Riche en événements, l’année 1989, marquée en France par le bicentenaire de la Révolution, voit le monde bouleversé : Tiananmen, chute du mur de Berlin, révolution roumaine redistribuent les cartes de la géopolitique mondiale et laissent les contemporains incrédules. A travers les archives diplomatiques, politiques et médiatiques, entre France et RFA, Hélène Miard-Delacroix propose une étude par le prisme des émotions vécues, partagées et exprimées. L’historienne, professeure à Sorbonne Université et spécialiste des relations franco-allemandes propose un éclairage original de cette année et érige l’émotion en objet d’histoire.
Nonfiction : Votre ouvrage se centre sur les émotions ressenties tout au long de l’année 1989, entre joie, peur et indignation. Quelles sources sont mobilisables pour dire l’émotion ? Comment les émotions qui « passent pour être insaisissables » peuvent-elles être érigées en objet d’histoire ?
Hélène Miard-Delacroix : Il y a de la réticence chez les historiens à étudier les émotions du passé. Elles seraient peu pertinentes parce qu’elles échapperaient à toute rationalité et ne laisseraient pas de traces. C’est un tort, car les archives écrites et audiovisuelles regorgent d’émotions, depuis les télégrammes diplomatiques jusqu’aux discours de parlementaires, des comptes-rendus de négociations internationales aux communiqués d’associations humanitaires, de la presse écrite aux journaux télévisés. La condition pour prendre ces traces au sérieux et circonscrire des phénomènes fugaces et en apparence insaisissables est de mettre en place un dispositif de recherche rigoureux : d’abord identifier les formulations explicites d’émotion (comme : je suis indigné, je suis en colère, j’ai peur) mais aussi les chaines de mots ou d’images exprimant des affects relatifs à un objet.
S’armer aussi des outils des linguistes ou des spécialistes de l’image et de la communication permet d’établir des critères stables pour l’identification et l’analyse de ces « marqueurs » d’émotion (mots, champs sémantiques, formules, structures archétypiques, montage). L’intérêt de cette approche est d’intégrer dans l’analyse des éléments incontestablement présents dans les expériences des contemporains du passé. Tant qu’on ne prendra pas en compte les émotions comme facteurs non périphériques de l’action humaine, écrivait l’historien Lucien Febvre il y a bientôt un siècle, en 1941, « il n’y aura pas d’histoire possible ».
Le livre est construit en trois parties, chacune articulée en trois actes, à la manière d’une pièce de théâtre : en quoi l’année 1989, « expérience particulière du temps » revêt-elle un caractère éminemment dramatique ? En quoi le contexte du bicentenaire, où l’on rejoue la Révolution de 1789 en France, amplifie-t-il l’émotionnalité de cette année ?
En 1989 on assiste, dans de nombreux endroits du monde et pas seulement en Europe centrale et orientale, à des changements politiques radicaux, rapides et inattendus. La succession rapprochée de ces renversements de régime, tentés ou réussis, est bouleversante au sens propre et figuré, donnant aux contemporains l’impression de vivre une accélération de l’histoire. Chacun de ces épisodes suit une dynamique éminemment dramatique rappelant les règles du théâtre. Dans un lieu circonscrit s’installe le face à face de forces antagonistes – forces de progrès contre forces de conservation – la tension monte et l’issue du conflit est incertaine entre le basculement vers la liberté et la reprise en main dans un massacre.
En 1989, les spectateurs extérieurs, ici français et ouest-allemands, prennent parti pour les forces de progrès qui sont avant tout des jeunes : étudiants en Chine, familles fuyant le régime de la RDA ou bravant la police politique, minorités indignées par la politique répressive du dictateur roumain Ceausescu. L’empathie est spontanée pour d’autres humains qui souffrent et subissent l’arbitraire d’une violence d’Etat. Mais elle a été amplifiée par le fait que les aspirations de ces manifestants lointains étaient les libertés individuelles et publiques, les idéaux des Lumières qui étaient exaltés, au même moment, dans la commémoration du bicentenaire de la Révolution française. Dans l’incertitude sur ce qui allait se passer, l’indignation face aux régimes liberticides et la joie au spectacle de la victoire de la liberté ont renforcé chez les Français, les Européens de l’Ouest et les populations en Occident, la conviction d’être du bon côté de l’Histoire.
Votre travail s’articule entre France et Allemagne : y a-t-il des manières propres de s’émouvoir de part et d’autre du Rhin ? Les contemporains des deux pays ont-ils perçu de la même manière les changements en cours ?
Prendre deux pays pour objet enrichit considérablement l’analyse car cela permet de mieux cerner la portée générale des constats, d’identifier des voies singulières et de relativiser des spécificités nationales supposées. Ce travail a mis en évidence, pas seulement pour la RDA mais pour chacun des épisodes lointains, une plus grande émotionalité du côté allemand. Une surprise en soi, tant c’est contraire aux attentes. Toutefois, le recours à l’émotion comme ressource de la négociation internationale a aussi dépendu de la personnalité et du style des dirigeants. Quant aux similitudes et différences de perception des changements en cours dans les deux espaces publics, le résultat est clair : l’appréhension a été quasiment identique (le mot appréhension combine émotion et compréhension) mais la mise en sens a différé en fonction des expériences historiques et des représentations nationales formant un socle de référence. Autrement dit : décideurs et opinions ont articulé leurs émotions de la même façon en France et en Allemagne en ce que les événements renvoyaient à un système de valeurs humaniste partagé, fondé sur le respect de la personne humaine et le rejet de la violence. Mais le vocabulaire et les images exprimant des émotions se sont appuyés sur des références propres à la situation stratégique ou à l’histoire nationale du pays : par exemple la menace communiste côté ouest-allemand, la revendication d’une exemplarité révolutionnaire côté français.
Dans ce cadre, comment la dimension émotionnelle, qui appartient au registre du ressenti, et donc de l’irrationnel, peut-elle être rationalisée pour devenir une clé de compréhension des événements ?
Il faut distinguer deux niveaux de rationalisation des événements. Le premier relève de mon objet, c’est celui des acteurs eux-mêmes qui, partant d’une réaction immédiate (par exemple de peur, d’indignation, de joie ou de compassion) cherchent à mettre en sens les événements. L’identification automatique des rôles (par exemple persécuteurs et victimes) dans la situation observée à distance a précédé et déterminé leur interprétation et fondé le jugement. Dans la plupart des cas, la succession de ces deux étapes est aisément identifiable. Le glissement de l’émotion vers le discours rationalisant se fait toujours. Aussi la séparation stricte entre irrationnel et rationnel mérite-t-elle d’être interrogée ! Le deuxième niveau de rationalisation appartient à la recherche : face aux traces d’émotion identifiées, la tâche consiste à reconstituer leur apparition à partir du contexte et de la situation de communication, à décomposer leurs forme et dynamique, à les confronter aux séries observées, puis à déconstruire ce processus de mise en sens par les acteurs par rapport au système de valeurs, ébranlé ou conforté, auquel il renvoie.
Votre travail rencontre des acteurs très variés : diplomates, hommes politiques, médias (presse et tv), jusqu’aux simples spectateurs. Comment s’articule la circulation émotionnelle entre tous ces acteurs ?
Elle s’articule dans un espace public polyphonique où circulent rapidement les expressions d’affect et les discours émotionnels des différents acteurs y participant. Certes les informations teintées ou porteuses d’émotion laissées par les diplomates à l’étranger ne sont a priori saisies que par les exécutifs en France ou en Allemagne, mais elles sont reprises et développées par les dirigeants, en public et dans les médias qui sont à leur tour pourvoyeurs d’informations que consomment et échangent tous les autres, les parlementaires, les responsables d’associations, les simples citoyens et citoyennes… et les autres journalistes. Les voix sont toutefois différentes selon la fonction et la position occupées par les producteurs de discours émotionnels ; on voit se dessiner des caractéristiques transversales, entre métiers, compatriotes, Européens ou Occidentaux. La circulation tient aussi au fait que ces voix se prennent en considération réciproquement : par exemple, les élus sont attentifs aux courriers alarmés de leurs administrés, le gouvernement réagit à l’effet d’un reportage aux informations télévisées, telle association humanitaire utilise différents canaux pour mobiliser en misant sur ce qu’on appelle « la souffrance à distance ».
Vous écrivez qu’il faut d’abord réagir pour agir. On passe alors d’émotions individuelles qui, reprises notamment par les médias, se muent en émotions collectives. En quoi l’émotion collective est-elle un acteur central du jeu géopolitique, essentielle dans les rapports de force ?
Une émotion collective devient agissante par le bruit qu’elle fait dans l’espace public et parce qu’elle relie ceux qui la partagent dans ce que l’historienne médiéviste Barbara Rosenwein a appelé une communauté émotionnelle. L’émotion collective devient une force dans le jeu géopolitique de trois façons. Par la pression intérieure, elle devient un mobile justifiant une action des politiques sur la scène internationale. Dans le rapport de forces d’une négociation diplomatique ensuite, elle est un argument de poids, une ressource, en particulier pour les démocraties libérales ouvertement attentives à l’opinion. Enfin celle-ci devient elle-même un acteur international en raison de la circulation transnationale des supports et des discours émotionnels. Ainsi, en 1989 et plus encore aujourd’hui, l’espace public n’est-il pas uniquement français ou allemand, mais il est devenu global.
« L’année 1989 va nous faire suivre quatre émotions majeures », à travers trois espaces. La première partie revient sur Tiananmen, où après la joie, c’est l’attente puis la stupeur. La deuxième partie s’intéresse à l’été et l’automne 1989 en RDA où se succèdent attente et joie et enfin, le troisième temps est consacré à la chute de Ceausescu en Roumanie où l’indignation fait place au soulagement. En quoi les émotions ressenties sont à la fois communes et dans le même temps différentes en fonction des espaces géographiques dans lesquels les événements se déroulent ? En quoi la distance transforme-t-elle l’émotion ?
Dans ces différents épisodes on voit se répéter le même modèle, les mêmes mécanismes d’apparition, d’expression et de circulation de l’indignation, de la peur ou de la joie. Ce sont des émotions fondamentales du genre humain vivant en société et si elles prennent forme dans des langues différentes, elles reproduisent toujours la même dynamique. Elles s’articulent aussi autour de figures et de constellations archétypiques qui réduisent la complexité et facilitent la mise en sens par les spectateurs. Les archétypes facilitent la reconnaissance des situations et simplifient la rationalisation. Cela dit, j’ai pu constater des différences selon le degré d’étrangeté des espaces géographiques concernés par les bouleversements. Plus ils sont lointains et méconnus, plus les stéréotypes dominent, plus les schémas d’appréhension sont simplifiés et surtout plus les spectateurs s’émeuvent en projetant leurs propres références et inquiétudes sur la situation lointaine. Au spectacle des joies et des malheurs vécus par autrui ne s’exprime pas que l’humanité partagée : les émotions et l’interprétation du réel servent d’abord à s’interroger sur ce qui va nous arriver à nous. La joie communicative des Allemands très proches et fêtant la chute du Mur a été partagée par une majorité de Français, mais s’y est immédiatement associée la pensée inquiète d’une possible réunification dont on pourrait avoir à subir les conséquences.
Finalement, à travers ces expériences émotionnelles vécues collectivement, en quoi « parler des autres fait aussi parler de soi » ?
J’emploie cette expression au moment où j’analyse comment, en décembre 1989, le tabloïd allemand Bild rend compte des méfaits du dictateur roumain Ceausescu. Et je me demande si le meurtre de masse d’un tyran roumain rendrait moins répudiables les Allemands criminels du passé, voire les rendraient meilleurs que d’autres dans le présent, tant est mis en avant le contraste entre la révolution pacifique allemande et les montagnes de cadavres des victimes du « boucher » des Carpates. L’articulation entre l’indignation contre le barbare et la joie teintée de fierté pour soi est trop évidente pour être contingente. Elle participe d’un processus de réassurance et nous renseigne plus encore sur les spectateurs des bouleversements qui sont « affectés » que sur les événements proches ou lointains auxquels ils réagissent.
Dans cette nouvelle production de Eugène Onéguine de Piotr Ilitch Tchaïkovski, donnée au Palais Garnier jusqu’au 27 février, la rencontre entre la musique intemporelle du compositeur russe et une mise en scène profondément humaine installe une expérience théâtrale et musicale d’une rare intensité.
Sous la direction scénique inspirée de Ralph Fiennes, qui signe ici son premier grand opéra, la tragédie intime de Onéguine se révèle d’une profondeur expressive sans concession. La scénographie, élégante et attentive à la vraisemblance historique, sert d’écrin à un drame intérieur subtilement tissé, où les émotions se lisent autant dans les silences que dans les élans lyriques : les éléments scénographiques, sobres mais évocateurs, servent de toile vivante aux passions qui se jouent, tandis que les costumes, à la fois élégants et profondément ancrés dans l’esthétique du XIXᵉ siècle russe, enrichissent l’atmosphère sans jamais distraire de l’essence dramatique.
Le plateau vocal est exceptionnel. Ruzan Mantashyan incarne une Tatiana à la fois fragile et résolue, offrant une incarnation vocale d’une maturité bouleversante. Bogdan Volko en Lensky émeut par la pureté et la sincérité de son chant, notamment dans son aria tragique du duel. Boris Pinkhasovich compose un Onéguine d’une complexité troublante, mêlant noblesse froide et regret tardif de manière magistrale.
La direction musicale, confiée à Semyon Bychkov, enveloppe l’ensemble d’un flux orchestral somptueux, révélant toutes les délicates couleurs de la partition de Tchaïkovski et créant une tension émotionnelle parfaitement intégrée au drame vocal.
Le spectacle séduit par sa capacité à conjuguer l’exigence dramatique d’un grand théâtre lyrique avec une articulation claire des sentiments humains : amour, fierté, regret et mélancolie prennent corps dans une forme pleinement accomplie. Cette production se présente comme un moment de théâtre musical rare, mêlant puissance vocale et profondeur psychologique, rappelant à quel point Onéguine demeure l’un des sommets du répertoire romantique.
La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie…
Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals et des grandes entreprises qui bordent l’estuaire de la Loire.
Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue Sylvie, leader management documentation manufacturing , et Kévin opérateur, tous les deux dans l’éolien, qui, comme la construction navale, est l’objet d’un labeur industriel lourd avant de sortir des ateliers et de se tourner vers le large.
L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .
Les éoliennes à Saint-Nazaire, ville à la mer, ville ouvrière ( Sylvie, Leader management documentation manufacturing. )
[…] Le 6 avril 2020, en plein confinement, la fabrication des quatre-vingt nacelles des éoliennes du Parc du Banc de Guérande a commencé dans l’usine de Montoir, au pied du Pont de Saint-Nazaire. Lorsque l’on franchit la Loire dans le sens Saint-Brévin-Saint-Nazaire, on aperçoit très bien, sur la droite, rangées près des bâtiments de l’usine G.E., une quarantaine de ces nacelles de quatre cents tonnes qui porteront les pales et qui contiennent les générateurs ainsi que tous les instruments permettant à chaque éolienne de fonctionner de manière automatique. Le site étant trop petit, les quarante premières nacelles, terminées en octobre 2021, ont été transportées jusqu’au hub logistique du port autonome de Saint-Nazaire, à côté des tronçons des tours au sommet desquelles elles seront installées. Ces tronçons sont arrivés de Séville par cargo de même que les pales qui sont entreposées à proximité. Or, aucune de ces quarante nacelles n’aurait pu quitter le périmètre de l’usine si chacun de leurs dix-mille composants et quatre-mille références n’avaient été certifié grâce au dossier dont j’ai la responsabilité.
[ Une nacelle et des tronçons de mâts. Photographie personnelle .]
Le matin ou le soir, lorsque j’ouvre la fenêtre de mon appartement, j’entends le ressac quand il y a de la houle. Je sens le vent. Et si je vais jusqu’à la plage de Sainte-Marguerite, toute proche de chez moi, j’aperçois à l’horizon les quarante pieux qui ont déjà été implantés en mer et qui recevront les machines. Même si je suis à 100% en télétravail, j’éprouve le besoin de me rendre régulièrement sur le port, pour voir où en est le chantier d’assemblage des tours. J’aime partir de l’ancien quartier de Saint-Nazaire, qu’on appelle le « Petit Maroc ». Je longe la base sous-marine. Quand l’accès aux bassins est ouvert, je fais un petit crochet vers les quais à partir du carrefour de Méan, pour regarder les bateaux qui déchargent. Puis, à l’angle du terre-plein de Penhoët, j’entre dans le périmètre où sont intriquées usines et activités portuaires. Je passe entre les grands hangars des Chantiers de l’Atlantique dont le silence est trompeur : derrière les interminables parois de tôle, des milliers d’ouvriers s’activent ; puis les ateliers de l’usine MAN qui fabrique d’énormes moteurs diesel destinés aux bateaux et aux centrales électriques… Sur le côté, amarré au quai de Penhoët, se dresse la masse impressionnante d’un paquebot de plus de trois cents mètres, le Celebrity Beyond, qui en est au stade des finitions. Après avoir dépassé les bâtiments de logistique des chantiers navals, j’arrive à la forme Joubert, une gigantesque écluse où, il y a quelques semaines encore, le Beyond se trouvait en cale sèche. À la nuit tombante, on apercevait alors les lumières qui s’allumaient aux différents étages du navire. C’était magnifique.
Tout près de la forme, quatre mâts d’éoliennes ont déjà été montés : chacun élève à 84 mètres au-dessus des quais ses trois tronçons emboités. Ils seront transportés sur le site du Banc de Guérande à partir du printemps. À côté, se trouvent les quarante nacelles alignées sur le hub comme à la parade. Je pousse jusqu’au bord de la Loire. Avec un peu de chance, je pourrai voir un cargo ou un méthanier s’avancer vers le pont et passer sous l’arc du tablier dont les pylônes rayés de rouge et de blanc se détachent sur le ciel. J’adore voir les bateaux partir. Quand j’ai habité à St Marc, à côté de la plage de Monsieur Hulot, je m’asseyais sur un banc et je regardais le ballet des navires qui arrivaient du large droit sur moi avant de prendre le virage du chenal, juste devant la plage. Et quand je venais en vacances chez mes ex-beaux-parents, j’adorais marcher dans la grande avenue qui traverse la ville. Arrivée à la mairie, il me suffisait de marcher cent mètres pour arriver sur le front de mer… Devant moi s’ouvrait l’estuaire. À l’ouest, c’était la côte vers le grand large, à l’est, le port et les chantiers navals.
[…] À l’heure actuelle, étant donné que j’ai terminé les dossiers des nacelles, je suis en mission sur les tours et leur assemblage. Je participe donc à l’élaboration du certificat de conformité de ces éléments qui, non seulement sont destinés à porter les nacelles mais contiennent les systèmes électriques qui relieront ces dernières à la sous-station installée au centre du parc éolien. De là, le courant produit sera acheminé jusqu’au poste à haute tension de Prinquiau, près de Saint-Nazaire, par un câble qui arrive sur la plage de la Courance, puis qui est enfoui sur près de trente kilomètres à travers la campagne. À l’autre bout de la presqu’île de Guérande, le port de pêche de la Turballe hébergera la base de maintenance à partir de laquelle une centaine de salariés veillera sur le parc éolien.
[ Un navire de maintenance du parc éolien de Saint-Nazaire dans le port de La Turballe. CC Wikimedia .]
Trois navires spéciaux permettront d’aborder les machines pour les inspecter ou pour intervenir sur des avaries. Quand on sait que l’usine de Montoir continuera à fabriquer des nacelles et que le hub logistique est appelé à recevoir des éléments pour de futurs parcs éoliens, on voit qu’un nouveau puzzle industriel est en train de changer le visage du territoire. […]
Manœuvrer une masse de plusieurs tonnes réclame beaucoup d’énergie et de concentration ( Kévin, opérateur chez un sous-traitant dans l’industrie éolienne du bassin nazairien. )
La journée de travail commence quand le team leader me donne une opération à faire en binôme. On ouvre alors la tablette qui contient des directives écrites et des dessins techniques. Ce sont des « gammes » qu’on doit respecter de manière précise, étape par étape. J’ai donc devant moi une grosse pièce à laquelle je vais assembler d’autres pièces en effectuant des serrages plus ou moins forts sur les vis et les boulons.
Ça peut être de toute petites vis qu’il faut faire attention de ne pas abîmer, ou de plus grosses pièces sur lesquelles j’applique des serrages en force à l’aide de grosses clés ou en serrage hydraulique. Il faut faire le serrage exact, qui s’exprime en Newton-mètre (Nm), un kilo équivaut à un Nm, on peut serrer jusqu’à 1 500 Nm. Mais à la main on ne dépasse pas 700. Comme il y a des normes industrielles, ce travail réclame un petit peu de connaissances de la part de l’opérateur. Mais, grosso modo, il s’agit de dérouler un programme un peu comme on suivrait un mode d’emploi ou une notice de montage. […]
Il y a énormément de règles, qui se contredisent parfois un peu. À la limite, on peut se demander si ces règles n’ont pas été faites pour qu’on puisse rejeter les fautes sur les opérateurs. C’est pourquoi nous faisons attention les uns aux autres parce que, quand tu es dans le travail, tu es tenté de faire le geste un peu dangereux qui te permet d’atteindre la vis qui est là, hors de portée… Pour être bien confortable, il faut quand même transgresser un peu pour finir ce que tu as commencé ; c’est un enjeu personnel. Et tu as tendance à prendre des risques ou à dépasser tes capacités, à aller trop loin. Alors, nous nous protégeons mutuellement : « Hé ! C’est la pause, on s’arrête ! » ou « Doucement, on prend son temps… » […]
Beaucoup de collègues sont abîmés par le travail. Sur le plan physique, quand on est opérateur, on engage son corps. Si tu forces et que tu te fais mal, tu ne peux pas dire « j’arrête »… À moins d’avoir très mal, tu continues ton travail. […] Même si les accidents sont rares, je considère que risquer de détruire son corps au travail n’est pas rémunéré comme il faudrait.
Le travail prend une dimension supplémentaire lorsque je dois utiliser des dispositifs de levage pour manipuler des pièces lourdes.
[ Le tableau de commande d'une machine de levage". CC Wikimedia .]
Quand cette pièce pèse quelques tonnes, l’opération se fait à plusieurs, parce qu’un pontier ne peut pas regarder partout à la fois. Pendant qu’un d’entre nous est à la télécommande, il faut que d’autres tiennent des cordes pour orienter la pièce, et maitrisent le ballant. L’autre jour, j’étais assisté par quelqu’un qui ne surveillait pas bien son côté. J’ai failli bousculer une pièce de quelques milliers d’euros. Sans parler de ce que mon pont transportait et qui valait des millions ! Manœuvrer cette masse qui fait plusieurs tonnes réclame donc beaucoup d’énergie et de concentration : si elle heurte quelque chose ou quelqu’un, même à trois à l’heure, ça peut faire très mal ! Lever l’ensemble. Le diriger à travers l’usine encombrée de partout, en maintenant le tout parfaitement équilibré, faire très attention, surveiller les hauteurs. Être capable de m’adapter pour, parfois, faire évoluer l’engin à l’inverse de ce qui semblerait logique. C’est peu dire que je dois réfléchir à chacune des choses que je fais. En même temps, il ne faut pas que j’aie l’air trop hésitant, sous peine que le directeur, ou d’autres, pensent que je ne maîtrise pas. […]
Les gens des bureaux, sont bien conscients qu’ils ne sont pas à la meilleure place pour appréhender tout ce qui se passe, le processus – process en anglais – et ils nous sollicitent parfois. Même s’ils nous disent que nous sommes « bien placés » pour leur faire des remontées de terrain, nous ressentons alors, parfois, une sorte de « mépris de classe » quand quelque chose ne s’est pas bien passé. Leur premier réflexe, même si ce sont des personnes gentilles par ailleurs, va être de lâcher : « Ah ces opérateurs… Qu’est-ce qu’ils nous ont fait encore… ? » Dans le même temps, ils acceptent d’être interpellés et viennent parfois nous dire : « Tiens, j’ai inventé un outil, une nouvelle façon de faire. On va essayer ça ensemble… » Tout le monde se dit “bonjour”, même si parfois on ne se souvient plus des prénoms. Mais je pense que c’est particulier parce qu’on est un certain nombre à ne pas être arrivés là en tant que cancres qui ont raté l’école, mais comme des gens qui ont atterri ici après un parcours complexe. […]
Il y a bientôt deux ans, je suis rentré dans cette boite en CDI parce que l’entreprise avait vraiment un grand besoin de main-d’œuvre dans cette période. Or, la main-d’œuvre qualifiée ou très qualifiée était déjà captée par les autres gros employeurs industriels du bassin d’emplois très dynamique de Saint-Nazaire. Et aujourd’hui, je me souviens avec émotion de ce job dating où la RH a lancé en brandissant mon CV : « Oui ,votre profil nous intéresse, on va vous embaucher ! » Que de chemin parcouru depuis !
* Propos recueillis en 2021. Crédit photo (haut de page) : zegreenweb.com .
Pour aller plus loin :
L’intégralité des récits de Sylvie et de Kévin est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » .
Voir aussi le récit de Damien , ingénieur aux Chantiers de l’Atlantique, responsable des travaux sur la construction des sous-stations électriques des parcs éolien marins (récit paru dans le n°1 de la Chronique « Saint-Nazaire au travail » consacré aux Chantiers de l’Atlantique et paru dans son intégralité sur le site de « La Compagnie Pourquoi se lever le matin »).
Le Centre de Culture Populaire de Saint-Nazaire s’est associé à « La Compagnie Pourquoi se lever le matin ! » pour poursuivre le recueil de récits de travail dans la région nazairienne.