LePartisan.info à propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias

▸ Les 11 dernières parutions

29.10.2026 à 11:00

Pascal Bacqué : l’épopée d’un monde en ruines

Une œuvre magistrale, une œuvre totale se fait jour dans le contexte le plus étranger, sinon le plus hostile à sa réception. C’est La guerre de la terre et des hommes , roman de 1 457 pages composé de cinq tomes, que les éditions Eliott publient en un seul volume, simultanément à Paria , un second ouvrage qui en constitue le guide, le vade-mecum, mais aussi, subtilement, la continuation 1 . Les trois premiers tomes avaient paru aux éditions Massot, en 2018 ( La Guerre de la terre et des hommes ), 2019 ( Étranger parmi les vifs ) et 2021 ( La Guerre ). Dans le volume qui paraît cette année chez Eliott, ces premiers tomes ont été entièrement repris et relus avec l’écrivain Thierry Consigny 2  puis complétés par deux tomes inédits. Dès sa première parution, le roman avait suscité l’enthousiasme de Jean-Claude Fasquelle, le grand éditeur, de Jean-Luc Marion, le philosophe, de Pascal Dusapin, le compositeur, et de François Sureau, l’écrivain. Mais l’œuvre s’est élaborée lentement, au fil de lectures hebdomadaires et des échanges d’un cénacle réuni autour de l’auteur. Cette aventure littéraire rappelle les cénacles du XIX e siècle, celui de Victor Hugo, où Gautier, Nerval, Vigny, Dumas et Sainte-Beuve se retrouvaient pour abolir la séparation rigide des genres, mélanger le sublime et le grotesque, libérer le vers et élargir le vocabulaire littéraire, ou encore les fameux mardis de Mallarmé, où Valéry, Claudel, Gide et Henri de Régnier entendaient « céder l’initiative aux mots ». Ces réunions avaient une ambition commune : transformer la langue commune pour en faire émerger un monde nouveau, mais aussi éprouver les livres à venir devant un cercle restreint d’amis. À l’heure où les diktats de la technologie accaparent notre attention, cette genèse patiente donne à l’entreprise de Pascal Bacqué une résonance singulière. La guerre de la terre et des hommes ne ressemble à rien de ce que nous pouvons qualifier de « littéraire » aujourd’hui. Ce livre est donc un événement. La tourbe et le bâton La guerre de la terre et des hommes est d'abord un mythe, celui de l’Occident ; un mythe millénaire dont deux objets mystérieux déclenchent le récit : la tourbe et le bâton. La première repose sur un jeu de mots vertigineux entre la tourbe végétale, cette couche de matière organique qui se nourrit de sa propre décomposition et fournit, dans certains pays, combustible et matériau de construction, et la turba latine, qui désigne la foule. Acte premier : la foule est une tourbe ; donc la civilisation est une tourbière. Bacqué tire une leçon de cette affirmation : la culture est un espace qui se dévore lui-même, se nourrissant des inventions, des coups de génie, qu’elle retraite, qu’elle digère, et cette digestion s’appelle l’Histoire. Du moins, l’Histoire de l’Occident, car la tourbière, comme l’écrit dans sa Protogée 3 , Leibniz, ce philosophe de la multiplicité, des strates et des traces incomplètement décomposées de ce qui a vécu sur un territoire, est caractéristique du monde germanique — au sens large : une part décisive de l’histoire européenne n’est-elle pas, depuis son commencement médiéval, une variation du germanique, de l’Angleterre à l’Allemagne en passant par la France et le monde septentrional ? Or, dans le livre, cette tourbière est dirigée, activée, et rendue signifiante par l’un des personnages-clés de la Guerre, Hermann. On pourrait dire qu’Hermann, figure absolue de la volonté de puissance, est l’âme occulte de cette tourbe. Il a, pour cela, accompli un geste inaugural qui rappelle la rivalité biblique de Jacob et d’Esaü : il a « tué » 4  son frère jumeau, Elias, à qui il a volé le Bâton. Ce bâton, c’est « l’objet de plus », l’objet qui déroge à la civilisation. Par là même, Hermann la contrôle. Mais ce n’est pas à cela que le bâton devait servir : ce Bâton, repris au texte midrashique 5  énonçant la « création du bâton de Moïse le Sixième jour au crépuscule », puis sa circulation d’Adam à Noé jusqu’à Moïse en passant par le Pharaon et par Jéthro, a pour unique destination l’intelligence du monde, destination dont Hermann l’a dérouté. Entre ces deux embrayeurs que sont la tourbe et le bâton défilent l’Histoire, la littérature, la sociologie, mais aussi, à la façon proustienne, les ridicules mortifères de la vie sociale 6 , les métaphysiques les plus vertigineuses, mais aussi les paysages, les beautés, les œuvres picturales, littéraires, musicales, et aussi Proust, Genet, Tolkien, Churchill, un Lord Bute en embuscade musicale, Duras, Himmler, Mussolini, le pape Sylvestre II, Turing, le Macintosh, le Moyen Âge et 1945, ces deux moments entre lesquels se tend le fil de cette Histoire, tissée de tous ces noms, mais encore l’Internet, l’Université, et les innombrables mues de l’idéologie — comme autant de personnages et de paysages. Le court livre, Paria, qui lui fait écho, après une brève et stupéfiante autobiographie intellectuelle, constitue une main tendue au lecteur. Il le guide dans cette Guerre de la terre et des hommes, la lui présente, l’éclaire à certains égards, afin qu’il ne s’y égare pas comme Dante dans l’enfer avant de rencontrer Virgile. Du roman au poème Mais ce sont surtout les « gestes » de ce livre qu’il faut considérer, car c’est par eux qu’il constitue un véritable événement. D’abord, en nous tendant le miroir d’un mythe de nous-mêmes, aujourd’hui, un aujourd’hui appuyé sur mille ans de « tourbière », il écrit le mythe du réseau humain, celui que nous déplorons aujourd’hui, et qui nous terrifie sans que nous ayons désormais la force de lui résister, car il nous est devenu impossible de s'en extraire. Le deuxième de ces gestes est de l'ordre d'un retournement. Roman Jakobson, le grand linguiste russe, professait que l’acte poétique, c’est la projection de l’axe paradigmatique d’un texte (le « sens », verticalement dressé à l’horizon de ce qu’on lit) sur l’axe syntagmatique (le mouvement horizontal et ligne après ligne des mots qui se succèdent) : c’est précisément cela que fait le livre de Pascal Bacqué, ce qui en fait un texte poétique . Mais il fait mieux que cela encore : il retourne simultanément ce pas à pas poétique des mots sur lui-même, le renvoie à la verticale (grâce au bâton d'Elias ?) pour en faire la matière d’une narration parfaitement ordonnée – et dont le sens s’éclaire au fur et à mesure que l’on avance dans cette forêt de signes que l’on croyait d’abord trop obscure pour s’y aventurer. Une fois encore, on entend dans ce livre un écho de Dante, et de sa selva oscura, sa forêt obscure. On pourrait même dire que la poésie n’est ici ni le simple signe d’une exigence formelle ou « esthétique », comme un projet d’enluminure, en quelque sorte, ajouté au récit : elle est l’attracteur fondamental, l’aimant (ou l’amante) qui le gouverne, qui en oriente la cohérence et l’architecture savamment orchestrées : dans La Guerre de la terre et des hommes , la monstrueuse richesse du langage et des images est un pied de nez d’une insolence inouïe fait à l’état de mort clinique de la langue, qui ne semble plus vouloir être diserte que dans les mains inhumaines de l’IA. Le roman se retourne ainsi en poème, tout en déployant des narrations romanesques dont l’emboîtement et les échos sont puissamment maîtrisés, et qui se succèdent comme autant de scènes d’opéra, tantôt wagnériennes, tantôt rossiniennes. Leur juxtaposition retrouve une liberté que le roman français avait oubliée depuis Rabelais. Une symphonie talmudique Cette liberté conduit au troisième geste de l’ouvrage : un geste intellectuel sans équivalent dans aucun livre écrit jusqu’à ce jour : Bacqué assume, clairement, non comme une grille de lecture, mais comme l’être même de sa pensée, le contenu et la méthode de l’étude juive, qu’elle soit scripturaire, midrashique ou — comme le livre l’ose — talmudique. Kafka ou Proust ne sont-ils pas hantés par des intuitions juives dignes du Talmud ? N’en va-t-il pas de même avec Walter Benjamin ? Le monde immense de l’étude juive n’est-il pas un impensé de l’Occident, aussi vieux que l’Occident lui-même, et qui le travaille secrètement ? Tout cela est certain. De Thomas d’Aquin lisant Maïmonide à Herman Melville, dont le Moby Dick est habité par de grandes figures bibliques — Jonas, le Déluge ou Ismaël —, cette pensée affleure jusque dans la structure de certains chapitres de cet ouvrage, où les digressions et les commentaires contradictoires ajoutés au récit principal évoquent étonnamment une page d’étude rabbinique. Elle se retrouve aussi chez Borges, dans son incessant compagnonnage avec ces Lettres qui ont créé le monde, au sein de cette bibliothèque capable de contenir l’univers. Mais c’est toujours en secret, toujours à reculons, toujours à rebours de l’Histoire que le travail de la pensée juive a pu œuvrer, en ces terres — sans parler, évidemment, de l’antisémitisme, auquel Bacqué accorde une réjouissante indifférence. Car il a, dans ses lignes, mieux à faire : oser, désormais, faire entendre une vaste symphonie talmudique de l’Histoire — c’est-à-dire, de son échec. De son échec comme civilisation. De son échec face à « l’objet de plus », dont nous laissons au lecteur le bonheur de découvrir le secret. On pourrait juger cette œuvre scandaleuse : qu’un grand écrivain, qu’un grand poète surgisse dans notre langue d’une pensée talmudique, voilà qui interroge notre littérature sur ce qu’elle est capable d’accueillir. Mais il en était peut-être grand temps. Et ce n’est pas parce que les crocs, à nouveau, sont sortis, qu’il fallait avoir peur ; craindre, sûrement, mais craindre à la pointe du plus haut des risques (Michel Leiris ne voulait-il pas que l’écriture exposât l’écrivain à quelque chose comme la corne du taureau ?) : le risque de penser, d’écrire, de poétiser sans fin sur les ruines d’un présent qui ne sait plus trop se donner un avenir, ni même, désormais, un passé face aux derniers prêches d'Herman (1945 : Je commande le Moi pour la vie à venir ; 2025 : je commande nous tous pour la vie à venir ). La réponse à un tel défi s’accommoderait mal d’une petite histoire à la moi-je : il lui fallait le souffle d’une épopée, la conjugaison de temporalités incommensurables, le présent perpétuel de l’éternel retour, la résonance interne d’événements lointains et disjoints, et comme le temps mythique de la métaphore, qui attendrait son heure à l’arrière-plan de ces horloges trop pressées qui nous gouvernent, et qui exigeraient en retour une symphonie à la mesure de ce qu’est la vraie musique : l’art de domestiquer le temps. La guerre de la terre et des hommes est le premier mouvement de cette symphonie. Notes : 1 - Il faut y ajouter un court texte de Patrick Mimouni, Proust et toi, chez le même éditeur, et un ouvrage collectif à paraître en décembre aux classiques Garnier, sous la direction de Patrick Marot : « Pascal Bacqué, refonder la langue ». 2 - Consigny en a récemment fait une très belle relation dans La règle du jeu, sous le titre : « La guerre de la terre et des hommes, chef-d’œuvre inconnu ». 3 - Rééditées par les Presses universitaires du Mirail, Toulouse, 1993. Ce livre écrit pour le duc de Brunswisck est une étude systématique des sols européens qui cherche à étudier leur origine et leur nature. On trouve dans Leibniz comme une justification de cette « mythologie du sol », toute autre que celle des racines nationales. 4 - Les guillemets s'imposent ici, car en vérité Elias, précipité dans un glacier, n’est pas mort ; il est conservé, durant les mille ans qui occupent le récit, dans une « chambre dans la terre », tandis que son frère, dépérissant lentement, pendant la même durée, dans une grotte de Sion, dans le Valais, énonce, tous les quatre-vingts ans, le « mot d’ordre » (appelé le Prêche ) qui organise le destin de la tourbe. En 1945, le prêche se termine ainsi : « Je commande le Moi pour la vie à venir » — le premier de ces prêches avait pour objet les nations . 5 - Un texte midrashique désigne une forme de commentaire d'un verset du texte biblique qui repose sur une interprétation approfondie de celui-ci, moins sous la forme d'une explication que d'un questionnement portant sur les répétitions, les ellipses, les contradictions apparentes et les rapprochements possibles avec d'autres versets, que l'on rencontre au fil de l'interprétation. En un sens, la notion de midrash pourrait s'apparenter à ce que la poétique et les études narratologiques désignaient, aux beaux jours du structuralisme, sous le nom d'« intertextualité ». 6 - Certaines « scènes de la vie parisienne », en particulier de la vie culturelle, offrent un contrepoint qu’on oserait dire réaliste à tout ce matériau mythique ; c’est l’occasion de scène souvent bouffonnes, très noires et allègres en même temps. D’ailleurs, il en va de même avec les personnages historiques — en particulier Churchill. Certaines scènes d’anthologie montrent bien l’ambition à la fois synchronique et diachronique de l’auteur.
PDF

27.10.2026 à 06:00

Les racines historiques de l’extrême droite française

Professeur à Sorbonne Université, Olivier Dard est l’un des meilleurs spécialistes du nationalisme et de la vie politique des droites. Il propose aujourd’hui une volumineuse et magistrale synthèse sur ce courant. L’ouvrage remonte le fil du temps, faisant commencer cette histoire à 1870, puis plonge dans les arcanes des différentes familles. Il analyse comment ce courant s’est positionné face aux grands événements de la période contemporaine, de l’Affaire Dreyfus jusqu’à aujourd’hui. Les figures et les mouvements sont présentés, ainsi que les emprunts aux différents éléments venant des familles nationalistes extranationales (italienne, allemande ou américaine). L’ouvrage permet de se repérer dans ce vaste mouvement, dont l’histoire est scandée à la fois par les événements extérieurs et par sa perpétuelle recomposition, rendant à ces mouvements politiques leur complexité. Dans votre introduction, vous expliquez que le terme « extrême droite » est imprécis. Pouvez-vous expliquer pourquoi ? Le terme d’« extrême droite » est largement repris dans le débat public. Mais il ne me satisfait pas — et pas davantage celui d’« extrême gauche ». Je me permets de renvoyer au dossier « Penser et archiver les extrémismes », coordonné par Frédéric Attal et paru cette année dans Parlement[s]. Revue d’histoire politique qui apporte de nombreux éléments sur ces questions. Me concernant, au-delà du caractère dépréciatif bien connu du terme « extrême » et de l’impossibilité, pour les politologues, de s’entendre sur une définition de l’extrême droite, mon problème principal vient du terme de « droite ». Mon travail a visé à nourrir l’histoire des droites. Il marque sa dette à l’égard d’interprétations antérieures : la distinction classique de René Rémond entre trois grandes traditions de droite — légitimiste, orléaniste et bonapartiste —, les réflexions et controverses nées de la proposition de Zeev Sternhell d’une « droite révolutionnaire », et enfin les huit droites identifiées par Gilles Richard, parmi lesquelles le traditionalisme et le nationalisme. C’est à ces dernières, et tout particulièrement au nationalisme comme doctrine et force politique, que s’attache ce livre. Il entend prolonger les travaux de Raoul Girardet sur le nationalisme français, en proposant une recherche qui couvre un siècle et demi d’histoire. Vous faites remonter cette histoire à 1870. En quoi cette date est-elle plus opérante que le lendemain de la Révolution française, par exemple ? Il aurait été évidemment possible de remonter à la Révolution française et même aux débuts de la Restauration, lorsque se fait jour une extrême droite au sein des légitimistes, ainsi que le montre Olivier Tort. Mais justement, c’est cette dernière que l’on retrouve à l’heure de la restauration manquée du prétendant légitimiste au trône de France, le comte de Chambord, à travers notamment les « Chevau-légers ». Ce groupe, qui ne forme qu'une partie des parlementaires légitimistes, rassemble les plus fervents soutiens du prétendant. Le contexte paraît porteur : défaite de 1870 face à la Prusse, majorité monarchiste à l’Assemblée élue en février 1871, traumatisme de la Commune de Paris. Mais le refus par Chambord du drapeau tricolore et son choix irréductible en faveur du drapeau blanc dont il fait un « principe » signe la fin d’une séquence et des espoirs d’une restauration bourbonienne. Dorénavant, la restauration monarchique s’éloigne, même si des tenants de cette dernière vont en vain espérer qu’elle puisse procéder de la crise boulangiste. Au contraire, le boulangisme ouvre une autre étape, qui débouche au début des années 1890 sur la naissance du nationalisme comme doctrine politique.   N’y a-t-il pas plusieurs familles de droites nationalistes ? Absolument. J’en distingue à l’origine deux. La première, issue de Paul Déroulède et du boulangisme, est incarnée par l’écrivain et homme politique nationaliste Maurice Barrès, élu député boulangiste à Nancy en 1889. Barrès cherche à remédier à la faiblesse doctrinale du boulangisme, phénomène d’opinion que le général Georges Boulanger n’a pas su dépasser ni traduire en doctrine au-delà du célèbre slogan « Dissolution, révision, constituante ». Barrès pose alors les premiers jalons de son nationalisme qui s’affermit une décennie plus tard dans son Roman de l’énergie nationale et dans Scènes et doctrines du nationalisme . L’enracinement, le culte de la terre et des morts, l’importance de la Revanche et l’empreinte de Paul Déroulède et de son nationalisme plébiscitaire dessinent les contours d’un nationalisme barrésien qui se définit aussi comme un déterminisme. L’auteur du « culte du moi » célèbre à présent le « nous », ainsi que l’impératif que ce dernier impose au destin de chacun. L’autre versant du nationalisme est incarné par l’écrivain et théoricien nationaliste Charles Maurras, son cadet de six ans, né en 1868. Maurras forge sa doctrine au fil des années 1890 pour déboucher, au tournant des années 1900, sur son projet néo-monarchiste de « nationalisme intégral ». Le cheminement intellectuel du Martégal est bien différent de celui de Barrès. Il s’articule à l’origine sur la proclamation du fédéralisme, associé à la défense du félibrige, mouvement de promotion de la langue et de la culture d’oc. Il repose notamment sur une opposition civilisationnelle marquée entre « Barbares et Romans » (l’Europe germanique et du Nord, protestante, contre celle de la latinité), qui justifie sur le plan littéraire la création d’une « école romane » placée sous la houlette du poète symboliste Jean Moréas. Le choix de la monarchie arrive dans un second temps. Maurras la justifie au nom de l’« empirisme organisateur » qui combine une influence du philosophe positiviste Auguste Comte et du critique littéraire Sainte-Beuve. Chez Maurras, lecteur aussi des penseurs contre-révolutionnaires Joseph de Maistre et Louis de Bonald, le choix de la monarchie doit procéder non de la fidélité ou d’une émotion mais résulter d’une argumentation rationnelle. Le « nationalisme intégral » défend l’idée d’une monarchie décentralisatrice, d’un projet corporatiste (inspiré du théoricien du catholicisme social René de La Tour du Pin) dont la finalité première est de remplacer une république détestée au nom d’un rejet des Lumières et d’un antidémocratisme affiché. La République est aussi réputée livrer la France aux « quatre États confédérés » (francs-maçons, juifs, métèques, protestants). Malgré leurs différences, Barrès et Maurras ont en partage différents éléments comme l’antisémitisme (influence d'Édouard Drumont et de son journal La Libre Parole , en pointe pour dénoncer le scandale de Panama) et la recherche, au temps de la revue La Cocarde (1894-1895), d’un « socialisme national » mis en avant par Zeev Sternhell pour traiter de la « droite révolutionnaire » et des origines françaises du fascisme. Si Barrès et Maurras sont restés des références importantes, d’autres familles ont émergé, notamment un fascisme français issu d’une dissidence du maurrassisme (l’équipe du journal Je suis partout avec l’écrivain fasciste Robert Brasillach et l’écrivain collaborationniste Lucien Rebatet) ou encore le nationalisme révolutionnaire qui marque les années 1960 (avec Dominique Venner et sa brochure Pour une critique positive ). Au-delà des différences, les droites nationalistes ont-elles finalement une culture commune ou les courants sont-ils irréconciliables ? Les éléments communs existent assurément. On mentionnera l’affirmation du primat de la nation qui s’articule à la nécessité d’une préférence nationale, la conviction que la France, et plus généralement l’Occident, sont entrés en décadence et qu’il faut pour cela combattre des ennemis aussi bien intérieurs qu’extérieurs. Mais ceci indiqué, des différences importantes existent, qui font de ces droites nationalistes une nébuleuse. C'est ce que montre le cas du Front national à ses débuts, qui juxtapose des tendances qui sont autant le produit de trajectoires individuelles que de cette histoire : anciens de la collaboration, jeunes admirateurs du néofascisme italien, anciens de l’Algérie française, éléments catholiques traditionnalistes… Cette énumération donne à voir la diversité des sensibilités et des points de vue mais aussi de leurs oppositions. Les droites nationalistes n’ont-elles pas cherché en permanence à s’adapter aux formes modernes de la vie politique, en passant des ligues aux partis de masse  puis aux partis médiatiques ? Assurément. Il faut commencer par rappeler qu’en matière de médiatisation, le boulangisme fut précurseur et que L’Action française , comme journal, fut aussi novatrice, à travers notamment la revue de la presse. Il est aussi important de questionner la relation de ces droites nationalistes aux formes modernes de la vie politique. Le choix de la ligue, comme mode d’organisation, a profondément marqué leur histoire. La dimension protestataire et les mobilisations dans la rue sont inséparables du phénomène ligueur dans sa dimension nationaliste. Il faut y ajouter leur rôle de force d’appoint à l’égard des partis politiques de droite dont elles assurent les campagnes électorales et le service d’ordre. Ce modèle présente cependant une limite lorsque les ligues décident de présenter directement des candidats aux élections. L’échec peut être cuisant, au lendemain du premier conflit mondial, dans le cas du mouvement nationaliste et monarchiste de l’Action française, ou les résultats s’avérer en demi-teinte pour les Jeunesses patriotes (JP), cette ligue nationaliste et antiparlementaire fondée en 1924. Dès la fin des années 1920, les dirigeants des JP, à commencer par Pierre Taittinger, s’interrogent sur l’opportunité de créer un parti politique qui pourrait jouer pleinement le jeu électoral puis parlementaire. Le Parti national républicain et social voit ainsi le jour mais ne donne pas les résultats attendus, tout en mécontentant une partie de la base antiparlementaire de la ligue. L’enjeu de la normalisation se pose de nouveau après février 1934 et devient un impératif au lendemain de la dissolution des ligues par le Front populaire. Les JP échouent à développer une nouvelle formation, le Parti national populaire, lancé un an plus tôt. À l’inverse, la mise en route du Parti social français par le lieutenant-colonel de La Rocque est un succès sans précédent puisque cette formation, qui compte entre 1,1 million et 1,2 million d'adhérents, est le principal parti de masse de l’histoire de la France contemporaine. Si on va plus loin dans la chronologie, on peut considérer que le FN de Jean-Marie Le Pen s’est adapté, à sa façon, à l’évolution de la présidentialisation de la V e  République en axant la vie du parti et ses finances sur l’élection présidentielle à laquelle, après 1974, Jean-Marie Le Pen s’est présenté de 1988 à 2007. Quels sont les grands marqueurs de l’histoire des droites nationalistes ? La Révolution nationale, la guerre d’Algérie ? N’ont-elles pas cherché à se recomposer et à se redéfinir en fonction de leur échec ? Est-ce que cela explique le nouveau positionnement de la période contemporaine ? Avant la Révolution nationale, j’insisterais quand même sur l’importance de l’affaire Dreyfus ou des émeutes antiparlementaires du 6 février 1934 à Paris, qui ont été des moments clés de l’histoire nationale mais aussi de celle de cette famille politique. Le second conflit mondial est effectivement un moment capital à la fois pour lui-même mais aussi pour ses conséquences marquées par l’épuration et l’opprobre qui accompagne ces milieux après 1945. Rappelons que dans le triple choix qui s’offre au lendemain du désastre de 1940 — résistance, soutien à l’État français ou collaborationnisme —, les droites nationalistes choisissent majoritairement le soutien à Vichy, même si des nationalistes sont à Londres dès l’été 1940 tandis que les éléments collaborationnistes se mobilisent tout particulièrement à la suite de la rupture du pacte germano-soviétique. Le choix en faveur de l’État français perdure pour beaucoup, voire se radicalise, comme le montre l’exemple de la Milice française, organisation paramilitaire du régime de Vichy chargée notamment de réprimer la Résistance. Mais une part non négligeable des soutiens à Vichy bifurque. Ce sont les vichysto-résistants. Ces derniers, après avoir cru dans les promesses de la Révolution nationale, basculent dans la résistance — gaulliste ou giraudiste — par rejet d’une collaboration d’État de plus en plus marquée et, après novembre 1942, par refus de l’occupation générale de la France métropolitaine par l’Allemagne nazie. Les cadres de Vichy issus des droites nationalistes ont investi certains domaines où ils étaient reconnus avant la guerre (presse et propagande, y compris antisémite et antimaçonnique, jeunesse et formation) ; on les trouve peu présents dans d’autres (économie et finances). Ajoutons que l’État français fait aussi une place très importante à des acteurs venus d’horizons politiques divers et, surtout, à des technocrates qui sont au cœur du régime. La guerre d’Algérie est un autre temps fort, scandé par des épisodes bien connus, de la journée du 6 février 1956 à Alger (marquée par les manifestations hostiles des partisans de l’Algérie française contre Guy Mollet, chef du gouvernement) à l’OAS dans le sillage du putsch des généraux d’avril 1961 (tentative militaire de renverser la politique algérienne du général de Gaulle), en passant par l’insurrection du 13 mai 1958 à Alger (qui précipite la chute de la IV e République et le retour au pouvoir du général de Gaulle) et la semaine des barricades à Alger, en janvier 1960 (insurrection des partisans de l’Algérie française contre la politique du général de Gaulle). L’échec du combat pour l’Algérie française, les procès et emprisonnements ou exils qui s’ensuivent jusqu’à la loi d’amnistie de 1968 sonnent, après l’épuration, comme un second échec de ces droites nationalistes en moins de deux décennies. C’est bien une histoire de vaincus. Elle a généré du ressentiment et nourri l’antigaullisme chez ses acteurs mais aussi provoqué, chez une jeune génération, notamment celle d’Ordre Nouveau, une volonté de prendre ses distances avec le combat pour l’Algérie française. L’arrivée de Jean-Marie Le Pen à la tête du FN a remis en selle cet héritage — et d’autres, d’ailleurs. Le Front national / Rassemblement national incarne-t-il finalement la synthèse des droites nationalistes ? J’ai souligné précédemment la juxtaposition de tendances au sein du FN originel. Je voudrais surtout insister sur Jean-Marie Le Pen, qui est effectivement un héritier de l’histoire des droites nationalistes (il se proclame d’ailleurs de « droite » dans les années 1970, alors que les droites de gouvernement récusent cette dénomination). Jean-Marie Le Pen peut à mon sens être considéré comme le dernier des ligueurs, présentant, comme Pierre Taittinger, une double face protestataire à la fois dans son discours et dans ses modes d’action (les polémiques, les manifestations et les bagarres ne l’ont jamais gêné). En même temps, l’homme tenait à la légalité, se présentait aux élections et fut très fier de retrouver l’Assemblée nationale en 1986. Il y avait chez lui un rejet du système et une soif de respectabilité (n’oublions pas qu’après le poujadisme, on le retrouve chez les indépendants en 1958). Sur le plan idéologique, Le Pen connaissait ses classiques, Barrès et Maurras. Il s’est inscrit dans tous les combats des droites nationalistes depuis ses premiers engagements à la fin des années 1940 : anticommunisme, défense de la mémoire du Maréchal Pétain, défense de l’empire colonial de l’Indochine à l’Algérie (le « député-para »), même s’il se tient à l’écart de l’OAS, et un antigaullisme irréductible, jusque dans ses Mémoires.  Le RN est l’héritier du FN (même s’il n’en est pas le décalque), non seulement à travers le nom de Le Pen mais aussi au regard de l’histoire du nationalisme français, en particulier dans sa version plébiscitaire. Le politologue Pierre-André Taguieff a parlé justement de « national-populisme » à propos du FN. Ce terme reste d’actualité pour le RN et s’inscrit dans le temps long. Dans sa somme sur le boulangisme, l'historien Bertrand Joly voit dans ce dernier l’origine du populisme français. La piste est stimulante quand on songe à la filiation Déroulède-Barrès-Taittinger, de la Ligue des Patriotes aux JP. La stratégie de normalisation ou de « dédiabolisation » du RN ne change rien à cet héritage populiste. Mais il existe cependant une différence majeure entre le RN et ses devanciers, qui tient à son audience dans les urnes, jamais atteinte par les droites nationalistes. Dans les huit droites mises en évidence par Gilles Richard au cours des deux derniers siècles, il en reste deux face à face : les libéraux, devenus néolibéraux, et les nationalistes. Pour la première fois, et de façon durable, les seconds dépassent les premiers. 
PDF

19.10.2026 à 12:00

Saint-Nazaire au travail : nourrir et régaler avec les produits d’ici

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de Marion, Sandrine, Denis qui, loin des entreprises industrielles tentaculaires, renouent avec les rythmes lents de la nature et les visions à hauteur d’homme.  L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   « Renouer avec les rythmes lents de la nature » (Marion, maraîchère) Quand on pensait à notre future ferme, Paul et moi, on imaginait un petit cours d'eau, une vieille longère, des vieux arbres centenaires… […] Or sur le terrain de 5 hectares qu’on a trouvé, à Saint-Molf, il y avait zéro arbre. Donc la première année, on a installé 1500 arbres – des arbres fruitiers, des arbres de bocage – autour desquels on a planté des légumes. C’est ce qu’on appelle de « l’agroforesterie ». L’arbre est le socle permanent, il a ses insectes, il a ses oiseaux. Ce sont les légumes qui changent d'une année sur l'autre autour de l'arbre. Mais rien n’est facile… Parfois on met je ne sais combien de temps à planter des légumes, à en prendre soin. Et voilà que survient un ravageur, un insecte, ou bien la grêle, le gel, et tout est ruiné. Il est arrivé qu’on plante 800 pieds d'épinards. Trois jours plus tard, il n'y avait plus rien à cause d'une larve qui avait tout mangé. C'est vrai que ça nous a fait mal au cœur. Pourtant, je n’en veux jamais à la nature. Il faut s’adapter. En l’occurrence, on a déplacé les épinards et le problème s’est résolu. […] Quand j’ai dit à ma famille que je voulais être paysanne, ils se sont inquiétés. Ce n’était pas évident pour eux, qui m’ont payé des études d’ingénieure, et pour ma grand-mère, qui s’imaginait peut-être que je vivrais dans une maison en terre battue. Mais je les ai rassurés, et maintenant mes parents ont compris que mes études d’ingénieure et de gestion de projets m’ont beaucoup servi pour créer la ferme. Malheureusement, ma grand-mère est décédée. Comme nous manquions d’argent, nous avons tout construit nous-mêmes tout en apprenant sur le tas : installer l’eau potable, l’électricité, créer les bâtiments, le local de vente. Dans le même temps, il fallait monter les tunnels, commencer à produire et à vendre. Petit à petit, nous avons atteint notre rythme de croisière. Nous produisons et nous récoltons toute l’année des légumes différents selon les saisons. En hiver : les choux pak-choï, les navets, céleris et autres légumes d’hiver ; en été, les melons, les pastèques, des poivrons, les aubergines. Nos horaires de travail d’été et d’hiver sont donc différents. L’hiver, on commence vers 9 heures. L’été, on peut travailler jusqu’à 20 heures, ce qui ne nous empêche pas, les soirs où on finit plus tôt, d’aller faire un tour à la plage. C’est la chance d’habiter dans une région où l’on peut profiter de la mer après la journée de travail. Paul, qui est originaire de la ville portuaire de Valparaiso au Chili, et qui a toujours été très proche de l'océan, peut s’adonner à sa passion du surf… Même à l’intérieur d’une même saison, nos journées types peuvent être différentes selon les programmes de semis et de récoltes. Il y a des jours où l’on fait les plantations et les semis le matin, et l'entretien de culture l’après-midi : désherbage, travail du sol, épandage de la fiente de poule, du fumier de bovin, à la main ou au tracteur. On récolte tous les mercredis et tous les vendredis avant de vendre, ces jours-là, entre 16h30 et 19 heures. Par la même occasion, nous accueillons une vingtaine d’autres producteurs locaux qui viennent proposer leurs produits. On va avoir des fromages de chèvre du Bois-Nozay. On a les poulets et autres volailles de Mathieu. On travaille aussi avec Emmanuel, maraîcher comme nous sur Saint-Molf, qui, lui, cultive d'autres légumes que nous : des endives, des pleurotes ; ce qui permet de compléter notre gamme. On a également du miel, des crêpes et des galettes. Notre clientèle principale est constituée par les particuliers qui viennent directement acheter chez nous, à la ferme. L’autre importante clientèle est celle des restaurateurs : aussi bien le petit restaurant de village que l’établissement de prestige comme la « Mare aux oiseaux » ou le « Castel Marie-Louise » à la Baule. On travaille aussi avec les cantines : on les fournit à peu près une ou deux fois par mois, selon la demande. Par exemple, ce matin, je les ai ravitaillées en céleris et en salades. Ce qui me plaît, c’est de changer continuellement de casquette, passer de la culture à la communication et à la comptabilité, des plannings de culture à la gestion des fournisseurs, des relations avec les restaurants à la vente directe. On a réussi à créer ici un réseau où nos partenaires et nos clients, même si ce ne sont pas tous nos amis, sont des gens qui nous soutiennent et avec qui on a une super relation. Quand notre enfant, Mathis, est né, chacun était à la fois inquiet pour moi et heureux pour nous. […] Ce que je souhaite le plus maintenant, c’est que tout ce qu’on a construit se maintienne, sans viser forcément la croissance. L’actualité internationale est telle que si déjà on peut se maintenir dans notre espace de vie, notre ferme, notre famille, c’est déjà beaucoup. On va y arriver. Nous sommes heureux que notre activité professionnelle rejoigne notre projet de vie, qu’elle nous permette de renouer avec les rythmes lents de la nature. Il est important que ce projet ait du sens au-delà de nous, pour la nature, nos proches, notre village […].     Les secrets de la crêpière (Sandrine, crêpière à domicile) Le secret d’une bonne galette, c'est le beurre. Quand on met le beurre, on arrête la cuisson intérieure. Donc l'extérieur va continuer à gratiner, et l'intérieur va rester moelleux. Mais quand le temps est humide, c’est plus compliqué. Aujourd’hui, il pleut, la pâte accroche au rozell 1 . J’en ai partout… Quand je vide l’eau où je le trempe entre chaque galette, j’ai plein de pâte au fond de ma bassine. Sur le bilig 2 , ça bouillonne davantage. Certains crêpiers font alors cuire plus longtemps. Moi, j’ai appris avec des patronnes qui m'ont fait travailler sur des plaques très chaudes. Ça donne les crêpes finistériennes, fines et croustillantes, cuites des deux côtés – dans le Finistère, on ne fait pas la distinction entre crêpes et galettes, tout est « crêpes » de froment ou de blé noir. Dans nos régions de l’ouest, on est bien obligé de s’adapter au temps changeant. S’il fait chaud, s’il fait froid, s’il pleut, s’il fait sec, ma pâte ne réagit pas de la même façon. Je le vois du premier coup d’œil. Je chauffe plus, je chauffe moins… Parfois je prolonge un peu. Dès que je vois que c’est à point, tac, je mets le beurre et je laisse gratiner juste ce qu’il faut. Une bonne galette, c’est une galette bien cuite. Je ne prétends pas faire de la galette gastronomique. La mienne est simple et efficace ; ce qui ne veut pas dire facile à réaliser. J’estime que la galette est un produit noble. Pour les galettes de sarrasin, j’utilise une belle farine bretonne classée IGP, provenant du Moulin de la Fatigue, près de Vitré. Là-bas, les meules en silex tournent lentement sans chauffer les grains. C'est une farine qui est jolie, épaisse, goûteuse, mais un peu difficile à travailler. Il ne faut pas battre la pâte. Au début, je la tournais à la main, en la pétrissant avec mes doigts. Mais pour éviter d’avoir mal aux épaules, j’utilise maintenant, en douceur, un fouet mécanique. J’ajoute du gros sel de Guérande, parfois de la fleur de sel fournie par mes amis paludiers. Ensuite, il faut la laisser reposer douze à quarante-huit heures, lui donner le temps de fermenter légèrement. C’est comme ça que j’ai une belle cuisson. […] Je n’ai pas cherché à ouvrir une crêperie. Je n’avais pas envie de m’enfermer dans une boutique. Donc, j'ai monté un petit réseau dans le périmètre où je vis. Là, je trouve la charcuterie de la ferme de Bel-Air à Pornichet, le lait de la Madeleine, les œufs de la Turballe, les légumes de Clis et de Pont-d'Armes… Autant de produits qu’on ne trouve pas ailleurs et qui donnent une crêpe et une galette particulières que je façonne à ma façon, avec des assemblages singuliers, un coup de main qui est le mien. Mes crêpes et mes galettes ne ressemblent à aucune autre parce que ce sont simplement celles d’ici. Et là, à l’intérieur de ce terroir, il y a les clients qui me connaissent. Sans avoir fait de publicité, j'ai la chance de faire partie, en quelque sorte, du paysage. Ça va faire dix ans que mon entreprise « Bohème Sarrasine » existe. Dans un rayon d’une quarantaine de kilomètres, à chaque événement familial – anniversaire, retour de mariage, baptême –, les mêmes clients me rappellent. Alors, j'amène ma petite remorque qui contient mes pâtes, mes biligs et tous mes ustensiles. Je m’installe dans leur cuisine ou dans un emplacement à l’abri, et je leur prépare en direct un repas de galettes et de crêpes. À eux de s’occuper des couverts et de la disposition des lieux. À moi de m'adapter à leur environnement. Je propose quatre formules de crêpes et de galettes. Moyennant la possibilité d’ajouter ou d’enlever quelques ingrédients, chacun vient chercher son assiette. Cuisiner chez les gens, c’est d’autant plus convivial que je suis la plupart du temps appelée pour des événements heureux. Même quand je fais un repas d’enterrement, la soirée peut être à la fois triste et joyeuse… […] Ce que j’ai envie de partager, ce n’est pas seulement la recette, la sélection des produits, c’est tout un ensemble qui fait que je suis satisfaite de ce que je fais et que je contente mes clients. Or, ce tout comprend la qualité des crêpes, samoussas et galettes, mais aussi le travail qu’il y a derrière : celui de la crêpière, celui des producteurs et celui des gens qui préparent ma venue : particuliers, entreprises, associations. Je ne peux pas me satisfaire du seul critère chiffré qui décide du seuil de rentabilité de la galette. C’est vrai, la galette marche bien. Mon comptable me dit qu’elle a un bon ratio. Il ne comprend pas que je décide de gagner moins si je travaille pour une association, ni que je sois, dans d’autres circonstances, au-dessus du tarif moyen. […] Les clients qui me connaissent se donnent les moyens de déguster mes galettes. Si elles sont un peu plus chères que celles de mes collègues, je n’ai plus besoin d'expliquer pourquoi. Ils voient la différence. Les noms de tous mes producteurs sont inscrits sur ma remorque. C’est moi qui les ai choisis ! Au bout du compte, ce que je fais est bon, mes clients sont contents et je me fais plaisir. C’est aussi ça, le secret de mes recettes…     Les gâteaux de Denis (Denis, artisan pâtissier) Je me suis installé comme artisan pâtissier en 2005 à Guérande. Mon atelier se trouve à Pénestin depuis 2013, entre estuaire de la Vilaine et Océan, entre Morbihan et Loire-Atlantique. Je vends ma production sur place dans mon atelier et en différents lieux à Saint-Nazaire et alentours. […] La notion de rentabilité est omniprésente dans notre monde. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai quitté mon étal au marché de Saint-Nazaire. On me demandait d’augmenter ma présence alors que moi je voulais plutôt ralentir. De même, mon comptable ne comprenait pas pourquoi, une fois mes emprunts pour créer mon atelier remboursés, je n’investissais pas pour augmenter mon activité. Il y a une logique du système qui tend à ça. J’ai également adapté ma production de façon à ne pas être obligé de disposer d’un matériel de froid, à la fois coûteux, difficile à entretenir et à trimballer d’un point de vente à un autre. Ma philosophie est de produire et vendre ce dont j’ai besoin pour vivre. Je veux disposer de temps pour d’autres activités. Je travaille dans un atelier de cinquante mètres carrés où sont disposés différents appareils de froid pour la conservation des produits, d’une chambre de fermentation programmable, et bien sûr, de fours. La production se déroule du mercredi au dimanche. Je suis très attaché au choix de mes produits et des fruits qui doivent être de saison et à maturité. Un bon choix, c’est pratiquement la moitié du travail. Je mouds, je concasse moi-même les produits secs. Et puis, il y a le contact physique avec la matière. Toucher, palper, ça compte ! Lorsque j’ai construit ma maison à côté de l’atelier, je l’ai faite en terre. J’ai beaucoup aimé travailler la terre de mes mains. Ce sont des sensations importantes pour moi. Je porte une attention particulière aux fruits de saison, à leur mode de préparation. Ne pas éplucher les pommes ou les poires a une signification pour moi. Je travaille également des fruits un peu oubliés, les coings, la rhubarbe… À Saint-Nazaire, je suis un des rares à faire des pâtés aux prunes. C’est une recette angevine héritée de mon enfance. Je vends moi-même ce que je produis. Ça fait partie de mon équilibre. La fabrication ne m’intéresserait pas si je n’étais pas en relation avec mes clients. Mais je serais bien incapable de vendre n’importe quoi. Une de mes anciennes patronnes tenait beaucoup à ce que nous ayons une relation avec la clientèle et nous faisait venir en boutique chaque dimanche matin. J’ai aimé pouvoir parler de ce que je produisais. Au début, cette relation n’a pas été facile. J’ai grandi au fin fond de la campagne dans un endroit où il n’y avait pas d’autres enfants de mon âge. Je me sentais un peu décalé par rapport aux autres qui se voyaient tous les jours, dans la rue ou ailleurs. Lorsque je suis arrivé sur le marché, j’avais encore peu d’expérience, il m’était difficile de me sentir complètement à l’aise. Maintenant, c’est un vrai plaisir. Et puis, il y a mes ventes à l’atelier. Là, je ne travaille que sur commande ; je les prépare et les mets dans un carton avec le nom de l’acheteur et le prix dessus. En partant, je laisse la porte ouverte et les gens viennent chercher leur carton. Je n’ai jamais rencontré de problème. Il y a également des choses plus surprenantes. Je vois passer régulièrement certains clients avec lesquels je me suis un peu accroché pour des raisons politiques ou autres ; ils s’arrêtent un instant, hésitent puis finissent par entrer. Peut-être que râler leur ouvre l’appétit ! S’afficher en bio et local attire une clientèle un peu particulière. On relaie des valeurs écologiques, humaines. On peut défendre ses propres convictions. Cela donne lieu à des discussions, des échanges qui s’inscrivent dans la durée. Et puis, il y a tout simplement le plaisir d’être connu, reconnu, et de ne pas avoir à se justifier tout le temps. Quand on achète une tarte, un gâteau, c’est avant tout pour le plaisir. Entendre un client que l’on voit rarement dire « Ah ! le gâteau que j’ai pris l’autre jour, il était excellent », c’est un bonheur ! […] Le choix de ne pas être labellisé est moins une question de coût que de temps. La certification signifie sans cesse remplir des fiches, noter les entrées et les sorties, noter que tu as acheté tant de matières et vendu tant. Le contrôleur vérifie que ça correspond. Et moi, je ne veux pas passer des soirées à remplir tout ça, et tout justifier. Qu’on soit une toute petite entreprise comme la mienne ou une entreprise plus importante, la longueur des fiches est la même. Dans mon jardin, j’ai des arbres fruitiers ; mes pommes et mes poires ne poussent pas avec des certificats « bio », mais je sais comment elles ont poussé et qu’elles sont bonnes. […] J’ai le sentiment que nous sommes tous toujours en évolution, en question, et mon métier aussi. D’une certaine façon, c’est lui qui me façonne.     Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Marion , Sandrine , Denis est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » .   À lire également sur Nonfiction  : L'ensemble de la série « Saint-Nazaire au travail » Notes : 1 - Rozell : râteau sans dents qui permet d'étaler uniformément la pâte à crêpes sur la crêpière. 2 - Bilig : plaque épaisse circulaire en fonte d'une quarantaine de centimètres de diamètre, utilisée en cuisine bretonne pour faire cuire les crêpes de froment ou de sarrasin.
PDF
◁ 3 / 11 ▷
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
✝ Période
 
  ARTS
Actualitté
Autre Quotidien (L')
Beaux Arts
Collateral
Recours au poème
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓