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04.06.2026 à 14:49

Les esprits furieux : cartographie de l’extrême-droite étasunienne

Sébastien Broca

Conservateurs, réactionnaires, néo-fascistes… Le second mandat de D. Trump a attiré l’attention sur des idéologues étasuniens aussi tapageurs qu’extrémistes. Mais pour la politiste Laura K. Field, ces têtes d’affiche masquent plusieurs courants intellectuels distincts agissant en symbiose au service du projet MAGA. Analyse de son livre “Furious Minds”.

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Texte intégral (10821 mots)
Temps de lecture : 21 minutes

À propos du livre de Laura K. Field, Furious Minds : The Making of the MAGA New Right, Princeton University Press, 2025.

Paru aux États-Unis en novembre 2025, Furious Minds : The Making of the MAGA New Right est consacré à la « Nouvelle Droite ». Selon l’autrice, Laura K. Field, il faut entendre par là le « groupe dynamique d’intellectuels et de militants qui ont constitué le cerveau et le bras armé de la nouvelle politique populiste du Parti républicain » (p. 2). L’objectif de l’ouvrage est de cartographier et de comprendre les courants idéologiques qui irriguent le trumpisme, ainsi que la manière dont ils ont gagné en influence entre 2016 et 2025.

C’est donc un livre qui porte sur des intellectuels et non sur des hommes politiques, sur les théories sous-jacentes aux deux administrations Trump plus que sur les mesures mises en œuvre. La conviction de L. Field est que ces idées méritent qu’on s’y attarde. Elle en offre une analyse généreuse, au sens d’un effort sincère et approfondi pour les comprendre, par-delà la répulsion politique qu’elles suscitent, y compris chez elle. Elle donne toujours une chance aux pensées étudiées et leur reconnaît même parfois certains mérites. Ce positionnement intellectuel, dont la rigueur analytique n’exclut pas l’engagement critique, tient en partie au parcours de l’autrice, qui a un temps fréquenté certains cercles conservateurs nord-américains. Parmi les nombreuses publications récentes sur les idéologies d’extrême-droite, l’ouvrage possède de ce fait une vraie singularité. Il représente une contribution intellectuelle de premier ordre, qui offre l’analyse la plus complète à ce jour des courants idéologiques de la Nouvelle Droite états-unienne. Furious Minds mérite donc d’être lu et discuté, y compris dans des milieux écologistes bien éloignés de ceux décrits dans l’ouvrage. Tout projet se réclamant de l’écologie politique ne peut, me semble-t-il, ignorer les dynamiques intellectuelles à l’œuvre chez ses adversaires politiques.

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Différences et répétitions

Laura K. Field déploie une approche qui relève pour l’essentiel de la théorie politique, du fait de sa formation dans cette discipline. Elle s’attarde sur les idées, leur histoire et la cohérence ou l’incohérence des argumentations qu’elles soutiennent. Néanmoins, son propos possède aussi – ce qui est plus rare – une certaine qualité sociologique, intimement liée à sa trajectoire personnelle. L’autrice a suivi sa formation universitaire dans les cercles néo-straussiens à l’Université de l’Alberta au Canada puis, en doctorat, à l’Université du Texas à Austin. L’ouvrage débute ainsi par le récit d’une anecdote survenue en 2010. Alors qu’elle est doctorante, Laura K. Field se trouve confrontée au sexisme, au racisme et à la vulgarité réactionnaire de certains conservateurs, lorsqu’au dîner d’une école d’été à laquelle elle participe, son voisin de table lui indique sans détour avoir envie de « baiser » Michelle Obama. Elle fait de cette scène le point de départ de son ouvrage, en même temps qu’un moment de rupture biographique : le début de son éloignement du monde intellectuel qui a enfanté la Nouvelle Droite.

Sa familiarité avec ce milieu contribue à donner à l’ouvrage une épaisseur et une vérité qui font défaut à nombre d’approches critiques des pensées d’extrême-droite. Bien qu’il soit dans Furious Minds essentiellement question d’idées et de théories, celles-ci sont sans cesse rattachées aux lieux où elles s’élaborent (des universités comme Harvard ou Notre Dame, des think tanks comme le Claremont Institute ou la Heritage Foundation) et aux espaces où elles se diffusent, comme la National Conservatism Conference. Elles sont aussi éclairées par la reconstitution des trajectoires sociales de leurs auteurs et par l’observation, parfois un brin caustique, de l’ethos de ces intellectuels, souvent caractérisés par leur élitisme, leur misogynie et leur déconnexion vis-à-vis des conditions d’existence réelles d’une majorité de leurs compatriotes.

L’ouvrage dépasse en outre le présentisme, qui affecte bon nombre d’analyses du trumpisme, en replaçant celui-ci dans l’histoire du conservatisme et du Parti républicain. L. Field souligne ainsi que tout n’est pas original, loin de là, dans le positionnement intellectuel de la Nouvelle Droite et dans les dynamiques qui ont contribué à son essor. Elle rappelle que le racisme, l’antisémitisme et le refus du pluralisme ont une longue histoire au sein de la société américaine. Elle souligne aussi que depuis la première moitié du XXe siècle, le conservatisme états-unien repose sur une association entre traditionalisme, isolationnisme en matière de politique extérieure et méfiance envers l’État fédéral au nom du « small government ». Ces principes n’ont toutefois cessé d’être mis à l’épreuve et tempérés par l’exercice du pouvoir, ce qui explique l’émergence cyclique de mouvements radicaux reprochant à l’establishment républicain ses compromissions. Des figures comme Barry Goldwater dans les années 1960, Newt Gingrich dans les années 1990, de même que des mouvements grassroots comme le Tea Party à la fin des années 2010, incarnent cette récurrence des contestations internes. Celles-ci ont chaque fois pour effet de déplacer le Parti républicain vers la droite, voire l’extrême-droite.

La Nouvelle Droite a réussi à ce que la majorité du Parti républicain rompe, du moins en paroles, avec le néolibéralisme qui dominait depuis les années Reagan.

L’ascension de la Nouvelle Droite depuis dix ans relève d’une telle dynamique, au sens où elle s’appuie en partie sur des motifs récurrents de mécontentement parmi les fractions les plus réactionnaires du Parti républicain : le refus du multiculturalisme, le rejet des élites de la côte Est et de l’administration fédérale. Elle est néanmoins singulière, notamment en raison de la place qu’y tiennent les modes de diffusion numériques et le masculinisme. Comme le rappelle L. Field, la Nouvelle Droite a en outre réussi, davantage que tous les mouvements précédents de contestation interne, à ce que la majorité du Parti républicain rompe, du moins en paroles, avec le néolibéralisme qui dominait depuis les années Reagan. L. Field montre ainsi que les politiques, parfois d’apparence erratique, mises en œuvre par l’administration de Donald Trump ont quelques soubassements intellectuels. Lorsque le secrétaire au commerce Howard Lutnick déclare, à Davos en janvier 2026, que « la mondialisation n’a pas servi l’Occident et les États-Unis d’Amérique »1, cela résonne comme un écho de la critique de la globalisation libre-échangiste menée depuis plusieurs années par plusieurs théoriciens de la Nouvelle Droite.

L’assaut du Capitole américain en 2021. Wikimedia.

La diversité de la Nouvelle Droite

Laura K. Field divise la Nouvelle Droite en trois groupes : les « Claremonters », les post-libéraux et les nationaux-conservateurs. Les premiers, liés au Claremont Institute en Californie, idéalisent l’Amérique des fondateurs. Les deuxièmes défendent une conception anti-moderne et d’inspiration catholique du « bien commun ». Les troisièmes exaltent le mythe d’une nation américaine homogène. L’autrice distingue aussi un quatrième ensemble, dont le statut est un peu différent des autres et les contours plus nébuleux : la droite dure (« Hard Right »). Cette mouvance néo-fasciste, composée d’agitateurs d’extrême-droite souvent actifs en ligne et qui déploient une rhétorique violente, misogyne et raciste, est susceptible de nourrir et de radicaliser les trois groupes mentionnés précédemment.

Les « Claremonters »

L’histoire des « Claremonters » est indissociable de l’influence durable exercée par la pensée de Léo Strauss dans les milieux intellectuels conservateurs aux États-Unis. Une figure centrale de cette histoire est celle d’un élève de Strauss, Harry V. Jaffa qui, après avoir écrit des discours pour B. Goldwater dans les années 1960, inspira la création en 1979, par quatre de ses étudiants, d’un think tank conservateur : le Claremont Institute. Situé dans le comté de Los Angeles, ce dernier s’est imposé au fil du temps comme le point de ralliement des « straussiens de la côte Ouest », dont la singularité est d’envisager les États-Unis comme fondés sur des bases pré-modernes, essentiellement la Bible et la philosophie grecque antique. L’idéalisation de la création des États-Unis (« the American founding ») s’accompagne chez eux d’une dénonciation du relativisme et d’une déploration du « déclin moral » engendré par la modernité – un déclin dont les symptômes seraient aussi bien la pornographie que l’homosexualité ou la consommation de drogues. Il en découle un projet profondément réactionnaire : celui de retrouver la pureté morale des origines, en remettant en cause les conquêtes du New Deal et du mouvement des droits civiques.

Ces quelques éléments, rappelés dans le chapitre 2, permettent de comprendre l’engagement passionné et souvent violent des « Claremonters » dans les guerres culturelles des dix années écoulées. Après l’élection de D. Trump en 2016, le Claremont Institute a pris un virage explicitement politique. Il a « déclaré la guerre au multiculturalisme » et à « l’État administratif » (p. 51), des objectifs qu’il a poursuivis en plaçant les siens à des postes importants à Washington. Michael Anton en est un exemple emblématique. Recruté par Steven Bannon en 2017 sur les conseils de Peter Thiel en tant que directeur de la communication stratégique du United States National Security Council, il s’était fait connaître un an plus tôt, alors qu’il travaillait encore pour la société de gestion d’actifs BlackRock, grâce à un essai (« The Flight 93 Election »), où il comparait l’élection de D. Trump à la révolte des passagers d’un avion qui aurait été détourné par des terroristes…

Le projet des « Claremonters » est profondément réactionnaire : retrouver la pureté morale des origines, en remettant en cause les conquêtes du New Deal et du mouvement des droits civiques.

L. Field accorde une grande importance à ce texte, qu’elle présente comme la première véritable légitimation intellectuelle du trumpisme. Elle décrit M. Anton comme un « dandy », lecteur de Machiavel, féru de culture classique et grand admirateur de Harry V. Jaffa. Elle montre surtout qu’il est un pamphlétaire anti-féministe et anti-immigration, ayant fait siennes les théories conspirationnistes du « Grand Remplacement » (p. 69). Si son expérience au sein de la première administration Trump fut de courte durée (à peine plus d’un an), il a été nommé directeur de la planification politique dans la nouvelle équipe du président Républicain et a notamment participé à l’élaboration de la stratégie de sécurité nationale publiée en décembre 2025. Au-delà de M. Anton ce sont, comme le souligne L. Field, plus de trente anciens lauréats des bourses délivrés par le Claremont Institute, qui ont intégré la seconde administration Trump au début de l’année 2025.

Lire aussi | La montée du fascisme de la fin des temps・Naomi Klein et Astra Taylor (2025)

Les post-libéraux

Les post-libéraux représentent une deuxième branche, influencée par les courants catholiques traditionalistes et désireuse de donner à l’État un rôle central pour préserver la moralité de la société. Ce courant compte en son sein ceux qui sont probablement les penseurs les plus sophistiqués de la Nouvelle Droite américaine, notamment les universitaires Patrick Deneen et Adrian Vermeule.

Le premier a fait paraître en 2018 un ouvrage qui a eu un retentissement important aux États-Unis : Why Liberalism Failed2. Il y explique que le libéralisme économique et politique a échoué, parce qu’il est fondé sur des prémisses erronées : l’individualisme et la domination de la nature. Sur ce second point, P. Deneen reprend une critique de la modernité capitaliste, que l’on retrouve aussi chez certains penseurs de gauche (Castoriadis par exemple) : l’idée selon laquelle le monde contemporain et ses désastres écologiques résulteraient du projet déraisonnable, déjà annoncé par Bacon et Descartes, de maîtriser la nature grâce à la science et la technique. P. Deneen écrit ainsi : « Notre monde saturé de carbone est la gueule de bois d’une fête de 150 ans au cours de laquelle, jusqu’à la toute fin, nous avons cru avoir réalisé le rêve de nous libérer des contraintes de la nature. Nous entretenons toujours cette vision incohérente selon laquelle la science pourrait nous affranchir des limites, tout en résolvant les problèmes qui découlent de ce projet lui-même »3.

Influencés par les courants catholiques traditionalistes, les post-libéraux sont désireux de donner à l’État un rôle central pour préserver la moralité de la société.

Pertinente – bien que guère originale – cette critique débouche chez P. Deneen sur des réponses ancrées dans un mélange de républicanisme et de catholicisme traditionaliste. Le philosophe exalte ainsi l’auto-gouvernement de communautés locales, solidement arrimées à des lieux, des croyances et des traditions. Dans cette vision, « le local est considéré comme lié à – voire comme l’expression de – l’universel, l’éternel, le divin et le sublime »4. P. Deneen défend également – notamment dans son ouvrage suivant, Regime Change : Toward a Postliberal Future (2023) – un populisme économique dirigé contre ce qu’il nomme la « laptop class », soit une élite cosmopolite de travailleurs cognitifs manipulant des abstractions et détachés de tout véritable ancrage dans le monde matériel5. Sur le plan socio-économique, il se dit ainsi attaché aux intérêts des Américains (blancs) des classes populaires, durement affectés par une désindustrialisation dont il tient les élites néolibérales pour responsables.

Le juriste constitutionnaliste de Harvard Adrian Vermeule représente la deuxième grande figure du post-libéralisme. Depuis sa conversion au catholicisme en 2016, il se revendique d’un courant minoritaire, l’intégralisme, qui « rejette la séparation entre l’Église et l’État prônée par le libéralisme et soutient que l’État devrait être soumis aux normes catholiques ou placé sous l’autorité spirituelle de l’Église » (p. 93)6 Depuis sa position d’universitaire reconnu, A. Vermeule est plus radical encore que P. Deneen dans son rejet du libéralisme politique. Pour en finir avec la protection des droits individuels et le parlementarisme, il propose un « constitutionnalisme du bien commun », une approche dont la description passablement abstraite tend à voiler la violence intrinsèque. Dans une veine inspirée notamment par la pensée de Carl Schmitt, A. Vermeule souhaite que le pouvoir exécutif et administratif soit affranchi des garde-fous prévus par le libéralisme politique, voire par la Constitution américaine elle-même. La mission de l’État devrait selon lui être de défendre le « bien commun », défini de manière assez vague comme « l’épanouissement d’une communauté politique bien ordonnée » (cité p. 237) ; une communauté où la religion occuperait une place centrale et où la liberté deviendrait une « valeur secondaire » (p. 239)7. A. Vermeule incarne ainsi l’intolérance du post-libéralisme, décidé à faire triompher « sa propre conception monolithique et hiérarchique de ce qui est vrai et important » (p. 244). Comme le souligne L. Field, ce projet a connu un certain succès : A. Vermeule « est devenu une sorte de figure culte au sein des hautes sphères de la Nouvelle Droite catholique — avec les portraits dans les magazines, les conférences et les tables rondes qui accompagnent une telle renommée » (p. 240).

Les Nationaux-Conservateurs

Le troisième groupe identifié par L. Field s’est constitué autour de la National Conservatism Conference (NatCon), organisée par la Fondation Edmund Burke et le Conservative Partnership Institute. Elle réunit chaque année depuis 2019 des figures importantes de droite et d’extrême-droite, devant un public presque exclusivement blanc et masculin. La première édition, à Washington, fut ouverte par une intervention de l’entrepreneur Peter Thiel, qui avait participé au financement de l’événement. Au fil des ans, la conférence a accueilli plusieurs hommes politiques importants (Viktor Orbán, Ted Cruz, Marco Rubio, J. D. Vance), ainsi que de nombreux intellectuels de la Nouvelle Droite, comme Michael Anton et Patrick Deneen.

La personnalité centrale de ce troisième courant est Yoram Hazony, qui dirige la NatCon depuis ses débuts. Cet intellectuel israélo-américain prône un nationalisme rigide, qui exalte l’homogénéité culturelle, linguistique et religieuse. Il défend la souveraineté des État-nations et dénigre toutes les entités politiques supra-nationales : l’Union européenne par exemple. Au fil des ans, Y. Hazony et la NatCon ont influencé des institutions conservatrices plus traditionnelles, comme la Heritage Foundation. Cette dernière, créée en 1973 et qui joua un rôle important sous la présidence de Ronald Reagan, est à l’origine du fameux « Projet 2025 », en général considéré comme la feuille de route du second mandat de D. Trump. Selon L. Field, la NatCon a eu un rôle prépondérant dans la cristallisation de ce programme, dans la montée du nationalisme chrétien et la légitimation des politiques anti-immigration.

Library of Congress, Unsplash.

La droite dure

Le quatrième courant identifié par L. Field, la droite dure (« Hard Right »), constitue une nébuleuse plus qu’un mouvement structuré. Il regroupe essentiellement des agitateurs d’extrême-droite, dont la réputation s’est construite sur le Web, bien loin des normes du débat académique. Parmi ces influenceurs néo-fascistes, deux des plus célèbres sont Curtis Yarvin (qui a longtemps écrit sous le pseudonyme Mencius Moldbug) et Costin Alamariu, plus connu en tant que Bronze Age Pervert.

Curtis Yarvin est un informaticien et blogueur. Ses idées provocatrices circulent dans certains cercles néo-réactionnaires liés à la Silicon Valley depuis la fin des années 2000. Une importance nouvelle, et sans aucun doute excessive8, lui est aujourd’hui accordée par de nombreux médias et par certains universitaires. C. Yarvin passe ainsi pour une figure intellectuelle essentielle du trumpisme, dont les écrits devraient être étudiés par quiconque voudrait comprendre le contexte politique actuel. L. Field a le mérite de tempérer cet intérêt, en soulignant l’extrémisme des textes en question (« S’agissant du nationalisme blanc et du racisme, Yarvin a un jour déclaré, dans une phrase restée célèbre, qu’il n’y était pas tout à fait allergique” », p. 136), mais aussi leur nullité : « le style de Yarvin est lamentable et ses raisonnements sont pires encore ; on vient pour ses théories du complot provocatrices […], on reste pour ses non-sens et son bricolage pseudo-historique bâclé. Il n’y a sans doute rien de plus déprimant, au sein de la Nouvelle Droite, que l’ascension de Curtis Yarvin » (p. 135).

“Il n’y a sans doute rien de plus déprimant, au sein de la Nouvelle Droite, que l’ascension de Curtis Yarvin. Son style est lamentable et ses raisonnements sont pires encore.”

Laura K. Field

Costin Alamariu, dit Bronze Age Pervert (BAP), détient quant à lui un doctorat en philosophie politique de l’Université de Yale, obtenu en 2015. Sa renommée dans les cercles réactionnaires ne lui vient cependant pas de là, mais de l’ouvrage Bronze Age Mindset (auto-publié sur Amazon peu après qu’il eut renoncé à une carrière académique) et de ses saillies sur Twitter/X et dans des podcasts d’extrême-droite. Le style de BAP combine en effet une expression peu soucieuse de rectitude grammaticale et orthographique, un nietzchéisme grossier et un humour corrosif, mis au service d’une misogynie et d’un racisme décomplexés. Comme le synthétise L. Field, « son but dans la vie semble être d’inciter les jeunes hommes blancs à développer leur force physique et militaire, d’affaiblir ou de détruire tous les autres, en particulier les femmes, et d’être lui-même vénéré comme un dieu pour avoir le courage d’exprimer tout cela ouvertement » (p. 138). De quoi C. Yarvin et BAP sont-ils les symptômes ? Sans doute, si l’on en croit L. Field, de la « normalisation de l’extrémisme violent » (p. 144) et de la séduction que cette violence exerce sur de nombreux jeunes hommes, aux États-Unis comme ailleurs.

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L’influence de la Nouvelle Droite

L’ouvrage de L. Field offre donc une cartographie précise des différents courants intellectuels de la Nouvelle Droite états-unienne. Ceux-ci partagent un rejet viscéral du libéralisme politique, en tant qu’engagement en faveur du pluralisme démocratique et en tant qu’acceptation d’une société multi-culturelle, au sein de laquelle cohabitent différentes conceptions de la vie bonne. Ce point est souligné à de nombreuses reprises par l’autrice, dont la critique de la Nouvelle Droite consiste pour l’essentiel en un plaidoyer pour la pertinence intacte du libéralisme politique. L. Fields souligne néanmoins que l’émergence de la Nouvelle Droite doit aussi être vue comme l’expression « des échecs réels de la politique et de l’économie libérales modernes, de la culture libérale moderne et du monde universitaire néolibéral aux mains des entreprises » (p. 25). Elle demeure néanmoins fidèle à une forme d’engagement philosophique en faveur du libéralisme, en tant que condition d’une société libre, dont chaque membre est susceptible de rechercher les formes singulières d’une vie heureuse, accomplie et dotée de sens. « Certains d’entre vous regretteront leur libéralisme lorsqu’il aura disparu » (p. 319) lance-t-elle ainsi aux intellectuels de la Nouvelle Droite. Là n’est toutefois pas, me semble-t-il, la contribution la plus originale du livre.

Celui-ci vaut avant tout par son analyse serrée des divers courants de la Nouvelle Droite, qui se révèlent bien plus hétérogènes que ce que suggère la focalisation médiatique sur une poignée de figures comme Curtis Yarvin. Sur de nombreux sujets, il n’existe en fait aucune cohérence idéologique et programmatique au sein de la Nouvelle Droite. Certains défendent la déconcentration du pouvoir politique et le small government, d’autres prônent le renforcement de l’exécutif fédéral. Certains défendent un populisme économique censé améliorer les conditions de vie des classes populaires, d’autres affichent un libertarianisme économique voué à renforcer les privilèges des oligarchies industrielles et financières. Certains sont ouvertement racistes et masculinistes, d’autres tentent de maintenir un vernis de respectabilité. Certains prônent une accélération technologique débridée dont l’horizon est l’émergence d’une post-humanité, d’autres développent une pensée des limites inspirée par le catholicisme et critiquent pour cette raison le déploiement tous azimuts de l’IA et le pouvoir de la Silicon Valley… Bref, la Nouvelle Droite est loin d’avoir forgé un corpus idéologique unifié, une incohérence qui renvoie aussi à la diversité des acteurs sociaux ayant soutenu D. Trump. À l’issue de la lecture de l’ouvrage, il apparaît que l’unité de ces courants est en fait essentiellement négative, liée à un rejet commun du libéralisme, du progressisme et, surtout, de celles et ceux qui les incarnent symboliquement : les minorités (raciales, sexuelles, de genre, etc.) et les élites opposées au trumpisme9.

L’unité de ces courants est essentiellement négative, liée à un rejet commun du libéralisme, du progressisme et, surtout, de celles et ceux qui les incarnent symboliquement : les minorités et les élites opposées au trumpisme.

Les tensions internes à la Nouvelle Droite se cristallisent en la personne du vice-président J. D. Vance, intellectuellement plus structuré que D. Trump, mais écartelé entre ces divers courants et leurs clientèles électorales respectives. Souvent présenté comme proche des post-libéraux du fait de sa conversion au catholicisme et de sa relation personnelle avec Patrick Deneen et Rod Dreher, il entretient en fait des liens avec toutes les composantes de la Nouvelle Droite. L. Field résume sa position singulière et acrobatique en quelques phrases limpides :

Vance, qui a publié son ouvrage autobiographique “Hillbilly Elegy” en juin 2016, s’est converti au catholicisme en 2019 (l’année où il s’est rallié au trumpisme) et était idéologiquement très proche des penseurs post-libéraux comme Deneen et Vermeule. […] Peter Thiel était son mentor et son financeur, et il s’est ouvertement déclaré partisan de Viktor Orbán. Mais contrairement à Deneen et Vermeule, et plus proche en cela de Thiel, Vance n’a jamais pris ses distances avec les positions les plus radicales et imprudentes de la Nouvelle Droite. Il a assisté aux conférences NatCon. Il a prononcé des discours lors d’événements organisés par le Claremont Institute. Il est apparu dans des podcasts de niche tels que Jack Murphy Live et The American Moment dans lesquels, sur tous les sujets, il a tenu des propos alignés sur les positions de la droite dure […]. (p. 313)

L’une des questions auxquelles l’ouvrage ne répond pas est celle de savoir dans quelle mesure cette incohérence idéologique « importe dans le tumulte de la politique réelle » (p. 16). L. Field ne tranche pas véritablement la question de l’influence des idées étudiées sur les politiques effectivement mises en place. À la lecture de quelques passages du livre – notamment ceux consacrés aux penseurs post-libéraux comme P. Deneen – on est frappé par le contraste entre certaines propositions (la défense des catégories populaires, l’attention aux limites naturelles, le respect des pouvoirs locaux) et la réalité des décisions aujourd’hui prises à Washington. Comme le soulignait récemment la politiste Marlène Laruelle, « certaines des personnalités intellectuelles dont parle Laura [Field] sont […] mal à l’aise face aux politiques de l’administration »10.

Dans leur majorité, ces intellectuels ont néanmoins « le sentiment qu’un moment décisif est à portée de main, et qu’il ne faut pas laisser passer cette fenêtre d’opportunité pour transformer les États-Unis de l’intérieur »11. L. Field montre ainsi très bien comment la Nouvelle Droite a progressivement réussi à ce que certaines de ses obsessions infiltrent les espaces du pouvoir. Elle décrit par exemple précisément comment le Parti républicain et ses institutions satellites, notamment de nombreux think tanks, ont été gagnés par un nationalisme de plus en plus radical et intolérant. Elle souligne à ce titre que l’édition 2022 de la conférence NatCon, tenue à Miami, a représenté un tournant, « un moment décisif de capitulation de l’establishment du Parti républicain traditionnel face à la Nouvelle Droite, voire à la droite dure » (p. 210). Le président de la Heritage Foundation, Kevin Roberts, y tint un véritable discours d’allégeance : « Je ne viens pas pour inviter les nationaux-conservateurs à rejoindre notre mouvement conservateur, mais pour reconnaître qu’en vérité la Heritage Foundation fait déjà partie de votre mouvement » (cité p. 211). L. Field relève en outre, bien que de manière plus rapide, combien les jeunes cadres du trumpisme sont désormais imprégnés des discours ouvertement violents, racistes, antisémites et misogynes d’influenceurs comme Bronze Age Pervert et Nick Fuentes.

Une pancarte QAnon représentant Jésus coiffé d’une casquette « Make America Great Again » au Capitole en 2021. Wikimedia.

Cela suffit-il pour affirmer, comme l’a fait l’autrice dans un entretien récemment accordé au journal Le Monde, que les différents protagonistes de son ouvrage représentent « la coalition d’intellectuels qui a porté [Donald Trump] au pouvoir »12 ? Sans doute pas. Il est exagéré de soutenir que l’influence de certaines figures de la Nouvelle Droite au sein du Parti républicain, des think tanks conservateurs et de la jeunesse de droite suffit à expliquer l’élection de D. Trump en 2024. C’est là négliger un ensemble beaucoup plus vaste de coordonnées économiques, politiques, culturelles et institutionnelles, qui ont construit l’environnement social au sein duquel la Nouvelle Droite a pu prospérer : la désindustrialisation des États-Unis, la rivalité avec la Chine, le poids politique des grandes entreprises, l’influence des plateformes numériques, la médiocrité du système éducatif américain, l’importance de la religion et du protestantisme évangélique, les particularités du système électoral, la faillite du Parti démocrate, le charisme personnel de D. Trump et bien d’autres choses encore. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage Furious Minds fournit une pièce importante du puzzle.

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L’idéalisme comme stratégie politique

Un dernier apport important de Furious Minds tient à la mise en évidence d’une caractéristique transversale aux différents courants de la Nouvelle Droite : l’importance accordée aux idées dans la lutte politique. L. Field nomme cette posture intellectuelle « Ideas First ». Elle en donne la description suivante : « L’approche “Ideas First” est typique du monde intellectuel conservateur et se retrouve dans des slogans fréquents à droite comme “la politique est en aval de la culture” ou “les idées ont des conséquences”, ainsi que dans la prolifération d’institutions de formation idéologique, qui initient les jeunes conservateurs aux discours et aux traditions de droite » (p. 20). À rebours de ce que suggère l’anti-intellectualisme de D. Trump, Furious Minds montre ainsi que les succès de la droite et de l’extrême-droite états-uniennes sont liés à un investissement important et fructueux du champ intellectuel.

Il est possible de pousser l’argument de L. Field un cran plus loin, un peu au-delà de ce qui est explicitement écrit dans l’ouvrage, en soulignant le lien étroit qui unit le positionnement théorique de la Nouvelle Droite et son positionnement politique. Sur le premier point, les intellectuels étudiés dans l’ouvrage partagent une forme d’idéalisme philosophique, au sens de la conviction selon laquelle ce sont les idées qui mènent le monde et expliquent la plupart des transformations sociales. Cette approche se prolonge au plan stratégique dans ce qu’on peut nommer un « gramscisme de droite », soit le parti-pris en vertu duquel la lutte politique doit d’abord être conduite sur le terrain des idées et des valeurs, afin de transformer les représentations sociales dominantes dans un sens réactionnaire13. Sur ces bases, la Nouvelle Droite a souvent réussi à déplacer le débat public loin des enjeux économiques (inégalités, concentration du capital) et écologiques (réduction des flux de matières et d’énergie), afin de réorganiser la conflictualité politique autour de la « guerre culturelle ».

À rebours de ce que suggère l’anti-intellectualisme de D. Trump, “Furious Minds” montre que les succès de la droite et de l’extrême-droite états-uniennes sont liés à un investissement important du champ intellectuel.

Du point de vue des partisans de D. Trump, cette stratégie a apporté de nombreux bénéfices. L’approche « Ideas First » a tout d’abord produit un effet d’occultation, en reléguant au second plan tout ce qui dans le passé ou la réalité contemporaine vient contredire leurs récits : depuis l’histoire des inégalités raciales aux États-Unis jusqu’au réchauffement climatique, en passant par les violences sexistes et sexuelles. Si le peu d’égards de D. Trump pour la vérité est devenu proverbial, Furious Minds montre que de nombreux intellectuels de droite et d’extrême-droite font preuve d’un semblable désintérêt pour l’exactitude factuelle. Pour ces penseurs, « les abstractions intellectuelles occultent trop souvent les vérités simples du monde réel — par exemple, le fait de savoir qui a remporté quelle élection, qui a envahi quel pays et quand, ou encore quel groupe social est victime d’abus et d’oppression » (p. 21).

L’approche « Ideas First » a également permis à la Nouvelle Droite de présenter de manière fallacieuse ses ennemis politiques. C’est comme cela qu’il faut comprendre la créativité terminologique dont font preuve les essayistes d’extrême-droite pour désigner leurs cibles intellectuelles : le « wokisme », la « théorie du genre », la « critical race theory », la « Cathédrale »14, la « Longhouse »15, etc. Il en résulte un cadrage du débat public au mieux schématique, au pire totalement délirant, qui a vraisemblablement bénéficié aux mouvements réactionnaires en nourrissant nombre de controverses spécieuses, par ailleurs complaisamment relayées par les médias favorables à D. Trump. L’espace public idéal fantasmé par le libéralisme (auquel Internet était censé donner corps) s’est de ce fait souvent transformé en son double hideux : en lieu et place d’une confrontation raisonnée des opinions s’est affirmée une bataille culturelle, où tous les coups sont permis et où la réalité des pratiques sociales et des phénomènes naturels disparaît derrière des abstractions mensongères.

L. Field ne dit pas vraiment comment sortir de cette situation. Si elle n’hésite pas à caractériser certaines des pensées étudiées dans son ouvrage comme « fascistes » ou « néo-fascistes », elle se réfère peu à ce précédent historique pour éclairer le contexte actuel. Elle n’évoque pas non plus les diverses luttes sociales et écologistes qui représentent autant de résistances en acte à la Nouvelle Droite états-unienne. De celle-ci, elle offre en revanche l’analyse la plus complète et précise à ce jour. C’est déjà considérable.

Image principale : AmericaFest 2025, Wikimedia.

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Notes

  1. Howard Lutnick, “‘Western Hemisphere vital to America’: Lutnick dodges Greenland question with ‘America shines’ line”.
  2. De manière assez paradoxale, Barack Obama a participé au succès de l’ouvrage en l’incluant dans la liste de ses livres favoris en 2018.
  3. Patrick Deneen, Why Liberalism Failed, Yale University Press, 2018, p. 15.
  4. Ibid., p. 193.
  5. La « laptop class » est en quelque sorte la vision péjorative de la « creative class », qui était célébrée par Richard Florida dans son ouvrage de 2002, The Rise of the Creative Class.
  6. L. Field précise toutefois que l’intégralisme n’est pas exactement synonyme de théocratie, au sens où il n’implique pas nécessairement que le pouvoir politique soit directement exercé par les autorités religieuses (voir p. 230 et 231).
  7. La reprise par l’extrême-droite du vocabulaire du « bien commun » est aussi perceptible en France, comme le signale par exemple l’existence du fonds de dotation « La Nuit du Bien Commun », co-créé en 2017 par Pierre-Édouard Stérin.
  8. Cf. Olivier Alexandre et Rayna Stamboliyska, « Avec l’élection de Trump, le blogueur Curtis Yarvin est en passe de devenir une figure influente », Le Monde, 19 février 2026.
  9. Certains chercheurs parlent à ce propos d’« intersection des haines ». Cf. Ophélie Lacroix, Tristan Boursier et Véronique Pronovost, « L’intersection des haines : un magma d’idéologies au service de causes communes », The Conversation, 25 mai 2026.
  10. Laura K. Field, Marlène Laruelle, Arnaud Miranda, « Les cerveaux malades de l’Amérique de Trump », Le Grand Continent, 10 mai 2026.
  11. Ibid.
  12. Marc-Olivier Bherer, « Laura Field, politiste : “Aux États-Unis, la radicalisation de la droite se poursuit” », Le Monde, 21 avril 2026.
  13. En France, la naissance du « gramscisme de droite » est souvent associée à Alain de Benoist et au GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne). Cf. Jean-Claude Zancarini, « L’improbable “gramscisme de droite“ », AOC, 25 avril 2023.
  14. Curtis Yarvin appelle « Cathédrale » l’union des universités et des médias, qui contrôle selon lui l’appareil d’État et constitue l’un des principaux obstacles au techno-monarchisme qu’il appelle de ses vœux.
  15. L’idée de « Longhouse » (maison communautaire) est développée par Bronze Age Pervert, en tant que symbole d’un mode de vie communautaire, servile, proto-socialiste et gynocratique, dont les progressistes souhaiteraient selon lui le retour.

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01.06.2026 à 22:04

Peut-on relocaliser l’Empire ?

Celia Izoard

Soutenir l’agrandissement des usines électroniques en France, c’est défendre la “souveraineté industrielle” et laisser le reste du monde en paix ? Au contraire, prévient Celia Izoard dans sa préface à l’ouvrage “Anatomie d’une puce”. Les mécanismes de cette supposée “souveraineté” sont aux fondements du renforcement impérial et de la course à l’armement.

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Texte intégral (8135 mots)
Temps de lecture : 14 minutes

Ce texte a été écrit par la journaliste et philosophe Celia Izoard comme préface à Anatomie d’une puce, un ouvrage coordonné par le collectif STopMicro et paru en mai 2026 aux éditions du Monde à l’envers. Le livre, dont vous retrouverez le sommaire au bas de cette page, est issu du colloque international « Semi-conducteurs, l’impossible relocalisation », qui s’est tenu les 28 et 29 mars 2025 à Grenoble, suivi le lendemain par une manifestation à Bernin et Crolles devant les usines de puces électroniques de Soitec et STMicroelectronics.


La voyez-vous, la borne de validation des cartes de transport ? C’est le gros rectangle gris dʼenviron un mètre cinquante de haut que vous passez à lʼentrée du métro. Il y a quelques jours, quand je suis descendue dans une station à Toulouse, des technicien·nes avaient ouvert ces bornes pour la maintenance. On voyait ce qui est dʼordinaire invisible : lʼintérieur. Au milieu de fils de toutes les couleurs, jʼai vu des plaques en époxy vert dʼune quarantaine de centimètres de long. Sur ces cartes électroniques se déploie une sorte de ville à lʼaméricaine : des alignements de points argentés, des lumières rouges, des tours cylindriques, des blocs rectangulaires. Certains de ces rectangles, noirs, entourés de petits traits argentés perpendiculaires, ressemblent à des entrepôts logistiques miniatures avec leurs alignements de camions : voici les puces électroniques, appelées aussi semi-conducteurs ou encore circuits intégrés.

Jʼai rencontré Hubert Cros, concepteur de systèmes électroniques pour des entreprises du Sud-Ouest. Il mʼa raconté que dans une borne comme celle-ci, on utilise quelques dizaines de puces. On en trouve près de 160 dans un téléphone, environ 3 500 dans une voiture hybride. Leur puissance de calcul varie considérablement. Une puce de la borne de validation peut contenir jusquʼà 10 000 transistors, mais celles que lʼon trouve dans les serveurs des data centers (utilisées par exemple pour les calculs en « intelligence artificielle ») contiennent autour de 100 milliards de transistors : dix millions de fois plus.

Toujours est-il que cette simple borne destinée à lire une carte de transport, ouvrir la barrière et émettre un bip positif ou un bop négatif selon la validité de la carte, cet objet que lʼon peine aujourdʼhui à qualifier de « high tech », nécessite déjà près dʼun million de composants électroniques à lui seul. À lʼintérieur de cet objet inutile, aux finalités marchandes et bureaucratiques, on pourrait retrouver des traces du monde entier : des dizaines de minéraux extraits et raffinés dans des endroits différents, des acides et des solvants venus de partout, des sites de montage et dʼassemblage éclatés sur plusieurs continents. À lʼimage de ces bornes, depuis une quarantaine dʼannées, la vie dans les pays riches est irriguée par des puces électroniques omniprésentes et invisibles. Dans une brochure dʼinformation pour le grand public, lʼassociation européenne des entreprises de semi-conducteurs (esia) se plaît à rappeler que les semi-conducteurs sont indispensables « aux soins médicaux critiques », « aux infrastructures dʼeau », « à lʼagriculture durable qui nourrit le monde »1. Dans le même document, elle explique que « la fabrication de semi-conducteurs est lʼactivité de fabrication la plus complexe que lʼon connaisse actuellement. Avant dʼatteindre le stade du produit final, une puce peut faire 2,5 fois le tour du monde et traverser 80 frontières ». Comment en sommes-nous arrivé·es là ?

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Il y a des technologies emblématiques de certaines formes politiques. Le métier à tisser mécanique, par exemple, cristallise le capitalisme industriel anglais du 19siècle : le coton produit en Inde, les usines textiles de Manchester alimentées au charbon, les cotonnades vendues aux marchands dʼesclaves africain·es. La puce de silicium, elle, est un pur produit de lʼhégémonie néolibérale des puissances occidentales des années 2000. Produire un tel objet nécessite dʼavoir amassé des quantités inouïes de capitaux excédentaires (grâce aux réformes néolibérales) et dʼêtre le bénéficiaire ultime de chaînes dʼapprovisionnement dʼune complexité prodigieuse, réparties sur des dizaines de pays. Au fond, la puce est la quintessence du « mode de vie impérial » tel que les sociologues allemands Brand et Wissen lʼont défini : un quotidien où les objets les plus ordinaires sont des produits hypermondialisés reposant sur des relations de pouvoir asymétriques.

Décoration de la tour Perret, à Grenoble, lors du week-end de mobilisation des 28,29 et 30 mars 2025.

Cʼest la pax americana qui a rendu possible la Silicon Valley et ses chaînes dʼapprovisionnement tentaculaires. Si cette domination mondiale nʼavait pas existé, naturalisée au début des années 2000 au point de passer pour « la fin de lʼhistoire », si le monde nʼavait pas été cet espace de libre-échange commodément organisé pour achalander les multinationales occidentales, il ne serait venu à lʼidée de personne de numériser les activités humaines. Il paraît inconcevable de rendre une société entière dépendante, pour sa survie, dʼun objet qui repose sur lʼactivité de dizaines de mines aux quatre coins du monde, franchissant 80 frontières différentes avant dʼatteindre le stade du produit final. En dʼautres termes : le numérique est une technologie impériale. Que devient-elle quand lʼempire vole en éclats ?

Le numérique est une technologie impériale. Que devient-elle quand lʼempire vole en éclats ?

Le vent tourne, lʼempire occidental se lézarde et se fragmente. Depuis quelques années, la planète nʼest plus cette base logistique commode, aménagée par les politiques de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international pour achalander les multinationales occidentales. La Chine, deuxième puissance économique mondiale, ne peut plus être considérée comme un sous-traitant de lʼélectronique. Elle a construit des monopoles sur les métaux critiques et pourrait envahir Taïwan, où la majorité des puces électroniques du monde sont fabriquées. Lʼhégémonie est terminée, il y a plusieurs empires en concurrence pour les ressources et les marchés. Converties au capitalisme, les classes dirigeantes des brics+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Iran, Égypte, Émirats arabes unis, Indonésie et Éthiopie) veulent des métaux, des semi-conducteurs, etc. pour produire peu ou prou les mêmes objets : des voitures, des avions, des armes, des satellites, des téléphones, des écrans et le reste de lʼinfrastructure numérique.

En Europe, aux États-Unis, les entreprises exigent de leurs États quʼils les aident à garantir leur approvisionnement en matières premières et en composants. Quʼils ouvrent des mines et des usines, quʼils réindustrialisent les territoires dont ces mêmes entreprises ont déménagé il y a vingt ans pour augmenter leurs profits. En 2022, le gouvernement fédéral des États-Unis a voté un « Chips Act » pour subventionner la production de puces électroniques dans le pays. En 2023, les député·es européen·nes votent à leur tour lʼEuropean Chips Act, une réplique de cette loi visant à produire sur le continent 20 % de la demande européenne de semi-conducteurs. À Crolles, près de Grenoble, lʼÉtat a promis 2,9 milliards dʼeuros pour subventionner lʼagrandissement de lʼusine stmicroelectronics, un groupe franco-italien dont le siège est en Suisse.

Lire aussi | Ouvrir un front contre la numérisation du monde・Collectif STopMicro (2025)

Mais peut-on seulement rapatrier ces chaînes dʼapprovisionnement mondiales ? Au sein de la classe politique, personne ne semble se poser cette question, pourtant cruciale : est-il possible de produire des puces électroniques dans un seul pays, ne serait-ce que sur un seul continent ? Pas plus quʼon ne se demande sérieusement si on peut produire des batteries électriques, des armes et des satellites à partir dʼun seul continent. Est-ce de lʼignorance, du cynisme ? Tout le monde semble avoir oublié que lʼindustrialisme est fondé sur lʼimpérialisme – sur les « échanges », comme disent les manuels scolaires. Lʼindustrie automobile française sʼest construite avec du caoutchouc et du cuivre congolais, du plomb et du cobalt maghrébins, du nickel kanak, du pétrole moyen-oriental, etc. Les chaînes dʼapprovisionnement de stmicroelectronics aujourdʼhui sont mille fois plus longues, imbriquées et complexes que celles de lʼentreprise Renault dans les années soixante. Le fait que stmicro, à Crolles, ait plus de 6 600 fournisseurs directs2 donne une idée de la complexité des process dont dépend ce gigantesque site. La moindre puce de quelques millimètres peut contenir des dizaines de métaux différents : arsenic, tantale, titane, antimoine, gallium…. Pourtant, que ce soit à droite, à gauche ou chez les écologistes, tout le monde applaudit ces investissements de « souveraineté technologique » quʼon appelle même « relocalisations ».

Que ce soit à droite, à gauche ou chez les écologistes, tout le monde applaudit ces investissements de « souveraineté technologique » quʼon appelle même « relocalisations ».

Nous voici à Grenoble, où toute une industrie de lʼélectricité et de lʼélectronique est installée de longue date pour bénéficier de lʼeau des montagnes. Les entreprises de semi-conducteurs implantées depuis les années 1990 ont régulièrement augmenté leurs prélèvements dʼeau, si bien quʼen une décennie, la consommation de stmicro a presque doublé. Et ce alors même que les épisodes de sécheresse se multiplient et sʼaggravent. Après lʼété 2022, un été caniculaire, le collectif STopMicro est entré en scène en déposant des caisses et des caisses de bouteilles devant Eaux de Grenoble Alpes, la régie chargée du service de lʼeau dans lʼagglomération. 336 litres exactement, autant que les entreprises stmicroelectronics et Soitec en consommeront à chaque seconde après leur agrandissement. À eux deux, ces sites engloutiront autant dʼeau quʼune ville de 400 000 habitant·es et autant dʼélectricité quʼune ville de 230 000 habitant·es.

La population de la région est probablement inquiète de voir disparaître ses ressources en eau, comme la plupart dʼentre nous. Mais il y a un mur qui lʼempêche de contester cet accaparement, cʼest le consensus politique sur la « relocalisation ». Il faut bien produire des puces. Il vaut mieux les produire ici quʼailleurs.

De fait, si vous avez écouté sur France Inter lʼinterview de Jean-Marc Chéry, pdg de stmicroelectronics, vous devriez être convaincu·e que cette consommation dʼeau va au moins servir à produire des puces « made in France3 ». Il y a des arguments pour tous les bords politiques : ça évitera des pénuries qui risquent de paralyser lʼéconomie ; les conditions de production seront meilleures à Crolles que chez un sous-traitant asiatique. Répondant aux journalistes, le pdg a laissé entendre que lʼusine produisait « plusieurs milliards de puces chaque année » à partir dʼune matière première qui serait une « plaquette de silicium ». Tout ceci est faux.

Table-ronde sur l’extractivisme aux Amériques, avec Marc Fafard et Azul Blaseotto, lors du colloque international des 28 et 29 mars 2025 à Grenoble.

Cʼétait le premier enjeu du colloque des 28 et 29 mars 2025 quʼont organisé le collectif STopMicro et les Soulèvements de la terre : expliquer en quoi les usines de stmicroelectronics à Crolles et de Soitec à Bernin ne sont qu’une étape d’une chaîne industrielle extrêmement coûteuse et complexe. Elle commence avec lʼextraction de quartz dans les rares gisements de quartz de haute pureté qui existent sur la planète. Les étapes de métallurgie nécessaires à la purification de ce minerai de silice durent ensuite plusieurs semaines. D’abord transformé « en silicium métal par addition de carbone issu de charbon ou de bois dans des hauts-fourneaux très énergivores4 », il est ensuite transformé en polysilicium. « Le polysilicium est alors fondu encore une fois à très haute température en lingots de silicium monocristallin ultra-pur. Ces lingots seront ensuite découpés en galettes très fines (wafers en anglais). » Ce nʼest quʼà ce stade quʼinterviennent les usines grenobloises, qui reçoivent ces galettes et y gravent des milliards de transistors et circuits miniatures par photolithographie (dans lʼesprit dʼune photo argentique mais en autrement plus complexe). À lʼissue de ces centaines dʼétapes qui durent plusieurs mois dans les salles blanches de lʼIsère, ce qui sort du site de stmicroelectronics à Crolles nʼest pas encore une puce comme objet séparé. Cʼest dans dʼautres usines dites « osat » ou « back-end », souvent situées en Asie, que les puces sont individuellement découpées, testées et préparées de façon à pouvoir être intégrées à des circuits électroniques. Malgré sa consommation colossale dʼeau et dʼélectricité, la production qui est réalisée dans les Alpes nʼest quʼune étape parmi des dizaines dʼautres, réparties sur toute la planète.

Une fois établi que la construction ou lʼagrandissement dʼune usine de semi-conducteurs ne peut pas changer la nature mondialisée de lʼélectronique, le deuxième enjeu de ce colloque était de déplier le mille-feuille de dominations que contient ce minuscule objet. En tant que technologies impériales, les semi-conducteurs sont des microcosmes. À travers les milliers dʼétapes et de substances qui les font exister, ils offrent un instantané mondial des ravages de lʼindustrie, des dynamiques coloniales et néocoloniales. Cʼest, par exemple, lʼétat de guerre permanent de lʼest de la République démocratique du Congo dont nous parlent David Maenda Kithoko et Fabien Lebrun. Cette région du Kivu où sont exploités de nombreuses mines artisanales de tantale et dʼétain (utilisés dans les condensateurs et les brasures des cartes électroniques) sʼest embrasée aux premières heures de la révolution informatique. Les manœuvres des grandes puissances pour bénéficier de cette économie de guerre ont alimenté jusquʼà aujourdʼhui le recrutement dʼenfants pour la guerre et pour les mines, les viols, les massacres et la déforestation. Parallèlement, lʼexpansion des marchés des batteries pour les voitures, les data centers et les appareils numériques ont déclenché une ruée sur les gisements de lithium dans les Andes, notamment au nord de l’Argentine, où des dizaines de communautés autochtones résistent à leur déracinement. Cʼest ce que nous racontent Roger Moreau depuis Salinas Grandes et Azul Blaseotto, venue de Buenos Aires.

En tant que technologies impériales, les semi-conducteurs sont des microcosmes. À travers les milliers dʼétapes et de substances qui les font exister, ils offrent un instantané mondial des ravages de lʼindustrie, des dynamiques coloniales et néocoloniales.

Que voit-on dʼautre dans ces puces de cristal ? On peut voir sʼy refléter les mouvements mécaniques et répétitifs des ouvriers et ouvrières de lʼélectronique en Chine et en Inde, racontées par Agnès Crépet, qui étudie cette industrie depuis dix ans au sein de lʼentreprise Fairphone. Ou encore y voir scintiller les eaux cristallines des lacs des communautés innus et inuits de lʼextrême nord du Québec, et imaginer la colère des habitant·es du port de Sept-Îles face à un projet dʼextraction de terres rares dans des gisements radioactifs. Marc Fafard a traversé lʼAtlantique pour venir raconter lʼéternel retour de ces entreprises minières dans la région. Elles comptent cette fois extraire du gallium, le métal dont sont faites les nouvelles générations de puces électroniques, dont les performances continuent à doubler tous les deux ans, conformément à la loi de Moore que les puissances économiques font implacablement respecter dans le monde.

Lire aussi | « Au Congo, l’extractivisme détruit une économie fondée sur la relation »・David Maenda Kithoko, Gloria Menayame (2025)

À partir de tous ces récits, on comprend aisément que plus on laisse les entreprises disséminer des cartes électroniques dans tout ce qui nous entoure, plus augmentent les accaparements et lʼintoxication – à Crolles, à Salinas Grandes, à Sept-Îles et ailleurs – mais aussi le risque de plus en plus évident de guerre des ressources entre puissances économiques rivales. C’est pour mettre la main sur des gisements de terres rares et autres minerais indispensables au numérique que l’administration Trump menace d’occuper le Groenland. C’est pour se procurer le pétrole nécessaire à la course à l’ia et à l’armement qu’elle attaque le Venezuela. Dans ce monde dominé par l’industrie du numérique, du fait des usages et des objets qu’elle impose, chaque puissance économique aurait besoin d’au moins deux continents pour s’approvisionner en ressources. Ce sont les taux de croissance de ce secteur qui nous enferment chaque jour un peu plus dans ce tunnel « hyperloop » au bout duquel il y a la guerre. En retour, cet horizon de l’affrontement inéluctable renforce encore la croissance du numérique, devenu le système nerveux de technologies militaires contemporaines.

Dans ce monde dominé par l’industrie du numérique, du fait des usages et des objets qu’elle impose, chaque puissance économique aurait besoin d’au moins deux continents pour s’approvisionner en ressources.

Aussi, qu’elle soit prônée par la Chine, les États-Unis ou l’Europe, « la souveraineté technologique » ne désigne pas une quête d’autosubsistance qui aurait pour corollaire de laisser le reste du monde en paix, une forme d’autosuffisance technique et matérielle. La « souveraineté » désigne en réalité le renforcement impérial et la course à l’armement. Le troisième enjeu de ce colloque et de la manifʼaction qui a suivi est donc devant nous, et pour longtemps. Plutôt que de croire les contes pour enfants de « lʼindustrie relocalisée », nous devons faire cesser la mise sous dépendance généralisée que crée chaque nouveau service numérisé : lʼécole des écrans, la e-médecine, les cerveaux perfusés par ia, et ainsi de suite. Ces entreprises en apparence toutes-puissantes ont des vulnérabilités : le risque de désaffection, la révolte des usager·es contre la colonisation de la vie par ces technologies pourrait en être une, si des événements aussi riches et festifs que ceux de Grenoble se multipliaient. Dans une perspective plus réaliste, lʼautre vulnérabilité évidente de ce secteur est précisément ce que le travail du collectif STopMicro a contribué à mettre en lumière : la fragilité croissante de ses chaînes dʼapprovisionnement à mesure que le contexte géopolitique se fait plus volatile. Elles pourraient être déstabilisées par la multiplicité des conflits et des résistances quʼelles ont déclenchées, depuis les mines jusquʼaux data centers, si la solidarité internationale parvenait à les amplifier et à les relier comme autant de maillons.

Manifestation à Bernin et Crolles devant les usines de puces électroniques de Soitec et stmicroelectronics, 30 mars 2025.

Celia Izoard est journaliste et philosophe, spécialiste des nouvelles technologies au travers de leurs impacts sociaux et écologiques. Elle est l’autrice de Merci de changer de métier. Lettre aux humains qui robotisent le monde (Éditions de la Dernière lettre, 2020), co-autrice de La machine est ton seigneur et ton maître (Agone, 2015). Elle a traduit et postfacé Mille neuf cent quatre-vingt-quatre de George Orwell (Agone, 2021). Son dernier livre, La ruée minière au xxie siècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition (Seuil, 2024) a reçu le « coup de cœur du jury » du Prix du livre d’écologie politique 2024.


Anatomie d’une puce

Partie 1 : Dans le ventre d’une puce

1 — Combien de tours du monde faut-il pour fabriquer une puce « made in France » ? (collectif STopMicro)

D’où viennent les matériaux utilisés par stmicroelectronics et Soitec ? Le collectif STopMicro a enquêté pour retracer les liens internationaux des entreprises iséroises.

2 — Voyage au cœur des usines dʼassemblage de puces électroniques (collectif STopMicro)

Après leur gravure dans les salles blanches du Grésivaudan, les puces iséroises partent dans dʼautres usines à lʼautre bout du monde pour les phases de découpe, dʼassemblage et de test. Partons pour un voyage dans ces pays où lʼindustrie électronique délocalise les tâches subalternes de la fabrication.

3 — Un téléphone propre, ça nʼexiste pas (Agnès Crépet)

Devant la complexité de la division internationale du travail et du capitalisme mondialisé, est-il encore possible de retracer les chemins empruntés par les matières premières et les composants ? Fairphone s’y attelle depuis des années, pour tâcher de créer une filière « propre ». Discussion avec Agnès Crépet de Fairphone et du Mouton Numérique.

Partie 2 : Très brève relation de la destruction du monde

4 — Le Québec est une terre qui a été colonisée pour ses minéraux (Marc Fafard)

Les terres rares sont essentielles à lʼindustrie de la microélectronique et à la production de semi-conducteurs, c’est pourquoi la France a signé, en octobre 2023, un accord de coopération bilatéral avec le Canada, puis une « déclaration d’intention » avec le Québec sur « les métaux critiques indispensables à la transition énergétique et numérique ». Marc Fafard, activiste canadien membre du collectif Sept-Îles sans uranium, raconte ce qu’est lʼextraction de terres rares au Québec et notamment ses impacts environnementaux et sociaux pour les populations autochtones du Canada.

5 — Lʼhistoire minière est étroitement liée à lʼhistoire de la colonisation (Azul Blaseotto, Marc Fafard et Roger Moreau)

Avec l’explosion de la production des batteries électriques en Europe, la « transition énergétique » cache trop souvent des dommages sociaux et environnementaux. Loin du mythe de la dématérialisation du numérique, l’extraction et l’exploitation de terres rares et du lithium aux Amériques démontre au contraire la réalité et la brutalité de ce système. De la dépossession d’une population locale de ses ressources aux logiques colonialistes de ces industries minières, Azul Blaseotto (autrice de Vidas de Litio, Argentine), Marc Fafard (Sept-Iles Sans Uranium, Canada) et Roger Moreau (militant contre l’extraction du lithium, Jujuy, Argentine) nous font part des différentes stratégies pour lutter contre ce système.

6 — Le Congo : une terre de pillage généralisé par les grandes puissances européennes (Fabien Lebrun et David Maenda Kithoko)

L’explosion de la production de biens électroniques est le moteur d’une guerre des métaux technologiques au Congo (RDC). La région des Grands Lacs en Afrique subit depuis des siècles les ravages de la mondialisation : de la traite négrière à la terreur coloniale du roi belge Léopold II jusqu’aux minerais de sang actuels (dont le coltan, essentiel aux smartphones, et le cobalt, pour la transition énergétique). Discussion avec Fabien Lebrun, auteur de Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté et David Maenda Kithoko de l’association Génération Lumière.

7 — Histoire dʼune vallée minière en France (Nicolas Rouillé)

Dans son ouvrage L’Or et l’Arsenic. Histoire orale d’une vallée minière, Nicolas Rouillé explore lʼhistoire de la mine de Salsigne, située dans lʼAude, qui fut à une époque la plus grande mine dʼor dʼEurope Occidentale, et la première mine dʼarsenic au monde. Exploitée pendant près dʼun siècle, ce site a fermé ses portes en 2004. À travers une série de témoignages recueillis entre 2020 et 2023, lʼauteur donne la parole aux habitants et habitantes de la vallée de lʼOrbiel. Ces récits mettent en lumière lʼimpact environnemental et sanitaire laissé par des décennies dʼactivité minière, ainsi que les préoccupations liées aux projets de relance de lʼactivité extractive.

8 — LʼEurope autonome en extraction de lithium et en fabrication de Tesla ? (Tesla Stoppen!, Stop Mines 03 et Minas não, sim à Vida)

Dans un contexte géopolitique tendu, les pays de l’Union européenne se sont lancés dans l’ouverture de mines de métaux critiques et d’usines. L’idée est simple : relocaliser l’industrie électronique au nom d’une prétendue « souveraineté industrielle ». Pour autant ces projets ne favorisent pas l’autonomie des territoires et accroissent au contraire une dépendance à un système capitaliste écocidaire. Discussion avec des opposant·es à l’usine Tesla en Allemagne, Stop Mines 03 (collectif luttant contre le projet d’une mine de lithium dans l’Allier) et Minas não, sim à Vida (collectif luttant contre des projets de mine au Portugal)

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Notes

  1. ESIA, « Semiconductors : strategic enabler of everyday life », 2024.
  2. Combien de tours du monde faut-il pour fabriquer une puce « made in France » ?, Anatomie d’une puce, p.20.
  3. « Plongée dans le monde des semi-conducteurs », France Inter, émission spéciale à Grenoble, 11/11/2021.
  4. Les citations suivantes sont extraites de Combien de tours du monde faut-il pour fabriquer une puce « made in France » ?, Anatomie d’une puce, p.20.

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14.05.2026 à 09:30

Quels mondes après le capitalisme ?

Jérôme Baschet · Laurent Jeanpierre

C’est un livre dans lequel on voudrait habiter : dans “Mondes postcapitalistes” des dizaines d’auteur·ices imaginent la vie après le capitalisme, puisant dans le meilleur des sciences humaines et sociales pour composer une société libre et épanouissante. Reste à la faire advenir, contre un capitalisme bien décidé à tout détruire ! Tour d’horizon de l’ouvrage.

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Texte intégral (11798 mots)
Temps de lecture : 22 minutes

Ce texte est la présentation du livre collectif Mondes postcapitalistes, dirigé par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, paru en 2026 aux éditions de la Découverte dans la collection « Cahiers libres ».

Table ronde le jeudi 28 mai avec l’historien Jérôme Baschet et le sociologue Laurent Jeanpierre. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.


Ce livre propose une expérience de pensée : que pourraient être des sociétés, que deviendrait la planète Terre, une fois débarrassées du capitalisme ? Pour beaucoup, la question pourra paraître incongrue, vaine, ridicule peut-être. Et d’abord irréaliste : comment le capitalisme pourrait-il s’effacer jusqu’à cesser d’être ? Et puis, vouloir se passer du capitalisme, n’est-ce pas un projet moralement douteux, irresponsable, criminel même : les tentatives se réclamant de ce dessein au cours du siècle dernier n’ont-elles pas conduit à des désastres sociaux et politiques aboutissant à la mort de dizaines de millions d’êtres humains ? Vouloir défaire le capitalisme, voilà qui ignore de surcroît les bienfaits, les progrès indubitables, ne serait-ce qu’en termes d’espérance de vie et de conditions matérielles d’existence, apportés par ce système social. À ces objections de principe, qui saturent le sens commun et l’imagination collective, il est largement répondu dans les pages de cet ouvrage.

Nous désignerons par « capitalisme » – cela fait l’objet de plus amples développements dans l’introduction qui suit cette présentation – non pas une manière particulière d’organiser la vie économique, mais un type singulier de formation sociale, de structuration de la vie commune, où l’économie et, avec elle, la production et la croissance s’autonomisent et deviennent des finalités indépendantes et impérieuses, à tel point qu’elles tendent à imposer toujours plus leur logique propre aux autres sphères sociales et aux autres types d’activités. Comme l’ont montré nombre d’historiens et d’anthropologues, les ensembles humains (et non humains) qui sont structurés sous la tutelle du capitalisme n’ont rien d’éternel ni de naturel1. À l’origine du problème posé dans cet ouvrage, il y a donc cette simple interrogation : ce qui a été fait par les humains ne peut-il pas être défait par eux ? Et ce d’autant plus, peut-être, que le capitalisme a émergé à une période qui reste débattue mais qui ne lui confère, en toute hypothèse, qu’une courte existence de quelques centaines d’années2. À l’échelle de l’histoire humaine, et plus encore de l’histoire planétaire, son emprise sur nos comportements et sur l’environnement ne représente donc qu’un moment infime. Le caractère historique du capitalisme n’implique pas que ses institutions soient nécessairement fragiles, mais cela justifie qu’une réflexion sur ce qui pourrait avoir lieu s’il n’existait plus puisse être menée sans immédiatement passer pour absurde.

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Au-delà de l’anticapitalisme

Pourquoi un tel travail d’imagination s’avère-t-il à nouveau indispensable ? Après tout, les critiques du capitalisme sont presque aussi anciennes que le capitalisme lui-même. Elles montrent que c’est ce type d’organisation de la vie collective qui produit et entretient des phénomènes de domination et d’exploitation variés entre humains et entre les humains et le reste du vivant3. S’il reprend et développe une grande partie de ces critiques, ce livre n’en propose ni une nouvelle version ni un nouvel inventaire. Il trouve d’autres sources dans la conjoncture actuelle où les contestations du capitalisme sont elles-mêmes renouvelées. Depuis au moins deux décennies, d’amples observations scientifiques attestent du réchauffement climatique et du dépassement d’autres « limites planétaires » qui rendent déjà la vie insoutenable dans plusieurs régions du monde, altèrent des milieux entiers et déciment des espèces en grand nombre4. Selon une majorité de chercheurs, ces phénomènes dessinent l’horizon, à l’échéance de quelques dizaines d’années, d’une série toujours plus importante et irréversible de catastrophes environnementales5. Si l’origine humaine de ces dévastations prévisibles fait, elle aussi, l’objet d’un consensus général dans la communauté savante, comme en témoigne le sixième rapport du GIEC de 2021, plusieurs recherches ont visé à en spécifier les ressorts exacts6. L’idée que la structuration capitaliste de nos modes de vie contribue, de manière primordiale, à la destruction du vivant et de la planète a émergé de cette interrogation7. Aux pathologies classiques attribuées par ses critiques au capitalisme, s’ajoute donc désormais une menace plus fondamentale, celle d’une altération radicale des conditions de vie sur la planète – ce que l’on qualifie aujourd’hui de mise en péril de l’habitabilité de la Terre, impliquant un risque existentiel pour de nombreuses espèces, dont l’espèce humaine.

La figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme.

Constater que le capitalisme est un facteur de crises plus que de stabilité, qu’il est à l’origine de guerres ou de dépressions, et aujourd’hui, et plus encore demain, d’autres convulsions irrémédiables et destructrices, n’a cependant rien d’une hypothèse nouvelle. Une partie du discours marxiste a insisté sur la récurrence des crises du capitalisme et sur leurs effets néfastes pour les populations. Il reste que, sur la base de données chiffrées, plusieurs historiens et sociologues ont vu dans les crises économiques et politiques du début du xxie siècle plus que la simple répétition, même amplifiée, de phénomènes antérieurs : un ensemble de perturbations entrelacées et de nature différente ; un point de « bifurcation » dans l’histoire de longue durée du capitalisme lui-même ; un seuil à partir duquel sa survie et son remplacement par une autre forme de structuration sociale (peut-être plus dévastatrice encore) sont désormais, pour la première fois, en jeu à une échelle aussi grande sur la scène historique8.

Lire aussi | Désirer après le capitalisme・Haud Guéguen (2023)

Face à l’horizon des catastrophes environnementales successives, à la perspective d’un enchaînement de crises ininterrompues, au pessimisme généralisé qui ne fait qu’augmenter alors que croît le nombre des régimes autocratiques, nationalistes et xénophobes, et que les menaces de guerre se renforcent, ne devient-il pas nécessaire de dépasser la simple critique du présent pour penser un au-delà possible et désirable du capitalisme, avec ses traits et ses caractéristiques propres ? Il faut, autrement dit, plus que jamais passer de l’anticapitalisme au postcapitalisme, alors même qu’une figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme. La perspective d’une convulsion continue du capitalisme et d’une destruction, lente ou brutale, des conditions mêmes de la vie sur Terre reconfigure la plupart des discussions antérieures sur les manières d’envisager des sociétés futures qui ne soient pas capitalistes. Il devient plus urgent encore de relire l’histoire passée des courants de pensée et d’expérimentation socialistes des deux cents dernières années à partir de critères environnementaux et de les confronter aux héritages des idées et pratiques écologiques. Il n’est plus possible d’ignorer le bilan écologique négatif de ce qu’il est convenu d’appeler le « socialisme réel » du xxe siècle. Et pour penser le postcapitalisme, il n’est plus question de se focaliser sur les seules sphères économiques ou sociales sans tenir compte des dimensions environnementales, sanitaires et existentielles.

Pourtant, le capitalisme n’a-t-il pas survécu à ses phases de marasme passées ? Lorsqu’ils ne les ont pas combattues pied à pied et étouffées, y compris par la violence et la force, les capitalistes ne sont-ils pas parvenus à absorber ou à récupérer les critiques dont ils ont fait l’objet, les mouvements et les luttes qui les ont affrontés9 ? Tandis que celles et ceux qui, depuis bientôt deux siècles, ont proposé d’en sortir ne sont pas arrivés à leurs fins. Pourquoi en irait-il différemment demain ? Certains imaginent que le capitalisme saura inventer des solutions aux problèmes environnementaux qu’il a lui-même produits. Mais, si le capitalisme est à l’origine des maux de la planète, pourquoi faire aveuglément confiance à ceux qui souhaitent sa perpétuation ? Il est au moins aussi intéressant, et pas moins rationnel, de se livrer, ne serait-ce qu’à titre provisoire, à l’expérience de pensée que propose cet ouvrage : imaginer ce que sa disparition rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.

Cet ouvrage propose une expérience de pensée : imaginer ce que la disparition du capitalisme rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.

L’An 01 de Gébé, 1970-1972.

Nouveaux savoirs sur les alternatives au capitalisme

Principalement spéculatives aux siècles derniers, ces interrogations font, depuis quelques années, l’objet de recherches plus méthodiques. Certaines recourent à l’imagination, au raisonnement contrefactuel, à la déduction. Des travaux ont tenté de clarifier quels pourraient être les futurs alternatifs au capitalisme néolibéral, tandis que d’autres se sont livrés à des exercices prospectifs à des horizons plus ou moins lointains. Des théoriciens et chercheurs tentent par exemple de dessiner des scénarios postcapitalistes à partir de quelques paramètres généraux comme la démographie, le climat, les richesses produites, l’avenir technologique, la disponibilité des ressources énergétiques10. Des diplômes, des chaires d’université et des centres de recherche portent déjà sur le postcapitalisme11. Dans plusieurs disciplines des sciences sociales, comme l’histoire, l’anthropologie, la sociologie et la science politique, des enquêtes de terrain critiques sont conduites sur les alternatives au capitalisme déjà existantes12. Une partie des études scientifiques qui se réclament de la décroissance – un mot inventé par André Gorz en 1972 et ensuite défini comme la réduction des quantités de matériaux et d’énergies qu’une société extrait et traite, doublée d’une rupture avec l’idéologie de la croissance et d’un rejet du lien supposé entre croissance et bien vivre – contribuent à mieux cerner certaines des problématiques centrales pour le dépassement du capitalisme vers des types de sociétés où l’on vivrait mieux sans produire autant, en renonçant à la croissance comme nécessité interne au mode de production capitaliste, comme idéologie économique et objectif gouvernemental13.

Sous la pression des mouvements sociaux et après la crise financière de 2008 qui s’est diffusée dans les pays du Nord puis dans le reste du monde, les pensées se réclamant de la décroissance se sont de plus en plus intéressées aux formes non capitalistes d’activité et pas simplement à la réduction de la consommation. Les travaux d’économie écologique élaborant des scénarios de décroissance en termes de ressources parviennent eux aussi déjà à des résultats scientifiques fondamentaux pour nourrir une perspective postcapitaliste. Ils montrent par exemple qu’il serait possible de satisfaire les besoins humains essentiels – comme l’alimentation, la santé, l’accès à l’électricité ou l’éradication de l’extrême pauvreté – sans dépasser les limites planétaires14. Ils font appel à des visions et des cosmologies non occidentales afin de mettre en question les représentations hégémoniques du développement15. Un dialogue s’est ainsi instauré avec des perspectives écomarxistes ou écosocialistes plus sceptiques vis-à-vis des appels unilatéraux à la limitation, à la simplicité volontaire et à la frugalité, mais longtemps préoccupées par le changement profond des structures sociales du capitalisme. Les courants anticapitalistes et les courants de la décroissance ne sont donc plus aussi éloignés aujourd’hui qu’ils ont pu l’être par le passé, au point que certains se réclament désormais d’un « communisme de la décroissance16 ».

Les courants anticapitalistes et les courants de la décroissance ne sont plus aussi éloignés aujourd’hui qu’ils ont pu l’être par le passé, au point que certains se réclament désormais d’un « communisme de la décroissance ».

Le projet de cet ouvrage est d’approfondir et d’élargir les perspectives critiques sur les alternatives possibles à l’ordre économique et social capitaliste. Prenant pour point de départ une analyse rigoureuse des héritages problématiques légués par le capitalisme contemporain, notamment en termes de domination économique, patriarcale et coloniale, elles cherchent à dépasser la simple critique du présent pour imaginer concrètement des futurs alternatifs. La plupart des approches proposées remettent au centre la viabilité du vivant et appellent à une réévaluation profonde des rapports entre humains et non-humains. L’objectif central demeure de réactiver et d’actualiser les horizons utopiques, non dans un esprit dogmatique ou prescriptif, mais en incitant à l’expérimentation concrète et à la confrontation entre cultures, traditions de pensée et disciplines. Dans tous les cas de figure, il s’agit d’articuler une réflexion théorique robuste avec l’analyse concrète des pratiques et des formes d’organisation qui pourraient caractériser les mondes postcapitalistes, tout en soulignant les difficultés, les tensions et les débats inhérents à une telle transformation. En participant ainsi à ce mouvement de réflexion et d’action, ce volume entend amplifier les discussions existantes autour du postcapitalisme et contribuer à renforcer leur visibilité.

Lire aussi | Marx au soleil levant : le succès d’un communisme décroissant・Kōhei Saitō (2023)

Architecture d’une enquête collective

Les abécédaires et les encyclopédies n’ont pas manqué d’accompagner l’histoire des socialismes de ce dernier siècle17. Le présent livre situe ses ambitions aux antipodes de ces instruments d’édification et de propagande. Il ne s’agit ni de fixer une doctrine, ni de dégager un programme politique, encore moins d’embrigader les esprits. L’ouvrage n’est pas un catéchisme mais un livre d’enquête : le produit d’une démarche amenée à se développer, à s’enrichir de nouvelles questions et contributions, à nourrir des programmes de recherche et des pratiques politiques. Comme nous l’avons souligné, l’enjeu consiste à explorer collectivement des interrogations réouvertes par la conjoncture présente et par l’état de nos savoirs sociaux, politiques et environnementaux. Il s’agit d’expérimenter des types de connaissances en partie nouveaux autour de problèmes soulevés par la formation historique capitaliste dans laquelle nous sommes plongés, et des manières d’envisager leur dépassement : de les reprendre depuis la perspective de mondes postcapitalistes.

Franklin Carmichael, A northern silver mine, 1930.

Nous avions initialement conçu ce livre comme un dictionnaire – que nous envisagions comme une forme accueillante, potentiellement évolutive, détournant de manière à la fois sérieuse et ludique ce qu’a pu représenter, au xviiie siècle, le projet intellectuel et politique de l’encyclopédisme occidental. Il ne s’agissait pas, comme dans les versions habituelles de ce type d’ouvrage, d’accumuler des définitions closes, et pas davantage de proposer une synthèse de savoirs déjà constitués. Signalons aussi que plusieurs dictionnaires ou lexiques ont tenté, ces dernières années, de rendre compte des nouvelles formulations et articulations des savoirs qui seraient nécessaires pour sortir des impasses du rationalisme progressiste du dernier siècle, en matière de définition de l’humanité, de conception du temps et du futur, de vision de l’économie, de développement humain, de patriarcat18. Si toutes ces entreprises collectives sont conscientes des transformations de notre rapport à l’histoire, au mythe du progrès, si elles conçoivent leur projet intellectuel sous la contrainte écologique actuelle, aucune ne porte spécifiquement, comme ici, sur le problème du dépassement du capitalisme.

La forme dictionnaire nous semblait correspondre à deux dimensions de notre projet : l’ambition d’aborder la plus ample diversité possible de thématiques projetées dans des espaces-temps postcapitalistes et, en même temps, la volonté de ne pas proposer un plan d’ensemble, entièrement structuré, qui donnerait l’impression d’une totalité close, avec le risque supplémentaire de reproduire, dans le découpage des parties, des méta-catégories (comme économie, politique, culture, etc.) dont il s’agit précisément de se débarrasser ou, du moins, de défaire la rigidité. En outre, en sélectionnant les termes retenus pour les contributions du volume, nous ne prétendions pas fixer les mots, mais les mettre en tension. De fait, dans le présent livre, chaque mot, chaque entrée, ne décrit pas un objet figé mais offre une occasion d’arpentage, une manière de penser ensemble, de relier les luttes et d’épaissir l’intelligibilité de ce que nous faisons et voulons faire advenir. Bref, notre dictionnaire se voulait une boîte à outils ouverte à de multiples circulations.

Mais nous avons opté pour briser ce qu’il restait de rigidité quelque peu austère dans une telle forme. Il en résulte une sorte d’anti-dictionnaire analphabétique. Pour autant, il était exclu d’adopter un plan structuré en grandes parties thématiques ; c’est pourquoi nous proposons un simple parcours, parmi d’autres possibles, ce qui a malgré tout l’avantage, par rapport à l’arbitraire de l’ordre alphabétique, de mieux faire sentir les liens entre les contributions et de suggérer quelques-uns des grands enjeux qui sous-tendent la conception de l’ouvrage. Mais les textes ayant été conçus de manière indépendante les uns des autres, chaque lecteur, chaque lectrice, est libre de piocher à sa guise et d’inventer son propre itinéraire, au gré de ses appétits et de ses inquiétudes.

Lire aussi | Le pluriversel à l’ombre de l’universel・Barbara Glowczewski (2018)

D’ailleurs qui, aujourd’hui, souhaiterait encore rassembler ne serait-ce que des fragments du savoir humain dans un seul ouvrage rationnel ? Cette ambition, propre à l’Aufklärung et à son imaginaire universaliste, a montré ses limites, en même temps qu’elle a dévoilé ses attaches à des régimes d’exclusion, de domination et d’effacement épistémique. L’esprit des Lumières a été critiqué comme étant complice, ou du moins compatible avec des pratiques d’esclavage et de colonialisme, ou bien comme une source intellectuelle, au moins lointaine, des catastrophes du xxe siècle. On a pu aussi souligner à juste titre que, pour Diderot, d’Alembert et leurs compagnons, la croyance dans les capacités d’émancipation procurée par la raison, les arts et les techniques de leur temps était liée au développement de la production marchande dont ils ont ignoré les effets nuisibles19.

Quoi qu’on pense du procès fait aux Lumières occidentales, il ne fait aucun doute que les Encyclopédistes avaient pour l’essentiel une conception eurocentrée des savoirs à connaître et à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler dans cet ouvrage sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires : en un mot, minoritaires. Les discours qui s’y déploient s’expriment sous des formes et des styles multiples : le raisonnement scientifique, la mémoire collective, l’imagination politique, la sensation, la praxis militante. On ne distingue pas entre savoirs « majeurs » et savoirs « mineurs ». Les contributrices et contributeurs viennent de tous les continents, de domaines de connaissance ou d’engagement pratique et politique diversifiés, de plusieurs générations.

Les Encyclopédistes des Lumières avaient une conception eurocentrée des savoirs à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires.

Signalons par ailleurs que notre démarche repose sur un autre choix délibéré : celui de ne pas consacrer d’entrées aux grands courants de pensée postcapitalistes tels que la décroissance, l’écoféminisme, le marxisme, l’anarchisme ou l’écosocialisme. Non par désintérêt pour leurs apports, mais parce que ces courants disposent déjà d’une production théorique abondante, y compris de leurs propres lexiques, bibliographies et corpus de références. En s’affranchissant des étiquettes doctrinales, souvent réductrices ou polarisantes, il s’agit aussi d’éviter les effets d’identification ou d’appartenance qui peuvent oblitérer la diversité des expériences et des pratiques postcapitalistes, et qui parfois clôturent des débats ou entravent des rencontres pourtant nécessaires à la création d’univers dépassant les normes cardinales de la formation sociale actuelle.

Alexandre le Bienheureux d’Yves Robert, 1968.

Le parcours proposé part des dimensions majeures du monde présent qu’il convient de remettre radicalement en question, à commencer par l’économie, la colonialité et le patriarcat (« Économie (sortir de l’) », « Postpatriarcat » et « Colonialité (défaire la) »). Des paramètres et héritages (tels que « Climat » et « Démographie ») doivent être également pris en compte pour envisager des approches transitionnelles (abordées notamment dans « Stratégies transitionnelles » et « Démanteler »). C’est alors le moment de poser quelques-uns des concepts fondamentaux qui devraient sous-tendre une organisation postcapitaliste de la vie (« Cosmopolitique », « Commun », « Entraide », « Ethiques et valeurs », parmi d’autres). De là, le chemin se poursuit par l’exploration des formes du commun (de « Commune » à « Droit et justice », sans oublier « Conflits »). Ce qui touche à la production/reproduction de la vie permet ensuite d’aborder des domaines aussi cruciaux que « Production », « Alimentation », « Techniques » ou « Énergies », notamment. Les enjeux liés aux échelles et circulations s’avèrent aussi déterminants pour les formes du commun que pour les activités productives/reproductives et ils sont donc abordés ensuite (notamment avec « Échelles », « Villes/Campagnes », « Transports et mobilités » et « Internet-Web-numérique »). Il sera temps alors – on aurait aussi bien pu le faire plus tôt et, du reste, ces questions sont présentes dans de nombreuses contributions précédentes – de rappeler, ou plutôt de prendre à bras-le-corps le fait que les mondes postcapitalistes ne sauraient être pensés comme des mondes exclusivement humains, mais bien comme des mondes plus qu’humains (« Ontologies postnaturalistes », « Animaux », « Milieux de vie », etc.). Il n’est pas moins indispensable de concevoir une écologie des savoirs où les sciences ont toute leur place, pourvu qu’elles ne nient pas celle qui revient aux savoirs vernaculaires et aux pratiques des non-spécialistes (« Sciences et écologie des savoirs », « Sentir-penser », « Savoirs naturalistes »). À ce stade, il devrait être clair que l’ouvrage ne se limite pas aux seules dimensions économiques ou politiques, mais s’ouvre à des enjeux beaucoup plus vastes, incluant des interrogations éthiques, écologiques, d’ontologie sociale et d’anthropologie, et même existentielles. C’est ce qui devrait apparaître plus nettement encore au moment de s’engager dans une approche des subjectivités relationnelles postcapitalistes (avec des contributions telles que « Individuel/collectif » et « Psyché/“économie” libidinale », ou encore « Vieillesse et vieillissement » et « Mort »), puis en arpentant les presque derniers textes du volume (« Arts (de la vie) », « Rêves », « Fêtes et rituels »). Au total, cette diversité des approches est fondée sur l’hypothèse selon laquelle le dépassement du capitalisme ne peut se concevoir sans une redéfinition de nos manières de vivre, de coexister, d’habiter le monde et de donner sens à nos existences. Enfin, le livre s’achève avec trois contributions singulières, qui ne traitent pas d’un thème spécifique mais apportent un regard à la fois général et plus libre sur l’horizon postcapitaliste depuis des géographies différentes : l’Amazonie, l’Afrique centrale et l’Asie du Sud.

Malgré tout, on ne manquera pas de repérer des manques, des oublis, des absences. Certains sont dus aux contraintes de format, d’autres aux limites de nos connaissances et des recherches existantes. Mais insistons encore une fois sur le caractère ouvert de ce que nous présentons ici, qui ne demande qu’à être complété par d’autres regards sur les entrées existantes, ainsi que par d’autres contributions. Contre toute illusion de complétude – surtout lorsqu’il s’agit d’un objet aussi inédit, aussi risqué, aussi ambitieux que celui que nous avons choisi de nous donner –, cet ouvrage doit se comprendre avant tout comme un point de départ, une amorce appelée à être reprise, corrigée, complétée, augmentée, prolongée, et sans doute déplacée. Chacune des contributions qu’il contient ne peut offrir, en retour, qu’un regard partiel et situé sur la vaste problématique qu’elle tente de faire apparaître : elle ne cherche ni à épuiser le sujet, ni à imposer une réponse définitive, encore moins à se poser comme détentrice des seules vérités possibles quant aux principes ou aux composantes d’une vie affranchie des logiques capitalistes. Ce qu’elle propose, en revanche – à partir de son angle spécifique et selon un degré de développement qui peut varier d’un cas à l’autre –, c’est un effort d’élucidation de nos hypothèses, de nos perspectives, et surtout des interrogations fondamentales qu’il nous semble nécessaire de traiter. En cela, aucune entrée ne se réclame d’une quelconque neutralité axiologique : chacune assume explicitement sa dimension située, engagée et singulière, comme expression d’un point de vue à la fois positionné et critique.

Lire aussi | Au-delà du capitalisme, la décroissance comme abondance partagée・Jean-Michel Hupé (2024)

Les contributions sont traversées par une tension générale entre la nécessité de s’inscrire dans une perspective de transformation – et donc de transition – et la volonté de ne pas rabattre la pluralité des horizons sur un seul schéma linéaire de changement. La description des temps et des étapes de la transition vers le postcapitalisme affleure de manière inégale selon les entrées, certaines l’abordant de front, d’autres, plus nombreuses, la laissant en arrière-plan afin de se concentrer sur la tâche ardue d’exploration des formes de vie proprement postcapitalistes. Certaines contributions se projettent au loin, d’autres sont surtout soucieuses de prendre appui sur des pratiques déjà en germe dans le présent. Il n’y a d’ailleurs pas d’incompatibilité entre ces deux manières d’envisager l’avenir, c’est plutôt l’équilibre qui varie. La transition constitue un objet à la fois incontournable et problématique. Le terme même est aujourd’hui largement discuté, notamment à la lumière des critiques ayant mis en évidence la manière dont le vocabulaire de la « transition » pouvait servir à entretenir les illusions en miroir d’un changement sans rupture et d’une rupture sans changement. Le choix d’inclure une entrée spécifique sur les « stratégies transitionnelles » vise précisément à concentrer ces questions du passage vers les mondes postcapitalistes.

Ce livre s’attache donc moins à tracer un itinéraire déjà balisé qu’à esquisser les contours d’une viabilité postcapitaliste, comprise comme un espace de possibles plutôt que comme un futur prescrit.

La construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est pas un luxe intellectuel, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante.

Construire une civilisation postcapitaliste

Lorsqu’en 1915 Rosa Luxemburg écrivait son célèbre texte sur l’alternative, selon elle sans retour et sans reste, entre la barbarie et le socialisme, ce qu’elle appelait la « barbarie » ne se résumait pas à la guerre meurtrière de masse, à une régression vers des formes de violence archaïques, mais désignait plutôt la perpétuation d’un ordre social où guerre, exploitation et oppression devenaient irrémédiablement liées dans la survie du capitalisme. Aujourd’hui comme hier, la construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est donc pas un luxe intellectuel, ni une concession sans réserve à l’Occident et à la modernité, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante. Un tel appel peut néanmoins intimider ou inquiéter. Dans ses célèbres « Thèses sur l’histoire » écrites juste après le pacte germano-soviétique et avant son suicide en 1940, le philosophe allemand Walter Benjamin, lui aussi témoin de la Première Guerre mondiale, n’écrivait-il pas qu’« il n’est aucun document de civilisation qui ne soit aussi document de barbarie » ? L’avertissement visait le progressisme dominant au sein du marxisme et de l’anticapitalisme de son époque. La barbarie ne pouvait plus être conçue comme un dehors radical : elle traverse les civilisations historiques, les hante de l’intérieur. Le capitalisme, dans cette perspective inspirée de Benjamin, n’est certainement pas la seule forme de civilisation barbare dans l’histoire, même s’il porte sans doute cette barbarie à une échelle inédite par ses capacités de destruction, sa dynamique expansive et son indifférence croissante aux conditions mêmes de la vie. Même en insistant sur les souffrances, les ravages et les exclusions sur lesquelles repose l’idée de progrès, Benjamin ne rejetait pas pour autant la possibilité d’un projet civilisationnel, ni même le concept de civilisation ; il en appelait à sa réinvention. Si nous sommes donc partis, dans ce livre, en quête d’une civilisation postcapitaliste, c’est en distinguant le terme de son usage habituel, le plus souvent apologétique et opposé à la « barbarie » ou au « primitif ». C’est en revendiquant un sens plus anthropologique du mot, où transparaît la manière dont une société s’organise dans la totalité de ses dimensions. C’est en faisant le pari d’une civilisation accueillante à la multiplicité des mondes et capable de déjouer ses propres penchants à la barbarie.

Image principale : Franklin Carmichael, Lone Lake, 1929.

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Notes

  1. Étant donné qu’il est impossible de proposer ici un inventaire de ces travaux classiques qui, de Marx à Wallerstein, de Polanyi à Braudel, de Weber à Brenner, ont insisté sur le caractère historique du capitalisme, on pourra se reporter à des présentations synthétiques comme celle de Pierre François, Claire Lemercier, Sociologie historique du capitalisme, La Découverte, 2021.
  2. Pour un retour sur ces débats et une prise de position sur cette chronologie du capitalisme, voir en particulier Jérôme Baschet, Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Économie, Crise & Critique, 2024.
  3. Parmi les tentatives d’inventaire des critiques du capitalisme, on pourra se reporter par exemple à Erik Olin Wright, Utopies réelles, La Découverte, 2017 [2010], p. 61-141.
  4. Les limites planétaires comprennent le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la perturbation des cycles de l’azote et du phosphore, le changement d’utilisation des sols, l’utilisation de l’eau douce, l’acidification des océans, la charge en aérosols atmosphériques, l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère et l’appauvrissement de la couche d’ozone : Johan Rockström, Will Steffen, Kevin Noone, Åsa Persson, F. Stuart III Chapin, Eric Lambin, Timothy M. Lenton, Marten Scheffer, Carl Folke, Hans Joachim Schellnhuber, Björn Nykvist, Cynthia A. De Wit, Terry Hughes, Sander van der Leeuw, Henning Rodhe, Sverker Sörlin, Peter K. Snyder, Robert Costanza, Uno Svedin, Malin Falkenmark, Louise Karlberg, Robert W. Corell, Victoria J. Fabry, James Hansen, Brian Walker, Diana Liverman, Katherine Richardson, Paul Crutzen et Jonathan Foley, « Planetary boundaries. Exploring the safe operating space for humanity », Ecology and Society, vol. 14, n° 2, art. 32, 2009, http://www.ecologyandsociety. org/vol14/iss2/art32/
  5. Parmi les travaux scientifiques autour des scénarios catastrophiques liés aux changements dits anthropiques de l’environnement, voir par exemple Luke Kemp, Chi Xu, Joanna Depledge, Kristie L. Ebi, Goodwin Gibbins, Timothy A. Kohler, Johan Rockström, Marten Scheffer, Hans Joachim Schellnhuber, Will Steffen, Timothy M. Lenton, « Climate Endgame. Exploring catastrophic climate change scenarios », Proceedings of the National Academy of Science, of the United States of America, vol. 119, n°34, 2022, https://www.pnas.org/doi/epub/10.1073/pnas.2108146119
  6. Climate Change 2021, The Physical Science Basis : Full Report, GIEC, 2021.
  7. Jason W. Moore, « The Capitalocene, Part I. On the nature and origins of our ecological crisis », The Journal of Peasant Studies, vol. 44, n°3, 2017, p. 594-630 ; id., Le Capitalisme dans la toile de la vie. Écologie et accumulation du capital, L’Asymétrie, 2020 [2015] ; John Bellamy Foster, Brett Clark, The Robbery of Nature. Capitalism and Ecological Rift, Monthly Review Press, 2020.
  8. Immanuel Wallerstein, Randall Collins, Michael Mann, Georgi Derluguian, Craig Calhoun, Le capitalisme a-t-il un avenir ?, La Découverte, 2014.
  9. Pour une formalisation de cette question, articulée à une étude de cas portant sur les critiques du capitalisme ayant eu cours dans les années 1970, voir Luc Boltanski, Ève Chiappello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.
  10. Peter Frase a par exemple imaginé quatre scénarios postcapitalistes possibles en croisant deux grandes dimensions : l’abondance ou la rareté des ressources, et l’égalité ou l’inégalité sociale. Il en résulte quatre avenirs types : ce qu’il appelle le « communisme », où l’abondance supposée engendrée par l’essor technologique est partagée de manière égalitaire ; le « rentisme », où cette même « abondance » est privatisée au profit des élites via des monopoles ; un « socialisme écologique », où une société égalitaire gère collectivement ce que l’auteur assimile à des formes de pénurie ; et enfin l’« exterminisme », un monde fait de cette dite pénurie et d’inégalités extrêmes dans lequel les élites protègent leurs privilèges par l’exclusion et la violence. Ces « futurs » ne sont pas des prédictions fondées sur des données, mais ils représentent des outils pour penser des trajectoires postcapitalistes possibles et en souligner le caractère contingent. Peter Frase, Four Futures : Life After Capitalism, Verso, 2016.
  11. Plusieurs formations portant sur l’histoire du capitalisme incluent des travaux ou des enseignements sur les possibilités du postcapitalisme comme au Heilbroner Center for Capitalism Studies de la New School for Social Research à New York. Voir aussi le think tank Meta. Center for postcapitalist civilisation (https://metacpc.org/en/).
  12. Parmi de très nombreuses références possibles, retenons par exemple J. K. Gibson-Graham, A Postcapitalist Politics, University of Minnesota Press, 2006. Audrey Laurin-Lamothe, Frédéric Legault, Simon Tremblay-Pepin proposent un tour d’horizon des propositions d’économie postcapitaliste dans Construire l’économie postcapitaliste, Lux, 2023. Pour des enquêtes empiriques sur des expérimentations postcapitalistes contemporaines, consulter par exemple, parmi d’autres travaux, Erik Olin Wright, Utopies réelles, op. cit. ; Geneviève Pruvost, La Subsistance au quotidien. Conter ce qui compte, La Découverte, 2024. Une synthèse sur les « organisations alternatives », dont certaines sont explicitement postcapitalistes, est dans Martin Parker, George Cheney, Valérie Fournier, Chris Land, The Routledge Companion to Alternative Organization, Routledge, 2014.
  13. Federico Demaria, François Schneider, Filka Sekulova, Joan Martinez-Alier, « What is degrowth ? From an activist slogan to a social movement », Environmental Values, vol. 22, n° 2, 2018, p. 191-215 ; Jason Hickel, Less is More. How Degrowth Will Save the World, Penguin Books, 2021.
  14. Daniel W. O’Neill, Andrew L. Fanning, William F. Lamb, Julia K. Steinberger, « A good life for all within planetary boundaries », Nature Sustainability, vol. 1, n°2, 2018, p. 88-95, https://doi.org/10.1038/s41893-018-0021-4.
  15. Arturo Escobar, Encountering Development. The Making and Unmaking of the Third World, Princeton University Press, 1995 ; id., Sentir-penser avec la terre. Une écologie au-delà de l’Occident, Le Seuil, 2018.
  16. Diego Andreucci, Salvatore Engel-Di Mauro, « Capitalism, socialism and the challenge of degrowth : introduction to the symposium », Capitalism, Nature, Socialism, vol. 30, n° 2, 2019, p. 176-188. Pour une lecture décroissante du marxisme, voir Kohei Saito, Marx in the Anthropocene. Towards the Idea od Degrowth Communism, Cambridge University Press, 2022.
  17. Parmi de nombreux exemples, retenons certains des plus célèbres au siècle dernier, comme Sébastien Faure (dir.), Encyclopédie anarchiste, Œuvre internationale des éditions anarchistes, La Librairie internationale, Imprimerie la fraternelle, 4 vol., 1925-1934 ; Hubert-Rouger (dir.), Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière, 4 vol., A. Quillet, 1912-1921 ; Nicolas Boukharine, Eugène Préobrejensky, L’ABC du communisme, Maspero, 1963 [1920].
  18. Giacomo d’Alisa, Federico Demaria, Giorgos Kallis (dir.), Décroissance. Vocabulaire pour une nouvelle ère, Le Passager clandestin, 2015 ; Elsa Dorlin (dir.), Feu. Abécédaire des féminismes présents, Libertalia, 2021 ; Ashish Kothari, Ariel Salleh, Arturo Escobar, Federico Demaria et Alberto Acosta (dir.), Plurivers. Un dictionnaire du post-développement, Wildproject, 2022 ; Nathanael Wallenhorst, Christoph Wulf (dir.), Humains. Un dictionnaire d’anthropologie prospective, Vrin, 2022 ; Andrés Kozel, Silvia Grinberg, Marina Farinetti (dir.), Léxico Crítico del Futuro, UNSAM, 2024 ; Vocabulaire spéculatif et critique des transitions, https://vocabulairedestransitions.fr.
  19. Encyclopédie des nuisances, Discours préliminaire, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2009 [1984].

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05.05.2026 à 16:27

Tenir bon : la leçon d’émancipation des « dames de fraises »

Chadia Arab

Chaque année, des milliers de Marocaines partent travailler comme saisonnières dans les coopératives de fraises d’Andalousie. Entre exploitation et émancipation, ces femmes participent d’une « agriculture de survie » que la géographe Chadia Arab documente depuis plus de quinze ans. Entretien.

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Texte intégral (10009 mots)
Temps de lecture : 19 minutes

Chadia Arab est géographe, directrice de recherche au CNRS et enseignante à l’université d’Angers. Dans ses travaux, elle explore les liens entre migrations internationales, inégalités de genre et agriculture intensive. C’est dans le prolongement de sa thèse consacrée à l’étude des mobilités dans le Moyen Atlas au Maroc, que la chercheuse s’est intéressée aux Marocaines employées dans les coopératives de fraise de la région de Huelva, dans l’ouest de l’Andalousie, en Espagne. Chadia Arab documente leurs trajectoires, leurs parcours migratoires, leurs conditions de vie. Ce travail de terrain a d’abord donné lieu à un livre en 2018, Dames de fraises, doigts de fée, les invisibles de la migration saisonnière marocaine en Espagne publié chez En toutes Lettres, réédité en 2023, et traduit en espagnol, italien et arabe. En 2025, le récit a été adapté en bande dessinée par Annelise Verdier aux éditions Alifbata en France et En Toutes Lettres au Maroc.

Chadia Arab

Entretien réalisé par Ali Zniber.

Les illustrations qui accompagnent cet entretien sont issues de la bande-dessinée Dames de fraises, doigts de fée d’Annelise Verdier, Alifbata, En Toutes Lettres, Marseille et Casablanca, 2025.


Ali Zniber – Bonjour Chadia. Pouvez-vous d’abord nous rappeler le contexte dans lequel s’inscrit la migration saisonnière des Marocaines employées dans la cueillette des fraises en Espagne ?

Chadia Arab – Elle s’inscrit dans un dispositif institutionnel formalisé à la fin des années 1990, dans le cadre d’une coopération entre l’Espagne et le Maroc. Ce programme est conçu comme un instrument de gestion des flux migratoires et vise à répondre aux besoins ponctuels de main-d’œuvre de l’agriculture intensive espagnole, tout en encadrant strictement la mobilité des travailleuses afin d’éviter leur installation durable sur le territoire espagnol. La sélection des travailleuses est opérée au Maroc, sous la supervision des autorités, en lien avec l’Agence Nationale de Promotion de l’Emploi et des Compétences et en partenariat avec les organisations patronales agricoles en Espagne. Les femmes recrutées signent un contrat de travail temporaire avant le départ, limité à la durée de la saison agricole – de 3 à 9 mois -, avec l’obligation de retourner au Maroc une fois le contrat terminé. Une migration circulaire qui permet aux pouvoirs publics de promouvoir une forme de migration « ordonnée », « légale » et « éthique ».

Les travailleuses concernées, que j’ai nommé les « dames de fraises », sont majoritairement des femmes rurales, issues de milieux populaires, souvent peu ou pas scolarisées, et en situation de forte vulnérabilité socio-économique. Les critères de sélection privilégient explicitement des femmes ayant des enfants à charge, en bas âge, considérant qu’elles sont plus susceptibles de revenir au Maroc après la saison. Le genre n’est donc pas un paramètre secondaire du programme, mais bien un principe organisateur du recrutement et du contrôle des mobilités.

Les régions de départ sont marquées par le chômage, la précarité du travail agricole local, la faiblesse des revenus et l’absence de perspectives économiques durables. Dans ce contexte, la migration saisonnière apparaît comme une ressource temporaire permettant de subvenir aux besoins du ménage, d’assurer la scolarisation des enfants, de faire face aux dépenses de santé ou encore de rembourser des dettes. Le programme est souvent perçu comme l’une des rares opportunités d’accès à un revenu monétaire relativement stable, même si celui-ci reste modeste et conditionné à des rythmes de travail intensifs.

Les « dames de fraises » sont majoritairement des femmes rurales, issues de milieux populaires, souvent peu ou pas scolarisées, et en situation de forte vulnérabilité socio-économique.


LES COOPÉRATIVES DE L’OR ROUGE

C’est dans la province de Huelva, dans l’ouest de l’Andalousie que se concentre toute la production de fraise d’Espagne, second producteur mondial après les États-Unis et premier exportateur mondial. Les coopératives espagnoles produisent plus de 90 % des fraises européennes, exportées en barquettes dans des centaines de camions réfrigérés pour inonder les supermarchés européens. Pour comparaison, la France est 6e producteur en Europe et importe 40 % de sa consommation depuis l’Espagne.

Les champs et les serres des grands producteurs espagnols embauchent chaque année des milliers de femmes (environ 50 000 travailleurs saisonniers), majoritairement d’Europe de l’Est (Pologne, Roumanie) et du Maghreb (Maroc) – les Marocaines constituant près de 50 % de la main d’œuvre. Selon les sources, le salaire s’élève entre 37 et 42 euros pour 6h30 de travail par jour, en-dessous du salaire minimum décidé par les conventions interprofessionnelles espagnoles.

Ali Zniber – Comment s’organise l’arrivée de ces femmes migrantes marocaines sur les exploitations agricoles ?

Chadia Arab – Le déplacement s’effectue de manière collective, sous encadrement administratif strict, depuis les régions de recrutement au Maroc jusqu’à la province de Huelva. Dès leur arrivée, les femmes sont prises en charge par les employeurs ou par des intermédiaires mandatés, les « médiateurs ». Les travailleuses sont conduites directement vers les exploitations agricoles et les lieux d’hébergement, des algecos ou des mobil-homes le plus souvent situés à proximité immédiate des champs, loin des centres urbains. Ces espaces contribuent à un fort enclavement spatial et social que je nomme « enclave ethnique ». Le logement, inclus dans le contrat de travail, devient un levier supplémentaire de contrôle : la perte de l’emploi peut entraîner la perte immédiate de l’hébergement, renforçant ainsi la dépendance des travailleuses à l’égard de l’employeur.

Les employeurs informent les travailleuses sur les aspects formels du contrat : durée de la mission, horaires de travail, règles de comportement et obligation de retour au Maroc à la fin de la saison. En revanche, les informations relatives aux droits du travail, aux recours possibles en cas de conflit, restent souvent lacunaires, partielles, voire inaccessibles. La barrière linguistique, le faible niveau de scolarisation de nombreuses travailleuses et l’asymétrie des relations institutionnelles limitent fortement la compréhension réelle de ce qui les attend. Ainsi, si les femmes ont généralement conscience de venir travailler dans la cueillette agricole pour une période limitée, elles découvrent souvent sur place la pénibilité du travail, l’intensité des cadences, les contraintes liées au logement collectif et l’isolement social. Le décalage entre les attentes initiales et la réalité vécue est un élément récurrent des récits recueillis au cours de mes enquêtes.

Ali Zniber – Lors de vos terrains dans ces coopératives fraisières, qu’avez-vous justement vu des conditions de travail ? Comment s’organise la vie quotidienne ainsi que les rapports avec les autres travailleuses d’origine européenne ?

Chadia Arab – Le travail dans les champs de fraises est physiquement éprouvant. Il s’effectue majoritairement en position penchée, durant de longues heures, avec des cadences soutenues et une forte pression liée à la productivité. Les horaires varient en fonction des besoins de l’exploitation, des conditions climatiques et des fluctuations du marché, ce qui rend le temps de travail instable et difficilement prévisible. La rémunération, souvent calculée à la tâche ou conditionnée à des objectifs de rendement, renforce cette logique d’intensification du travail. À cela s’ajoutent des situations fréquentes de non-respect des droits du travail : heures supplémentaires non rémunérées, accès limité aux soins, etc.

Les temps hors travail sont consacrés aux tâches domestiques, à la préparation des repas, aux appels téléphoniques avec la famille restée au Maroc, et au repos. Les travailleuses partagent la cuisine et une seule douche pour des dizaines de personnes. L’isolement géographique et la barrière linguistique limitent fortement les interactions avec la société locale espagnole. Les déplacements sont rares, souvent conditionnés à l’autorisation de l’employeur ou à la disponibilité de transports collectifs.

Entre femmes marocaines, les relations sont ambivalentes. D’un côté, on observe des formes de solidarité, d’entraide et de soutien moral, indispensables pour faire face à la pénibilité du travail et à l’éloignement familial. Ces solidarités se manifestent notamment dans le partage des tâches, l’accompagnement en cas de maladie ou la circulation d’informations. De l’autre, le dispositif de travail favorise aussi la mise en concurrence des travailleuses, notamment à travers les évaluations de performance et la perspective d’un éventuel renouvellement du contrat la saison suivante. Cette concurrence peut générer des tensions, des conflits et des formes de surveillance mutuelle.

Le dispositif de travail favorise la mise en concurrence des travailleuses, à travers les évaluations de performance et la perspective d’un éventuel renouvellement du contrat la saison suivante.

Les rapports avec les autres travailleuses saisonnières, notamment roumaines et polonaises, s’inscrivent dans une division ethnique du travail agricole. Ces femmes ont souvent des statuts juridiques, des conditions d’emploi et des marges de mobilité différentes. Si des interactions existent sur les lieux de travail, les relations restent généralement limitées, entravées par les barrières linguistiques, les différences de statut et les logiques de séparation spatiale dans les logements. Les travailleuses marocaines, recrutées dans le cadre d’un programme strictement encadré et temporaire, disposent de moins d’autonomie que leurs homologues européennes, ce qui accentue les hiérarchies et les distances sociales.

Mais si le quotidien s’avère structuré par la contrainte, l’isolement et la précarité, on observe aussi des formes de résistance discrètes et de solidarités ordinaires. Ces solidarités se manifestent notamment lorsque l’une d’entre elle est malade, ou lorsqu’une saisonnière a besoin d’argent. Ou encore à la suite d’agressions sexuelles en 2018 qui a donné lieu à une solidarité incroyable.

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Ali Zniber – En effet, en 2018, dix femmes ont pris la fuite de l’une de ces entreprises de fraises et ont porté plainte pour dénoncer leurs conditions de travail et de logement, le harcèlement et les agressions sexuelles qu’elles ont subies. Ces plaintes ont été classées sans suite. Comment analysez-vous cette histoire ?

Chadia Arab – Les révélations de 2018 n’ont pas dévoilé des faits exceptionnels, mais rendu visible un système fondé sur la silenciation. Dominées socialement, culturellement et économiquement, les femmes recrutées dans le cadre de la migration saisonnière l’ont été parce qu’elles devaient se taire. Le silence n’est pas un effet secondaire du dispositif, il en est un pilier central, avec la peur et la dépendance – architecture assurant la perpétuation des violences, sexistes et sexuelles dans le cas qui nous occupe.

Et pourtant, cette fois-là, ce n’est pas une mais dix femmes qui ont brisé le silence pour révéler une véritable accumulation de violence : non-paiement des jours travaillés, conditions de logement indignes – leur avocate avait parlé « de conditions de vie déplorables », d’un « climat de terreur » organisé par l’employeur et ses relais -, manque de moyens pour acheter de la nourriture, harcèlement et agressions sexuelles, viols. Certaines expliquent avoir dû fouiller les poubelles, manger des herbes ou des fruits pourris pour survivre. Nouvelles recrues, découvrant ce système pour la première fois, les dix plaignantes n’avaient, selon leurs mots, « plus rien à perdre », contrairement aux « répétitrices », rendues muettes par la peur de perdre leur travail et leur droit au retour. Certaines avaient un niveau d’instruction plus élevé que la moyenne, comme Safia, figure centrale du groupe, mariée et mère de deux enfants. C’est elle qui a cherché de l’aide extérieure lorsque plusieurs travailleuses sont tombées gravement malades, et que l’employeur n’a pas pris en charge leurs soins. Cette démarche marque un basculement : oser parler malgré le risque du déshonneur, de la perte du travail, de la rupture familiale. Oser parler, alors même qu’elles subiront, durant toute la procédure judiciaire, minimisation, disqualification et entrave.

La Guardia civil a d’abord refusé de prendre les plaintes, prétextant des contraintes horaires, puis a reformulé les faits : les agressions deviennent des « insinuations sexuelles », le harcèlement est réduit à de la « drague », présentée comme normale dans la culture espagnole. Le week-end suivant les premières tentatives de dépôt de plainte, l’employeur a organisé le renvoi massif au Maroc de centaines de femmes, sans les payer. C’est dans ce contexte que les dix plaignantes ont réussi à s’enfuir, décrivant leur départ comme une évasion : franchir des grillages, passer sous des barbelés, se cacher des heures dans la forêt, tandis que retentissaient les sirènes de la police.

Ali Zniber – Et qu’a décidé la justice ?

Chadia Arab – Les plaintes ont été classées sans suite, puis rejetées par les juridictions supérieures. Les avocat·es ont dénoncé une forme de connivence entre l’employeur, la police et certains acteurs locaux, dans une région où l’économie de « l’or rouge » structure largement les rapports de pouvoir. Cette issue judiciaire a constitué une violence institutionnelle supplémentaire, confirmant aux femmes que leur parole ne valait pas grand chose face au pouvoir des exploitants agricoles. Les institutions censées garantir le bon fonctionnement de la migration circulaire ont protégé le système plutôt que les personnes qui en subissaient les abus.

Les conséquences de ces plaintes sur la vie des femmes ont été profondes. Restées pour la plupart en Espagne, elles sont devenues sans-papières, sans travail stable, souvent sans logement. Plusieurs souffrent de traumatismes sévères, dont des états de stress post-traumatique. Trois divorces ont déjà eu lieu ; d’autres femmes ont été menacées par leur famille, parfois de mort, si elles rentraient au Maroc. Elles sont accusées d’avoir sali l’honneur familial, voire d’avoir menti pour obtenir des papiers. Certaines ont perdu la garde de leurs enfants ou en sont durablement séparées.

Lire aussi | Heroic land. Spectrographie de la « Frontière »・Dénètem Touam Bona (2020)

Leur histoire montre que, dans ce système, parler détruit plus sûrement que se taire. Et pourtant, leur geste reste fondamental : il a brisé le pacte du silence et rendu visible une violence structurelle et rappelé que la migration saisonnière repose sur une asymétrie radicale de pouvoir, où l’exploitation économique et la violence sexuelle ne sont pas des accidents, mais des mécanismes de régulation du travail. Ce que ces femmes ont réussi à enclencher, malgré leur extrême vulnérabilité, est historique. Elles ont rappelé que les fraises de Huelva ne sont pas seulement un produit agricole, mais le résultat de rapports de pouvoir profondément inégaux.

Ce que les plaignantes ont réussi à enclencher est historique. Elles ont rappelé que les fraises de Huelva ne sont pas seulement un produit agricole, mais le résultat de rapports de pouvoir profondément inégaux.

Ali Zniber – Comment l’histoire de ces dix femmes a-t-elle raisonné dans le champ de la contestation sociale en Espagne ? Y a-t-il eu des alliances avec le mouvement féministe ?

Chadia Arab – Le 17 juin 2018, une marche a été organisée par des syndicats agricoles, des associations féministes, des collectifs antiracistes et des organisations de défense des droits des migrant·es. Pour la première fois, ils ont convergé sous une bannière commune : « Travailler oui, mais avec des droits. Pas d’esclavage, ni au travail ni sexuel. » Cet événement constitue un moment charnière dans l’histoire des mobilisations autour des saisonnières marocaines de Huelva : celles qui étaient jusque-là réduites au silence sont apparues au cœur du conflit social.

Cette mobilisation a rendu visibles les dimensions profondément intersectionnelles des violences subies par les dames de fraises. Leur situation ne peut être comprise ni uniquement à travers le prisme de l’exploitation des travailleur·euses immigré·es, ni uniquement à travers celui des violences sexistes. Elle se situe à l’intersection du sexisme, du racisme, de la domination de classe et des politiques migratoires. Les slogans brandis ce jour-là comme « Ni capitalisme racial, ni patriarcat colonial » ont explicitement nommé cette imbrication des rapports de pouvoir.

La marche a également ouvert un espace d’interpellation du féminisme espagnol, en particulier du féminisme blanc. Jusque-là, la cause des saisonnières marocaines était largement absente des agendas féministes dominants. À partir de 2018, plusieurs figures publiques et collectifs féministes se sont saisis de cette lutte, parfois de manière très autocritique. Des tribunes, comme celles de l’écrivaine Lucia Etxebarria, la syndicaliste féministe Pastori Filigrana ou la militante des droits de l’homme Violeta Assiego ont dénoncé un « viol structurel, raciste, sexiste et de classe », tout en interrogeant les angles morts du féminisme majoritaire. Une question centrale est apparue : comment lutter contre le patriarcat sans interroger le racisme et l’exploitation du travail migrant ?

Cependant, cette mobilisation, aussi inédite soit-elle, est restée fragile. Si certaines associations et syndicats sont restés durablement engagés aux côtés des plaignantes, Safia et les femmes du groupe des dix ont exprimé à plusieurs reprises le sentiment d’un abandon, une fois l’attention médiatique retombée. Une limite classique des mobilisations intersectionnelles : la difficulté à inscrire dans la durée des luttes portées par les plus précaires, surtout lorsque leur combat met en cause des intérêts économiques et politiques majeurs.

La marche a également ouvert un espace d’interpellation du féminisme espagnol, en particulier du féminisme blanc. Jusque-là, la cause des saisonnières marocaines était largement absente des agendas féministes dominants.

Mais l’impact politique et symbolique de cette mobilisation reste considérable. Elle a montré que des femmes pauvres, rurales, souvent analphabètes, migrantes et racisées, pouvaient déplacer les lignes du débat public, forcer des alliances inédites et rendre visibles les violences structurelles du modèle agricole et migratoire. Elle a révélé que la migration saisonnière, pensée comme un dispositif « gagnant-gagnant » entre le Maroc et l’Espagne, produisait en réalité une « enclave ethnique » où s’articulent capitalisme, héritages coloniaux, racisme institutionnel et domination patriarcale.

Enfin, cette marche a mis en lumière une solidarité qui dépasse les frontières. Si les associations marocaines n’ont pas pu être physiquement présentes, des prises de position ont émergé dans l’espace médiatique marocain, soulignant le caractère transnational de ces violences et des résistances qu’elles suscitent. En ce sens, la mobilisation de 2018 ne se limite pas à un épisode local : elle ouvre un horizon politique où les luttes féministes, antiracistes, écologiques et sociales ne peuvent plus être pensées séparément.

Ali Zniber – En soutien à cette mobilisation, vous avez d’ailleurs rédigé la tribune « Nous sommes toutes des dames de fraises »1 en 2018, publiée au Maroc sur le site Yabiladi, relayée en France par Mediapart et traduite en espagnol.

Chadia Arab – En effet. Cette tribune n’était pas une prise de parole extérieure au terrain, mais un prolongement direct du travail ethnographique et des liens tissés avec ces femmes. Elle visait à inscrire leur combat dans un espace public transnational, à relier les violences vécues à Huelva aux responsabilités politiques, économiques et historiques partagées entre le Nord et le Sud. Ainsi, je conçois mon travail comme une démarche engagée et située, au sens donné par Donna Harraway. La connaissance située implique de réfléchir non seulement à la position et aux limites de vision du sujet qui produit le savoir, mais aussi à qui produit le savoir, dans quelles conditions et dans quels rapports de pouvoir. Mon terrain oblige à regarder en face les rapports Nord-Sud et Sud-Nord, les héritages coloniaux, et les systèmes contemporains de domination qui articulent le genre, la race et la classe. Le Maroc est un pays anciennement colonisé, et cette histoire continue de produire des effets très concrets sur les trajectoires migratoires, sur la division internationale du travail et sur la manière dont certains corps, en particulier les corps féminins, racisés, pauvres, sont rendus disponibles, exploitables et remplaçables. Les dispositifs de migration circulaire ne peuvent être compris sans cette profondeur historique et coloniale.

Travailler sur ces saisonnières marocaines et sur un tel terrain implique donc d’être une chercheuse engagée, et d’une certaine manière accepter d’être interpellée par celles que l’on rencontre, par leur souffrance, leur colère, mais aussi leur lucidité. Cela suppose une responsabilité éthique : celle de ne pas confisquer leur parole, de ne pas parler à leur place, mais de parler à partir de ce qu’elles disent, de ce qu’elles vivent, et des risques qu’elles prennent en parlant. Mon engagement n’est pas militant au sens partisan, il est scientifique et politique au sens que lui donne Fatema Mernissi, anthropologue marocaine. Cet engagement vise à rendre visibles des rapports de domination que l’ordre social tend à naturaliser. Mernissi rappelle ainsi l’importance de l’engagement : « La dignité c’est d’avoir un rêve, un rêve fort qui vous donne une vision, un monde où vous avez une place, où votre participation, si minime soit-elle, va changer quelque chose2 ».

Ali Zniber – Dans votre ouvrage Dames de fraises, doigts de fée, vous insistez sur la façon dont la migration reconfigure les rôles genrés. Quelles transformations avez-vous observé, à la fois durant cette « parenthèse temporelle » qu’est la migration saisonnière en Espagne, mais aussi au moment du retour des dames de fraises au Maroc ?

Chadia Arab – Durant le séjour en Espagne, j’observe des formes d’émancipation souvent fragiles, mais bien réelles. Le simple fait de quitter le village, de vivre entre femmes, de travailler, de gagner un salaire propre, de circuler sans contrôle familial direct, transforme les rapports à soi et aux autres. Ces femmes prennent de l’assurance, développent une confiance nouvelle, apprennent à négocier, à se défendre, à parler pour elles-mêmes, parfois face aux employeurs, parfois face aux institutions, parfois face à leurs propres maris restés au Maroc. Cette autonomie reste contrainte par la précarité juridique, la violence au travail ou les abus, mais elle n’en est pas moins réelle.

Au retour au Maroc, les effets de cette parenthèse se prolongent, d’une autre manière. Pour certaines, le capital économique accumulé, même modeste, devient un levier décisif de reconnaissance sociale. Ce sont elles qui reviennent avec l’argent, qui subviennent aux besoins familiaux, qui financent la scolarité des enfants, la construction ou la rénovation de la maison. Cette contribution économique peut inverser temporairement ou durablement les rapports de pouvoir au sein du couple et de la famille, rendant la parole des femmes plus audible, leur présence plus centrale. Dans certains cas, cette transformation débouche sur des séparations ou des divorces. Mais ces reconfigurations ne sont jamais garanties. Elles sont souvent traversées par des tensions, des résistances, parfois des sanctions sociales – comme on l’a vu avec l’histoire des dix plaignantes de 2018.

Le parcours de Zahra, rencontrée à plusieurs reprises au Maroc et en Espagne, en 2009 pour la première fois et en 2021 pour la dernière fois, cristallise cette complexité. Mère célibataire, analphabète, rejetée par sa famille, elle trouve dans la migration saisonnière non seulement un revenu, mais une réhabilitation morale et sociale. Sans jamais mobiliser le langage des droits ou du féminisme, Zahra agit : elle travaille, envoie de l’argent, investit, protège son fils. L’économie du travail féminin renverse ici des hiérarchies sociales et morales profondément enracinées. À travers elle, j’ai compris que l’émancipation ne se joue pas uniquement dans les discours, mais dans les pratiques ordinaires, dans la capacité à tenir, à redevenir indispensable au sein des familles.

Ainsi la migration saisonnière constitue une parenthèse temporelle et sociale au cours de laquelle s’ouvrent des espaces de liberté relative et de reconfiguration des rapports de genre. Cette parenthèse n’est ni linéaire ni émancipatrice au sens normatif du terme, mais elle produit des déplacements profonds, parfois transformateurs, parfois silencieux, parfois ambivalents, dans les trajectoires des femmes.

Sans jamais mobiliser le langage des droits ou du féminisme, Zahra agit : elle travaille, envoie de l’argent, investit, protège son fils. À travers elle, j’ai compris que l’émancipation se joue dans les pratiques ordinaires, dans la capacité à tenir, à redevenir indispensable au sein des familles.

Ali Zniber – Dans votre livre, vous parlez de femmes « capables ». Malgré la vulnérabilité que leur impose leur condition de femmes précaires et immigrées, elles agissent sur leur destin d’une façon qui n’était pas attendue. Néanmoins, la vulnérabilité qui caractérise leur condition est mise à profit par les coopératives agricoles. Leur peur de ne pas pouvoir revenir les oblige à accepter un ensemble de conditions indignes. Comment voyez-vous ce nœud entre émancipation et exploitation qui se situe au cœur de la migration de ces femmes ?

Chadia Arab – Ce nœud entre émancipation et exploitation, cette ambivalence entre des femmes qui apparaissent à la fois comme stratèges, actrices de leur destin mais aussi vulnérables et stratèges, est au cœur de mon travail. Il peut être éclairé à partir de la figure de la femme capable, que je mets en parallèle avec celle de la zoufria3, féminin de zoufri, figure de l’ouvrier immigré des années 1960, qui incarne chez le sociologue Ahmed Boubakeur une image ambivalente : à la fois travailleur précaire et héro sacrifié. Je repense ici à Saïda, rencontrée avant son départ en Espagne, qui me disait : « On a travaillé, travaillé et travaillé dur pour leur montrer qu’on était capables. » Cette phrase, d’une grande force, condense à elle seule l’enjeu central de la migration saisonnière : faire la preuve de sa capacité dans un dispositif qui repose précisément sur la mise à l’épreuve des corps de ces femmes.

En m’appuyant sur Paul Ricœur et sa réflexion sur l’homme capable, il devient possible de penser la vulnérabilité non pas comme l’opposé de l’autonomie, mais comme sa condition même. Ricœur écrit que « c’est la vulnérabilité qui fait que l’autonomie est une condition de possibilité ». Les saisonnières marocaines incarnent pleinement cette tension. À partir de la vulnérabilité que leur impose leur condition de femmes pauvres, rurales, précaires et immigrées, elles agissent sur leur propre destin et font des choix orientés vers une vie qu’elles estiment meilleure, même si ces choix sont contraints, coûteux et parfois violents.

Ces femmes sont sélectionnées parce qu’elles sont perçues comme fragiles, dociles, remplaçables. Pourtant, ce sont précisément ces femmes que je qualifie de capables. Capables de supporter la séparation avec leurs enfants et leurs proches malgré le manque et la culpabilité. Capables d’endurer un travail agricole pénible, répétitif, souvent sous-payé. Capables de vivre en communauté, dans des logements surpeuplés, avec des femmes qu’elles ne connaissaient pas auparavant, et de s’y organiser. Cette capacité n’est pas une essence; elle est le produit de trajectoires de pauvreté, de responsabilités familiales précoces, d’une longue familiarité avec l’endurance.

Mais cette capacité est aussi captée par le système productif. La vulnérabilité devient une ressource économique pour les coopératives agricoles espagnoles, et la peur de ne pas être rappelées la saison suivante agit comme un puissant mécanisme de contrôle. L’émancipation qu’elles expérimentent est donc réelle, mais conditionnelle : elle s’exerce dans un cadre qui exploite précisément leur capacité à se taire, à continuer. Enfin, pour celles qui décident de rester en Espagne, un autre parcours de la combattante commence, cette fois en tant que sans-papières. Elles ne se contentent plus d’être des femmes capables ; elles mobilisent leurs réseaux, font preuve d’ingéniosité, développent des stratégies de survie et de régularisation. Beaucoup finiront par atteindre leur objectif : obtenir des papiers, souvent au prix de longues années d’invisibilité.

Ces femmes sont sélectionnées parce qu’elles sont perçues comme fragiles, dociles, remplaçables. Pourtant, ce sont précisément ces femmes que je qualifie de capables.

Ali Zniber – En 2025, vous avez publié un article avec le géographe Mustapha Azaitraoui4, dans lequel vous caractérisez le régime agricole de la province de Huelva « d’agriculture de survie ». Pouvez-vous nous dire ce que vous entendez par là ?

Chadia Arab – La notion d’« agriculture de survie » permet de rendre compte d’un modèle productif qui repose sur une double exploitation : celle des milieux naturels et celle des corps des travailleuses saisonnières. L’entrée de l’Espagne dans l’Union européenne a constitué un moment charnière. Elle a accéléré la transformation d’une agriculture locale vers un modèle agro-exportateur intensif, orienté vers la compétitivité internationale, la rapidité des cycles de production et la maximisation des rendements à court terme. Cette mutation s’est faite au prix d’une pression extrême sur les ressources naturelles (comme le parc de Doñana), avec une surexploitation de l’eau, une artificialisation des sols, un usage massif de plastiques et de produits phytosanitaires, mais aussi sur le travail humain, devenu une variable d’ajustement essentielle.

Les milieux naturels comme les travailleuses saisonnières sont traités selon une même logique extractive : extraire vite, beaucoup, et à moindre coût, sans se soucier des effets à long terme. Les sols, les nappes phréatiques, les corps féminins sont considérés comme des ressources disponibles, remplaçables, épuisables. Lorsque la terre se fatigue, on la déplace ; lorsque les travailleuses s’usent, on les remplace par d’autres contingents tout aussi précaires. De la même manière que les milieux naturels sont soumis à une exploitation sans régénération, les travailleuses sont engagées dans un cycle de travail qui ignore leur santé, leur fatigue, leur vieillissement.

Parler d’« agriculture de survie », c’est aussi souligner le paradoxe d’un système qui produit de la richesse à grande échelle tout en organisant la survie au quotidien, tant pour les écosystèmes que pour les personnes qui y travaillent. Les travailleuses survivent physiquement et économiquement ; les exploitations survivent économiquement dans un contexte de concurrence internationale accrue ; mais cette survie se fait au détriment de toute durabilité sociale et écologique.

Enfin, cette continuité entre les deux régimes d’exploitation invite à repenser ensemble les luttes écologiques et les luttes sociales. On ne peut pas défendre les milieux naturels sans interroger les conditions de travail de celles et ceux qui les façonnent, pas plus qu’on ne peut penser la justice sociale sans intégrer les destructions environnementales qui touchent en premier lieu les populations les plus précaires. Les corps des travailleuses et les territoires agricoles de Huelva racontent ainsi une même histoire : celle d’un modèle productif qui épuise ce qui le fait vivre.

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Notes

  1. https://blogs.mediapart.fr/chadia-arab/blog/130618/nous-sommes-tou-te-s-des-damesdefraises
  2. Fatima Mernissi, Rêves de femmes, une enfance au harem, Paris, Albin Michel, 1994.
  3. « L’homme capable à l’épreuve de l’invisibilité sociale », Le Portique [En ligne], 26 | 2011, document 5, mis en ligne le 11 février 2013 : URL : http://leportique.revues.org/2511
  4. Enseignant-chercheur en géographie de la Faculté Polydisciplinaire de Khouribga, Laboratoire dynamique des paysages, risques et patrimoine, Université Sultan Moulay Slimane, Maroc.

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29.04.2026 à 00:03

Quand l’écologie était populaire et (souvent) victorieuse

François Jarrige

Dans son livre “Verts de rage”, François Jarrige revient sur deux siècles de combats environnementaux en France. Il souligne l’importance du rôle des classes populaires et des alliances entre groupes hétéroclites, associés de circonstance contre les pollueurs et accapareurs en tout genre. Illustration avec quatre luttes emblématiques des années 1970-1990.

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Texte intégral (10884 mots)
Temps de lecture : 19 minutes

Ce texte est extrait du livre de François Jarrige Vert de rage ! Deux siècles de luttes environnementales en France, paru aux éditions du Détour en 2026.

Vous connaissez peut-être la Guerre des Demoiselles en Ariège, mais connaissez-vous les soulèvements contre les soudières de Marseille ou contre les fours à chaux du mâconnais ? Alors que la première désigne la lutte de paysans contre la confiscation de la forêt par l’État en 1830, le second renvoie à la mobilisation, au tout début du 19e siècle, contre les usines de production chimique de la soude qui « vomissent la mort » et empoisonnent les habitants, l’eau et les plantes de la région de Marseille. Le troisième soulèvement est le combat de riverains pour protéger les cultures, les bêtes et les villages de la puanteur des fours à chaux, qui s’incrustait notamment dans le raisin au point de rendre le vin infect.

Dans son dernier livre, François Jarrige retrace 200 ans de luttes pour l’environnement, dont il entend remettre la dimension sociale au cœur du récit pour contribuer à une histoire populaire de la nature. Depuis les mobilisations pour protéger les moyens de subsistance au 19e siècle jusqu’aux mégabassines de Sainte-Soline en 2023 en passant par la lutte acharnée contre le remembrement agricole des années 1950, le livre montre la détermination constante de nombreux groupes sociaux pour préserver le territoire, les moyens de subsistance et la nature – des paysages aux espèces menacées. C’est aussi une introduction accessible au champ de l’histoire environnementale, qui rappelle que la mobilisation contre l’accaparement et la pollution est consubstantielle à l’industrialisation et à la modernisation. Une histoire qu’il est urgent de faire découvrir aux plus jeunes à l’heure où la catastrophe écologique s’accélère et la répression des mouvements écolo s’amplifie. Nous publions ici quatre exemples de luttes emblématiques des années 1970, époque de basculement où les projets délétères se multiplient… et les soulèvements aussi. Souvent victorieux.


1969 : protéger la montagne (la Vanoise)

L’affaire de la Vanoise, en 1969, illustre et couronne les évolutions à l’œuvre au cours des années 1960, inaugurant une nouvelle séquence dans l’histoire des conflictualités environnementales. Cet épisode constitue en effet un « moment fondateur » selon le constat de Florian Charvolin, à la suite des associations environnementalistes qui ne cessent de faire de ce conflit un moment inaugural dans l’histoire des luttes écologistes1. Au-delà des naturalistes considérés comme de doux rêveurs, la défense de ce site inhabité mobilise en effet comme jamais l’opinion, jusqu’à devenir une cause publique souvent présentée comme la première véritable lutte écologiste moderne. Cette affaire remodèle le cadre des controverses à propos des grands projets d’aménagement, tout en ouvrant une nouvelle ère de politisation de la protection de la nature.

En 1968, les promoteurs d’un projet de station de ski à Val Thorens envisagent en effet un vaste projet immobilier et la création d’équipements et de remontées mécaniques sur le glacier du Val Chavière, situé à l’intérieur du parc national de la Vanoise (Savoie), afin de permettre le ski d’été. Ce projet s’insère dans un plan de développement économique et touristique des grandes vallées alpines alors que leur avenir est désormais identifié au tourisme de masse et à la multiplication des stations de ski. Mais ce projet remet aussi en cause l’intégrité du parc naturel qui avait été le premier à voir le jour en France, en 19632. Les élus locaux, portés par l’enthousiasme aménageur de l’époque, soutiennent le projet, le conseil général de la Savoie donne son accord, le maire de Modane qui est aussi président du conseil d’administration du parc également… À Paris, Albin Chalandon est ministre de l’Équipement et du Logement de 1969 à 1971, alors que l’ingénieur des Ponts et Chaussées Maurice Michaud élabore le « Plan neige » qui vise à développer rapidement le tourisme de montagne.

Mais aux yeux des associations de protection de la nature, le projet est scandaleux et l’affaire est d’autant plus grave que celles-ci avaient été associées à la définition des caractéristiques des parcs nationaux lors du vote de la loi de 1960. Elles se mobilisent donc fortement sur ce dossier qui les conduit à se structurer davantage et à gagner en visibilité. À l’époque, les associations françaises n’ont certes pas une organisation aussi professionnalisée que leurs homologues anglo-saxonnes, qui font notamment appel à une main-d’œuvre salariée et mènent des campagnes de sensibilisation de grande ampleur. Néanmoins, la Fédération française des sociétés de protection de la nature (FFSPN) joue un rôle fondamental d’initiateur de la protestation et de coordinateur de la campagne au niveau national. Jean-Pierre Raffin notamment, alors doctorant en science naturelle, est détaché auprès de l’association à plein temps pour s’occuper des questions logistiques. Par ailleurs, Jean Carlier, alors directeur du service des informations à RTL, utilise sa position et ses relations dans les médias pour alerter l’opinion.

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Dans ce contexte, les associations de protection de la nature se fédèrent rapidement pour protéger le parc. Elles mobilisent leurs membres, organisent des réunions publiques, font signer des pétitions et introduisent des recours en justice dans une campagne finalement victorieuse puisque l’aménagement est abandonné. En mars 1969, dans le journal Le Monde, Philippe Traynard, professeur à la faculté des sciences de Grenoble, président du Club Alpin français et membre du conseil d’administration du parc, alerte sur les risques introduits par les projets d’équipement du glacier de Chavière pour le ski ! En juillet 1969, 108 associations déposent une motion signée par 50 000 personnes auprès de la présidence de la République. La mobilisation devient aussi internationale lorsque le 1er décembre 1969, l’assemblée générale de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN), réunie à New Delhi en Inde, adopte à l’unanimité une résolution s’opposant au projet en France.

La Vanoise illustre les ambivalences des luttes environnementales, leur caractère socialement composite et les alliances ponctuelles que celles-ci peuvent susciter entre des groupes antagoniques.

Mais les milieux de la protection de la nature doivent aussi s’allier avec leurs ennemis comme les chasseurs locaux, auparavant hostiles au parc naturel, mais également inquiets devant l’essor des stations de ski qui risquent de faire fuir les bouquetins. L’affaire de la Vanoise illustre les ambivalences des luttes environnementales, leur caractère socialement composite et les alliances ponctuelles que celles-ci peuvent susciter entre des groupes antagoniques.

Au cours de l’hiver 1969-1970 de nombreuses avalanches mortelles frappent par ailleurs le massif alpin, et une étude montre que de nombreux sites de la future station de Val Chevrière sont sujets à ce risque. Cet argument est rapidement mobilisé pour remettre en cause le projet. En août 1970 démarre aussi l’enquête publique qui se clôture en septembre : environ 160 000 signatures de personnes hostiles au projet sont déposées à Chambéry. Face à une telle levée de boucliers, le projet est finalement abandonné et, durant l’été 1971, le nouveau ministre de l’Environnement, Robert Poujade, visite le massif.

Panorama au parc national de la Vanoise. Wikimedia.

Cet épisode est particulièrement significatif en ce qu’il témoigne d’une médiatisation et d’une politisation largement inédites des naturalistes qui s’engagent dans l’action, allant sur le site réaliser des inventaires, prenant position publiquement. Face aux bétonneurs, ils en appellent à l’opinion et activent leurs réseaux pour submerger la préfecture de la Savoie de milliers de protestations et de plaintes écrites lors de l’enquête.

Cette lutte victorieuse qui mobilise l’opinion au tournant des années 1970, fait rapidement l’objet d’une mise en récit par les militants, comme le journaliste Jean Carlier qui s’est engagé contre le projet et publie dès 1972 son analyse. Pour lui, cette lutte emblématique a joué un rôle majeur et eu de nombreuses retombées comme la création, au début de l’année 1969, de la FFSPN (devenue depuis France Nature Environnement, FNE) et de l’Association des journalistes et écrivains pour la protection de la nature (AJEPN, devenue en 1981 les Journalistes-écrivains pour la Nature et l’Écologie, JNE). En janvier 1971, juste avant de rendre au parc national de la Vanoise son intégrité, le président Georges Pompidou crée un ministère de l’Environnement3.

L’affaire de la Vanoise est un moment de bascule dans l’histoire des luttes environnementales : elle inaugure une nouvelle dynamique de « politisation populaire de la protection de la nature ».

Cette affaire et sa médiatisation représentent un moment de bascule dans l’histoire des luttes environnementales : elle inaugure une forme de militantisme inédit fondé notamment sur la mobilisation des naturalistes, mais aussi sur une nouvelle dynamique de « politisation populaire de la protection de la nature4 ». Alors que les membres des sociétés d’histoire naturelle soucieux de protéger les espèces vivantes et les milieux étaient auparavant considérés comme de doux rêveurs, leur mobilisation contribue à attirer l’attention du public sur la question de la nature et de sa protection, jusqu’à en faire un enjeu de débats et de conflits qui se traduit, au cours des années 1970, par la multiplication des mobilisations et des luttes.

Lire aussi | Cent ans de sabotage : résister à l’oppression politique et technologique・Jean-Marc Ghitti (2025)

1973 : l’affaire des boues rouges (Corse)

En février 1973, une grande manifestation unitaire réunissant à Bastia habitants, lycéens, pêcheurs et responsables politiques locaux, entend protester contre le déversement massif de boues rouges par la société italienne Montedison au large du cap Corse. Cette mobilisation est le point d’orgue d’une protestation de grande ampleur qui associe la défense des intérêts économiques locaux, les amoureux des paysages et de la faune marine, et le mouvement nationaliste naissant. Cette lutte environnementale, largement médiatisée sur le continent, ouvre un cycle de contestations qui durera plusieurs années sur l’île, ponctué de protestations collectives, de poursuites judiciaires, d’expertises, mais aussi d’actes de sabotage.

Immense groupe industriel italien né dans les années 1960 par la fusion de sociétés minières, métallurgiques et chimiques, l’entreprise Montedison affronte alors une conjoncture difficile avec le choc pétrolier et la concurrence internationale. Le géant chimique italien produit, dans le golfe de Gênes, de vastes quantités de substances indispensables à la société de consommation naissante, comme des vernis de peinture, des plastiques ou des produits pharmaceutiques. Pour obtenir le dioxyde de titane, nécessaire à ces productions mais particulièrement toxique à produire, il faut attaquer un minerai par l’acide sulfurique ; ce qui engendre d’énormes quantités de déchets de couleur rouge comprenant notamment du cadmium. Pour limiter les lourds investissements qu’impliquerait le traitement en amont de ces déchets, l’entreprise choisit (dans la continuité des politiques anciennes de dilution) de les rejeter en mer à une cinquantaine de kilomètres des côtes, entre le cap Corse et l’île italienne de Capraia.

À partir de 1972, ce sont des centaines de milliers de tonnes de ces boues toxiques qui sont déversées, formant une marée rouge longue de 20 kilomètres et large de 5. Les pêcheurs corses crient leur colère et énumèrent les dégâts pour leur activité, alors que l’entreprise nie toute dangerosité, inaugurant une longue querelle d’experts5. La présence dans ces boues d’acides sulfuriques et de divers sels métalliques, les rend dangereuses pour la vie marine, menaçant le plancton alors que de grands cétacés sont bientôt retrouvés morts. Depuis 1972, le gouvernement italien a autorisé ces rejets au mépris des alertes scientifiques ; des navires spécialement conçus pour déverser chaque jour 2 000 à 3 000 tonnes de déchets commencent à sillonner les hauts-fonds marins censés diluer les déversements toxiques. Mais la zone est très fréquentée par les marins-pêcheurs corses et les pollutions provoquent un rejet croissant dans l’opinion alors que l’île fait l’objet d’une promotion touristique et patrimoniale nouvelle.

À partir de 1972, ce sont des centaines de milliers de tonnes de ces boues toxiques qui sont déversées, formant une marée rouge longue de 20 kilomètres et large de 5.

Le Cap Corse. Wikimedia.

La question écologique a commencé à émerger en Corse au début des années 1960, à la faveur d’un mouvement de protestation contre un projet du gouvernement Michel Debré visant à créer un centre d’expérimentations nucléaires dans d’anciennes mines désaffectées, au sud de Calvi. Après l’abandon de ce projet, la défense des « beautés naturelles » de l’île s’affirme comme un mot d’ordre partagé par les militants régionalistes et les promoteurs d’une mise en tourisme de l’île. En 1966, un rapport présenté au conseil général défend la « protection et la sauvegarde des richesses naturelles de la Corse » ; un parc naturel régional est d’ailleurs officiellement créé sur l’île en 1971. Dès cette époque, les milieux régionalistes se mobilisent contre des projets d’aménagement de l’île, surfant sur le sentiment de dépossession d’une partie des habitants, exploitant l’attachement local à la terre et les questions environnementales pour mobiliser la population insulaire contre les menaces venues de l’étranger et l’inaction du gouvernement. Ici, la pollution est perçue comme une manifestation d’impérialisme et de colonisation insulaire6.

C’est dans ce contexte qu’émerge le mouvement de protestation contre les boues rouges – l’un des plus célèbres épisodes de lutte environnementale des années 1970. Des comités de défense « anti-boues rouges » voient le jour, associant dans une large protestation populaire des élus communistes et nationalistes, des pêcheurs et agriculteurs, mais aussi des scientifiques comme Denise Vial (une jeune professeure de biologie au lycée de Bastia qui alerte sur la crise écologique qui se profile). Une autre femme, Lucia Molinelli, médecin généraliste à Bastia et militante écologiste, devient la porte-parole du comité de défense, avant de livrer son témoignage sur cette lutte7.

Des figures scientifiques nationales comme les océanographes Paul-Émile Victor ou le commandant Cousteau, contribuent également à alerter les médias, alors que le ministère français de l’Environnement minimise de son côté les risques sur le milieu marin. Lors de la manifestation de février 1973, les tensions s’exacerbent et, alors que le sous-préfet de Bastia est molesté, des élus communistes et nationalistes sont arrêtés. Au cours du printemps 1973, les protestataires déploient un large répertoire d’actions, distribuant des tracts et collant des affiches qui proclament que « les boues rouges tuent », bloquant à plusieurs reprises les ports de Corse et ceux de Marseille, Nice ou Sète. En outre, l’affaire s’internationalise lorsque des opposants corses sont conviés, en juin 1973, à Beyrouth, à l’occasion d’un grand congrès mondial dédié à la protection de la mer Méditerranée.

Des comités de défense « anti-boues rouges » associent élus communistes et nationalistes, pêcheurs et agriculteurs, mais aussi des scientifiques ou une médecin généraliste.

Manifestation contre les boues rouges déversées par l’entreprise Montedison en 1973.

À partir de septembre 1973 s’engage aussi une confrontation judiciaire : alors que le juge de Livourne, en Italie, interdit l’appareillage des navires chargés de la triste besogne, la multinationale continue de défendre l’innocuité des déversements. Face à l’attentisme des autorités qui craignent que le mouvement ne s’étende vers d’autres sites de production, les protestations se transforment en une action directe lorsque, dans la nuit du 13 au 14 septembre, un attentat à l’explosif endommage l’un des navires. Cette action clandestine revendiquée par le Front paysan corse de libération a notamment été conduite la nuit par un berger, Jean-Pierre Susini, qui revendiquera cette action cinquante ans après8. Ce type d’action clandestine devient ensuite une des caractéristiques du mouvement nationaliste Corse du FLNC qui voit le jour officiellement en 1976, dans la foulée de ces vives tensions environnementales.

Un procès a finalement lieu en avril 1974 : il oppose la multinationale à une coalition d’opposants qui l’emporte malgré une série d’appels et de péripéties juridiques. Au terme de plusieurs années de contentieux, la société italienne est finalement condamnée à verser 500 000 francs de dommages et intérêts aux départements corses, donnant naissance à l’incrimination de « dommage écologique » ; c’est-à-dire la reconnaissance juridique de la détérioration d’une ressource naturelle et l’obligation pour le pollueur de réparer financièrement le dommage. Ce principe mettra toutefois du temps à être reconnu et intégré dans le droit de l’environnement.

Lire aussi | Le risque industriel sans effort (as soon as possible)・Thomas Le Roux (2021)

1980 : les grandes manifestations antinucléaires (Plogoff)

Plogoff est situé à l’extrême pointe de la Bretagne, au sud-ouest du cap Sizun, à proximité de la baie des Trépassés et de la pointe du Raz – haut lieu touristique célébré pour ses paysages grandioses. Accrochée à ses falaises granitiques, secouée par les vents et les tempêtes, cette petite commune littorale vivait traditionnellement des ressources de la pêche et de l’agriculture. Mais, au cours des années 1970, la commune, dont la population de 2 500 habitants environ commence à décroître, doit accueillir un vaste projet d’implantation d’une centrale nucléaire. EDF envisage d’y installer un site de 176 hectares, à cheval entre le domaine maritime et le territoire de la commune.

Bien que le conseil général du Finistère et le conseil régional aient d’abord donné leur accord, voyant dans la centrale une possibilité de modernisation et de désenclavement régional, la population locale s’insurge rapidement contre cette décision, bientôt rejointe par des militants de toute la France. Cette lutte de Plogoff est devenue un véritable mythe pour le mouvement écologique ; un exemple de combat victorieux et de mobilisation réussie puisqu’elle conduit le gouvernement socialiste, élu en 1981, à finalement abandonner le projet. Elle est d’ailleurs rapidement décrite dans des films et des récits qui livrent leurs témoignages à chaud et contribuent à la célébrité de cet épisode emblématique d’une nouvelle radicalité écologique autour de la question nucléaire9.

Photographie d’Eugène Le Droff, tirée du Cahier d’illustrations du livre “Plogoff – L’apprentissage de la mobilisation sociale” de Gilles Simon, publié aux Presses universitaires de Rennes en 2010 et disponible en ligne.

Au début de l’année 1980, alors qu’une enquête publique s’engage pour valider le projet d’implantation de la centrale, les manifestations se multiplient et les luttes entamées déjà depuis plusieurs années se durcissent, souvent violentes et massives. Le 16 mars 1980, 50 000 personnes défilent ainsi lors de la clôture de l’enquête publique ; le 24 mai suivant, ce sont plus de 100 000 manifestants qui convergent à Plogoff pour réaffirmer leur opposition au projet, condamné pour ses risques et ses impacts sur le milieu.

Cette lutte est devenue un lieu de mémoire du mouvement antinucléaire et écologiste, mais aussi le sujet de nombreux travaux d’histoire et de sciences sociales10. Le chercheur en sciences politiques Gilles Simon a ainsi montré comment cette lutte de Plogoff a pu devenir un puissant mouvement social par un apprentissage progressif des enjeux nucléaires, par l’invention de multiples espaces d’expressivité critique et de créativité, mais aussi par sa capacité à construire de complexes alliances médiatiques et politiques à différentes échelles.

Les opposants parviennent à agréger des acteurs et des motifs variés : défenseurs de l’esthétique des paysages, régionalistes en lutte contre la colonisation intérieure, paysans hostiles à la modernisation agro-industrielle, libertaires en lutte contre l’État nucléaire…

À l’origine de la lutte, on trouve d’abord de jeunes militants écologistes, souvent à fort capital scolaire, alliés à des figures historiques du mouvement antinucléaire et des luttes bretonnes. Leur force tient à leur capacité à associer des habitants moins familiers des mobilisations sociales, qu’il s’agisse de paysans hostiles à l’agriculture intensive ou d’épouses de marins désireuses de préserver leur milieu de vie. La lutte de Plogoff illustre aussi le passage de la première génération écologiste des années 1950, soucieuse de sauvegarder des sites remarquables, à une seconde, plus politisée, qui engage la lutte contre les pollutions et les aménagements du littoral en inscrivant désormais son action dans des enjeux globaux.

À Plogoff même, la mobilisation s’engage réellement à partir de juin 1976 lorsqu’une série de sondages réalisés par EDF conduit à la création d’un « comité de défense » suivie, en 1980, par la multiplication des « comités Plogoff » en Bretagne et dans tout le pays. L’ampleur exceptionnelle de cette lutte tient à de multiples facteurs : le soutien du maire, un retraité de la marine qui n’hésite pas à prendre la tête de la contestation, mais aussi celui de nombreux autres réseaux écologistes et antinucléaires. Les opposants parviennent à agréger des acteurs et des motifs variés : défenseurs de l’esthétique des paysages, régionalistes en lutte contre la colonisation intérieure, paysans hostiles à la modernisation agro-industrielle, libertaires en lutte contre l’État nucléaire…

Photographie d’Eugène Le Droff, tirée du Cahier d’illustrations du livre “Plogoff – L’apprentissage de la mobilisation sociale” de Gilles Simon, publié aux Presses universitaires de Rennes en 2010 et disponible en ligne.

Ces opposants réussissent, par ailleurs, à politiser la question nucléaire en sortant l’atome civil de la seule expertise technique via la diffusion et la production de savoirs profanes et alternatifs. Des savants critiques se mobilisent pour alerter sur les risques, comme des syndicalistes paysans, soucieux de défendre les terres agricoles contre les contaminations et les risques d’accident qui menacent leur activité. Ils déploient un vaste répertoire protestataire jouant de rituels et de symboliques variés pour faire entendre leur voix dans les médias et les arènes publiques. Les réunions et les conférences d’information, la présence physique via des stands, des affiches, mais aussi des happenings festifs ou l’installation d’une bergerie, ont largement contribué à la visibilité de la lutte et à la construction de ses relais médiatiques.

La population, renforcée de militants venus de toute l’Europe, engage une véritable guérilla contre les gendarmes sans cesse harcelés, notamment par des femmes et des mères de famille.

À la fin du mois de janvier 1980, le conflit s’exacerbe : des barricades sont érigées pour bloquer l’accès au village, la confrontation avec les gendarmes s’engage au son des cantiques en breton et des slogans antinucléaires. Dans les jours et les semaines qui suivent, la population, renforcée de militants venus de toute l’Europe, engage une véritable guérilla contre les gendarmes sans cesse harcelés, notamment par des femmes et des mères de famille. La violence redouble avec des jets de pierre et de cocktail molotov, même si l’appel à la non-violence est au cœur des actions écologistes. Le 24 mai 1980, 100 000 à 150 000 manifestants fêtent la fin de la procédure alors qu’un grand fest-noz clôt l’événement. La lutte réussit car elle rencontre une mobilisation exceptionnelle et durable, une capacité à multiplier les alliances et les compositions, une inventivité renouvelée en matière de symboles, dans un contexte international et politique favorable. Mais cette lutte joue aussi un rôle d’apprentissage et de construction d’une vie démocratique sur les enjeux nucléaires ; elle transforme les imaginaires de ceux qui y participent et ouvre de nouvelles libertés – rapidement fragilisées.

Photographie d’Eugène Le Droff, tirée du Cahier d’illustrations du livre “Plogoff – L’apprentissage de la mobilisation sociale” de Gilles Simon, publié aux Presses universitaires de Rennes en 2010 et disponible en ligne.

1994 : contre le tunnel du Somport (Urdos)

Initiée à la fin des années 1980 par des notables modernisateurs de part et d’autre de la frontière franco-espagnole, au nom du supposé « désenclavement » des territoires du Béarn et de l’Aragon, la construction du tunnel routier du Somport est officiellement décidée et lancée en 1991. Les Pyrénées représentent en effet une barrière physique qui impose de multiples contraintes aux échanges internationaux et, tout au long du xxe siècle, le projet d’un franchissement transpyrénéen ne cesse d’alimenter les projets et les rêves des aménageurs11. Le tunnel doit ainsi relier l’Espagne et la France à l’ouest de la chaîne pyrénéenne, à travers un grand ouvrage d’art de huit kilomètres. Déclarés d’utilité publique en 1993, les travaux doivent commencer en 1994.

Suscitant d’abord l’indifférence, ce projet d’aménagement routier à l’échelle européenne va peu à peu devenir l’une des luttes environnementales les plus emblématiques du milieu des années 1990, illustrant les nouvelles stratégies protestataires écologistes12. Dès les débuts de la construction, les oppositions éclosent localement avant de s’élargir de part et d’autre de la frontière et à l’échelle européenne. Lors de l’annonce du projet, en 1991, une brève occupation du site est organisée par le Comité pour la sauvegarde active de la vallée d’Aspe (Csava). Des groupes locaux voient peu à peu le jour, soutenus par des organisations militantes comme Les Amis de la Terre, FNE, Greenpeace, le WWF, Les Verts, le PCF, la Fédération anarchiste ou la Ligue communiste révolutionnaire.

La confrontation entre les opposants et les pouvoirs publics se durcit alors que les premiers déploient un vaste panel d’actions protestataires, alternant les mobilisations pacifiques, les actions de sabotage et d’occupation.

Cette opposition au tunnel mobilise rapidement des stratégies d’action diverses : des formes d’action directe, des procédures juridiques et des réflexions sur des alternatives, tout en mettant en avant les menaces sur les milieux locaux que fait peser l’essor du trafic routier. Malgré plusieurs années de contentieux juridiques et de controverses, les élus de tout bord soutiennent ce projet dans lequel ils voient un élément clé de l’essor économique et de l’ouverture de l’Espagne sur l’Europe ; les associations environnementales sont mises à l’écart et stigmatisées comme des freins au progrès.

La confrontation entre les opposants et les pouvoirs publics se durcit alors que les premiers déploient un vaste panel d’actions protestataires, alternant les mobilisations pacifiques, les actions de sabotage et d’occupation. Les grandes organisations écologistes nationales s’engagent aux côtés des opposants locaux, contribuant à la médiatisation de cette lutte. Mais, localement, la répression se déploie avec une intensité particulièrement forte : de nombreuses amendes sont distribuées pour faire taire les opposants alors que certains sont condamnés à de la prison. Dès 1992, quatre activistes sont ainsi condamnés à des peines avec sursis et de lourdes sommes en dommages et intérêts pour de simples graffitis à l’entrée du tunnel. Certains journaux dénoncent la criminalisation du mouvement, la disproportion des peines et la partialité de la justice en faveur du projet.

Manifestation contre le tunnel routier du Somport en 1994. Wikimedia.

En réaction, des « comités Somport » apparaissent un peu partout pour soutenir la lutte alors qu’en 1994, une Coordination autonome des comités Somport pour l’arrêt immédiat des travaux en vallée d’Aspe est créée afin de coordonner leur action. Dans son témoignage paru en 2000, l’une des figures de l’opposition au tunnel a livré son récit de cette lutte, considérée à l’époque comme l’une des plus importantes en Europe. L’auteur y rappelle la liste des griefs et des arguments articulant les enjeux naturalistes (comme la défense de l’ours et de son habitat, et de la vallée de l’Aspe particulièrement riche sur le plan écologique) et la critique de l’essor du transport routier et de ses nuisances13.

L’opposition atteint son apogée en mai 1994, lorsque 7 000 à 10 000 personnes, répondant à l’appel d’une trentaine d’associations, convergent le dimanche 22 mai pour manifester contre le lancement du chantier. Ce rassemblement, d’abord pacifique, au sommet du col du Somport dégénère lorsque des affrontements ont lieu avec la police, blessant quatre personnes. Cette grande manifestation d’opposition au tunnel, menée notamment par Éric Petetin, surnommé « l’Indien » (l’une des figures locales de la contestation, arrêtée plusieurs fois et qui multiplie les actions spectaculaires comme une grève de la faim), frappe l’opinion par son ampleur14. Cette mobilisation devient l’une des grandes luttes écologistes de la fin du XXe siècle. Les manifestants venus d’Espagne, de nombreuses régions de France, mais aussi d’Allemagne ou de Belgique, protestent contre la transformation d’une vallée verdoyante en couloir routier, alors même qu’existe à proximité un ancien tunnel ferroviaire. Ils mobilisent un large répertoire d’arguments et d’actions, proposant aussi des alternatives de mobilité, comme la réouverture de la ligne ferroviaire Pau-Canfranc qui a fermé dans les années 1970.

La lutte du Somport devient aussi emblématique des luttes écologistes et de leur capacité à mobiliser largement en agrégeant des acteurs d’horizons variés.

La presse locale tend d’abord à ridiculiser et à marginaliser les opposants, comme de doux rêveurs ou des marginaux ; le journal Sud-Ouest, par exemple, discrédite cette « Internationale anti-tunnels » qui « n’attire qu’une poignée d’étrangers »15. Mais la lutte du Somport devient aussi emblématique des luttes écologistes et de leur capacité à mobiliser largement en agrégeant des acteurs d’horizons variés. Après 1994, toutefois, les stratégies protestataires évoluent et les opposants se divisent ; plusieurs milliers de personnes font, par exemple, le choix d’acquérir des terrains pour ralentir le chantier. En dépit de ses limites et de ses difficultés, la lutte contre cette infrastructure contribuera à repousser l’ouverture du tunnel – qui n’aura lieu qu’en 200316.

Lire aussi | Relire “L’utopie ou la mort”・Christophe Bonneuil (2020)


Image d’accueil : photographie d’Eugène Le Droff, tirée du Cahier d’illustrations du livre “Plogoff – L’apprentissage de la mobilisation sociale” de Gilles Simon, publié aux Presses universitaires de Rennes en 2010 et disponible en ligne.

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Notes

  1. F. Charvolin, « L’affaire de la Vanoise et son analyste. Le document, le bouquetin et le parc national », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. 113, n° 1, 2012, p. 82-93.
  2. A. Selmi, Administrer la nature : Le parc national de la Vanoise, Maison des sciences de l’homme/Quae, 2006.
  3. J. Carlier, Vanoise : Victoire pour demain, Calmann-Lévy, 1972.
  4. F. Charvolin, « L’affaire de la Vanoise et son analyste », art. cité.
  5. L’émission « La France défigurée » consacre un reportage dès le 30 juillet 1972, à « La pollution des boues rouges en Corse » (https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/caf89044016/la-pollution-des-boues-rouges-en-corse).
  6. M. Lefevre, « Écologie et géopolitique en Corse », Hérodote, vol. 100, n° 1, 2001, p. 32-54.
  7. L. Molinelli, Boues rouges : La Corse dit non, L’Harmattan, 1995.
  8. S. Marteau, « L’affaire des boues rouges, une histoire Corse », Le Monde, M-le-mag, dimanche 30 juillet 2023.
  9. En 1980 sort au cinéma le documentaire « Plogoff, des pierres contre des fusils » de Nicole Le Garrec et plusieurs témoignages de militants actifs dans la mobilisation paraissent : T. Le Diouron, A. Cabon, G. de Lignières, Plogoff-la-révolte, Le Signor, 1980 ; R. Pichavant, Les Pierres de la liberté : Plogoff, 1975-1980, Morgane, 1980.
  10. T. Kernalegenn, Luttes écologistes dans le Finistère (1967-1981) : Les chemins bretons de l’écologie, Yoran Embanner, 2006 ; G. Borvon, Plogoff : Un combat pour demain, Cloître, 2004 ; G. Simon, Plogoff : L’apprentissage de la mobilisation sociale, PUR, 2010 ; V. Porhel, « Genre, environnement et conflit à Plogoff (1980) », Genre & Histoire, n° 22, automne 2018.
  11. P. Delas, « Le passage international du Somport : le grand rêve des transpyrénéens », Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest. Sud-Ouest Européen, vol. 45, n° 3, 1974, p. 243-270.
  12. G. Hayes, « Opportunity, Protest, and the Somport Tunnel », Environmental Protest, op. cit.
  13. J.-L. Paladio, Somport, le tunnel de l’absurde, (auto-édition), 2000.
  14. « Le cas Petetin. L’écologiste du Somport est en prison pour quatorze mois, victime d’une répression judiciaire disproportionnée », Le Monde, 31 juillet 1993.
  15. J.-P. Crabe, « Rôle et utilisation de la presse dans l’affaire du tunnel du Somport », Mémoire de maîtrise d’histoire, université de Pau et des Pays de l’Adour, 1998.
  16. A. Cazenave-Piarrot, « Le franchissement des Pyrénées centrales : contraintes, pratiques, enjeux », Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest. Sud-Ouest Européen, 2004/17, p. 123-137.

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14.04.2026 à 15:27

« La guerre renforce la cohésion du régime iranien, et sa répression »

Soma · Collectif Roja

Dans l’élan des soulèvements récents du peuple iranien contre son régime, le collectif Roja tient de front les critiques de l'autoritarisme et de l'impérialisme. Une position rendue plus nécessaire encore à mesure que la guerre des USA et d’Israël en Iran ajoute des morts aux victimes des massacres de janvier par les Gardiens de la Révolution. Entretien.

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Texte intégral (9453 mots)
Temps de lecture : 19 minutes

Fin février, alors que les armées israéliennes et états-uniennes n’avaient encore largué aucun missile sur l’Iran, des membres du groupe International du Syndicat de la Montagne Limousine s’entretenaient avec Soma, exilée kurde féministe d’Iran, sociologue et militante. Elle est notamment membre du collectif Roja, composé d’exilé·es d’Iran, du Kurdistan et d’Afghanistan basé·es en France. Elle nous parle de ce que la guerre en cours a tendance à occulter : le mouvement de révolte qui a secoué l’Iran entre décembre 2025 et janvier 2026, et la répression terrible qui y a mis fin – du moins temporairement. Malgré la terreur et les milliers de morts, tout portait alors à croire que le mouvement resurgirait tôt ou tard, car la situation politique ne laissait aucune issue aux Iranien·nes sinon de reprendre la rue.

À présent, l’offensive américano-israélienne déclenchée le 28 février se poursuit, Ali Khamenei a été tué, et le régime, aux mains des Gardiens de la Révolution, s’endurcit toujours davantage. La poursuite du mouvement de révolte semble d’autant plus difficile dans ce contexte. L’entrée en guerre est l’occasion pour le régime d’approfondir le contrôle, la surveillance et la répression sur sa population intérieure, au nom de la lutte contre l’ennemi. Ceux qui ont célébré la mort du Guide Suprême comme un soulagement font aujourd’hui face à la réalité de la guerre : des frappes qui font des milliers de morts, guidée par des puissances économiques et militaires extérieures qui n’ont que faire des aspirations populaires. Nous publions cet entretien dans ce contexte. Comme un geste de soutien aux Iranien·nes qui luttent, à la fois contre le régime et contre la guerre lancée par les États-Unis et Israël.


Le groupe International du Syndicat de la Montagne LimousinePeux-tu nous parler des différentes composantes du mouvement qui a démarré fin décembre 2025 en Iran, et pourquoi était-il plus massif que les précédentes révoltes ?

Soma – Il y a 31 provinces en Iran, qui étaient toutes dans la rue en janvier. C’est inédit. Depuis 2017, les mouvements sociaux se diversifient. En 2019, le mouvement était déjà national, mais ça ne concernait pas toutes les villes et les provinces. Cette fois, il s’agissait d’un mouvement de masse dans l’ensemble du pays et c’est la distinction la plus importante par rapport aux révoltes précédentes.

Il a démarré à Téhéran dans le bazar, puis très vite aussi dans les deux régions les plus pauvres, Lorestan et Kermanshah, où le taux de chômage atteint quasiment 50% (dans le reste du pays il est autour de 30%). Ce sont des très petites villes, des banlieues comme à Jafarabad (banlieue de Kermanshah) qui se sont soulevées, et où il y a eu des affrontements avec la police. La population là-bas est très pauvre, et ce sont les jeunes générations d’origine paysanne, qui ont perdu leurs terres et ont dû émigrer dans les banlieues, qui se sont soulevées. Il y a très peu de travail, très peu d’aide médicale, presque aucune forme d’État social pour eux. En Iran, 90% des contrats sont des contrats de type « intérim » qui n’offrent vraiment aucune sécurité. Le moment le plus puissant du mouvement, à mon sens, c’était dans ces petites villes quasiment inconnues, que personne ne savait mettre sur la carte. C’était aussi parfois des villes très conservatrices avec beaucoup de gens pro-régime, souvent chiites, traditionnellement des alliés du régime, qui ont été envoyés par le gouvernement dans des régions sunnites précisément pour contrer la résistance et l’identité kurde. Mais cette fois c’est eux qui se soulevaient contre le régime. On a vu des femmes, en tenue de hijab complète, qui se mettaient au premier rang à crier « à bas Khamenei, à bas la dictature ! ». C’est ce qui distingue complètement ce mouvement des précédents, car habituellement dans ces régions, il y avait très peu de révoltes. En ce qui concerne le Kurdistan, les révoltes partent habituellement des endroits où l’identité kurde est très présente, très politisée, alors que cette fois c’est venu d’abord des régions kurdes chiites.

Cette composition sociale nouvelle donne de la force au mouvement, lorsqu’il revient à Téhéran après avoir secoué les autres villes du pays, car il réunit des classes sociales très différentes et surtout des personnes peu politisées qui n’étaient jamais descendues dans la rue auparavant.

GISMLOn a beaucoup entendu parler des massacres des 8 et 9 janvier. Que se passe-t-il à ce moment-là, pourquoi un tel déchaînement de violence ?

Soma – Le mouvement est arrivé en plein cœur des grandes villes. Depuis les commerçants du bazar de Téhéran, cela s’est étendu d’abord à l’université, puis très vite à une grande diversité de personnes et de classes sociales. Le régime a vraiment eu peur. Le 8 janvier, c’est extrêmement massif. Les gens sont plein d’espoir. Une personne de ma famille m’a appelée en pleurant de joie, me disant que pour la première fois elle y croyait, que c’était fini, que je pourrais rentrer bientôt et qu’on pourrait se prendre dans les bras. Beaucoup ont cru que la fin était proche, d’ailleurs c’est pour cela que les gens sont sortis en famille, avec leurs enfants. Tragiquement, c’est cet espoir un peu fou et qui explique qu’il y aura beaucoup d’enfants parmi les victimes des massacres. Ils ont tiré sur la foule, surtout à Téhéran, Mashhad, Ispahan… et ils ont tué des milliers et des milliers de personnes sur ces deux jours – surtout de nuit, en fait.

On a franchi un cap dans la brutalité de ce régime. Depuis le début, il y avait des morts, dès les premiers mouvements dans le Kermanshah et le Lorestan, des tirs à balles réelles. La répression a toujours été asymétrique entre les régions, les méthodes répressives et violentes arrivent d’abord dans les périphéries du pays – les banlieues mais aussi et surtout au Kurdistan et au Baloutchistan, qui ont historiquement été un laboratoire de la répression étatique. Et cette fois c’est arrivé jusqu’en plein cœur du pays, dans les grandes métropoles, où ils ont tiré sur la foule. C’est aussi pour cela que toutes les communications étaient bloquées pendant des jours et des jours : pour qu’on ne voit pas, qu’on ne sache pas.

Le 8 janvier, une personne de ma famille m’a appelée en pleurant de joie, me disant que pour la première fois elle y croyait, que c’était fini, que je pourrais rentrer bientôt et qu’on pourrait se prendre dans les bras.

Sur Iran International, une chaîne TV qui est largement favorable au fils du Shah, Reza Pahlavi, et contrôlée depuis l’étranger par des monarchistes de la diaspora, on ne parlait pas de ces tueries le soir-même. Des journalistes ont même prétendu que des milliers de militaires avaient rejoint le mouvement royaliste contre le régime, ce qui se révélera totalement faux par la suite. Mais le black-out d’Internet est massif et c’est alors impossible de vérifier les choses. C’était une manipulation de l’information, complètement irresponsable car elle a conduit les gens à sortir à nouveau dans les rues le lendemain du 8, sans savoir ce qui s’était passé la veille, pour se faire tuer à leur tour.

Nous avons eu beaucoup de témoignages disant aussi qu’on sentait que les gens dans la rue étaient prêts à mourir cette fois. On savait très bien que dans les premières lignes des manifestations, il y aurait des morts. Sans armes, devant un régime qui est en train de tirer. Dans une vidéo de six minutes, on entend 250 balles tirées. En six minutes ! Les gens savaient qu’ils prenaient des risques réels… mais on ne pouvait pas imaginer l’ampleur.

« Femme, Vie, Liberté » est un mouvement pour la vie né en 2022. Aujourd’hui, en 2026, c’est un mouvement où des gens savaient très bien qu’ils pouvaient mourir. C’est aussi le signe d’une grande détresse, qu’il y a des personnes qui pensent qu’il vaut mieux mourir que supporter cette vie qu’on a aujourd’hui. Surtout la jeunesse, qui n’a pas vraiment de maturité politique car elle n’a jamais pu voir ou expérimenter d’autres moyens de contester le régime – de fait, en Iran, ça n’existe pas.

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GISMLMi-février, il y a eu de nombreuses cérémonies visibles sur les réseaux sociaux, aussitôt le black-out levé et les universités réouvertes. On a eu l’impression qu’il y avait quelque chose comme une résurgence du mouvement à ce moment-là, notamment dans les universités où il y a eu des affrontements. Que représentent ces cérémonies, et qu’est-ce qu’elles nous disent de l’état du mouvement ?

Soma – Quarante jours après la mort, traditionnellement les Iranien·nes célèbrent les disparu·es. C’est une coutume musulmane à l’origine mais célébrée de plus en plus largement parmi les différentes communautés en Iran. Or, les « cérémonies des quarante jours » prennent souvent une tournure très politique, car on célèbre aussi les victimes de la répression. Souvent, à ces occasions, le mouvement reprend du souffle. En 2022, ces cérémonies devenaient des manifestations, et dans certains cas la répression faisait de nouveaux morts, ce qui donnait lieu à d’autres cérémonies 40 jours plus tard.

Le régime le sait bien. Dès la première phase du mouvement, surtout dans les petites villes du Lorestan, du Kurdistan chiite, les enterrements publics ont été interdits. Seules quelques personnes pouvaient être présentes, en silence, sans voix, et c’était le plus souvent dans la nuit, entre deux et six heures du matin, une heure où il n’y a personne pour filmer…

Dans les principales villes où il y avait eu les grands massacres des 8 et 9 janvier, l’armée ou les miliciens ont retenu les corps pendant une semaine, voire deux semaines. Des corps ont été enterrés avant d’avoir été rendus à leur famille. On a perdu vraiment toute la cérémonie habituelle de respect des morts, cérémonie qui est vraiment très importante pour la culture iranienne. Priver les gens de cela, c’est une étape particulière dans la répression.

Donc, où en est le mouvement, c’est difficile à dire. La différence aujourd’hui, c’est que même parmi les familles religieuses, on voit des cérémonies très contestataires, ce qui était rare avant. C’est-à-dire que certaines franges de la population qui étaient les plus fidèles au régime par le passé sont aujourd’hui dans le mouvement de contestation. On l’a vu aussi avec les manifestations dans les petites villes très conservatrices. Du reste, les discours des familles pour les cérémonies des 40ème jours sont très variés idéologiquement, on y retrouve des discours pro-régime autant que des discours radicaux révolutionnaires de gauche…

GISMLPlusieurs révoltes populaires ont secoué le régime iranien ces dernières années. La plus récente et l’une des plus médiatisées est le mouvement « Femme, Vie, Liberté » (« Jin, Jiyan, Azadï ») survenu suite à l’assassinat de Mahsa Jina Amini par la police des mœurs, en 2022. Là où les revendications de ce mouvement étaient féministes, anti-impérialistes et égalitaires, on a un écho dans le mouvement actuel d’idéologies réactionnaires, de slogans homophobes et racistes. Comment expliquer que ces discours occupent une telle place aujourd’hui, et que la gauche soit à ce point marginalisée ?

Soma – Sur les réseaux sociaux, il y a beaucoup de discours réactionnaires. Ils viennent à la fois des membres de la diaspora iranienne monarchiste et aussi de certaines catégories de population à l’intérieur de l’Iran. En fait, face aux aspirations décoloniales, féministes et égalitaires de 2022, on a assisté à une sorte de backlash, qui a pris différentes formes. D’un côté il y a eu la montée d’une propagande nationaliste violente et raciste – par exemple, les Kurdes et les Baloutches sont considérés à présent comme des séparatistes nuisant à l’intégrité de l’Iran, les Afghans, qui représentent à peu près 5 millions de personnes en Iran, sont accusés de participer à un « grand remplacement » de la population iranienne, et il y a également un racisme particulièrement violent envers les arabes. Ce nationalisme a été fortement alimenté par le régime en place, qui met beaucoup en avant la question de l’intégrité territoriale.

La « guerre des douze jours », l’invasion armée en juin 2025 où les armées génocidaires et impérialistes d’Israël et des États-Unis ont attaqué l’Iran, a contribué à renforcer ce discours. Car pour beaucoup, dans un contexte de guerre, l’ennemi change, et le régime devient un allié. Même des opposants au régime, des intellectuels de gauche, ont cédé face au discours de défense patriotique et anti-Kurde, selon lequel ces derniers seraient une menace puisqu’ils ne se rangent pas en rang derrière l’État iranien. Ce backlash explique aussi un peu que les populations Kurdes et Baloutches ont été moins présentes dans ce mouvement, car elles sont davantage isolées.

En tous cas, en alimentant ce nationalisme le régime a vraiment préparé le terrain pour les royalistes et l’extrême-droite. Aujourd’hui, ils pourraient très facilement arriver au pouvoir. Le nationalisme s’accompagne d’un discours très masculiniste, qui semble être une réponse directe à « Femme, Vie, Liberté » – on a vu par exemple apparaître le slogan « Homme, Patrie, Prospérité », et beaucoup de sexisme, d’homophobie. Il faut voir les pancartes avec lesquels certains défilent, c’est pire que Trump. Ces forces royalistes ont pour elles le soutien de grands médias, comme Iran International, avec un budget de 250 millions d’euros par an, et le soutien d’abord de l’Arabie Saoudite, puis d’Israël. Il y a tout un agenda politique derrière le fils du Chah, qui manipule aussi une certaine nostalgie de l’époque avant la révolution iranienne, auprès de populations qui, pour la très grande majorité, n’ont pas connu cette période.

Quant à la gauche, si elle est autant marginalisée aujourd’hui, c’est pour deux raisons. La première, c’est la répression historique du régime envers toutes les forces de gauche qui ont pu exister. Les mouvements de gauche iraniens ont toujours été les premières menaces pour le pouvoir en place, à la fois pour le régime du Shah (avant la révolution de 1979), mais également après la révolution et l’instauration de la république islamique. Le pays a connu des vagues d’arrestations, d’emprisonnement, des tortures et des massacres contre les mouvements de gauche, avant et pendant la révolution iranienne, jusqu’à aujourd’hui. Ce que je nomme la « gauche » iranienne est très pluriel : ce ne sont pas que les socialistes et communistes, ça peut être les féministes, les minorités kurdes et baloutches… En fait, toutes les personnes qui ont des revendications démocratiques, qui incarnent des différences ou qui revendiquent une certaine autonomie.

La seconde raison, c’est qu’il y a un mythe tenace selon lequel le régime serait « de gauche ». Le régime s’est effectivement construit une image de rempart contre l’impérialisme occidental, qui plaît encore à une partie de la gauche hors de l’Iran : il joue cette carte depuis 1979 ainsi que celle de la lutte pro-palestinienne contre l’État d’Israël. Il y a une vraie propagande en ce sens. Mais ce n’est qu’une vitrine où, comme dans le cas Palestinien, une question d’intérêts idéologiques et stratégiques dans la région. Car en quoi ce régime peut-il bien être de gauche ? Il n’y a pas du tout d’État social en Iran, les gens sont très pauvres face à une élite qui s’est appropriée toutes les richesses, et il y a un colonialisme intérieur envers les minorités ethniques. Quant au soutien à la Palestine, il est porté en bannière par le régime, mais il est interdit à la population de manifester et montrer son soutien en faveur de la cause palestinienne ! De ce fait, pour une partie de la population, les « gauchistes » seraient complices du régime iranien, les défenseurs de la cause palestinienne seraient des défenseurs du régime iranien.

Le soutien à la Palestine est porté en bannière par le régime, mais il est interdit à la population de manifester et montrer son soutien en faveur de la cause palestinienne !

En plus de cela, il y a réellement des partis politiques de gauche qui ont malheureusement soutenu le régime par le passé. Par exemple, le parti Tudeh (parti maxiste-léniniste iranien, aujourd’hui en exil), qui était le plus gros parti de gauche en Iran, a complètement soutenu le régime islamique dès la révolution de 1979 jusqu’à être interdit en 1983 (au même titre que tous les groupes socialistes et communistes). Un vide a été créé, la gauche n’existe plus tellement en Iran. Soit parce qu’elle a été tellement réprimée, soit parce qu’elle a complètement perdu le crédit à cause de ce discours anti-gauche qui existe depuis très longtemps.

Rencontre à réécouter sur Terrestres | Ce que nous apprennent les révoltes iraniennes féministes pour les soulèvements à venir・avec Chowra Makaremi et Rezvan Zandieh du collectif Roja (2026)

GISMLComme sur de nombreux conflits en ce moment, on voit qu’il y des lectures biaisées dans le camp de la gauche internationale (notamment occidentale) sur les révoltes et les tensions iraniennes. Une partie d’entre eux considère le régime iranien et Khamenei comme un rempart anti-impérialiste contre l’Occident, un soutien contre l’oppression du peuple palestinien, et donc par extension, les menaces extérieures et intérieures (et notamment, les soulèvements populaires) sont considérées comme dangereuses car elles déstabiliseraient ce rempart anti-impérialiste au Moyen-Orient. Ces lectures sont « campistes » dans le sens où elles tendent à lire la situation en Iran uniquement à partir d’un point de vue géopolitique, dans lequel deux « camps » (Occident/reste du monde) s’affrontent, quasiment au mépris de tout le reste. Comment déjouer ces analyses simplistes et avoir une lecture internationaliste de la situation en cours ?

Soma – Les campistes sont aussi vraiment responsables de la situation en cours, du fait du soutien qu’ils apportent au régime iranien. Ils renforcent l’image « de gauche » du régime, que les royalistes essaient justement de populariser. Mais comment peut-on se dire de gauche et soutenir ce régime qui a massacré près de 10 000 personnes en quelques jours ? Je veux dire, dans l’histoire moderne de l’Iran, on n’a jamais connu ça – malgré toute la violence qu’on a connu dans ce pays. Et les campistes sont capables de soutenir un tel régime malgré tout.

Le traitement et la manipulation de nos dernières révoltes, considérées comme « des révoltes économiques liées aux sanctions internationales » est incomplet. Des médias décoloniaux comme Paroles d’Honneur popularisent cette théorie sur un soulèvement uniquement économique… C’est très facile de manipuler un discours qui est vendable, qui ne s’attaque qu’à l’impérialisme occidental, et que la gauche mondiale peut absorber. Pourtant, évidemment qu’il y a aussi une colère politique ! Dans ce mouvement, et dans tous ceux qu’a connu l’Iran avant.

Aussi, par exemple en France, si les gens qui ramènent les drapeaux du régime iranien dans les manifestations palestiniennes ou des portraits de Khamenei se font repousser par des membres de la diaspora iranienne qui ne sont pourtant pas royalistes, c’est parce que pour nous, c’est juste insupportable, ces symboles sont liés à des assassins, à la répression et à la mort.

Les campistes ne comprennent pas ça. Sous prétexte que la seule alternative serait une force d’extrême-droite et pro-Occident (le fils du Shah), les campistes ne soutiennent pas les révoltes en cours. Ils empêchent l’émergence d’une alternative politique réelle ! Cette analyse de la situation contribue aussi indirectement à la montée de l’extrême-droite iranienne : le terrain est laissé libre aux forces réactionnaires (respectivement le régime iranien et les soutiens de la monarchie). De plus, soutenir le régime participe à renforcer cette image d’une gauche pas crédible et complice de l’autoritarisme. Complice d’un pouvoir qui a pourtant pavé la route à l’extrême-droite et au retour du fils du Shah ! Finalement, la tendance campiste au sein d’une partie de la gauche dans le monde conduit ces derniers à valider le camp réactionnaire, car ils se rangent du côté du discours anti-gauche très puissant en Iran.

Pour autant, il n’y a pas que des campistes au sein du mouvement pro-palestinien, mais les nuances et la complicité qui existent entre les tendances campistes et internationalistes sont parfois dures à saisir. En tant que Roja, ça devient vraiment un enfer : on tient une position pro-palestinienne, mais également contre le régime iranien, et on se retrouve au milieu de tout ça.

Le régime de Khamenei n’est ni anti-impérialiste, ni pour l’égalité, ni pour la justice.

GISMLPeux-tu nous préciser comment opèrent les deux forces réactionnaires présentes en Iran, dans le contexte politique actuel ? Comment expliquer le fait que l’hypothèse d’un retour du Shah semble portée par de plus en plus de personnes en Iran ?

Soma – Dans ce backlash réactionnaire, on retrouve donc les forces qui soutiennent le régime en place, mais aussi les forces monarchistes qui soutiennent le retour du fils du Shah, Reza Pahlavi, lui-même soutenu par Israël et plus largement plusieurs puissances occidentales.

En attaquant la gauche, les deux forces réactionnaires attaquent toutes les compositions démocratiques qui existent dans le mouvement révolutionnaire. Surtout les héritages de « Femme, Vie, Liberté » qu’ils conçoivent comme un mouvement problématique parce qu’il rassemblait tout le monde : un mélange entre la gauche iranienne, les Kurdes, les Baloutches, les féministes, les classes populaires… Le mouvement était pluriel et pour eux ça n’était pas supportable.

Finalement, seule une contre-révolution pouvait répondre à la puissance des aspirations de « Femme, Vie, Liberté » de 2022. Et sur ce point les deux forces en présence et apparemment opposées, le régime et les monarchistes, partagent des revendications communes. Ils sont d’accord sur le nationalisme, l’oppression des femmes, la vision des kurdes comme séparatistes. Donc au fond, il n’y a pas vraiment de différence entre eux, ce sont deux extrême-droites différentes, en lutte pour le pouvoir.

Pour le noyau proche du régime, il représente peut-être à peine 10% de la population, si on compte les gens comme les fonctionnaires qui ont des intérêts économiques parce qu’ils sont dépendants du régime.

Quant aux royalistes, il y a une différence entre les royalistes de l’intérieur et les royalistes de la diaspora. Dans la diaspora, c’est les enfants de la bourgeoisie qui était proche du Shah et qui s’est exilée après 1979. Eux sont complètement royalistes et depuis très longtemps. Mais pour ce qui est de l’intérieur, cette situation géopolitique avec Israël, le backlash à la fois anti-féministe et aussi nationaliste, ça a été très important pour aider les royalistes à se présenter comme alternative dans cette situation, parce qu’il règne une sorte de fascisme social maintenant. C’est-à-dire que socialement, plus de gens sont maintenant prêts à accepter ces idées nationalistes, xénophobes, homophobes et sexistes. Reza Pahlavi a réussi à tirer profit de la colère, et même de la répression, il a essayé de se présenter comme la seule alternative et de tirer profit de la fenêtre ouverte par la possibilité d’une intervention extérieure américaine.

Il y a cette logique du « moindre mal », c’est-à-dire : rien ne peut être pire que le régime actuel. Donc s’il faut passer par le Shah pour pouvoir respirer un moment, certains sont prêts à l’accepter en se disant « on verra ensuite »…

Il ne faut pas se voiler la face sur l’existence d’une vraie frange royaliste en Iran. Mais parmi ceux qui parlent du retour du Shah, il y a aussi une partie qui n’est pas vraiment royaliste mais qui voit plutôt cela comme une tactique. Ils ne voient pas d’autre moyen de se débarrasser du régime, donc s’il faut passer par le Shah pour pouvoir respirer un moment, ils sont prêts à l’accepter en se disant « on verra ensuite »… Tu peux les comprendre : d’un côté, personne n’a de réponse face à ça en Iran puisque la répression nous laisse vraiment dans l’impuissance devant la situation. Il y a cette logique du « moindre mal », c’est-à-dire : rien ne peut être pire que le régime actuel.

GISMLDepuis l’Occident, on Depuis l’Occident, on voit passer différents discours sur les attentes interventionnistes du peuple iranien. On peut observer que celles-ci sont plurielles, et parfois en contradiction d’un bord politique à l’autre. Comment les analyses-tu ?

Soma – On pense que les États-Unis ne peuvent pas mener une guerre totale avec l’Iran, comme en Irak ou en Libye, avec une invasion au sol de l’armée. L’Iran c’est 90 millions d’habitants, c’est immense. Et le régime se prépare à la guerre depuis plusieurs décennies. Au niveau politique, il y a une tension entre les réformistes pro-occidentaux qui partagent le pouvoir avec le noyau dur très conservateur, qui lui est pro-Khamenei. Ce qui permet d’imaginer l’hypothèse d’un changement du noyau du régime tout en gardant le régime en place, car il y a une branche proche du pouvoir – les « réformistes » (historiquement Rohani, Pezechkian, Khatami…) un peu plus modérés par rapport au noyau dur du régime, qui est complètement prête à faire un deal avec l’Occident. Ils en ont montré mille signes.

Du côté d’Israël, l’intervention conjointe permet d’imaginer un nouveau régime, et changer la composition politique régionale. Israël fait la promotion du fils de Shah (Reza Pahlavi) en Iran, pour avoir un régime monarchiste qui soit leur allié. Ils se fichent même d’une semi-démocratie, ils préfèrent avoir des esclaves qui les suivent dans la région.

Une intervention extérieure est l’occasion pour l’Occident de se débarrasser de la capacité militaire du régime tout en renforçant sa mainmise sur la ressource pétrolière.

Dans tout ça, il y a beaucoup de gens en Iran qui sont presque d’accord avec l’invasion d’Israël et des États-Unis, parce que tout est bouché politiquement, le peuple a tout essayé, rien n’a marché, et ils l’ont payé très cher… Vu que tous les soulèvements n’ont rien amené, aujourd’hui, la plupart des gens en sont arrivés au point de dire « attaquez le gouvernement, on est d’accord, on n’a aucun souci avec ça ». Mais il y a aussi une partie de la population qui est contre la guerre.

Il faut savoir que la diaspora iranienne a un rôle très important dans les informations qui nous parviennent sur l’Iran. Une grosse partie de la jeunesse des années 80 a quitté l’Iran, car ce n’était plus possible de vivre en Iran en tant que jeune. Notamment, une partie de la diaspora est issue de la bourgeoise iranienne. Elle soutient et relaie aujourd’hui les idées monarchistes, et attise les demandes d’interventions extérieures en Iran.

Chez Roja, en tant que membres de la diaspora iranienne, on est anti-guerre. On condamne fortement toute intervention étrangère, notamment de la part des forces colonialistes et génocidaires d’Israël ou des forces impérialistes états-uniennes. Nous sommes convaincues que ça ne fait que renforcer la répression du régime et sa cohésion, et que ça amène la destruction des vies et des territoires, comme c’est déjà le cas à Gaza. Plus globalement on défend des idées féministes, anti-autoritaires, anti-monarchie et pour l’autodétermination des minorités ethniques. Au sein de la diaspora iranienne, on est minoritaires, mais on fait un travail pour réunir différents réseaux de gauche.

Lire aussi | Résister aux « politiques de la cruauté » avec Chowra Makaremi・Isabelle Stengers (2026)

GISMLVous défendez la nécessité de « l’internationalisme par le bas » (« mutual aid »), soit le soutien direct des peuples aux autres peuples en lutte contre leurs oppresseurs. On retrouve cette solidarité dans plusieurs conflits en cours : Ukraine, Birmanie, Liban, Soudan… Quelles actions sont à mener pour soutenir le peuple iranien ?

Soma – Il y a plusieurs types de soutiens à mener. Premièrement, du soutien matériel : envoyer de l’argent aux familles des prisonniers politiques, aux militant·es, envoyer du matériel. C’est possible suivre ce notre collectif sur les réseaux sociaux pour s’informer sur les façons de soutenir les Iranien·nes.

Deuxièmement, soutenir les personnes qui risquent d’être arrêtées par le régime. Les accompagner dans leur parcours d’exil. Les aider à sortir du pays, et les accueillir dans un espace sécurisé, comme ici en France. Il y a beaucoup d’iraniens et d’iraniennes qui sont en attente de papiers et qui sont bloqués dans des pays frontaliers de l’Iran.

Diffusez la parole des Iraniens et Iraniennes contre la guerre, la monarchie, et pour des idéaux démocratiques. Organisez des actions, invitez-nous pour des évènements (cantines, conférences), écrivez des articles…

Enfin, soutenir les discours progressistes en Iran est crucial. Face aux différentes récupérations et backlash contre les revendications des dernières années, faites confiance aux camarades politiques de gauche de votre camp, qui connaissent, vivent, ou ont vécu les situations depuis le terrain. Diffusez la parole des Iraniens et Iraniennes contre la guerre, la monarchie, et pour des idéaux démocratiques. Organisez des actions, invitez-nous pour des évènements (cantines, conférences), écrivez des articles… Il y a une bataille culturelle à mener de ce côté-là.

Contre la guerre,
pour Femme, Vie, Liberté.


Retranscrit et édité par le groupe International du Syndicat de la Montagne Limousine, mars 2026.

La page du collectif : https://www.instagram.com/Roja.Paris/

Pour aller plus loin sur le mouvement de 2022 : « Femme ! Vie ! Liberté ! – Échos d’un soulèvement révolutionnaire en Iran », Chowra Makaremi, La Découverte, 2023.

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