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30.01.2026 à 11:00

Ce que disent les votes par bureau

La crise politique actuelle et la montée de l’extrême droite incitent à scruter les votes pour tâcher d’en saisir les déterminants. L’ouvrage que viennent de publier Youssef Souidi et Thomas Vonderscher, à partir des données disponibles au niveau de chaque bureau de vote, auxquelles ils associent un revenu moyen, apporte sur ce plan des éclairages importants, sur leur géographie mais aussi sur les stratégies électorales des différents partis. Nonfiction : Vous venez de faire paraitre une Nouvelle cartographie électorale de la France (Textuel, 2026). Pourriez-vous expliquer, pour commencer, quelles données vous utilisez, et indiquer en quoi consiste la nouveauté de cette cartographie ? Youssef Souidi, Thomas Vonderscher : La principale nouveauté de ce livre est de mettre en correspondance, pour l’ensemble de la France métropolitaine, les résultats électoraux de chaque bureau de vote avec le niveau de vie des habitants qui y résident. Cela permet de montrer, de manière très fine, comment les préférences politiques varient selon le niveau de vie, à une échelle jusqu’ici très peu exploitée. Pour cela, nous mobilisons plusieurs jeux de données produits par les administrations françaises et mis à disposition sur data.gouv.fr : les résultats électoraux de l’ensemble des scrutins nationaux entre 2017 et 2024 ; le périmètre précis de chaque bureau de vote et des données permettant d’estimer le niveau de vie moyen des ménages dans chacun de ces périmètres. À partir de là, nous classons les bureaux de vote selon leur niveau de vie, en vingt groupes, et analysons les comportements électoraux en fonction de ce classement. Il s’agit d’une approche dite « écologique » du vote, qui met en relation des caractéristiques sociales moyennes et des résultats électoraux observés à l’échelle des territoires, plutôt que des comportements individuels. Cette approche s’inscrit dans une tradition ancienne, dont l’ouvrage fondateur est le Tableau politique de la France de l’Ouest d’André Siegfried, publié en 1913. Plus récemment, Julia Cagé et Thomas Piketty ont renouvelé ce programme en privilégiant l’échelle communale dans leur Histoire du conflit politique , qui analyse le lien entre caractéristiques sociodémographiques et préférences politiques sur près de deux siècles. Notre apport est de descendre à une échelle encore plus fine, celui du bureau de vote, ce qui permet d’observer des unités socialement plus homogènes. Cela ouvre également la possibilité de cartographier de manière inédite les quartiers populaires, souvent enfermés dans des clichés ou étudiés à partir de cas très localisés. Cette approche, déjà utilisée par le géographe Jean Rivière pour analyser L’Illusion du « vote bobo »  (PUR, 2022) dans les grandes métropoles, est ici étendue à l’ensemble du territoire métropolitain — les données disponibles ne permettant pas à ce jour d’estimer le niveau de vie des bureaux de vote pour l’ensemble des DROM-COM. Précisons qu’un tel travail a été rendu possible par la grande qualité de l’appareil statistique français ainsi que par des mobilisations citoyennes qui ont permis la publication de ces données. Quels avantages ces traitements présentent-ils par rapport aux sondages électoraux auxquels nous sommes plus habitués ? Et quels sont leurs inconvénients et leurs limites ? Dès le lendemain des élections, les instituts de sondage publient des enquêtes post-électorales. Il ne s’agit pas ici d’estimer des intentions de vote mais de mettre en lien préférences politiques et caractéristiques sociodémographiques à partir de l’interrogation d’un échantillon représentatif de Français. Comme tout sondage, leurs résultats peuvent être affectés par un certain nombre de biais. D’abord, un biais de sélection : à l’heure où la plupart des enquêtes sont administrées en ligne, certaines populations — notamment les plus défavorisées — restent difficiles à atteindre, en raison de l’illectronisme. Ensuite, un biais d’auto-sélection : la participation repose sur le volontariat, et rien ne garantit que les non-répondants aient les mêmes caractéristiques que les répondants. Enfin, un biais déclaratif : les individus déclarent-ils fidèlement leur niveau de revenu ou leur vote effectif ? À l’inverse, notre approche ne repose ni sur un échantillon ni sur des déclarations individuelles, mais sur les comportements électoraux effectivement observés pour l’ensemble des électeurs inscrits, dans près de 70 000 bureaux de vote en France métropolitaine. Elle permet ainsi de lever un certain nombre de limites propres aux sondages. Toutefois, comme le rappelait le spécialiste de la quantification en sciences sociales Alain Desrosières, les données ne sont pas données, elles sont construites. C’est pourquoi, dans l’annexe technique, nous essayons d’être le plus transparents possible sur les limites de la méthode utilisée. Par exemple, nous étudions les élections de 2017 à 2024 à partir des contours des bureaux de vote définis en 2022. Or, ces périmètres peuvent être revus chaque année. L’Insee se veut néanmoins rassurante sur la question puisqu’elle relève un faible nombre de créations et de suppressions de bureau de vote sur la période récente. Plus fondamentalement, cette approche ne permet pas d’analyser le vote selon certaines caractéristiques individuelles centrales en science politique, comme l’âge ou le genre. Sur ces dimensions, les sondages restent irremplaçables. Il faut néanmoins être attentif à la manière dont les instituts tentent (ou non) de limiter les biais listés plus haut. En définitive, nous n’opposons pas données électorales et sondages. Chaque méthode a ses forces et ses limites. Sur un objet aussi central que les élections, il nous a simplement paru indispensable de proposer une approche complémentaire, à un moment où les sondages et leur mode de production font l’objet de nombreuses remises en question dans le débat public. Vos données vous permettent de comparer les électorats des différents partis, au regard notamment du niveau de vie et du lieu de résidence, et de croiser ces deux facteurs. Quels sont les principaux résultats que cette méthode met en évidence ? Effectivement, les graphiques qui ouvrent le livre sont éloquents à cet égard : les clivages sociaux continuent de structurer fortement les comportements électoraux, tant du point de vue de la participation que des choix partisans. Le premier résultat concerne l’abstention. Si elle a pu être qualifiée de relativement modérée à l’échelle nationale (autour d’un tiers des inscrits), cette moyenne masque de très fortes inégalités sociales. Dans les bureaux de vote de rang 1, c’est-à-dire les 5 % correspondant au niveau de vie le plus faible, près d’un électeur sur deux ne s’est pas rendu aux urnes. À l’autre extrémité de l’échelle sociale, dans les bureaux de rang 20, qui regroupent les 5 % les plus aisés, l’abstention est environ deux fois plus faible. Ces écarts rappellent que la participation électorale reste socialement différenciée. Une étude menée sur d’autres données par les sociologues Céline Braconnier, Baptiste Coulmont et Jean-Yves Dormagen et publiée par la Revue française de science politique constatait même un creusement des inégalités sociales de participation entre 2007 et 2017. S’agissant ensuite des choix partisans, nous mettons en évidence une forte proximité sociologique entre les électorats de la coalition présidentielle et de la droite traditionnelle. Dans les deux cas, le vote est nettement croissant avec le niveau de vie. La différence tient surtout à leur inscription territoriale : la coalition présidentielle réalise des scores relativement homogènes quel que soit le degré d’urbanité des communes, tandis que la droite traditionnelle surperforme plus nettement dans les couronnes périurbaines et la ruralité. Les cartes présentées dans l’ouvrage montrent d’ailleurs une forte concentration de ses scores dans quelques bastions, et inversement, une quasi-disparition dans de larges portions du territoire. Le NFP arrive quant à lui en tête des préférences exprimées dans les bureaux de vote au niveau de vie le plus faible, mais son score diminue assez rapidement à mesure que l’on progresse dans l’échelle des niveaux de vie, avant de se redresser légèrement dans les bureaux les plus aisés. Géographiquement, il surperforme nettement dans les cœurs d’agglomération et les couronnes urbaines. Dans les quartiers populaires, son score en pourcentage des suffrages exprimés est particulièrement élevé, frôlant la moitié des votes. Toutefois, compte tenu des niveaux d’abstention très élevés dans ces territoires, cette performance ne se traduit pas par une surreprésentation nette, en pourcentage des inscrits, par rapport aux territoires les plus urbanisés pris dans leur ensemble. Enfin, l’alliance d’extrême droite a réalisé ses moins bons scores dans les bureaux situés aux extrémités de l’échelle des niveaux de vie. Elle a en revanche pris la tête dans l’ensemble des bureaux au niveau de vie intermédiaire, ceux de rang 2 à 19. D’où une forme de toupie, avec un maximum dans les catégories intermédiaires et des scores plus modestes aux deux extrémités de l’échelle sociale, qui rappelle l’image mobilisée par le sociologue Henri Mendras à la fin des années 1980 pour illustrer sa thèse de « moyennisation » de la société française. Son implantation géographique apparaît comme le négatif de celle du NFP : le RN et ses alliés obtiennent des scores plus élevés dans les couronnes périurbaines et les communes rurales que dans les centres d’agglomération et leur couronne urbaine. Mais à travers nos cartes, nous insistons aussi sur la complexité du paysage politique : les couronnes périurbaines de l’Ouest de la France votent moins pour l’extrême droite que de nombreuses communes-centre du Nord ou du Sud-Est. Les électorats des différents partis qui composent le Nouveau Front populaire se distinguent fortement, montrez-vous, et leurs réservoirs de voix les plus prometteurs sont a priori très différents, ce qui pourrait expliquer des stratégies différentes... Pour étudier les électorats des différentes formations de gauche, nous nous sommes tournés vers les élections européennes. L’avantage est que la question du vote utile y paraît a priori moins prégnante que lors de l’élection présidentielle. L’inconvénient est que ces élections sont moins mobilisatrices que l’élection présidentielle, en particulier dans les catégories sociales les plus défavorisées. Cette limite en tête, l’étude de la structure de ces différents électorats n’en reste pas moins riche d’enseignements. En 2024, la liste PS-Place Publique menée par Raphaël Glucksmann rassemble 7 % des inscrits, mais atteint son plancher dans les bureaux de vote au niveau de vie le plus faible (3 %) et son plafond dans ceux au niveau de vie le plus aisé (11 %). La structure du vote pour la liste Les Écologistes portée par Marie Toussaint est similaire (de 1 % à 5 % des inscrits, pour une moyenne de 3 %). Le constat est inverse pour la liste LFI menée par Manon Aubry. Son score passe de 11 % des inscrits dans les bureaux de rang 1 à 5 % dans ceux de rang 20. Si l’on croise dimensions sociales et géographiques pour les deux forces majeures de la gauche, on constate que LFI a fait ses meilleurs scores dans les bureaux de vote les plus pauvres des couronnes urbaines. Dans les bureaux situés en couronne périurbaine et dans la ruralité, ses scores sont généralement faibles, sauf dans les bureaux les plus précaires. Le PS-PP enregistre quant à lui ses meilleurs scores dans les bureaux les plus riches des cœurs d’agglomérations, mais peine à atteindre des scores conséquents dans les bureaux les plus favorisés des territoires périurbains et ruraux. Dans leur Histoire du conflit politique , Julia Cagé et Thomas Piketty considèrent que c’est l’alliance entre classes populaires urbaines et rurales qui permet à la gauche d’arriver au pouvoir. LFI semble privilégier une stratégie différente en concentrant ses efforts sur la jeunesse et les quartiers populaires. De fait, nous montrons que la liste de Manon Aubry a recueilli les suffrages d’un tiers des électeurs qui se sont déplacés dans les quartiers populaires. Cependant, nous rappelons dans le chapitre sur l’abstention que la participation y est de manière structurelle beaucoup plus faible que la moyenne nationale : transformer ce potentiel en voix supplémentaires impliquerait donc certainement un investissement politique et organisationnel considérable pour mobiliser des électeurs durablement éloignés des urnes. Quant au PS et aux Écologistes, la structure de leur électorat présente des similitudes avec celle de la coalition présidentielle, à savoir un vote croissant avec le niveau de vie : la tentation pourrait alors être de convaincre une partie des déçus du macronisme pour consolider leur place dans le paysage politique. Vous vous livrez également à une analyse détaillée des reports de voix entre les deux tours des élections législatives en 2024, en les comparant à 2022. En quoi cette analyse permet-elle de souligner l’efficacité du front républicain en 2024 ? À l’issue de la séquence électorale de 2022, de nombreux éditorialistes, mais aussi chercheurs en sciences politiques, annonçaient la mort du front républicain. À bien regarder les reports de voix de cette élection, il y avait de quoi le croire : dans les duels NUPES/RN ou coalition présidentielle/RN, les candidats faisaient à peu près jeu égal au 2 nd tour. En 2024, dans un tout autre contexte et après un 1 er tour laissant augurer une majorité de l’alliance d’extrême droite à l’Assemblée nationale, de nombreux désistements ont lieu. Ils permettent de transformer 150 triangulaires en duels face au RN et alliés. Et les électeurs ont suivi : les candidats de gauche progressent en moyenne deux fois plus que ceux de l’extrême droite entre les deux tours, de 21 à 32 % contre 25 à 30 %. Pour la coalition présidentielle et la droite traditionnelle, la progression en points de pourcentage entre les deux tours est cinq fois plus importante que celle de l’extrême droite, faisant de ces deux camps les principaux bénéficiaires du report des voix. La suite est connue : le NFP est le premier bloc en termes de sièges obtenus (178), suivi de la coalition présidentielle (156), du RN et alliés (142) et de LR (39). Ce retour du front républicain est-il une résurrection ou une réminiscence ? Nous n’en savons rien, mais ces données incitent à la prudence quant aux prédictions. Ce type d’analyses intéresse vraisemblablement au plus haut point les spécialistes de la carte électorale des différents partis. Quels enseignements cela permet-il de tirer concernant les stratégies ciblées que ces partis pourraient être tentés de mettre en œuvre ? Nous avons voulu vérifier la validité de la notion de swing circos qu’on a vu fleurir ces dernières années, c’est-à-dire de circonscriptions clés dans lesquelles le résultat est indécis et qui pourraient donc changer le résultat à l’échelle nationale. Pour cela, nous avons regardé plusieurs paramètres : combien de circonscriptions sont-elles emportées avec moins de 1 000 voix d’écart et sont-elles les mêmes à chaque élection ? Combien ont basculé d’un camp à un autre entre deux législatives et quelles sont leurs caractéristiques ? Quelle proportion d’électeurs ont voté, dans chaque circonscription, pour chaque camp, à l’élection présidentielle précédente et aux législatives ? La première question nous a menés à une impasse : alors que 96 circonscriptions se sont jouées à moins de 1 000 voix en 2022, elles ne sont plus que 46 deux ans plus tard. Non seulement cela représente moins d’un dixième de l’Assemblée nationale, mais seules quatre circonscriptions ont été serrées sur plusieurs législatives d’affilée. Et, d’une élection à l’autre, une circonscription qui a été serrée peut être emportée au premier tour ! Si les états-majors des partis politiques ne peuvent pas beaucoup se fier aux circonscriptions serrées, ils peuvent en revanche observer quelles sont celles qui ont basculé, c’est-à-dire qui ont changé de couleur politique. Nous synthétisons ces bascules dans des cartes et analysons les caractéristiques des territoires, ainsi que la mobilisation des différents électorats. Prenons, par exemple, les 57 circonscriptions passant de la coalition présidentielle à l’extrême droite en 2022. Elles se distinguent par leur géographie, se situant quasiment toutes sur le pourtour méditerranéen ainsi que dans un quart nord-est qui se prolonge jusqu’à l’Eure. Comme celles passées à gauche, elles présentent un taux de pauvreté supérieur à la moyenne nationale. Cependant, elles s’en distinguent par la faible part d’habitants domiciliés dans une commune-centre ou une couronne urbaine ainsi que par le taux de logement individuel élevé relativement à la moyenne nationale. L’extrême droite dominait déjà l’élection présidentielle de 2017 dans ces territoires. Toutefois, une mobilisation exceptionnelle des électeurs en soutien d’Emmanuel Macron combinée à un retrait des isoloirs des électeurs frontistes n’a laissé que peu de chances aux représentants de l’extrême droite lors du scrutin législatif. Cinq ans plus tard, on constate cette fois un renversement des rapports de force entre le candidat macroniste et le candidat frontiste : le RN augmente sa capacité à convertir ses voix à l’élection présidentielle en votes aux élections législatives (54 % en 2022 contre 40 % cinq ans plus tôt), alors que celle du camp macroniste recule nettement (respectivement 65 % et 98 %). En présentant le détail des résultats dans le livre à travers des cartes et des infographies, nous espérons qu’ils seront instructifs non seulement pour les spécialistes de la carte électorale, mais plus largement pour tout citoyen s’interrogeant sur l’avenir politique de notre pays. Pour finir, vous vous livrez à un exercice de projection de la composition de l’Assemblée dans le cadre d’un passage à un scrutin à la proportionnelle, en testant différentes options. Quels sont les principaux résultats qui en ressortent ? Ce qui nous a le plus frappés en travaillant sur ce chapitre d’ouverture, c’est l’ampleur des écarts que peut produire la projection d’un autre mode de scrutin à partir d’une même répartition des voix. À résultats électoraux constants, le nombre de sièges obtenus peut varier très fortement selon que l’on retient le scrutin majoritaire à deux tours ou différentes formes de proportionnelle. Les graphiques que nous présentons rendent ces écarts particulièrement visibles. L’exemple le plus emblématique est celui de la coalition présidentielle en 2017. Avec le soutien d’environ un inscrit sur six, elle obtient 350 sièges grâce au scrutin majoritaire à deux tours. Nous avons simulé ce qu’aurait donné cette même élection si un scrutin proportionnel similaire à celui utilisé en 1986 avait été en vigueur, avec des listes départementales et un contingent de députés par département proportionnel à la population. Dans ce cas, la coalition présidentielle aurait perdu 101 sièges et, surtout, la majorité absolue. En restant certes en tête, elle aurait même perdu près de 140 sièges si la proportionnelle avait été appliquée à une échelle régionale ou nationale. À l’inverse, les partis de gauche, très marginalisés à l’Assemblée à l’issue des législatives de 2017, auraient obtenu plusieurs dizaines de sièges supplémentaires avec un mode de scrutin proportionnel. Cela aurait profondément modifié le cours de la vie politique, non seulement en renforçant leur poids dans les votes au Palais Bourbon, mais aussi parce que le financement des partis et l’accès aux médias dépendent en partie du nombre de députés. Même si, dans un contexte de tripolarisation, l’obtention d’une majorité absolue devient moins probable, le scrutin majoritaire à deux tours reste une exception parmi les démocraties comparables à la France. L’ampleur de son influence sur la traduction des voix en sièges rend indispensable une réflexion sur sa pertinence.   À lire également sur Nonfiction : Un entretien avec Youssef Souidi à propos de l'ouvrage Vers la sécession scolaire ?   (Fayard, 2024).  
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28.01.2026 à 09:00

Werther à l’Opéra-Comique : une lecture sensible du drame de Massenet

La nouvelle production du Werther de Jules Massenet à l’Opéra-Comique, sous la direction musicale de Raphaël Pichon et avec la mise en scène de Ted Huffman, marque une étape significative dans la redécouverte du drame lyrique français au cœur du répertoire romantique. À l’opposé des lectures « grand opéra » qui tendent à lisser les aspérités de la partition, l’approche de Pichon avec l’ensemble Pygmalion privilégie la clarté des lignes et la nervosité expressive inhérentes à Massenet. Les choix orchestraux, inspirés de pratiques historiquement informées, révèlent non seulement la finesse des tessitures vocales mais aussi la tension dramatique constante de l’œuvre, la donnant à entendre comme une mécanique intime du désir plutôt que comme un simple écrin lyrique. Raphaël Pichon portant un soin constant aux équilibres et aux couleurs, la partition gagne en transparence et en respiration. Le choix de mise en scène de Ted Huffman séduit par sa sobriété assumée. L’espace scénique, loin des reconstitutions pittoresques, se concentre sur l’essentiel : des chaises, une table, un rectangle de lumière. Le cadre ainsi créé est à la fois arène émotionnelle et métaphore de l’enfermement social qui pèse sur les protagonistes. Cette épure dramatique accentue le vertige psychologique du héros, transformant Werther en une tragédie purement théâtrale, où chaque geste compte. La distribution impressionne par sa cohérence et son engagement. Pene Pati dans le rôle titre propose une incarnation vocale élégiaque de Werther : se voulant à l’écart d’une hystérie destructrice, son personnage se construit dans une douleur méditée, presque abstraite, qui traduit le dilemme intérieur du poète tourmenté. Adèle Charvet, en Charlotte, impose une présence scénique forte et une palette expressive étonnamment riche. Julie Roset apporte une légèreté bienvenue au rôle de Sophie, tandis que John Chest en Albert fait le choix de la lucidité psychologique plutôt que de la démonstration vocale. Ce Werther à l’Opéra-Comique n’est pas une simple reprise de l’œuvre de Massenet : c’est une lecture intellectuellement exigeante et esthétiquement cohérente, qui met en avant la dimension humaine et dramatique d’un chef-d’œuvre romantique trop souvent taxé de pathos conventionnel. La production démontre que Werther , loin d’être un « grand opéra sentimental », est une pièce de théâtre chanté intense, où l’intime et le social se heurtent et se répondent avec une force émotionnelle rare.
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26.01.2026 à 09:00

Nouri Al-Jarrah, poète de la Syrie martyrisée

La poésie de Nouri Al-Jarrah est avant tout une puissance brute. Un jaillissement lyrique et une foudre épique qui surgissent des pierres antiques pour faire revivre sa terre natale, la Syrie, ravagée par la tyrannie des Assad, les guerres fratricides et les occupations étrangères. Témoin ces vers que le poète, né à Damas en 1956, déclame depuis son exil londonien : «  Moi, Lazare le Damascène, je suis sorti par la porte du Paradis et j’ai trouvé les jardins en feu. / Dans la fumée des incendies / Et la cendre des arbres, / Sur des rives entredévorées par des hyènes tachetées, / Mon guide s’est égaré, / Et j’ai vu Darius qui avait fui la bataille allonger la chaîne persane au loup syrien aveugle […] . / Ai-je terrifié les mots et troublé le causeur / Par ce que j’ai dit en langue des signes ? / Ai-je dit ce que je n’ai jamais dit ? / Je suis Lazare qui tape à la porte de la résurrection . » 1 Un poète de l’identité ouverte Nouri Al-Jarrah décline une identité ouverte, sculptée par l’écriture et les lignes de vie qu’elle rend possibles. La personnalité de l’artiste n’est le résultat ni d’une décision étatique, ni d’un acte administratif : ce sont les cultures, au pluriel et appréhendées sur le temps long, qui ont façonné une terre donnée, en l’occurrence la Syrie, dont il est le visage et la voix. Chaque vers soufflé devient ainsi un acte de résurrection, une offensive contre l’enfermement identitaire, l’essentialisme, l’oubli et l’effacement volontaire. Après la première anthologie poétique de Nouri Al-Jarrah, récompensée par le prestigieux prix Max Jacob en 2023, la parution d’un nouveau recueil intitulé Les Tablettes orientales , dans la « Petite Bibliothèque de Sindbad » chez Actes Sud, confirme la force d’évocation qui frappait déjà le lecteur dans Le Sourire du dormeur . Rassemblant des poèmes puisés dans ses trois derniers livres – Le Serpent de pierre (2023), Jeunes Damascènes en promenade (2024), Les Derniers Jours de Zénobie en exil (2025) –, Nouri Al-Jarrah s’impose non seulement comme l’un des plus grands aèdes de notre temps, mais aussi comme un véritable peintre des mots. En effet, à la manière de Théodore Géricault dans Le Radeau de la Méduse (1818-1819) ou d’Eugène Delacroix dans Scènes des massacres de Scio (1824), il saisit dans des images frappantes autant que troublantes toute la cruauté du monde. Chanter la Syrie qui suffoque Le danger n’est jamais loin dans la poésie de Nouri Al-Jarrah, et, quand Damas, « ville fétiche, captive et nuageuse », suffoque, l’élégie du poète semble vraiment le radeau au milieu du naufrage. Les vers ouvrent des portes et marchent au hasard parmi les ombres. L’esprit du vin n’enchante plus les murs de la ville, et les treilles fanées saluent les rares rescapés du naufrage. L’air des étés moribonds triomphe, le bleu du ciel tourne au blanc du linceul – mais le poète vigilant est là pour témoigner que l’homme n’est pas vaincu par tant de catastrophes : «  Le soleil descend sur les feuilles de la treille et se couche dans la maison / Me laissant, à moi l’aveugle, les sanglots de l’arbre et le gémissement des divans dans l’ombre. / Et maintenant, / Regarde autour de toi, avec moi, et ne laisse pas l’image s’échapper de ton œil qui a tout vu.  » Les séismes labourent la terre, promettant des années infertiles, les fouets d’épines se substituent aux roses, les bateaux antiques errent sur la mer de Syrie, les côtes redoublent de férocité, dévorant les acteurs d’une épopée qui abolit le temps, et hier devient aujourd’hui, dans un éternel retour des épreuves que dit, par exemple, ce poème bouleversant intitulé « L’épigramme syrienne » : «  Si tu passes devant ma tombe et que tu es, comme moi, syrien / Fuyant vers une île, / Sois mon semblable / Même si tu n’es pas arrivé / Comme moi / À bord d’un navire parti de Tyr / Des semelles en cuir de cheval aux pieds / Si une vague t’a porté et jeté / Sur ce rivage, / Syrien, / Choisis Cos plutôt qu’Athènes ou Sparte / Car elle est l’île de l’amour . » Résurrection par les vers ? Semblable à l’archer palmyrénien à qui il donne la parole dans un de ses poèmes, le poète sait que, sans doute, il a perdu d’avance, et que l’exil aura raison, non de sa voix et de son verbe, mais de lui : «  Aujourd’hui je ne montrerai pas au temple / […] Je n’ai que faire de dieux qui n’ont jamais étanché ma soif / En répondant à l’une / De mes innombrables questions. / J’ai offert un quart de siècle à ce vent mordant, / J’ai bandé les arcs pour terrasser de ma flèche ailée le Calédonien basané / Maintenant que je suis descendu de la muraille / Perclus de douleurs aux genoux / Riche de quelques drachmes qui ne m’amèneraient même pas à Londinium / Je vais blasphémer / Nuit et jour / Et que mes dieux m’entendent et meurent de rage / Puisque, même en rêve, je ne trouverai pas un bateau pour m’emmener à Banias. / Je vais probablement mourir ici et être enterré près de cette maudite muraille / Sans revoir la Syrie.  » D’une lucidité sans défaillance, le poète semble aussi pareil à cet aveugle qu’il évoque, et qui, capable de goûter le moment présent tout en ayant connaissance des malheurs à venir, respire la blancheur éclatante des cieux et adresse des mots secrets au ressac. Herbe verte, herbe jaune, au gré des saisons, le voilà qui erre innocemment dans la plaine, au milieu des ruines, entre des colonnes rehaussées de couronnes d’albâtre. Soudain, un garçon apparaît. Il semble être le seul à reconnaître la grâce tragique des yeux absents du marcheur, qui lui annonce : «  Bientôt tu grandiras et je te verrai agiter ta chemise pour me faire signe, par-delà les regards, un cri mélancolique dans la gorge tranchée, le corps juvénile troué de balles et porté par les voix sur les épaules de jeunes descendus d’une grotte montagneuse pour remplir la ville de funérailles.  » Mais, lisant la poésie de Nouri Al-Jarrah, on a envie malgré tout de penser que ce n’est pas en fin de compte l’esprit de mort qui triomphera. Ainsi, convoquant le souvenir d’Hélène de Troie, de Zénobie de Palmyre, de Barates le Palmyrénien et de Julia Domna (l’impératrice romaine d’origine syrienne et épouse de l’empereur Septime Sévère), « Les sept tablettes » qui ouvrent le livre redressent les ruines mortes, restaurant la chaleur de leurs pigments millénaires et recouvrant les mythes et les figures illustres de l’Orient hellénistique d’une chair nouvelle. Ce grâce à leur rythme incantatoire habilement rendu par la traduction fluide d’Antoine Jockey. Envisageant frontalement la brutalité de l’inévitable, la poésie de Nouri Al-Jarrah est aussi une poésie de la présence réparatrice. Elle préserve le miracle des instants les plus fragiles, par exemple quand elle nous invite à déambuler avec les jeunes Damascènes en promenade devant les portails ouverts de la ville. Ou encore quand, au détour d’un poème, un lézard aux aguets brandit sa langue pâle et menaçante. L’été est silencieux, l’animal enfle et s’étale sur le mur de calcaire jauni qui s’effrite : «  Intemporel le bleu, intemporelle l’attente, dans le bleu du soir, lorsque l’obscurité se répand et que les étoiles tombent sur les maisons / Les sanglots de la fontaine élèvent le chant dans l’air qui propage l’odeur du laurier-rose et la volupté des environs . » Oui, certes, le poète nie les dieux et la possibilité d’une transcendance. Cela n’empêche pas que chaque poème gravé sur ces Tablettes orientales exige, d’une part que justice soit faite, d’autre part que renaisse des cendres de la guerre la beauté des vergers de Damas. Notes : 1 - Le Sourire du dormeur , Sindbad/Actes Sud, 2022.
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