02.04.2025 à 18:27
“L’ère de l’Hypnocratie bat son plein” : découvrez les premières pages du livre-événement “Hypnocratie”, en avant-première et en exclusivité
Ce vendredi 4 avril paraîtra Hypnocratie chez Philosophie Magazine Éditeur. Un livre-événement, qui captive depuis sa parution en Italie en décembre dernier. Mieux qu’aucun autre, cet essai inclassable saisit le nouveau régime qui manipule notre perception, et dont Donald Trump et Elon Musk sont les acteurs autant que les symptômes : l’« hypnocratie ». Signé par le philosophe hongkongais Jianwei Xun, ce livre est aussi « un livre dans un livre » et une expérience de pensée dont l’ampleur sera exposée dans la postface. Celle-ci paraîtra en première mondiale avec l’édition française du livre et révèlera toute l’originalité du projet de l’auteur.
Nous en publions l’introduction en avant-première et en exclusivité pour nos abonnés.
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« L’Hypnocratie est le premier régime qui agit directement sur la conscience.
Elle ne contrôle pas les corps. Elle ne réprime pas les pensées.
Elle induit plutôt un état de transe permanent.
Un sommeil lucide. Une transe fonctionnelle.
L’éveil a été remplacé par le rêve guidé.
La réalité par la suggestion continue.
L’attention est modulée comme une vague.
Les états émotionnels sont induits et manipulés.
La suggestion se répète inlassablement et la réalité se dissout dans de multiples rêves guidés.
L’esprit critique est doucement endormi et la perception est remodelée, couche par couche.
Pendant ce temps, les écrans ne cessent de briller dans la nuit de la raison.
L’information coule comme une rivière hypnotique tandis que le choc et la torpeur alternent dans un rythme étudié.
L’expérience se fragmente et se multiplie en mille miroirs.
La répétition bat comme un tambour souterrain.
Les sens sont submergés par des stimuli constants.
La dopamine circule dans le système.
L’incrédulité se dissout comme la brume matinale.
Le temps se contorsionne.
La mémoire devient un pâle écho.
L’obéissance coule, invisible.
La réalité s’est brisée en mille réalités.
Il n’y a plus de centre, plus de récit unificateur permettant de comprendre le monde. Nous nous trouvons dans un espace fragmenté où d’innombrables récits se disputent une éphémère supériorité et où chacun se proclame vérité ultime. Ces récits ne dialoguent pas : ils se heurtent. Ils se chevauchent et se reflètent sans fin entre eux, créant une vertigineuse galerie des glaces où réalité et simulation deviennent synonymes.
Mais le pouvoir a évolué bien au-delà de la force physique et de la persuasion logique. Il est devenu gazeux, invisible, capable d’infiltrer tous les aspects de notre vie. Chaque image, chaque mot, chaque fragment de données n’est plus neutre ; c’est une arme subtile conçue pour capturer, manipuler et transformer la conscience. Nous vivons dans un état d’hypnose permanente, où la conscience est endormie mais jamais tout à fait éteinte.
L’ère de l’Hypnocratie bat son plein.
Dans ce scénario évoluent des figures emblématiques, créateurs et symboles de cette époque du monde : Donald Trump et Elon Musk. Ce ne sont pas simplement des individus puissants, ce sont les prêtres de ce nouveau paradigme, des forces opposées mais complémentaires dans la bataille pour la réalité. D’un côté, Trump épuise le langage : ses mots, répétés à l’infini, deviennent des signifiants vides, dépourvus de sens mais chargés d’un pouvoir hypnotique. De l’autre, Musk inonde notre imagination de promesses utopiques destinées à ne jamais se matérialiser, entraînant les esprits dans une perpétuelle transe d’anticipation obsessionnelle. Ensemble, ils modulent les désirs, réécrivent les attentes et colonisent l’inconscient.
Tous deux ont perfectionné l’art de créer des crises pour ensuite se présenter comme la solution. Trump évoque des invasions imaginaires pour se présenter comme un protecteur. Musk prédit des apocalypses causées par l’intelligence artificielle (IA) pour ensuite se présenter comme le gardien de l’humanité. C’est la technique hypnotique de la création et de la résolution de problèmes imaginaires.
Leur emprise sur la conscience collective est si profonde que les contradictions les plus évidentes non seulement n’entament pas leur pouvoir, mais le renforcent. Trump peut être simultanément la victime d’un système corrompu et l’homme le plus puissant du monde. Musk peut critiquer le transhumanisme tout en implantant des puces dans les cerveaux, accuser les milliardaires tout en accumulant une fortune astronomique.
L’élément le plus troublant repose dans leur capacité à transformer toute critique en confirmation, tout démasquage en preuve d’authenticité. C’est le signe d’une hypnose parfaite : le sujet hypnotisé interprète chaque tentative de réveil comme une raison de s’immerger plus profondément dans la transe.
Leur influence s’étend bien au-delà des adeptes directs. Même les critiques restent piégés dans le champ hypnotique, contraint de réagir, de répondre, d’exister par rapport à cette réalité alternative. L’opposition elle-même devient une partie de la transe.
Le véritable danger de l’Hypnocratie se révèle précisément ici : elle n’a pas besoin de convaincre tout le monde ; il lui suffit de maintenir une certaine masse critique en état de transe pour modifier tout le champ de la réalité sociale. Trump et Musk ont perfectionné cet art pour devenir les plus grands hypnotiseurs de notre temps.
Après tout, le capitalisme numérique n’est pas une simple évolution du capitalisme traditionnel. Les algorithmes ne sont pas seulement des outils de calcul et de prédiction : ce sont des technologies d’hypnose de masse. Et l’économie de l’attention n’est pas seulement un business model : c’est un système d’induction de transe collective.
L’enchevêtrement est totalisant et opère à de multiples niveaux. Les plateformes ne vendent pas de la publicité : elles vendent des états de transe. Leur produit n’est pas de la donnée : c’est une suggestion profonde. Elles ne profilent pas les utilisateurs : elles modulent les états mentaux. Elles n’épient pas les comportements : elles induisent des rêves.
Les algorithmes de recommandation sont de véritables techniques hypnotiques automatisées. Chaque scroll est une induction plus profonde. Chaque notification est un déclencheur hypnotique. Chaque feed est une séance d’hypnose personnalisée. La personnalisation algorithmique ne sert pas à nous montrer ce qui nous intéresse : elle sert à nous maintenir dans un état de transe optimal pour la consommation et le contrôle.
Le capital n’accumule plus seulement de la plus-value économique : il superpose des états de transe. Les cryptomonnaies ne sont pas seulement de la spéculation : ce sont des formes de transe financière collective. Les NFT ne sont pas seulement des actifs numériques : ce sont des fétiches hypnotiques. Le métavers n’est pas une nouvelle frontière technologique : c’est un environnement de suggestion intégrale.
L’économie des plateformes est donc une économie de transe. Poursuivons les révélations : Uber ne vend pas des courses, il vend le rêve de l’entrepreneuriat indépendant. Airbnb ne loue pas de maisons, il vend des fantasmes de vie alternative. Amazon ne livre pas de produits, il distribue des microépanouissements dopaminergiques. L’intelligence artificielle n’émule pas l’intelligence humaine, elle perfectionne les techniques d’induction hypnotique. La gig economy n’est pas seulement une précarisation, c’est l’induction d’une transe de travail permanente où l’autoexploitation est vécue comme une liberté. Enfin, le smart working n’est pas seulement du travail à distance : c’est la transformation de toute vie en travail.
La société algorithmique est une société hypnotique où chaque aspect de l’existence est médié par des technologies de suggestion. Le capital numérique a compris que la véritable valeur ne réside pas dans le contrôle des moyens de production physiques, mais dans le contrôle des états de conscience. Il n’est pas nécessaire de posséder des usines si l’on peut posséder des esprits. Il n’est pas nécessaire de contrôler le travail physique si l’on peut induire un état de transe productive permanent.
L’Hypnocratie est donc la forme parfaite du capitalisme à l’ère numérique : un système où les pouvoirs économique, politique et technologique convergent dans la capacité d’induire, de maintenir et de moduler des états de transe à l’échelle mondiale.
La résistance à cet enchevêtrement ne peut donc se limiter à la critique du capital ou de la technique. Elle doit comprendre la nature hypnotique du système et développer des pratiques de présence qui permettent de résister à la suggestion continue. Mais plus qu’un « éveil » complet (est-il possible ? est-il souhaitable ?), nous devons développer une forme de lucidité dans la transe, de folie contrôlée, d’alphabétisation de la réalité ; une capacité à naviguer consciemment dans des états altérés tout en maintenant un noyau de présence critique.
Les plateformes numériques sont les endroits les plus hostiles, car elles sont les nouveaux laboratoires du pouvoir. Elles ne se contentent pas de se faire l’intermédiaire de la réalité : elles la réécrivent. Chaque image publiée ne reflète pas le monde : elle le crée. Chaque algorithme n’enregistre pas les comportements : il les anticipe, les dirige.
Mais l’Hypnocratie n’est pas un système fermé. C’est un champ de force en expansion continue, capable d’assimiler toute résistance. L’opposition n’est pas seulement futile, elle est une nourriture qui fait le bonheur de l’adversaire. Tout acte de rébellion est absorbé : la rébellion est l’avant-poste du système, l’instrument par lequel il étend sa portée. La dissidence devient marchandise, le refus devient consentement. On ne peut pas combattre l’Hypnocratie en s’opposant à sa logique.
Aucun éveil n’est possible. L’alternative n’est pas de chercher une échappatoire, mais d’apprendre à déchiffrer les codes qui régissent l’illusion. Il faut s’éduquer à habiter le seuil, cet espace intermédiaire où la présence peut se maintenir dans l’altération. Car la réalité n’a pas vraiment disparu. Elle est devenue un reflet. L’illusion n’a jamais été aussi réelle, et l’idée de réalité n’a jamais été aussi illusoire. »
avril 202502.04.2025 à 14:47
De l’Antiquité à Nicolas Demorand : la grande histoire vécue de la bipolarité
« Je suis un malade mental », a déclaré le journaliste Nicolas Demorand après avoir révélé sa bipolarité dans un récit autobiographique qui vient de paraître, Intérieur nuit (Les Arènes). Une manière de dédramatiser un trouble psychiatrique méconnu, dont de nombreux penseurs, médecins, artistes et écrivains ont dépeint les symptômes, de l’Antiquité à nos jours. Nous revenons sur leurs écrits et témoignages.
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La plus ancienne description du trouble bipolaire remonte, d’après le neuropsychiatre Marc-Louis Bourgeois dans son traité Les Troubles bipolaires (Éd. Lavoisier, 2014), à Arétée de Cappadoce (Ier-IIe siècle par. J.-C.) : ce médecin de l’Antiquité romaine décrit l’alternance de périodes mélancoliques et de manies. Tantôt, les patients sont « languissants, tristes, taciturnes », tantôt, ce sont des hommes « qui rient, qui chantent, dansent nuit et jour, qui se montrent en public et marchent la tête couronnée de fleurs, comme s'ils revenaient vainqueurs de quelques jeux ». Il faudra pourtant attendre des siècles avant que la bipolarité ne soit plus reléguée au rang de saute d’humeur mais fasse l’objet d’un vrai intérêt médical. En 1686, le médecin genevois Théophile Bonet forge l'expression manico-melancolicus (maniaco-mélancolique). En 1854, l’aliéniste français Jules Baillarger décrit chez certains patients l’alternance de « deux périodes régulières, l'une de dépression et l'autre d’excitation ». Cette forme de « folie » intéresse aussi à la même époque le psychiatre Jean-Pierre Falret. Certains parlent de folie « circulaire ». Synthétisant ces recherches, l’Allemand Emil Kraepelin, considéré comme le fondateur de la psychiatrie scientifique moderne, crée, dans son Traité de psychiatrie (1889), la formule « maniaco-dépressive » pour désigner certains types de folies ou de psychoses. C’est ainsi que sera, jusqu’à récemment, désignée la bipolarité (le terme est adopté par le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l'American Psychiatric Association en 1968). Si Freud s’intéresse assez peu aux maniaco-dépressifs, certains psychanalystes, comme Karl Abraham, trouvent dans leur pratique des outils pour étudier ces troubles.
L’impossibilité de se donner une identité
La psychose maniaco-dépressive suscite un intérêt plus marqué au sein de la psychiatrie phénoménologique. Selon Eugène Minkowski, le maniaque est caractérisé par l’incapacité de faire « du temps du maintenant un présent » : il est emporté dans une fuite en avant. Le dépressif, au contraire, est « dépassé par l'écoulement d'un temps insaisissable et rejeté dans le passé », commente le médecin Maurice Bazot. Bref, aux yeux de Minkowski, la bipolarité est une « déstructuration temporelle-éthique ». Pour Ludwig Binswanger, la manie se caractérise par une « fuite des idées », qu’il présente comme « conscience de la non-clôture, de la possibilité d’ouverture infinie […] dans une espèce de mouvement de pensée qui se manifeste comme un flottement ». La manie est « volatile ». Elle est marquée par « l’orientation vers le monde-d’autrui et le détournement du soi propre », s’accompagnant d’une tendance à « s’exprimer ou à communiquer ». Pour Binswanger, « le trait essentiel de la forme d’être humaine maniaco-dépressive […] tient en ce que l’hybride “maniaque” et le désespoir “mélancolique”, c’est-à-dire l’écroulement sous le caractère de fardeau de la réalité ou de l’existence, d’une certaine manière vont ensemble ». La fuite des idées indique, en le repoussant, le caractère insupportable d’une existence abandonnée à elle-même. On comprend mieux ce qu’écrit Catherine Cusset dans son roman L’Autre qu’on adorait (Gallimard, 2016) : « L’intensité [de la phase maniaque est] d’autant plus élevée que la dépression est plus forte, car la manie, selon certains psychiatres, serait un rempart désespéré contre la souffrance de la dépression. »
“Une vie plus empreinte de honte que celle d’un maniacodépressif est difficilement imaginable”
La plus grande douleur de la bipolarité, pour l’écrivain allemand Thomas Melle, c’est la perte d’identité ou l’impossibilité de s’en donner une. C’est bien, dans une certaine mesure, la même personne qui passe par les tréfonds de la dépression, les exubérances de la manie et les entre-deux de lucidité précaire. Mais quel rapport pourtant entre ces trois états, qui ne se comprennent pas mutuellement ? Comme l’écrit Thomas Melle dans Le Monde dans le dos (trad. fr. Métailié, 2021), « une vie plus empreinte de honte que celle d’un maniacodépressif est difficilement imaginable. Cela tient au fait qu’une telle personne mène trois vies qui s’excluent, s’affrontent et se font honte les unes les autres : la vie du dépressif, la vie du maniaque et la vie de celui qui est temporairement guéri. Ce dernier n’a pas accès à ce qu’ont pensé et fait ses prédécesseurs ou à ce qu’ils n’ont pas fait. Temporairement guéri […], il est comme un errant ravagé et ne peut que s’étonner du champ de bataille laissé derrière lui. Il ne peut rien y changer, même si le maniaque qui a fait rage et le dépressif qui a souffert sont deux versions de son Moi, deux étrangers qu’il ne peut lier à son Moi actuel (mais qui est-il au fond ?) qu’au travers du souvenir, mais pas au travers de l’intériorité. Pourtant c’est indéniable : c’était bien lui. Tous ces actes, catastrophes et bagatelles, tous les excès et les erreurs de jugement, les obsessions et les propos inutiles, les interdictions d’accès et les tentatives de suicide, les scènes honteuses, les crises de rage, l’effondrement, c’était bien lui. Il a été la racaille, puis le cadavre ». Le moi maniaque est « le fauteur de troubles le plus efficace ». Le moi dépressif, lui, est « étendu sur un tas de débris, il n’ose plus bouger. D’ailleurs il ne le peut plus. […] Chaque jour est un vide, l’état végétatif le réduit à lutter contre le suicide, qui d’ailleurs n’est pas si abordable, car même pour se foutre en l’air le dépressif est trop paralysé ». Entre les deux, le pauvre moi lucide est « seul debout, alors qu’autour de lui tout est à terre. Il ne peut plus se faire confiance, il est sur le fil du rasoir, un fil ténu, et espère de toutes ses forces que les médicaments puissent faire effet. »
Pourquoi ça ne correspond pas à son ressenti ?
Tous les bipolaires, bien entendu, ne se ressemblent pas. On distingue, depuis quelques décennies, le type I (celui où les deux états sont extrêmes) du type II (où un état est moins prononcé). Emmanuel Carrère raconte ainsi, dans son livre Yoga (P.O.L, 2020), sa surprise, lorsqu’il est diagnostiqué : « Là où le diagnostic, à première vue, ne colle pas, c’est pour ce qui concerne la phase dite “maniaque” […]. L’état maniaque, ce sont les gens qui se mettent tout nus dans la rue […] ou expliquent fiévreusement à qui veut les entendre qu’il faut manger des goyaves, beaucoup de goyaves, pour sauver l’humanité d’une Troisième Guerre mondiale. […] Dépressif, ça oui […], j’ai traversé […] deux phases de vraie dépression, de dépression sévère, celle qui fait que pendant plusieurs mois on ne se lève presque plus, ne parvient plus à accomplir les tâches élémentaires de la vie et surtout ne peut plus imaginer qu’autre chose adviendra. […] Mais ce que j’ignore encore, c’est que, dans la définition du trouble bipolaire, le pôle opposé à l’engloutissement dépressif n’est pas forcément l’état d’euphorie et de désinhibition. […] On est bipolaire de type 2 : agité […], séducteur, séduisant, très sexuel, en apparence au plus vivant de soi-même mais enclin à prendre les décisions qu’on regrettera le plus. »
“C’était comme si le délire me laissait quelques secondes de répit, de conscience, puis reprenait aussitôt”
La bipolarité de Gérard Garouste au contraire est caractérisée par de très intenses phases maniaques (à côté de moments profonds de dépression). Dans son livre L’Intranquille (avec Judith Perpignan, 2009), le peintre raconte un épisode particulièrement sévère qui le conduit du poste de police à l’hôpital psychiatrique : « C’était l’été, nous étions en vacances […] Un matin, je me suis enfui […] Je suis parti sans rien, j’ai fait du stop, donné mon alliance au conducteur et pris le train à Brive-la-Gaillarde. » Le voilà, frénétique, qui débarque à Paris. « J’ai proposé mon aide à une vieille dame très chargée sur le quai. Et j’ai vu les gens du train lui faire signe de ne pas accepter. Leurs gestes m’étonnaient. » Il finit par se décider à prendre une chambre au Ritz. « Dans le hall, j’ai demandé une suite, le majordome m’a toisé du regard et fait comprendre que l’hôtel était complet. J’ai sorti trois billets de 500 en disant : Vous allez bien me trouver ça, et j’ai finalement été conduit vers une petite suite avec chambre et bureau. » Problème : « Je n’aimais pas la décoration. J’ai arraché les tentures et les rideaux. » Voilà le peintre qui repart vers Alésia pour parler à un curé. « L’église était fermée. Alors j’ai enlevé ma chemise, j’ai retroussé mon pantalon, j’étais pieds nus et prêt à me battre. Je suis rentré dans un café tout près et […] j’ai cassé tout le coin tabac. Clients et garçons de café se sont alors jetés sur moi, ils ont fini par me bloquer au sol. Une femme a dit : Ne lui faites pas de mal. Ils ont appelé la police. Elle a l’expérience des fous. J’ai commencé à me calmer. J’étais couvert de bouts de verre et j’avais blessé deux garçons de café. » La police arrive, et finit par l’emmener à Sainte Anne. « Un psychiatre s’est présenté à moi, j’ai craqué, j’ai pleuré, j’ai dit que j’espérais n’avoir tué personne. C’était comme si le délire me laissait quelques secondes de répit, de conscience, puis reprenait aussitôt. »
Une maladie et une énigme
Bref, la bipolarité prend bien des formes plus ou moins évidentes à reconnaître. Pour Catherine Cusset, c’est « l’alternance de hauts très très hauts et de bas très très bas et qui durent des semaines ou des mois. La dépression jusqu’à l’hébétement sur de longues périodes, l’impossibilité de sortir de son lit, de bouger ses membres ou de prendre la moindre décision, le refuge dans l’alcool et la drogue pour arriver à survivre ; l’exubérance, l’enthousiasme, l’insomnie, la parole intarissable, la suractivité sexuelle et le goût de la promiscuité, les dépenses extravagantes et l’incapacité à gérer l’argent, les idées grandioses qui caractérisent la phase portant le nom clinique d’“hypomanie” ou de “manie”. »
C’est par la médiation de la fiction, à travers un personnage, Clotilde, que l’écrivaine Chloé Delaume évoque son trouble : « La dépression était aiguë, la manie brève. Les phases d’hypomanie lui donnaient l’impression que tout était possible, les phases dépressives, que rien n’existait, surtout pas elle. Certains matins, elle avait l’impression d’être lentement dépecée dès qu’elle ouvrait les yeux. Les bipolaires traversent leurs états émotionnels avec une intensité démesurée, les maîtriser leur est difficile. Clotilde n’était qu’extrêmes, elle brûlait de fureur ou devenait une flaque parfaitement apathique. […] Elle vivait ses amours avec férocité, dévorée par la peur de l’abandon, prête à tout consumer sur le bûcher de l’absolu. Elle se serait fait du mal et en aurait sûrement fait encore davantage, sans le soutien de la prêtresse et la magie de ses ordonnances. »
“Pour les bipolaires, on ne sait pas encore ce qui manque dans le cerveau : on sait seulement qu’il manque quelque chose, et l’on sait ce qui permet de le compenser”
Si la bipolarité est souvent extrêmement handicapante, certains médicaments permettent d’en atténuer les symptômes. « Accepter que le cerveau ne s’en sorte pas tout seul, bien sûr que c’est vexant, écrit Chloé Delaume. Mais Clotilde préfère une ingérence chimique plutôt que d’avoir tout le temps envie de mourir. Elle n’a jamais compris la vanité de ceux pour qui suivre un traitement relève de la faiblesse, qui voient comme une défaite l’apaisement de leurs souffrances. » Même si la prise en charge de la bipolarité s’améliore, la maladie reste encore, à bien des égards, une énigme. Catherine Cusset le raconte : « Tu apprends qu’il s’agit d’une vraie maladie, mentale mais pas psychologique. Ce dont tu souffres depuis des années est un déséquilibre chimique. Le psychiatre compare cette infirmité au diabète. Pour les diabétiques, on sait ce qui manque dans le sang et qu’il faut compenser. Pour les bipolaires, on ne sait pas encore ce qui manque dans le cerveau : on sait seulement qu’il manque quelque chose, et l’on sait ce qui permet de le compenser. »
Les traitements – notamment le lithium – sont parfois regardés d’un mauvais œil. La bipolarité est en effet nimbée d’une certaine aura, dans les milieux artistiques et intellectuels : les affres de la dépression seraient le prix à payer pour des périodes intenses d’exubérance créative. Cette idée est ancienne, on la trouve déjà chez Aristote. Vers 1900, le philosophe Otto Weininger écrit ainsi : « Il résulte de leur périodicité que, chez les hommes de génie, les années stériles précèdent les années productives, celles-ci étant à leur tour suivies par d’autres périodes improductives marquées par l’autodépréciation psychologique et le sentiment qu’ils valent moins que les autres hommes […]. Chaque grand homme connaît de telles périodes, de plus ou moins longue durée. » On ne compte pas sur internet les listes d’écrivains, de scientifiques, de philosophes classés comme bipolaires. La « camisole chimique » détruirait la fécondité de cette vie psychologique en dents de scie. On peut légitimement s’interroger : la manie est-elle vraiment un moment de créativité, ou en donne-t-elle seulement l’illusion ?
En deçà des traitements, la visibilisation du trouble bipolaire est, pour beaucoup d’individus, un soulagement. La bipolarité n’est plus réduite à un trait de caractère idiosyncrasique. C’est une pathologie établie. Le partage des témoignages soulage le sentiment de solitude. « On lit ce qu’on peut lire sur la question, on relit toute sa vie sous cet angle, et on s’aperçoit que ça colle », raconte Emmanuel Carrère. Catherine Cusset ajoute : « Tu vas à la Fnac des Halles acheter des livres sur cette maladie dont tu portes désormais l’étiquette. Page après page tu hausses les sourcils, stupéfait. Tu lis une description de tes symptômes. […] Chaque phrase s’applique à ton cas. Tu découvres que tu n’es pas un être singulier, mais un cas. Et même un cas d’école. »
avril 202502.04.2025 à 10:30
“Le Vacataire” : questions à Thomas Porcher, auteur d’un essai sur la précarité à l’université sorti aujourd’hui en librairie
L’économiste Thomas Porcher a été vacataire dans plusieurs universités de 2006 à 2011. Un statut précaire, celui d’enseignant rémunéré à l’heure, qui touche son salaire parfois avec des mois de retard, qui n’a droit ni à des congés ni aux allocations chômage. Comment nous en sommes-nous arrivés à tolérer de telles situations ?
À l’occasion de la sortie de son livre Le Vacataire. Expérience vécue de la précarité à l’université (Stock/Philosophie magazine Éditeur), disponible dès aujourd’hui en librairie, Thomas Porcher a accepté de répondre à nos questions.
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Quelle a été votre expérience en tant que vacataire au sein de l’enseignement supérieur ? Qu’est-ce qui vous a frappé ?
Thomas Porcher : J’ai été vacataire pendant cinq ans après mon doctorat, entre 2006 et 2011. Je donnais une quarantaine d’heures de cours par semaine dans plusieurs universités, je signais une vingtaine de contrats précaires par an et j’étais payé tous les six mois. Personne ne s’attend à être dans une situation précaire après huit années d’études. Surtout que cette situation ne constitue pas un tremplin vers un poste, bien au contraire. Dans le livre, je parle de « trappe à vacation », dans le sens où le vacataire doit donner énormément de cours pour s’assurer un revenu convenable, alors même qu’il devrait consacrer son temps à la recherche académique afin d’augmenter ses chances d’obtenir un poste. Par ailleurs, cette situation précaire a des conséquences psychologiques comme le manque d’estime de soi et le stress notamment de ne pas être renouvelé d’une année sur l’autre ou d’avoir des retards de paiement.
Pourquoi en parler maintenant ?
En 2023, il y a eu une grève des notes de la part des vacataires dans plusieurs universités, c’était inédit. Durant ma période de vacatariat, j’avais décrit sur les pages d’un cahier mes journées de travail et mon ressenti dans certaines situations. Pendant cette grève de 2023, donc plus de dix ans après, je les ai relues. Il y avait pour moi dans ces écrits quelque chose que je ne trouvais pas dans l’analyse économique : la confrontation directe avec le vécu. Il existe de nombreux travaux de recherche qui analysent et chiffrent la précarité, et j’ai pensé que ce pourrait être intéressant de les articuler avec le réel et mon ressenti de l’époque. Le but du livre est de vivre le quotidien d’un vacataire, de décrire l’impact de la précarité au travail sur les autres pans de la vie. Mon expérience n’en est qu’une parmi d’autres, et j’espère, avec ce livre, pouvoir ajouter ma pierre à l’édifice des nombreux témoignages sur l’ubérisation des facs.
“Une société qui traite aussi mal ses professeurs est une société malade”
Qu’est-ce que cette situation au sein de l’université française dit de la précarité dans notre société ?
À mon sens, une société qui traite aussi mal ses professeurs est une société malade. Aujourd’hui, deux tiers des enseignants de l’Université sont des vacataires, et, sans eux, l’université n’arriverait pas à fonctionner. La précarité touche autant le secteur public que le privé, il faut en avoir conscience. Le plus aberrant dans cette situation, c’est que les universités ont des besoins et que les vacataires aiment leur métier et ont été formés pour cela. Dans un système qui fonctionnerait normalement, toute personne donnant une quarantaine d’heures de cours par semaine depuis plusieurs années devrait avoir droit à un statut. Tout autre situation est inacceptable.
La réponse à apporter à cette précarité au sein de l’université française est-elle politique ?
Elle est uniquement politique à mon sens. Quand, d’un côté, les politiques veulent que 80 % d’une génération aient le bac, que 60 % obtiennent une licence et qu’ils ne créent pas les postes nécessaires en face, ils créent indirectement une armée de travailleurs précaires qui vont combler les trous. Il faut que tout le monde en ait conscience, statutaire ou non, devenir vacataire n’est pas le fruit de bons ou mauvais choix individuels dans la conduite de ses études, ni même celui d’une juste sélection, il est avant tout la conséquence de choix politiques. Plus de 160 000 personnes en France sont aujourd’hui vacataires et sont directement impactées par la précarité. Le corps précaire à l’université est avant tout une création du politique.
➤ L’essai Le Vacataire. Expérience vécue de la précarité à l’université de Thomas Porcher (paru dans la collection « Immersions », chez Stock/Philosophie Magazine Éditeur) est disponible dès aujourd’hui en librairie et sur le site des éditions Stock.
➤ L’auteur présentera son ouvrage le 8 avril à la librairie Ici Grands Boulevards à Paris.
01.04.2025 à 18:00
Christine Angot passe une nuit au musée : “demande” ou “commande” ?
« On croit ouvrir un livre divertissant sur un musée, on en ressort foudroyé par une question. Qu’est-ce qu’une demande ? se demande Christine Angot dans La Nuit sur commande. Deux heures de lecture, deux semaines à cogiter... Et si derrière chaque demande, même la plus innocente, se cachait une commande ?
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Pour écrire ce livre, Christine Angot a répondu à une demande. Celle d’une maison d’édition, Stock, qui lui a proposé, comme elle l’avait fait avec d’autres écrivains avant, de déambuler la nuit dans un musée de son choix et d’en relater l’expérience atypique. Seulement, l’autrice d’Une semaine de vacances et du Voyage dans l’Est, bien qu’ayant répondu favorablement à la demande, finit par se dérober. De la Bourse de commerce, la très chic fondation-rotonde qui abrite la collection d’art contemporain de l’homme d’affaires et mécène François-Henri Pinault, il est à peine question. Christine Angot préfère parler de ses fréquentations dans le milieu de l’art, soutenues quoique malaisantes, de sa fille Léonore qui l’accompagne, de Montpellier, d’écriture, du Bernin, de viol.
Les nuits d’Angot, apprend-on, sont trouées d’insomnies. Il y a, bien sûr, la difficulté à fermer l’œil après avoir vécu ce qu’elle a vécu : l’inceste. Mais son traumatisme ne la hante pas que de manière rétrospective. Il ressurgit à chaque demande formulée “dès la fin d’après-midi”, qui exigerait “une réaction rapide”. La romancière voit dans toute demande un peu pesante, y compris celles qui iraient dans son intérêt – comme le fait d’écrire un livre – “un ordre” auquel répondre sur-le-champ. “Comme à l’époque des demandes de mon père urgentes et sans appel”, précise-t-elle. Plongée dans une “panique d’animal chassé”, l’écrivaine tente de faire diversion en reportant la réponse. Parfois, la pression ressentie est trop forte et elle s’exécute à contrecœur, au prix d’une nouvelle nuit sans sommeil.
“Je savais qu’il n’y avait pas d’autre solution que de se débarrasser de la demande”, écrit Angot à propos des actes sexuels que son père lui demandait d’effectuer, et qu’elle effectuait. Parce qu’il était une figure d’autorité, source de reconnaissance, de savoir et de prestige, parce qu’elle était seule, pétrie de honte, cet homme obtenait ce qu’il voulait par la simple intercession d’une demande. Pas de violence physique, pas de menace de mort, pas de chantage financier. Angot ne mobilise pas le mot de “consentement”, puisqu’elle ne consentait à rien, elle voulait juste que ça cesse. Ce qui l’intéresse plutôt dans La Nuit sur commande, c’est la tension entre ces mots : “La demande, la commande, l’autorité, la contrainte.”
Toute demande est-elle une commande ? Spontanément, j’aurais dit l’inverse. Le fait de demander une chose à quelqu’un laisse la porte ouverte à une alternative, un oui ou un non. Quand on me demande : “Peux-tu me passer le sel ?”, rien ne m’oblige à le faire. Pourtant, je constate qu’il m’arrive généralement de le passer. En réfléchissant au sujet, c’est-à-dire en radicalisant le trouble qu’il suscitait en moi, je me suis demandé si, au fond, les demandes n’étaient pas toutes juste là pour faire semblant de ne pas être des ordres. Un paravent de la contrainte. D’un coup, tout l’arsenal de la communication non violente, censé respecter quatre principes raisonnables aboutissant à une demande (“observation, sentiment, besoin, demande”), m’apparaissait comme une immense opération d’enfumage, l’exercice d’une violence déguisée.
La confusion entre demande et commande n’est pas forcément problématique. Passer le sel à quelqu’un, même quand on n’en a pas envie, ne risque pas nous empêcher de dormir trente ans plus tard. S’adonner à un acte sexuel déplacé, si. Or répondre à une demande sexuelle peut aussi s’avérer excitant : “Est-ce que je peux te demander de... ?” Parfois, exprimer cette demande s’avère plus intéressant que le fait d’en recevoir la concrétisation charnelle. Encore faut-il que le cadre le permette. Alors, à quelles conditions une demande ne mue-t-elle pas en commande ? Toute la réflexion sur les violences sexuelles se résume peut-être à ce problème. Je n’ai évidemment pas la réponse. Toutefois, pour empêcher l’inconfort, sans doute faut-il d’abord examiner si l’autre est demandeur d’une demande extérieure. Si tel n’est pas le cas, alors la demande qui s’ensuit est, ni plus ni moins, un ordre. »
avril 202501.04.2025 à 17:00
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