La Confédération générale du travail unitaire (CGTU) naît en 1922, sous le contrôle du Parti communiste français. Comprendre cette organisation, c’est plonger dans les enjeux syndicaux, mais aussi politiques, du monde ouvrier français de l’entre-deux-guerres. L’historien Sylvain Boulouque, spécialiste reconnu du mouvement ouvrier français et de l’anarchisme, y a consacré des décennies de travail et sa thèse, qui vient d’être publiée aux éditions du Cerf : Communisme et syndicalisme dans la France de l'entre-deux-guerres . Il revient avec nous sur cette centrale syndicale pris dans les imbroglios politiques français, mais aussi dans les relations entre le PCF et Moscou.
Nonfiction.fr : Auteur de nombreux ouvrages, vous avez récemment soutenu votre thèse, dont est tiré cette nouvelle parution. Quel a été le cheminement de ce travail qui s’étend de 1999 à 2025 ?
Sylvain Boulouque : J’ai entamé ce travail en 1999 par un Diplôme d’études approfondies en histoire à l’Université de Reims. Depuis 1991, les archives étaient ouvertes en Russie et de nombreux fonds n’avaient pas été exploités. Compte tenu de l’évolution politique de la Russie, elles sont aujourd’hui de nouveau inaccessibles. J’ai effectué mes dépouillements entre 1999 et 2005 principalement. J’aurais dû me lancer dans la rédaction juste après, mais j’ai pris des chemins de traverse. Sans abandonner l’idée de terminer ce travail, j’ai répondu à de nombreuses sollicitations. J’ai rédigé plusieurs articles qui abordaient certains aspects de ma recherche et me suis occupé du secrétariat de rédaction de la revue Communisme , aujourd’hui disparue.
En marge de cette recherche sur syndicalisme et communisme, j’avais aussi dépouillé de nombreux autres fonds dans les archives à Moscou et j’ai eu la chance de pouvoir proposer des livres sur des sujets connexes. J’ai ainsi rédigé une biographie de Maurice Tréand 1 , le cadre du PCF qui s’occupait de la gestion des militants au Parti et qui a tenté en 1940 de faire reparaître L’Humanité , retracer son itinéraire ne s’arrêtant pas à ces deux dimensions.
J’ai également pu publier un ouvrage sur Les Listes noires du PCF 2 , à partir de mes recherches à Moscou et des documents internes au PCF. Parallèlement, j’ai continué à travailler sur mon premier sujet de recherche, l’histoire de l’anarchisme, et ai aussi fait paraître quelques ouvrages sur le sujet, comme Le Peuple du drapeau noir. Une histoire des anarchistes .
Par ailleurs, à partir de 2016, j’ai souvent été sollicité par les médias et les chaînes d’information continue à propos de la violence politique dans la France contemporaine. Ces exercices étaient tous passionnants, mais relativement chronophages et, en même temps, j’enseignais. Compte tenu de ces multiples occupations, la thèse a pris beaucoup de retard jusqu’au jour où après un colloque organisé autour de la figure de Jan Valtin, un marin du Komintern qui a rédigé des mémoires Sans patrie ni frontière , je me suis rendu compte que j’avais eu la chance de dépouiller des archives en grande partie inédites et que le fruit de ce travail de recherche n’avait pas abouti. Pour paraphraser, une phrase célèbre : « il faut bien savoir terminer… », je me suis remis à l’ouvrage et ai fini par rédiger cette thèse sur la Confédération générale du travail unitaire. Sans regretter mon parcours, qui m’a permis d’enrichir le travail par des lectures et des réflexions multiples que je n’aurai peut-être pas faites il y a quelques années auparavant, je pense que j’aurai pu achever ce travail plus tôt. Ainsi vont les choses. J’ai finalement soutenu et j’ai eu la chance de pouvoir publier la thèse sous une forme réduite de plus de moitié immédiatement après.
La quantité d’archives nationales, départementales, syndicales et politiques dépouillées est impressionnante. Comme votre travail s’étend sur plus de deux décennies, auriez-vous un fond que vous aimeriez mettre en avant ?
Toutes les archives sont importantes, car elles permettent de jeter des éclairages différents sur l’ensemble des aspects de l’histoire. Ainsi, une archive qui peut sembler locale et secondaire, comme un cahier de bourse du travail, un compte rendu d’assemblée générale, un tract ou un rapport de police, a une importance, car elle permet de déplacer la focale d’analyse, d’éclairer un aspect secondaire ou de donner des indices qui peuvent rendre intelligibles d’autres phénomènes. Cependant, les archives dites de Moscou demeurent centrales, car elles sont en quelque sorte le cœur du réacteur et contiennent la majeure partie des documents concernant le communisme au moins jusqu’en 1945. Pour ce qui concerne mon sujet, il s’agit des archives conservées au Centre d’histoire sociale et politique de la Fédération. J’ai travaillé pendant plus de deux ans dans ces archives, que l’on appelle de façon schématique les archives du Komintern.
Depuis 1919, l’Internationale communiste et l’ensemble des organisations qui en dépendaient – l’Internationale syndicale rouge pour le syndicalisme, le Secours ouvrier international, le Secours rouge international, l’Internationale communiste des jeunes ou l’Internationale sportive rouge – ont archivé la majeure partie de la documentation adressée ou reçue à Moscou, qui est le centre du mouvement communiste international. Ces archives sont conservées dans des fonds spécifiques propres à chacune de ces branches. Elles contiennent aussi bien des archives de directions, ce qui est central pour comprendre le fonctionnement d’une organisation, que des rapports émanant de la base. Toutes les archives ne sont pas dans les mêmes fonds et constituent parfois un puzzle, pour lequel il faut chercher des pièces ailleurs. Dans quelques cas, les plus importants, les responsables du Parti soviétique décident ou valident les décisions prises. Pour les questions syndicales, j’ai pu retrouver à quelques reprises l’intervention personnelle de Staline. Ces archives permettent de comprendre la nature du mouvement communiste. Il s’agit d’un système dans lequel toutes les parties sont importantes. Sans l’Internationale communiste ou l’Internationale syndicale rouge, le PCF ou la CGTU ne peuvent exister. Mais, l’inverse est vrai également, les Internationales ont besoin de leur section nationale pour exister.
Les archives montrent également des liens financiers importants qui permettent de payer un nombre très important de permanents, de financer la presse et les organisations. Sans cette aide, le PCF ou la CGTU aurait disparu rapidement. Mais, il ne s’agit pas d’un « on paie donc on commande », il s’agit de faire progresser le communisme dans le monde et, en conséquence, cette aide est considérée comme normale. En outre, les directives d’un côté et les rapports de l’autre – qui vont parfois jusqu’à des réunions locales – permettent de comprendre l’imprégnation du système chez les militants et ce sentiment de combat partagé, même si les bolcheviques possèdent pour les communistes du monde entier un avantage et une forme d’autorité morale. Eux ont fait la révolution et ils en incarnent l’essence et la réalisation. Ces archives éclairent le cœur et le fonctionnement du système, mais livrent également de multiples indications sur l’engagement et le sens qu’il peut avoir.
L’objet central de votre travail est la façon dont la CGTU a favorisé l’implantation, puis le développement du communisme en France. Qu’est-ce que la CGTU, qui semble être le fruit d’une scission de la CGT, mais aussi une continuité de la révolution russe de 1917 ?
La centrale syndicale est en effet une conséquence indirecte de la prise du pouvoir par les bolcheviques, puis de la naissance de l’Internationale communiste et conséquemment du PCF. Elle marque aussi la fin de l’unité dans la gauche syndicale en France d’une part et du mythe de la grève générale d’autre part. Ce dernier était particulièrement puissant dans les milieux syndicalistes. Il s’étiole avec la Première Guerre mondiale, où les militants n’arrivent pas à empêcher le conflit, puis se clôt après l’échec des grèves de 1919 et 1920. L’idée révolutionnaire se renouvelle. La Russie bolchevique permet le développement d’une nouvelle utopie incarnée. Le congrès de Tours aboutit à la naissance du PCF et donne la majorité aux partisans de l’Internationale communiste en 1920. Un an plus tard, dans le mouvement syndical se produit un schéma inverse. En 1920, Lénine encourage ses partisans à rester dans les syndicats réformistes, qu’il nommait réactionnaires, pour en prendre le contrôle. Dans la CGT, les minoritaires n’y arrivent pas pour différentes raisons. Le mouvement syndical reposait sur un alliage hétéroclite fait de réformistes et de révolutionnaires de toutes tendances. Une partie des révolutionnaires ne veut plus cohabiter avec les syndicalistes dits réformistes. D’autres auraient souhaité appliquer les mots d’ordre de Lénine, mais ils sont minoritaires dans cette minorité. L’entrisme et le refus de la cohabitation aboutissent à une scission qui est en même temps une exclusion, car les minoritaires se sont mis en dehors de la centrale. Ces éléments donnent naissance à la CGT-Unitaire.
La CGTU s’inscrit alors en concurrence à la CGT. Les premières années sont plutôt marquées du sceau du succès, mais très vite, à partir de la fin de l’année 1925, la centrale décline, et ce, constamment jusqu’à 1933. Néanmoins, par le biais syndical, comme par la suite à travers le travail municipal, le communisme arrive à se constituer des bastions qui sont à partir de 1934 le fer de lance de la conquête du monde ouvrier. Deux professions sont particulièrement importantes à cet égard : les cheminots et les métallurgistes. Les cheminots, notamment révoqués après les grèves de 1920, constituent l’armature et l'enracinement local de la CGTU.
La conquête du monde des métallurgistes repose sur un paradoxe : pendant très longtemps, les communistes n’arrivent pas à s’implanter réellement dans cette profession, alors même qu'une partie des cadres en est issue. Il faut le renouvellement générationnel lié aux conséquences de la crise de 1929 pour qu’il commence à y avoir une convergence, souhait qu’émettent les instances dirigeantes du mouvement communiste international depuis 1920.
En filigrane, ce sont deux décennies de rivalités entre la CGT et la SFIO d’un côté, puis la CGTU et le PCF que vous analysez. Quelles sont les formes de cette rivalité ?
Les formes sont multiples. En sériant les problèmes, il existe des rivalités et des perceptions différentes du syndicalisme, puis une conflictualité forte sur le terrain entre les confédérés et les unitaires et initialement entre les unitaires eux-mêmes.
Schématiquement, les confédérés, sans abandonner l’héritage de la CGT d’avant-guerre, estiment que les conditions du début des années 1920 imposent une redéfinition du syndicalisme. Cette dernière explique la politique de présence dans les instances paritaires qui peuvent exister. Par ailleurs, compte tenu du faible nombre de syndiqués et des échecs successifs du mouvement syndical, les négociations sont devenues pour la CGT la seule possibilité de garantir aux ouvriers une amélioration de leur condition. C’est aussi pour cette raison qu'elle propose un plan de rénovation économique à partir de 1934. En revanche, comme un héritage d’un syndicalisme révolutionnaire d’avant la Première Guerre mondiale, la CGT ne pense pas la question du pouvoir, restant dans la construction d’un modèle utopique abstrait. De manière diamétralement opposée, les unitaires estiment qu’il est possible à échéance rapide d’exporter le modèle soviétique en France. Dans les années 1930, ces derniers abandonnent cette idée. Ils redéfinissent leur stratégie, estimant que la prise du pouvoir passe par la conquête de secteurs clés de la société. Elle doit s’effectuer par paliers : conquête de la CGT réunifiée et surtout des espaces majeurs du monde ouvrier.
Le deuxième aspect est la conflictualité et la concurrence qui existent entre les différentes formations syndicales. Lors de la phase de scission, les futurs unitaires composés de révolutionnaires syndicalistes de toutes obédiences (anarchiste, communiste, révolutionnaire) ont rendu la vie impossible aux partisans de la CGT en perturbant fortement la vie interne de la centrale. Ensuite, pendant quelques années, les conflits se sont développés dans la CGTU entre communistes et anarchistes, qui ont reproduit à une échelle réduite ce qui se passait dans la CGT. Cela jusqu’au double meurtre de la rue de la Grange-aux-Belles quand des communistes ont tiré sur des anarchistes faisant deux victimes. Les libertaires quittent alors la CGTU. Certains retournent à la CGT, d’autres fondent une troisième CGT dite syndicaliste révolutionnaire. Les unitaires reprennent leur harcèlement verbal et parfois physique contre les confédérés. Ainsi, lors d’une réunion de soutien aux deux anarchistes italiens condamnés à mort aux États-Unis, Sacco et Vanzetti, Léon Jouhaux, le secrétaire de la CGT ne peut s’exprimer. De même, quelques mois après à Lens en 1930, des unitaires tirent lors d'une réunion publique organisée par la CGT.
Le conflit se traduit aussi par des accusations verbales. Le fait de négocier devient une trahison. Souvent, les confédérés sont accusés par les unitaires de brader les intérêts de la classe ouvrière. Par exemple, le projet d’Assurances sociales, qui constitue la première mouture de la Sécurité sociale, est en grande partie porté par la CGT. Les assurances sociales représentent pour les unitaires de la collaboration de classe. Il serait possible de résumer ces attaques par une affiche publiée par la CGTU et le PC pour le 1 er mai 1931, dont le texte est « avec la CGTU et le PC manifestez le 1 er mai. Contre le patronat, le gouvernement et ses flics et ses mobiles contre les briseurs de grève de la CGT », le dessin qui accompagne le texte montre Jouhaux en train de planter un coup de couteau à un manifestant. La tension entre les deux organisations reste forte jusqu’en 1935. Les rancœurs et les insultes n’ont pas été oubliées, mais semblent s’amenuiser.
Il est toutefois intéressant de constater qu’au-delà des divisions des appareils, les bases se rapprochent comme c’est le cas après la crise du 6 février 1934. Que provoque l’événement sur la CGTU ?
Plusieurs aspects sont à prendre en considération après le 6 février 1934, qui mélange des dimensions politiques, économiques et sociales. Initialement, le PCF et la CGTU ne changent pas de ligne et le rapprochement entre les bases demeure tout compte fait relativement peu important. Chaque organisation va aux manifestations sous ses propres drapeaux. La méfiance existante entre les deux tandems socialistes/communistes et confédérés/unitaires demeure. Même si quelques rapprochements ont lieu (le PCF et la CGTU appellent, à la veille de l'événement, à rejoindre les manifestations du 12 février 1934 initiées par la CGT), les initiatives communes restent minoritaires.
Néanmoins, les unitaires ont tendance à les « exemplariser » pour prouver qu’il existe un courant unitaire dans le monde ouvrier. Par la suite, la mémoire collective a fait de ces éléments les signes annonciateurs de la marche vers le rassemblement populaire, puis le Front populaire d’une part et de la réunification syndicale d’autre part. Le tournant stratégique réel s’opère en juin 1934. Le PCF propose le pacte d’unité d’action à la SFIO (Section française de l'Internationale ouvrière). La CGTU fait de même avec la CGT. Dès lors, une transformation dans les discours et dans les pratiques se fait jour. Les communistes et les unitaires deviennent les hérauts et les héros de l’unité, expliquant qu’il s’agit du meilleur moyen de barrer la route aux ligues.
Du côté socialiste et confédéré, l’inquiétude, consécutive au 6 février 1934, est vive. Ils voient dans l’unité un moyen de barrer la route au fascisme, qui vient de prendre le pouvoir en Allemagne. En outre, pour les socialistes, comme pour les confédérés, les communistes, comme les unitaires, semblent sur le déclin. Ils ont observé que le Parti comme la centrale perdent des effectifs et semblent être une force marginale. Pour mémoire, le PCF a eu dix députés aux élections de 1932 – il en a 72 en 1936 – et la CGTU connaît un effondrement de ses effectifs pour descendre à 200 000 membres au maximum. Ils finissent par répondre favorablement aux appels des communistes.
Dans la CGT, même si la majeure partie des militants à l’impression que les unitaires ne pèsent plus grand-chose, des résistances existent. Elles viennent principalement de militants ayant été confrontés aux unitaires dans les années 1920 et dans des professions comme le bâtiment ou les métaux, où la concurrence entre les deux centrales rivales a été rude. En revanche, ce que la majeure partie des observateurs n’ont pas vu, c'est l’évolution de la centrale unitaire et plus largement du mouvement communiste qui s’est restructuré et a entrepris un travail réel d’implantation et construit une véritable politique d’enracinement. Ces derniers ont perçu des évolutions dans le monde du travail. Ils ont senti que la conflictualité sociale les favorisait et que, depuis la fin de l’année 1933, il y avait un regain dans les mouvements sociaux dans les entreprises. Lors des élections municipales de 1935, il y a une véritable percée communiste qui marque la naissance de la banlieue rouge.
Lorsque commencent les négociations pour l’unité syndicale, les unitaires acceptent de faire un nombre important de concessions, car ils ont senti que le vent se levait et que la conjoncture leur était favorable. Dès lors, ils veulent privilégier l’unité en espérant que les mouvements sociaux leur permettent d’engranger des résultats positifs d’autant plus facilement qu’ils se considèrent comme les meilleurs représentants des ouvriers en lutte, alors que les confédérés sont perçus plutôt comme des négociateurs. Ces derniers sont convaincus que leur supériorité numérique assure la stabilité de la CGT réunifiée. Les grèves du printemps 1936, consécutives des élections législatives des 27 avril et 3 mai, ont permis cette explosion sociale, à laquelle, sans être totalement les organisateurs, les militants communistes et les ex-unitaires ont pris une part active. Ils se sont rendus indispensables et ont donné l’impression d’être les meilleurs défenseurs du monde ouvrier. En deux ans, les ex-unitaires, très minoritaires dans une centrale réunifiée de moins de 1 million de membres en 1936, deviennent majoritaires. Ils représentent deux tiers des délégués au congrès de la CGT de 1938 dans une centrale qui compte presque quatre fois plus de membres. On peut dire rétrospectivement que les conséquences de février 1934 et leurs suites ont été bénéfiques pour le mouvement communiste, qui de force marginale, est devenu un élément central dans la vie politique et sociale.
Quelles relations entretient le syndicat avec Moscou alors que l’URSS est en pleine terreur stalinienne ?
Les relations entre le centre (Moscou) et la plupart des partis membres de l’Internationale évoluent lors de la mise en place de la ligne des Fronts populaires. De plus, avec la Grande terreur, le nombre de voyageurs se rendant en URSS est moins nombreux. Au moins jusqu’en 1944, seuls les cadres les plus importants et les plus fiables peuvent venir. Pour les Français, par exemple, l’École léniniste internationale destinée à former des cadres ferme ses portes. Le système scolaire interne au communisme évolue. Sur le plan des échanges un système de communication un peu différent fonctionne. Les communistes français demandent l’accord de l’Internationale communiste pour les décisions les plus importantes. L’un des exemples les plus connus est le télégramme que Maurice Thorez adresse à l’Internationale pour savoir si le PCF doit participer au gouvernement de Front populaire auquel Staline répond par la négative.
Pour ce qui est des aspects syndicaux, l’Internationale syndicale rouge a été dissoute en 1937 et les communistes militant dans le mouvement syndical adressent à Moscou des rapports sur l’état de la situation. En 1937-1938, ils sont dans une phase de conquête de la CGT réunifiée et ils savent comment faire pour prendre le contrôle d’un syndicat ou d’une Fédération, sans plus avoir recours aux conseils des dirigeants de l’Internationale, sur ce point du moins. Ils adressent des rapports en expliquant ce qui a été fait et les progrès qui ont été enregistrés. Cette méthode s’applique aux autres organisations de masse contrôlées par le PCF. Sur d’autres aspects, Eugen Fried, le représentant de l’Internationale communiste en France, conseille la direction du Parti et en dernier ressort demande l’aval de l’Internationale soit par des lettres pour des questions secondaires, soit par des télégrammes pour les questions les plus urgentes. Enfin, au moins jusqu’à la guerre, quelques militants, comme Maurice Tréand, viennent faire le point sur les affaires en cours et discuter des grandes questions. C’est un peu le modèle, avec quelques nuances, que l’on retrouve après la Seconde Guerre mondiale, même si l’IC a disparu.
Notes : 1 - Maurice Tréand : l'inquisiteur rouge , Atlande, 2023 2 - Calmann-Lévy, 2008
Alors que traditionnellement, le XX e siècle débute avec la Première Guerre mondiale, une concordance d’événements ayant eu lieu en 1904 permet de repenser ce changement d’ère. Florian Louis, agrégé et docteur en histoire, propose une réflexion sur la genèse des grandes forces et leurs recompositions en ce début de siècle.
Nonfiction.fr : Votre ouvrage s’inscrit dans la collection « Une année dans l’histoire » où chaque siècle est représenté par une date comme point de bascule. Pourquoi, pour le XX e siècle, la date de 1904 s’est-elle imposée à vous comme « un observatoire privilégié sur le siècle » et même l’aube d’« une nouvelle ère historique » ?
Florian Louis : Chaque volume de la collection « Une année dans l’histoire », dont mon 1904 est le quatrième à paraître, propose d’introduire les lecteurs à une période, qui n’est pas nécessairement un siècle, et à des problèmes historiques, en se focalisant sur une année qui nous semble en être particulièrement révélatrice. Le pari est donc de montrer qu’en se concentrant sur un court laps de temps, douze mois, on peut percevoir et comprendre des dynamiques historiques bien plus larges.
Dans le cas de l’année 1904, il m’a semblé qu’on pouvait y voir à l’œuvre non seulement la bascule vers le XX e siècle, mais plus encore la fin de la longue période historique marquée par la prééminence globale de l’Europe, qui s’était ouverte avec les « Grandes découvertes » de la fin du XV e siècle.
Trop souvent encore, les historiens font commencer le XX e siècle en 1914 ou en 1917, deux années qui n’ont guère de pertinence qu’à l’échelle de l’histoire européenne, voire occidentale. Pour penser le XX e siècle à l’échelle globale, ce qui me semble d’autant plus nécessaire que sa caractéristique fondamentale est d’avoir été le théâtre d’une progressive provincialisation de l’Europe, 1904 me semble un bien meilleur poste d’observation.
Le livre s’articule autour de quatre événements éloignés géographiquement (États-Unis, Russie et Japon, Sud-Ouest africain, monde colonial) qui ont marqué l’année 1904. Vous écrivez qu’« envisagée dans son ensemble, cette constellation événementielle donne à comprendre l'ampleur des bouleversements planétaires qui s'opéraient en ce début de la décennie 1900 et dont certains des effets n'ont pas fini de se faire sentir ». Le lien semble l’impérialisme de tous les acteurs. En quoi ce fil donne-t-il une cohérence à l’ensemble ?
Plus que l’impérialisme en soi, ce sont ses remises en cause et ses capacités de réinvention qui sont au cœur de mon travail. Par bien des aspects, 1904 constitue un apogée de l’impérialisme européen. On y voit un monde qui demeure largement marqué et dominé par l’Europe. Mais cet hégémon européen est alors au bord de l’effondrement et de nombreuses fissures sont déjà observables sur ses fondations. Il est contesté par de puissants mouvements d’émancipation, dont les insurrections héréro et nama, au Sud-Ouest africain allemand, constituent des exemples paradigmatiques.
Il est aussi remis en cause par l’affirmation de nouveaux impérialismes qui ont en commun de ne pas venir d’Europe. En Asie, le Japon accroît son emprise sur son voisinage continental jusqu’à entrer en conflit avec la Russie. En Amérique, les États-Unis, sous prétexte d’aider les peuples latino-américains à se défaire des vestiges de l’impérialisme européen, en viennent à leur imposer leur propre domination. 1904 est donc un carrefour dans l’histoire des impérialismes qui témoigne tout à la fois de leur force, de leur fragilité et de leur faculté d’adaptation aux adversités.
La première partie du livre est consacrée à la répression allemande des peuples Héréro et Nama en Afrique australe. En quoi les modalités de la colonisation allemande rendent-elles particulière la compréhension de cette répression ? Pourquoi cet événement reste aujourd’hui au cœur de débats historiographiques ?
Si ce n’est son caractère tardif lié à l’unification elle-même tardive de l’Allemagne et aux tergiversations de Bismarck en la matière, la colonisation allemande de l’actuelle Namibie ne présente rien de particulièrement original en regard de celle d’autres parties de l’Afrique, de l’Asie ou de l’Océanie par d’autres puissances européennes à la même époque. De même, la terrible répression exercée par les Allemands à l’encontre des Héréro et des Nama qui se soulèvent en 1904, n’a rien d’exceptionnelle. Étudier cette colonie, ce soulèvement et cette répression en particulier était donc pour moi d’abord un moyen, non de les singulariser, mais plutôt de donner à voir, au travers d’un cas particulier, les dynamiques générales propres au phénomène colonial alors à son apogée, et ce bien au-delà de sa seule déclinaison allemande.
Parce que c’est l’Allemagne qui est à l’origine de la répression génocidaire des Héréro et des Nama, certains historiens et essayistes ont voulu voir dans cet épisode un événement exceptionnel, qui aurait mis les Allemands sur la voie qui allait les conduire à orchestrer, quatre décennies plus tard, l’extermination des Juifs d’Europe. Si elle soulève des questions pertinentes et permet de mieux prendre la mesure des racines pour partie coloniales de la violence nazie, cette thèse demeure toutefois très discutable.
Je montre dans l’ouvrage qu’elle repose sur la prémisse erronée selon laquelle la répression coloniale allemande aurait été plus violente et meurtrière que celle des autres puissances européennes. Rendre la violence coloniale responsable de la politique génocidaire nazie bute sur de nombreux obstacles, au premier rang desquels figure le fait que la violence coloniale fut loin d’être l’apanage des Allemands. Or Français et Britanniques, qui en usèrent avec abondance, n’ont pas pour autant basculé dans des politiques génocidaires en Europe. On ne saurait donc expliquer la Shoah par le seul héritage de colonisation.
Le deuxième axe s’intéresse à la politique internationale mise en œuvre par Théodore Roosevelt, restée célèbre sous le nom de « corollaire Roosevelt », en lien avec la doctrine Monroe de 1823. Mais vous nuancez très fortement l’idée d’un corollaire. Vous écrivez en effet que « le génie de Roosevelt a consisté à présenter la rupture qu'il introduisait dans la politique étrangère étasunienne sous les traits d'une continuité ». Pouvez-vous expliquer en quoi cette nouvelle donne modifie la place des États-Unis dans les relations internationales et les insère dans le jeu des puissances européennes ?
James Monroe avait en 1823 affirmé la solidarité des États-Unis avec le reste du continent américain en menaçant de s’opposer par la force à toute tentative européenne de reconquête des nombreuses colonies perdues depuis la révolte haïtienne de 1804 et l’invasion napoléonienne de la péninsule ibérique de 1807. En 1904, Théodore Roosevelt révolutionne cette doctrine tout en faisant mine de la perpétuer. Il affirme que pour garantir que les Européens n’étendent pas leur emprise aux Amériques, comme le souhaitait Monroe, il faut que les États-Unis le fassent à leur place ! C’est ainsi qu’il peut présenter comme un « corollaire », une conséquence logique, ce qui est en fait une subversion de la doctrine Monroe.
J’essaie de montrer que tout en laissant entendre que, comme celle de Monroe, sa politique consiste à renforcer l’indépendance des Amériques et donc à tenir en respect les Européens, elle revient en fait à s’aligner sur leurs pratiques et à se partager le monde avec eux. Loin de contrer l’impérialisme européen, Roosevelt l’imite et opère une forme de partage tacite des théâtres : aux Européens l’Afrique et l’Asie, aux États-Unis l’Amérique latine.
Alors que la doctrine Monroe reposait sur un idéal de fraternité panaméricain, celle de Roosevelt plaque sur l’Amérique la grille de lecture raciste propre à l’impérialisme européen, considérant les latino-américains comme des sauvages qui auraient besoin de la tutelle d’une puissance civilisée : les États-Unis. À l’opposition entre l’Amérique et l’Europe de Monroe, Roosevelt substitue une opposition entre un nord « civilisé » au sein duquel cohabitent les États-Unis et l’Europe, et un sud « sauvage » et arriéré au sein duquel cohabitent l’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie et l’Océanie. On est donc loin de la solidarité panaméricaine qui était au fondement de la doctrine Monroe.
1904 est aussi la date de la guerre russo-japonaise, très documentée à l’époque mais relativement oubliée ensuite. D’aucuns y voient les prémices du déclin occidental, d’autres une première guerre mondiale. En quoi ce conflit marque-t-il à son tour un tournant entre le XIX e et le XX e siècle ?
La guerre qui éclate en 1904 entre la Russie et le Japon est importante à de nombreux titres.
Sur le plan opérationnel, elle préfigure, à une échelle réduite, par sa durée, par les armements qu’elle mobilise et par l’ampleur des batailles auxquelles elle donne lieu, tant sur terre que sur mer, les deux guerres mondiales du XX e siècle.
Elle est aussi et surtout importante du fait de son dénouement. La victoire du Japon retentit en effet dans le monde entier comme le symptôme d’une possible déseuropéanisation. Pour la première fois depuis longtemps dans un affrontement d’une telle ampleur, un peuple « de couleur » a écrasé un peuple « blanc ». Partout dans le monde alors dominé par l’Europe, en Asie bien sûr, mais aussi en Afrique et jusque dans les communautés noires états-uniennes, la victoire japonaise est perçue comme la preuve que l’heure est venue d’abattre un ordre européen qui n’a que trop duré et généré de souffrances, qu’un autre monde est possible dans lequel l’Europe cesserait d’opprimer les trois autres quarts de l’humanité.
Enfin, le fait que les négociations de paix entre Russes et Japonais se déroulent aux États-Unis, à Plymouth, sous la conduite du président Théodore Roosevelt qui reçoit le Prix Nobel de la paix pour cette raison, est aussi un symptôme du recul du poids de l’Europe et de la montée en puissance des États-Unis, qui s’affirment désormais comme un acteur de rang mondial.
Enfin, l’Entente cordiale est le dernier moment mis en exergue de cette année 1904. En quoi cet accord colonial, qui a « bouleversé les équilibres stratégiques » peut-il être considéré malgré lui comme le point de départ de la « bipolarisation stratégique de l'Europe » via les grandes alliances qui mènent au premier conflit mondial ?
L’Entente cordiale est un bon exemple de ce que Jules Monnerot a appelé l’hétérotélie, qu’il illustrait par une épître aux Romains dans laquelle saint Paul se lamentait de faire « le mal que je ne veux pas » plutôt que « le bien que je veux ». Les conséquences des actions humaines sont souvent très éloignées de leurs intentions.
La série d’arrangements diplomatiques franco-britanniques passée à la postérité sous le nom d’Entente cordiale se voulait ainsi un acte de pacification. Il s’agissait de régler les quelques différents coloniaux qui, comme l’avait rappelé en 1898 la crise de Fachoda, étaient susceptibles d’envenimer les relations entre Paris et Londres.
Ce qui n’avait pas été anticipé, c’est que cet apaisement entre Français et Britanniques serait perçu comme une menace par l’Allemagne, qui y a vu une alliance destinée à s’opposer à ses visées impériales tant en Europe que dans les outre-mer.
C’est ainsi que ce qui était censé désamorcer des conflits potentiels entre puissances européennes les a en fait alimentés. Bien sûr, le chemin qui conduit au déclenchement de la Première Guerre mondiale est encore long, mais le rapprochement franco-britannique, bientôt complété par une réconciliation russo-britannique (1907), enclenche la dynamique de fracturation de l’Europe en deux blocs antagoniques qui débouche dix ans plus tard sur la Grande Guerre.
Dans chacun de ces événements, l’irruption d’acteurs non-étatiques pèse sur les décisions prises par les responsables politiques : presse, lobbys, associations… En quoi, les opinions publiques jouent-elles un rôle inédit dans le déroulé de ces différents événements ?
Les progrès de l’alphabétisation, en premier lieu en Occident, transforment le degré de connaissance et d’implication des acteurs sociaux dans la politique internationale. En 1904, celle-ci n’est plus seulement l’affaire de quelques hommes d’États négociant à huis clos. Elle implique les sociétés tout entières et, en leur sein, des groupes de pression de diverses natures se structurent pour tenter d’influencer les politiques étatiques. L’impérialisme allemand est ainsi encouragé par un puissant et efficace lobby colonial, tandis que les exactions auxquelles il donne lieu sont dénoncées par une partie de la presse.
Finalement, vous décrivez, à l’issue de cette année charnière, un nouvel ordre mondial en cours. Mais, vous appelez aussi à la méfiance vis-à-vis des « distorsions chronologiques » pour comprendre ce « décentrement européen ». Comment les contemporains ont-ils perçus et mis en relation ces différents temps et leurs conséquences ?
Nombreux furent les contemporains à percevoir les événements de l’année 1904 comme participant d’une bascule du monde et de ses équilibres, que ce soit pour s’en inquiéter, ou au contraire pour s’en réjouir.
Dès le mois de janvier 1904, le géographe britannique Halford Mackinder prononce à Londres une conférence devenue fameuse sur le « pivot géographique de l’histoire ». Il y annonce la fin de la longue ère de domination européenne sur le monde et situe en Eurasie, plutôt que dans l’Atlantique, le centre de gravité de la puissance de la nouvelle ère géopolitique qui s’ouvre. Cette destitution de l’Europe et plus encore du Royaume-Uni inquiète Mackinder, qui tente de proposer des solutions pour l’empêcher. Mais elle est au contraire envisagée comme une formidable opportunité par les nombreux peuples qui subissent alors les diverses formes d’impérialisme européen.
La victoire du Japon sur la Russie provoque ainsi dans ce qu’on n’appelle pas encore le Tiers monde une vague de Schadenfreude , cette joie plus ou moins assumée que l’on éprouve au spectacle du malheur d’autrui.
Les contemporains ont de plus en plus conscience de vivre à l’heure de ce que Pierre de Coubertin baptise, précisément en 1904, une « mondialisation ». Et qu’en conséquence, rien de ce qui se passe en un point du globe n’est désormais sans conséquences sur tous les autres. Nul hasard à ce que les guerres du siècle qui s’ouvre alors, bien que d’origine locale, finissent immanquablement par se globaliser.
Sophie Djigo est une philosophe de terrain. Elle enseigne en classes préparatoires et développe une réflexion étroitement liée à des situations sociales concrètes, marquées par des expériences vécues de marginalité et de précarité. Elle est particulièrement connue pour son travail sur les migrants, les frontières, les politiques d'accueil et d'exclusion.
Dans La solidarité n'est pas un crime (Textuel, 2026), son dernier ouvrage, elle propose une réflexion à la fois située et rigoureuse sur les formes contemporaines de criminalisation de l'aide aux exilés. Cela la conduit, plus largement, à mener une enquête sur la notion de solidarité et sur ses définitions ; car si la solidarité reste une valeur cardinale de nos sociétés, elle se trouve implicitement redéfinie ou restreinte dès lors qu'elle est refusée aux exilés.
Nonfiction : Pourriez-vous revenir sur les différents contextes de criminalisation de l’aide aux exilés — le « procès de la solidarité » en Belgique, la criminalisation de l’aide entre migrants, les accusations de communautarisme ou encore les poursuites liées au soutien aux Palestiniens —, à partir desquels se déploie votre enquête ?
Sophie Djigo : Je pratique une philosophie de terrain, qui emprunte aux sciences sociales une dimension plus empirique, voire ethnographique. Mon travail tente de produire un effort de conceptualisation à partir d’éléments issus d’enquêtes, que j’ai pu mener à la frontière franco-britannique, en Belgique et dans des quartiers populaires à Roubaix. Dans cet ouvrage, j’ai voulu partir de phénomènes bien réels qui constituent ce qu’on peut appeler une « criminalisation des solidarités », y compris au sens pénal.
Je me suis donc intéressée à des cas concrets, à commencer par ce procès qui a eu lieu en Belgique entre 2018 et 2021, et que les militants locaux ont appelé « le procès de la solidarité ». La Belgique a connu un élan de solidarité très important dès la destruction du campement d’exilés de Calais en 2016. Beaucoup de personnes en exil ont rejoint Bruxelles et de façon spontanée s’est créée une plateforme d’hébergement citoyen. Deux ans plus tard, des hébergeurs solidaires se sont retrouvés sur le banc des accusés aux côtés des personnes accueillies, pour « association de malfaiteurs » et de « trafic d’êtres humains » ! Comme si la solidarité entre des citoyens et des personnes exilées ne pouvait se traduire que par la forme d’une entreprise criminelle…
Il y a aussi eu une montée en puissance de la législation contre l’immigration irrégulière dans l’UE, qui s’est cristallisée autour de la figure du « passeur ». Le « passeur », pour quelqu’un comme moi dont le grand-père a fait passer des Juifs en zone libre dans les années 1940, c’est un terme noble. Or, aujourd’hui, le passeur joue le rôle du parfait vilain, auquel sont imputées toutes les violences aux frontières. Or, ce discours criminalisant du passeur, qui s’appuie sur un arsenal législatif puissant, à la fois déplace les responsabilités politiques des morts aux frontières et interdit de penser une forme de solidarité entre les exilés. Ainsi, des personnes se retrouvent accusées d’être des passeurs parce qu’elles ont tenu la barre d’un petit bateau pour traverser la Méditerranée ou la Manche, alors même qu’elles sont en situation d’exil et … dans le même bateau que les autres !
Je travaille depuis une dizaine d’années sur le terrain des migrations et de la frontière franco-britannique, mais j’ai aussi fait un terrain de plusieurs années dans un quartier populaire de Roubaix, l’Alma. Et quand j’ai démarré mon enquête en 2017, c’était suite à des propos particulièrement criminalisants à l’égard des pratiques d’entraide des quartiers populaires, accusés d’être le lieu coupable du « communautarisme ». Je trouvais tout à fait frappant que les réseaux d’entraide très forts et efficaces des quartiers aisés de la ville voisine ne fassent jamais l’objet de ce type de qualificatif disqualifiant, alors qu’une véritable condamnation morale s’abattait régulièrement sur Roubaix et ces quartiers. C’est d’ailleurs un élément qui a été au cœur de la campagne du nouveau maire, David Guiraud, qui souhaite s’opposer aux discours diffamatoires sur cette ville.
Enfin, l’écriture du livre a été percutée par l’actualité récente de la répression des mobilisations en faveur des droits du peuple palestinien. Là encore, j’ai trouvé saisissant que les défenseurs des droits se retrouvent criminalisés, au point de dissoudre des collectifs comme Urgence Palestine, que le droit, qui a historiquement porté le déploiement des systèmes institutionnels de solidarité, soit en quelque sorte retourné contre les solidarités.
Vous montrez que cette remise en cause de la solidarité passe par un ensemble de dispositifs — juridiques, policiers, mais aussi médiatiques — qui contribuent à en redéfinir les contours. Pourriez-vous préciser les principaux moyens mobilisés pour opérer cette redéfinition, et la manière dont ils agissent concrètement dans les différents contextes que vous étudiez ?
D’un côté, le champ médiatique est dominé par des discours moralisateurs, qui visent à délégitimer les solidarités qui risqueraient de remettre en question les hiérarchies et les privilèges institués. Ce type de discours entretient l’idée d’une clôture qui départage les solidarités autorisées et les autres, qui pourraient apporter davantage d’égalité et d'autonomie collective. Or, cette ligne de partage constitue une frontiérisation de la solidarité : cela signifie que la solidarité est soumise à une clôture, qui peut être nationale, ethno-civilisationnelle, sociale… L’entraide n’est permise qu’à l’intérieur de la clôture – à l’extérieur, elle devient suspecte.
D’un autre côté, les usages politiques du droit par les classes dominantes ont produit des outils de répression pénale, comme le Facilitators Package sur le plan migratoire, qui donne aux autorités les moyens de réprimer toute forme de facilitation de l’entrée des exilés ne possédant pas les papiers exigés sur le territoire européen, ou de leur séjour sur ce territoire. Le flou très large de cette directive permet de criminaliser de multiples gestes solidaires, des pratiques quotidiennes d’entraide, comme le fait de donner de l’eau ou de la nourriture à des personnes en situation de migration. J’ai vu des bénévoles de l’association Salam à Calais se faire verbaliser pour avoir distribué des petits déjeuners aux personnes en situation de migration, ou des exilés se faire accuser de s’être entraidés pour survivre dans le dénuement. C’est ce que l’on appelle le régime de frontières, qui produit de la frontière un peu partout par des dispositifs de pouvoir bien réels.
Votre analyse met en évidence les effets problématiques de cette criminalisation. Mais elle laisse en partie à l’arrière-plan les logiques étatiques qui la sous-tendent — gestion des flux migratoires, contraintes politiques internes, arbitrages sécuritaires. Comment conviendrait-il alors de les aborder sous l’angle d’une solidarité mieux fondée ?
Les politiques étatiques actuelles sont essentiellement prises dans des logiques soit néolibérales, soit nationalistes, qui convergent sur certains points. Le néolibéralisme substitue le mérite aux solidarités et entretient la fiction d’une égalité des chances. Les habitants des quartiers populaires n’ont qu’à se bouger pour réussir. Cela justifie de réduire les solidarités sur le plan institutionnel, c’est-à-dire sur le plan du collectif, du commun, au profit de coalitions d’intérêts de classe, suffisamment puissantes pour perpétuer leur domination et conserver leurs privilèges. Les personnes exilées font par exemple l’objet d’une gestion relevant d’un « management migratoire » qui vise à « gérer le flux » en le subordonnant aux impératifs du profit, donc en faisant en sorte que l’immigration illégale irrigue le marché du travail à bas coût au profit de la compétitivité des entreprises françaises. Les demandeurs d’asile sont pris en charge par des dispositifs humanitaires qui s’inscrivent dans la même logique, formant un maillon de la chaîne pour atténuer les effets de violence des politiques migratoires sans jamais les remettre en question. Et surtout, sans que les premiers concernés n’aient voix au chapitre, eux qui sont réduits à un flux, à une masse indistincte au lieu d’être considérés comme des sujets, avec une visée d’autonomie.
Les logiques nationalistes se greffent sur le néolibéralisme en exigeant une clôture nationale ou ethnique de la solidarité, qui serait réservée aux compatriotes, aux Européens partageant la même « civilisation », aux « frères blancs ». L’idée même d’une « solidarité nationale », fondée sur une exclusivité, est au cœur de certains programmes politiques d’extrême-droite. La condition pour inscrire des normes pleinement solidaires au cœur du politique serait de commencer par défrontiériser le concept de solidarité, pour en faire ce que suppose un tel concept : l’universaliser et l’étendre à tous.
Vous montrez que la criminalisation passe aussi par l’instauration d’« idiomes » qui redéfinissent la solidarité, souvent en contradiction avec son sens ordinaire et ses pratiques concrètes. Pouvez-vous préciser ce que vous entendez par là, et expliquer comment vous procédez pour dégager, en contrepoint, une conception plus robuste de la solidarité ?
La solidarité fait partie de termes usuels, dont la signification est faussement évidente et familière, mais néanmoins confuse. Et cette confusion est entretenue pour saper la légitimité de certaines formes d’entraide. C’est ce que l’on peut appeler un « embarras conceptuel », une expression que je reprends au philosophe Vincent Descombes. Mon travail associe deux approches : descriptive et normative. D’un point de vue descriptif, j’analyse les différents usages du terme « solidarité », du sens premier aux sens que l’on retrouve dans l’idée d’une solidarité « nationale » ou d’une internationale néofasciste. D’un point de vue normatif, qui est spécifique à ma discipline, la philosophie, j’essaie de déterminer à quelles conditions on peut légitimement nommer une pratique « solidaire », donc de dégager des critères de la solidarité qui permettent de distinguer des usages corrects et des usages pervertis, qui dévoient le concept de solidarité. C’est cela, une conception plus robuste de la solidarité, raffermie par ces critères définitionnels clairs.
À l’inverse, la confusion vient de ce que ce terme reste englué, à travers bien des usages, dans des idiomes qui continuent à le frontiériser. L’idiome humanitaire confond la solidarité avec une forme de relation asymétrique entre aidant et aidé qui entretient des rapports de pouvoir. Difficile alors de restituer la dimension de mutualité et de réciprocité qui est au cœur même de la solidarité. L’idiome nationaliste limite l’entraide aux nationaux au détriment des étrangers, produisant des violences assumées. Une première étape de clarification conceptuelle consiste à purger la solidarité de ces idiomes qui la rabattent sur de pures collusions d’intérêt, un système de coteries.
Votre travail s’inscrit dans une démarche de philosophie de terrain, attentive aux situations concrètes et à leurs enjeux normatifs. Pour conclure, pourriez-vous préciser ce que cette posture implique pour vous ?
Il me semble important, sur ce type d’enjeux, de partir du réel, de le documenter avant de pouvoir le comprendre et en rendre compte. De plus, le regard des premiers concernés constitue un privilège épistémique important dans l’élaboration de savoirs. L’enquête permet d’aller solliciter cette pluralité de points de vue pour mieux saisir la complexité de ce qui se joue dans les espaces où se nouent des pratiques solidaires. Ce savoir forme un contrepoint des discours confusionnistes ou des idiomes dominants que nous avons évoqués. Il permet de revenir au réel et de remettre à l’endroit ce qui a été déformé, tordu. C’est une condition importante pour développer une pensée critique et juste, au double sens de la justesse et de la justice.