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29.11.2025 à 10:00

Saint-Nazaire au travail (1) : les Chantiers de l’Atlantique

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de Laurence, peintre-décoratrice, qui intervient dans la phase finale de préparation des paquebots, ainsi que celui d’Yvan, dont le magasin d’accessoires se situe au cœur du chantier naval, et celui de Damien, responsable des travaux sur la construction de sous-stations électriques de parcs éoliens. L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   « Je franchis la passerelle pour entrer dans le ventre du bateau »  ( Laurence, décoratrice aux Chantiers de l’Atlantique ) Depuis la voie express, je vois à l’horizon les pylônes du pont de Saint-Nazaire et le grand portique rouge des Chantiers de l’Atlantique. Ce sont les marques qui indiquent que je m’approche de mon lieu de travail. Entre les marais du Mès où j’habite et le site du bateau en construction, il y a quarante-cinq minutes de trajet. Arrivée aux abords de la gare SNCF, j’ai conscience d’entrer progressivement dans l’environnement du chantier naval. Je bute sur le port. Contourner le bassin de Penhoët dont une rangée de cafés ouvriers borde les eaux un peu glauques. S’engouffrer entre deux très longs bâtiments industriels aveugles dont la perspective semble se refermer comme un entonnoir. Ici se pressent les gens qui arrivent au boulot au même moment. Ça bouchonne. Visuellement, ce passage ressemble à un sas au-delà duquel j’entre dans une autre dimension. Pas d’erreur : j’y suis… Il faut encore se trouver une place de stationnement à proximité de la porte qui donne accès à la forme des navires en phase de finition, au bord de l’estuaire. En fait, c’est au moment où je passe le tourniquet que j’ai vraiment le sentiment de pénétrer dans le chantier. Le navire est là comme un mastodonte déjà bien abouti. Il barre l’horizon. Je franchis la passerelle pour entrer dans le ventre du bateau. Là, j’arrive dans une espèce de grand couloir sur lequel débouchent les escaliers qui desservent les niveaux supérieurs. Dans ce couloir de service uniforme qui court sur toute la longueur du bateau, toutes les portes se ressemblent. Ça grouille de gens très pressés. Si tu n’as pas établi un itinéraire très codifié, tu peux errer comme une âme en peine. Tu te retrouves dans des escaliers plus ou moins étroits. Tu continues de monter. Et tu arrives dans des culs de sac… Alors tu redescends. Il m’est arrivé plusieurs fois de me perdre. J’ai dû demander mon chemin. Je ne savais plus où étaient bâbord, tribord, la proue, la poupe. Donc, il vaut mieux avoir repéré le moyen le plus court pour atteindre le local où tu travailles. Par la suite, tu empruntes toujours le même parcours. C’est la raison pour laquelle, en réalité, je ne vois pas grand-chose du bateau, à part les évolutions des endroits que je traverse. « Ah tiens, ils ont posé ci. Ah tiens, ils en sont là… » C’est sur mon trajet. Je n’ai pas franchement le temps de déambuler à travers le bâtiment. […] Pour rester bien concentrée sur mon travail, il me faut faire abstraction d’une partie de ce qui m’entoure. Je dois en particulier oublier le bruit omniprésent : ponceuses, scies, martellements, et surtout lapidaires. Si je me trouve juste sous l’alarme au moment où ils déclenchent un essai, et malgré mes bouchons d’oreille, ça me rend folle ! Je redescends de mon escabeau en catastrophe, les oreilles déchirées… Et puis, il y a la poussière aussi omniprésente qu’inévitable. Je dois nettoyer chaque jour la partie où je vais travailler parce que, tous autant que nous sommes, soudeurs, plombiers, électriciens, staffeurs, marbriers, tapissiers, peintres, nous partageons le même espace. Tout cela est en principe coordonné dans les bureaux d'études des Chantiers. […] Souvent, les ouvriers qui passent s’arrêtent pour observer mon travail de peintre-décorateur : décors, trompe l’œil. C’est une activité qui suscite de la curiosité. Ce que j’apprécie. Ils regardent en silence. Ou bien ils posent une question, se permettent un commentaire… Ce n’est jamais ironique. […] Quand par exemple un peintre en bâtiment prépare un fond, je peux discuter avec lui d’égal à égal : il faut que ce soit nickel, que ce fond ne soit pas cordé dans un sens qui va à l’encontre du fil d’un faux bois, ni qu’il rende une surface en « peau d’orange » avec le rouleau. Cet échange avec le peintre, c’est évidemment une façon de faire appel à sa compétence et de la reconnaître : « Là, il va y avoir du travail fin, il faudra faire attention ». Souvent, il revient me voir « Ça va, là, les fonds ? » On regarde ensemble : « Impeccable » ou bien « Il y a des petits trous ici ou là… » On fait le point. Mais on n’a pas vraiment le temps de finasser… Il faut dire que, vu le rythme de production des navires construits par séries identiques, nous sommes tous obligés d’aller de plus en plus vite. […] Chaque soir, quand je reviens chez moi et que j’arrive à Pont d’Armes, je prends la petite route qui descend en sinuant aux marais : et là, je respire. C’est le sas apaisant où je retrouve mon univers avant de rentrer à la maison. Il a fallu que j’attende d’être sur la voie rapide pour commencer à décompresser, et progressivement évacuer l’univers du boulot. À partir de Saint Molf, je commence à retrouver la nature qui m’est familière. Enfin, j’arrive dans ma cour. Les chantiers, c’est de l’humain industriel. Chez moi, c’est une sérénité qui monte des salines. Deux univers tellement opposés, et qui, pourtant, se côtoient de manière si proche…   « Les chantiers, c’est toute une vie »  ( Yvan, magasinier aux Chantiers de l’Atlantique ) Avant d’être affecté au magasin de petit outillage, j’ai passé plusieurs années au cœur du chantier naval puisque je faisais partie de l’équipe chargée d’implanter au sol les plots qui supportent la coque du navire au fur et à mesure qu’on le construit. Mon rôle était, au fond de la cale, de tracer la silhouette de la coque, de placer des blocs de béton sur lesquels j’ajustais au rabot et au laser les poutres en chêne qu’on appelle des « tins ». J’étais ce qu’on appelle un « attineur »… Je voyais donc le navire se construire depuis le moment où il n’y avait rien jusqu’à celui où il ressemblait à un vrai bateau. Tant que le navire n’était pas entièrement construit, il n’y avait ni avant ni arrière. C’était un gros tronçon étanche que mon équipe déplaçait d’une forme remise en eau à l’autre en le tractant avec un câble sur treuil. Quand la coque était finie et les machines installées, je participais à sa mise à flot. C’était le moment rare où je sentais la masse colossale se soulever. Quand le bateau quittait la cale, j’étais au ras de la paroi d'acier qui défilait devant moi. Un grand courant d’air : il était passé. C’était encore plus impressionnant la nuit : une grosse façade et puis d’un seul coup, il n’y avait plus rien. J’entendais juste les thrusts vibrer, puis les hélices à l’arrière. Mon travail était fini. Voilà plus de vingt ans que je travaille aux Chantiers. À force de tirer sur des câbles, de manipuler des outils lourds en fond de cale, dans le froid et l’humidité, je me suis abîmé le dos. J’ai donc changé de poste. Après avoir travaillé dans la préfabrication de réseaux en tuyauterie PVC, je suis aujourd’hui affecté au service de « Maintenance Petit Outillage » : le MPO et, plus spécialement, aux instruments de mesure de dimensions, dits « de métrologie », destinés au personnel des Chantiers de l’Atlantique. Ainsi, je contrôle et je fournis aussi bien des pieds à coulisse et des mètres rubans que des niveaux optiques et des lasers d’alignement. Tout cela se passe dans le petit bungalow logé à l’intérieur de l’ancien hangar du magasin général. Là, je suis au milieu des instruments entreposés. Quand j’entre dans cet endroit qui est « mon magasin » puisque j’y travaille seul, je me sens chez moi. Je reconnais d’emblée les odeurs indéfinissables de ferraille et de bakélite, de vieilles graisses et de détergent, parmi les étuis en bois imprégnés de relents accumulés pendant des années. C’est un bungalow qui fait 6 m par 3 m, où il y a trois tables, un marbre qui sert à vérifier la planéité, un banc permettant de contrôler des mesures de 0 à 1 m, dont l’unité est le micron, soit six zéros après la virgule… Auparavant, le magasin général était au centre des Chantiers mais il a été transféré à sa périphérie pour faciliter l’accès des fournisseurs. Les employés ainsi que les logisticiens des différents ateliers se déplacent dans nos services pour faire leurs commandes et, selon le volume et la quantité, ils peuvent se les faire livrer par des navettes de poids lourds et de véhicules légers qui circulent à travers un espace de 130 000 m² dont 39 000 m² d'ateliers et cinq lignes de production. Ces navettes approvisionnent des magasins de quincaillerie et outillage situés à proximité des formes de construction. Je suis isolé dans mon petit coin excentré, mais il y a le va-et-vient des « clients » qui viennent se procurer le matériel. Quand je me rends à mon poste de travail, je passe à côté de l’atelier « Mécasoud » qui travaille sur la coque des bateaux. Ils ont commencé avant nous. J’entends le bruit des masses, les chocs de tôles, les alarmes des portiques et leur klaxon qui signale le moment où ils lèvent la charge, le vacarme des véhicules, munis d’un bras articulé, qui transportent le matériel. On appelle ça des « traînes ». Les tôles placées sur le chariot claquent à chaque cahot. Et puis, il y a le gaz du fil fourré, en fusion avec la céramique qui sert à envelopper la soudure au fur et à mesure qu’elle avance. C’est âcre, ça prend à la gorge. Partout, il y a des risques de projections de peintures. Si, par malheur, vous avez garé votre voiture sous le vent, à proximité des Chantiers, vous pouvez retrouver votre pare-brise maculé malgré les chapiteaux qui viennent coiffer les structures au moment où les peintres entrent en action. C’est pour ça qu’au pourtour et aux entrées du chantier, on peut voir des pancartes : « Attention projections de peinture » […] Mais ce qui reste gravé en moi, c’est mon ancien métier d’attineur, quand j’étais en contact direct avec le béton de la forme, l’acier de la coque, quand j’accompagnais les bateaux d’une cale à l’autre et que je les voyais grandir. Maintenant, ce que je vois, c’est les copains qui partent en retraite. J’en ai croisé un qui revenait acheter du poisson à côté de la porte 4. Il y a un poissonnier qui vient se poster là, à la sortie du boulot. Le gars avait gardé ses habitudes. Les Chantiers, c’est toute une vie…   De la construction de bateaux à celle d’éoliennes offshore ( Damien, responsable de travaux aux Chantiers de l’Atlantique ) Voilà trente-deux ans que je suis aux Chantiers de l’Atlantique. Lorsque j’ai commencé à y travailler, l’entreprise employait 5 600 personnes et quelques sous-traitants. C’étaient des gens de la région, notamment beaucoup d’habitants de la Brière qui occupaient nombre de postes de maîtrise. Aujourd’hui, on entend moins de noms à connotation briéronne. Les Mahé, Moyon ou Aoustin se font plus rares… Il y a trente ans, les gens arrivaient encore de Brière en car. Maintenant il y a une desserte routière qui fait le tour de l’entreprise et de larges surfaces de parkings. Si bien que chacun peut se garer à proximité de son lieu de travail. L’ambiance n’est plus la même. Il est loin le temps où, à l’heure de la débauche, les grilles s’ouvraient pour laisser passer un flot de vélos et de personnes qui traversaient la rue et essaimaient dans les cafés alignés le long du quai. C’étaient des gens du coin qui se retrouvaient dans leur village après le boulot. Ils se connaissaient. Il y avait une sorte d’identité qui était affichée… Je suppose qu’alors, la solidarité n’était pas la même. […] Nous sommes actuellement 3 300 à être salariés par les Chantiers. Beaucoup arrivent de Nantes alors qu’auparavant, seuls ceux qui venaient des ex-chantiers navals Dubigeon faisaient le déplacement après que leur entreprise eut fermé. Ils formaient une corporation d’ouvriers qui avaient eu ailleurs un vécu commun. Les effectifs des employés qui travaillent aux Chantiers de l'Atlantique sont désormais complétés par de nombreux sous-traitants et travailleurs étrangers. […] Depuis quatre ans, je m’occupe des sous-stations électriques destinées à équiper les parcs éoliens offshore. Je suis en particulier responsable des travaux sur la sous-station qui est en cours d’installation sur le banc de Guérande, au large de la presqu’île du Croisic. J’ai donc changé de domaine sans changer d’employeur puisque les Chantiers de l’Atlantique sont maîtres d’œuvre de ces systèmes appelés à être opérationnels pendant trente-cinq ans dans un milieu marin particulièrement agressif. Ce qui a surtout changé c’est que le service des énergies marines fonctionne comme une PME au sein de l’entreprise historique que sont les chantiers navals. […] Notre équipe est donc un peu à part. Elle est formée de travailleurs qui appartiennent à la fois au domaine de la navale et à celui de l’éolien marin. […] La sous-station est déjà en place. J’y suis allé hier et avant-hier. J’ai pris le bateau à 6h30 le matin dans le bassin de Saint-Nazaire. On a passé l’écluse et on est partis au large de la côte sauvage. C’est un complet changement d'univers même si nous n’avons pas quitté le territoire nazairien puisque le parc éolien n’est qu’à 20 kilomètres d’ici. La sous-station se présente comme un bloc de 35 mètres de long, 25 mètres de large et 15 mètres de haut ; le tout pesant pas loin de 2 400 tonnes. Composée de trois étages et coiffée par une aire de dépose de matériel par hélicoptère, elle est installée sur un socle, le jacket, qui domine la mer d’une dizaine de mètres. Pour aborder, le bateau vient s’appuyer sur ce qu’on appelle un « boat landing ». Équipés d’une combinaison de survie, d’un gilet de sauvetage et d’un harnais accroché à un système antichute, on a grimpé les 10 mètres d’échelle pour accéder au premier niveau. Là, on a récupéré nos sacs et tout le matériel, hissés par la grue, et on a démarré notre journée de travail. Retour le soir à 18h30 au port de Saint-Nazaire. Ça nous a fait une journée de 12 heures. Mon rôle de responsable de travaux consiste, sur place, à coordonner les entreprises sous-traitantes chargées de réaliser les finitions et les améliorations demandées par les clients. Depuis peu, je suis aussi responsable de plateforme. C’est-à-dire qu’en liaison avec le capitaine du bateau qui fait la navette, j’assure la sécurité de l’équipe. Il y a la météo qui change, la mer qui monte. Il faut parfois prendre la décision d’accélérer le débarquement quand, à cause de la houle, le moteur peine à maintenir le nez du bateau contre le boat-landing. C’est un nez en caoutchouc qui adhère à la structure si les vagues ne dépassent pas 2 mètres. Au-delà, le bateau commence à bouger, le débarquement devient dangereux. Il y a des jours où on ne sort pas du bassin de Saint-Nazaire parce que la mer est trop forte. Si, une fois sur place, on est surpris par le mauvais temps, on peut rester dans des locaux de secours de la sous-station. Il y a la possibilité d’attendre là, deux ou trois jours, que le temps se calme. C’est une petite salle avec des tables et des chaises, un coin cuisine et une dizaine de lits superposés. Ce n’est pas une cabine de paquebot ! […] Même si les sous-stations électriques marines et les personnels qui les construisent ont dû se faire une place au milieu des paquebots, les Chantiers de l’Atlantique restent pour moi l’entreprise emblématique du secteur à côté d’autres industries importantes comme l’usine Airbus ou l’usine MAN, implantées à proximité. Les Chantiers sont inscrits dans le paysage, dans l’histoire de Saint-Nazaire et dans la conscience des gens.   * Propos recueillis et mis en récit par Pierre Madiot en janvier 2022.   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Laurence , Yvan et Damien est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » . Le documentaire de Marcel Trillat et Hubert Knap, « Le 1 er mai à Saint-Nazaire » (1967 - 25 mn).
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21.11.2025 à 16:00

Entretien avec Stéphanie Hennette Vauchez et Antoine Vauchez

Ces dernières années, les exemples n'ont pas manqué où le pouvoir exécutif a choisi de restreindre des droits et libertés pourtant essentiels : liberté de circulation, liberté de manifester ou encore liberté d'expression. Or, il faut bien constater que les juridictions ont fréquemment validé ces décisions, en acceptant souvent sans véritable examen l'argument d'un intérêt général avancé par les gouvernants. Les auteurs de cet ouvrage, l'une professeure de droit public, l'autre, directeur de recherche au CNRS en science politique, s'attachent à en comprendre les raisons et à en mesurer les enjeux. Le livre est un appel à une remobilisation : celle des juges et des pouvoirs publics, mais aussi, plus largement, de tous les citoyens pour qu'ils disent leur attachement aux libertés publiques et aux droits fondamentaux, et le fassent connaitre à leurs représentants, présents comme futurs.  Nonfiction : Votre ouvrage traite à la fois du Conseil d’Etat et du Conseil constitutionnel. Le rôle du premier est sans doute moins connu du citoyen ordinaire. Pourriez-vous dire un mot pour commencer de la manière dont celui-ci conjugue le conseil au gouvernement dans l’élaboration des lois et règlements et son rôle juridictionnel ? Stéphanie Hennette Vauchez et Antoine Vauchez : Le Conseil d’Etat reste effectivement une des institutions les plus mal connues de la République. C’est sans doute parce qu’elle est aussi l’une des plus difficiles à saisir, tant elle suit de bout en bout le travail gouvernemental, à la manière d’une seconde peau. L’institution du Palais-Royal est ainsi tout à la fois un des lieux clé de la production des nouveaux grands récits sur la réforme de l’Etat, notamment par ses rapports annuels très attendus sur des thèmes aussi divers que les services publics « du dernier kilomètre », la souveraineté, l’Etat régulateur, l’évaluation des politiques publiques, etc. ; un des derniers grands corps, vivier des états-majors ministériels (et primo-ministériel) mais aussi des agences de régulation (CNIL, autorité de la concurrence, etc.), des directions juridiques des administrations publiques (française ou européenne), des grands groupes privés proches de la commande publique, etc. ; mais aussi le conseil juridique des gouvernements qui passe en revue (de forme et de fond) l’ensemble des projets de loi et des règlements qui sortent du tuyau gouvernemental ; et, enfin, en bout de course, le juge suprême de la légalité de l’action administrative.  On s’attendrait, et c’est souvent la compréhension qu’on en a, que ces deux institutions garantissent les droits et libertés des citoyens contre les atteintes du gouvernement. Vous montrez que c’est loin d’être le cas dans la mesure où elles sont conduites, génétiquement pourrait-on dire, à prioriser l’action de l’exécutif. Pourriez-vous en dire un mot ? Comme juge de la loi (pour le Conseil constitutionnel) et comme juge de l’administration (pour le Conseil d’Etat), ces deux cours sont effectivement placées en un point clé de la protection des droits et libertés – surtout après que les états d’urgence et, plus généralement, les tournants sécuritaires ont conduit à une dilatation sans précédent du champ d’action de l’exécutif. Et de fait, la protection des droits et libertés occupe une place centrale dans l’identité des deux institutions, toutes deux nées tout contre l’exécutif, mais qui se sont ré-inventées à différents moments de leur histoire en protectrices des libertés fondamentales ; et de fait, elles se présentent toutes deux comme soucieuses, presque d’abord et avant tout, de leur rôle en matière de protection des libertés. Si ce discours est bien ancré depuis les années 1970 et 1980, il n’a été que conforté par diverses réformes d’importance qui ont doté les citoyens de voies de recours nouvelles (la question prioritaire de constitutionnalité et le référé-liberté) pour obtenir l’intervention rapide du Conseil d’Etat ou du Conseil constitutionnel lorsqu’ils estiment que leurs droits fondamentaux sont en cause. Reste que tout indique, depuis l’histoire de leur ancrage au cœur d’une Vème République tout occupée à restaurer la « force de gouverner », jusqu’à la sociologie de ces juges, issus de carrières politico-administratives (et qui s’y destinent), qu’ils ne sont pas, et ne veulent pas être, des juges comme les autres . L’adage presque bicentenaire qui veut que « juger, c’est encore administrer » fait toujours figure de mot d’ordre. Pour le dire autrement, ils ne se pensent pas en contre-pouvoirs externes, mais en aiguilleurs voire en accompagnateurs de l’action publique, avec toujours à l’esprit la nécessité de permettre au « gouvernement de gouverner » et d’éviter « la paralysie de l’Etat ». Tandis qu’au sein du corps du Conseil d’Etat, 163 des 300 membres sont passés par des cabinets ministériels, au Conseil constitutionnel ce sont les deux tiers des membres s’y étant succédé depuis 1958 qui ont été élus. L’habitus gouvernemental de ces institutions n’a donc, en réalité, rien de surprenant. Mais ce à quoi on s’attèle dans l’ouvrage, c’est à mettre en évidence la manière dont il se traduit très concrètement dans des décisions où ne cessent d’émerger toutes sortes de motifs dits « d’intérêt général » et « d’ordre public » (concurrence, sécurité, etc.) que tant le Conseil d’Etat que le Conseil constitutionnel ne cesse de faire émerger en contre-point des droits et libertés – ravalant au passage ces derniers au rang d’irritants de l’action publique et leur déniant par ailleurs toute spécificité et a fortiori, force particulière. C’est ce qui apparaît, pour ne prendre qu’un exemple, dans la récente décision sur la loi Duplomb d’août 2025 : dans son raisonnement, le Conseil constitutionnel reconnait comme « motif d’intérêt général » la nécessité de « préserver les capacités de production de la filière agricole et de les prémunir de distorsions de concurrence au niveau européen » pour justifier la possibilité de dérogations au droit, pourtant explicitement consacré dans la Constitution par la Charte de l’environnement, à vivre dans un environnement sain… Une telle mise en balance ne va pourtant pas de soi dans une République dont la Constitution affirme dès ses premiers mots que « Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l'homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu'ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu'aux droits et devoirs définis dans la Charte de l’environnement de 2004 ».   Dans cette situation, la manière dont ces deux conseils protègent nos droits et libertés tient largement à la considération que les gouvernants portent aux libertés publiques et à l’Etat de droit. Vous montrez comment ce que vous appelez le moment Etat de droit a pu constituer sous ce rapport une exception… On comprend ici à quel point le manque de considération que manifestent pour les libertés publiques les gouvernements successifs fragilise notre démocratie. Là aussi pourriez-vous en dire un mot ? Oui, une des thèses du livre est effectivement qu’on ne peut attendre des juges, quels qu’ils soient du reste (judiciaire, constitutionnel ou administratif), qu’ils défendent seuls l’Etat de droit dans un environnement politique et administratif « hostile ». C’est sans doute la leçon principale qu’on peut tirer du « moment Etat de droit » qui a marqué la période du milieu des années 1970 à 1993 : la volonté qu’ont eu alors les juges de se repositionner en garants de nos droits et libertés, et de poser des lignes rouges claires et non négociables, est indissociable des relais et soutiens qu’ils ont pu alors trouver dans les élites politiques et administratives. La « doctrine Badinter », celle qui rappelait que « plus les Droits de l'homme sont protégés, plus la République est elle-même », et qui aura porté ce mot d’ordre dans un ensemble de décisions clés du Conseil constitutionnel, n’est évidemment pas que le produit de l’engagement d’un homme, aussi admirable soit-il. Elle est aussi l’effet émergent d’une histoire politique qui court depuis les années 1970 et qui a placé la cause des droits (ceux des droits des usagers, des femmes, des travailleurs immigrés, des causes écologistes, etc.) et celle de l’Etat de droit au cœur des programmes des partis dans un dégradé de positions qui va de la gauche à la droite. On en mesure d’autant mieux le contraste avec la situation actuelle où la critique et la délégitimation des juges vient souvent du cœur de l’Etat et de ses principaux ministres. Et on comprend aussi combien elle est lourde de risques au moment où le Rassemblement national s’approche du pouvoir, puisque tout indique (y compris les cas hongrois et polonais) qu’on ne peut faire reposer durablement le sort de l’Etat de droit sur des formes d’héroïsme judiciaire forcément isolés.     Finalement, au-delà de la manière dont l’action du gouvernement, et sa déclinaison dans ce que vous appelez des « programmes réformateurs », détermine, dans de nombreux domaines, la jurisprudence des deux conseils, vous insistez sur un autre problème qui consiste dans la faiblesse de leur ouverture sur les demandes qui émergent de la société. Pourriez-vous encore expliciter ce point ? On l’a dit, les deux cours du Palais-Royal sont logées au cœur de l’Etat ; par leur histoire et par leur sociologie, elles sont marquées par un habitus gouvernemental qui les rend particulièrement sensibles et attentives aux objectifs et aux « bonnes raisons » des gouvernements successifs. Cela ne les empêche de les modérer à l’occasion, mais c’est toujours depuis l’intérieur de l’action publique. Il y a donc une forme de tête-à-tête avec l’exécutif et plus largement avec les institutions politiques et administratives. Le recrutement comme les carrières des membres de ces deux cours les placent en fait rarement du côté de ce monde associatif (Cimade, LDH, ATD Quart monde, etc.), voire même du côté de ceux des organes d’Etat qui, Défenseur des droits en tête, mais aussi Commission nationale consultative des droits de l’Homme, Contrôleur général des lieux de privation de libertés etc., sont les arènes où se documente et s’éprouve le respect des droits humains. Or précisément, on constate que sur des sujets clefs – depuis les nouveaux défis de l’égalité et de la non-discrimination ou la protection des libertés associatives – nos juges du Palais-Royal sont bien peu incisifs. Ils restent très en retrait sur ces questions, réticents qu’ils sont à embrasser la grammaire de la lutte contre les discriminations comme l’aura montré la décision par laquelle, à l’automne 2023, le Conseil d’Etat a rejeté l’action de groupe portée par une solide coalition associative qui visait à obtenir qu’il soit enjoint à l’Etat de prendre des mesures pour mettre fin à la pratique des contrôles discriminatoires.
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14.11.2025 à 09:00

La Walkyrie à la Bastille

Après la scène finale du prologue (L’Or du Rhin) de la Tétralogie, celle où les dieux gravitent autour du Walhalla, une production de La Walkyrie , signée Calixto Bieito pour la mise en scène, est attendue, qui devrait ramener le drame vers l’humain – avec les jumeaux Siegmund et Sieglinde, mais aussi avec les désaccords liés à l’amour, au devoir et à la famille. Calixto Bieito, adepte de métaphores visuelles fortes et de décors symboliques, devrait approfondir sa vision de Wagner en accusant le contraste entre hauteurs mythiques ou divines d’une part, et vécu intime des personnages d’autre part. Esthétique radicale, provocante On sait que Bieito aime les provocations : non seulement par son utilisation de l’image mais aussi par la mise en espace qu’il opère des personnages, des corps et du pouvoir. Ainsi, lorsqu’il présente Fricka en tant de juge ou déesse du mariage, ou qu’il installe Brünnhilde au cœur d’un dilemme filial et divin. Le décor devrait mêler grandiose (éclairages, effets de masse, verticalité) et terre à terre (corps humains, décors usés), soulignant l’opposition entre l’absolu et le concret. Un engagement dramatique renforcé La Walkyrie est souvent considéré comme le volet du Ring où les tensions entre ordre cosmique et destin vs volonté humaine sont les plus puissantes. La mise en scène aura à jouer avec les ombres de la tragédie : que signifie être libre sous la tutelle divine, être en conflit avec ses propres origines (inceste, fratricide, loyauté, révolte) ? Cohérence visuelle et dramaturgique d’un cycle Si L’Or du Rhin a été jugé par certains trop éclaté dans ses temps visuels ou ses métaphores, La Walkyrie pourrait être l’occasion pour Bieito de renouer avec l’équilibre entre le sublime mythique et la douleur humaine, de resserrer son propos scénique sans pour autant sacrifier l’immensité du décor et la grandeur de l’univers wagnérien.    
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