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28.02.2026 à 09:00

Mathieu Peck : dire la peinture en romancier

Il arrive parfois qu’un projet d’article sur une exposition de peinture se transforme en une longue méditation sur la signification de l’acte d’écrire, et sur la création d’une manière plus générale. C’est ce dont fait l’expérience le héros du nouveau roman de Matthieu Peck, Descente à Bahia , qui donne à lire de belles pages sur le travail des peintres et sur les discours que les critiques peuvent tenir au sujet de leurs œuvres. Que voit-on dans la toile d’un artiste ? De quelle manière les couleurs qu’il utilise chamboulent-elles nos émotions ? « Qu’est-ce qu’écrire, oui ? », lance encore une voix dans le livre, avant de prendre la tangente (ou un chemin de traverse, comme on voudra) au moment de répondre : « Voilà une question digne de ces énigmes mathématiques [dont] l’énoncé laisse à penser qu’on ne s’entendra jamais sur [leur] résolution. Puisque j’ai ici tous les droits, que ceci est un journal, j’avance qu’il s’agit d’abord d’un acte de jouissance au sens physique . » Dire la violence de l’art Journaliste, Martin Reger n’apprécie guère les « textes insipides et prétentieux, dans lesquels des diplômés questionnent sans trêve quasiment n’importe quoi ». Plutôt que de se consacrer à la résolution « de grands problèmes, [d’]équations massives et inertes », plutôt que de s’interroger sur « les relations des relations avec les relations », il choisit pour sujet d’écriture l’humus des œuvres et le relief singulier de la vie de chaque créateur. L’érudition qui assèche l’art l’énerve ; il veut appréhender directement (et non par le biais de commentaires qui l’amoindrissent) la violence transfigurée par l’art en formes abruptes et colorées. C’est dans cette perspective qu’il tente d’honorer une commande : la rédaction d’un article de fond sur l’exposition d’une vieille connaissance, le peintre Pol Taburet. Lorsqu’il arrive à Salvador de Bahia, le personnage se trouve dans un état de grand épuisement. L’atelier du peintre, situé dans un immeuble dont l’architecture est inspirée de la résidence de Paul Cézanne à Aix-en-Provence, le fascine : un lieu « où l’âme s’amuse à virevolter dans le vent – où des centaines d’histoires vous précèdent ». On raconte qu’il y a plus d’un siècle, l’arrière-grand-père du propriétaire des lieux, après être tombé en extase en visitant l’atelier de l’illustre peintre français, décida de le reproduire à l’identique. La chaleur du lieu, en tout cas, place le journaliste dans des conditions favorables pour écrire à sa façon, lui qui n’aime pas les collègues se promenant avec un calepin durant leurs voyages professionnels. Pour ce critique atypique, l’écriture doit avant tout enregistrer une expérience, fixer l’empreinte des lieux sur le regard. S’il lui arrive de prendre des notes, elles « se résument », écrit-il dans son journal, « à trois lignes dans [s]on téléphone ou sur un bout de post-it » : « Si j’exerce ce métier », ajoute-t-il, « c’est pour y voir clair au milieu des balafres de l’existence et ses excès. Le monde et ses routes ne sont pas à un usage. Le monde est fait pour qu’on le retourne, absolument, qu’on y observe par l’intérieur – le voyage n’est qu’une banalité augmentée . » Grâce et misère de Salvador de Bahia Quand il accepte de rédiger cet article, Reger a cessé d’écrire sur l’art depuis un moment. Une anxiété soudaine liée à ce travail s’empare de sa plume, mais les déambulations dans les rues de Bahia lui procurent des chocs esthétiques salvateurs. Devant un cloître récemment restauré, le bleu des azulejos , ces carreaux de faïence typiques du monde portugais, l’enchante et lui ouvre les portes du rêve. Les murs sont saturés de scènes tirées des inscriptions morales d’Horace. Les reflets bleuâtres allègent ses pensées. Il s’empare de son cahier et jette quelques lignes pour donner forme aux murmures du lieu : « Je note cela : la force de cette phrase sous mes yeux. Une force paranormale : POUR HAÏR LE VICE IL FAUT LE CONNAÎTRE. Plus le vice est horrible, et plus il a d’appas, dit-on, et je contemple cette représentation d’une femme entourée des démons humains. La supposée Sagesse se tient là, au centre dudit vice et ses horreurs . » Mais ce paradoxal instant de grâce contraste avec l’autre visage de la ville, celui de l’esclavage. La découverte de la plus africaine des cités brésiliennes déstabilise le journaliste et déplace son regard. Écrire sur la peinture n’est plus sa seule ambition. En compagnie de Pol Taburet, il veut absorber le désordre dans lequel il nage, la crasse des effluences animales de la feira de São Joaquim , ce marché où prospèrent les marchands de bêtes à sacrifice et les prêtres vaudou. Il y a là une « ville véritable, un espace troué dans le cœur même du monde, une fournaise vivante et débordante d’une folie cataclysmique et admirable – une cité clandestine, disons-le, avec ses machines à sous planquées sous la poussière et les lames de boucher gorgées d’un sang de contrebande ». Le spectacle d’un peuple de l’ombre qui s’acharne à exister dans ces bas-fonds émeut autant le journaliste que le peintre. Puissances du pinceau et de la plume S’inspirant de ce désordre des choses, Reger parvient à saisir dans son écriture le mouvement qui régit la peinture de Pol : des tracés mystérieux et cryptiques « d’où surgissent çà et là des esquisses de visages, de mains, d’anges ou de divinités. C’est un travail millimétré qui ne renie pourtant pas l’accident, une étape qui consiste à projeter la structure finale du tableau depuis son néant – une vision de prophète aveugle, ou du moins quelque chose de l’ordre de l’extralucide . » La lumière, monstrueuse de clarté, stimule la création, et l’air chaud installe un silence propice à la conception de formes inédites. Seul dans l’atelier de l’artiste, le journaliste accède au secret de ses créations en donnant libre cours à l’expression de ses secousses intérieures : « Les formes que le peintre dessine ont un impact favorable sur mes émotions, je le sens. Ses toiles ont beau être éprises de violence et d’une certaine radicalité dans la solitude des mouvements, une vigueur émerge d’elles que je ne pourrais encore véritablement qualifier – ce que seuls l’art et l’amour sont capables d’escorter. » Ainsi, Reger envisage d’écrire sur la peinture. Avant l’article, il rédigera d’abord un journal de son séjour brésilien – sa véritable œuvre –, où il tâchera de fixer la multiplicité des informations émanant de l’atelier : le mouvement des mains du peintre et leurs impulsions, les indices du corps et des muscles, la nervosité des pinceaux qui luttent avec la couleur. « Écrire sur la peinture, par définition », note-t-il, « est une mélodie qui se joue sans partition ». Une puissance étrange se fait sentir dans les toiles de Pol Taburet. Le diariste éprouve une joie physique et dit les muscles qui se dressent, le fatras brutal et déchaîné des sensations, les nerfs électrifiés, les ébranlements aussi bien visuels qu’auditifs. Il fait ainsi sentir au lecteur la mélancolie qui saisit parfois la baie radieuse de Salvador de Bahia. Il donne à voir, par ses mots, la brume hallucinée qui parfois recouvre le paysage chaotique qui s’offre à lui. Ou encore il fait entendre les bourdonnements ressuscitant la mémoire des esclaves qui continuent de hanter la ville, notamment du côté de l’église Nossa Senhora do Rosário dos Pretos , cet édifice qu’ils construisirent pour la diaspora noire de l’époque. Reger circule de la sorte librement parmi les œuvres de Pol Taburet, proposant une pensée du corps, saisissant le jaillissement des couleurs et des formes, et forgeant enfin sa propre définition de la peinture, qui n’est pas celle d’un écrivain recroquevillé sur son bureau : « Contrairement à ce que l’on peut croire », écrit-il, « la peinture est une vitesse radicalement convoquée. Je vois maintenant les ongles du peintre gratter furieusement les débâcles de jaune. Je vois les poils de chèvre des pinceaux se sacrifier dans la nervosité – j’assiste aux chorégraphies de la toile à venir . »
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25.02.2026 à 09:00

Lire Jacques Ellul en 2026

Professeur émérite en science politique, Patrick Chastenet est l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Jacques Ellul , dont il a été l’ami. Il est, entre autres, l’auteur d’une Introduction à Jacques Ellul (2019) dans la collection « Repères » des éditions La Découverte et plus récemment des Racines libertaires de l'écologie politique (2023) et d’une Introduction à Bernard Charbonneau (2024) , compagnon de pensée d’Ellul. Il vient de publier dans la collection « Bouquins » une anthologie consacrée à Jacques Ellul, rassemblant quatre titres du grand penseur de la technique qui fut également théologien : Le Système technicien , Propagandes , L’Espérance oubliée et Anarchie et christianisme . Outre une introduction générale retraçant brièvement la vie de l’homme, chacun de ses livres fait l’objet d’une présentation éclairante retraçant leur contexte d’écriture et leur réception. Une invitation à découvrir les réflexions encore actuelles de celui qui « a eu le grand tort d’avoir raison trop tôt ! »   Nonfiction : Jacques Ellul est l’auteur d’une soixantaine de livres. Comment avez-vous procédé pour sélectionner les titres rassemblés dans cette anthologie ? Patrick Chastenet : Jacques Ellul a publié environ 70 livres si l’on tient compte du fait que plusieurs d’entre eux comportaient plusieurs tomes. Son œuvre est pensée et construite sur deux registres séparés mais qui se répondent l’un l’autre. Le volet théologique ou spirituel trouve son répondant dans le volet sociologique ou politique, même si chacun de ces qualificatifs sont en partie impropres. Étant donné que la moitié de son œuvre est consacrée au registre théologique, il était impensable de l’ignorer. Une fois ce constat posé, s’est posée la question du choix des œuvres. Il se trouve que j’avais moi-même posé la question à Jacques Ellul il y a près de quarante ans : il m’avait répondu que son préféré était L’Espérance oubliée pour la partie théologique (« c’est celui dans lequel j’ai mis tout mon cœur »), et La Technique ou l’enjeu du siècle pour le volet sociologique. C'est donc par fidélité et respect pour ce choix que j'ai opté pour L’Espérance oubliée — même si ma préférence personnelle serait allée à La Raison d’être , sa belle méditation sur l’Ecclésiaste, et même si La Subversion du christianisme a la faveur de nombreux lecteurs. En revanche, il m’a fallu remplacer La Technique ou l’enjeu du siècle par Le Système technicien , plus court, plus digeste, plus intemporel tout en étant plus actuel que jamais à l’heure de l’IA et des GAFAM. Propagandes (1962) s’est imposé tout naturellement, car il compte parmi les grands livres de Jacques Ellul et que la publicité, la propagande, et toutes les formes de manipulation psychologique prospèrent avec les réseaux sociaux. J’ai enfin procédé à un arbitrage entre L’Illusion politique (1965) et Anarchie et christianisme (1988) en optant pour le second, plus récent et plus significatif car non seulement il contient une dimension testamentaire au plan politique mais il permet de faire le lien entre les deux registres de l’œuvre. Ces quatre ouvrages sont-ils globalement représentatifs de son œuvre ? C’est le but recherché. Le volume s’adresse à un public de néophytes qui n’a pas le temps de lire les 70 livres mais veut se faire une idée exacte de l’œuvre. Il ne respecte pas un ordre strictement chronologique car il s’organise autour du livre pivot : Le système technicien (1977). Viennent ensuite Propagandes et L’Espérance oubliée . Enfin, vient  Anarchie et christianisme dans lequel Ellul explique que l’anarchisme est d’une part « la forme la plus complète et la plus sérieuse du socialisme » et d’autre part, l’expression politique la plus compatible avec la Bible. Sur la technique, ses analyses vous paraissent-elles encore pertinentes ou, pour certaines, dépassées, du fait des évolutions dans le domaine (comme l'intelligence artificielle, par exemple) ? Elles n’ont jamais été aussi pertinentes. Il a eu le grand tort d’avoir raison trop tôt ! Tout ce qu’il a écrit sur la technique s’applique à l’IA. La quête de l’efficacité maximale se trouve au cœur de l’IA. L’humain qui aujourd’hui se sert de l’IA est, de ce fait, celui qui la sert. Réciproquement, seul l’humain qui sert l’IA est vraiment apte à se servir d’elle. De ce point de vue, on retrouve dans l’IA toutes les caractéristiques du phénomène technique mises en lumière par Ellul. Premièrement, la rationalité : le standardisé et le normé remplacent le spontané et le personnel. Deuxièmement, l’artificialité : la technique s'oppose au milieu naturel, qu’elle subordonne sans lui permettre de se reconstituer. Troisièmement, l’automatisme : le « choix » se fait sur le seul critère de la plus grande efficacité. Quatrièmement, l'auto-engendrement : le progrès technique étant devenu le référentiel de tous, chacun y contribue sans même le vouloir. Cinquièmement, l’unicité : le phénomène technique forme un tout homogène, ce qui interdit de faire le tri entre les « bonnes » et les « mauvaises » techniques. Sixièmement, l’entraînement : les techniques s’enchaînent les unes les autres dans le sens où les précédentes rendent nécessaires les suivantes. Enfin, l’universalisme : le phénomène technique s’étend à la fois à toute la surface du globe mais aussi à tous les domaines au sein de chaque pays. Last but not least , Ellul parlait d’autonomie de la technique et il suffit d’écouter Sam Altman, le patron OpenAI, pour se convaincre qu’il avait raison. La recherche de la plus grande efficacité s’est imposée comme unique critère du juste et de l’injuste. Ellul diagnostiquait une « grande relève », un grand remplacement de l’homme par la machine. Si la technique est autonome, cela signifie que l’homme ne l’est plus. Cet homme nouveau sert la technique comme l’artilleur le canon. Le nom de Jacques Ellul est aujourd’hui associé à sa critique de la technique. Sa vie et son œuvre sont toutefois indissociables de son engagement chrétien (protestant) et anarchiste, qu’il estimait d’ailleurs compatibles comme en témoigne son essai Anarchie et christianisme (1988) repris dans Entre technique et liberté . En quoi ses réflexions sur nos sociétés et la technique ont-elles été influencées par ces deux appartenances ? Dans les deux cas, il s’agit d’une quête absolue de liberté. Pour Ellul, la Bible est un livre de questions posées à Dieu par l’homme. C’est une parole à interpréter, chaque jour et par chaque croyant, et non un dogme figé ou un « prêchi prêcha » moralisant. Cela lui permet de concevoir la liberté selon une logique essentiellement dialectique : celle de l’autodétermination humaine inscrite dans la libre décision de Dieu. Pourquoi estimez-vous que le procès en pessimisme d’Ellul relève en partie d’un contresens ? Sur certains sujets, il pèche au contraire par excès d’optimisme en affirmant par exemple dans Le Système technicien qu’aucun ordinateur ne parviendra à battre un humain aux échecs, ou encore que la machine fournit des traductions parfaitement incompréhensibles. Il s’obstine à affirmer la singularité du cerveau humain et à soutenir que passion, souffrance et espérance appartiennent en propre à l’Homme. Quant au « reste », des Directives pour un manifeste personnaliste (1935) à Anarchie et christianisme (1988), il a toujours milité pour une forme de socialisme conciliant justice sociale et liberté individuelle. Son diagnostic sur nos sociétés technocapitalistes n’est pas pessimiste, il est réaliste. Il est même très nuancé au regard de l’idéologie et des pratiques actuelles des seigneurs de la tech, cette nouvelle aristocratie technicienne qui nous impose sa loi et que nous devons combattre sans relâche.
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16.02.2026 à 14:00

Entretien avec Luc Rouban sur la crise politique

Les enquêtes du CEVIPOF sur la confiance politique constituent un moyen qui n'a guère d'équivalent pour tâcher de saisir la crise politique que nous traversons. Luc Rouban , dans son nouveau livre  La société contre la politique (Presses de Sciences Po), en tire de nouvelles explications et éclaircissements.   Nonfiction : Les Français ne croient plus à la politique. Le modèle républicain qui constituait une référence en la matière jusqu’à il y a peu, où les conflits étaient gérés dans le cadre de la représentation, apparaît aujourd’hui très dévalué. L’écart avec les responsables politiques sur ce plan est devenu abyssal, notez-vous. Pourriez-vous en dire un mot pour commencer ? Luc Rouban : En fait, les Français ne croient plus à la capacité du personnel politique de changer leur vie et notamment leur vie au quotidien, émaillée de problèmes de plus en plus aigus dans un pays globalement riche, comme l’accès aux services publics ou une mobilité sociale bien plus difficile que dans d’autres pays européens. C’est encore une fois l’héritage des Gilets jaunes qui s’est diffusé dans la société française. Les responsables politiques sont largement perçus comme impuissants et vivants dans une bulle déconnectée de la réalité. Les uns vont dénoncer leur corruption et leurs conflits d’intérêts comme leur capacité à échapper à toute réelle sanction, les autres leur insignifiance face à des changements sociaux ou technologiques qui viennent de l’extérieur de la sphère publique et notamment des grandes entreprises privées (on peut évoquer notamment les bouleversements qu’introduit l’intelligence artificielle). L’espace public est privatisé, notez-vous, et fait dès lors de moins en moins de place au débat politique. Et c’est désormais dans la sphère privée que les Français entendent s’engager et s’investir. Comment caractériser le nouveau rapport au politique que ceux-ci peuvent alors être tentés d’établir ? On assiste à l’émergence ou au renforcement du registre privatif dans un pays historiquement très publicisé où la « vie politique » constituait le ciment du vivre ensemble et cela depuis la Révolution. L’espace public s’est privatisé par les réseaux sociaux mais également par la structure capitalistique des grands médias ou par la multiplication de fondations défendant des thèses idéologiques ou servant des intérêts partisans. Le débat intellectuel, très puissant dans sa capacité d’organisation des idées jusque dans les années 2000, s’en est appauvri, laissant de faux experts ou des demi-savants organiser l’agenda politique et légitimer certaines thématiques plutôt que d’autres. À cette privatisation du monde des idées s’ajoute le nouveau regard que les Français portent sur leur société. Celui-ci ne vient plus s’adosser à un conflit de classes car la notion même de classe s’est dissoute au profit d’une évaluation subjective que chacun fait de sa propre place dans la hiérarchie sociale. Or il faut bien comprendre que cette évaluation subjective a bien plus d’effets statistiques sur le vote que les catégories socioprofessionnelles objectives telles qu’elles peuvent être définies par l’INSEE. Le rapport au politique, de ce fait, devient seulement utilitaire : à quoi allez-vous me servir ? La politique n’est plus perçue comme la source d’une autorité quelconque mais seulement comme une activité de service. Cette mise à distance de la politique peut également s’accompagner d'une baisse de l'attachement à la démocratie comme d’une demande d’autorité plus forte, montrez-vous. Comment faut-il comprendre ce dernier point ? Comment faire pour que ces aspirations à l’émancipation sociale, au sein de la société, ne soient pas captées par des forces politiques réactionnaires ? Il faut bien comprendre que le registre de la démocratie, invoqué à tout bout de champ, recouvre deux types d’attentes. La première, stable et qui n’est pas remise en cause, est celle d’une protection des libertés et d’une société régie par l’État de droit. Les Français ne veulent pas de l’illibéralisme ni d’une forme ou d’une autre d’autoritarisme plus ou moins fascisant qui viendrait interdire les syndicats ou certains partis politiques ou qui viendrait leur expliquer comment éduquer leurs enfants. La seconde attente, en revanche, concerne la démocratie comme système de décision efficace. C’est là que le bât blesse. Ce qui fait émerger le thème de l’autorité dans une société à la recherche de son émancipation : un pouvoir politique limité mais efficace sur le terrain régalien, et notamment celui de la sécurité interne ou externe, laissant la société libre par ailleurs de penser ou de vivre comme elle l’entend. C’est très clairement le modèle libéral originel de John Locke élaboré au XVII e siècle. Cependant, cette attente d’efficacité est effectivement captée par des forces politiques de droite radicale ou d’extrême-droite qui se nourrissent du trumpisme aux États-Unis et qui profitent de la disparition du gaullisme (les Républicains ayant opté depuis longtemps pour le néolibéralisme) pour revendiquer son héritage et notamment celui d’un État fort et respecté en interne comme à l’international. Si l’on prend sérieusement en compte le(s) nouveau(x) rapport(s) au politique que montrent ces enquêtes, les moyens que l'on recommande généralement pour conforter la démocratie et la légitimité des institutions politiques semblent manquer leur objet. Comment conviendrait-il de prendre les choses et sur quoi faudrait-il mettre l’accent selon vous ? La situation ne pourra pas s’améliorer en se contentant de solutions juridiques comme le scrutin proportionnel ou la restauration du cumul des mandats. Le niveau de confiance dans les partis politiques est très bas (seuls 15 % des Français leur font confiance) et on ne pourra pas restaurer la vie politique à l’ancienne faite de frénésie militante et de croyance dans la toute-puissance du politique pour changer la vie. Mai 1981 est loin derrière nous et on a envie de rire quand on regarde à nouveau la série Baron noir. Cette culture politique est en train de disparaître. Les citoyens revendiquent désormais le droit de changer eux-mêmes leur vie par davantage d’autonomie économique et culturelle. Une première piste est celle de la démocratie directe mais on ne peut utiliser les référendums pour régler des problèmes complexes dont la solution dépend des conditions de sa mise en œuvre. C’est notamment le cas en matière de santé publique ou d’environnement, questions souvent fortement territorialisées, complexes, requérant de l’expertise. De plus, le référendum présente toujours le risque de la démagogie ou du plébiscite du pouvoir en place. La solution que j’envisage est celle d’une décentralisation poussée, voire d’un fédéralisme donnant une grande autonomie aux régions, à l’instar de ce qu’ont fait de nombreux pays européens où la satisfaction à l’égard de la vie démocratique est bien plus élevée qu’en France. Finalement, vous consacrez une dernière partie à l’examen des progrès d’un modèle communautaire, qui attirerait les enquêtés très au-delà des franges qu’on pourrait qualifier de « wokistes ». Là encore, pourriez-vous en dire un mot ? Le communautarisme a été réduit de manière très malencontreuse au seul communautarisme religieux, notamment dans ses versions radicales, ou à des revendications d’un nouveau statut social pour des minorités sexuelles. Mais l’idée de communauté est bien plus large et reste profondément ancrée dans l’anthropologie politique française depuis le Moyen Âge. Je rappelle que les « communes » sont nées à partir du IX e siècle de communautés locales cherchant à affirmer leur autonomie face aux seigneuries ou à l’Église. La commune est une institutio pacis , moyen de créer un ordre social régulier bâti sur la solidarité communautaire. Elle devient un lieu de coalition contre les oligarchies. À l’époque, communia et conjuratio sont synonymes. Aujourd’hui, comme je le montre à partir d’enquêtes précises, près de la moitié des Français sont prêts à faire évoluer le modèle républicain français vers un modèle multiculturel et communautaire. La société française s’est mondialisée et diversifiée. C’est bien cette revendication à la différenciation qui crée la fracture avec un pouvoir unitaire et vertical élaboré dans la société du XIX e siècle. Mais ce communautarisme englobe toutes les activités associatives, les liens territoriaux, les cultures professionnelles ou les modes de vie dans lesquels les Français s’investissent désormais. S’ils se désengagent de l’activité politique à l’ancienne, ils sont en revanche prêts à s’engager localement ou dans des associations pour exprimer la force du lien civique.   A lire également sur Nonfiction, du même auteur : - un entretien à propos de son livre Les ressorts cachés du vote RN (Presses de Sciences Po, 2024), - un entretien à propos de son livre Les racines sociales de la violence politique (Editions de l'Aube, 2024).
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