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19.10.2026 à 12:00

Saint-Nazaire au travail : nourrir et régaler avec les produits d’ici

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de Marion, Sandrine, Denis qui, loin des entreprises industrielles tentaculaires, renouent avec les rythmes lents de la nature et les visions à hauteur d’homme.  L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   « Renouer avec les rythmes lents de la nature » (Marion, maraîchère) Quand on pensait à notre future ferme, Paul et moi, on imaginait un petit cours d'eau, une vieille longère, des vieux arbres centenaires… […] Or sur le terrain de 5 hectares qu’on a trouvé, à Saint-Molf, il y avait zéro arbre. Donc la première année, on a installé 1500 arbres – des arbres fruitiers, des arbres de bocage – autour desquels on a planté des légumes. C’est ce qu’on appelle de « l’agroforesterie ». L’arbre est le socle permanent, il a ses insectes, il a ses oiseaux. Ce sont les légumes qui changent d'une année sur l'autre autour de l'arbre. Mais rien n’est facile… Parfois on met je ne sais combien de temps à planter des légumes, à en prendre soin. Et voilà que survient un ravageur, un insecte, ou bien la grêle, le gel, et tout est ruiné. Il est arrivé qu’on plante 800 pieds d'épinards. Trois jours plus tard, il n'y avait plus rien à cause d'une larve qui avait tout mangé. C'est vrai que ça nous a fait mal au cœur. Pourtant, je n’en veux jamais à la nature. Il faut s’adapter. En l’occurrence, on a déplacé les épinards et le problème s’est résolu. […] Quand j’ai dit à ma famille que je voulais être paysanne, ils se sont inquiétés. Ce n’était pas évident pour eux, qui m’ont payé des études d’ingénieure, et pour ma grand-mère, qui s’imaginait peut-être que je vivrais dans une maison en terre battue. Mais je les ai rassurés, et maintenant mes parents ont compris que mes études d’ingénieure et de gestion de projets m’ont beaucoup servi pour créer la ferme. Malheureusement, ma grand-mère est décédée. Comme nous manquions d’argent, nous avons tout construit nous-mêmes tout en apprenant sur le tas : installer l’eau potable, l’électricité, créer les bâtiments, le local de vente. Dans le même temps, il fallait monter les tunnels, commencer à produire et à vendre. Petit à petit, nous avons atteint notre rythme de croisière. Nous produisons et nous récoltons toute l’année des légumes différents selon les saisons. En hiver : les choux pak-choï, les navets, céleris et autres légumes d’hiver ; en été, les melons, les pastèques, des poivrons, les aubergines. Nos horaires de travail d’été et d’hiver sont donc différents. L’hiver, on commence vers 9 heures. L’été, on peut travailler jusqu’à 20 heures, ce qui ne nous empêche pas, les soirs où on finit plus tôt, d’aller faire un tour à la plage. C’est la chance d’habiter dans une région où l’on peut profiter de la mer après la journée de travail. Paul, qui est originaire de la ville portuaire de Valparaiso au Chili, et qui a toujours été très proche de l'océan, peut s’adonner à sa passion du surf… Même à l’intérieur d’une même saison, nos journées types peuvent être différentes selon les programmes de semis et de récoltes. Il y a des jours où l’on fait les plantations et les semis le matin, et l'entretien de culture l’après-midi : désherbage, travail du sol, épandage de la fiente de poule, du fumier de bovin, à la main ou au tracteur. On récolte tous les mercredis et tous les vendredis avant de vendre, ces jours-là, entre 16h30 et 19 heures. Par la même occasion, nous accueillons une vingtaine d’autres producteurs locaux qui viennent proposer leurs produits. On va avoir des fromages de chèvre du Bois-Nozay. On a les poulets et autres volailles de Mathieu. On travaille aussi avec Emmanuel, maraîcher comme nous sur Saint-Molf, qui, lui, cultive d'autres légumes que nous : des endives, des pleurotes ; ce qui permet de compléter notre gamme. On a également du miel, des crêpes et des galettes. Notre clientèle principale est constituée par les particuliers qui viennent directement acheter chez nous, à la ferme. L’autre importante clientèle est celle des restaurateurs : aussi bien le petit restaurant de village que l’établissement de prestige comme la « Mare aux oiseaux » ou le « Castel Marie-Louise » à la Baule. On travaille aussi avec les cantines : on les fournit à peu près une ou deux fois par mois, selon la demande. Par exemple, ce matin, je les ai ravitaillées en céleris et en salades. Ce qui me plaît, c’est de changer continuellement de casquette, passer de la culture à la communication et à la comptabilité, des plannings de culture à la gestion des fournisseurs, des relations avec les restaurants à la vente directe. On a réussi à créer ici un réseau où nos partenaires et nos clients, même si ce ne sont pas tous nos amis, sont des gens qui nous soutiennent et avec qui on a une super relation. Quand notre enfant, Mathis, est né, chacun était à la fois inquiet pour moi et heureux pour nous. […] Ce que je souhaite le plus maintenant, c’est que tout ce qu’on a construit se maintienne, sans viser forcément la croissance. L’actualité internationale est telle que si déjà on peut se maintenir dans notre espace de vie, notre ferme, notre famille, c’est déjà beaucoup. On va y arriver. Nous sommes heureux que notre activité professionnelle rejoigne notre projet de vie, qu’elle nous permette de renouer avec les rythmes lents de la nature. Il est important que ce projet ait du sens au-delà de nous, pour la nature, nos proches, notre village […].     Les secrets de la crêpière (Sandrine, crêpière à domicile) Le secret d’une bonne galette, c'est le beurre. Quand on met le beurre, on arrête la cuisson intérieure. Donc l'extérieur va continuer à gratiner, et l'intérieur va rester moelleux. Mais quand le temps est humide, c’est plus compliqué. Aujourd’hui, il pleut, la pâte accroche au rozell 1 . J’en ai partout… Quand je vide l’eau où je le trempe entre chaque galette, j’ai plein de pâte au fond de ma bassine. Sur le bilig 2 , ça bouillonne davantage. Certains crêpiers font alors cuire plus longtemps. Moi, j’ai appris avec des patronnes qui m'ont fait travailler sur des plaques très chaudes. Ça donne les crêpes finistériennes, fines et croustillantes, cuites des deux côtés – dans le Finistère, on ne fait pas la distinction entre crêpes et galettes, tout est « crêpes » de froment ou de blé noir. Dans nos régions de l’ouest, on est bien obligé de s’adapter au temps changeant. S’il fait chaud, s’il fait froid, s’il pleut, s’il fait sec, ma pâte ne réagit pas de la même façon. Je le vois du premier coup d’œil. Je chauffe plus, je chauffe moins… Parfois je prolonge un peu. Dès que je vois que c’est à point, tac, je mets le beurre et je laisse gratiner juste ce qu’il faut. Une bonne galette, c’est une galette bien cuite. Je ne prétends pas faire de la galette gastronomique. La mienne est simple et efficace ; ce qui ne veut pas dire facile à réaliser. J’estime que la galette est un produit noble. Pour les galettes de sarrasin, j’utilise une belle farine bretonne classée IGP, provenant du Moulin de la Fatigue, près de Vitré. Là-bas, les meules en silex tournent lentement sans chauffer les grains. C'est une farine qui est jolie, épaisse, goûteuse, mais un peu difficile à travailler. Il ne faut pas battre la pâte. Au début, je la tournais à la main, en la pétrissant avec mes doigts. Mais pour éviter d’avoir mal aux épaules, j’utilise maintenant, en douceur, un fouet mécanique. J’ajoute du gros sel de Guérande, parfois de la fleur de sel fournie par mes amis paludiers. Ensuite, il faut la laisser reposer douze à quarante-huit heures, lui donner le temps de fermenter légèrement. C’est comme ça que j’ai une belle cuisson. […] Je n’ai pas cherché à ouvrir une crêperie. Je n’avais pas envie de m’enfermer dans une boutique. Donc, j'ai monté un petit réseau dans le périmètre où je vis. Là, je trouve la charcuterie de la ferme de Bel-Air à Pornichet, le lait de la Madeleine, les œufs de la Turballe, les légumes de Clis et de Pont-d'Armes… Autant de produits qu’on ne trouve pas ailleurs et qui donnent une crêpe et une galette particulières que je façonne à ma façon, avec des assemblages singuliers, un coup de main qui est le mien. Mes crêpes et mes galettes ne ressemblent à aucune autre parce que ce sont simplement celles d’ici. Et là, à l’intérieur de ce terroir, il y a les clients qui me connaissent. Sans avoir fait de publicité, j'ai la chance de faire partie, en quelque sorte, du paysage. Ça va faire dix ans que mon entreprise « Bohème Sarrasine » existe. Dans un rayon d’une quarantaine de kilomètres, à chaque événement familial – anniversaire, retour de mariage, baptême –, les mêmes clients me rappellent. Alors, j'amène ma petite remorque qui contient mes pâtes, mes biligs et tous mes ustensiles. Je m’installe dans leur cuisine ou dans un emplacement à l’abri, et je leur prépare en direct un repas de galettes et de crêpes. À eux de s’occuper des couverts et de la disposition des lieux. À moi de m'adapter à leur environnement. Je propose quatre formules de crêpes et de galettes. Moyennant la possibilité d’ajouter ou d’enlever quelques ingrédients, chacun vient chercher son assiette. Cuisiner chez les gens, c’est d’autant plus convivial que je suis la plupart du temps appelée pour des événements heureux. Même quand je fais un repas d’enterrement, la soirée peut être à la fois triste et joyeuse… […] Ce que j’ai envie de partager, ce n’est pas seulement la recette, la sélection des produits, c’est tout un ensemble qui fait que je suis satisfaite de ce que je fais et que je contente mes clients. Or, ce tout comprend la qualité des crêpes, samoussas et galettes, mais aussi le travail qu’il y a derrière : celui de la crêpière, celui des producteurs et celui des gens qui préparent ma venue : particuliers, entreprises, associations. Je ne peux pas me satisfaire du seul critère chiffré qui décide du seuil de rentabilité de la galette. C’est vrai, la galette marche bien. Mon comptable me dit qu’elle a un bon ratio. Il ne comprend pas que je décide de gagner moins si je travaille pour une association, ni que je sois, dans d’autres circonstances, au-dessus du tarif moyen. […] Les clients qui me connaissent se donnent les moyens de déguster mes galettes. Si elles sont un peu plus chères que celles de mes collègues, je n’ai plus besoin d'expliquer pourquoi. Ils voient la différence. Les noms de tous mes producteurs sont inscrits sur ma remorque. C’est moi qui les ai choisis ! Au bout du compte, ce que je fais est bon, mes clients sont contents et je me fais plaisir. C’est aussi ça, le secret de mes recettes…     Les gâteaux de Denis (Denis, artisan pâtissier) Je me suis installé comme artisan pâtissier en 2005 à Guérande. Mon atelier se trouve à Pénestin depuis 2013, entre estuaire de la Vilaine et Océan, entre Morbihan et Loire-Atlantique. Je vends ma production sur place dans mon atelier et en différents lieux à Saint-Nazaire et alentours. […] La notion de rentabilité est omniprésente dans notre monde. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai quitté mon étal au marché de Saint-Nazaire. On me demandait d’augmenter ma présence alors que moi je voulais plutôt ralentir. De même, mon comptable ne comprenait pas pourquoi, une fois mes emprunts pour créer mon atelier remboursés, je n’investissais pas pour augmenter mon activité. Il y a une logique du système qui tend à ça. J’ai également adapté ma production de façon à ne pas être obligé de disposer d’un matériel de froid, à la fois coûteux, difficile à entretenir et à trimballer d’un point de vente à un autre. Ma philosophie est de produire et vendre ce dont j’ai besoin pour vivre. Je veux disposer de temps pour d’autres activités. Je travaille dans un atelier de cinquante mètres carrés où sont disposés différents appareils de froid pour la conservation des produits, d’une chambre de fermentation programmable, et bien sûr, de fours. La production se déroule du mercredi au dimanche. Je suis très attaché au choix de mes produits et des fruits qui doivent être de saison et à maturité. Un bon choix, c’est pratiquement la moitié du travail. Je mouds, je concasse moi-même les produits secs. Et puis, il y a le contact physique avec la matière. Toucher, palper, ça compte ! Lorsque j’ai construit ma maison à côté de l’atelier, je l’ai faite en terre. J’ai beaucoup aimé travailler la terre de mes mains. Ce sont des sensations importantes pour moi. Je porte une attention particulière aux fruits de saison, à leur mode de préparation. Ne pas éplucher les pommes ou les poires a une signification pour moi. Je travaille également des fruits un peu oubliés, les coings, la rhubarbe… À Saint-Nazaire, je suis un des rares à faire des pâtés aux prunes. C’est une recette angevine héritée de mon enfance. Je vends moi-même ce que je produis. Ça fait partie de mon équilibre. La fabrication ne m’intéresserait pas si je n’étais pas en relation avec mes clients. Mais je serais bien incapable de vendre n’importe quoi. Une de mes anciennes patronnes tenait beaucoup à ce que nous ayons une relation avec la clientèle et nous faisait venir en boutique chaque dimanche matin. J’ai aimé pouvoir parler de ce que je produisais. Au début, cette relation n’a pas été facile. J’ai grandi au fin fond de la campagne dans un endroit où il n’y avait pas d’autres enfants de mon âge. Je me sentais un peu décalé par rapport aux autres qui se voyaient tous les jours, dans la rue ou ailleurs. Lorsque je suis arrivé sur le marché, j’avais encore peu d’expérience, il m’était difficile de me sentir complètement à l’aise. Maintenant, c’est un vrai plaisir. Et puis, il y a mes ventes à l’atelier. Là, je ne travaille que sur commande ; je les prépare et les mets dans un carton avec le nom de l’acheteur et le prix dessus. En partant, je laisse la porte ouverte et les gens viennent chercher leur carton. Je n’ai jamais rencontré de problème. Il y a également des choses plus surprenantes. Je vois passer régulièrement certains clients avec lesquels je me suis un peu accroché pour des raisons politiques ou autres ; ils s’arrêtent un instant, hésitent puis finissent par entrer. Peut-être que râler leur ouvre l’appétit ! S’afficher en bio et local attire une clientèle un peu particulière. On relaie des valeurs écologiques, humaines. On peut défendre ses propres convictions. Cela donne lieu à des discussions, des échanges qui s’inscrivent dans la durée. Et puis, il y a tout simplement le plaisir d’être connu, reconnu, et de ne pas avoir à se justifier tout le temps. Quand on achète une tarte, un gâteau, c’est avant tout pour le plaisir. Entendre un client que l’on voit rarement dire « Ah ! le gâteau que j’ai pris l’autre jour, il était excellent », c’est un bonheur ! […] Le choix de ne pas être labellisé est moins une question de coût que de temps. La certification signifie sans cesse remplir des fiches, noter les entrées et les sorties, noter que tu as acheté tant de matières et vendu tant. Le contrôleur vérifie que ça correspond. Et moi, je ne veux pas passer des soirées à remplir tout ça, et tout justifier. Qu’on soit une toute petite entreprise comme la mienne ou une entreprise plus importante, la longueur des fiches est la même. Dans mon jardin, j’ai des arbres fruitiers ; mes pommes et mes poires ne poussent pas avec des certificats « bio », mais je sais comment elles ont poussé et qu’elles sont bonnes. […] J’ai le sentiment que nous sommes tous toujours en évolution, en question, et mon métier aussi. D’une certaine façon, c’est lui qui me façonne.     Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Marion , Sandrine , Denis est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » .   À lire également sur Nonfiction  : L'ensemble de la série « Saint-Nazaire au travail » Notes : 1 - Rozell : râteau sans dents qui permet d'étaler uniformément la pâte à crêpes sur la crêpière. 2 - Bilig : plaque épaisse circulaire en fonte d'une quarantaine de centimètres de diamètre, utilisée en cuisine bretonne pour faire cuire les crêpes de froment ou de sarrasin.
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17.10.2026 à 10:00

Fantomatique Modiano

* Anne Coudreuse a également publié une critique du roman de Patrick Modiano. Il y a une sorte de point aveugle dans l’œuvre de Modiano. Une chose non précisément représentable, qu’il n’a pas vécue, mais qui l’habite cependant. Sa conscience vogue sur les ondes de l’espace-temps. Il est, en même temps, là et ailleurs. Il cherche des traces dans son passé et dans celui de personnes qu’il a connues dans les jours lointains de sa jeunesse. Il poursuit notamment l’insaisissable Albert Modiano, son père, tout-puissant et redoutable. Ses romans n’en sont qu’un. Ils constituent une immense tapisserie, dont chaque nouvel épisode est un moment éphémère, aspiré dans un trou noir. Une sorte de cosmogonie, où les personnages, dans ce nouveau récit qu'est  L’Éléphant , apparaissent et disparaissent dans les rues de Paris, qui seules semblent immuables. Néanmoins, dans la vie de tous les jours, Modiano peut avoir l’air très présent. On peut l’apercevoir du côté de la place Saint-Sulpice, au jardin du Luxembourg, ou encore dans sa somptueuse bibliothèque, se prêtant à un entretien de façon aléatoire. Il laisse au journaliste qui l’interviewe le soin de le relancer sans cesse, entre ses phrases inachevées ; jouant le jeu, il saisit la perche qui lui est tendue, mais brièvement, répétant simplement la dernière phrase entendue. Il est ici, et ailleurs. L’interlocuteur n’est tout au plus qu’un repère. Une bouée de sauvetage sur l’océan des réponses possibles. Si le corps physique de Modiano est bien là, son corps astral semble naviguer en quête des échos de sa propre vie, mais aussi de celle de ceux qui l’ont précédé dans les mêmes lieux. Le narrateur amnésique de L’Éléphant  se demande si les gens qu’il observe en face de chez lui, depuis sa chambre obscure, avec des jumelles, ont un jour fait partie de sa propre existence. Il va tenter de le savoir en les abordant pour leur arracher quelque aveu. Un détail reconnu signifie qu’il est sur la bonne voie. De fait, en narrateur rusé, Modiano nous mène par le bout du nez jusqu’au bout de son roman, au synopsis bien ficelé. Il est le narrateur, mais aussi le personnage principal de cette énigme. Il est diffracté dans la multitude de ses personnages romanesques, qui n’ont que peu de consistance physique, et surtout sensuelle. Ils ne sont que des pions sur l’immense échiquier de son espace romanesque. Il est le grand Maître qui les place et les déplace. Dans ce dernier opus, comme Proust à la fin de la Recherche , le narrateur et l’écrivain finissent par constituer une seule et même entité. C’est-à-dire que la fin est dans le commencement. La fin pour le narrateur et les personnages de Modiano est le néant. Cet Éléphant , pareil aux particules indétectables, sans masse et sans charge électrique, et pourtant existantes, prend congé de sa vie. Il y a quelque chose de funèbre dans ce dernier opus.
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17.10.2026 à 10:00

Patrick Modiano : des trous dans la mémoire

* Myriam Anissimov a également publié une critique du roman de Patrick Modiano. Avec ce roman dont le narrateur parle de lui-même à la troisième personne, le prix Nobel de littérature 2014 poursuit sa méditation sur la mémoire, l’identité, la solitude et le poids du silence. Un « spectateur nocturne » « Depuis quand Van Walle avait-il l’impression que le monde ne lui apparaissait plus qu’à travers une vitre ? Il essayait de remonter le cours des années. Depuis cinq, dix ans ? Ou plus loin encore ? Il cherchait des points de repère, une date ou une saison précise qui lui permettraient de se souvenir de la première fois où il avait senti le contact glacé de son front contre une vitre. » Cet incipit met bien en évidence la solitude et l’isolement du narrateur, dans un quartier « sous vide », comme hors du temps et de l’agitation du monde : le 7 e arrondissement, autour de l’École militaire. Dans sa jeunesse, il aurait voulu étudier la médecine, mais « il avait passé le baccalauréat latin-grec, puis un examen que l’on appelait propédeutique en ce temps-là ». C’est pourquoi, quand on l’interrogera sur sa profession, il répondra par deux mots « lus quelque part : spectateur nocturne ». C’est ainsi que se définissait l’écrivain Rétif de la Bretonne (1734-1806) dans Les Nuits de Paris , publiées à la fin du XVIII e siècle, portant précisément ce sous-titre, qui apparaissait déjà dans L’Herbe des nuits . « Je me suis rapproché », racontait le narrateur de ce roman de 2012. « J’aurais pu pousser la porte vitrée et les rejoindre. Mais la crainte d’être un intrus m’a retenu. À cette époque, n’ai-je pas toujours été en retrait, dans la position du spectateur, je dirais même de celui que l’on appelait le “spectateur nocturne”, cet écrivain du XVIII e siècle que j’aimais beaucoup et dont le nom figure à plusieurs reprises accompagné de notes, sur les pages de mon carnet noir ? » « Les éditions du Sablier » Depuis cinq ans, Ludo Van Walle travaille pour les éditions du Sablier, avenue de Suffren, où il se rend à pied : correction de manuscrits, fiches de lecture, traduction d’ouvrages anglais ou allemands. La question du temps est bien au cœur de ce roman où un amnésique tente de retrouver la mémoire et hésite entre « revenants », « fantômes » et « spectres » pour désigner les personnes qu’il voit dans la nuit aux fenêtres d’en face : Christiane Thouvenin, Yvonne Beulaigne, ainsi que Pinguet et ses mouvements de gymnastique. Comme toujours chez Modiano, tout se joue dans les détails – dans ces numéros de téléphone à huit chiffres, par exemple, qui étonnent sous sa plume. Van Walle les trouve dans « les Pages blanches » de l’ordinateur de son éditeur, qui lui dit souvent : « Vous devriez écrire vos Mémoires. » Mais justement, Ludo Van Walle n’a « plus aucune mémoire », même s’il s’est lui-même surnommé « l’éléphant », en raison de sa forte corpulence : 1,95 mètre et 120 kilos qui lui donnent « un pas lourd et mélancolique ». Les deux femmes d’en face semblent venir d’un autre temps – de ce temps où l’on pouvait trouver un « juke-box » dans les cafés – et d’un autre quartier, « du côté de la porte d’Italie ». Mais qui sont-elles au juste ? L’énigme se nourrit de la « lumière blanche » de l’amnésie, même si certains courts-circuits de la mémoire pourraient faire croire à une illusoire réponse : « À ces instants-là, le présent se mêlait à des éclats du passé et il ressentait une décharge électrique chaque fois que ces deux temps se heurtaient l’un à l’autre. » « Vie antérieure » et « éternel retour du même » L’auteur crée ainsi une atmosphère crépusculaire où les mots « rafle », « panier à salade », « gabardines de […] couleur verte » ou « menottes » renvoient à un passé qui semble envahir le présent, ou lui fournir comme un arrière-fond — lui promettre un avenir peut-être ? — terrifiant. Par moments, Modiano semble définir lui-même la magie de son grand art de l’allusion et de l’illusion romanesques. Donnant une des clés de sa poétique, il écrit par exemple que tout fonctionne « comme si les sons et les images appartenaient à deux époques différentes ». Ou encore, développant une autre métaphore cinématographique, il évoque « des bouts de séquences d’un film avant le montage ». Pourtant, alors que les romans de Modiano sont pleins de carnets et de notes mystérieuses, le narrateur de L’Éléphant , lui, semble totalement démuni. Il doit vivre en tout cas privé des documents de son passé : « Mais il s’était débarrassé d’une trentaine d’agendas et il ne restait plus aucune trace de tout cela. Pourtant la semaine précédente, un souvenir était venu de très loin jusqu’à lui, à travers la nuit froide de l’oubli, comme le dit la chanson. » Pour éloigner « le vacarme incompréhensible du présent », le narrateur, dont le nom est comme un mur qui ne le protège de rien, devient l’auteur du livre que nous lisons, des Mémoires pour lesquels il aura finalement choisi la troisième personne : « Il était d’une nature secrète. Il répétait souvent cette phrase qui aurait pu servir d’exergue à son livre : “Nous vivons à la merci de certains silences.” » C’est bien avec le silence qu’écrit Modiano, et ce roman de l’obsession, entre hypermnésie et amnésie, semble condenser tout son univers et tout son art poétique.
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