* Ce livre a également fait l'objet d'un compte rendu .
Nonfiction : Dans votre travail de traduction des Aventures de Sherlock Holmes , comment avez-vous abordé la restitution du style d'Arthur Conan Doyle, notamment l’équilibre entre précision scientifique et fluidité narrative ?
Gilles Robel : Doyle écrit dans une langue de facture classique, très élégante, d’une grande concision et avec une redoutable efficacité narrative. Elle se caractérise, comme souvent en anglais, par sa grande densité syntaxique, son caractère très visuel et une prédominance de termes concrets. S’ajoute à cela un ton et un registre très spécifique, celui du gentleman britannique courtois mais réservé, un respect des conventions, un sens particulier de l’ironie, un usage fréquent de l’understatement , des distinctions sociales très fines et des expressions idiomatiques abondantes. Pour toutes ces raisons, Doyle n’est pas facile à traduire en français.
J’ai pris le parti de restituer le plus fidèlement possible la langue de l’époque en évitant les termes anachroniques, pour éviter de prêter à l’auteur des idées qui lui sont étrangères. Le choix, conscient ou non, de moderniser les textes se rencontre dans nombre de traductions, mais ces anachronismes dans les textes classiques me font l’effet de fenêtres en PVC sur un monument historique : elles le défigurent ! À titre d’exemple, dans une traduction parue en 2023, le titre « A Case of Identity » est traduit par « Énigme identitaire ». Or l’adjectif « identitaire » n’apparaît qu’en 1975 et possède des connotations sociales et politiques très éloignées des préoccupations de Doyle. À l’inverse, il existe des anglicismes qui étaient employés à l’époque et ne sont plus compris aujourd’hui : c’est notamment le cas des noms de voitures hippomobiles qui jouent un rôle important dans les intrigues. J’ai veillé à conserver ces termes (un hansom, un brougham, un dog-cart…) tout en les explicitant en note car chaque véhicule a sa spécificité qui était bien connue des lecteurs de l’époque. Se contenter d’écrire « fiacre » ou « calèche », comme on le voit trop souvent, c’est ôter au texte sa saveur et sa précision scientifique.
Les nouvelles de Sherlock Holmes sont fortement ancrées dans le contexte culturel et social de l’Angleterre victorienne : quels choix avez-vous opérés pour rendre ces réalités accessibles au lecteur contemporain sans en atténuer l’étrangeté historique ?
Cette traduction est également une édition critique. L’appareil critique est là pour donner au lecteur des clés de compréhension du contexte, qu’il s’agisse de l’introduction de près de 50 pages, des cinq index ou des notes de bas de page. Ces dernières ont l’avantage, par rapport aux notes de fin d’ouvrage, d’interrompre le moins possible le plaisir de la lecture. Il est possible de considérer les Aventures comme de simples divertissements, mais Doyle était passionné par le roman historique et je pense qu’il fait aussi un peu œuvre d’historien dans les récits holmésiens. On trouve ainsi de nombreuses références à la condition des femmes, au progrès technologique, à l’Empire britannique, à l’ordre social victorien, à la justice ou encore à l’expansion de la ville de Londres, qui sont toutes explicitées dans cette édition. L’étrangeté historique, ou la couleur locale, sont préservés dans les choix de traduction. J’ai tenu à conserver en anglais toutes les unités de mesure, mais aussi les noms de lieux et d’institutions, contrairement à d’autres traductions. Et j’ai attaché une importance particulière à la question de la valeur des choses, qui est omniprésente dans les récits. Tout en conservant les unités monétaires anglaises, dans leur diversité et leur complexité (de la guinée à la demi-couronne en passant par les shillings), j’ai indiqué en note les montants convertis dans des valeurs actuelles. Quand on sait que 50 guinées équivalaient à un an de revenu pour un ouvrier qualifié, ou à 4 000 euros actuels, on comprend mieux que le jeune ingénieur impécunieux qui est le héros du « Pouce de l’ingénieur » accepte le travail d’une nuit que lui propose un individu particulièrement louche. Pour le lecteur de l’époque, ces valeurs tombaient sous le sens ; aussi faut-il placer le lecteur actuel dans la même position. Aucune édition française ne le fait.
La langue de Conan Doyle joue souvent sur des nuances d’observation et de déduction : quelles difficultés spécifiques avez-vous rencontrées dans la traduction des raisonnements de Holmes, et comment les avez-vous résolues ?
Il y a des difficultés de plusieurs ordres. Certaines tiennent à la rapidité avec laquelle Doyle rédigea les nouvelles et à leur mode de parution simultanée dans des périodiques au Royaume-Uni et aux États-Unis. Il en résulte un certain nombre de variantes, d’erreurs et d’incohérences qui n’ont jamais été corrigées par l’auteur. Il revient à l’éditeur scientifique et au traducteur de le faire, sans gommer ces incohérences mais en les signalant en note. A titre d’exemples, l’épouse de John Watson se trompe sur le prénom de son propre mari dans « L’Homme à la lèvre retroussée » ou la chronologie du récit est erronée dans « La Ligue des rouquins ». D’autres difficultés tiennent à l’emploi d’expressions figées qui sont parfois difficiles à rendre en français. Un bon exemple est l’expression « jumping a claim » que le héros de la nouvelle « L’Aristocrate célibataire » – noble désargenté qui épouse une jeune héritière américaine sans éducation – entend sa jeune épouse prononcer, sans en comprendre le sens. Elle fait référence à l’appropriation de concessions minières lors des ruées vers l’or aux États-Unis. Il fallait trouver une expression suffisamment argotique pour qu’un homme du rang de Lord St Simon n’en comprenne pas le sens, mais qu’elle soit assez transparente pour le lecteur. Je l’ai rendue par « souffler l’affaire. » Certains traducteurs l’ont traduite plus littéralement par « piquer une concession », mais alors on peine à croire que Lord St Simon ne parvienne à la comprendre, tandis qu’un autre traducteur (André Algarron alias Bernard Tourville chez Bouquins – Robert Laffont) s’abstient purement et simplement de la traduire, quitte à modifier le texte original pour dissimuler cette omission.
Dans quelle mesure votre traduction s’inscrit-elle dans une tradition existante de traductions françaises de Sherlock Holmes, et avez-vous cherché à vous en démarquer sur certains points précis ?
Ma traduction s’inscrit bien sûr dans la longue lignée de traductions antérieures. Mais elle s’en démarque aussi, parce que les normes de traduction évoluent, parce qu’il existe différentes écoles de traduction — notamment entre « sourciers » et « ciblistes » — et parce que les traducteurs ne posent pas nécessairement les mêmes grands principes de départ. Ajoutons à cela les aptitudes du traducteur et une part de subjectivité car s’il existe des techniques de traduction, celle-ci reste avant tout un art. On trouve des différences notables entre les traductions françaises, et il est frappant de constater que la traduction la plus répandue, celle de Tourville, est également la moins satisfaisante. Pour ne donner qu’un seul exemple de ces différences, Doyle donne vie à des personnages qui appartiennent à des milieux sociaux très divers, et les niveaux de langue ne sont pas toujours bien restitués en traduction. Ainsi, toujours dans « Le pouce de l’ingénieur », une Allemande essaie d’avertir le jeune ingénieur des dangers qui le menacent. Elle s’exprime dans un anglais balbutiant : « I would go » , said she, trying hard, as it seemed to me, to speak calmly. « I would go. I should not stay here. There is no good for you to do. » Ce passage est traduit chez Robert Laffont par : « À votre place, je m’en irais ! dit-elle en s’efforçant au calme. Je m’en irais ! Je ne resterais pas ici ! Il n’y a rien de bon à faire pour vous. » Et dans La Pléiade : « Si j’étais vous, je partirais », dit-elle en s’efforçant, me semblait-il, de parler calmement. « Je m’en irais. Je ne resterais pas ici. Vous n’avez rien de bon à faire ici. » Dans les deux cas, elle s’exprime dans un français impeccable, maîtrise la conjugaison du verbe aller au conditionnel, et les traducteurs ajoutent « à votre place » ou « si j’étais vous », et évitent les répétitions pour fluidifier le texte. Dans ma traduction, j’ai conservé des fautes de grammaire et une syntaxe allemande : « “Je partirais”, dit-elle, tout en paraissant faire de grands efforts pour garder son calme. “Moi, je partirais. Je resterais pas ici. Il n’y a rien de bon pour vous, de faire, ici." » Tout le défi est de réussir à traduire sans trahir.
* Ce livre a également fait l'objet d'un entretien avec Gilles Robel.
« Élémentaire, mon cher Watson. » Tout le monde connaît cette réplique, devenue le symbole absolu de l’acuité intellectuelle de Sherlock Holmes. Et pourtant, Arthur Conan Doyle ne l’a jamais écrite. Pas sous cette forme, du moins. La formule, telle qu’elle est passée dans la légende, n’apparaît nulle part dans l’œuvre originale — ni dans les nouvelles, ni dans les romans. Voilà qui pose d’emblée une question que cette nouvelle édition des Aventures de Sherlock Holmes invite à prendre au sérieux : celle, toujours délicate, de la traduction des textes et de leur mise en contexte. Entre ce que Conan Doyle a réellement écrit, ce que les traducteurs successifs en ont fait, et ce que la mémoire collective a retenu, l’écart peut être considérable. Ce recueil, qui rassemble douze nouvelles initialement publiées entre 1891 et 1892 dans The Strand Magazine , constitue un moment décisif dans la constitution du canon du récit policier et dans l’émergence de la figure moderne du détective.
L’intérêt principal de cette nouvelle édition réside dans la qualité de son établissement textuel et dans la richesse de ses annotations. Le travail philologique vise à restituer les spécificités linguistiques et stylistiques du texte original, tout en contextualisant les références culturelles, scientifiques et sociales propres à l’Angleterre victorienne. Ce double mouvement — restitution et contextualisation — permet de dépasser une lecture simplement narrative ou patrimoniale pour inscrire l’œuvre dans une histoire des savoirs et des pratiques discursives du XIXᵉ siècle.
Entre rationalité et sensibilité
Sur le plan littéraire, les nouvelles réunies dans ce volume participent à la formalisation d’un modèle narratif fondé sur la rationalité déductive. Le personnage de Sherlock Holmes y apparaît comme une figure paradigmatique de l’intellect analytique : son raisonnement, souvent présenté comme quasi expérimental, repose sur l’observation minutieuse de détails apparemment insignifiants, transformés en indices pertinents par une logique rigoureuse. En ce sens, ces récits témoignent de l’influence des discours scientifiques contemporains, notamment par la valorisation de l’empirisme et de la méthode. Mais Gilles Robel, dans son introduction générale, rappelle avec justesse que cette rationalité ne saurait épuiser la richesse du personnage : il évoque une « tension entre rationalité et sensibilité », propre à l’esprit victorien, qui affleure tout au long de l’œuvre et confère à Holmes une profondeur souvent sous-estimée.
Toutefois, réduire ces textes à une simple démonstration de logique serait insuffisant. La nouvelle édition met en évidence la dimension socio-culturelle des intrigues, qui offrent un tableau contrasté de la société victorienne. Les nouvelles explorent une grande diversité de milieux — de l’aristocratie aux classes populaires — et abordent des problématiques telles que la respectabilité sociale, les rapports de genre ou encore les tensions entre sphère privée et espace public. Londres, en tant qu’espace narratif, y est construite comme un lieu de circulation et de dissimulation, propice à l’émergence de l’énigme. Gilles Robel souligne d’ailleurs que la fin de l’ère victorienne se caractérise par un « grand optimisme scientifique » paradoxalement traversé par un « engouement pour l’occulte et le fantastique », ambivalence que l’on retrouve dans la texture même de ces intrigues où la solution rationnelle surgit souvent d’un milieu empreint d’étrangeté et de mystère.
Par ailleurs, la relation entre Holmes et le docteur Watson mérite une attention particulière. En tant que narrateur, Watson joue un rôle essentiel dans la médiation du récit : il rend accessible au lecteur un raisonnement qui, sans lui, resterait opaque. Cette configuration narrative participe à la dynamique herméneutique des nouvelles, fondée sur un décalage entre perception et compréhension, ignorance et révélation. C’est précisément dans cette dualité que réside l’une des clés du personnage, que le traducteur identifie avec finesse : il note que Watson associe Holmes à un « chien de chasse », image aristocratique qui contraste avec la face bohème du détective — « morphinomane, taciturne, rebelle et sceptique », figure de « l’artiste ou du poète maudit ». Cette double nature, loin d’être une incohérence, fonde la singularité du personnage.
Entre codification et expérimentation
Enfin, cette édition invite à reconsidérer la portée historique du recueil. Si les aventures de Sherlock Holmes ont largement contribué à codifier le genre policier — notamment par la mise en place d’une structure reposant sur l’énigme et sa résolution — elles témoignent également d’une certaine plasticité formelle. Les variations de ton, de structure et de focalisation révèlent une œuvre en tension entre codification et expérimentation. Gilles Robel, s’appuyant sur les travaux du critique Pierre Nordon, propose une lecture éclairante de ce dualisme constitutif : cohabitent en Holmes « deux manières d’être et deux modes de connaissance, le premier sensible, le second intellectuel », un « besoin d’agir et un besoin de rêver », ce qui constitue, selon Nordon, la clé de son « héroïsme ». Le traducteur va plus loin encore en convoquant le concept d’« antisyzygie calédonienne » — forgé par le critique Gregory C. Smith —, qui désigne une « tension intérieure, une union des contraires entre rationalité et irrationnalité, lumières et ténèbres, morale et violence », trait distinctif de la culture écossaise dont Conan Doyle était issu. Cette perspective culturelle donne aux nouvelles une résonance qui dépasse largement le seul cadre du roman policier.
En définitive, cette publication ne se limite pas à une réédition savante : elle constitue une contribution significative aux études holmésiennes et, plus largement, à l’histoire de la littérature populaire et de ses formes. Elle offre aux lecteurs et aux chercheurs les outils nécessaires pour appréhender ces textes dans toute leur complexité, confirmant ainsi la place centrale de Conan Doyle dans l’institution littéraire moderne.
Pour aller plus loin dans la compréhension de ce travail d’édition et de traduction, on peut lire l’entretien accordé par Gilles Robel. Le traducteur y revient avec précision et franchise sur les choix qui ont guidé son travail : la restitution du style de Conan Doyle, l’ancrage victorien des textes, les obstacles posés par certaines expressions idiomatiques, et la manière dont sa traduction s’inscrit — tout en s’en démarquant — dans la longue tradition française des traductions holmésiennes. Cet entretien éclaire de façon concrète ce que signifie traduire une œuvre littéraire ancienne : non pas simplement transposer des mots d’une langue à l’autre, mais restituer une époque, un ton, une sensibilité — sans trahir ni l’auteur ni le lecteur. Un témoignage précieux sur un art aussi exigeant que discret.
La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie…
Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals.
Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de Thierry, professeur des écoles, Amaury, professeur d’histoire-géo au Lycée A. Briand, Mickaël, enseignants au Lycée Expérimental.
L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .
« C’est tout un travail d’aller vers les familles, et c’est très difficile » (Thierry, directeur d’école dans un Réseau d’Éducation Prioritaire)
Quand je suis arrivé, on était une école de quartier, les enseignants connaissaient les familles. Certaines étaient installées depuis longtemps. Nous avions même des enfants de ceux qui avaient été scolarisés à Léon Blum. Depuis, il y a eu une accélération de la rotation dans les logements. Dès qu’il y a une meilleure aisance financière, les foyers font construire à Donges ou à Montoir. Au fil des années, nous perdons ceux qui ont les moyens de concrétiser leurs projets. Les familles qui demeurent en pavillon, quant à elles, scolarisent rarement leurs enfants dans le public.
Ce turn-over a changé la vie de l’école et les rapports de l’école avec le quartier. Avec les parents, je trouve qu’on est beaucoup moins reconnus. Il faut avoir bien en tête que, pour nous, c’est tout un travail d’aller vers les familles. Et que c’est très difficile. […] Il y a une méfiance, une crainte de la part des familles, peut-être aussi une mauvaise expérience de leur propre scolarité. Résoudre cette difficulté est vraiment un travail à long terme. Il ne suffit pas d’aller aborder les gens. C’est au fur et à mesure de la scolarisation de l’enfant, ou des enfants, que les craintes s’estompent et que des parents viennent. Mais la moitié des élèves nous quittent avant que cette confiance ne soit établie.
De ce que j’ai pu constater, cette difficulté n’est pas spécifique aux familles des enfants non-francophones ou immigrés. Il s’agit plutôt d’une distance entre la culture ouvrière d’aujourd’hui et celle de l’école. La culture ouvrière a beaucoup évolué. Il y a quelques années, ou quelques décennies, il y avait un investissement dans l’école, un espoir, une reconnaissance de son rôle et donc de notre travail. C’est peut-être l’espoir social qui s’est perdu.
C’est probablement lié aussi aux types d’emplois offerts à ces populations sur le bassin de Saint-Nazaire. Les gens n’habitent pas à la Trébale par choix, mais parce que les loyers y sont les plus bas. Sur la partie Bouletterie-Chesnaie, il y a eu une transformation énorme, avec la destruction de quelques tours et la réorganisation des rues. La politique publique a été d’y implanter des constructions privatives pour ne pas avoir que des HLM. Il se trouve que les logements du quartier de la Trébale, autour de mon école, sont parmi les plus anciens. Ils n’ont pas encore été rénovés. Ce sont donc les moins chers. Par ricochet, les plus démunis viennent ici.
Certains arrivent pour un projet de travail. D’autres sont accueillis dans des appartements qui appartiennent à des associations. Ils peuvent avoir le sentiment de ne pas être installés. Les gens sont en situation instable, transitoire, peut-être avec des passés difficiles, des relations compliquées avec l’école. C’est ce que je ressens.
Heureusement, mon école n’est pas isolée. Elle appartient à un réseau auquel je consacre beaucoup de temps, même si cette partie de mon travail est un peu invisible. Je vais surtout y chercher de l’aide pour les élèves auprès des maisons de quartier – qui sont assez vivantes – de l’AFEV, ou du projet de réussite éducative mis en place par la mairie […] C’est comme cela que la maison de quartier vient maintenant tous les jeudis matin devant l’école pour animer la « pause-café des parents ».
Nous ne sommes pas encore parvenus à ce que les parents viennent y chercher des informations sur et autour de l’école, mais ce rendez-vous marche bien. Des mamans s’y retrouvent et discutent, ce qui est déjà une très bonne chose. De notre côté, nous essayons de faire entrer les familles dans l’école autour de quelques événements comme la fête de l’école, ou des activités comme la chorale. Cette dernière fait partie de l’enseignement et des programmes de l’école […] La chorale est portée par la structure de l’Amicale Laïque qui existe depuis longtemps et a beaucoup fait pour le quartier. Si, aujourd’hui, il y a des clubs de basket, de ping-pong, d’échecs c’est parce qu’elle les a créés il y a une trentaine d’années. C’est cela aussi, l’héritage d’un engagement de la culture ouvrière dans l’école. Les habitants de Saint-Nazaire étaient liés par un sentiment d’appartenance à cette culture commune. Les Amicales Laïques en étaient l’expression.
Aujourd’hui, j’observe que ce sentiment est en perte de vitesse, comme les relations entre voisins, dans la population que je fréquente : les familles avec des enfants de 6 à 12 ans. Il me semble aussi que leurs emplois ont changé. Les gens travaillent sur des sites multiples et n’ont donc plus un lieu pour construire et entretenir cette culture commune comme cela a pu être le cas aux chantiers navals. […] Pour la fête annuelle de l’école, nous ne savons jamais si nous aurons de l’aide. Bien qu’au final nous parvenions toujours à en rattraper quelques-uns pour que la fête ait lieu. Et elle est très fréquentée. En revanche, quand nous avons fait des ventes de gâteaux, il y a eu une vraie participation pour cuisiner, apporter des pâtisseries ; et quelques mamans ont tenu le stand. Ce sont des choses comme cela qui permettent d’avoir un lien régulier entre les familles et les enseignants.
Quand les lycéens découvrent leur ville (Amaury, professeur d’Histoire et Géographie au lycée Aristide Briand de Saint-Nazaire)
J’enseigne l’Histoire et la Géographie au lycée Aristide Briand de Saint-Nazaire. Depuis les salles de classe orientées au sud, j’aperçois les portiques des Chantiers de l’Atlantique. Contrairement à beaucoup d’endroits en France où les gens s’imaginent que toutes les usines ont été délocalisées en Chine, ici, les élèves voient l’industrie. […]
Lorsque j’aborde les questions au programme d’histoire et géo, comme l’urbanisme, l’industrialisation ou la Seconde Guerre mondiale, le cas de Saint-Nazaire s’impose comme une évidence. Les élèves comprennent ce que le mot industrialisation veut dire, ils ont la possibilité de voir l’ancienne base sous-marine, les traces de la guerre et du passé. Or, la seule chose que, bien souvent, ils connaissent de Saint-Nazaire c’est le lycée et ses alentours, le Super-U voisin où ils vont acheter leur Coca, et le trajet qui va de chez eux à la Cité scolaire. En fait, certains n’ont strictement aucune perception de la ville, de l’espace, de l’estuaire. Ils visualisent leur ligne de bus et ont une représentation des endroits qu’elle traverse, et c’est à peu près tout. Donc, à chaque rentrée, dans le cadre des « groupes de spécialités », nous organisons avec des collègues une sortie « découverte de la ville ». […]
La question est de comprendre comment est pensée une ville, comment a été conçu son aménagement, comment on projette ses aménagements futurs. L’an dernier, la sortie nous a conduits de la base sous-marine et du quartier de l’ancienne gare transformée en théâtre jusqu’au front de mer et au Jardin des plantes en passant par le Petit-Maroc où se situait le bourg primitif. Ils ont pu voir le monument dédié au commerce triangulaire, la stèle commémorative de l’attaque du commando de 1942, le monument dédié au débarquement des troupes américaines en 1917, la statue du « Soldat de l’an 2 ». Ils ont distingué les lieux épargnés par la guerre, les lieux reconstruits, et commencé à poser les jalons historiques qui les relient. Ils se rendent compte que l’absence de patrimoine historique ancien, puisqu’il n’y a pas de quartier médiéval et très peu de monuments antérieurs à 1835, raconte quelque chose.
Saint-Nazaire est une ville du XIX e siècle, édifiée de toutes pièces autour des bassins du port voulu par Napoléon Ier, puis autour de la construction navale implantée à Saint-Nazaire, sous le Second Empire, par les frères Pereire, banquiers industriels qui sont par ailleurs au programme d’histoire de la classe de première. On peut donc voir concrètement, sur place, les traces de l’époque où Saint-Nazaire était la tête de ligne des traversées vers l’Amérique du sud, et les prolongements de l’industrialisation du XIX e siècle.
Puis la ville a été détruite par la guerre et reconstruite. Il ne reste rien du « Petit Maroc ». Même si cette reconstruction a été quelque peu bâclée parce qu’il fallait faire vite avec peu d’argent, elle a été pensée. Saint-Nazaire n’est pas plus laide que les banlieues des grandes villes ou que les quartiers où l’on bâtit des immeubles n’importe comment. J’ai déjà vu des villes comparables, en particulier le Havre dont le centre, reconstruit par Auguste Perret, a été classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Les amis qui viennent me voir ici, me disent « Ah oui, ça fait penser au Havre ». L’image de Saint-Nazaire est celle d’une ville reconstruite et d’une ville ouvrière qui peut aussi avoir un certain cachet. Ses environs immédiats, la côte et les marais de la Grande Brière, permettent par ailleurs de croiser la géographie et les sciences de la vie et de la Terre pour aborder les questions environnementales. […]
Au-delà de ce périmètre proche, le contraste entre Saint-Nazaire et Guérande-La Baule est très marqué. Il y a, chez certains Guérandais, le sentiment que leur ville est la cité historique tandis que Saint-Nazaire n’est qu’une pièce rapportée un peu tardivement, capable de ces mouvements sociaux qui ont agité la population ouvrière depuis la fin du XIX e siècle jusqu’à la fin du XX e siècle et au-delà. Au niveau scolaire, ce contraste se traduit par le fait que le lycée Aristide Briand compte 12 classes de première technologique pour 10 classes de première générale tandis que le lycée de la Baule ne comporte que 2 classes de technologie STMG et que le lycée de Guérande ne propose qu’un enseignement dit « général ». Cette répartition est sans doute la traduction d’une volonté de répondre aux besoins locaux et de rester en adéquation avec les profils de la population. Je pense qu’elle est surtout cause d’appauvrissement. […]
J’ai le sentiment qu’ici, nous devons nous contenter d’un enseignement de base qui a certes ses qualités mais qui enferme notre lycée dans une orientation technologique conforme à l’image d’une ville marquée par l’industrie et la condition ouvrière. Une autre ambition serait pourtant possible mais, dans l’esprit des décideurs de l’Éducation Nationale, est-ce que Saint-Nazaire en vaut vraiment la peine ?
À Saint-Nazaire, un lycée qui ne ressemble pas à un lycée (Mickael, ME (Membre de l’Équipe éducative) au Lycée Expérimental de Saint-Nazaire)
[…] Rien, au Lycée Expérimental n’évoque le lycée traditionnel, à commencer par les bâtiments. Quand on arrive par le Boulevard qui conduit au port tout proche, on tombe sur une des rares façades de la ville qui ont été épargnées par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit de l’ancien Hôtel Transatlantique qui, avec le Grand café situé à cent mètres d’ici, est un bâtiment typique du Saint-Nazaire du XIX e siècle. Ici se croisaient autrefois les voyageurs qui s’apprêtaient à effectuer la traversée vers les Amériques. C’était un lieu de passage. Depuis maintenant 30 ans, c’est le Lycée Expérimental.[…]
Dans ce lycée où les élèves sont invités à s’approprier les lieux, les cours ne sont pas vraiment des cours. J’anime la plupart du temps mes activités pédagogiques en compagnie d’un enseignant d’une autre discipline suivant les sujets que nous abordons. Cette approche pluridisciplinaire est le propre d’« ateliers » qui rassemblent un même groupe d’élèves, chaque matin, autour d’un même sujet pendant deux semaines. C’est ainsi qu’au mois de septembre, il y a quelques années, j’ai participé à un atelier d’intégration qui s’est expatrié dans les Pyrénées. […] Il y avait là, loin de nos bases nazairiennes, un condensé des démarches propres au Lycée Expérimental. L’idée était qu’entrer dans ce lycée c’est accepter de s’embarquer ensemble dans une aventure de formation multidimensionnelle à l’intérieur d’un établissement scolaire qui est bien plus qu’un lieu de passage temporaire et anonyme puisqu’il est, en quelque sorte, un lieu de vie non hiérarchisé même si rien ne permet de confondre élèves et enseignants. […]
Pour s’engager dans une démarche de formation, les élèves – qui sont souvent, mais pas uniquement, des élèves décrocheurs arrivant de tous les horizons du territoire national – disposent ainsi de trois entrées : des activités pédagogiques abordées de manière décloisonnée dans les ateliers du matin, et de manière plus académique dans les cours disciplinaires de l’après-midi ; une entrée « politique » : discuter des orientations du lycée et de son fonctionnement démocratique, explorer les envies de découvertes, les possibles sujets d’étude et leur rapport avec les contraintes du savoir, élaborer des propositions ; une entrée pragmatique : faire fonctionner, par roulement, le secrétariat, la cantine, la cafétéria, aménager les lieux, les entretenir. Le pari est qu’en impliquant les élèves à tous les niveaux du fonctionnement, ils se saisissent du pouvoir qu’ils peuvent assumer pour investir l’espace, oser des itinéraires d’apprentissage, expérimenter l’idée qu’apprendre, c’est habiter un sujet, au sein d’un collectif solidaire. […]
En cas de difficulté d’apprentissage scolaire, la sanction est la confrontation avec ses propres lacunes. Ça peut être très violent. La fuite et le déni sont faciles. La réponse de la communauté éducative est alors l’attention portée à l’autre, le respect des rythmes de chacun. […]. Au final, le devenir des élèves du Lycée Expérimental est très contrasté. Nous ne « raccrochons » pas tous les décrocheurs mais beaucoup ont fait carrière dans le milieu artistique, d’autres sont devenus enseignants, proviseurs, médecins, chercheurs… d’autres, enfin, ont puisé leur force dans ce champ des possibles qu’autorise le fonctionnement du Lycée Expérimental…
Le lycée lui-même est confronté régulièrement à sa propre histoire. […] D’abord installée dans les locaux désaffectés de l’ancienne cure d’Herbins, aux portes de la ville, l’équipe pionnière a officiellement accueilli ses élèves dans une colonie de vacances, au bord de la plage de Bonne-Anse, un ancien mouillage provisoire pour les navires en attente… Puis le lycée a déménagé dans une tour promise à la démolition avant d’intégrer l’ancien Hôtel Transatlantique à proximité du port. […] À l’époque où le lycée a intégré les bâtiments actuels, le quartier était une zone où les gens ne venaient pas. Et voilà que la ville a décidé de se tourner à nouveau vers la Loire et vers le large. La promenade du front de mer, réaménagée, attire la foule du week-end. Même les ruines délabrées de l’ancienne gare, à quelques centaines de mètres, sont devenues un élément du nouveau Théâtre de la ville à côté de la Maison des associations fraîchement reconstruite et de nouvelles salles de cinémas. Les friches portuaires près desquelles nous avions trouvé refuge se sont métamorphosées en lieux culturels et conviviaux.
Je sens aujourd’hui le lycée intégré à ce tissu-là. Dans le cadre des multiples activités et projets du Lycée Expérimental, il est facile d’aller voir une expo au Grand Café, de rencontrer des artistes ou des techniciens, de nouer des partenariats, de participer à la programmation des films au cinéma Jacques Tati. Après des années de tâtonnements, le Lycée s’est ouvert sur la vie culturelle de la ville. Un symbole visible est le mot « RÊVÉ » en fer forgé qu’Ignasi Aballí, artiste espagnol en résidence à Saint-Nazaire, a choisi de fixer sur la façade du lycée comme il a apposé d’autres mots sur vingt-quatre autres bâtiments de la ville. […]
Pour aller plus loin :
L’intégralité des récits de Thierry , Amaury et Mickaël est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » .
40 ans d’écoles publiques à Saint-Nazaire https://40-ans-d-ecoles-publiques.eu.racontr.com/index.html
Le Lycée Expérimental de Saint-Nazaire https://lycee-experimental.org/