou presque est erroné dans les conceptions de Trump. Il dit vouloir réduire le déficit commercial, mais son action montre bien ce que les économistes disent depuis le début : les droits de douane ne suffisent pas à y parvenir. Quand, en outre, on prétend attirer des flux croissants d’investissements étrangers sur le sol américain, on est en pleine contradiction : le déficit commercial représente le plus gros du déficit courant, qui est le reflet de l’épargne nette de la Nation ; le réduire suppose de s’appuyer davantage sur l’épargne nationale pour financer ses investissements, plutôt que sur l’épargne étrangère. Les droits de douane peuvent-ils effectivement réduire le déficit commercial et favoriser la réindustrialisation des États-Unis, ou produisent-ils surtout un déplacement des flux et une hausse des coûts pour l’économie américaine ? Il n’est plus nécessaire de croire les économistes sur parole, les statistiques ont déjà rendu leur verdict : en proportion du PIB, le déficit commercial américain en 2025 (3,0 %) était supérieur à celui de 2017 (2,8 %), l’année précédant sa première guerre commerciale. L’augmentation unilatérale de la protection américaine n’a pas rééquilibré son commerce extérieur. Elle n’a pas non plus réindustrialisé les États-Unis, dont l’emploi manufacturier est à peu près au même niveau aujourd’hui que début 2018. Elle permet certes de collecter des recettes douanières importantes, qui auraient sans doute représenté entre 100 et 300 milliards de dollars par an si les droits imposés en 2025 n’avaient pas été jugés inconstitutionnels par la Cour suprême. C’est à la fois beaucoup dans l’absolu et relativement peu à l’échelle des dépenses publiques américaines, qui sont de l’ordre de 7 000 milliards de dollars. Mais surtout, ce ne sont pas les étrangers qui les paient, ce sont des taxes prélevées par le gouvernement américain sur les consommateurs et entreprises américaines. En dépit du brouillard lié à l’incertitude constante qui entoure cette politique, le protectionnisme de Trump a aussi été la plus forte augmentation d’impôts aux États-Unis depuis des décennies ! Dans quelle mesure les déséquilibres du modèle chinois – excédents commerciaux, soutien à l’industrie, surcapacités – contribuent-ils à expliquer le tournant de la politique commerciale américaine ? La Chine porte une lourde part de responsabilité dans les désordres commerciaux actuels, parce que son modèle économique est profondément déséquilibrant à l’échelle internationale. Son système économique étroitement coordonné donne la priorité à certains secteurs, qui bénéficient de multiples formes de soutien, notamment de subventions explicites ou implicites. Cela fait de ses partenaires les variables d’ajustement de ces choix, parce que leurs entreprises subissent dans ces secteurs une concurrence fortement subventionnée, face à laquelle leurs entreprises ne peuvent pas lutter à armes égales. Le déséquilibre est même plus général, dans la mesure où le pouvoir chinois continue à suivre un modèle de développement par les exportations : en donnant la priorité à la production sur la consommation et à l’industrie sur les services, il favorise délibérément un fort excédent de son commerce de produits manufacturés (plus de 2 000 milliards de dollars en 2025). Cela lui procure des gains significatifs en termes technologiques et géopolitiques, même si c’est au prix d’un moindre pouvoir d’achat des ménages ; mais ses partenaires en paient un coût qui devient insupportable aujourd’hui, sous la forme d’une menace pour leur propre industrie. Comment expliquer que les États-Unis, qui ont joué un rôle central dans la construction du système commercial multilatéral, soient aujourd’hui à l’avant-garde de sa remise en cause ? Il faut remettre le système commercial multilatéral en perspective historique pour comprendre cette évolution. Il a été conçu dans un contexte politique structuré par les États-Unis, dans lequel les démocraties occidentales à économie de marché restaient largement dominantes économiquement. Son élargissement à la fin de la Guerre froide a pu paraître naturel et absorbable, malgré les spécificités de certains entrants, en particulier la Chine. Beaucoup ont alors considéré qu’ils convergeraient vers le système économique, voire politique, occidental. Non seulement cela n’a pas été le cas, mais la Chine est devenue la grande superpuissance industrielle et commerciale, en accentuant les spécificités de son modèle économique et politique.  Vous parlez d’une « interdépendance hostile ». Comment l’interdépendance économique est-elle devenue une source de vulnérabilité dans un contexte de rivalités géopolitiques, quelles transformations du commerce mondial cette situation annonce-t-elle ? Dans cet ouvrage, j’essaie justement de dérouler comme un fil rouge la nécessaire prise en compte de la dimension politique du commerce international. Pour l’essentiel, l’analyse économique s’est développée sans prendre en compte cette dimension, mais elle s’impose aujourd’hui. Par les politiques de Trump mentionnées plus haut, mais aussi beaucoup plus largement, par les réalités d’un monde dont les interdépendances économiques et financières restent très étroites, alors même que la stabilité politique qui a sous-tendu leur développement a disparu. Le résultat est ce que j’appelle une situation d’interdépendance hostile, et elle est sans précédent à ce niveau d’intensité. C’est une nouvelle ère qui s’ouvre, dont les règles et mécanismes restent largement à découvrir.
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