Après un premier article consacré au lyrisme glacé bienvenu des groupes de black metal , et un second centré sur la puissance vitaliste et dissonante des groupes de death metal , voici venu le temps pour notre petite équipe d’audacieux reporters d’oser franchir le seuil des chapiteaux Altar et Temple, et, malgré le soleil menaçant et le bois de platanes à traverser, de partir s’aventurer sur les scènes découvertes du Hellfest.
Notamment vers la Valley, pas très bien nommée puisqu’il faut gravir une petite côte pour y accéder. La Valley est une scène stoner/doom/post-hardcore/sludge à la programmation très diversifiée, avec des propositions parfois aux frontières du metal. Un point commun à la plupart des groupes est qu'ils travaillent, non sur l’extrême vélocité, mais sur la lenteur et la massivité du son.
C’est le cas, exemplairement, des Suédois de Cult of Luna , qui, depuis la retraite de Neurosis, constituent le groupe phare du style post-hardcore. Soit des compositions amples d’une dizaine de minutes, émotionnellement complexes, qui dégagent une profonde impression de puissance, encore amplifiée par un light show qui accentue la brutalité des transitions.
(Cult of Luna, live au Hellfest 2026)
Un son massif, de lentes montées progressives, des ponts parfaitement abordés, puis des entrées orchestrales qui réintroduisent des pics d’intensité lorsqu’on pensait qu’on planait déjà à l’altitude maximum. On ne dira pas que c’était une surprise pour nous qui suivons les Suédois depuis vingt ans, mais la façon dont ils parviennent à renouveler à la fois leurs prestations scéniques et leur répertoire discographique (avec une présence de plus en plus affirmée du clavier depuis l’album Vertikal , dont deux titres sont joués sur ce live ) nous laisse admiratifs.
On goûte aussi particulièrement leur attitude anti-star, les musiciens officiant quasiment en ombres chinoises derrière les fumées et les lumières à contre-jour. Cela ne les empêche pas de produire l’impression d’une véritable machine de guerre scénique, leurs deux (!) sets de batterie étant martelés avec une conviction épique.
Fun fact : l’un des deux batteurs, Thomas Hedlund, officie également derrière les fûts pour les concerts du groupe pop-rock français Phoenix ! C’est ce qu’on appelle de la versatilité. Vous pouvez d'ailleurs admirer la variété de son jeu dans l’énorme « Leave Me Here » (à partir de 26 min., 30 s. dans la vidéo ci-dessus), seul titre ancien d’une setlist qui faisait la part belle aux chansons récentes du groupe.
L’autre grand moment de la Valley s’est produit le lendemain au soleil couchant, avec le concert-événement des Américains d’ Acid Bath . C’était tout simplement la première fois que ce groupe légendaire – auteur de deux albums-cultes dans les années 1990 et qui vient de se reformer trente ans plus tard pour une tournée – se produisait live en Europe, et c’est peu dire qu’il était attendu par de nombreux festivaliers.
Il n’existe pas, à notre connaissance, de captation vidéo correcte de ce groupe sur internet, donc il faut nous croire sur parole quand on vous dit que c’était une claque monumentale. Après avoir chauffé le public en diffusant en intégralité le morceau « Black Sabbath » du groupe éponyme, un titre cinquantenaire qui a édicté en son temps les tables de la loi de l’alliance entre la lenteur du tempo et la violence du propos, les éminents représentants du sludge louisianais font leur entrée et lancent tambour battant un « Tranquilized » qui évolue doucement vers un tempo ralenti propice au headbanging .
Tout va bien, le soleil se couche après une journée caniculaire, le son est énorme et gras comme on l’espérait, le chanteur Dax Riggs reste cramponné à son micro et à ses fioles de Jack Daniel's mais fournit une prestation magnétique, et le tout dégage un parfum blues d’une grande authenticité. Car si la musique d’Acid Bath parle de tout ce qui fait souffrir dans la vie, elle le fait avec une forme musicale romanesque et évocatrice, avec des compositions à la fois sombres et groovy qui prennent sur scène une dimension éclatante.
Si Acid Bath et Cult of Luna ont été pour nous les deux meilleurs concerts de la Valley (et du festival, si on leur ajoute ceux de Mayhem et de Sylosis), d’autres lives intéressants ont eu lieu sur cette scène, la plus aventureuse du Hellfest, qui programmait à des heures de forte audience potentielle des groupes relativement jeunes.
Parmi eux, le groupe belge Psychonaut , un power trio évoluant dans les horizons artistiques progressifs et ambitieux du label de post-metal Pelagic Records, fondé par Robin Staps, le guitariste du groupe The Ocean. Servis par des instrumentistes en « solo permanent » (avec une basse particulièrement mise en avant dans le mixage) et par un double chant clair et growlé assuré par les deux gratteux, les morceaux de Psychonaut alternent ainsi entre des moments planants et techniques, et d’autres plus puissants et lyriques. Le tout devant une solide fanbase, malgré la chaleur de la fin d’après-midi.
(Psychonaut, « The Fall of Consciousness » , live at GMM 2025)
Que dire alors de la fanbase réunie pour les voisins toulousains de Slift , venus défendre leurs récents albums de space rock psyché Slift et Fantasia , sinon qu’elle était tellement dense qu’elle a rendu presque compliqué l’accès à leur concert ? Comme pour Psychonaut, la proposition musicale est belle et ambitieuse, mais manque encore un peu de relief et d’incarnation sur scène – surtout si on la compare à celle des groupes cités plus haut. Cela est peut-être dû à un léger manque de charisme, ou de contraste narratif dans l’élaboration du set , qui le font paraître un tantinet longuet sur une scène aussi grande et non couverte (un chapiteau créant une ambiance plus intime aurait peut-être été mieux adapté), alors même que les compositions sont toutes très riches en événements.
(Slift, « Ilion », live in La Cigale, 2024)
On est toutefois heureux d’avoir pu voir ces artistes sur une scène aussi grande que la Valley du Hellfest, et à un horaire aussi fédérateur. On sait l’effet d’accélération que produit un passage dans ce festival dans le parcours d’un groupe sur la pente ascendante, et on est certain qu’on les y reverra à l’avenir.
Il en va de même du groupe anglais Conjurer , qui, après les échappées psychédéliques de Slift et Psychonaut, nous replonge la tête dans un étau de puissance et de lourdeur. Guidés par un batteur bestial et par un double chant grave et éraillé qui prend aux tripes, le groupe alterne entre les accélérations frénétiques et les ralentissements massifs, exprimant ainsi une condition existentielle pleine de douleur et de révolte, sur des thèmes d’ailleurs peu souvent pris en charge par les musiques metal, comme la transphobie (dans le morceau « Let Us Live »).
(Conjurer, « live at Saint Vitus in Brooklyn, 2017)
Les groupes britanniques qui se produisaient sur cette scène de la Valley très exposée au soleil ont eu la chance de ne pas être programmés le dimanche, jour où le mercure est monté jusqu’à 40 °C. Et c’est heureux, car selon Matthew Baty, le chanteur-beugleur de Pigs x7 : « We are fuckin’ British… We are not fuckin’ used to this kind of fuckin’ weather. » Il nous dit ça alors qu’il fait 30 °C, et on pense : « Nous, en France, c’est ce qu’on appelle un temps frais désormais… ».
C’est vrai qu’il n’avait pas l’air parfaitement dans son élément, le Baty. Le fait qu’il ressemble à une serpillère usagée de lendemain de cuite n’est pas en cause ; après tout, il s’agit d’un chanteur de stoner originaire de Newcastle. Ce n’est pas non plus le fait que son registre vocal ne consiste qu'en une seule note, ce chant parlé-aboyé à la Helmet étant partie intégrante du style déjanté et déliquescent de Pigs x7.
(Pigs x7, live at KEXP, 2025)
Non, on dit cela surtout parce que le sieur Baty s’est trompé plusieurs fois dans la setlist, pourtant affichée à ses pieds devant les retours, comme le lui indique d’ailleurs gentiment son guitariste en plusieurs occasions. Ainsi, Baty peut passer une minute à introduire une chanson qui ne sera finalement pas jouée car non prévue dans le set, et de repartir de plus belle sur ladite chanson avec un « Fuck ! » retentissant.
Bref, un super concert, très authentique dans l’esprit punk, avec toutefois une pleine maîtrise par le groupe des ralentissements de tempo, tous les musiciens donnant alors l’impression d’enfoncer ensemble le même clou, avec un effet très communicatif sur nos nuques de spectateurs.
On termine ce reportage en retournant sur la scène Temple pour le concert le plus inclassable du Hellfest 2026, celui d’ Oranssi Pazuzu . Déjà passés au Hellfest en 2012 et 2018, les Finlandais sont méconnaissables à chaque fois, tant ils font entre-temps évoluer leur musique. Difficile de décrire cette dernière avec les catégories génériques habituelles, mais on dira que c’est un peu comme la rencontre entre Tangerine Dream et Burzum, avec un univers visuel et thématique proche du black metal, mais un instrumentarium qui fait surtout la part belle aux claviers/sampleurs, chaque musicien ayant le sien et s’en servant d’abondance.
Le tout présente une dimension noise affirmée, mais on pourrait également penser au drone metal, au krautrock, voire au jazz (notamment au niveau de la rythmique). Très peu de mélodies ou de structures identifiables, on est vraiment face à du « son organisé », mais pas des petits bruits épars à la Varèse, plutôt un gros magma sonore qui donne l’impression d’être sous l’eau d’une piscine ou dans un cratère en fusion – mais avec des variations.
(Oranssi Pazuzu, live @ Ferrailleur, 2017)
Voilà, je crois qu’on est allés jusqu’au bout de ce que les mots peuvent exprimer, débrouillez-vous avec cela, ou regardez la vidéo ci-dessus. Dans le public, certains crient au génie, d’autres ne comprennent pas trop le délire. On n’est pour notre part pas certains de notre évaluation, mais on sait gré au groupe de nous avoir emmené dans un territoire musical aussi original. Une vraie expérience , dans tous les sens du terme.
À l’heure de dresser le bilan de cette édition 2026 du Hellfest, que peut-on dire ? Le festival et son public semblent s’être stabilisés, aussi bien dans l’ampleur de la manifestation (l’énorme jauge à 60 000 personnes par jour semble désormais indépassable) que dans le panachage entre les différents styles de metal, des plus extrêmes aux plus lite . Le festival s’est incontestablement ouvert, dans la programmation comme dans le public, à des sensibilités naviguant aux frontières de la vaste galaxie metal, et c’était peut-être, à un moment, la condition de son développement.
Si nous avons toujours salué cette ouverture au niveau musical, nous avons également pu nous inquiéter, par le passé, de « l’envahissement », par des « touristes » peu concernés par la musique, de ce festival initialement fait par des passionnés et pour des passionnés. Et il est clair que l’audience très puriste des premières éditions s’est inévitablement un peu diluée dans les années 2010, avec la médiatisation croissante autour de cette manifestation. Pour autant, là encore, la tendance ne s’est pas trop accentuée, et le public d’un Hellfest des années 2020 reste majoritairement beaucoup plus mélomane, respectueux des artistes, connaisseur de leur répertoire, que celui de la plupart des autres festivals de musique populaire que l’on a eu l’occasion de couvrir par ailleurs.
Ce respect, les festivaliers se le témoignent aussi entre eux. Au Hellfest, une personne qui vous effleure involontairement s’agenouille immédiatement à vos pieds et vous prie de lui accorder votre pardon pour lui et ses descendants jusqu’à la dixième génération. Quand on compare aux jeudis soirs electro-rave de Dour, où des gens surdosés se dévorent entre eux jusqu'à ce que mort s'ensuive sans même s’en apercevoir, c'est sûr que cela change.
Ces sains principes de coexistence (qui ne valent toutefois plus rien du tout dans les wall of death ) surprennent toujours les néophytes du Hellfest. Ils sont peut-être aussi liés à la moyenne d’âge élevée de ce festival, lequel doit d’ailleurs prendre en compte cet aspect pour envisager son avenir.
La preuve en est faite désormais : on peut réunir 180 000 personnes et 180 groupes dans un four à ciel ouvert pendant quatre jours, et faire en sorte que tout se passe au mieux, grâce notamment à une organisation aux petits oignons. Il nous a notamment semblé que le festival avait avancé techniquement dans la sonorisation des concerts. Cette dernière, malgré les conditions express avec lesquelles les groupes font leur balance, nous a cette année beaucoup impressionnés.
Cela vaut pour les concerts des scènes Temple, Altar et Valley, où nous avons sans trop de peine atteint notre position favorite, centrés 5 ou 10 mètres devant la console. Mais cela vaut également pour le son des Main Stage, relayé très loin sur le site au moyen de haut-parleurs judicieusement positionnés. Cela nous a permis de profiter d’un peu plus loin, ou de positions plus excentrées, des live très complets de légendes du metal comme Opeth ou Iron Maiden , des prestations farfelues des groupes pour ados des années 1990 Limp Bizkit et The Offspring , ou encore de la prestation « terminale » de Dave Mustaine et de son groupe Megadeth .
(Megadeth, live au Graspop 2026)
Cela sent en effet le sapin pour l’abonnement à vie au Hellfest dont jouit cette formation légendaire du thrash metal (que l’on a l’impression de voir dans le line-up tous les ans depuis 2012), car l’état de santé déclinant du leader-chanteur-guitariste ne lui permet plus d’assurer comme auparavant les registres vocaux et instrumentaux exigeants de titres comme « Holy Wars » ou « Hangar 18 ». Sic transit gloria mundi , et toute cette sorte de choses…
Judas Priest, Black Sabbath, Kiss, etc., à la retraite, la question se pose de savoir qui seront les têtes d’affiche du Hellfest dans dix ans, quand Iron Maiden ne sera plus là non plus pour faire chanter ensemble 30 000 personnes a capella sur « Fear of the Dark » ou « Run to the Hills ». Cette question est liée à celle, plus générale, de l’évolution des musiques et cultures metal, mais en tout cas nous sommes repartis du Hellfest 2026 avec un certain optimisme à cet égard.
Nous avons en effet vu beaucoup de groupes défendre sur scène un album à la fois récent et majeur de leur discographie (pour en rester aux groupes de la Valley : Cult of Luna avec « The Long Road North », Conjurer avec « Unself », Psychonaut avec « World Maker », etc.), plusieurs groupes sur la pente toujours ascendante montrer une maîtrise de la scène qui permettra sans doute à terme de les programmer sur une Main Stage (Sylosis, Cult of Luna), comme l’ont été par le passé des groupes extrêmes comme Emperor, Converge ou Meshuggah.
Et surtout, nous avons vu une programmation avec pas moins de 80 groupes qui ne s’étaient encore jamais produits au Hellfest. Tous ces groupes ne sont certes pas des perdreaux de l’année, mais cela rassure, incontestablement, sur la vitalité de la sphère metal.
L’aventure continuera l’an prochain, avec une édition anniversaire des vingt ans, pour laquelle les organisateurs du Hellfest ont déjà fait des annonces spectaculaires : 10 scènes au lieu de 6 et 300 groupes au lieu de 180. On aura donc l’occasion de manquer encore davantage de groupes que d’habitude !
Le Hellfest et sa programmation de la Valley sur Nonfiction, c'est aussi :
https://www.nonfiction.fr/article-8971-hellfest-2017-jour-2-place-sous-le-signe-du-doom.htm
https://www.nonfiction.fr/article-11758-live-report-hellfest-2023-scene-par-scene.htm
Avec Galaxie du personnel , publié au Nouvel Attila, Alexis Anne-Braun accomplit un geste littéraire rare : faire d'une procédure administrative universitaire la matière d'un récit à la fois drôle, mélancolique, théorique et profondément humain. Le titre renvoie d'abord au portail numérique du ministère de l'Enseignement supérieur qui centralise les carrières universitaires françaises ; mais il désigne bientôt un univers beaucoup plus vaste, peuplé d'institutions, de fantasmes professionnels, de souvenirs familiaux, de références philosophiques et d'affects contradictoires. Ce qui aurait pu n'être qu'un témoignage sur la précarité académique devient ainsi une véritable exploration des formes contemporaines de la reconnaissance.
Le point de départ est presque dérisoire : la candidature d'un jeune philosophe au corps des maîtres de conférences. Alexis Anne-Braun raconte avec une précision documentaire remarquable les étapes, les blocages et les absurdités de la machine universitaire française : qualification du Conseil national des universités, recours gracieux, détachement, auditions, procédures dématérialisées, décrets statutaires. Mais la grande réussite du livre est précisément de ne jamais réduire cette matière bureaucratique à un simple réquisitoire. L'administration y apparaît comme un univers symbolique complexe, traversé par des désirs, des croyances, des rites d'initiation et des récits collectifs.
L’une des intuitions les plus fécondes de l'ouvrage consiste à prendre au sérieux la métaphore astronomique proposée par le portail ministériel lui-même. Les applications Galaxie, Antarès ou Odyssée cessent d'être de simples interfaces administratives pour devenir les éléments d'une mythologie contemporaine où les candidats gravitent autour d'institutions aussi fascinantes qu'inaccessibles. Cette opération de déplacement, qui transforme l'administration en cosmologie, donne au livre sa tonalité singulière : un mélange de burlesque, de gravité et d'émerveillement désabusé.
Le récit est également porté par une remarquable intelligence des formes autobiographiques. Anne-Braun ne construit jamais une posture victimaire, pas plus qu'il ne cherche à héroïser son parcours. Il décrit avec une honnêteté désarmante les affects contradictoires suscités par la carrière universitaire : la honte de parler de ses recherches lors d’un dîner, le sentiment d'imposture, la jalousie professionnelle, l'euphorie de la réussite, le fantasme de tout abandonner pour devenir fleuriste ou détective. Ces mouvements psychiques, souvent traités avec un humour subtil et une forme d'autodérision constante, donnent au texte sa profondeur affective.
L'autre grande réussite de Galaxie du personnel tient à son usage des références intellectuelles. De Nelson Goodman à Roland Barthes, de Pierre Bourdieu à Sara Ahmed, d’Emmanuel Levinas à Jane Gallop, les citations ne fonctionnent jamais comme des ornements savants. Elles participent pleinement à l'élaboration du récit. La philosophie n'est pas ici un discours surplombant, mais une manière d'habiter le monde et de comprendre sa propre expérience. Le livre propose ainsi une réflexion particulièrement convaincante sur ce que signifie devenir chercheur : non pas acquérir un savoir stabilisé, mais apprendre à vivre durablement avec l'incertitude, l'inachèvement et le doute.
On est également frappé par la qualité d'une écriture qui parvient à tenir ensemble des registres extrêmement différents. Les passages consacrés aux trajets en train vers Besançon, aux logements précaires, aux échanges avec les services ministériels ou aux séances d’analyse voisinent avec des méditations sur Dante, Wittgenstein ou la phénoménologie sans jamais donner le sentiment de la juxtaposition gratuite. Cette fluidité témoigne d'un véritable travail de composition, fondé sur l'art de la digression maîtrisée et de l'association d'idées.
Il faut enfin souligner la portée plus générale de ce récit. Sous ses dehors très situés — ceux du monde universitaire français contemporain —, Galaxie du personnel interroge des questions qui dépassent largement son cadre : qu'est-ce qu'une vocation ? Comment une institution façonne-t-elle nos désirs ? À quel moment devient-on vraiment ce que l'on a passé sa vie à vouloir être ? Et que reste-t-il de nous lorsque les procédures de reconnaissance échouent ?
Rarement un livre aura su rendre avec autant de finesse la dimension existentielle des carrières intellectuelles. Drôle, érudit, émouvant et d'une grande justesse sociologique, Galaxie du personnel s'impose comme l'un des textes les plus originaux et les plus stimulants récemment consacrés à l'univers académique. Alexis Anne-Braun réussit le pari difficile de transformer la bureaucratie en aventure humaine et la procédure administrative en forme littéraire.
Sociologue, désormais professeur émérite à Sciences Po Lille, Stéphane Beaud vient de faire paraître une biographie de Zinedine Zidane, qui peut aussi se lire comme une synthèse de ses thématiques de travail sociologique : mondes ouvriers, éducation, immigration, football… Dans celle-ci, il revient sur les origines familiales de Zidane – le parcours de son père notamment, l’éducation qu’il a donnée à ses enfants –, sur ses années en centre de formation à Cannes, sa carrière de la France à l’Italie et à l’Espagne, avant d’aborder sa reconversion en tant qu’entraîneur et ses engagements citoyens et sa relation à la nation. Suivant le modèle du livre de Norbert Elias, Mozart. Sociologie d’un génie , Stéphane Beaud s’attache à mettre en lumière les conditions sociologiques d’une réussite à bien des égards exceptionnelle et improbable. Sur un sujet proche, il vient également de publier : Qu'est-ce que l'actualité sportive ? Un regard sociologique (Bord de l'eau, 2026).
Nonfiction : Zinedine Zidane a déjà fait l’objet de nombreux livres ; qu’est-ce que la sociologie peut apporter à la compréhension de son parcours ?
Stéphane Beaud : Quand on s'attaque à un tel sujet et qu’on commence par lire toutes les biographies qui lui ont été consacrées depuis 1999 – le premier livre est celui écrit par l’écrivain Dan Franck, Zidane . Le roman d’une victoire (Robert Laffont) peu de temps après le sacre mondial de l’équipe de France en 1998 et le dernier est, vingt ans plus tard, la biographie du journaliste Frédéric Hermel (Flammarion) – on est saisi d’un moment de vertige. On se demande bien ce que l’on pourra apporter de nouveau car il faut reconnaître que, le plus souvent, ces biographies de type journalistique sont de bonne facture. Pour comprendre pourquoi j’ai continué de croire en la possibilité de faire une « Sociologie de Zidane », il faut que je fasse un petit détour par l’histoire.
En fait, j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire sociale des footballeurs en écrivant en 2011 ce livre Traîtres à la Nation ? 1 . Là je me suis aperçu de l’intérêt de prendre en compte la dimension sociologique de la trajectoire sportive de ces footballeurs, comme il était indiqué à la fin de l’introduction de ce livre :
« [Il s'agit d’] aller voir ce qui se cache derrière la façade du « footballeur » : son histoire personnelle, familiale et sociale. Pour les sociologues (dont nous sommes) qui considèrent qu’il est important de prendre en compte l’histoire des individus et de leurs groupes d’appartenance, le défi empirique n’est pas mince en matière de football. Il exige un travail de fourmi pour tenter de reconstituer le profil social des joueurs (…) [dans les articles de presse/portraits de footballeurs] s ont évoqués à gros traits la carrière du joueur (le club formateur, le centre de formation, la première équipe pro…), l’ancrage géographique et/ou la trajectoire migratoire de la famille, souvent l’origine sociale du joueur (le père est davantage mentionné que la mère…), parfois la situation matrimoniale des parents (quand les parents sont séparés/divorcés). »
Et je me suis aussi aperçu que ces diverses données biographiques, mises bout à bout mais aussi soigneusement recoupées, pouvaient déboucher sur d’assez riches portraits sociologiques stylisés.
Dans le cas de Zidane, quinze ans plus tard, j’ai remis l’ouvrage sur le métier en décidant cette fois de centrer mon analyse sur deux aspects décisifs de sa socialisation (concept durkheimien clé des sociologues de l’enfance, de l’éducation et de la famille) ; d’une part, sa socialisation familiale – en retraçant par le détail l’histoire de sa famille immigrée kabyle, en particulier l’histoire de son père qui a écrit en 2017 une très belle autobiographie (bizarrement passée assez inaperçue) – et résidentielle (son enfance marseillaise dans la cité de La Castellane, dans les quartiers Nord de Marseille) ; d’autre part, sa socialisation professionnelle au « métier de footballeur » (voir à ce sujet l’ouvrage séminal de Frédéric Rasera, Des footballeurs au travail. Au cœur d’un club professionnel , Agone 2016) en particulier celle, décisive, qu’il a connue à l’AS Cannes de 1987 à 1992, entre ses 15 et 20 ans. Ce deuxième point me semble constituer une valeur ajoutée par rapport à ce qui a été écrit sur Zidane depuis vingt ans et j’ai bénéficié ici de la riche relation d’enquête que j’ai pu nouer pendant toute l’écriture de ce livre avec Guy Lacombe qui a été l’un des principaux formateurs de Z.Z. à l’AS Cannes (dont il a dirigé le centre de formation).
L’absence d’entretien avec Zidane ne vous a-t-il pas semblé préjudiciable ou, au contraire, vous a-t-il permis d’éviter une forme d’« illusion biographique » ?
Vous posez là une question essentielle : comment prétendre écrire une petite biographie sociologique de Zidane sans l’avoir rencontré (c’est d’ailleurs ce que Jean-Louis Fabiani a fait avec son Clint Eastwood (2019) et tout récemment avec son Coluche ). N’est-ce pas un peu culotté ou même « fort de café » ? Des lecteurs du Monde, en particulier les plus hostiles a priori à tout travail de type sociologique, se sont engouffrés dans cette brèche après leur lecture de mon interview dans ce journal 2 . En témoignent ces deux extraits de la prose des commentaires en ligne : « C’est fou comme ces sociologues ne peuvent pas s’empêcher de s’accaparer la pensée des autres. Si Zidane a envie de parler de son parcours, il le fera – mais que quelqu’un qui ne l’a jamais rencontré décrive ses émotions, c’est de l’usurpation. » 3 ; « Tout cet "ouvrage" sans avoir rencontré Zidane ! Et Le Monde avec son article... a-t-il obtenu préalablement son avis ? » 4 .
Ceci dit, je répondrai en deux points à votre question. Primo , et c’est l’argument essentiel, Norbert Elias avec Mozart. Sociologie d’un génie (Seuil, 1991) a construit une analyse sociologique solide à partir d’archives privées, de correspondances écrites et des nombreuses traces laissées par l’existence de Mozart. Et en histoire sociale, Carlo Ginzburg, qui vient de décéder, a mis en évidence et promu ce qu’il appelle un « paradigme indiciaire en sciences sociales » 5 . Il a montré que celles-ci peuvent produire des connaissances robustes à partir d’indices fragmentaires, dès lors qu’ils sont soumis à un travail rigoureux d’interprétation. C’est aussi ce que montre Gérard Noiriel dans Chocolat. La véritable histoire d’un homme sans nom (Bayard, 2016). Cette tradition nous rappelle que l’objet des sciences sociales n’est pas l’immédiateté du réel, mais la reconstruction raisonnée des processus sociaux à partir de matériaux hétérogènes. Pour résumer, on peut fort bien écrire une sociologie de Zidane sans entretien avec l’intéressé à condition de bien mobiliser et de croiser les nombreuses sources disponibles (cf. l’encadré méthodologique sur les sources à la fin du livre).
Secundo , se demandera le lecteur non connaisseur de cet univers professionnel : pourquoi quand même ne pas avoir rencontré Zidane ? Deux raisons à cela. D’abord je ne pouvais pas, avec ce simple Repères (240 000 signes), avoir l’ambition de faire une vraie biographie sociologique de 400 pages, comme mon ami Michel Pialoux l’a réalisé avec Christian Corouge, ouvrier à la chaîne à Peugeot-Sochaux (Christian Corouge et Michel Pialoux, Résister à la chaîne. Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue , Agone, 2011). Mais j’ai considéré à la réflexion que le matériau biographique recueilli patiemment sur Z.Z. était suffisant pour entreprendre cet essai de sociologisation de sa carrière. Ensuite, je savais, par ma connaissance du milieu du foot pro d’aujourd'hui qu’il est extrêmement difficile d’atteindre des footballeurs les plus illustres. Et tout le monde sait, dans le milieu, que Zidane est particulièrement inaccessible car, depuis la déferlante médiatique de juin-juillet 1998 qui a touché sa famille (et lui), celui-ci se protège énormément des médias ! Et, bien sûr, comment lui donner tort ? Comment ne pas le comprendre ? Enfin pour répondre à votre question sur l’avantage de ne pas céder à l’illusion biographique en ne l’ayant pas rencontré Z.Z., je pense que votre intuition est juste. D’ailleurs j’ai reçu il y a peu un texto d’un éditeur (connu et féru de sciences sociales) qui m’écrit ceci après sa lecture du livre : « À la réflexion, je ne suis pas certain que l'analyse aurait été plus riche si Zidane avait accepté de collaborer. La distance à "l'objet" est parfaite, on le voit par les yeux du sociologue, à distance de lui-même et de l'œil médiatique. C'est très instructif. » 6 .
Dans le même ordre d’idées, on sent une certaine empathie de votre part à l’égard du personnage. Quel est votre rapport à celui-ci ?
L'« empathie » que vous dites ressentir à la lecture de l’ouvrage, je dois l’avouer, me touche. Je crois que, quand on essaie d’être sociologue, on ne peut pas « bien » écrire sur une personne singulière (qu’elle soit célèbre ou ordinaire) sans avoir un minimum d’empathie pour celle-ci. D’ailleurs, a contrario , on voit que certains articles ou biographies sur Z.Z. sont écrits à charge, presque uniquement pour « dézinguer sa statue », « ébranler le mythe », « éclairer sa face sombre », etc. Je cite dans l’introduction du Repères cet extrait d’un article de Libé en 1999 qui me paraît assez caricatural : « Combien de temps encore la légende pieuse du bon fils, bon père, bon époux, bon camarade, bon qu'au foot, et le reste, à quoi bon, survivra à cette indigestion de gloire et de reconnaissance ? ( Libération , 15/11/1999). Dans le même registre, il faudrait pouvoir écrire un livre (et je vais peut-être m’y atteler un jour…) sur la manière dont, pendant des années les Guignols de l’info (sur Canal+) se sont « amusés », en toute impunité et pendant des années, à ironiser lourdement – et même parfois méchamment – à propos de footballeurs ou de coachs parmi les plus connus en France (Jean-Pierre Papin, Aimé Jacquet, Zidane, Deschamps, etc., avec la palme de la méchanceté gratuite pour Franck Ribéry). Ceux-ci étaient constamment moqués pour leurs « fautes de français », leur élocution hésitante, leurs impropriétés de vocabulaire, leur accent régional prononcé (du Forez pour Aimé Jacquet), etc. Bref, moqués et disqualifiés socialement – et pour le dire pour une fois dans le jargon sociologique – du fait de leur « habitus de classe », en quelque sorte fautif, de provinciaux de milieu populaire. C’était bien souvent, il faut le dire, l’illustration parfaite d’un « racisme de classe » à l’état pur. Ce qui par ailleurs, on l’oublie souvent, a pu faire très mal à certains d’entre eux et les atteindre durablement (on sait, par exemple, que Jean-Pierre Papin en a été longtemps affecté et que Franck Ribéry s'est exilé durablement à l’étranger, entre autres parce qu’il ne supportait plus la violence des attaques symboliques qu’il subissait en continu dans l’hexagone).
Pour revenir à Zidane, d’abord, j’ai bien sûr comme téléspectateur admiré son talent sans égal mais, comme j’appartiens sociologiquement à la génération des fans des Platini-Rocheteau-Tigana (années 1975-85), mon rapport à Zidane était plus distant. D’autant plus que mon entrée dans la carrière de sociologue au début des années 1990 est allé de pair, pour moi, avec un sérieux décrochage par rapport au foot 7 . Ensuite, je dois reconnaître que, dès le début de sa notoriété sportive, j’ai pu apprécier son personnage : pudique, discret et modeste, mais aussi capable d’humour et d’auto-dérision comme le montre bien cette scène assez fameuse du documentaire Les yeux dans les Bleus (sur l’épopée de 1998) où, avec l’un de ses amis (Dugarry ?) sur le lit de leur chambre, il se moque de lui (on l’entend parler à l’écran), de sa timidité et de ce qui était alors (cela a bien changé…) sa manière hésitante de parler, qui plus est, « dans sa barbe ».
Bref, j’ai toujours pensé que c’était un personnage plus riche et intéressant qu’on ne le disait. Ce qui, au fond, m’a beaucoup intéressé dans l’écriture de ce petit livre, c’était la possibilité d’aller voir de plus près ce qu’il y avait derrière la façade de ce personnage, en apparence taiseux et introverti, pour essayer le faire découvrir comme un peu différent au public. D’où l’idée d’écrire ce chapitre 4 consacré aux « métamorphoses de Zidane », liées en partie à son passage crucial – lent et réfléchi – de joueur à entraîneur entre ses 34 et 40 ans.
Pour résumer ma réponse à la question, à mes yeux, très importante que vous me posez, je crois pouvoir dire, à la réflexion que si Zidane comme personne sociale m’a beaucoup intéressé, c’est certainement parce qu’il a, d’un point de vue sociologique, beaucoup de similitudes avec bon nombre de mes anciens enquêtés qui étaient de sa génération sociale et que j’ai rencontrés lors de mes « terrains » successifs dans la région ouvrière de Sochaux-Montbéliard pendant la période 1988-2000. Ce qui les caractérise, d’un côté, c’est un certain nombre de traits objectifs : fils d’immigrés maghrébins, ayant grandi dans une famille nombreuse, vie en HLM, forte sociabilité masculine, passé scolaire peu mémorable et à terme handicapant, etc., et on va dire que, pour toutes ces raisons, ils apparaissent assez jeunes comme n’étant pas « bien partis dans la vie » ; de l’autre côté, si on prend le temps comme ethnographe de les écouter avec attention, en réussissant à abaisser la barrière de méfiance qu’ils ont érigée avec l’extérieur (« Eux/Nous »), on découvre souvent chez bon nombre (pas tous, évidemment…) de ces garçons de fortes valeurs d’entraide, de solidarité et de générosité mais aussi des formes de pudeur sociale qui les protègent de l’extérieur – c'est-à-dire, au fond comme des personnes sociales attachantes, beaucoup plus complexes et riches que ne le laisse supposer le regard médiatique sur eux, avec cette étiquette de « jeunes de banlieue » qu’on leur met tout de suite sur le dos. J’espère que, à travers la trajectoire exceptionnelle de Zidane, c’est aussi quelque chose que les lecteurs de ce livre pourront ressentir. Dans le même fil de ce que je viens de dire, je conseille vivement à tous les amateurs de Z.Z. de visionner ce très beau documentaire de 2006, Une équipe de rêve du réalisateur strasbourgeois Joseph Letzgus, visible sur Youtube : un document rare et très touchant.
Notes : 1 - Traîtres à la Nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud , en collaboration avec Philippe Guimard (La Découverte). Ce livre, épuisé chez l’éditeur, sera réédité début octobre 2026 aux Éditions du détour. 2 - « Zinédine Zidane garde une conscience politique et sociale qui est intimement liée à son histoire », Entretien avec Anne Chemin, Le Monde , 11/05/2026. 3 - Atticus, 11/05/2026, 16h55 4 - ELIDRISSI1, 12/05/2026, 17h15 5 - Carlo Ginzburg, « Signes, traces, pistes. Racines d'un paradigme de l'indice », Le Débat , 1980/6, pp. 3-44. 6 - Texto, 21/05/2026 7 - Je raconte cela dans cette longue interview , « De la classe ouvrière au football, et retour », in Les Sciences sociales face au football : échanges et perspectives franco-brésilien s, sous la dir. de Carmen Rial et alii , Éditions de l'Association brésilienne d'anthropologie, 2025.