Dans Combattre la précarité alimentaire , Christophe Fourel et Jean-Luc Volatier, deux experts des politiques publiques de lutte dans ce domaine, dressent un état des lieux de la situation actuelle et de son évolution. Ils détaillent de manière critique les différents dispositifs d'aide existants. Surtout, ils envisagent de nouvelles pistes, dont la Sécurité sociale de l'alimentation, difficile à mettre en oeuvre à l'heure actuelle, mais qui constituerait un changement de paradigme en termes de conception de l'aide alimentaire, articulée à des enjeux de santé et environnementaux. Leur livre propose donc une synthèse accessible, complète et pédagogique, tout en ouvrant des perspectives de réforme des dispositifs actuels.
Nonfiction : En quoi la qualification et la mesure de la précarité alimentaire sont-elles déterminantes ? Quelles sont ses différentes formes ?
Christophe Fourel et Jean-Luc Volatier : Il est déterminant de connaître le nombre et la nature des personnes en situation de précarité alimentaire en France pour savoir si les dispositifs actuels de lutte contre cette précarité sont suffisants et adaptés aux besoins. Alors que le nombre de personnes ayant recours à l'aide alimentaire se situe entre 2 et 5 millions selon les années et les sources, le nombre de ceux qui souffrent de précarité alimentaire – terme générique – est beaucoup plus élevé, même si ce chiffre dépend de la définition retenue.
L'insuffisance alimentaire quantitative est définie comme « le fait de ne pas avoir, parfois ou souvent, suffisamment à manger globalement ». En 2015, derniers chiffres disponibles, seuls 3 % des adultes en France se trouvaient dans cette situation. L'insécurité alimentaire est une notion plus qualitative, intégrant six niveaux de privation : sauter des repas par manque de revenus, ne pas toujours manger à sa faim, ne pas pouvoir réaliser des repas équilibrés pour des raisons financières, etc. La standardisation du questionnaire correspondant permet des comparaisons internationales et dans le temps. En 2015, 11 % de la population était en situation d'insécurité alimentaire, soit plus de 7 millions de personnes.
Cette situation s'est aggravée après la crise inflationniste post-covid liée à la guerre en Ukraine : selon un indicateur simplifié de précarité alimentaire, le Crédoc a montré que 12 % de la population était en précarité alimentaire en août 2022, puis ce taux a augmenté à 16 % en décembre 2022 avant de redescendre à 12 % en avril 2024. Ces chiffres soulignent la forte sensibilité de la précarité alimentaire aux chocs économiques conjoncturels, et la nécessité de disposer d'outils de mesure réguliers et harmonisés. À cet égard, l'intégration d'une question sur l'insécurité alimentaire dans les grandes enquêtes statistiques nationales – comme le Baromètre de santé de Santé publique France ou l'enquête Budget de famille de l'INSEE – représente un progrès significatif pour le suivi de long terme de ce phénomène.
Comment notre alimentation a-t-elle évolué dernièrement ?
La tendance alimentaire la plus profonde, car générationnelle, est la consommation croissante d'aliments ultra-transformés, le temps consacré à la préparation des repas diminuant constamment. Le développement de la restauration rapide et de la livraison à domicile participe à cette évolution structurelle.
La recherche des prix les plus bas est corrélée à la baisse de la part des dépenses consacrées à l'alimentation dans le budget des ménages. L'augmentation du coût du logement et le développement de nouveaux postes de dépenses – comme les abonnements numériques – exercent une pression croissante sur les arbitrages alimentaires, notamment dans les ménages modestes.
Les Français partagent avec les pays méditerranéens des attentes gustatives et de convivialité autour de l'alimentation, qui reste plus fonctionnelle dans les pays du Nord. Les produits carnés demeurent très appréciés, associés aux repas de fête et au plaisir alimentaire. Le végétarisme peine donc à s'imposer en France, malgré les recommandations nutritionnelles et les arguments environnementaux en faveur des aliments d'origine végétale.
Cependant, on observe depuis quelques années une préoccupation croissante pour les questions environnementales, avec notamment le développement de la consommation de produits issus de l'agriculture biologique – même si une pause a été constatée durant la période d'inflation post-covid. Les nouvelles recommandations du Programme National Nutrition Santé (PNNS 4), publiées en 2019 et révisées depuis, intègrent explicitement la dimension environnementale, encourageant une réduction de la consommation de viande et une augmentation de celle de légumineuses, de fruits et légumes de saison et de produits à faible empreinte carbone. Par ailleurs, les scandales sanitaires récurrents – farines animales, fraudes à l'étiquetage, contaminations bactériennes – alimentent une méfiance durable d'une partie des consommateurs envers l'industrie agroalimentaire conventionnelle, renforçant l'attrait pour les circuits courts et les produits locaux.
Comment l'aide alimentaire est-elle organisée actuellement en France ? Quelles sont ses limites ? Qui sont les principaux acteurs ?
Aujourd'hui, l'aide alimentaire en France repose essentiellement sur des associations caritatives : la Croix-Rouge Française, les Restos du Cœur, le Secours Populaire, le Secours Catholique. La Fédération Française des Banques Alimentaires joue un rôle particulier d'intermédiaire : elle récupère des dons en nature auprès des professionnels, notamment des distributeurs, pour les redistribuer aux associations partenaires. Les financements se répartissent à hauteur de 31 % provenant des acteurs publics – le SEEA (Soutien Européen à l'Aide Alimentaire), les crédits nationaux aux épiceries sociales, les subventions de fonctionnement aux associations, et les crédits d'impôts accordés aux donateurs particuliers. Au niveau local, les projets alimentaires territoriaux (PAT) permettent de financer des initiatives sur appel à projets, en articulant aide alimentaire, circuits courts et lutte contre le gaspillage. Les acteurs privés contribuent à hauteur de 36 % des financements, principalement via l'obligation de redistribution des invendus alimentaires. Enfin, les particuliers financent les associations à hauteur de 33 % grâce à leurs dons.
Les enjeux actuels portent notamment sur la prise en compte encore insuffisante des qualités nutritionnelles et environnementales des aliments distribués, même si des progrès sont observés grâce au programme national « Mieux manger pour tous ». Plus structurellement, le modèle de l'aide alimentaire charitable fait l'objet de critiques croissantes : il repose sur des bénévoles en nombre insuffisant, génère des situations stigmatisantes pour les bénéficiaires, et ne favorise pas leur autonomie alimentaire. Le rapport du Conseil National de l'Alimentation (CNA) de 2023 a pointé la nécessité d'une réforme en profondeur, notamment pour mieux articuler urgence et accompagnement durable, et pour garantir un accès à une alimentation de qualité – et non seulement quantitativement suffisante – pour toutes et tous.
Quelles sont les catégories sociales recourant le plus à l'aide alimentaire ?
Le point commun des bénéficiaires de l'aide alimentaire est de souffrir de conditions de vie difficiles. Si un grand nombre des bénéficiaires des Restos du Cœur sont au chômage (44 %), on retrouve également des étudiants (12 %), des retraités (17 %) et des travailleurs pauvres (9 %). Selon l'INSEE, près des deux tiers des bénéficiaires (64 %) sont des femmes, en raison de la forte surreprésentation des familles monoparentales – et par conséquent des enfants. Les bénéficiaires sont également plus nombreux en Outre-mer, où le taux de pauvreté est structurellement plus élevé.
Ces dernières années, les associations ont observé l'émergence de nouveaux profils parmi leurs bénéficiaires : des jeunes actifs en emploi précaire, des seniors isolés ne bénéficiant que d'une faible pension, mais aussi des personnes migrantes en situation administrative complexe. La crise inflationniste de 2022-2023 a conduit à une augmentation significative du nombre de primo-demandeurs, c'est-à-dire de personnes n'ayant jamais eu recours à l'aide alimentaire auparavant, parfois issues des classes moyennes fragilisées. Cette évolution pose la question de l'adaptation des dispositifs à des profils plus diversifiés, avec des besoins d'accompagnement différenciés – notamment en matière d'accès aux droits, de logement ou d'insertion professionnelle.
Quelles sont les conséquences de cette précarité en termes de santé ?
La principale conséquence observée de la précarité alimentaire est la faible consommation de fruits et légumes et la tendance à se reporter sur des aliments gras et sucrés, souvent moins coûteux en termes d'apports caloriques. Il en résulte une surreprésentation de maladies chroniques parmi les populations précaires : cancers liés à une faible consommation de fruits et légumes (notamment digestifs), diabète de type 2, obésité et ses complications – maladies cardiovasculaires, apnée du sommeil, atteintes articulaires. Des cas de carences caractérisées, plus rares, peuvent être observés localement, comme des cas de béribéri à Mayotte liés à une alimentation quasi exclusive de riz blanc et d'ailes de poulet.
Des travaux récents, notamment ceux conduits par l'Inserm et Santé publique France, confirment le lien entre précarité et alimentation de mauvaise qualité nutritionnelle, et montrent que cet effet est indépendant du niveau de connaissances alimentaires : même bien informées, les personnes en situation de précarité sont contraintes de faire des arbitrages défavorables à leur santé. La notion de « désert alimentaire » – zones géographiques peu pourvues en commerces proposant des produits frais et diversifiés – est également de mieux en mieux documentée en France, y compris en milieu périurbain et rural, et vient renforcer les inégalités d'accès à une alimentation saine. Ces inégalités de santé liées à l'alimentation ont un coût économique et social considérable, ce qui justifie une approche préventive ambitieuse plutôt que curative.
La lutte contre le gaspillage et la précarité alimentaire sont-elles compatibles ?
Depuis la loi Garot de 2016, les distributeurs ont l'obligation de ne pas détruire les aliments invendus. Cette obligation a été étendue par la loi EGalim de 2018 et ses décrets d'application. Une partie importante des invendus est ainsi livrée aux associations d'aide alimentaire, avec le soutien financier de l'État. On peut donc affirmer que, globalement, la lutte contre le gaspillage et la lutte contre la précarité alimentaire sont en synergie.
Cependant, la volonté d'aller vers une aide alimentaire plus qualitative – sur les plans nutritionnel et environnemental – conduit à privilégier l'achat d'aliments sélectionnés pour leur intérêt nutritif, financés par les dons des particuliers et les subventions publiques. Par ailleurs, les acteurs économiques, en particulier les distributeurs, tendent à réduire le gaspillage alimentaire par d'autres voies : vente promotionnelle d'aliments frais dont la date limite de consommation est proche, optimisation des commandes, maturité de fruits et légumes mieux calibrée. Il en résulte une réduction tendancielle des volumes disponibles pour la « ramasse », c'est-à-dire la collecte d'invendus destinés aux associations.
À moyen terme, la lutte contre le gaspillage et la précarité alimentaire resteront donc compatibles sur le principe, mais leur synergie opérationnelle sera vraisemblablement moins automatique qu'aujourd'hui. Des dispositifs innovants, comme les épiceries anti-gaspi ou les plateformes de mise en relation directe entre producteurs excédentaires et associations, tentent de combler cet écart tout en améliorant la qualité nutritionnelle des denrées redistribuées.
Quelles sont les alternatives déjà existantes pour lutter contre cette précarité ? En quoi se distinguent-elles des dispositifs dominants ?
Parmi les différentes approches existantes pour aider à sortir de la précarité alimentaire, certaines apparaissent plus durables que d'autres. Le don alimentaire ou de repas, considéré de façon isolée, constitue une réponse d'urgence indispensable mais insuffisante sur le long terme. En revanche, les épiceries sociales et solidaires peuvent aider à choisir des aliments ou des ingrédients que les bénéficiaires cuisineront eux-mêmes, souvent dans le cadre d'ateliers de cuisine. Ces ateliers sont l'occasion de promouvoir des aliments à forte valeur ajoutée nutritionnelle et environnementale – fruits et légumes, légumineuses, céréales complètes – tout en transmettant des compétences culinaires pratiques. Des bons fruits et légumes peuvent également être distribués par des centres d'aide sociale, afin de permettre l'acquisition de ces aliments, souvent perçus comme trop coûteux par les populations les plus précaires. Plusieurs associations proposant des aliments en circuit court, souvent issus de l'agriculture biologique, mettent en place des tarifs préférentiels pour les populations en situation de précarité.
La sécurité sociale de l'alimentation (SSA) est un dispositif plus ambitieux, actuellement en phase d'expérimentation dans plusieurs villes françaises (Montpellier, Bordeaux, Thiers, etc.). Il consiste à attribuer un financement public – sous forme de carte ou de compte dédié – permettant à ses bénéficiaires d'acheter des aliments répondant à des critères de qualité nutritionnelle et environnementale, dans un réseau de commerçants agréés. Inspiré du modèle de la Sécurité sociale de 1945, ce dispositif vise une population souvent plus large que la seule précarité alimentaire, mais en fait les premières bénéficiaires. Il répond à la fois à une logique d'universalisation de l'accès à une alimentation de qualité, à un soutien aux filières durables et locales, et à une réduction de la stigmatisation liée à l'aide alimentaire. Les premières évaluations sont prometteuses, même si des questions demeurent sur le modèle de financement à grande échelle et les critères de qualification des aliments éligibles.
Il importe cependant de souligner que la SSA et le système actuel de lutte contre la précarité alimentaire obéissent à des logiques fondamentalement différentes. Le système actuel repose sur une logique d’assistance ciblée vers les plus démunis, fondée sur le don, la redistribution des excédents. La SSA, à l’inverse, s’inscrit dans une logique de droit universel, proche de celle de la Sécurité sociale : chaque citoyen contribue et bénéficie d’un accès garanti à une alimentation de qualité, sans condition de ressources stricte ni stigmatisation. Ces deux logiques ne sont pas simplement complémentaires : elles reposent sur des présupposés politiques, financiers et organisationnels radicalement distincts.
C’est pourquoi les améliorations apportées au système actuel – aussi nécessaires soient-elles, notamment en matière de qualité nutritionnelle des denrées fournies – ne constituent pas un chemin direct vers la SSA. Rendre l’aide alimentaire caritative plus qualitative ne suffit pas à transformer sa nature profonde. Il ne s’agit pas d’une simple question de degré, mais bien d’un changement de paradigme. La mise en œuvre véritable de la SSA supposerait une volonté politique forte, des arbitrages budgétaires significatifs, ainsi qu’une refonte des rôles respectifs de l’État, des collectivités et des acteurs associatifs. Dans le contexte actuel de contrainte budgétaire et de fragmentation politique, cette perspective reste, pour l’heure, bien orpheline des soutiens institutionnels et financiers qui lui permettraient de passer du stade expérimental à celui d’une politique publique nationale.
La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité…
Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals.
Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue Virginie, agent d’accueil à la Caisse Primaire d’Assurance Maladie, Claudie, employée au service des Impôts et Laurent, rélectromécanicien au service de l'éclairage public de Saint-Nazaire.
L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .
« Quand on est entendu, on peut accepter qu’une réponse soit différée » ( Virginie, agent d’accueil à la CPAM de Loire-Atlantique )
Parfois, les gens nous voient encore à l’ancienne, comme le guichet de « la sécu » où l’on appelle : « numéro 302 ! ». En fait, ce n’est pas du tout ça. Je reçois les assurés comme j’aimerais être reçue. J’appelle la personne par son nom de famille, pas par un numéro. Plutôt que de l’attendre assise à mon bureau, je me lève pour aller à sa rencontre. Les situations auxquelles j’ai affaire sont très variées. C’est par exemple une dame qui vient parce que son mari est mort de l’amiante ; il s’agit d’un dossier de maladie professionnelle post mortem. Ça peut être une question d’affiliation, un enfant qui vient de naître ou un étranger qui arrive. Je peux m’occuper de la prise en charge des implants capillaires de quelqu’un qui a un cancer, d’un dossier d’invalidité, d’une rente d’accident du travail, d’un appareillage auditif ou d’une prise en charge d’orthodontie. Je me suis récemment occupée d’obtenir une aide extraordinaire pour un recours à une diététicienne, alors que cela n’est normalement pas pris en charge par la CPAM. Je prends la demande et j’essaye d’y répondre. Mais, la législation ne cessant d’évoluer, je me pose tous les jours de nouvelles questions, la plupart du temps très techniques. Il faut plus de six mois pour former un agent d’accueil. […]
Les rendez-vous sont échelonnés toutes les 30 minutes. Certains ne durent qu’un quart d’heure. Si je découvre un dossier complexe derrière la première demande, ils peuvent s’étendre au-delà d’une heure. Je peux aussi être de service dans l’espace dit “sans rendez-vous”, un îlot avec des bureaux « assis-debout » et l’ordinateur en espace libre au milieu. Là, je réponds à des questions de manière assez rapide et, si besoin, je dirige la personne vers un rendez-vous. Aujourd’hui, la direction voudrait que les gens ne prennent rendez-vous que par internet ou par téléphone. L’accueil sans rendez-vous ne fait plus partie des orientations de la CPAM. […] Dans mon équipe, nous nous battons pour conserver cet accueil-là, bien qu’il y ait de moins en moins de personnel. Certains assurés sont très contents de pouvoir faire toutes leurs démarches à distance, sur leur compte AMELI. Mais il y a aussi, à Saint-Nazaire, beaucoup de gens qui ont encore besoin de ces contacts humains, ou qui ne sont pas à l’aise avec les outils numériques.
La population de Saint Nazaire est beaucoup plus hétérogène que dans d’autres agences de Loire-Atlantique où j’ai fait des remplacements. Ici, je peux passer d’un travailleur du bassin industriel à quelqu’un qui se trouve dans une situation d’isolement et de grande précarité ; puis revenir à quelqu’un qui travaille et qui vient juste pour son affiliation. Nous sommes habituées à accompagner des Polonais, des Russes, des Ukrainiens… Avant le Covid, nous avions des gens qui venaient nous voir toutes les semaines sans prendre rendez-vous. Il y en a même qui savaient que leur dossier était réglé, mais qui passaient régulièrement demander des nouvelles. Pour nos responsables, ce n’est pas entendable. Mais, pour moi, le lien social fait partie des missions du service public, donc de mon travail. […]
On accompagne beaucoup d’accidents de la vie. J’ai été surprise, en arrivant dans ce travail, que les gens se livrent beaucoup à nous sur leur maladie. Ils sortent de chez le médecin, avec un protocole de soins concernant ce que nous appelons une ALD, affection de longue durée. Ils viennent de se prendre leur diagnostic en pleine figure et ils arrivent chez nous pour leur prise en charge à 100%. Je n’ai pas connaissance de la raison pour laquelle ils ont déclaré une ALD, c’est un secret médical. Mais les gens me le disent : « Je viens d’apprendre aujourd’hui que j’ai un cancer. ». Nous sommes souvent les premières personnes à le savoir. « Comment ça va se passer pour moi… ? ». C’est comme s’ils avaient besoin d’évacuer auprès de quelqu’un avec qui il n’y a pas d’affect. […]
À Saint-Nazaire, nous recevons les assurés dans le plus grand de tous les locaux d’accueil de la CPAM de Loire-Atlantique, en face du Parc paysager, dans un très beau lieu classé. Mais les dimensions de cet espace très haut sous plafond ne rendent pas toujours les choses simples. Lorsque quelqu’un pleure, ou crie, cela résonne beaucoup. Heureusement, ce genre de débordement reste rare, comme les incivilités, même si on doit en déplorer davantage actuellement. Les gens qui ne vont pas bien ne se montrent pas forcément agressifs, mais ils sont dans une détresse qui peut être violente. Certains se retrouvent sans ressources, et ils ne se sentent pas entendus. Quand une personne s’en va en annonçant qu’elle va sauter du haut du pont de Saint-Nazaire, que « c’est votre faute », vous pensez qu’elle ne le fera pas… mais si un jour elle passait à l’acte ? Il faut vivre avec ça, quel que soit le service public où l’on travaille, la CPAM, la CAF, le pôle emploi, les transports urbains….
« Plus les gens sont dans la difficulté, moins ils sont en capacité de demander de l’aide » ( Claudie, employée au Centre des Finances publiques de Saint-Nazaire )
Chez nous, aux impôts, c’est comme dans tous les autres services publics de Saint-Nazaire : il n’y a pratiquement plus d’accueil. Pourtant, la plupart des services qui ont un rapport avec le public sont regroupés au centre-ville, avenue du général de Gaulle. Il y a là le service des entreprises, le service des particuliers, la trésorerie de l’hôpital, la trésorerie municipale, la trésorerie des impôts. Le fait d’avoir réuni ces services sur le même lieu devrait logiquement simplifier les démarches. Sauf qu’il n’y a pas assez de personnel, que les horaires d’ouverture ont été fortement réduits et que certains services ne reçoivent pas. Auparavant, les Impôts étaient ouverts toute la journée avec juste la coupure du midi. Quand les Nazairiens allaient au service des demandes de HLM, juste à côté, ils venaient chez nous demander un double de leur feuille d’impôt. Je ne trouvais pas ça anormal. Mais il paraît que ça dérange. On a dû cesser de faire des photocopies pour les gens. Maintenant, les usagers ne peuvent plus venir que le matin de 8h30 à midi. […]
Beaucoup de gens, même des jeunes, sans parler des étrangers et des personnes âgées, sont en difficulté avec le langage administratif et encore plus avec les procédures informatiques. Il faut cocher des cases, entrer des identifiants que les gens ne savent pas où trouver. Ils sont confrontés à un instrument électronique froid et rébarbatif par lequel tout semble devoir désormais passer. C’est comme dans les supermarchés où on remplace des caissières par des machines sur lesquelles le client doit scanner lui-même ses achats : aux impôts, on supprime des agents et on demande à l’usager d’établir sa déclaration et de calculer lui-même ce qu’il doit payer. Il fait le travail à notre place et quand il se trompe, c’est aussi à lui de rectifier ses propres erreurs. S’il veut nous appeler, il trouvera un 0800 dans un coin de son formulaire de déclaration ; ou, s’il cherche bien sur « impot.gouv », il tombera sur un autre numéro de téléphone qui lui dira : « Tapez 1, tapez 2 »… Mais le recouvrement, la trésorerie sont injoignables : « Vous êtes le vingt-quatrième sur la liste d’attente… ». […] La solution est : « Allez sur internet sur votre espace personnel, ou appelez le 0800 ou le 0809 »… Ces numéros, également saturés et injoignables, leur envoient le message : « Composez le 09… laissez vos coordonnées et nous vous rappellerons. » […]
Dans le quartier du Petit Maroc où j’habite depuis trente ans, j’ai dépanné un voisin, ancien docker, qui m’a parlé de ses problèmes avec les impôts. Il n’a pas compris le principe du prélèvement à la source et s’est retrouvé avec des prélèvements énormes alors qu’il est à la retraite. Il en veut aux fonctionnaires. Dans ce quartier, beaucoup de gens sont dans la même situation que mon voisin, soit parce qu’ils rencontrent des difficultés financières, soit parce qu’ils ont du mal avec l’informatique, ou les deux… Maintenant que le paiement est automatiquement fractionné en quatre versements échelonnés, quand le solde est supérieur à 300 euros, il n’est pas évident pour tout le monde de débourser la somme exigée à chaque échéance. Or, plus les gens sont dans la difficulté, moins ils sont en capacité de demander de l’aide dans leurs démarches. Ils n’ont pas la tête à aller tapoter sur impot.gouv. Ce serait tellement plus facile de se déplacer et de dire : « Ça ne va pas, je veux rencontrer quelqu’un. » Ce à quoi on me rétorque : « Tu n’es pas là pour être assistante sociale ». Autrement dit, les gens qui ont des problèmes n’ont qu’à se débrouiller… Sans vouloir généraliser à tous mes collègues, cela me semble relever d’un mépris des classes populaires. J’ai vu notamment la demande d’un travailleur étranger réglée par ce qu’on appelle un « classement vertical » : son dossier a été enterré sous la pile. Il n’a jamais été traité…
Les lumières de la ville ( Laurent, électromécanicien au service de l’éclairage public )
Je suis rentré à la ville comme électricien, mais mon truc c’est l’électromécanique. Un jour, mon chef, Bruno, vient me voir et me dit : « Je sais que tu soudes ». Je lui réponds qu’il peut me donner des choses à souder, à l’arc ou à la baguette. Alors il m’a donné une première bricole à faire, puis d’autres. […]
Depuis plusieurs années, j’ai un gros chantier avec les planchers des postes électriques qui alimentent les candélabres de l’éclairage public. Les câbles sont pratiquement tous en sous-terrain, ils aboutissent dans des fosses où l’on trouve le compteur, les fourreaux de câbles et une armoire électrique. C’est comme un petit caveau avec une porte. Il peut y en avoir trois ou quatre dans une rue, et il n’y en a pas deux pareils. Un jour, un gars est passé à travers un plancher en bois installé par les anciens. Il faut dire qu’en cinquante ans, le bois avait eu le temps de pourrir. […] Du coup, je suis en train de refaire tout cela : des cadres en alu et des petites passerelles avec des tôles soudées ; je ne les fais pas galvaniser parce que les services de la ville ne veulent pas payer. Je raccorde le tout à la terre et les gars peuvent bosser sans risque. En dehors du chantier des planchers des postes, j'ai des tas de bricoles à faire comme des rectifications sur des candélabres ou sur les platines qui les supportent. Il m’arrive aussi de refaire des potences qui soutiennent ce qu'on appelle les “gamelles”, c’est-à-dire les lampes proprement dites. Les modèles de ces potences ne se font plus, donc on n’a pas les pièces. Il en va de même pour les mâts thermolaqués qui ont une dizaine d’années. Alors je les fabrique, puis je les porte à galvaniser. Avec ça, on peut partir sur une cinquantaine d’années si c’est bien fait.
C’est comme ça que je conçois le service public. Et que je le défends. Mais je dois dire que les usagers ne sont pas faciles avec nous. Quand l’éclairage de la rue est en panne pendant deux ou trois jours, ça gueule. Les gens ne se rendent pas compte que nous n’y sommes pour rien si le chef nous a envoyés ailleurs, ni que nous ne sommes plus que trois équipes, une par camion. Les gens se plaignent : « C’est quand même avec nos impôts… ». Je suis obligé de leur dire que « moi aussi je paye mes impôts à Saint-Nazaire ». Il y a encore des gens reconnaissants, certains nous invitent même à rentrer boire un coup, mais globalement c’est plutôt tendu. Je crois qu’ils ne se comporteraient pas de la même manière avec une entreprise privée qui leur enverrait directement une facture ; les usagers ont changé. […].
Saint-Nazaire n’est plus la ville ouvrière de mon enfance, qu’il a fallu rebâtir après la guerre. Mon père était agent EDF GDF, il reconstruisait les lignes. Il était à la CGT et n’avait peur de rien. Il a fait toutes les grandes grèves de cette époque-là. C’était le temps où la population soutenait. […] Je me souviens avoir vu mon père gueuler dans la cour et dire à son chef : « Je suis rentré ici comme simple agent et je partirai comme simple agent ». Il n’était pas bien vu… et moi, je n’ai jamais pu rentrer à EDF. […]
Mon père […] nous a transmis ses valeurs. D’ailleurs, mon ancien chef disait que je suis ingérable et in-commandable. Les valeurs de mon père, c’était aussi la solidarité. Aujourd'hui si un gars est en train de fumer sa clope ou de boire un café, il ne va pas bouger d'un cil pour donner un coup de main à quelqu'un qui se trouve en difficulté. Alors, dans mon service, je me bats pour qu’il y ait de l’entraide. […] Quand j’avais vingt-cinq ans et que je voyais un vieux, dans les cinquante ans, qui avait mal au dos, on en rigolait. Et il disait : « Tu verras quand tu auras notre âge, tu seras comme les autres ». Maintenant, je rigole moins. J'ai mal aux épaules et je suis en handicap depuis plusieurs années. […]
Quand je vais partir, personne ne reprendra la soudure. J’essaye d’en parler avec les gars, mais je reconnais que la soudure à l’arc, c’est compliqué. Moi, j’ai commencé par apprendre la soudure au fil fourré, quand je travaillais en concession automobile, sur les carrosseries. […] ensuite j’ai passé une certification, c’est une sorte d’habilitation à la soudure à l’arc, délivrée par une école. Parfois je soude sans même regarder. J'ai ma cagoule et j'ai tellement l'habitude. J'aimerais bien qu'une fois un gars vienne me dire : « Tu pourrais me faire voir comment tu fais pour souder ? ». Dans deux ans, je serai en retraite. Alors, je me bats pour essayer d'avoir quelqu'un à qui repasser le flambeau. […] Après moi, il sous-traiteront, ou bien ça restera à l'abandon comme il y a quelques années, quand les vieux sont partis.
Pour aller plus loin :
L’intégralité des récits de Virginie , Claudie et Laurent est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » .
Les chiffres de l' emploi et du chômage à Saint-Nazaire d'après l'Internaute.
Dans la pénombre élégante de l'Athénée Théâtre Louis-Jouvet, Des hommes endormis s’impose comme l’une des propositions théâtrales les plus troublantes et abouties de cette fin de saison. Martin Crimp, dans la traduction nerveuse et subtile d’Alice Zeniter, dissèque les impasses affectives de notre époque avec une cruauté feutrée, presque clinique, que la mise en scène de Ludovic Lagarde transforme en expérience hypnotique.
Le point de départ pourrait relever d’un banal huis clos bourgeois : Julia et Paul, universitaires brillants, usés par des années d’ambition et de renoncements intimes, voient surgir au cœur de la nuit un jeune couple — Joséfine et Tilman — venu dérégler la mécanique glacée de leur existence. Mais Crimp déjoue constamment le réalisme attendu. Sous les dehors d’une comédie de mœurs acérée, la pièce glisse progressivement vers une zone plus trouble, presque onirique, où les rapports de domination, le désir, la maternité et la fatigue d’exister deviennent les véritables protagonistes.
La grande réussite du spectacle tient à cette tension permanente entre trivialité quotidienne et étrangeté diffuse. Lagarde dirige ses comédiens comme des funambules : chaque silence semble chargé d’une menace sourde, chaque échange peut bifurquer vers le rire ou le vertige. La scénographie épurée, baignée de lumières froides, installe un espace mental autant qu’un appartement contemporain ; un lieu où les êtres se croisent sans jamais parvenir à véritablement se rejoindre.
Le quatuor d’interprètes impressionne par sa précision. Christèle Tual donne à Julia une puissance féline, mêlant sécheresse intellectuelle et détresse rentrée. Face à elle, Laurent Poitrenaux compose un Paul inquiétant d’ironie et de lassitude, dont les provocations masquent mal l’effondrement intérieur. Les plus jeunes, Hortense Girard et Guillaume Costanza, apportent une vitalité trouble, jamais naïve, qui vient fissurer le cynisme des aînés.
Ce qui frappe surtout, c’est l’intelligence avec laquelle la pièce saisit une génération épuisée par la réussite elle-même. Crimp parle du couple, bien sûr, mais aussi d’un monde où le travail a dévoré le désir, où les existences hyperconnectées semblent condamnées à une forme d’insomnie morale. Pourtant, Des hommes endormis n’a rien d’un manifeste théorique : l’écriture demeure vive, drôle, parfois férocement drôle, et laisse toujours affleurer l’humanité de ses personnages. Rarement le théâtre contemporain aura su montrer avec autant d’élégance ce moment fragile où les certitudes vacillent et où, derrière les discours sophistiqués, réapparaît soudain la peur nue de passer à côté de sa vie. Un spectacle captivant, d’une intelligence aiguë, qui confirme la singularité de Martin Crimp et la maîtrise de Ludovic Lagarde.
Athénée Théâtre Louis-Jouvet, du 4 au 24 mai 2026.